CHAPITRE VI
L'empire romain, et, en passant, celui de Carthage et sa mauvaise constitution.
[Sommaire. Après avoir parlé des anciens empires d'Egypte, d'Assyrie et de Perse, puis de la Grèce et de la Macédoine, l'auteur en vient enfin aux Romains; enfin, comme il le dit lui-même, porté sans doute par un penchant naturel vers ce grand peuple, dont le génie semble répondre au sien propre. Bossuet présente d'abord en peu de mots les motifs qui doivent nous porter à étudier avec soin l'histoire des institutions romaines, puis il développe le caractère des Romains, et fait connaître l'esprit qui animait leur république. Les traits qu'il signale successivement sont: l'amour delà patrie, le goût d'une vie laborieuse, frugale, et, par suite, indépendante; puis, par opposition, mais sans contrariété toutefois, la grandeui et la magnificence dans tout ce qui appartenait au corps des citoyens, monuments, triomphes, culte religieux, spectacles, et.. II remarque aussi la sévérité des Romains portée jusqu'à la rudesse, et, cependant, accordée avec une exacte obéissance aux lois. Cet ordre d'idées conduit l'auteur à des développements sur l'organisation militaire des Romains, leur discipline et leur tactique, qu'il compare avec le désordre de la manœuvre gauloise, et la tactique imparfaite encore des Macédoniens ; il oppose la légion à la phalange. Mais surtout la prudence doit guider le courage , et la sagesse assure les succès. Cette pensée forme une transition naturelle, et, de l'armée 1 auteur passe au sénat. 11 s'étend sur cette matière, fait voir la fermeté inflexible de ce corps dans les plus grands revers, puis, sa condescendance envers le peuple, et sa sage fermeté. Ces réflexions sont appuyées de preuves : l'histoire de Coriolan, le démêlé entre Ardée et Aricie ; et ces traits de récit, tout en venant à l'appui des doctrines de l'auteur, servent aussi à reposer notre attention. De là Bossuet, avec un ton plus animé et plus oratoire, s'élève à des considérations générales sur les institutions propres à produire de grands hommes; il les trouve chez les Romains. Un peuple animé d'un tel esprit est plein de confiance et d'énergie; aussi les Romains ne se laissèrent-ils jamais abattre, plus opiniâtres à mesure qu'ils étaient plus menacés. Cette confiance était d'ailleurs fondée sur la sagesse du sénat et la connaissance de leurs ressources. Daprès ces idées, l'auteur explique comment Rome put résister à Annibal, ensuite soumettre Syracuse et détruire Carthage. 11 compare Cartilage, république commerçante et divisée par les factions, avec Rome, république agricole, et alors forte et uuie ; il prouve que, d'après les institutions et les mœurs de l'une et de l'autre, l'événement devait être tel qu'il a été en effet. Plus loin, il fait voir, avec Polybe, que la grandeur de Rome a été le résultat, non du hasard, mais d'une politique profonde. Après avoir lemé le génie de cette nation conquérante, Bossuet, au nom de la morale évangélique, et même de la morale naturelle, blâme l'ambition artificieuse et les cruautés froidement calculées des Romains; il fait voir, en passant, que les plus belles institutions, par exemple celle du Collège des léciaux, deviennent inutiles quand l'ambition étouffe la justice; qu'elles cessent alors d'être des garanties, pour n'être plus que des cérémonies. Cruel* envers leurs ennemis obstinés, les Romains étaient cléments envers leurs ennemis vaincus et soumis; leur domination devenait même utile à ceux qui la subissaient. Cette suite d'idées amène un tableau rapidement tracé de l'étendue des possession» de Rome. Comment maintenir l'ordre dans un s; vaste empire
Bossuet indique les moyens qui servirent à atteindre à ce Lut. Ce son'. : les colonies, ie droit de cité accordé à diverses villes, et de plus en plus étendu, à ce point que Rome devint plutôt le centre et la capitale que la maîtresse de l'empire; c'est encore l'organisation des légions distribuées de manière à maintenir la sûreté intérieure et extérieure. Mais la paix publique élait surtout assurée par les lois et les institutions judiciaires. Après avoir ainsi exposé les causes de la grandeur de Rome, Bossuet indique celles qui ont principalement entraîné sa décadence, savoir : 1 1 rivalité du peuple et du sénat, le vif amour du peuple pour la liberté, les dissensions, les entreprises ambitieuses.]
Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a englouti tous les empires de l'univers, d'où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons, dont nous respectons encore les lois, et que nous devons par conséquent mieux connoître que tous les autres empires. Vous entendez bien ' que je parle de l'empire romain. Vous en avez vu la longue et mémorable histoire dans toute sa suite. Mais, pour entendre * parfaitement les causes de l'élévation de Rome, et celles des grands changements qui sont arrivés dans son Etat , considérez attentivement, avec les mœurs des Romains, les temps d'où dépendent tous les mouvements de ce vaste empire.
De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient, a été le peuple romain 3.
De tout cela s'est formée la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais.
Le fond d'un Romain *, pour ainsi parler, étoit l'amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lui faisoit aimer l'autre; car, parce qu'il aimoit sa liberté, il aimoit aussi sa patrie comme une mère qui le nourrissoit dans des sentiments également généreux et libres.
Sous ce nom de liberté 5, les R.omains se figuroient, avec les Grecs, un Etat où personne ne fût sujet que de la loi, et où la loi fût plus puissante que les hommes.
Au reste, quoique Pvome fût née sous un gouvernement royal, elle avoit. même sous ses rois, une liberté qui ne convient guère
1 Var. «Vous entendez bien, Monseigneur.»— ~ « Mais pour entendre. » Mais ne marque pas ici de contradiction ; ce mot sert à lier les idées, comme en latin autem. — 3 « De tous les peuples du monde, etc. » Phrase concise et pleine de sens. « Le plus avisé. » Le plus ingénieur, le plus réfléchi. — v «Le fond d'un Romain. » Expression énergique; Wud, utita loquar, potissime Romanum fuit. — 3 « Sous ce nom de liberté. » Belle définition. Liberté, libertas. Ce n'est pas la liberté ou indépendance individuelle dei peuples d'origine germanique : freedor\.
à une monarchie réglée * ; car, outre que les rois étoient électifs, et que l'élection s'en faisoit * par tout le peuple, c'étoit encore au peuple assemblé à confirmer les lois , et à résoudre la paix ou la guerre. Il y avoit même des cas particuliers où les rois déféroient au peuple le jugement souverain : témoin Tullus Hostilius, qui, n'osant ni condamner ni absoudre Horace, comblé tout ensemble et d'honneur pour avoir vaincu les Curiaces, et de honte pour avoir tué sa sœur, le fit juger par le peuple. Ainsi les rois n'avoient proprement que le commandement des armées, et l'autorité de convoquer 3 les assemblées légitimes, d'y proposer les affaires 4 , de maintenir les lois et d'exécuter les décrets publics.
Quand Servius Tullius conçut le dessein que vous avez vu de réduire Rome en république 5, il augmenta dans un peuple déjà si libre l'amour de la liberté ; et de là vous pouvez juger combien les Romains en furent jaloux quand ils l'eurent goûtée tout entière sous leurs consuls.
On frémit encore en voyant dans les histoires la triste fermeté 6 du consul Brutus, lorsqu'il fit mourir à ses yeux ses deux enfants, qui s'étoient laissé entraîner aux sourdes pratiques que les Tarquins faisoient dans Rome pour y rétablir leur domination. Combien fut affermi dans l'amour de la liberté un peuple qui voyoit ce consul sévère 7 immoler à la liberté sa propre famille ! 11 ne faut plus s'étonner si on méprisa dans Rome les efforts des peuples voisins qui entreprirent de rétablir les Tarquins bannis 8. Ce fut en vain que le roi Porsenna les prit en sa protection 9. Les Romains, presque affamés, lui firent connoître, par leur fermeté, qu'ils vouloient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme que le sénat; et Rome entière 10 fit dire à ce puissant roi, qui venoit de la réduire à l'extrémité, qu'il cessât d'intercéder pour les Tarquins, puisque, résolue de toit t hasarder pour sa liberté, elle recevroit plutôt ses ennemis que
« Monarchie réglée.» Régulière.— 2 « S'en faisoit. » Incorrection. En, pronom, ne doit se dire que des choses inanimées. Voy. ci-dessus, p. 92, note 4, et page 361, note 7.-3 « L'autorité de convoquer. » On dirait aujourd'hui le droit de.—k «Proposer les affaires. » Proponere, exposer. — 5 « Réduire Rome en république.» Réduire, redigere, constituer ; sans cette idée de diminution, d'affaiblissement, qu'emporte aujourd'hui le mot réduire. — « Jaloux. » Attachés à, épris. — 6 « La Irisle fermeté. » Triste, tristis, au sens actif, effrayante. — 7 « Ce consul sévère. » Le mot sévère sur lequel porte ici l'accent oratoire, prend de sa modération même une force pics grande. — 8Dionys. Halic, Ant. Rnm. lib. v, c. i. B. — 9 «En sa protection. » On dirait aujourd'hui, sous sa protection. — *o « Rome entière. » Le corps entier des Patriciens et des Plébéiens réunis par un sentiment commur..
ses tyrans *. Porsenna, étonné de la fierté Je ce peuple et de la hardiesse pins qu'humaine de quelques particuliers, résolut de laisser les Romains jouir en paix d'une liberté qu'ils sarclent si bien défendre.
