CHAPITRE III
Les Scythes, les Éthiopiens et les Égyptiens.
[Sommmre. Après quelques mots sans importance sur les Scythes, Bossuet parle des Éthiopiens, dont il peint le caractère, puis arrive aux Égyptiens. Il retrace suc cessivement, d'après Hérodote et Diodore, les mœurs de ce peuple, ses lois et ses institutions, l'administration de la justice, et les jugements exercés sur les morts; ensuite le soin qu'ils avaient de conserver les restes de leurs parents, l'usage des momies, la loi sur les emprunts. Puis vient le tableau des devoirs et des règles du la royauté, et le jugement des rois. L'auteur passe de là aux sciences et aux arts des Égyptiens; il les reconnaît comme inventeurs du calendrier, de l'arithmétique, delà géométrie et de l'arpentage, et comme ayantformelaprcmierebibliotheque.il insiste sur leur amour pour leur patrie, et sur la beauté de cette contrée. Par là il est naturellement amené à parler des travaux des Égyptiens, des ouvrages faits pour utiliser au plus haut degré les inondations du Nil. Le lac Mœris ; nombre et richesse des villes d'Egypte. L'auteur s'arrête surtout à décrire les monuments de Thèbes, en exprimant le vœu, depuis réalisé, que le gouvernement français puisse Faire de nouvelles recherches dans la Thébaïde. Après de courtes réflexions sur l'architecture égyptienne, viennent quelques mots sublimes sur les Pyramides, puis une description du Labyrinthe. La sagesse des Egyptiens n'était pas moins célèbre que leurs
i « qu'encore qu'à ne regarder. » Construction dure. Le tour entier de ;ette phrase est analogue à la disposition de beaucoup do phrases latines.— • « Dans ce jeu sanglant. » Métaphore belle et usitée. — 3 « Qui & prévu. » Tour elliptique et vi., pour celui qui. — * » A duré... dans, etc. » A soutenu, a continué... les. etc.
monuments : soins de leurs sages pour fortifier le corps et lame lies hommes. Exercices du corps, musique, organisation militaire. L'Egypte n'était pas belliqueuse, mais juste et pacifique; elle a eu cependant un conquérant. — Histoire du règne de Sésostris. — Notions sur l'histoire proprement dite dé l'Egypte— Sabacon et Séthon. — Division du royaume entre douze princes. — Psammitique, ses successeurs ; conquête de Cambyse. — Revenant aux réflexions , l'auteur fait voir oans l'usage des troupes auxiliaires une cause de faiblesse pour l'Egypte, et dan* le profond attachement des Égyptiens à leurs coutumes une cause de conservation et de durée. Il termine par quelques observations sur l'incertitude des dates, et la rareté des renseignements dans l'ancienne histoire de ce pays. ]
"le ne compterai pas ici parmi les grands empires celui de Bacchus, ni celui d'Hercule, ces célèbres vainqueurs des Indes et de TOrient. Leurs histoires n'ont rien de certain, leurs conquêtes n'ont rien de suivi : il les faut laisser célébrer aux poètes, qui en ont fait le plus grand sujet de leurs fables.
Je ne parlerai pas non plus de l'empire que le Madyes d'Hérodote1, qui ressemble assez à l'Indathyrse de Mégasthène2, et au Tanaûs de Justin3, établit pour un peu de temps dans la grande Asie. Les Scythes, que ce prince menoit à la guerre, ont plutôt fait des courses que des conquêtes. Ce ne fut que par rencontre, et en poussant les Cimmériens, qu'ils entrèrent dans la Médie, battirent les Mèdes et leur enlevèrent cette partie de l'Asie où ils avoient établi leur domination. Ces nouveaux conquérants n'y régnèrent que vingt-huit ans. Leur impiété, leur avarice et leur brutalité la leur fit perdre; et Cyaxare, fils de Phraorte, sur lequel ils l'avoient conquise, les en chassa. Ce fut plutôt par adresse que par force. Réduit à un coin de son royaume que les vainqueurs avoient négligé, ou que peutêtre ils n'avoient pu forcer, il attendit avec patience que ces conquérants brutaux eussent excité la haine publique, et se défissent eux-mêmes* par le désordre de leur gouvernement. — -
Nous trouvons encore dans Strabon3, qui l'a tiré du même Mégasthène, un Tearcon, roi d'Ethiopie : ce doit être le Tharaca de l'Ecriture6, dont les armes furent redoutées du temps de Sennachérib, roi d'Assyrie. Ce prince pénétra jusqu'aux Colonnes d'Hercule, apparemment le long de la côte d'Afrique, et passa jusqu'en Europe. Mais que dirois-je d'un homme dont nous ne voyons dans les historiens que quatre ou cinq mots, et dont la domination n'a aucune suite?
Les Ethiopiens, dont il étoit roi, étoient, selon Hérodote 7, les mieux faits de tous les hommes et de la plus belle taille.
1 Herod., lib. i, c. cm.— 3 Strab., init. lib. xv. B. — 3 Justin., lib. i, c. x.B. — * Se perdissent eux-mêmes. — s Justin., lib. xv, init. B — 6 IV Reg., m, 9; 1$., xxxvn, 9 B. — 7 Herod., lib. m, c. xx. B
Leur esprit étoît vif et ferme ; mais ils prenoient peu Je soin de le cultiver, mettant leur confiance dans leurs corps robustes et dans leurs bras nerveux. Leurs rois étoient électifs 1, et il? mettoient sur le trône le plus grand et le plus fort. On peut juger de leur humeur * par une action que nous raconte Hérodote. Lorsque Cambyse leur envoya, pour les surprendre, des ambassadeurs et des présents tels que les Perses Jcs donnoient, de la pourpre, des bracelets d'or et des compositions de parfums, ils se moquèrent de ces présents où ils ne voyoient rien d'utile à la vie, aussi bien que de ce? ambassadeurs, qu'ils prirent pour ce qu'ils étoient 3, c'est-à-dire pour des espions. Mai.- leur roi voulut aussi faire un présent à sa mode * au roi de Perse ; et prenant en main un arc qu'un Perse eût à peine soutenu, loin de le pouvoir tirer, il le banda en présence des ambassadeurs, et leur dit : « Voici le conseil que le roi d'E- « tbiopie donne au roi de Perse : quand les Perses se pourront « servir aussi aisément que je viens de faire d'un arc de cette « grandeur et de cette force, qu'ils viennent attaquer les Ethio- « piens, et qu'ils amènent plus de troupes que n'en a Cambyse. « En attendant qu'ils rendent grâces aux dieux qui n'ont pas « mis 5 dans le coeur des Ethiopiens le désir de s'étendre hors « de leur pays. «N^ela dit, il débanda l'arc et le donna aux ambassadeurs. On ne peut dire quel eût été l'événement de la guerre. Cambyse, irrité de cette réponse, s'avança vers l'Ethiopie comme un insensé, sans ordre, sans convois, sans discipline, et vit périr son armée faute de vivres, au milieu des sables, avant que d'approcher l'ennemi.
