‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 104 sur 110 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Perses, les Grecs et Alexandre.

[Sommaire. Après quelques mots sur Cyrus et Darius, l'auteur décrit les mœurs des Perses, le mode de gouvernement, les devoirs de la royauté, l'éducation des enfants, et fart militaire. Il insiste sur les défauts de leur manière de faire la guerre avec des masses confuses et un attirail somptueux, ce qui lui donne occasion de peindre les Grecs, mieux disciplinés, mieux organisés. Après cette transition amenée par le sujet principal de ce chapitre, qui est la rivalité des Perses et des Grecs, l'auteur s'étend sur les derniers, et parcourt successivement les institutions et Jes mœurs grecques : — amour de la patrie et de la liberté, — soumission aux lois, — esprit national, — administration de la justice; — l'auteur donne la définition de la liberté selon les Grecs, et, peu partisan de cette forme de gouvernement, il en si gnale cependant les avantages relatifs. — Les philosophes et les poètes contribuaient aussi à former l'esprit public. — De tout cela, haine et rivalité entre les Grecs et les Asiatiques, dès les temps anciens. — Guerre de Troie. — Contraste des mœurs grecques et des mœurs asiatiques.— Expéditions de Darius et de Xerxès. — Après la victoire les Grecs se Avisent ; 1er. rois de Perse fomentent cette division. Prépondérance

* Xenoph., lin. i. B. — 2 Polyb., lib. v, c. xliv., lib. x, e. xxiv. B. — Xenoph., Cyrop., iv, v. B. — * Ibid., lib. v. P-

d'Athènes et de Sparte, rivalité de ces deux républiques. L'auteur s'attache à peindre le» traits différents qui caractérisent l'une et l'autre ; il indique la guerre du Péloponnèse : puis, par l'expédition des Grecs sous le jeune Cyrus, il fait voir la force de cette nation. — Philippe, — Alexandre. — Après avoir esquissé le caractère de Darius, l'auteur trace le portrait d'Alexandre en relevant sa supériorité. — Conquêtes d'Alexandre; — sa mort; — son empire divisé; — ruine de sa maison. — Réflexions »ur la caducité des choses humaines. — L'auteur finit par quelques mots sur les royaumes formés des débris de l'empire d'Alexandre.]

Cambyse , fils de Cyrus, fut celui qui corrompit les mœurs des Perses l. Son père, si bien élevé parmi les soins de la guerre, n'en prit pas assez 2 de donner au successeur d'un si grand empire une éducation semblable à la sienne ; et, par le sort ordinaire des choses humaines, trop de grandeur nuisit à la vertu. Darius, fils d'Hystaspe, qui d'une vie privée fut élevé sur le trône, apporta de meilleures dispositions à la souveraine puissance, et fit quelques efforts pour réparer les désordres. Mais 3a corruption étoit déjà trop universelle : l'abondance avoit introduit trop de dérèglement dans les mœurs, et Darius n'avoit pas lui-même conservé assez de force pour être capable de redresser tout à fait les autres. Tout dégénéra sous ses successeurs, et le luxe des Perses n'eut plus de mesure.

Mais, encore que ces peuples devenus puissants eussent beaucoup perdu de leur ancienne vertu en s'abandonnant aux plaisirs, ils avoient toujours conservé quelque chose de grand et de noble. Que peut-on voir de plus noble que l'horreur qu'ils avoient pour le mensonge 3, qui passa toujours parmi eux pour un vice honteux et bas? Ce qu'ils trouvaient le plus lâche, après le mensonge, étoit de vivre d'emprunt. Une telle vie leur paroissoit fainéante, honteuse, serviie, et d'autant plus méprisable, qu'elle portoit à mentir. Par une générosité naturelle à leur nation, ils traitaient honnêtement 4 les rois vaincus. Pour Deu que les -enfants de ces princes fussent capables de s'accommoder avec les vainqueurs, ils les laissoient commander dans leur pays avec presque toutes les marques de leur ancienne grandeur 5. Les Perses étoient honnêtes, civils, libéraux envers les étrangers, et ils savoient s'en servir. Les gens de mérite étoient connus parmi eux, et ils n'épargnoient rien pour les gagner. Il est vrai qu'ils ne sont pas arrivés à la connoissance parfaite de cette 5§e qui apprend à bien gouverner. Leur grand empire fut iiirs régi avec quelque confusion. Ils ne surent jat

1 Plat., de Le<j., lib. ni. IL — a «N'en prit pas assez. » Incorrection et obscurité : il fallait : ne prit pas assez de soin. On ne peut dire prendre les soins de, etc. — 3 Plat., Alcib., i ; Heiod., lib. i, c. cxxxyiii. B. — k « Honnêtement. » Honorablement. — 5 Herod.. lib. m, c. xv. B.