La liberté leur étoii donc 2 un trésor qu'ils préféroient à toutes les richesses de l'univers. Aussi avez-vous vu que, dans leurs commencements, et même bien avant dans leurs progrès, la pauvreté n'étoit pas un mal pour eux : au contraire, ils la regardoient comme un moyen de garder leur liberté plus entière, n'y ayant rien3de plus libre ni de plus indépendant qu'un homme qui sait vivre de peu, et qui, sans rien attendre de la protection ou de la libéralité d'autrui, ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son travail.
C'est ce que faisoient les Piomains. Nourrir du bétail, labourer la terre, se dérober à eux-mêmes tout ce qu'ils pouvoient, vivre d'épargne et de travail : voilà quelle étoit leur vie; c'est de quoi ils soutenoient leur famille, qu'ils accoutumoient à de semblables travaux.
Tite-Live a raison de dire qu'il n'y eut jamais de peuple où la frugalité, où l'épargne4, où la pauvreté, aient été plus longtemps en honneur. Les sénateurs les plus illustres, à n'en regarder que l'extérieur, différoient peu des paysans, et n'avoient d'éclat ni de majesté qu'en public 3 et dans le sénat. Du reste, on les trouvoit occupés du labourage et des autres soins de la vie rustique, quand on les alloit quérir6 pour commander hs armées. Ces exemples sont fréquents dans l'histoire romaine. Gurius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhus, un roi si 7 riche, n'avoient que de la vaisselle de terre ; et
1 Tit. Liv., lib. il, c.xm, xv. B.— 2«La liberté leur étoit donc.» /// is fuit. On dit communément était pour eux, expression éloignée du sens primitif de la préposition pour ; notre auteur s'en sert plus loin: a La pauvreté étoit pour eux. » Il y a une nuance entre ces deux expressions : la seconde est, comme il convient, moins énergique ; Liber tas illis fuit, etc., dùm contra paupertas visa est, etc. — 3 « N'y ayant rien. » Gallicisme. Les expressions particulières à chaque langue, convenablement employées, donnent au style une allure plus vive, de la franchise et de l'originalité. Ces façons de parler abondent chez nos meilleurs auteurs classiques. — 4 « Où l'épargne. » On dirait aujourd'hui l'économie, mot plus faible et détourné de son accej n primitive, qui est gouvernement de la maison. — 3 « En public. » Non pas, hors de leurs maisons, dans les rues, dans les spectacles, mais bien, dans les fonctions de la vie publique ou politique. — 6« Quérir, chercher avec charge d'amener la personne, ou d'apporter la chose dont il est question. Il ne s'emploie qu'à l'infinitif, et avec les verbes aller, venir, envoyer. 11 a vieiiii. » Acad — 7 « Un roi g; m Locution qui donne de l'énergie à la phrase.
le premier, à qui les Samnites en ofîroient d'or et d'argent, répondit que son plaisir n'étoit point d'en avoir, mais de commander à qui en avoit *. Après avoir triomphé *, et avoir enrichi la république des dépouilles de ses ennemis, ils n'avoient pas de quoi ? se faire enterrer. Cette modération duroit encore pendant les guerres puniques. Dans la première, on voit Régulas, général des armées romaines, demander son congé au sénat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant son absence *. Après la ruine de Carthage, on voit encore de grands exemples de la première simplicité. /Emilius Paulus, qui augmenta le trésor public par le riche trésor des rois de Macédoine, vivoit selon les règles de l'ancienne frugalité, et mourut pauvre. Mummius, en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette ville opulente et voluptueuse 5. Ainsi les richesses étoient méprisées : la modération et l'innocence des généraux romains faisoit l'admiration des peuples vaincus.
Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les Romains n'épargnoient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les ouvrages publics furent tels, que Rome n'en rougit pas, depuis même qu'elle se vit maîtresse du monde. Le Capitole, bâti par Tarquin le Superbe, et le temple qu'il éleva à Jupiter dans cette forteresse, étoient dignes dès-lors 6 de la majesté du plus grand des dieux et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste répondoit à cette grandeur. Les principaux temples, les marchés, les bains, les places publiques, les grands chemins, les aqueducs, les cloaques môme et les égouts de la ville, avoient une magnificence qui paroîtroit incroyable, si elle n'étoit attestée par tous les historiens 7
1 « O-ue son plaisir, etc. » Antithèse forte et naturelle. — 2 « Après avoir triomphé. » Triompher est ici au sens propre et original, recevoir les honneurs du triomphe, Spiap&evecv : ce mot, en latin, et surtout en français, se prend souvent dans un sens dérivé, l'emporter sur , hostes devincere. — 3 « Ils n'avoient pas de quoi, etc. » Expression forte et simple. On dirait en style ordinaire : ils ne laissaient pas de quoi subvenir aux frais de leur sépulture.
— » T,t- Liv., Épit. ,\ih. xvm. B.— 5 Cic, de Oflic, lib. n,c. xxn, n. 76. B.
— ■ «Etaient dignes dès lors, etc. » Membre de phrase harmonieux et poétique, sans discordance avec ce qui précède et ce qui suit. On pourrait répéter souvent celle observation. Le temple de Jupiter n'était pas dans la forteresse proprement dite, mais sur l'un des deux sommets du mont Capitolin, en dehors de la forteresse, bien que sur la même montagne, et tout auprès. La forteresse occupait l'extrémité méridionale du mont qu'on n'appelait encore que Tarpèieu; et le temple, l'extrémité septentrionale. Voy Rome au siècle d'Aurjuiie. — 7 Tit. Liv., lib. i, c. lui, lv ; lib."vi, c. îv ; Dîodjs. Halic, Ant. Rom.y lib. m, c. xx, xxi ; lib. v, c. xi:; ; Tacit. Ui$t-, lib m, c. lxxii; Plin., Hist. nat., lib. xxxvi, c i
et confirmée par ies restes que nous en voyons. Que dirai-je de ïi pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu'on donnoit au peuple 1 ? En un mot, tout ce qui servoit au public , tout ce qui pouvoit donner aux peuples une grande idée de leur commune patrie, se faisoit avec profusion autant que le temps le pouvoit permettre. L'épargne régnoit seulement dans les maisons particulières. Celui qui augmentoit ses revenus et rendoit ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui étoit le meilleur économe et prenoit le plus sur lui-même, s'estimoit le plus libre, le plus puissant et le plus heureux.
Il n'y a rien de plus éloigné d'une telle vie que la mollesse. Tout tendoit plutôt à l'autre excès, je veux dire à la dureté. Aussi les mœurs des Romains avoient-elles naturellement quelque chose, non-seulement de rude et de rigide 2, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n'oublièrent rien pour se réduire eux-mêmes sous de bonnes lois; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que l'univers ait jamais vu , se trouva en même temps le plus soumis à ses magistrats et à la puissance légitime.
La milice d'un tel peuple ne pouvoit manquer d'être admirable , puisqu'on y trouvoit , avec des courages fermes et des corps vigoureux, une si prompte et si exacte obéissance.
Les lois de cette milice étoient dures, mais nécessaires. La victoire étoit périlleuse, et souvent mortelle à 3 ceux qui la gagnoient contre les ordres*. Il y alloit de la vie5, non-seulement à fuir, à quitter ses armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuer, pour ainsi dire, et à branler tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettoit les armes bas6 devant l'ennemi , qui aimoit mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie, étoit jugé indigne de toute assistance. Peur l'ordinaire, on ne comptoit plus les prisonniers parmi les citoyens, et on les laissoit aux ennemis comme des
1 Dionys. Halic, iib vu, c. un. B. — 2 « De rude et de rigide. » Ces mots ne sont pas synonymes: larudesse est, au propre, la qualité des corps qui présentent au toucher des aspérités ; une branche d'arbre vieille et noueuse est rude: la rigidité est la qualité des corps que l'on ne peut courber ou fléchir ; une barre d'acier a de la rigidité. Ces deux mots s'emploient très-souvent au figuré, et mêms rigide est peu employé au sens propre, si ce n'est dans le langage des sciences.—3 « Mortelle à. » Datif, forme latine. Mortelle est pria au sens actif. — * «Contre les ordres. » Ellipse : en désobéissant aux ordres donnés.— 5 « H y alioit. » Gallicisme.— 6 « Qui meitoit les armes bas. s Ellipse latine, pour celui gui, etc.
membres retranchés de la république l. Vous avez vu, dans Flo rus et dans Cicéron 2, l'histoire de Régulus, qui persuada au sénat , aux dépens de sa propre vie, d'abandonner les prisonniers aux Carthaginois. Dans la guerre d'Annibal, et après ia uerte de la bataille de Cannes, c'est-à-dire dans le temps où Rome, épuisée par tant de pertes, manquoit le plus de soldats, le sénat aima mieux armer, contre sa coutume, huit mille esclaves, que de racheter huit mille Romains qui ne lui auroient pas plus coûté que la nouvelle milice qu'il fallut lever 8. Mais, dans la nécessité des affaires *, on établit plus que jamais comme une loi inviolable, qu'un soldat romain devoit ou vaincre ou mourir.
