CHAPITRE II
Les révolutions des empires ont des causes particulières que les princes doivent étudier.
[Sommaire. Ce deuxième chapitre continue l'introduction commencée dans le premier; ainsi, après avoir montré l'action de ia Providence sur le sort des empires, et l'utilité morale que l'on retire du spectacle mobile des fortunes humaines, Bossuet fait voir un autre genre d'utilité dans l'étude des causes prochaines, humaines pour ainsi dire, qui ont amené les grandes révolutions de l'histoire. Ces deux points sont fort différents : l'un et l'autre entrent dans la philosophie de l'histoire, et, s'il nous est pcrmisd'interrompre ce sommaire par une observation étrangère à l'auteur, nous ferons remarquer que les historiens les plus anciens ont insisté sur le premier ; les modernes sur le second. Ainsi Hérodote semble s'être proposé pour but de relever les humbles et d'abaisser les orgueilleux, par la contemplation des événements variée, de l'inconstance du sort : les historiens politiques, au contraire, négligent ce point de vue élevé et général, mais s'efforcent de trouver dans les faits le lien qui les unit par la relation des causes et des effets. Revenons à notre analyse. 11 y a dans l'histoire, comme dans les choses naturelles, une certaine dépendance des parties entre elles; des causes, des moyens, des effets : les causes et les moyens, d'où naissent k-s événements, sont le caractère et l'esprit, soit des peuples, soit des hommes dominants. 11 importe de les connaître. Il y a un aperçu de ces idées dans la première partie du discours, mais il importe d'y revenir. On conclura de cette étude, que dans les choses politiques, la science, la prudence, l'habileté, au moins en général et toutes choses égales d'ailleurs, mènent au succès. ]
Mais ce qui rendra ce spectacle plus utile et plus agréable, ce sera la réflexion 1 que vous ferez, non-seulement sur l'élévation et sur la chute des empires, mais encore sur les causes de leur progrès et sur celles de leur décadence.
Car ce même Dieu qui a fait l'enchaînement de l'univers a, et qui, tout-puissant par lui-même, a voulu, pour établir l'or-
1 « Ce sera la réflexion. » On dirait aujourd'hui ce seront les réflexions — * «Ce même Dieu qui, etc. » Les divers corps, soit inorganiques, soit organiques, sont, à l'égard les uns des autres, dans des rapports plus ou moins troits ou éloignés; agissent ou réagissent les uns sur les autres, selon certaines lois constantes, qui sont l'objet de l'élude du physicien et du naturaliste. Cet ensemble de lois établit les liens de dépendance dont parle Bossuet: et la constance des lois de la nature fait souvent prévoir par une induction certaine ce qui doit arriver dans un cas donné. Dans l'histoire de l'humanité les passions et les intérêts des hommes, la force des talents, la puissance acquise ou la faiblesse d'une nation, entraînent des conséquences, et les faits trouvent leurs causes dans ces données ; seulement l'induction n'a pas la même autorité que .orsqu'il s'agit des choses naturelles : en effet les lois de la nature ne changent point, tandis que les mouvements du cœur humain sont souvent capricieux : le libre arbitre agit beaucoup dans les actions des hommes, et la Providence divine les conduit souvent d'une manière mystérieuse.
dre, que les parties d'un si grand tout dépendissent les unes des autres, ce même Dieu a voulu aussi que le cours des choses humaines eût sa suite et ses proportions : je veux dire que les hommes et les nations ont eu des qualités proportionnées à l'élévation à laquelle ils étaient destinés; et qu'à la réserve de certains coups extraordinaires, où Dieu vouloit que sa e parût toute seule, iî n'est point arrivé de grand changement qui n'ait eu ses causes dans ies siècles précédents.
Et comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions ' qui ont préparé les grands changements, et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver.
En effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses yeux, c'est-à-dire de considérer ces grands événements qui décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut en dre à fond les choses humaines, doit les reprendre de haut; et il lui faut observer les inclinations et les mœurs, ou, pour dire tout en un mot, le caractère2, tant des peuples d minants en général que des princes en particulier, et enfin de tous les hommes extraordinaires, qui, par l'importance du j sonnage3 qu'ils ont eu à faire dans le monde, ont contribué, en bien ou en mal, au changement des Etats et à la fortune publique.
J'ai tâché de vous préparer à ces importantes réflexions dans la première partie de ce discours ; vous y aurez pu observer le génie des peuples et celui des grands hommes qui les ont conduits. Les événements qui ont porté coup dans la suite4 ont été montrés; et, afin de vous tenir attentif à l'enchaînement grandes affaires du monde, que je voulois principalement -■ faire entendre, j'ai omis beaucoup de faits particuliers dont les suites n'ont pas été si considérables. Mais parce qu'en nous attachant à la suite, nous avons passé trop vite sur beaucoup de choses pour pouvoir faire les réflexions quelles méritoient,
!« Dispositifs. » Non pas intentions, mais arrangonents.— - « Le caractère. » Ce mot avait au dix-seplième siècle un sens plus neuf et pins qu'il n'a aujourd'hui : il se rapprochait davantage de son étymologie, yxpx/-r,c — 3 « Du personnage, etc. » Nous dirions plus communément aujourd'hui, du rôle qu'ils ont eu à jouer. L'idée est absolument la même '.personnage, persona. — 4 « Qui ont porté coup dans la suite. » Qui ont en dans la snite des conséquences reiqargxiabl •.
vous devez maintenant vous y attacher avec une attention plus particulière, et accoutumer votre esprit à rechercher les effets dans leurs causes les plus éloignées.
Par là vous apprendrez ce qu'il est si nécessaire que vous sachiez: qu'encore qu'à ne regarder1 que les rencontres particulières, la fortune semble seule décider de l'établissement et de la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu près comme dans le jeu, où le plus habile l'emporte à la longue.
En effet, dans ce jeu sanglant2 où les peuples ont disputé de l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus loin8, qui s'est le plus appliqué, qui a duré * le plus longtemps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux ou pousser ou se ménager, suivant la rencontre, à la fin a eu l'avantage, et a fait servir la fortune même à ses desseins.
Ainsi ne vous lassez point d'examiner les causes des grands changements, puisque rien ne servira jamais tant à votre instruction ; mais recherchez-les surtout dans la suite des grands empires, où la grandeur des événements les rend plus palpables.