Ces peuples d'Ethiopie n'étoient pourtant pas si justes 6 qu'ils s'en vantoient, ni si renfermés dans leur pays. Leurs vois-'ins ics Egyptiens avoient souvent éprouvé leurs forces. Jl n'y a rien de suivi dans les conseils de ces nations sauvages et mal cultivées : si la nature y commence souvent de beaux senti m mts, elle ne les achève jamais. Aussi n'y voyons-nous que
1 « Leurs rois étoient électifs, etc. » La même chose se voit cher tous les peu). les primitifs, et chez ceux qui n'ont pas une civilisation développée. — 1 « Oe leur humeur. » De leur caractère et de leurs mœurs. — 3 « Qu'ils prirent pour ce qu'ils étoient. » Expression vive et ironique.— * « Faire un présent à sa mode.» Simplicité d'expression un peu trop familière.—5 « Qui n'ont pas mis, etc. » Latinisme, de ce qu'ils n'ont pas mis. Qui non JEthiopibus eam cupidilaltm injecerinl. — 6 « Si justes. » Il faudrait aussi justes, parce qu'il y a ici un terme de comparaison. « Ni si renfermés dans leur pays. » Latinisme : ni aussi éloignés du désir des conquêtes.
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peu de choses à apprendre et à imiter. N'en parlons pas davantage, et venons aux peuples policés.
Les Egyptiens sont les premiers où Ton ait su ! les règles du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse connut d'abord la vraie fin de la politique, qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux -. La température 3 toujours uniforme du pays y faisoit les esprits solides et constants. Comme la vertu est le fondement de toute la société *, ils Pont soigneusement cultivée. Leur principale vertu a été la reconnoissance. La gloire qu'on leur a donnée, d'être les plus reconnoissants de tous les hommes, fait voir qu'ils étoient aussi les plus sociables 5. Les bienfaits sont le lien de la concorde publique et particulière. Quireconnoîtles grâces, aime à en faire; et en bannissant l'ingratitude 6, le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible. Leurs lois étoient simples, pleines d'équité et propres cà unir entre eux les citoyens. Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne 1 faisoit pas, étoit puni de mort aussi rigoureusement que Fass sin 7. Que si on ne pouvoit secourir le malheureux, il falloitdu moins dénoncer l'auteur de la violence ; et il y avoit des peines établies contre ceux qui manquoient à ce devoir. Ainsi les citoyens étoient à la garde les uns des autres, et tout le corps de l'Etat étoit uni8 contre les méchants* 11 n'étoit pas permis d'être inutile à l'Etat : la loi assignoit à chacun son emploi, qui se perpétuoit de père en fils 9. On ne pouvoit ni en avoir deux ni changer de profession; mais aussi toutes les professions étoient honorées. 11 falloit qu'il y eût des emplois et des personnes plus considérables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans ie
1 « Où l'on ait su les règles du gouvernement, etc. » Incorrection ou hardiesse, pour, chez qui l'on ait su. — 2 Belle définition. Rendre la via commode, hominibus commoda vitœ prœbere. — 3 « La température. » Température ne doit pas s'entendre ici seulement du degré de chaleur ou do froid, mais de l'état de l'atmosphère en général. Dans ce passage, Bossuel exagère l'influence du climat. Montesquieu, dans V Esprit des lois, a fait de cette influence la cause principale des diversités de mœurs et de lois qui distinguent les peuples. Ce système, avec quelque vérité, renferme beaucoup d'erreurs : c'est la religion, ce sont les lois, les institutions, l'éducation et la culture intellectuelle qui font surtout le caractère des peuples. — 4 «De toute la société. » De tout l'ordre social. Quelques éditions ont : de toute société; cette dernière leçon est moins bonne. — 3 Diod.,lib. i, sect. n,n. 22 et sqq. B. — 6 « Et en bannissant l'ingratitude. » Incorrection. Les mots en bannissant n'ont point de sujet auquel ils se rapportent : il faudrait, et une fois l'ingratitr.dt bannie, ou un autre tour analogue. — 7 Diod., lib. i, sect. n, n. 27. B. — 8 «Etoit uni.» Mot pris au sens primitif, avec la force de son étyraologie — * Diod., lib. i, sect n, n. 25. B
5,>i PARTIE III. - CHAP. III.
corps : leur éciat ne fait pas mépriser les pieds ni les parties les plus basses. Ainsi, parmi les Egyptiens, les prêtres et les soldats avoient des marques d'honneur particulières : mais tous les métiers, jusqu'aux moindres, étoient en estime; et on ne eroyoit pas pouvoir sans crime mépriser les citoyens dont les travaux, quels qu'ils fussent, contribuoient au bien public. Par ce moyen, tous les arts venoient ù leur perfection : l'honneur qui les nourrit s'y mêloit partout : on faisoit mieux ce qu'on avoit toujours vu faire, et à quoi on s'étoit uniquement exercé dès son enfance l.
Mais il y avoit une occupation qui devoit être commune: c'éloit l'étude des lois et de la sagesse. L'ignorance de la religion et de la police 2 du pays n'étoit excusée en aucun état. Au reste, chaque profession avoit son canton qui lui étoit assigné. Il n'en arrivoit aucune incommodité dans un pays dont la largeur n'étoit pas grande; et dans un si bel ordre, les fainéants ne savoient où se cacher.
Parmi de si bonnes lois, ce qu'il y avoit de meilleur, c'est que tout le monde étoit nourri dans l'esprit de les observer ". Une coutume nouvelle étoit un prodige en Egypte k : tout s'y faisoit toujours de même 6; et l'exactitude qu'on y avoit à garder les petites choses maintenoit les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple qui ait conservé plus longtemps ses usages et ses lois. L'ordre des jugements6 servoit à entreten''"^-' prit. Trente juges étoient tirés des principales villes pour composer la compagnie qui jugeoit tout le royaume 7. On étoit accoutumé à ne voir dans ces places que les plus honnêtes gens 8 du pays, et les plus graves. Le prince leur assignoit certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils pussent donner tout leur temps à faire observer les lois. Ils ne tiroient rien des procès, et on ne s'étoit pas encore avisé de
1 « un faisoit mieux, etc. » Cette pensée ne nous paraît pas exacte : la liberté de l'industrie et des professions, favorable aux innovations, l'est aussi en général aux progrès des arts; elle entraîne cependant des inconvénients: le régime restrictif et réglé, en fait d'industrie, conserve plutôt qu'il ne perfectionne, et est plus propre à empêcher la fraude, qu'à exciter le génie de l'invention.— *« De la police.» De la politique, des lois, etc.— 3 « Etoit nourri, etc. » Etait élevé dans l'amour et le respect des lois. — * Hérod., lib. u, c. xci; Diod., lib. i, sect. n, n. 22; Plat., de Leg., lib. n. B. — 5 « Toujours de même. » Locution peu exacte : de la même manière. — 6 « L'ordre d(-3 jugements » Les règlements relatifs à l'administration de la justice, et l'ort-'onisation du corps judiciaire. — 7 Diod., lib. i, sect. n, n. 26. B. — « Qui jugeoit tout le royaume. » Qui rendait la justice aux habitant* de tout le royaume. — 8 Les hommes considérés, distingués.