Par cette maxime5, les armées romaines, quoique défaites et rompues, combattoient et se rallioient jusqu'à la dernière extrémité; et, comme remarque Salluste6, il se trouve parmi les Romains plus de gens punis pour avoir combattu sans en avoir ordre, que pour avoir lâché le pied et quitté leur poste : de sorte que le courage avoit plus besoin d'être réprimé, que la lâcheté n'avoit besoin d'être excitée7.
Ils joignirent à la valeur l'esprit et l'invention. Outre qu'ils étoient par eux-mêmes appliqués et ingénieux, ils savoient profiter admirablement de tout ce qu'ils voyoient dans les autres, peuples de commode 8 pour les campements, pour les ordres de bataille9, pour le genre même des armes, en un mot pour faciliter tant l'attaque que la défense. Vous avez vu, dans Salluste et dans les autres auteurs, ce que les Romains ont appris de leurs voisins et de leurs ennemis mêmes. Qui ne sait qu'ils ont appris des Carthaginois l'invention des galères, par lesquelles ils les ont battus, et enfin qu'ils ont tiré de toutes les nations qu'ils ont connues de quoi les surmonter toutes ?
1 «Pour l'ordinaire onne comptoit, elc. »« Postliminio carcnl qui armis \icli hostibus se (] iderunt. » Leg. xvn. Digest. De capliv. cl postliminio, liv. lin, tit. 15. «Postlimininm est jus omissa; rei recipiendac al) exlraneo,etinstatum pristinum restituendae. » Ibid.,\n.—^ Cic., de Offic., lib. m, c. xxm, n. 110 ; Florus, lib. n, e. u.B.— s Polyb., lib. vi, c. lvi ; Tit. Liv., lib. xxn, e. lvii, lvui ; Cic., de Offic., lib. m, c. xxvi, n. 11-4. C— '■* «Dans la nécessité des affaires. » Nécessité, embarras pressant ; intanlanecessitale. Tacite, Ann. xv, 57. — 5 a Parcelle maxime.» Agissant d'après celle maxime, les armées, elc. — 6 Sallust., de Bello Catit., n. 9. I!. — 7 «D'être excitée. » Au sens d'excitare. D'être réveillés de leur lâcheté. — 8« Commode. » Avantageux. — 9 « Ordre de bataille. » Tactique. « La gradation des idées était : le genre des armes, les campements et les ordres de bataille : mais Dossuel fait un renversement; parce qu'il a voulu faire sentir jusqu'où les Romains portaient l'attention qu'il leur attribue; c'est à quoi contribue encore l'adjectif Condillac.
En effet, il est certain, de leur aveu propre, que les Gaulois (es surpassoient en force de corps, et ne leur cédoient pas en courage. Polybe nous fait voir qu'en une rencontre décisive, les Gaulois, d'ailleurs plus forts en nombre, montrèrent plus de hardiesse que les Romains, quelque déterminés qu'ils fussent1; et nous voyons toutefois, en cette même rencontre, ces Romains, inférieurs en tout le reste, l'emporter sur les Gaulois, parce qu'ils savoient choisir de meilleures armes, se ranger dans un meilleur ordre, et mieux. profiter du temps dans la mêlée. C'est ce que vous pourrez voir quelque jour plus exactement dans Polybe ; et vous avez souvent remarqué vous-même, dans les Commentaires de César, que les Romains, commandés par ce grand homme, ont subjugué les Gaulois, plus encore par les adresses de l'art militaire que par leur valeur.
Les Macédoniens, si jaloux de conserver l'ancien ordre de leur milice formée par Philippe et par Alexandre, crcyoient leur phalange invincible, et ne pouvoient se persuader que l'esprit humain fût capable de trouver quelque chose de plus ferme. Cependant le même Polybe, et Tite-Livo après lui2, ont démontré qu'à considérer seulement la nature des armées romaines et de celles des Macédoniens, les d;rnieres ne pouvoient manquer d'être battues à la longue, parce que la phalange macédonienne, qui n'étoit qu'un gros bataillon carré, fort épais de toutes parts, ne pouvoit se mouvoir que tout d'une pièce, au lieu que l'armée romaine, distinguée en petits corps3, étoit plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvements.
Les Romains ont donc trouvé, ou ils ont bientôt appris, l'art de diviser les armées en plusieurs bataillons et escadrons, et de former les corps de réserve, dont le mouvement est si propre à pousser4 ou à soutenir ce qui s'ébranle de part et d'autre. Faites marcher contre des troupes ainsi disposées la phalange macédonienne : cette grosse et lourde machine sera terrible, à la vérité, à5 une armée sur laquelle elle tombera de tout son poids ; mais, comme parle Polybe, elle ne peut conserver longtemps sa propriété naturelle, c'est-à-dire sa solidité et sa consistance, parce qu'il lui faut des lieux propres, et pour ainsi du-e faits exprès, et qu'à faute de les trouver, elle s'embarrasse
i Polyb., lib. il, c. xxvm et sqq. B. — 2 Ibid., lib. xxyii, fin excerpt., c. xxiv et sqq. ; Tit. Liv., lib. ix, c. xix ; lib. xxxi, c. xxxix, eV. B. — 3 « Distinguée en petits coips. » Divisée, disUnclus. — '-* «A pousser. »À marcher en avant. Pousser, en ce sens, a vie'lli ; Ptacine a dit aussi : Pousse av, monstre. — 5 « Terrible à. » Datif latin.
elle-même, uti plutôt elle se rompt par son propre mouvement ; joint qu'étant une fois enfoncée, elle ne sait plus se rallier : au lieu que Tannée romaine, divisée en ses petits corps, profite de tous les lieux, et s'y accommode : on Punit et on la sépare comme on veut ; elle défile aisément et se rassemble sans peine ; elle est propre aux détachements, aux ralliements, à toutes sortes de conversions et d'évolutions, qu'elle fait ou tout entière, ou en partie, selon qu'il est convenable; enfin elle a plus de mouvements divers, et par conséquent plus d'action et plus de force que la phalange. Concluez donc, avec Polybe, qu'il falloit que la phalange lui cédât, et que la Macédoine fût vaincue.
Il y a plaisir, Monseigneur, à vous parler de ces choses dont vous êtes si bien instruit par d'excellents maîtres, et que vous voyez pratiquées, sous les ordres de Louis le Grand, d'une manière si admirable, que je ne sais si la milice romaine a jamais rien eu de plus beau. Mais, sans vouloir ici la mettre aux mains1 avec la milice françoise, je me contente que vous ayez vu que la milice romaine, soit qu'on regarde la science même de prendre ses avantages, ou qu'on s'attache à considérer son extrême sévérité à faire garder tous les ordres de la guerre3, a surpassé de beaucoup tout ce qui avoit paru dans les siècles précédents.
Après la Macédoine, il ne faut plus vous parler de la Grèce: vous avez vu que la Macédoine y tenoit le dessus, et ainsi elle vous apprend à juger du reste. Athènes n'a plus rien produit depuis le temps d'Alexandre. Les Etoliens, qui se signalèrent en diverses guerres, étoient plutôt indociles que libres, et plutôt brutaux que vaillants. Lacédémone avoit fait son dernier effort pour la guerre, en produisant Cléomène, et la ligue des Achéens, en produisant Philopœmen. Rome n'a point combattu contre ces deux grands capitaines ; mais le dernier, qui vivoit du temps d'Annibal et de Scipion, à voir agir les Romains dans la Macédoine, jugea bien que la liberté de la Grèce alloit expirer, et qu'il ne lui restoit plus qu'à reculer le moment de sa chute3. Ainsi les peuples les plus belliqueux cédoient aux Romains. Les Romains ont triomphé du courage dans l'es Gaulois, du courage et de l'art dans les Grecs, et de tout cela soutenu de la conduite la plus raffinée4, en triomphant d'Annibal ; de sorte que rien n'égala jamais la gloire de leur milice.
1 cl. a mettre aux mains. »La comparer. — ' « Les ordres de la guerre n Lefi règles du service militaire. — 3Plut., in Philop.ïï. ~ k«De la conduite la plus raffinée. » De l'art le plus savant.
Aussi n'ont-ils rien eu, dans tout leur gouvernement, dont ils se soient tant vantes que de leur discipline militaire. Ils Ton* toujours considérée comme le fondement de leur empire. La discipline militaire est la chose qui a paru la première dans leur état, et la dernière qui s'y est perdue, tant elle étoit attachée à la constitution de leur république.
Une des plus belles parties de la milice romaine étoit qu'on n'y louoit point la fausse valeur. Les maximes du faux honneur, qui ont fait périr tant de monde parmi nous, n'étoient pas seulement connues dans une nation si avide de gloire. On remarque de Scipion1 et de César, les deux premiers hommes de guerre et les plus vaillants qui aient été parmi les Romains, qu'ils ne se sont jamais exposés qu'avec précaution, et lorsqu'un grand besoin le demandoit. On n'attendoit rien de bon d'un général qui ne savoit pas connoitre le soin qu'il devoit avoir de conserver sa personne % et on réservait pour le vrai service les actions d'une hardiesse extraordinaire. Les Romains ne vouloient point de batailles hasardées mai à propos, ni de victoires qui coûtassent trop de sang ; de sorte qu'il n'y avoit rien de plus hardi, ni tout ensemble de plus ménagé qu'étoient les armées romaines.