LES EMPIRES. ûbl

trouver ce bel art , depuis si Lien pratique par les Romains , d'unir toutes les parties d'un grand Etat, et d'en faire un tout parfait. Aussi n'étoient-ils presque jamais sans révoltes considérables. Ils n'étoient pourtant pas sans politique. Les règles de la justice étoient connues parmi eux , et ils ont eu de grands rois qui les faisoient observer avec une admirable exactitude. Les crimes étoient sévèrement punis 1 ; mais avec cette modération, qu'en pardonnant aisément les premières fautes, on réprimoit les rechutes 2 par de rigoureux châtiments. Ils avoient beaucoup de bonnes lois, presque toutes venues de Cyrus, et de Darius, fils d'Hystaspe3. Ils avoient des maximes de gouvernement, des conseils réglés pour les maintenir \ et une grande subordination dans tous les emplois. Quand on disoit que les grands qui composoient le conseil étoient les yeux et les oreilles du prince % on avertissoit tout ensemble, et le prince, qu'il avoit ses ministres comme nous avons les organes de nos sens , non pas pour se reposer, mais pour agir6 par leur moyen; et les ministres, qu'ils ne dévoient pas agir pour eux-mêmes, mais pour le prince, qui étoit leur chef, et pour tout le corps de l'Etat. Ces ministres dévoient être instruits des anciennes maximes de la monarchie 7. Le registre qu'on tenoit des choses passées ? servoit de règle à la postérité. On y marquoit les services que chacun avoit rendus , de peur qu'à la honte du prince, et au grand malheur de l'Etat, ils ne demeurassent sans récompense. C'étoitune belle manière9 d'attacher les particuliers au bien public, que de leur apprendre qu'ils ne dévoient jamais sacrifier pour eux seuls, mais pour le roi, et pour tout l'Etat où chacun se trouvoit avec tous les autres. Un des premiers soins du prince éloit de faire fleurir l'agriculture; et les satrapes dont le gouvernement étoit le mieux cultivé avoient la plus grande part aux grâces 10. Comme il y avoit des charges établies pour la conduite des armes ", il y en avoit aussi pour veiller aux travaux rustiques : c'étoit deux charges semblables, dont l'une prenoit soin de garder le pays, et l'autre de le cultiver. Le prince les protégeoit avec une affection presque égale, et les faisoit concourir au nien public. Après ceux qui avoient remporté quelque

1 Herod., lib. r, c. cxxxvn. C— 2 « Les rechutes.» L'expression propre serait récidives. Rechutes est ici poétique. — 3 Plat., de Leg., lib. m. B. - * E$OL, i, 13. B. — 5 Xenoph., Cyrop., lib. vin. B. — 6 « pour agir. » Pour exercer leur activité. — " Esth., i, 15. B. — 3 Ibid., vi, 1. B. — 9 « Cétoi une belle manière. » Cette phrase aurait dû être lié? à la précédente par une conjonction comme au.-*i, encore.— 10 Xenoph., OEconom B.— n '.' La conduite des armes. » Pour l'inspection de l'armée.

avantage à ia guerre, les plus honorés étoient ceux qui avoient élevé beaucoup d'enfants ' . Le respect qu'on inspiroit aux Perses, dès leur enfance , pour l'autorité royale, alloit jusqu'à l'excès, puisqu'ils y mêloient de l'adoration, et paroissoient plutôt des esclaves que des sujets soumis par raison à un empire légitime : c'étoit l'esprit des Orientaux ; et peut-être que le naturel vif et violent de ces peuples demandoit un gouvernement plus ferme °A. plus absolu.

La manière dont on élevoit les enfants des rois est admirée par Platon 2, et proposée aux Grecs comme le modèle d'une éducation parfaite. Dès l'âge de sept ans, on les tiroit des mains des eunuques pour les faire monter à cheval et les exercer à la chasse. A l'âge de quatorze ans, lorsque l'esprit commence à se former, on leur donnoit pour leur instruction quatre hommes des plus vertueux et des plus sages de l'Etat. Le premier, dit Platon, leur apprenoit la magie, c'est-à-dire, dans leur langage, le culte des dieux selon les anciennes maximes et selon les lois de Zoroastre, fils d'Oromase; le second les accoutumoit à dire la vérité et à rendre la justice; le troisième leur enseignoit à ne se laisser pas vaincre par les voluptés, afin d'être toujours libres et vraiment rois, maîtres d'eux-mêmes et de leurs désirs; le quatrième fortifioit leur courage contre la crainte, qui en eût fait des esclaves et leur eût ôté la confiance si nécessaire au commandement. Les jeunes seigneurs étoient élevés à la porte du roi avec ses enfants 3. On prenoit un soin particulier qu'ils ne vissent ni n'entendissent rien de malhonnête*. On rendoit compte au roi de leur conduite. Ce compte qu'or, lui en rendoit étoit suivi, par son ordre, de châtiments et de récompenses. La jeunesse, qui les voyoit, apprenoit de bonne heure, avec la vertu, la science d'obéir et de commander. Avec une si belle institution, que ne devoit-on pas espérer des rois de Perse et de leur noblesse, si on eût eu autant de soin de les bien conduire dans le progrès de leur âge, qu'on en avoit de les bien instruire dans leur enfance? Mais les mœurs corrompues de la nation les entraînoient bientôt dans les plaisirs, contre lesquels nulle éducation ne peut tenir. Il faut pourtant confesser que, malgré