faire un métier de la justice *. Pour éviter les surprises, ies affaires étoient Imitées 2 par écrit dans cette assemblée. On y craignoit la fausse éloquence, qui éblouit les esprits et émeut les passions. La vérité ne pouvoit être expliquée3 d'une manière trop S2che. Le président du sénat portoit un collier d'or et de pierres précieuses, d'où pendoit une figure sans yeux, qu'on appeloit la Vérité. Quand il la prenoit, c'étoit le signal pour commencer la séance *. IJ l'appliquoit au parti qui devoit gagner sa cause, et c'étoit la forme de prononcer 5 les sentences. Un des plus beaux artifices des Egyptiens pour conserver leurs anciennes maximes , étoit de les revêtir de certaines cérémonies qui les imprimoient dans les esprits. Ces cérémonies s'observoient avec réflexion; et l'humeur sérieuse des Egyptiens ne permettoit pas qu'elles tournassent en simples formules. Ceux qui n'avoient point d'affaires, et dont la vie étoit innocente, pouvoient éviter l'examen de ce sévère tribunal. Mais il y avoit en Egypte une espèce de jugement tout à fait extraordinaire, dont personne 6 n'échappoit. C'est une consolation en mourant de laisser son nom en estime parmi les hommes, et de tous les biens humains c'est le seul que la mort ne nous peut ravir 7. Mais il n'étoit pas permis en Egypte de louer indifféremment tous ies morts : il falloit avoir cet honneur 8 par un jugement public 9. Aussitôt qu'un homme étoit mort, on l'amenoit en jugement. L'accusateur public étoit écouté 10. S'il prouvoit que la conduite du mort eût été " mauvaise, on en condamnoit la mémoire 12, et il étoit privé de
1 « Et on ne s'étoit pas encore, etc. » Expression forte et satirique ; allusion à la coutume ancienne , existante du temps de Bossuet, qui accordait aux juges des indemnités payées par les parties, et nommées épices. Aujourd'hui l'administration de la justice est gratuite, les juges sont rétribués par l'Etat, et ne peuvent rien recevoir des parties. — 2 « Pour éviter les surprises, les affaires étoient traitées. » incorrection : il faudrait donner un sujet au verbe éviter, et dire : On traitait les affaires, etc.— 3 Ne pouvait être traitée d'une manière trop sèche. Passif, imité du latin.—4 Diod., lib. i, sect. n, n. 26.— 5 On ne dirait plus la forme de avec un verbe.—6 «Dont personne. » 11 serait plus correct de dire auquel personne.— 7 «C'est une consolation, etc.» Belle pensée morale. Les idées générales ainsi placées dans l'analyse des faits particuliers, les éclairenl, et en font ressortir l'application et la valeur.— 8« Il falloit avoir cet honneur.» Avoir, au sens propie et fort; on dirait communément, obtenir.—9 Diod., lib. i, sect. n, n. 92. B.— 10 «Etoit écouté.» Passif, tour latin. — u « Eût été mauvaise. » La grammaire exigerait, avoit été mauvaise : la chose n'est pas douteuse dès lors qu'elle est prouvée, ce qui est l'hypothèse même. — 12 «On en condamnoit la mémoire. » Incorrection déjà notée; il faudrait : On condamnoit sa mémoire. En, complément indirect d'un verbe, ne s'applique généralement qu'aux choses.
sépulture. Le peuple admiroit le pouvoir des lois, qui s'étendoit jusqu'après la mort ; et chacun, touché de l'exemple, craignoit de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si le mort n'étoit convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissoit honorablement : on faisoit son panégyrique, mais sans y rien mèîer le sa naissance. Toute l'Egypte étoit noble, et d'ailleurs on n'y goûtoit de louanges que celles qu'on s'attiroit pas son mérite.
Chacun sait combien curieusement les Égyptiens conservoient les corps morts. Leurs momies se voient encore. Ainsi leur reconnoissance envers leurs parents étoit immortelle : les enfants , en voyant les corps de leurs ancêtres, se souvenoient de leurs vertus que le public avoit reconnues, et s'excitoient à aimer les lois qu'ils leur avoient laissées.
Pour empêcher les emprunts , d'où naissent la fainéantise , les fraudes et la chicane, l'ordonnance du roi Àsychis ne permettoit d'emprunter qu'à condition d'engager le corps de son père à celui dont on empruntent l. C'étoiT une impiété et une infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gagesi précieux : et celui qui mouroit sans s'être acquitté de ce devoir étoit privé de la sépulture.
Le royaume étoit héréditaire 2 ; mais les rois étoient obligés plus que tous les autres à vivre selon les lois. Ils en avoient de particulières qu'un roi avoit digérées , et qui faisoient une partie des livres sacrés 3. Ce n'est pas qu'on disputât rien aux rois, ou que personne eût droit de les contraindre * ; au contraire, on les respectoit comme des dieux : mais c'est qu'une coutume ancienne avoit tout réglé, et qu'ils ne s'avisoient pas de vivre autrement que leurs ancêtres. Ainsi ils souffroient sans peine non-seulement que la qualité des viandes et la mesure du boire et du manger 5 leur fût marquée (car c'étoit une chose ordinaire en Egypte, où tout le monde étoit sobre, e'. où l'ail
1 Ilerod., lib. u, c. cxxxvi; Diod., lib. i, sect. h, D.54.B.— *Oo, plus exactement, la royauté étoit héréditaire, car c'était de la dignité royale qu'on héritait, bien plus que du pays constituant le royaume. — 3 Diod., ibid., n. 22. lî. — « Faisoient une partie, etc.» Exprime l'importance de ces recueils de lois avec plus de force que si l'auteur eût dit faisoient partie dis livres. — * « Eût droit de les contraindre» nes'emploie guère sans régime indirect; il a cependant en ce cas une force particulière. Le'sens est, de g hier l'exercice de leur pouvoir.— 5 La Fontaine a dit de même (vin, 2; édition classique de M. Dezofcry; :
.Veulent pas au marché fail tendre le Jorir.ir,
du pays inspiroit la frugalité J) , mais encore que toutes leurs heures fussent destinées 2. En s1 éveillant au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net et les pensées les plus pures 3, ils lisoient leurs lettres, pour prendre une idée plus droite et véritable des affaires qu'ils avoient à décider. Sitôt 4 qi éloieni habillés, ils alloient sacrifier au temple. Là, environnés de toute leur cour, et les victimes étant à l'autel, ils assistoient à une prière pleine d'instruction, où le pontife prioit les dieux de donner au prince toutes les vertus royales, en sorte qu'il fût religieux envers les dieux, doux envers les hommes, modéré, juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge, libéral, maître de lui-même, punissant au-dessous du mérite et récompensant au-dessus. Le pontife parloit ensuite des fautes rois pouvoient commettre : mais il supposoit toujours qu'ils n'y tomboient que par surprise ou par ignorance, chargeant d'imprécations les ministres qui leur dounoient de mauvai et leur déguisoient la vérité : telle étoit la manière d'instruire les rois. On croyoit que les reproches ne faisoient qu'aigrir leurs esprits, et que le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu étoit de leur marquer leur devoir dans des louanges conforme.aux lois, et prononcées gravement devant les dieux. Après la prière et le sacrifice, on lisoit au roi, dans les saints livres, conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il gouvei son Etat par leurs maximes, et maintint les lois qui avoient rendu ses prédécesseurs heureux aussi bien que leurs sujets.