Mais comme il ne suffit pas d'entendre la guerre, si on n'a un sage conseil pour l'entreprendre à propos et tenir le dedans de l'Etat dans un bon ordre, il faut encore vous faire oLserverla profonde politique du sénat romain. A le prendre dans les bons temps de la république, il n'y eut jamais d'assemblée où les affaires fussent traitées plus mûrement, ni avec plus de secret, ni avec une plus longue prévoyance3, ni dans un plus grand concours, et avec un plus grand zèle pour le bien public.
Le Saint-Esprit n'a pas dédaigné de marquer ceci dans le livre des Machabées *, ni de louer la haute prudence et les conseils vigoureux de cette sage compagnie , où personne ne se donnoit de l'autorité que par la raison, et dont tous les membres conspiroient à l'utilité publique sans partialité et sans jalousie.
Pour le secret, Tite-Live nous en donne un exemple illustre5. Pendant qu'on méditoit la guerre contre Persée, Eumènes, roi de Pergame, ennemi de ce prince, vint à Rome pour se liguer contre lui avec le sénat. Il y fit ses propositions en pleine as-
iPoIyb., lib x, c. xm. B. — *lbid., c. xxix. B.— 3 Latinisme, longe provi~ der$. — * I Machab., \iii, 15, 16. B. — 3 Tit. Liv.,lib. xui, c.xiy. B.
semblée, et l'affaire fut résolue par les suffrages d'une compagnie composée de trois cents hommes. Qui croiroit que le secret eût été gardé l, et qu'on n'ait jamais rien su de la délibération que quatre ans après, quand la guerre fut achevée? Mais ce qu'il y a de plus surprenant, est que Persée avoit à Rome ses ambassadeurs pour observer Eumènes. Toutes les villes de Grèce et d'Asie, qui craignoient d'être enveloppées dans cette querelle, avoient aussi envoyé les leurs, et tous ensemble lachoient2 à découvrir une affaire d'une telle conséquence. Au milieu de tant d'habiles négociateurs, le sénat fut impénétrable. Pour faire garder le secret, on n'eut jamais besoin de supplices, ni de défendre le commerce avec les étrangers sous des peines rigoureuses. Le secret se recommandoit comme tout seul, et par sa propre importance.
C'est une chose surprenante dans la conduite de Rome, d'y voir le peuple regarder presque toujours le sénat avec jalousie, et néanmoins lui déférer tout 3 dans les grandes occasions , et surtout dans les grands périls. Alors on voyoit tout le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie, et attendre ses résolutions comme autant d'oracles.
Une longue expérience avoit appris aux Romains que de là étoient sortis tous les conseils qui avoient sauvé l'État. C'étoit dans le sénat que se conservoient les anciennes maximes , et l'esprit, pour ainsi parler, de la république. C'étoit là que se formoient les desseins qu'on voyoit se soutenir par leur propre suite, et ce qu'il y avoit de plus grand dans le sénat, est qu'on n'y prenoit jamais des résolutions plus vigoureuses que dans les plus grandes extrémités.
Ce fut au plus triste état de la république, lorsque, foible encore et dans sa naissance, elle se vit tout ensemble et divisée au dedans par les tribuns, et pressée au dehors par les Volsques que (ioriolan irrité menoit contre sa patrie * : ce fut, dis-je, en cet état que le sénat parut le plus intrépide 5. Les Volsques, toujours battus par les Romains, espérèrent de se venger ayant à leur tête le plus grand homme de Rome, le plus entendu à la guerre, le plus libéral, le plus incompatible avec l'injustice ;
1 Eût été gardé, incorrection, pour fut gardé; le fait n'étant pas exprimé comme douteuv ou dépendant d'une condition. — 2 «Tâchoient à. » S'effor-
Ql de. — 3 « Déférer tout. »0n dirait mieux aujourd'hui, déférer en tout;
rer, porter devant, verbe actif; déférer, céder, verbe neutre. — *Dionys. K^ic, lib. vin, c. i , Tit. Liv., lib. n, c. xxxix. B.— s Var, « Que Coriolan irrité menoit contre sa patrie. Les Volsques, eto »
mais le pius dur, le pms difficile et le plus aigri. Ils voulaient se faire citoyens ' par force ; et après de grandes conquêtes, maîtres de la campagne et du pays, ils menaçoient de tout perdre si onn'accordoit leur demande. Rome n'avoit ni armée ni chefs; et néanmoins dans ce triste état, et pendant qu'elle avoit tout à craindre, on vit sortir tout à coup ce hardi décret du sénat, qu'on périroit 2 plutôt que de rien céder à l'ennemi armé, et qu'on lui accorderoit des conditions équitables après qu'il auroit retiré ses armes.
La mère de Coriolan, qui fut envoyée pour le fléchir, lui disoit entre autres raisons 3 : « -Ne connoissez-vous pas les Ro- « mains ? Ne savez-vous pas, mon fils, que vous n'en aurez « rien que par les prières, et que vous n'en obtiendrez ni grande « ni petite chose par la force ! » Le sévère Coriolan se laissa vaincre : il lui en coûta la vie, et les Yolsques choisirent d'autres généraux : mais le sénat demeura ferme dans ses maximes; et le décret qu'il donna de ne rien accorder par force passa pour une loi fondamentale de la politique romaine, dont il n'y a pas un seul exemple que les Romains se soient départis dans tous les temps de la république 3. Parmi eux, dans les états les plus tristes, jamais les foibles conseils 6 n'ont été seulement écoutés. Ils étoient toujours plus traitables victorieux que vaincus : tant le sénat savoit maintenir les anciennes maximes de la république, et tant il y savoit confirmer le reste des citoyens!
De ce même esprit sont sorties les résolutions prises tant de fois dans le sénat, de vaincre les ennemis par la force ouverte, sans y employer les ruses ou les artifices, même ceux qui sont permis à la guerre : ce que le sénat 7 ne faisoit ni par un faux point d'honneur, ni pour avoir ignoré les lois de la guerre, mais parce qu'il ne jugeoit rien de plus efficace pour abattre un ennemi orgueilleux, que de lui ôter toute l'opinion qu'il pourroit avoir de ses forces, afin que, vaincu jusque dans le cœur 8, il ne vît plus de salut que dans la clémence du vainqueur.
C'est ainsi que s'établit par toute la terre cette haute opinion
* « Se faire citoyens.» Obtenir le droit de cité.—2 « Ce décret... qu'on périrait. » Latinisme : le mot décret a ici la force d'une proposition. — 3 Dionys. Halic, lib. TOI, c.vn. B.— * « Décret de ne rien accorder. «Ellipse peu correcte.— 5 Polyb., lib. vi, c. lyi ; Excerpt. de Légat., c. lxix; Dionys. Halic, lib. vin, c. v. B. — 6 « Foibles conseils.» Conseils tendant à la faiblesse. — 7 « Ce que le sénat. » Tour latin. On dirait communément aujourd'hui : et le sénat ne le faisait, etc.; mais il n'y a aucune incorrection dans la construction de Bossuet. — 8 « Vaincu jusque dans le cœur. » Expression aussi forte que juste, le cœur étant regardé comme le siège du courage.
désarmes romaines1. La créance répandue partout que rien ne leur résistoit faisoit tomber les ai mes des mains à leurs ennemis, et donnoit à leurs alliés un invincible secours. Vous voyez ce que fait dans toute l'Europe une semblable opinion des armes françoises; et le monde, étonné des exploits du Roi, confesse qu'il n'appartenoit qu'à lui seul de donner des bornes à ses conquêtes.
La conduite du sénat romain , si forte contre les ennemis , n'étoit pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces sages sénateurs avoient quelquefois pour le peuple une juste condescendance ; comme lorsque, dans une extrême nécessité, non-seulement ils se taxèrent eux-mêmes plus haut * que les autres, ce qui leur étoit ordinaire, mais encore qu'ils déchargèrent le menu peuple de tout impôt, ajoutant « que les pauvres « payoient un assez grand tribut à la république en nourrissant «leurs enfants. 3 »
Le sénat montra, par cette ordonnance, qu'il savoit en quoi consistoient les vraies richesses d'un Etat ; et un si beau sentiment, joint aux témoignages d'une bonté paternelle, fit tant d'impression dans l'esprit des peuples, qu'ils devinrent capables de soutenir les dernières extrémités pour le salut de leur patrie.