* ,.erod., lib. i, c. cxxxti. B. — « Plat., Alcib., I. B.— «Admirée par Platon. » Platon et Xénophon ont opposé an système d'éducation libre des Athéniens an système qu'ils attribuent aux Perses, et où toutes les actions des jeunes gens et même des hommes faits sont réglées. Ces deux philosophes favorisaient l'aristocratie et le principe d'autorité.— 3Xenoph., de Exped. Cyri /un., Iib. i. B. — * « De malhonnête. » On dirait aujourd'hui : rien ie déshonntte.

cette mollesse des Perses, malgré le soin qu'ils avoient de leur heauté et de leur parure, ils ne manquoient pas de valeur. Us s'en sont toujours pique's, et ils en ont donné d'illustres marques. L'art militaire avoit parmi eux la préférence qu'il méritait, comme celui à l'abri duquel tous les autres peuvent s'exercer en repos *. Mais jamais ils n'en connurent le fond , ni no surent ce que peut dans une armée la sévérité, la discipline, l'arrangement des troupes, l'ordre des marches et des campements, et enfin une certaine conduite qui fait remuer ces grands corps sans confusion et à propos. Us croyoient avoir tout fait quand ils avoient ramassé sans choix un peuple immense, qui alloit au combat assez résolument, mais sans ordre, et qui se Crouvoit embarrassé d'une multitude infinie de personnes inutiles que le roi et les grands trainoient après eux, seulement pour le plaisir. Car leur mollesse étoit si grande, qu'ils vouloient trouver dans l'armée la même magnificence et les mêmes délices que dans les lieux où la cour faisoit sa demeure ordinaire; de sorte que les rois marchoient accompagnés de leurs femmes, de leurs concubines, de leurs eunuques et de tout ce qui servoit à leurs plaisirs. La vaisselle d'or et d'argent, et les meubles précieux, suivoient dans une abondance prodigieuse, et enfin tout l'attirail que demande une telle vie. Une armée composée de cette sorte, et déjà embarrassée de la multitude excessive de ses soldats, étoit surchargée par le nombre démesuré de ceux qui ne combattoient point. Dans cette confusion, on ne pouvoit se mouvoir de concert; les ordres ne venoient jamais à temps, et dans une action tout alloit comme à l'aventure, sans que personne fût en état de pourvoir à ce désordre 2. Joint encore qu'il falloit avoir fini bientôt, et passer rapidement dans un pays : car ce corps immense , et avide non-seulement de ce qui étoit nécessaire pour la vie, mais encore de ce qui servoit au plaisir, consumoit tout en peu de temps ; et on a peine à comprendre d'où il pouvoit tirer sa subsistance.

Cependant, avec ce grand appareil, les Perses étonnoient les peuples qui ne savoient pas mieux la guerre qu'eux. Ceux même qui la savoient se trouvèrent ou affaiblis par leurs propres divisions, ou accablés par la multitude de leurs ennemis; et c'est par là que l'Egypte, toute superbe qu'elle étoit, et de

1 Xenoph., OEconom.B. — * Yar. «Et dans une action, tout alloit comme, il pouvoit, sans que personne fût en état d'y pourvoir. » Cette phrase était incorrecte, en ce qu'elle semblait dire que personne n'était en état de pourvoir à l'action.

bon antiquité, e: de ses sages institutions, et des conquêtes de son Sésostris, devint sujette des Persies. 11 ne leur fut pas malaisé de dompter l'Asie mineure, et môme les colonies grecques, que la mollesse de l'Asie avoit corrompues. Mais quand ils vinrent à la Grèce même, ils trouvèrent ce qu'ils n'avoient jamais vu, une milice réglée, des chefs entendus, des soldats accoutumés à vivre de peu, des corps endurcis au travail, que la lutte et les autres exercices ordinaires dans ce pays rendoient adroits; des armées médiocres à la vérité, mais semblables à ces corps vigoureux où il semble que tout soit nerf, et où tout est plein d'esprit; au reste, si bien commandées et si souples aux ordres de leurs généraux, qu'ont eût cru que les soldats n'avoient tous qu'une même àme, tant on voyoit de concert dans leurs mouvements.

Mais ce que la Grèce avoit de plus grand, étoit une politique ferme et prévoyante, qui savoit abandonner, hasarder et défendre ce qu'il falloit; et, ce qui est plus grand encore, un courage que l'amour de la liberté et celui de la patrie rendoient invincible.

Les Grecs, naturellement pleins d'esprit et de courage, avoient été cultivés de bonne heure par des rois et des colonies venues d'Egypte, qui, s'étant établies dès les premiers temps en divers endroits du pays, avoient répandu partout cette excellente police des Egyptiens. C'est de là qu'ils avoient appris les exercices du corps, la lutte, la course à pied, la course à cheval et sur des chariots, et les autres exercices qu'ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couronnes1 des jeux Olympiques. Mais ce que les Egyptiens leur avoient appris de meilleur, étoit à se rendre dociles et à se laisser former par les lois pour le bien public. Ce n'étoit pas des particuliers qui ne songent qu'à leurs affaires, et ne sentent les maux de l'Etat qu'autant qu'ils en souffrent eux-mêmes, ou que le repos de leur famille en est troublé : les Grecs étoient instruits à se regarder, et à regarder leur famille comme partie d'un plus grand corps, qui étoit le corps de l'Etat. Les pères nournssoient leurs enfants dans cet esprit; et les enfants apprenoient dès le berceau à regarder la patrie comme une mère commune, à qui ils appartenoient plus encore qu'à leurs parents. Le mot de civilité* ne signifioit pas seulement parmi les Grecs la douceur et la dé-