Ce qui montre que ces remontrances se faisoient et s'écou sérieusement, c'est qu'elles avoient leur effet. Parmi bains, c'est-à-dire dans la dynastie principale, celle où les lois étoient en vigueur, et qui devint à la fin la maîtresse de toutes les autres, les plus grands hommes ontété les rois . Les deux I cures, auteurs des sciences et de toutes les institutions des E tiens, l'un voisin des temps du déluge, l'autre qu'ils ont appelé le Trismégiste ou le trois fois grand, contemporain de Moïse, ont été tous deux rois de Thôbes. Toute l'Egypte a profué de • lumières, et Thèhes doit à leurs instructions d'avoir eu peu de mauvais princes. Ceux-ci étoient épargnés pendant leur vie, le repos public le youloit ainsi : mais ils n'étoient pas mpts du jugement qu'il falloit subir après la-mort 3. Quel-
)D., lib. ii. ?,.— 2 Diod., lib. i, sec», h, n. 22. B. — « Qne toutes leurs
•• fussent destinées. » Que remploi de leurs heu » et déter-
Uestiner ne se dit plus en ce sens. — 3 « Pui . .-, dégagées
d'embarras et d'obscurité.— '■* On dirait aujourd'hui a ': n'est pas
in style noble. — 5 iMod., lib. i, sect. n, "n. 25. lï.
ques-uns ont été privés de la sépulture, mais on en voit peu d'exemples ; et, au contraire, la plupart des rois ont été si chéris des peuples, que chacun pleuroit leur mort autant que celle de son père ou de ses enfants.
Cette coutume de juger les rois après leur mort parut si sainte au peuple de Dieu, qu'il Ta toujours pratiquée. Nous voyons dans T Ecriture que les méchants rois étoient privés de la sépulture de leurs ancêtres ; et nous apprenons de Josèphe ' que cette coutume duroit encore du temps des Asmonéens. Elle faisoit entendre aux rois, que si leur majesté les met au-dessus des jugements humains pendant leur vie, ils y reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.
Les Egyptiens avoient l'esprit inventif, mais ils le tournoient aux choses utiles. Leurs Mercure» ont rempli l'Egypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avoient presque rien laissé ignorer de ce qui pouvoit rendre la vie commode et tranquille. Je ne puis laisser aux Egyptiens la gloire qu'ils ont donnée à leur Osiris, d'avoir inventé le lahourage 2 ; car on le trouve de tout temps dans les pays voisins de la terre d'où le genre humain s'est répandu, et on ne peut douter qu'il ne fût connu dès l'origine du monde. Aussi les Egyptiens donnent-ils eux-mêmes une si grande antiquité à Osiris, qu'on voit hien qu'ils ont confondu son temps avec celui des commencements de l'univers, et qu'ils ont voulu lui attrihuer les choses dont l'origine passoil de hien loin tous les temps connus dans leur histoire. Mais si les Egyptiens n'ont pas inventé l'agriculture, ni le? autres arts que nous voyons5 devant le déluge, ils les ont tellement perfectionnés, et ont pris un si grand soin de les rétablit parmi les peuples où. la barbarie les avoit fait oublier, que leur gloire n'est guère moins grande que s'ils en avoient été les inventeurs.
Il y en a même de très-importants dont on ne peut leur disputer l'invention. Comme leur pays étoit uni, et leur ciel toujours pur et sans nuage, ils ont été les premiers à observer le cours des astres 4. Ils ont aussi les premiers réglé l'année. Ces oh-ervations les ont jetés naturellement dans l'arithmétique; et, s'il est vrai, ce que dit Platon 5 , que le soleil et la lune aienl enseigné aux hommes la science des nombres 6, c'est-à-dire
1 Ant. Jud., lib. xni, c. xxiii, al. xv. B.— 2 Diod., lit», i, sect. i, n. 8. M
— 3 «Que nous voyons. » Puisque nous les voyons, nous les trouvons exi» tants avant, elc.— * Plut., de Itid. et Otir. D.— 8 l'hit., Epin.; Diod., lib. i, . il, n. 8; Uerod., !;1>. il, c iv. B.— « Plat., in Tint. II. — ('./talion natu Tellement amenée. « Ce que dit Platon. » Incorrection; il Tau1., comme l: dit Platon.
qu'on ail commencé les comptes réglés par celui des jours, des mois et des ans, les Égyptiens sont les premiers qui aient écouté ces merveilleux maîtres. Les planètes et les autres astres 1 ne leur ont pas été moins connus, et ils ont trouvé cette grande année qui ramène tout le ciel à son premier point. Pour reconnoître leurs terres tous les ans couvertes par le débordement du Nil, ils ont été obligés de recourir à l'arpentage 2, qui leur a bientôt appris la géométrie 3. Ils étaient grands observateurs de la nature, qui, dans un air si serein et sous un soleil si ardent, étoit forte et féconde parmi eux. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou perfectionner la médecine *. Ainsi, toutes les sciences ont été en grand honneur parmi eux. Les inventeurs des choses utiles recevoient, et de leur vivant et après leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux. C'est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et les a fait regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples où on voie5 des bibliothèques, est celui d'Egypte. Le titre qu'on leur donnoit inspiroit l'envie d'y entrer et d'en pénétrer les secrets : ou les appeloit le trésor des remèdes de l'âme 6. Elle s'y guérissoit de l'ignorance, la plus dangereuse de ses maladies et la source de toutes les autres.
Une des choses qu'on imprimoit le plus fortement dans l'esprit des Égyptiens, étoit l'estime et l'amour de leur patrie. Elle, étoit, disoient-ils, le séjour des dieux : ils y avoient régné durant des milliers infinis d'années. Elle étoit la mère des hommes et des animaux, que la terre d'Egypte arrosée du Nil avoit enfantés pendant que le reste de la nature étoit stérile 7. Les prêtres, qui composoient l'histoire d'Egypte de cette suite immense de siècles, qu'ils ne remplissoient que de fables et de généalogies de leurs dieux, le faisoient pour imprimer dans l'esprit des peuples l'antiquité et la noblesse de leur pays. Au reste, leur vraie histoire étoit renfermée dans des bornes raisonnable :
1 «Les pfar.étcs el les autres astres, etc. «L'année solaire de trois cent soixante-cinq jours à peu près. — 2 Diod., lib. i, sect. n, n. 81. C. — 3«A l'arpentage qui leur a, etc. » En général, l'expérience pratique précède l'induction théorique: l'homme cherche d'abord à satisfaire les besoins de la vie, et plus tard ri s'élève à la pure contemplation scientifique ; il ne faut pas oublier toutefois que toute expérience suppose une théorie au moins commencée. — 4 Diod., lib. i, sect. n, n. 81 et 82 ; Herod., lib. m, init.B.— La médecine a commencé par l'observation et l'expérience, ce n'est que plus tard que, sans négliger ces moyens essentiels, elle s'est perfectionnée par l'étude de l'anatomie et de la physiologie. — :-> « Où on voie. » Pour chez qui l'on voie Incorrection ou hardiesse. — 6 Diod., lib. i, sect il, n. 5. B. — 7 Plat., in Tim.; Diod., lib. i, sect. i, n. 5. 15.
niais ils trouvoient beau de se perdre dans un abîme infini de temps qui sembloit les approcher de l'éternité.