Mais quand le peuple méritoit d'être blâmé, le sénat le faisoiV. aussi avec une gravité et une vigueur digne de cette sage compagnie, comme il arriva dans le démêlé entre ceux d'Ardée et d'Aricie. L'histoire en est mémorable, et mérite de vous être racontée. Ces deux peuples étoient en guerre pour des terres que chacun d'eux prétendoit*. Enfin, las de combattre, ils convinrent de se rapporter au jugement du peuple romain, dont l'équité étoit révérée par tous les voisins. Les tribus furent assemblées , et le peuple ayant connu dans la discussion que ces terres, prétendues par d'autres, lui appartenoient de droit, se les adjugea. Le sénat, quoique convaincu que le peuple dans le fond avoit bien jugé, ne put souffrir que les Romains 5 eussent démenti leur générosité naturelle, ni qu'ils eussent lâchement trompé l'espérance de leurs voisins qui s'étoient soumis à leur arbitrage. Il n'y eut rien que ne fit cette compagnie pour
1 « Opinion des armes romaines. » Confiance dans les armes. On voit souvent en ce sens le latin opinio. — 2 « Se taxèrent plus haut.» Simposèrcnt des taxes plus fortes. — 3 Til. Liv., lib. u, c. ix. B.— * Id., iib. m, c. lxxi ; lib. iv, c. vil, u, x. B. «Que chacun d'eux prétendoit. » Prétendre ne peut a.»ir uu substantif pour complément direct ; on dit prétendre à. Il n'en est f 36 de menu, s'il est suivi d'un verbe. Voy. aussi ci-dc&sus Part, i, Époque x, p. 81, n. l. — 5 « jse pUt souffrir, etc. » Fut révolte de voir que le» Romains avaient, etc.
empêcher1 un jugement d'un si pernicieux exemple, où les juges 2 prenoient pour eux les terres contestées par les parties. Après que la sentence eut été rendue, ceux d'Ardée dont le droit étoit le plus apparent3, indignés d'un jugement si inique, étoient prêts à s'en venger par les armes. Le sénat ne lit point de difficulté de leur déclarer publiquement qu'il étoit aussi sensible qu'eux-mêmes à l'injure qui leni- avoit été faite ; qu'à la vérité il ne pouvoit pas casser un décret du peuple, mais que si, après cette offense, ils vouloient bien se lier à la compagnie de la réparation qu'ils avoient raison de prétendre, le sénat prendroit un tel soin de leur satisfaction, qu'il ne leur resteroit aucun sujet de plainte. Les Ardéates se fièrent à cette parole. Il leur arriva une affaire capable de ruiner leur ville de fond en comble. Ils reçurent un si prompt secours par les ordres du sénat, qu'ils se crurent trop bien payés de la terre qui leur avoit été ôtée, et ne songeoient plus qu'à remercier de si fidèles amis. Mais le sénat ne fut pas content jusqu'à ce qu'en leur faisant rendre la terre que le peuple romain s'étoit adjugée, il abolit la mémoire d'un si infâme jugement.
Je n'entreprends pas ici de vous dire combien le sénat a fait d'actions semblables ; combien il a livré aux ennemis de citoyens parjures qui ne vouloient pas leur tenir parole , ou qui chicanoient sur leurs serments ; combien il a condamné de mauvais conseils 4 qui avoient eu d'heureux succès 5 : je vous dirai seulement que cette auguste compagnie n'inspiroit rien que de grand au peuple romain, et donnoit en toutes rencontres une haute idée de ses conseils, persuadée qu'elle étoit que la réputation étoit6 le plus ferme appui des Etats.
On peut croire que, dans un peuple si sagement dirigé* les récompenses et les châtiments étoient ordonnés7 avec grande considération8. Outre que le service et le zèle au bien de l'Etat étoient le moyen le plus sûr pour s'avancer dans les charges, les actions militaires avoient mille récompenses qui ne coûtaient rien au public9, et qui étoient infiniment précieuses aux
1 « Empêcher, etc. » Arrêter l'exécution d'un jugement, etc. — 2 « Où les Juges. » Cette incidente exprime avec force le vice de la décision.— 3«Ledroit étoit le plus apparent. » Était le mieux fondé, d'après les titres ou la possession apparente. — * « Mauvais conseils. » Moralement mauvais, injustes. — 5Polyb. ; Tit. Liv. ; Cic. de Oflîc., lib. m, c. xxv, xxvi, etc. B.— 6 « La réputation étoit.» La grammaire exige est, parce qu'il s'agit d'une maxime générale et indépendante des temps.— 7 « Ordonnés. » Réglés, ordo, ordinare.— 8 « Grande considération. » Examen scrupuleux, re contideraia. — 9 « Àa public. » Pris au sens latin ; à l'État.
particuliers, parce qu'on y avoit attaché la gloire, si chère à ce peuple belliqueux. Une couronne d'or très-mince, et le plus souvent une couronne de feuilles de chêne, ou de laurier, ou de quelque herbage * plus vil encore, devenoit inestimable parmi les soldats, qui ne connoissoient point de plus belles marques que celles de la vertu , ni de plus noble distinction que celle qui venoit des actions glorieuses.
Le sénat, dont l'approbation tenoit lieu de récompense, savoit louer et blâmer quand il falloit2. Incontinent après le combat, les consuls et les autres généraux donnoient publiquement aux soldats et aux officiers la louange ou le blâme qu'ils méritoient : mais eux-mêmes ils attendoient en suspens le jugement du sénat, qui jugeoit de la sagesse des conseils, sans se laisser éblouir par le bonheur des événements. Les louanges étoient précieuses, parce qu'elles se donnoient avec connoissance : le blâme piquoit au vif les cœurs généreux, et retenoit les plus foibles dans le devoir. Les châtiments qui suivoient les mauvaises actions tenoient les soldats en crainte, pendant que les récompenses et la gloire bien dispensée les élevoient au-dessus d'eux-mêmes.
Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire, La patience dans les travaux, la grandeur de la nation, et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'Etat la plus propre à produire de grands hommes 3. C'est sans doute les grands hommes4 qui font la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés, mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l'un à l'autre. Qu'est-ce qui rend notre noblesse si fière dans les combats et si hardie dans les entreprises? c'est l'opinion reçue dès l'enfance, et établie par le sentiment unanime de Ta nation , qu'un gentilhomme sans cœur se dégrade 5 lui-même, et n'est plus digne de voir le jour. Tous
1 « Herbage.» Plante, herbe.... «Populi nostri honores quondam fuerunt rari et tenues, ob eamque eausara gloriosi, nunc autem effusiatqueobsoleti. » C. Nepos, M^ïod.— 2« Il falloit.» On dirait plus correctement -.quand il le fallait. — 3 « Qui peut mettre, etc. » Pensée générale sur les grands hommes, convenablement appropriée au sujet. Les idées générales sont la lumière du discours. — * « C'est... les grands hommes. » 11 faudrait : ce sont. — 5 « Se dégrade lui-même. » Se dégrade n'est pas ici au sens ordinaire métaphorique ; il est tout près du sens propre : dégrader de noblesse, ôier la qualité de noble.
les Romans étoient nourris dans ces sentiments, et le peuple disputoit avec la noblesse à qui agiroit le plus f par ces vigoureuses maximes. Durant les bons temps de Rome, l'enfance même étoit exercée par les travaux : on n'y entendoit parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain. Il falloit aller à la guerre quand la république Fordonnoit, et là travailler sans cesse, camper2 hiver et été, obéir sans résistance, mourir ou vaincre. Les pères qui n'élevoient pas leurs enfants dans ces maximes, et comme il falloit pour les rendre capables de servir l'Etat, étoient appelés en justice par les magistrats, et jugés coupables d'un attentat envers le public. Quand on a commencé à prendre ce train , les grands hommes se font les uns les autres : et si Rome en a plus porté qu'aucune autre ville qui eût été avant elle, ce n'a point été par hasard; mais c'est que l'Etat romain, constitué de la manière que nous avons vu, étoit, pour ainsi parler, du tempérament qui devoit être le plus fécond en héros3.
Un Etat qui se sent ainsi formé, se sent aussi en même temps d'une force incomparable, et ne se croit jamais sans ressource*. Aussi voyons-nous que les Romains n'ont jamais désespéré de leurs affaires, ni quand Porsenna, roi d'Etrurie, les affamoit dans leurs murailles ; ni quand les Gaulois, après avoir brûlé leur ville, inondoient tout leur pays et les tenoient serrés dans le Capitole ; ni quand Pyrrhus, roi des Epirotes, aussi habile qu'entreprenant, les effrayoit par ses éléphants, et défaisoit toutes leurs armées; ni quand Annibal, déjà tant de fois vainqueur, leur tua encore plus de cinquante mille hommes et leur meilleure milice dans la bataille de Cannes.
Ce fut alors que le consul Térentius Yarro, qui venoit de perdre par sa faute une si grande bataille, fut reçu à Rome comme s'il eût été victorieux, parce que seulement, dans un si grand malheur, il n'avoit point désespéré des affaires de la république. Le sénat l'en remercia publiquement, et dès lors on résolut, selon les anciennes maximes, de n'écouter dans ce triste
1 «Agiroit le plus. » Dirigerait le mieux ses actions; sens du verbe agere. — 2 « Camper. » Non pas établir un camp, mais rester campé, vivre sous la tente. — 3 « Si Rome en a plus porté, etc. » Porté, enfanté, métaphore continuée, expressive et hardie : Rome est comparée à une mère. Virgile a dit, en parlant de l'Italie :
Magna pareil» frugum
Magna viruin. (Georg. u, y. 173.)
— * « Un État qui se sent, etc. » Pensée générale, appliquée à un ordre de faits : développement par énumération successive et croissante.
état aucune proposition de paix. L'ennemi fut étonné1; le peuple reprit cœur, et crut avoir des ressources que le sénat connoissoit par sa prudence.