1 « Par les glorieuses couronnes. » Ellipse el métaphore : en confiant de ' les vainqueurs des jeux Olympiques. Sur les Jeux Olympiques, voy. Le Yuyu'jc U'Anacharsis e. xx.win. — * Civilité, noxinlu.

férence mutuelle qui rend les hommes sociables : l'homme civil n'étoit autre chose qu'un bon citoyen, qui se regarde toujours comme membre de l'Etat, qui se laisse conduire par les lois, et conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre * sur personne. Les anciens rois que la Grèce avoit eus en divers pays, un Minos, un Cécrops, un Thésée, un Codrus, un Temène, un Cresphonte, un Eurysthène, un Patrocles, et les autres semblables, avoient répandu cet esprit dans toute la nation2. Us furent tous populaires, non point en flattant le peuple, mais en procurant son bien et en faisant régner la loi.

Que dirai-je de la sévérité des jugements? Quel plus grave tribunal3 y eut-il j.amais que celui de l'Aréopage, si révéré dans toute la Grèce, qu'on disoit que les dieux mêmes y avoient comparu? Il a été célèbre dès les premiers temps, et Cécrops apparemment l'avoit fondé sur le modèle des tribunaux de l'Egypte. Aucune compagnie n'a conservé si longtemps la réputation de son ancienne sévérité, et l'éloquence trompeuse en a toujours été bannie.

Les Grecs ainsi policés peu à peu se crurent capables de se gouverner eux-mêmes, et la plupart des villes se formèrent en républiques. Mais de sages législateurs qui s'élevèrent en chaque pays, un Thaïes, un Pythagore, un Pittacus, un Lycurgue, un Solon, un Philolas, et tant d'autres que l'histoire marque, empêchèrent que la liberté ne dégénérât en licence. Des lois simplement écrites4 et en petit nombre tenoient les peuples dans le devoir, et les faisoient concourir au bien commun du pays-

L'idée de liberté5, qu'une telle conduite inspiroit, étoit admirable. Car la liberté que se figuroient les Grecs étoit une liberté soumise à la loi, c'est-à-dire à la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne vouloient pas que les hommes eussent du pouvoir6 parmi eux. Les magistrats, redoutés durant le temps de leur ministère, redevenoient des particuliers qui ne gardoient d'autorité qu'autant que leur en donnoit leur expérience. La loi étoit regardée comme la maîtresse : c'étoit elle qui établissoit les magistrats, qui en régloît le pouvoir7, et qui enfin châtie it leur mauvaise administration,

1 « En' éprendre. » Usurper. — 2 Plat, de Leg., îib. ni. B — 3 a Grave tribunal. » Imposant, vénérable. — 4 « Simplement écrites. » Ecrites avec simplicité et brièveté. — 5« L'idée de liberté, etc. » Voy. au chapitre suivant la définition de la liberté, telle que l'entendaient les anciens. — 6 « Eussent du pouvoir.» C.-à-d. un pouvoir personnel, arbitraire. — 7 « Qui en régloît

Il n'est pas ici question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses. Enfin la Grèce en étoit charmée1, et préféroit les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légitime, quoiqu'en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses avantages, celui que la Grèce tiroit du sien étoit que les citoyens s'affectionnoient d'autant plus à leur pays, qu'ils le conduisoient en commun, et que chaque particulier pouvoit parvenir aux premiers honneurs.

Ce que fit la philosophie pour conserver l'état de la Grèce n'est pas croyable. Plus ces peuples étoient libres, plus il étoii nécessaire d'y établir par de bonnes raisons les règles des mœurs et celles de la société. Pythagore, Thaïes, Anaxagore, Socrate, Archytas, Platon, Xénophon, Aristote, et une infinité d'autres, remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. 11 y eut des extravagants qui prirent le nom de philosophes, mais ceux qui étoient suivis étoient ceux qui enseignoient à sacrifier l'intérêt particulier et même la vie, à l'intérêt général et au salut de l'Etat; et c'étoit la maxime la plus commune des philosophes, qu'il falloit ou se retirer des affaires publiques, ou n'y regarder que le bien public.

Pourquoi parler des philosophes? Les poètes mêmes, qui étoient dans les mains de tout le peuple, les instruisoient plus encore qu'ils ne les divertissoient. Le plus renommé des conquérants regardoit Homère comme un maître qui lui apprenoit à bien régner. Ce grand poëte n' apprenoit pas moins à bien obéir et à être bon citoyen. Lui et tant d'autres poètes, dont les ouvrages ne sont pas moins graves2 qu'ils sont agréables, ue célèbrent que les arts utiles à la vie humaine, ne respirent que le bien public, la patrie, la société, et cette admirable civilité que nous avons expliquée.

Quand la Grèce ainsi élevée regardoit les Asiatiques avec leur délicatesse, avec leur parure et leur beauté semblable à celle des femmes, elle n'avoit que du mépris pour eux. Mais leur forme de gouvernement, qui n'avoit pour règle que la volonté du prince, maîtresse de toutes les lois, et même des plus sacrées, lui inspiroit de l'horreur; et l'objet le plus odieux qu'eût toute la Grèce étoient les barbares3.