Cependant l'amour de la patrie avoit des fondements plus solides. L'Egypte étoit en effet le plus beau pays de l'univers, le plus abondant par la nature, le mieux cultivé par l'art, .2 plus riche, le plus commode, et le plus orné par les soins et la magnificence de ses rois.
Iî n'y avoit rien que de grand dans leurs desseins et dans leurs travaux. Ce qu'ils ont fait du Nil est incroyable. 11 pleut rarement en Egypte : mais ce fleuve, qui l'arrose l toute par ses débordements réglés, lui apporte les pluies et les neiges des autres pays. Pour multiplier un fleuve 2 si bienfaisant, l'Egypte étoit traversée d'une infinité de canaux d'une longueur et d'une largeur incroyable 3. Le Nil portoit partout la fécondité avec ses eaux salutaires, unissoit les villes entre elles, et la Grande-mer avec la mer Rouge, entretenoit le commerce au dedans et au dehors du royaume, et le fortifioit contre l'ennemi : de sorte qu'il étoit tout ensemble et le nourricier et le défenseur de l'Egypte. On lui abandonnoit la campagne; mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant comme des îles au milieu des eaux, regardoient avec joie 4 de cette hauteur toute la plaine inondée et tout ensemble fertilisée par le Nil. Lorsqu'il s'enfloit outre mesure, de grands lacs creusés par les rois, tendoient leur sein aux eaux répandues 5. Ils avoient leurs décharges préparées : de grandes écluses les ouvroient ou les fermoient selon le besoin, et les eaux ayant leur retraite ne séjournoient sur les terres qu'autant qu'il falloit pour les engraisser.
Tel étoit l'usage de ce grand lac, qu'on appeloit le lac de Myris ou de Mœris : c'étoit le nom du roi qui l'avoit fait faire6. On est étonné quand on lit, ce qui néanmoins est certain, qu'il avoit de tour environ cent quatre-vingts de nos lieues. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creusant, on Pavoit étendu principalement du côté de la Libye. La pèche en valoit au prince des sommes immenses, et ainsi quand la terre ne produisoit rien, on en tiroit des trésors en la couvrant d'eaux.
1 « Kn Egypte : mais ce fleuve qui l'arrose, etc. » Incorrection. Egypte n'est, pas déterminé, l' est un pronom déterminé, delà défautdc concordance.
— 2«Pourmuiliplierunlleuve. » expression hardie et poétique, mais en mérce temps claire et juste. — 3 Herod., lib. 11, c. cvm; biod., lil>. 1, sect. n, n. 10, U. Iî. — 4 « Regardoient avec joie, etc.» Tableau; expression poétique.
— 5 «De grands lacs... tendoient leur sein. » Même observation — u Herod., lib. 11, c. ci, exi ix : Diod., lib. i, sect. n, n. 8. Iî
Deux pyramides, dont chacune portoit sur un trône deux statues colossales, Tune de Myris, et l'autre de sa femme, s'élevoient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupoient sous les eaux fan pareil espace. Ainsi elles faisoient voir qu'on les avoit érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac de cette étendue avoit été fait de main d'homme sous un seul prince.
Ceux qui ne savent pas jusques à quel point on peut ménager la terre, prennent pour fable ce qu'on raconte du nombre des villes d'Egypte1. La richesse n'en étoit pas moins incroyable. Il n'y en avoit point qui ne fût remplie de temples magnifiques et de superbes palais 2. L'architecture y montrait partout cette noble simplicité, et cette grandeur qui remplit l'esprit 3. De longues galeries y étaloient des sculptures que la Grèce prenoit pour modèles. Thèbes le pouvoit disputer aux plus belles villes de l'univers \ Ses cent portes, chantées par Homère, sont connues de tout le monde. Elle n'étoit pas moins peuplée qu'elle étoit vaste ; et on a dit qu'elle pouvoit faire sortir ensemble dix mille combattants par chacune de ses portes 3. Qu'il y ait, si Ton veut, de l'exagération dans ce nombre, toujours est-il assuré que son peuple étoit innombrable. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence et sa grandeur 6, encore qu'ils n'en eussent vu que les ruines, tant les restes en étoient augustes!
Si nos voyageurs avoient pénétré jusqu'au lieu où cette ville éloit bâtie, ils auraient sans doute encore trouvé quelque chose d'incomparable dans ses ruines : car les ouvrages des Egyptiens étoient faits pour tenir contre le temps. Leurs statues étoient des colosses. Leurs colonnes étoient immenses 7. L'Egypte visoit au grand 8, et vouloit frapper les yeux de loin, mais toujours en les contentant par la justesse des proportions. On a
1 Herod., iib. n, c. clxxvii; Diod., iib. i, sect. H, n. G. B. — 2 Kerod., lib. n, c. cxLVin, cliii, etc. B.— 3 « Cette noble simplicité et cette grandeur qui, etc.» La grammaire voudrait qui remplissent. Cet éloge de l'architectuie des Egyptiens ne paraît pas caractérisé avec exactitude. Ce peuple cberchait dans ses monuments à imposer et à étonner l'esprit, et à consacrer des souvenirs de force et de domination, plutôt qu'à satisfaire le sentiment du beau. — 4 Diod., lib. i, sect. n, n. k. B. —11 est très-probable que par Thèbes on doit entendre toute l'Egypte, ou du moins, toute La Haute-Egypte.— 3 Pomp. Mêla, lib. i, c. ix. B. — "6 Strab., lib. xvn ; Tacit., Annal, lib. n, c lx. B. — 7 Herod. et Diod., loc. cit. B. — 8 « L'Egypte yisoit au grand, etc. » Même observation qu'à la note 5. La sculpture des Égyptiens n'a pas pour but, comme celle des Grecs, d'imiter la nature en l'élevant au beau idéal, mais de rappeler, souvent par des signes allégoriques ou mnémoniques, des croyances et des souvenirs religieux: au reste, les monuments de l'Egypte sont aujourd'hui connus e» décrits, et cette matière a été très-approfondic.
découvert dans le Saïde (vous savez bien que c'est le nom de la ïhébaïde) des temnlcs et des palais presque encore entiers, où ces colonnes et ces statues sont innombrables l. On y admire surtout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour efFacer la gloire de tous les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence et quelle étendue! encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié ; mais tout ce qu'ils y ont vu étoit surprenant. Une salle, qui apparemment faisoit le milieu de ce superbe palais, étoit soutenue de six-vingts colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. Les couleurs même, c'est-à-dire ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité : tant l'Egypte savoit imprimer le caractère d'immortalité à tous ses ouvrages ! Maintenant que le nom du Roi pénètre aux parties du monde les plus inconnues, et que ce prince étend aussi loin les recherches qu'il fait faire des plus beaux ouvrages de la nature et de l'art, ne seroit-ce pas un digne objet de cette noble curiosité, de découvrir les beautés que la ïhébaïde renferme dans ses déserts, et d'enrichir notre architecture des inventions de l'Egypte? Quelle, puissance et quel art a pu faire d'un tel pays la merveille de l'univers? Et quelles beautés ne trouveroit-on pas si on pouvoit aborder la ville royale, puisque si loin d'elle on découvre des choses si merveilleuses?