En effet, cette constance du sénat, au milieu de tant de malheurs qui arri voient coup sur coup, ne venoit pas seulement d'une résolution opiniâtre de ne céder jamais à la fortune, mais encore d'une profonde2 connoissance des forces romaines et des forces ennemies. Rome savoit par son cens, c'est-à-dire par h rôle de ses citoyens, toujours exactement continué depuis Servius Tullius; elle savoit, dis-je, tout ce qu'elle avoit de citoyens capables de porter les armes, et ce qu'elle pouvoit espérer de la jeunesse qui s'élevoit3 tous les jours. Ainsi elle ménageoit ses forces contre un ennemi qui venoit des bords de l'Afrique, que le temps devoit détruire tout seul dans un pays étranger, où les secours étoient si tardifs, et à qui ses victoires mêmes, qui lui coûtoient tant de sang, étoient fatales. C'est pourquoi, quelque perte qui fût arrivée, le sénat, toujours instruit de ce qui lui restoit de bons soldats, n' avoit qu'à temporiser, et ne se laissoit jamais abattre. Quand, par la défaite de Cannes et par les révoRes qui suivirent, il vit les forces de la république tellement diminuées, qu'à peine eût-on pu se défendre si les ennemis eussent pressé4, il se soutint par courage, et, sans se troubler de ses pertes, il se mit à regarder les démarches 5 du vainqueur. Aussitôt qu'on eut aperçu qu'Annibal, au lieu de poursuivre sa victoire, ne songeoit durant quelque temps qu'à en jouir, le sénat se rassura, et vit bien qu'un ennemi capable de manquer à sa fortune6, et de se laisser éblouir7 par ses grands succès, n'étoit pas né pour vaincre les Romains. Dès lors Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises; et Annibal, tout habile, tout courageux, tout victorieux qu'il étoit, ne put tenir contre elle8.
Il est aisé de juger, par ce seul événement, à qui devoit enfin
1 a Fut étonné. » Au sens de attonitus, stupéfait.—2 Var. u Mais d uue profonde, etc. »— 3 «S'élevoit.» Se formait.—* « Eussent pressé. » Eussent poursuivi leur marche victorieuse. — 5 « Les démarches. » La conduite. — 6 « De manquer à sa fortune. » Belle expression. Tacite a dit (Fliator. iv, 34) : 7e?/.- •pori déesse. Ici Bossuet est plus poétique et plus hardi que l'historien lalin. — 7 « Éblouir. » Non pas au sens ordinaire de flatter, entraîner, mais dans un 6ens plus propre* aveugler. — 8 Montesquieu a prouvé qu'Annibal n'est pas aussi blâmable que le dit ici Bossuet; qu'il n'aurait pas réussi en marchant sur Rome, que c'est la victoire même qui amollit son armée en l'enrichissant, et que partout où il aurait pu la conduire, elle aurait trouvé une Capoue. Voy. Grandeur et Décadence des Romains, c. IV, ver» la fin, éd. elassiq. de H Dezobry.
demeurer tout l'avantagée Annibal, enflé de ses grands succès, crut ia prise de Rome trop aisée, et se relâcha. Rome, au milieu de ses malheurs, ne perdit ni le courage ni la conliance, et entreprit de plus grandes choses que jamais. Ce fut incontinent après îa défaite de Cannes qu'elle assiégea Syracuse et Capoue, Tune infidèle aux traités, et l'autre rebelle. Syracuse ne put se défendre, ni par ses fortifications, ni par les inventions d'Ârchimède. L'armée victorieuse d' Annibal vint vainement au secours de Capoue. Mais les Romains firent lever à ce capitaine le siège de Noie. Un peu après, les Carthaginois défirent et tuèrent en Espagne les deux Scipions. Dans toute cette guerre, il n'étoit rien arrivé de plus sensible ni de plus funeste aux Romains. Leur perte leur fit faire les derniers efforts : le jeune Scipion, fils d'un de ces généraux, non content d'avoir relevé les affaires de Rome en Espagne, alla porter la guerre aux Carthaginois dans leur propre ville, et donna le dernier coup à leur empire.
L'état de cette ville ne permettoit pas que Scipion y trouvât la même résistance qu'Annibal trouvoit du côté de Rome ; et vous en serez convaincu, si peu que vous regardiez la constitution de ces deux villes.
Rome étoit dans sa force * ; et Carthage, qui avoit commencé de baisser, ne se soutenoit plus que par Annibal *. Rome avoit son sénat uni, et c'est précisément dans ces temps que s'y est trouvé ce concert tant loué dans le livre des Machabées. Le sénat de Carthage étoit divisé par de vieilles factions irréconciliables ; et la perte d' Annibal eût fait la joie de la plus notable partie des grands seigneurs. Rome, encore pauvre, et attachée à l'agriculture, nourrissoit une milice admirable, qui ne respiroit que la gloire, et ne songeoit qu'à agrandir le nom romain. Carthage, enrichie par son trafic, voyoit tous ses citoyens attachés à leurs richesses, et nullement exercés dans la guerre. Au lieu que les armées romaines étoient presque toutes composées de citoyens, Carthage, au contraire, tenoit pour maxime de n'avoir que des troupes étrangères, souvent autant à craindre à ceux qui les paient qu'à ceux contre qui on les emploie.
Ces défauts venoient en partie de la première institution de
* « Rome étoit, elc. » Parallèle remarquable entre Rome et Carthage ; l'autenr développe les causes qui ont amené le triomphe de la première, et la ruine de la seconde. Montesquieu traite le même sujet et fait voir qu'un état qui n'est puissant que par ses richesses, n'a qu'une puissance factice, qui s*épuise, « tandis que la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne s'épuisent jamais. » (Voy. Grandeur et Décadence des Romains, c. iv, vers Se commencement.) — 2 Polyb., lib. i, m, vi, c. xlix, etc. B.
la république de Carthage, et en partie s'y étoient introduits avec le temps. Carthage a toujours aimé les richesses ; et Aristote l'accuse d'y être attachée jusqu'à donner lieu à ses citoyens de les préférer à la vertu ' . Par là une république toute faite pour la guerre, comme le remarque le même Aristote, à la fin en a négligé l'exercice. Ce philosophe ne la reprend pas de n'avoir que des milices étrangères, et il est à croire qu'elle n'est tombée que longtemps après dans ce défaut. Mais les richesses y mènent naturellement une république marchande : on veut jouir de ses biens, et on croit tout trouver dans son argent. Carthage se croyoit forte, parce qu'elle avoit beaucoup de soldats, et n' avoit pu apprendre, par tant de révoltes arrivées dans les derniers temps 2, qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un Etat qui ne se soutient que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni obéissance.
Il est vrai que le grand génie d'Annibal sembloit avoir remédié aux défauts de sa république. On regarde comme un prodige, que, dans un pays étranger, et durant seize ans entiers, il n'ait jamais vu, je ne dis pas de sédition, mais de murmure, dans une armée toute composée de peuples divers, qui, sans s'entendre entre eux, s'accordoient si bien à entendre les ordres de leur général3. Mais l'habileté d'Annibal ne pouvoit pas soutenir Carthage lorsque, attaquée dans ses murailles par un général comme Scipion, elle se trouva sans forces. Il fallut rappeler Annibal, à qui il ne restoit plus que des troupes affaiblies, plus par leurs propres victoires que par celles des Romains, et qui achevèrent de se ruiner par la longueur du voyage. Ainsi Annibal fut battu; et Carthage, autrefois maîtresse de toute l'Afrique, de la mer Méditerranée, et de tout le commerce de l'univers, fut contrainte de subir le joug que Scipion lui imposa.
Voilà le fruit glorieux de la patience romaine. Des peuples qui s'enhardissoient et se fortifioient par leurs malheurs avoient bien raison de croire qu'on sauvoit tout, pourvu qu'on ne perdit pas l'espérance ; et Polybe a très-bien conclu que Carthage devoit* à la fin obéir à Rome par la seule nature des deux républiques.
Que si les Romains s'étoient servis de ces grandes qualités
1 Arist., Polit., lib. il, c. Xl. B. — 2Var. « Tant de révoltes qu'elle avoit vues arriver.»— 3Polyb., lib. I, c. xvn.B. — * « Que Carthage devoit. » Qu'il était immanquable que Carthage obéît. « Illud, ut Polybius, etc., necesse fuit ut Romanis servirent Cartbaginienses. »
politiques et militaires, seulement pour conserver leur État^en paix, ou pour protéger leurs alliés opprimés, comme ils en faisoient le semblant, il faudroit autant louer leur équité que leur valeur et leur prudence. Mais quand ils eurent goûté la douceur de la victoire, ils voulurent que tout leur cédât, et ne prétendirent à rien moins qu'à mettre premièrement leurs voisins, et ensuite tout l'univers sous leurs lois.
Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement conserver leurs alliés, les unir entre eux, jeter la division et la jalousie parmi leurs ennemis, pénétrer leurs conseils l, découvrir leurs mtelligences, et prévenir leurs entreprises.
Ils n'observoient pas seulement les démarches de leurs ennemis, mais encore tous les progrès de leurs voisins : curieux * surtout, ou de diviser ou decontre-balancerpar quelque autre endroit les puissances qui devenoient trop redoutables, ou qui mettoient de trop grands obstacles à leurs conquêtes.