Cette haine étoit venue aux Grecs dès les premiers temps, et

le pouvoir. » Il fallait: qui réglait leur pouvoir. En se dit des choses, et non des personnes. Voy. plus haut, Part, i, Époque xi, p. 92, note 4. — l Charmée a ici un sens plus voisin de l'étymologie qu'il ne l'a ordinairement. * « Pas moins graves. » Utiles, instructifs — 3 Isocr., Paneg. D

leur étoit devenue comme naturelle. Une des choses qui faisoit aimer la poésie d'Homère, est qu'il chantoit les victoires et les avantages de la Grèce sur l'Asie. Du côté de l'Asie étoit Vénus1, c'est-à-dire les plaisirs, les folles amours et la mollesse; du côté de la Grèce étoit Junon, c'est-à-dire la gravité avec l'amour conjugal, Mercure avec l'éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l'Asie étoit Mars impétueux et brutal, c'està-dire la guerre faite avec fureur; du côté de la Grèce étoit Pallas, c'est-à-dire l'art militaire et la valeur conduite par l'esprit. La Grèce, depuis ce temps, avoit toujours cru que l'intelligence et le vrai courage étoient son partage naturel. Elle ne pouvoit souffrir que l'Asie pensât à la subjuguer ; et, en subissant ce joug, elle eût cru assujettir la vertu à la volupté, l'esprit au corps, et le véritable courage à une force insensée qui consistoit seulement dans la multitude.

La Grèce étoit pleine de ces sentiments, quand elle fut attaquée par Darius, fils d'Hystaspe, et par Xerxès, avec des armées dont la grandeur paroît fabuleuse, tant elle est énorme. Aussitôt chacun se prépare à défendre sa liberté. Quoique toutes les villes de Grèce fissent autant de républiques, l'intérêt commun les réunit, et il ne s'agissoit entre elles que de voir qui feroit le plus pour le bien public. Il ne coûta rien aux Athéniens2 d'abandonner leur ville au pillage et à l'incendie; et après qu'ils eurent sauvé leurs vieillards et leurs femmes avec leurs enfants, ils mirent sur des vaisseaux tout ce qui étoit capable de porter les armes. Pour arrêter quelques jours l'armée Persienne à un passage difficile, et pour lui faire sentir ce que c'étoit que la Grèce, une poignée de Lacédémoniens courut avec son roi à une mort assurée, contents en mourant 3 d'avoir immolé à leur patrie un nombre infini de ces Barbares, et d'avoir laissé à leurs compatriotes l'exemple d'une hardiesse inouïe. Contre de telles armées et une telle conduite, la Perse se trouva foible, et éprouva plusieurs fois, à son dommage, ce que peut la discipline contre la multitude et la confusion, et ce que peut la valeur conduite avec art contre une impétuosité aveugle.

Il ne restoit à la Perse, tant de fois vaincue, que de mettre

1 « Du côté de l'Asie, etc. » Ce.le explication allégorique est ingénieuse ; mais Homère n'y avait sans doute pas songé. Au temps de la guerre de Troie, les Grecs et les Asiatiques combattaient de la même manière; l'art de la guerre ne paraît pas avoir été plus avancé chez les uns que chez les autres. — 8 « Il ne coûta rien aux Athéniens. » Les Athéniens abandonnèrent sans regret et sans peine. — 3 «Contents en mourant. » Syllepse.

la division parmi les Grecs ; et l'état même où ils se irouvoient par leurs victoires rendoit cette entreprise facile1. Comme la crainte les tenoit unis, la victoire et la confiance* rompit l'union. Accoutumés à combattre et à vaincre, quand ils crurent n'avoir plus à craindre la puissance des Perses, ils se tournèrent les uns contre les autres. Mais il faut expliquer un peu davantage cet état des Grecs, et ce secret de la politique persienne.

Parmi toutes les républiques dont la Grèce étoit composée, Athènes et Lacédémone étoient sans comparaison les principales. On ne peut avoir plus d'esprit qu'on en avoit à Athènes, ni plus de force qu'on en avoit à Lacédémone. Athènes vouloit le plaisir : la vie de Lacédémone étoit dure et laboiieuse. L'une et l'autre aimoient la gloire et la liberté; mais à Athènes la liberté tendoit naturellement à la licence; et contrainte par des lois sévères à Lacédémone, plus elle étoit réprimée au dedans, plus elle cherchoit à s'étendre en dominant au dehors. Athènes vouloit aussi dominer, mais par un autre principe : l'intérêt se naêloit à la gloire. Ses citoyens excelloient dans l'art de naviguer; et la mer, où elle régnoit, l'avoit enrichie. Pour demeurer seule maîtresse de tout le commerce, il n'y avoit rien qu'elle ne voulût assujettir; et ses richesses, qui lui inspiroient ce désir, lui fournissoient le moyen de le satisfaire. Au contraire, à Lacédémone, l'argent étoit méprisé. Comme toutes ses lois tendoient à en faire une république guerrière, la gloire des armes étoit le seul charme dont les esprits de ses citoyens fussent posséda. Dès là naturellement elle vouloit dominer; et plus elle étoit au-dessus de l'intérêt, plus elle s'abandonnoit à l'ambition.