Il n'appartenoit qu'à l'Egypte2 de dresser des monuments pour la postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la puissance romaine, désespérant d'égaler les Egyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.
L'Egypte n'avoit point encore vu de grands édifices, que la tour de Babel 3, quand elle imagina ses pyramides, qui, par
1 Voyages du Levant, par M. Thevenot, liv. n, ch. v. B. — 2 C.-à-d. tt appartenait aux Égyptiens plus qu'à aucun autre peuple. Cet idiotisme se retrouve en latin dans l'emploi des mots unus, unicus, uni'cè, pour exprimer un superlatif. — '«L'Egypte n'avoit point, etc » Il faudrait ■ n'avait point encore vu d'autres grands... que, ctr.
leur figure autant que par leur grandeur, triomphent du temps et des Barbares. Le bon goût des Égyptiens leur fit aimer dès lors la solidité et la régularité toute nue. N'est-ce point que la nature porte d'elle-même à cet air simple, auquel on a tant de peine à revenir quand le goût a été gâté par des nouveautés et des hardiesses bizarres? Quoi qu'il en soit, les Egyptiens n'ont aimé qu'une hardiesse réglée : ils n'ont cherché le nouveau et le surprenant que dans Ja variété infinie de la nature *, et ils se vantoient d'être les seuls qui avoient fait, comme les dieux, des ouvrages immortels. Les inscriptions des pyramides n'étoient pas moins nobles que l'ouvrage : elles parloient aux spectateurs2. Une de ces pyramides, bâtie de briques, avertissent par son titre qu'on se gardât bien de la comparer aux autres, et « qu'elle étoit autant au-dessus de toutes les pyramides que « Jupiter étoit au-dessus de tous les dieux. »
Mais quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces pyramides étoient des tombeaux 3; encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre *.
Je ne parlerois pas de ce beau palais qu'on appeloit le Labyrinthe 5, si Hérodote qui l'a vu, ne nous assuroit qu'il étoit plus surprenant que les pyramides. On l'avoit bâti sur le bord du lac de Myris, et on lui avoit donné une vue6 proportionnée à sa grandeur. Au reste, ce n'étoit pas tant un seul palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement, et qui communiquoient ensemble. Quinze cents chambres mêlées de terrasses s'arrangeoient autour de douze salles, et ne laissoient point de sortie à ceux qui s'engageoient à les visiter. Il y avoit autant de bâtiments par-dessous terre. Ces bâtiments souterrains étoient destinés à la sépulture des rois, et encore (qui le pourroit dire sans honte et sans déplorer l'aveuglement de l'esprit
1 Ceci est fort inexact; les Égyptiens assemblent dans leurs monuments des figures étranges, disparates et souvent monstrueuses. Voy. note 3, p. 341.— 2 Herod., lib. n,c. cxxxvi. B.— 3 Ibid.; Diod.,lib.i, sect. n,n. 15, 16, 17. B. — -4 Remarquez ce passage sublime, et surtout cette admirable expression souvent citée : « Ils n'ont pas joui de leur sépulcre. » — « On ne sait qui l'emporte « ici de la pensée ou delà hardiesse de l'expression. Ce mot jouir, appliqué à « un sépulcre, déclare à la fois la magnificence de ce sépulcre, la vanité des « Pharaons qui relevèrent, la rapidité de notre existence, enfin l'incroyable « néant de l'homme, qui, ne pouvant posséder pour bien réel ici-bas qu'un « tombeau, est encore privé quelquefois de ce stérile patrimoine.» Chateaubriand. — 5 Herod., lib. n, c. cxlviii ; Diod., lib. i, sect, u, n. 13. B. — 8 C-à-d. un aspect. Vue est au sens passif
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humain?) à nourrir les crocodiles sacres, dont une nation d'ailleurs si sage faisoit ses dieux.
Vous vous étonnez de voir tant de magnificence dans les sépulcres de l'Egypte. (Test qu'outre qu'on les érigeoit comme des monuments sacrés pour porter aux siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardoit encore comme des demeures éternelles1. Les maisons étoient appelées des hôtelleries où Ton n'étoit qu'en passant, et pendant une vie trop courte pour terminer tous nos desseins : mais les maisons véritables étoient les tombeaux, que nous devions habiter durant des siècles infinis.
Au reste, ce n'étoit pas sur les choses inanimées que l'Égypte travailloit le plus. Ses plus nobles travaux et son plus bel art consistoient à former les hommes. La Grèce en étoit si persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore, un Platon, Lycurgue môme, et Solon, ces deux grands législateurs, et les autres qu'il n'est pas besoin de nommer, allèrent apprendre la sagesse en Egypte2. Dieu a voulu que Moïse ae fût instruit dans toute la sagesse des Egyptiens : c'est par là qu'il a commencé à être puissant en paroles et en œuvres3. La vraie sagesse se sert de tout ; et Dieu ne veut pas que ceux qu'il inspire* négligent les moyens humains, qui viennent aussi de lui à leur manière5.
Ces sages d'Egypte avoient étudié le régime qui fait les esprits solides, les corps robustes, les femmes fécondes et les enfants vigoureux. Par ce moyen, le peuple croissoit en nombre et en forces. Le pays étoit sain naturellement, mais la philotie leur avoit appris que la nature veut être aidée. Il y a un art de former les corps aussi bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance 6 nous a fait perdre, étoit bien connu des anciens, et l'Egypte l'avoit trouvé. Elle employoit principalement ta ce beau dessein la frugalité et les exercices 7. Dans un grand champ de bataille qui a été vu par Hérodote8, les crânes des Perses aisés à percer, et ceux des Egyptiens plus durs que les pierres auxquelles ils étoient mêlés, montraient la
1 Diod., lib. i, sort, n, n. 13. 15. — *Ibid.% n. 36; PluU, de hid., C. v. B,
— 3 Act., vu, 22. F>. — * Inspirer est in pris au sens rigoureux ; ceux à qui Dieu se révèle, se manifeste, se fait entendre directement et particulièrement : les écrivains sacrés et les apôtres.— 5 « Qui viennent aussi de lui, etc. » Ou tre la révélation, Dieu nous a donné aussi la raison et toutes les facoll l'âme.— 6 « Nonchalance. » Insouciance. — 7 Diod., lib. i.sect. ti, n. 2? 1t.
— 8Hero.l., lib. m, c. m. D.