Ainsi les Grecs avoient tort de s'imaginer, du temps de Polybe, que Rome s'agrandissoit plutôt par hasard3 que par conduite4. Ils étoient trop passionnés pour leur nation et trop jaloux des peuples qu'ils voyoient s'élever au-dessus d'eux : ou peut-être que, voyant de loin l'empire romain s'avancer si vite, sans pénétrer les conseils qui faisoient mouvoir ce grand corps, ils attribuoient au hasard, selon la coutume des nommes, les effets dont les causes ne leur étoient pas connues. Mais Polybe5, que son étroite familiarité avec les Romains faisoit entrer si avant dans le secret des affaires, et qui observoit de si près la politique romaine durant les guerres puniques, a été plus équitable que les autres Grecs, et a vu que les conquête? de Rome étoient la suite d'un dessein bien entendu. Car i. voyoit les Romains, du milieu de la mer Méditerranée, porter leurs regards partout aux environs jusqu'aux Espagnes et jusqu'en Syrie ; observer ce qui s'y passoit, s'avancer régulièrement et de proche en proche, s'affermir avant que de s'étendre ; ne se point charger de trop d'affaires ; dissimuler quelque temps, et se déclarer à propos ; attendre qu'Annibal fût vaincu
1 « Pénétrer leurs conseils.» Les desseins qu'ils formaient dans leurs propres délibérations; « découvrir leurs intelligences» avec d'autres peuples. Toutes ces expressions ont autant de justesse que de précision.—2 « Curieux.» Soigneux, empressés : racine, cura. — 3 « Par hasard que par conduite. » Devaient plutôt leurs progrès au hasard qu'à la sagesse soutenue de leurs desseins. — 4 Polyb., lib. i, c. lxiii. B. — 5 « Mais Polybe, etc. » Style périodique, sans forme oratoire ; énumération par incises de faits rapportés à j'fdée principale.
pour désarmer Philippe, roi de Macédoine, qui l'avoit favorisé; après avoir commencé l'affaire, n'être jamais las ni contents jusqu'à ce que tout fût fait ; ne laisser aux Macédoniens aucun moment pour se reconnoître; et, après les avoir vaincus, rendre, par un décret public à la Grèce, si longtemps captive, la liberté à laquelle elle ne pensoit plus ; par ce moyen répandre d'un côté la terreur, et de l'autre la vénération de leur nom : c'en étoit assez pour conclure que les Romains ne s'avançoient pas à la conquête du monde par hasard, mais par conduite \
C'est ce qu'a vu Polybe dans le temps des progrès de Rome. Denys d'Halicarnasse, qui a écrit après l'établissement de l'empire et du temps d'Auguste, a conclu la même chose2, en reprenant dès leur origine les anciennes institutions de la république romaine, si propres de leur nature à former un peuple invincible et dominant. Vous en avez assez vu pour entrer dans les sentiments de ces sages historiens, et pour condamner Plutarque, qui, toujours trop passionné pour ses Grecs, attribue à la seule fortune la grandeur romaine, et à la seule vertu celle d'Alexandre3 .
Mais plus ces historiens 4 font voir de dessein dans les conquêtes de Rome, plus ils y montrent d'injustice. Ce vice est inséparable du désir de dominer, qui aussi pour cette raison est justement condamné par les règles de l'Evangile. Mais la seule philosophie suffit pour nous faire entendre que la force nous est donnée pour conserver notre bien, et non pas pour usurper celui d'autrui. Cicéron l'a reconnu ; et les règles qu'il a données pour faire la guerre 6 sont une manifeste condamnation de la conduite des Romains.
Il est vrai qu'ils parurent assez équitables au commencement de leur république. Il sembloit qu'ils vouloient eux-mêmes modérer leur humeur guerrière, en la resserrant dans les bornes que l'équité prescrivoit. Qu'y a-l-il de plus beau ni de plus saint que le collège des Féciaux, soit que Numa en soit le fondateur, comme le dit Denys d'Halicarnasse6, ou que ce soit Ancus Martius, comme le veut Tite-Live 7? Ce conseil étoit établi pour juger si une guerre étoit juste : avant que le sénat la proposât,
1 Montesquieu a développé admirablement cette observation. Voy. Grandeur et Décadence des Romains, c. VI, De la conduite que les Romains tinrent pour soumettre tous les peuples. — 2 Dionys. Halic., Ant. Rom., lib. i, 11. B. — 3 Plut., lib. de fort. Alex, et de fort. Rom. B. — * « Mais plus «es historiens, etc. » Transition par opposition. Bans ces passages, Bossuet juge avec les régies du droit humain et du droit divin la politique romaine. — 8 Cic, de Ofjic., lib. I, c. xi, xn ; lib. ni, c. xxv. B. — e Bionys Halic, Ant. Rom., lib. a, c. xix. EL — 7 TU. Liv., lib. i, c. xxxn. B.
<m que le peuple la résolût, cet examen d'équité précédoit toujours. Quand la justice de la guerre étoit reconnue, le sénat prenoit ses mesures pour l'entreprendre : mais on envoyoït, avant toutes choses, redemander dans les formes à l'usurpateur les choses injustement ravies, et on n'en venoitaux extrémités qu'après avoir épuisé les voies de douceur. Sainte institution s'il en fut jamais 1 , et qui fait honte aux chrétiens , à cjui un Dieu venu au monde pour pacifier toutes choses n'a pu inspirer la charité et la paix. Mais que servent les meilleures institutions, quand enfin elles dégénèrent en pures cérémonies ? La douceur de vaincre 2 et de dominer corrompit bientôt dans les Romains ce que l'équité naturelle leur avoit donné de droiture. Les délibérations des Féciaux ne furent plus parmi eux qu'une formalité inutile s; et, encore qu'ils exerçassent envers leurs plus grands ennemis des actions de grande équité et même de grande clémence, l'ambition ne permettoit pas à la justice de régner dans leurs conseils.
Au reste, leurs injustices étoient d'autant plus dangereuses, qu'ils savoient mieux les couvrir du prétexte spécieux de l'équité, et qu'ils mettoient sous le joug insensiblement les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre.
Ajoutons encore qu'ils étoient cruels* à ceux qui leur résistoient : autre qualité assez naturelle aux conquérants, qui savent que l'épouvante fait plus de la moitié des conquêtes. Fautil dominer à ce prix? et le commandement est-il si doux, que les hommes le veuillent acheter par des actions si inhumaines? L es Romains, pour répandre partout la terreur, affectoient de jaisser dans les villes prises des spectacles5 terribles de cruauté6 , et de paroître impitoyables à qui attendoit la force7, sans même épargner les rois , qu'ils faisoient mounr inhumainement, après les avoir menés en triomphe chargés de fers, et traînés à des chariots comme des esclaves.
Mais s'ils étoient cruels et injustes pour conquérir, ils gouvernoient avec équité les nations subjuguées. Ils tâchoient de faire goûter leur gouvernement aux peuples soumis, et croyoient
1 « Sainte institution. » Belle pensée, beau mouvement oratoire. — * « La douceur de vaincre, fl Douceur, expression plus forte, plus pénétrante qae plaisir.— 3 « Inutile.» Vaine et sans effet. — '■* « Cruels à. » Datif latin. On dit ;>lus communément cruels envers.— s «Laisser des spectacles. » Laisser en partant les traces du carnage , etc. Ce mot spectacle fait une image frappante. — epolyb., lib. x, c. xv. — 7 « A oui attendoit 1, force » Toar elliptique: à ceux qui ne cédaient Qu'à la foi ce
que c'étoit le meilleur moyen de s'assurer leurs conquêtes. Le sénat tenoit en bride les gouverneurs, et faisoit justice aux peuples. Cette compagnie étoit regarde'e comme l'asile des oppresse's ' : aussi les concussions et les violences ne furent-elles connues parmi les Romains que dans les derniers temps de la république, et jusqu'à ce temps la retenue * de leurs magistrats étoit l'admiration de toute la terre.
Ce n'étoit donc pas3 de ces conquérants brutaux et avares qui ne respirent que le pillage, ou qui établissent leur domination sur la ruine des pays vaincus. Les Piomains rendoient meilleurs tous ceux qu'ils prenoient, en y faisant fleurir la justice, l'agriculture, le commerce, les arts même, et les sciences, après qu'ils les eurent une fois goûtées.
C'est ce gui leur a donné l'empire le plus florissant et le mieux établi, aussi bien que le plus étendu qui fut jamais. Depuis l'Euphrate4 et le Tanaïs jusqu'aux Colonnes d'Hercule et à la mer Atlantique, toutes les terres, toutes les mers leur obéissoient : du milieu et comme du centre de la mer Méditerranée, ils embrassoient toute l'étendue de cette mer, pénétrant au long et au large tous les Etats d'alentour, et la tenant entre deux pour faire la communication de leur empire. On est encore effrayé quand on considère que les nations qui font à présent des royaumes si redoutables, toutes les Gaules, toutes les Espagnes, la Grande-Bretagne presque tout entière, l'Illyrique jusqu'au Danube, la Germanie jusqu'à l'Elbe, l'Afrique jusqu'à ses déserts affreux et impénétrables, la Grèce, la Thrace, la Syrie, l'Egypte, tous les royaumes de l'Asie mineure et ceux qui sont enfermés entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, et les autres que j'oublie peut-être, ou que je ne veux pas rapporter, n'ont été durant plusieurs siècles que des provinces romaines. Tous les peuples de notre monde, jusqu'aux plus barbares, ont respecté leur puissance; et les Romains y ont établi presque partout, avec leur empire, les lois et la politesse5.