Lacédémone, par sa vie réglée, étoit ferme dans ses maximes et dans ses desseins. Athènes étoit plus vive, et le peuple y étoit trop maître. La philosophie et les lois faisoient, à la vérité, de beaux effets dans des naturels si exquis3; mais la raison toute seule n'étoit pas capable de les retenir. Un sage Athénien4, et qui connoissoit admirablement le naturel de son pays, nous apprend que la crainte étoit nécessaire à ces esprits trop vifs et trop libres, et qu'il n'y eut plus moyen de les gouverner quand la victoire de Salamine les eut rassurés contre les Perses.

Alors deux choses les perdirent : la gloire de leurs belles ac-

1 Plat., de Leg., lib. m. H. — 2« La conGance. » La confiance en soi. — 3 aile beaux effets dans des naturels, etc.» Produisaient chez ces hommes, si heureusement doués par la nature, de6 effets merveilleux. — * Plat., de Leg., lib. m. B.

LES EMPIRES. 36c

tions1, et la sûreté où ils croyoient être. Les magistrats n'étoient plus écoutés; et comme la Perse étoit affligée par une excessive sujétion, Athènes, dit Platon, ressentit les maux d'une liberté excessive.

Ces deux grandes républiques, si contraires dans leurs moeurs et dans leur conduite, s'embarrassoient Tune l'autre dans le dessein qu'elles avoient d'assujettir toute la Grèce ; de sorte qu'elles étoient toujours ennemies, plus encore par la contrariété de leurs intérêts, que par l'incompatibilité de leurs humeurs.

Les villes grecques ne vouloient la domination ni de l'une ni de l'autre : car, outre que chacun souhaitoit pouvoir conserver sa liberté, elles trouvoient l'empire de ces deux républiques trop fâcheux2. Celui de Lacédémone étoit dur. On remarquoit dans son peuple je ne sais quoi de farouche. Un gouvernement trop rigide et une vie trop laborieuse y rendoient les esprits trop fiers, trop austères et trop impérieux3 : joint qu'il falloit se résoudre à n'être jamais en paix sous l'empire d'une ville qui, étant formée pour la guerre, ne pouvoit se conserver qu'en la continuant sans relâche4. Ainsi les Lacédémomens vouloient commander, et tout le monde craignoit qu'ils ne commandassent5. Les Athéniens étoient naturellement plus doux et plus agréables. Il n'y avoit rien de plus délicieux à voir que leur ville, où les fêtes et les jeux étoient perpétuels; où l'esprit, où la liberté et les passions donnoient tous les jours de nouveaux spectacles 6. Mais leur conduite inégale déplaisoit à leurs alliés, et étoit encore plus insupportable à leurs sujets. I! falloit essuyer les bizarreries d'un peuple flatté7, c'est-à-dire, selon Platon, quelque chose de plus dangereux que celles d'un prince gâté par la flatterie.

Ces deux villes ne permettoient point à la Grèce de demeurer en repos. Vous avez vu la guerre du Péloponnèse, et les autres toujours causées ou entretenues par les jalousies de Lacédémone et d'Athènes. Mais ces mêmes jalousies qui troubloient la Grèce la soutenoient en quelque façon, et l'empêchoient de tomber dans .la dépendance de l'une ou de l'autre de ces républiques.

1 « La gloire de leurs belles actions. » La gloire : l'orgueil, l'enivremenl de leurs succès. Glorieux se dit quelquefois en ce sens, pouroatn, fier: glo~ riosus.— z « Fâcheux. » Pénible, insupportable. — 3 Arist., Polit, lib. vin, o. iv. B.- <*Ibid., lib. vu, c. xiv. B.— » Xenoph., de Rep. Lac.V,. - • Plat., deRep., lib. \m. B. - ? « Il fallait essuyer, etc.» Citation heureuse dune pensée juste.