LES EMPIRES. 34o
mollesse des uns et la robuste constitution qu'une nourriture frugale et de vigoureux exercices donnoient aux autres. La course à pied, la course à cheval, la course dans les chariots se pratiquent1 en Egypte avec une adresse admirable; et il n'v avoit point dans tout l'univers de meilleurs hommes de cheval que les Egyptiens. Quand Diodore nous dit qu'ils rejetoient la lutte2 comme un exercice qui donnoit une force dangereuse et peu durable, il a dû l'entendre de la lutte outrée des athlètes, que la Grèce elle-même, qui la couronnoit dans ses jeux, avoit blâme'e comme peu convenable aux personnes libres : mais, avec une certaine modération, elle étoit digne des honnêtes gens; et Diodore lui-même nous apprend3 que le Mercure des Egyptiens en avoit inventé les règles aussi bien que l'art le former les corps. Il faut entendre de même ce que dit encore cet auteur touchant la musique4. Celle qu'il fait mépriser aux Egyptiens, comme capable de ramollir les courages, étoit sans doute cette musique molle et efféminée qui n'inspire que les plaisirs et une fausse tendresse; car, pour cette musique généreuse, dont les nobles accords élèvent l'esprit et le cœur, les Egyptiens n'avoient garde de la mépriser, puisque, selon Diodore même5, leur Mercure l'avoit inventée et avoit aussi inventé le plus grave des instruments de musique. Dans la procession solennelle des Egyptiens, où l'on portoit en cérémonie les livres de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre tenant en main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est) et le livre des hymnes sacrés 6. Enfin l'Egypte n'oublioit rien pour polir l'esprit, ennoblir le cœur et fortifier le corps. Quatre cent mille soldats qu'elle entretenoit étoient ceux de ses citoyens qu'elle exerçoit avec plus de soin. Les lois de la milice se conservoient aisément, et comme par elles-mêmes, parce que les pères les apprenoient à leurs enfants : car la profession de la guerre passoit de père en fils comme les autres ; et après les familles sacerdotales, celles qu'on estimoit les plus illustres étoient, comme parmi nous, les familles destinées aux armes. Je ne veux pas dire pourtant que l'Egypte ait été guerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entretenues, on a beau les exercera l'ombre7 dans les travaux militaires et parmi les ima-
1 La grammaire exige se pratiquaient, parce qu'il n'y a entre les divers sujets énoncés ni la synonymie ni la gradation qui autorisent l'usage eu singulier.— 2 Diod. ,îib. i, sect. n, n. 29. B.— 3 Jbid.y lib. i, sect. i, n. 8.— '* Ibid., lib. i, sect. n, n. 29. B. — 5 Jbid., lib. i, sect. i, n. 8. B. — 6 Clem Alex., Strom., lib. vi, p. 653. B. — 7 « A l'ombre. » Allusion à l'exoressicn latine vila umbraiilis,
;H, PARTIE III - CHAP m.
ges des combats, il n'y a jamais que la guerre et les combat effectifs qui fassent les hommes guerriers. L'Egypte aimoit la paix parce qu'elle aimoit la justice, et n'avoit des soldats que pour sa défense. Contente de sou pays, où tout abondoit, elle ne songeoit point aux conquêtes. Elle s'étendoit d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la terre, et avec elle la politesse1 et les lois. Les villes les plus célèbres venoient apprendre en Egypte leurs antiquités, et la source de leurs plus belles institutions'. On la consultoit de tous côtés sur les règles de la sagesse. Quand ceux d'Elide eurent établi les jeux Olympiques, les plus illustres de la Grèce, ils recherchèrent par une ambassade solennelle l'approbation des Egyptiens, et apprirent d'eux de nouveaux moyens d'encourager les combattants 3. L'Egypte régnoit par ses conseils ; et cet empire d'esprit4 lui parut plus noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les armes. Encore que les rois de Thèbes fussent sans comparaison les plus puissants de tous les rois de l'Egypte, jamais ils n'ont entrepris sur les dynasties voisines, qu'ils ont occupées seulement quand elles eurent été envahies par les Arabes; de sorte qu'à vrai dire, ils les ont plutôt enlevées aux étrangers, qu'ils n'ont voulu dominer sur les naturels du pays. Mais, quand ils se sont mêlés d'être conquérants, ils ont surpassé tous les autres. Je ne parle point d'Osiris vainqueur des Indes; apparemment c'est Bacchus, ou quelque autre héros aussi fabuleux. Le père de Sésostris (les doctes veulent que ce soit Amenophis, autrement Memnon), ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les Egyptiens, par l'autorité d'un oracle, conçut le dessein de faire de son fils un conquérant5. Il s'y prit à la manière des Egyptiens, c'est-à-dire avec de grandes pensées. Tous les enfants qui naquirent le même jour que Sésostris furent amenés à la cour par ordre du roi. Il les fit élever comme ses enfants, et avec les mêmes soins que Sésostris, près duquel ils étoient nourris. Il ne pouvoit lui donner de plus fidèles ministres, ni des compagnons plus zélés de ses combats. Quand il fut un peu avancé en âge, il lui fit faire son apprentissage par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, et soumit cette nation jusqu'alors indomptable. Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son père le fit tourner vers l'occident de l'E-
1 «Politesse.» Civilisation.—* Plat., in 7Ym.B — 3 Herod., lib. n, c. clx.B. — * « Cet empira d'esprit. » Cet empire moral. — 5 Diod., lib. I, sect. il, ■. 55 B
gypte : iï attaqua la Libye, et la plus grande partie de cette vaste re'gion fut subjuguée. En ce temps son père mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Une conçut pas un moindre dessein que celui de la conquête du monde : mais, avant que de sortir de son royaume, il pourvut à la sûreté du dedans en gagnant le cœur de tous ses peuples par la libéralité et par la justice, et réglant au reste le gouvernement avec une extrême prudence1. Cependant il faisoit ses préparatifs : il levoit des troupes, et leur donnoit pour capitaines les jeunes gens que son père avoit fait nourrir avec lui. Il y en avoit dix-sept cent?, capables de répandre dans toute l'armée le courage, la discipline, et l'amour du prince. Cela fait, il entra dans l'Ethiopie, qu'il se rendit tributaire. Il continua ses victoires dans l'Asie. Jérusalem fut la première à sentir la force de ses armes. Le téméraire Roboam ne put lui résister, et Sésoslris enleva les richesses de Salomon. Dieu, par un juste jugement, les avoit livrées entre ses mains. Il pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule ni que Baechus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le pays au delà du Gange2. Jugez par là si les pays plus voisins lui résistèrent. Les Scythes obéirent jusqu'au Tanaïs : l'Arménie et la Cappadoce lui furent sujettes. Il laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, où les mœurs d'Egypte sont toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer à l'autre, les monuments de ses victoires avec les superbes inscriptions de Sésostris, roi des rois et seigneur des seigneurs. Il y en avoit jusque dans la Thrace ; et il étendit son empire depuis le Gange jusqu'au Danube. La difficulté des vivres l'empêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. Il revint après neuf ans, chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus. Il y en eut qui défendirent courageusement leur liberté : d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de marquer dans ses monuments la différence de ces peuples en figures hiéroglyphiques, à la manière des Egyptiens. Pour décrire son empire, il inventa les cartes de géographie. Cent temples fameux, érigés en action de grâces aux dieux tutélaires de toutes les villes, furent les premières aussi bien que les plus belles marques de ses victoires ; et il eut soin de pubJ'ar, par les inscriptions, que ces grands ouvrages avoient été achevés sans fatiguer ses sujets3. Il mettoit sa gloire à les ménager, et à ne faire travailler aux monuments
* Diod., lib. I, sect. n, n. 9. B. — « Ibid., n. 9. B. — 3 Herod., lib. H, c. eu etsqq. ; Diod., lib. i, sect. ir, n. 10. B.