C'est une espèce de prodige que, dans un si vaste empire, qui embrassoit tant de nations et tant de royaumes, les peuples aient été si obéissants et les révoltes si rares. La politique romaine y avoit pourvu par divers moyens qu'il faut vous expliquer en peu de mots.
1 «Oppressés. » Opprimés. — - «La retenue.» La probité, la modération : cnntirwntia, modestia. — Var. « De la république, et la retenue, etc ;> — 8 « Ce n'étoit donc pas, etc. » Tour peu correct; pour ils n'étaient ou ce n'étaient donc pas. — * « Depuis l'Euphrate, etc. » Beau tableau de l'étendu^ de l'empire romain. — 5 « Politesse. » Civilisation.
Les colonies romaines, établies de tous côtés dans l'empire, faisoient deux effets1 admirables : l'un, de décharger la ville d'un grand nombre de citoyens, et la plupart pauvres; l'autre, de garder les postes principaux, et d'accoutumer peu à peu les peuples étrangers aux mœurs romaines.
Ces colonies, qui portoient avec elles leurs privilèges, demeuroient toujours attachées au corps de la république , et peuploient tout l'empire de Romains.
Mais, outre les colonies, un grand nombre de villes obtenoient pour leurs citoyens le droit de citoyens romains ; et, unies par leur intérêt au peuple dominant, elles tenoient dans le devoir les villes voisines.
Il arriva à la fin que tous les sujets de l'empire se crurent Romains. Les honneurs du peuple victorieux peu à peu se communiquèrent aux peuples vaincus : le sénat leur fut ouvert, et ils pouvoient aspirer jusqu'à l'empire. Ainsi, parla clémence romaine, toutes les nations n'étoient plus qu'une seule nation, et Rome fut regardée comme la commune patrie.
Quelle facilité n'apportoit pas à la navigation et au commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un même empire? La société romaine embrassoit tout; et, à la réserve de quelques frontières inquiétées quelquefois par les voisins, tout le reste de l'univers jouissoit d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni l'Asie mineure, ni la Syrie, ni l'Egypte, ni enfin la plupart des autres provinces, n'ont jamais été sans guerre que sous l'empire romain ; et il est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servoit à maintenir dans tout le corps de l'empire la concorde et l'obéissance.
Les légions, distribuées pour la garde des frontières, en défendant le dehors afïermissoient le dedans. Ce n'étoit pas la coutume des Romains d'avoir des citadelles dans leurs places, ni de fortifier leurs frontières ; et je ne vois guère commencer ce soin que sous Yalentinien Ier. Auparavant on mettoit la force et la sûreté de l'empire uniqmment dans les troupes, qu'on disposoit de manière qu'elles se prêtoient la main les unes les autres2. Au reste, comme l'ordre étoit qu'elles campassent toujours, les villes n'en étoient point incommodées; et la discipline ne permettoit pas aux soldats de se répandre dans la campagne. Ainsi les armées romaines ne troubloient ni le commerce ni le labourage. Elles faisoient dans leur camp comme une es-
1 « Faisoient deux effets. » On dirait à présent, avaient. — 8 II fiudrai» : Les unes aux autres.
?9i PARTIE [IL - CHAP. VI.
pèce de villes, qui ne différoient des autres que parce que les travaux y étoient continuels, la discipline plus sévère, et le commandement plus ferme. Elles étoient toujours prêtes pour le moindre mouvement ; et c'étoit assez pour tenir les peuples dans le devoir, que de leur montrer seulement dans le voisinage cette milice invincible.
Mais rien ne maintenoit tant la paix de l'empire, que Tordre de la justice. L'ancienne république l'avoit établi ; les empereurs et les sages l Font expliqué sur les mêmes fondements ; tous les peuples, jusqu'aux plus barbares, le regardoient avec admiration, et c'est par là principalement que les Romains étoient jugés dignes d'être les maîtres du monde. Au reste, si les lois romaines ont paru si saintes que leur majesté subsiste encore malgré la ruine de l'empire, c'est que le bon sens 2, qui est le maître de la vie humaine3, y règne partout, et qu'on ne voit nulle part une plus belle application des principes de l'équité naturelle.
Malgré cette grandeur du nom romain, malgré la politique profonde et toutes les belles institutions de cette fameuse république, elle portoit en son sein la cause de sa ruine, dans la jalousie perpétuelle du peuple contre le sénat, ou plutôt des plébéiens contre les patriciens. Romulus avoit établi cette distinction*. Il falloit bien que les rois eussent des gens distingués qu'ils attachassent à leur personne par des liens particuliers, et par lesquels ils gouvernassent le reste du peuple. C'est pour cela que Romulus choisit les Pères5, dont il forma le corps du sénat. On les appeloit ainsi à cause de leur dignité et de leur âge ; et c'est d'eux que sont sorties 6 les familles patriciennes. Au reste, quelque autorité que Romulus eût réservée au peuple, il avoit mis les plébéiens en plusieurs manières dans la dépendance des patriciens ; et cette subordination nécessaire à
1 « Les empereurs et les sages. » Les empereurs, par leurs édils, les sages, c'est-à-dire les jurisconsultes, par leurs réponses, expliquaient et développaient les régies du droit, en s'appuyant toujours sur les principes posés dans "a Foi des Douze Tables.— 2 « C'est que le bon sens, etc. » Le droit romain a encore "l'autorité de la raison écrite. — 3 « Qui est le maître de la vie humaine. » Pensée célèbre et souvent citée. — * Dionys. Halic.lib. n, c iv. B. — « Cette distinction. » Il y a ici une syllepse; la distinction désignée par le mot cette, n'est pas littéralement exprimée ; elle résulte du sens des mots qui précèdent. — 5 «Choisit les Pères. » Ellipse; choisit des citoyens qu'il appela Pères, et dont, etc. — 6 Var. « Que sont sorties dans la suite les familles, etc.» Dans la suite était de trop et semblait dire que la naissance des familles patriciennes élait postérieure à Romulus.
la royauté avoit été conservée, non-seulement sous les rois, mais encore dans la république. C'étoit parmi les patriciens qu'on prenoii toujours les sénateurs. Aux patriciens appartenoient les emplois, les commandements, les dignités, même celle du sacerdoce; et les Pères, qui avoient été les auteurs de la liberté, n'abandonnèrent pas leurs prérogatives. Mais la jalousie se mit bientôt entre les deux ordres ; car je n'ai pas besoin de parler ici des chevaliers romains, troisième ordre comme mitoyen entre les patriciens et le simple peuple, qui prenoit tantôt un parti et tantôt l'autre. Ce fut donc entre ces deux ordres que se mit la jalousie : elle se réveilloit en diverses occasions ; mais la cause profonde qui l'entretenoit étoit l'amour de la liberté.
La maxime fondamentale de la république étoit de regarder la liberté comme une chose inséparable du nom romain. Un peuple nourri dans cet esprit, disons plus, un peuple qui se croyoitné pour commander aux autres peuples1, et que Virgile,
Î)our cette raison, appelle si noblement un peuple roi, ne vouoit recevoir de loi que de lui-même.
L'autorité2 du sénat étoit jugée nécessaire pour modérer les conseils publics, qui, sans ce tempérament, eussent été trop tumultueux. Mais, au fond, c'étoit au peuple à donner les commandements, à établir les lois, à décider de la paix et de la guerre. Un peuple, qui jouissoit des droits les plus essentiels de la royauté, entroit en quelque sorte dans l'humeur des rois. îl vouloit bien être conseillé, mais non pas forcé par le sénat. Tout ce qui paroissoit trop impérieux, tout ce qui s'élevoit audessus des autres, en un mot tout ce qui blessoit ou sembloit blesser l'égalité que demande un Etat libre, devenoit suspect à ce peuple délicat. L'amour de la liberté, celui de la gloire et des conquêtes rendoitde tels esprits difficiles à manier; et cette audace, qui leur faisoit tout entreprendre au dehors, ne pouvoi manquer de porter la division au dedans
Ainsi Rome si jalouse de sa liberté, par cet amour de la liberté3 qui étoit le fondement de son Etat, a vu la division se jeter entre tous les ordres dont elle étoit composée. De là, ces jalousies furieuses entre le sénat et le peuple, entre les patriciens et les plébéiens; les uns alléguant toujours que la liberté
1Tu regere imperio populos, Romane mémento. Virg. JEneid, vi, ▼. 851. — 2« L'autorité. » L'approbation, la sanction — 8 « Par cet amour, etc. » Inversion : ce membre <k> phrase dépend de .a proposition suivante : À eu la division
excessive se détruit enfin elle-même; et les autres craignant, au contraire, que l'autorité, qui de sa nature croît toujours, ne dégénérât enfin en tyrannie.
Entre ces deux extrémités, un peuple d'ailleurs si sage ne put trouver le milieu. L'intérêt particulier, qui fait que de part ou d'autre on pousse plus loin qu'il ne faut même ce qu'on a commencé pour le bien public, ne permettoit pas qu'on demeurât dans des conseils modérés. Les esprits ambitieux et remuants excitoient les jalousies pour s'en prévaloir; et ces jalousies, tantôt plus couvertes et tantôt plus déclarées, selon les temps, mais toujours vivantes dans le fond des cœurs, ont eniin causé ce grand cnangement qui arriva du temps de César, et les autres qui ont suivi1.