Les Perses aperçurent bientôt cet état de la Grèce. Ainsi èout le secret de leur politique étoit d'entretenir ces jalousies et de fomenter ces divisions. Lacédémone, qui étoit la plus ambitieuse, fut la première à les faire entrer dans les querelles des Grecs. Ils y entrèrent dans le dessein de se rendre maîtres de toute la nation; et, soigneux d'affoiblir les Grecs les uns par les autres, ils n'attendoient que le moment de les accabler tous ensemble. Déjà les villes de Grèce ne regardoient dans leurs guerres que le roi de Perse qu'elles appeloient le grand roi f, ou le roi par excellence, comme si elles se fussent déjà comptées pour sujettes; mais il n'étoit pas possible que l'ancien esprit de la Grèce ne se réveillât, à la veille de tomber dans la servitude et entre mains des Barbares. De petits rois grecs en [reprirent de s\ ser à ce grand roi, et de ruiner son empire. Avec une petite armée, mais nourrie dans la discipline que nous avons vue, Agésilas, roi de Lacédémone, lit trembler les Perses dans l'Asie Mineure 2, et montra qu'on les pouvoit abattre. Les seules divisions de la Grèce arrêtèrent ses conquêtes : mais il arriva dans ces temps-là que le jeune Cyrus, frère d'Artaxerxe, se révolta contre lui. Il avoit dix mille Grecs dans ses troupes, qui seuls ne purent être rompus dans la déroute universelle de son armée. Il fut tué dans la bataille, et de la main d'Artaxerxe, à ce qu'on dit. Nos Grecs se trouvoient sans protecteur au milieu des Perses et aux environs de Babylone. Cependant Artaxerxe victorieux ne put ni les obliger3 à poser volontairement les armes, ni les y forcer. Ils conçurent le hardi dessein de traverser en corps d'armée tout son empire pour retourner en leur pays, et ils en vinrent à bout. C'est la belle histoire qu'on trouve si bien racontée par Xénophon, dans son livre de la Retraite des dix mille, ou de Y Expédition du jeune Cyrus. Toute la Grèce vi'. alors, plus que jamais, qu'elle nourrissoit une milice invincible à laquelle tout devoit céder, et que ses seules divisions la pouvoient soumettre à un ennemi trop foible pour lui résister quand elle seroit unie. Philippe, roi de Macédoine, également habile et vaillant, ménagea si bien les avantages que lui donnoit, contre tant de villes et de républiques divisées, un royaume petit, à la vérité, mais uni, et où la puissance royale étoit absolue, qu'à la fin, moitié par adresse et moitié par force, il se rendit le plus puissant de la Grèce, et obligea tous les Grecs à marcher sous ses étendards contre l'ennemi commun. Il lut tué

1 Plat., de £ey., lib.m; Isocr., Paneg., clc. B. — 2 Polyb.,lib m, c. vi. D — • « Obliger. » Expression inexacte ; il fallait dire, déterminer.

dans ces conjonctures; mais Alexandre, son fils, succéda à son royaume et à ses desseins.

Il trouva les Macédoniens non-seulement aguerris , mais encore triomphants, et devenus par tant de succès presque autant supérieurs i aux autres Grecs en valeur et en discipline, que les autres Grecs étoient au-dessus des Perses et de leurs semblables.

Darius, qui ré^noit en Perse de son temps, étoit juste, vaillant, généreux, aimé de ses peuples, et ne manquoit ni d'esprit ni de vigueur pour exécuter ses desseins. Mais si vous le comparez avec Alexandre ; son esprit avec ce génie perçant et sublime ; sa valeur avec la hauteur et la fermeté de ce courage invincible qui se sentoit animé par les obstacles, avec cette ardeur immense d'accroître tous les jours son nom, qui lui faisoit préférer à tous les périls 8, à tous les travaux et à mille morts, le moindre degré de gloire ; enfin avec cette confiance qui lui faisoit sentir au fond de son cœur que tout lui devoit céder comme à un homme que sa destinée rendoit supérieur aux autres, confiance qu'il inspiroit non-seulement à ses chefs, mais encore aux moindres de ses soldats , qu'il élevoit par ce moyen au-dessus des difficultés, et au-dessus d'eux-mêmes : vous jugerez aisément auquel des deux appartenoit la victoire. Et si vous joignez à ces choses les avantages des Grecs et des Macédoniens au-dessus déleurs ennemis, vous avouerez que la Perse, attaquée par un tel héros et par de telles armées, nepouvoit plus éviter de changer de maître. Ainsi vous découvrirez en même temps ce qui a ruiné l'empire des Perses, et ce qui a élevé celui d'Alexandre *.

Pour lui faciliter la victoire, il arriva que la Perse perdit le seul général qu'elle pût opposer aux Grecs : c'étoit Memnon , Rhodien*. Tant qu'Alexandre eut entête un si fameux capitaine, il put se glorifier d'avoir vaincu un ennemi digne de lui. Au lieu de hasarder contre les Grecs une bataille générale, Memnon vouloit qu'on leur disputât tous les passages, qu'on leur coupât les vivres, qu'on les allât attaquer chez eux, et que, par une attaque vigoureuse , on les forçât à venir défendre leur pays.

1 «Autant supérieurs. » La grammaire exigerait aussi, parce que autant se construit plus particulièrement avec les verbes, et aussi avec les adjectifs. Autant s'omploie encore avec les participes lorsqu'on veut faire sentir l'action du verbe : Cet homme est autant estimé qu'aimé.— 2 « Préférer à tous les périls, etc. » Préférer, latinisme : Gloriam morti anteponere, tenir plus de compte de. Préférer, en ce sens, n'est pas, ou n'est plus usité.— 3 Ce passage, comme la comparaison d'Athènes et de Lacédémone, renferme des antithè- »e«, mai§ ;ustes et nécessaires. — *Diod., lib. xvii, sect. i, n. 5. B.

Alexandre y avoit pourvu , et les troupes qu'il avoit laissées à Antipaler suffîsoient pour garder la Grèce. Mais sa bonne fortune le délivra tout d'un coup de cet embarras. Au commencement d'une diversion qui déjà inquiétoit toute la Grèce, Memnon mourut, et Alexandre mit tout à ses pieds.