de ses victoires que les captifs. Salomon lui en avoit donné l'exemple. Ce sage prince n'avoit employé que les peuples tributaires dans les grands ouvrages qui ont rendu son règne immortel1. Les citoyens étoient attachés à de plus nobles exercices : ils apprenoient à faire la guerre et à commander. Sésostris ne pouvoit pas se régler sur un plus parfait modèle. Il régna trente-trois ans, et jouit longtemps de ses triomphes; beaucoup plus digne de gloire, si la vanité ne lui eût pas fait traîner son char par les rois vaincus2. 11 semble qu'il ait dédaigné de mourir comme les autres hommes. Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à lui-môme, et laissa l'Egypte riche à jamais. Son empire pourtant ne passa pas la quatrième génération; mais il restoit encore du temps de Tibère des monuments magnifiques qui en marquoient l'étendue et la quantité des tributs3. L'Egypte retourna bientôt à son humeur pacifique. On a môme écrit que Sésostris fut le premier à ramollir, après ses conquêtes, les mœurs de ses Egyptiens, dans la crainte des révoltes*. S'il le faut croire, ce ne pouvoit être qu'une précaution qu'il prenoit pour ses successeurs. Car, pour lui, sage et absolu comme il éloit, on ne voit pas ce qu'il pouvoit craindre de ses peuples qui l'adoroient. Au reste, cette pensée est peu digne d'un si grand prince; et c'étoit mal pourvoir à la sûreté de ses conquêtes, que de laisser alfoiblir le courage de ses sujets. 11 est vrai aussi que ce grand empire ne dura guère. Il faut périr par quelque endroit 5. La division se mit en Egypte. Sous Anysis l'aveugle, l'Ethiopien Sabacon envahit le royaume6: il en traita aussi bien les peuples, et y fit d'aussi grandes choses qu'aucun des rois naturels. Jamais on ne vit une modération pareille à la sienne, puisque, après cinquante ans d'un règne heureux, il retourna en Ethiopie pour obéir à des avertissements qu'il crut divins. Le royaume abandonné tomba entre les mains de Sethon, prêtre de Yulcain, prince religieux à sa mode7, mais peu guerrier, et qui acheva d'énerver la milice en maltraitant les gens de guerre. Depuis ce temps l'Egypte ne se soutint plus que par des milices étran' gères. On trouve une espèce d'anarchie. On trouve douze rois
I // Parai., vin, 9.B.— 2 Diod., lib. i, seet. n, n. 10. B.— 3 Tarit., Annal. lib. n, c lx. B. — K Nymphodor., lib. xm Rer. Barbar., in Excerpt. post Herod. B. — 5 « Il faut périr par quelque endroit, » Pensée morale tout â fait dans la manière de Bossuet. Le sens est à peu près : il y a dans les plus grandes choses un point faible, une cause de ruine. — 6 Herod., lib. II, vxvii ; Diod., lib. i, sect. u, n. 18. B. — 7 «Prince religieux à sa mode.» EiprefSOD trop familière.
choisis par e paupie, qui partagèrent entre eux le gouvernement du royaume. C'est eux qui ont bâti ces douze palais qui composoient le Labyrinthe. Quoique l'Egypte ne pût oublier ses magnificences, elle fut foible et divisée sous ces douze princes. Un d'eux (ce fut Psammitique) se rendit le maître par le secours des étrangers. L'Egypte se rétablit, et demeura assez puissante pendant cinq ou six règnes. Enfin cet ancien royaume, après avoir duré envi ion seize cents ans, affoibli par les rois de Babylone et par Cyrus, devint la proie de Cambyse, le pluinsensé de tous les princes.
Ceux qui ont bien connu l'humeur de l'Egypte, ont reconnu qu'elle n'étoit pas belliqueuse 1 : vous en avez vu les raisons. Elle avoit vécu en paix environ treize cents ans, quand elle produisit son premier guerrier, qui fut Sésostris. Aussi, malgré sa milice si soigneusement entretenue, nous voyons sur la lin que les troupes étrangères font toute sa force, qui est un des plus grands défauts que puisse avoir un Etat. Mais les choses humaines ne sont point parfaites, et il est malaisé d'avoir ensemble dans la perfection les arts de la paix avec les avantages de la guerre. C'est une assez belle durée d'avoir subsisté seize siècles. Quelques Ethiopiens ont régné à Thèbes dans cet intervalle, entre autres Sabacon, et, à ce qu'on croit, Tharaca. Mais l'Egypte tiroit cette utilité de l'excellente constitution de son Etat, que les étrangers qui la conquéroient entroient dans ses mœurs plutôt que d'y introduire les leurs : ainsi, changeant de maîtres, elle ne changeoit pas de gouvernement. Elle eut peine à souffrir les Perses, dont elle voulut souvent secouer le joug. Mais elle n'étoit pas assez belliqueuse pour se soutenir par sa propre force contre une si grande puissance ; et les Grecs qui la défendoient, occupés ailleurs, étoient contraints de l'abandonner : de sorte qu'elle retomboit toujours sous ses premiers maîtres, mais toujours opiniâtrement attachée à ses anciennes coutumes, et incapable de démentir les maximes de ses premiers rois. Quoiqu'elle en retînt beaucoup de choses sous les Ptolémées, le mélange des mœurs grecques et asiatiques Y fut si grand, qu'on n'y reconnut presque plus l'ancienne Egjpte '• , ,.
11 ne faut pas oublier que les temps des anciens rois d'Egypte sont fort incertains, même dans l'histoire des Egyptiens3.
1 Strah., lib. xvu B. — 2«Le mélange des mœurs grecques, etc. » î! faudrait, pour plus de clarté : le mélange des mœurs grecques et asiastiques ax&c les anciennes mœurs de l'Egypte fut, etc. — 3 Ecrite par les Egyptiens.
On a peine à placer Osymanduas dont nous voyons de si magnifiques monuments dans Diodore J, et de si belles marques de ses combats. Il semble que les Egyptiens n'aient pas connu le père de Sésostris, qu'Hérodote et Diodore n'ont pas nommé. Sa puissance est encore plus marquée par les monuments qu'il a laissés dans toute la terre, que par les mémoires de son pays ; et ces raisons nous font voir qu'il ne faut pas croire, comme quelques-uns, que ce que l'Egypte publioit de ses antiquités ait toujours été aussi exact qu'elle s'en vantoit, puisqu'elle-même est si incertaine des temps les plus éclatants de sa monarebie 2.