Ce prince fit son entrée dans Babylone avec un éclat qui surpassoit tout ce que l'univers avoit jamais vu ; et , après avoir vengé la Grèce, après avoir subjugué avec une promptitude incroyable toutes les terres de la domination persienne, pour assurer de tous côtés son nouvel empire, ou plutôt pour contenter son ambition et rendre son nom plus fameux que celui de Bacchus, il entra dans les Indes, où il poussa ses conquêtes plus loin que ce célèbre vainqueur. Mais celui que les déserts, les fleuves et les montagnes n'étoient pas capables d'arrêter, fut contraint de céder à ses soldats rebutés qui lui demandoient du repos *. Réduit à se contenter des superbes monuments qu'il laissa sur le bord de l'Araspe, il ramena son armée par une autre route que celle qu'il avoit tenue, et dompta tous les pays qu'il trouva sur son passage.

ïl revint à Babylone craint et respecté, non pas comme un conquérant, mais comme un dieu. Mais cet empire formidable qu'il avoit conquis ne dura pas plus longtemps que sa vie, qui fut fort courte. A l'âge de trente-trois ans, au milieu des plus vastes desseins qu'un homme eût jamais conçus, et avec les plus justes espérances d'un heureux succès, il mourut sans avoir eu le loisir d'établir solidement ses affaires, laissant un frère imbécile et des enfants en bas âge, incapables de soutenir un si grand poids. Mais ce qu'il y avoit de plus funeste pour sa maison et pour son empire, est qu'il laissoit des capitaines à qui il avoit appris à ne respirer que l'ambition et la guerre. 1). prévit à quels excès ils se porteroient quand il ne seroit plus au monde : pour les retenir, et de peur d'en être dédit, il n'osa nommer ni son successeur ni le tuteur de ses enfants. Il prédit seulement que ses amis célébreroient ses funérailles avec des batailles sanglantes; et il expira dans la fleur de son âge, plein des tristes images de la confusion qui devoit suivre sa mort.

En effet, vous avez vu le partage de son empire et la ruine affreuse de sa maison. Son ancien royaume, la Macédoine, tenu par ses ancêtres depuis tant de siècles, fut envahi de tous

1 « Celui que les déserts, etc. » Ce développement fait voir tonte la force de résistance ou d'inertie que l'armée opposait au roi ; ce n'est pas une vaine amplification.

c3tés comme une succession vacante; et, après avoir été long temps la proie du plus fort, il passa enfin à une autre famille. Ainsi ce grand conquérant, le plus renommé et le plus illustre qui fut jamais, a été le dernier roi de sa race *. S'il fût demeuré paisible dans la Macédoine, la grandeur de son empire n1 aurait pas tenté ses capitaines, et il eût pu laisser à ses enfants le royaume de ses pères. Mais parce qu'il avoit été trop puissant, il fut cause de la perte de tous les siens : et voilà le fruit glorieux de tant de conquêtes !

Sa mort fut la seule cause de cette grande révolution. Car il faut dire, à zi gloire, que si jamais homme a été capable de soutenir un si vaste empire, quoique nouvellement conquis, ça été sans doute Alexandre, puisqu'il n' avoit pas moins d'esprit que de courage. Il ne faut donc point imputer à ses fautes, quoiqu'il en ait fait de grandes, la chute de sa famille, mais à la seule mortalité ; si ce n'est qu'on veuille dire qu'un homme de son humeur, et que son ambition engageoit toujours à entreprendre, n'eût jamais trouvé le loisir d'établir les choses 2.

Quoi qu'il en soit, nous voyons par son exemple, qu'outre les fautes que les hommes pourraient corriger, c'est-à-dire celles qu'ils font par emportement ou par ignorance, il y a un foiole irrémédiable inséparablement attaché aux desseins humains ; et c'est la mortalité 3. Tout peut tomber en un moment par cet endroit-là : ce qui nous force d'avouer que comme le vice le plus inhérent, si je puis parler de la sorte, et le plus inséparable des choses humaines, c'est leur propre caducité, celui qui sait conserver et affermir un Etat a trouvé un plus haut point de sagesse que celui qui sait conquérir et gagner les batailles.

Il n'est pas besoin que je vous raconte en détail ce qui fii périr les royaumes formés du débris de l'empire d'Alexandre, c'est-à-dire celui de Syrie, celui de Macédoine et celui d'Egypte. La cause commune de leur ruine est qu'ils furent contraints de céder à une plus grande puissance, qui fut la puissance romaine. Si toutefois nous voulions considérer le dernier état de ces monarchies, nous trouverions aisément les causes immédiates de leur chute ; et nous verrions, entre autres cho-

1 «Ainsi ce grand conquérant, etc. » Pensée frappante qui achève ce tableau de la vie d'Alexandre, tracé sans effort, sans recherche, et où tout ce qui est essentiel se trouve. — 2 « D'établir les choses. » Stabilirc. De constituer sur une base solide les affaires de son empire. — 3 « Quoi qu'il en soit, etc. » Pensée morale, où d'une vérité vulgaire sortent des cons^n^uces auxquelles ordinairement on ne songe pas assez.

ses, que la plus puissante de toutes, c'est-à-dire celle de Syrie, après avoir été ébranlée par la mollesse et le luxe de la nation, reçut enfin le coup mortel par la division de ses princes.

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