‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 107 sur 110 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Conclusion de tout le discours précédent, où l'on montre qu'il faut tout rapporter à une Providence.

[Sommaire. L'auteur achève son ouvrage par des réflexions oratoires, où, s'éievant à la plus haute éloquence, il fait voir au-dessus de toutes les causes secondaires l'action de la Providence, qui, avec un pouvoir souverain, dirige, élève ou con fond la sagesse humaine, qui tient en sa main toutes choses, conduit les révolutions au but qu'elle s'est proposé, et prend pour ses .instruments les hommes dont îa volonté entraîne les nations. Bossuet, dans les dernières lignes du Discours, en proet la continuation, dessein qu'il n'a point réalisé, et conclut par une pensée sur importance suprême, pour l'homme, de la religion et du salut. ]

Mais souvenez-vous, Monseigneur, que ce long enchaînement des causes particulières, qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du dIus

1 Var.«Vous savez que, etc.»— 2 «Les grands ambitieux.» Ambitieux forme une proposition incidente elliptique, parce qu'ils sont ambitieux.— -3 «L'état mitoyen. » La classe moyenne. — * Observ. génér. Ce chapitre est écrit en phrases courtes, et divisé en un grand nombre d'alinéas. Celte forme convenait pour une série de faits que l'auteur voulait détacher et mettre en relier avec les réflexions qu'iis suggèrent, tout en ics exposant dans leur ordre successif.

haut des cieux les rênes de tous les royaumes J ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions; tantôt il leur lâché la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants? il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. V eut-il faire des législateurs? il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats, et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connoît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit - ; il l'éclairé, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances : il l'aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même : elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup 3 porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les empires, tout est foible et irrégulier dans les conseils. L'Egypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante4, parce que le Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils ; elle ne sait plus ce qu'elle iait, elle est perdue. Mais que les hommes ne s'y trompent pas : Dieu redresse quand il lui plaît le sens égaré; et celui qui insultoit à l'aveuglement des autres, tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu'il faille souvent autre chose, pour lui renverser le sens, que ses longues prospérités.

C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin ; et c'est faute d'entendre le tout, que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières 5.

1 « Dieu tient.... les rênes, etc. » Voy., pour comparer, l'exorde de l' Oraison funèbre de la Heine d'Angleterre. — - « Toujours courte par quelque endroit, n Pensée profonde, expression concise, passage souvent cité. — 3 « Ces grands coups, etc. » Simplicité d'expression jointe à l'élévation de la pensée. — k « Enivrée, étourdie et chancelante. » Métaphore poétique empruntée (la style des livres saints. Cette nuance, propre au sujet, donne à ce passage plus d'éclat et de force. — 5 « Les rencontres particulières. » Les incidents particuliers.

Par là se vérifie ce que dit l'apôtre1, que « Dieu est heureux, « et le seul puissant, roi des rois, et seigneur des seigneurs. » Heureux, dont le repos est inaltérable 2, qui voit tout changer sans changer lui-même, et qui fait tous les changements par un conseil immuable ; qui donne et qui ôte la puissance ; qui la transporte d'un homme à un autre, d'une maison à une autre, d'un peuple à un autre, pour montrer qu'ils ne l'ont tous que par emprunt, et qu'il est le seul en qui elle réside naturellement.

C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis a une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. INi ils ne sont maîtres des dispositions3 que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer*. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore 5 , qui préside à tous les temps, et prévient tous les conseils.

Alexandre ne croyoit pas travailler pour ses capitaines , ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Brutus inspiroit au peuple romain un amour immense de la liberté, il ne songeoit pas qu'il jetoit dans les esprits le principe de cette licence effrénée, par laquelle la tyrannie qu'il vouloit détruire devoit être un jour rétablie plus dure que sous lesTarquins. Quand les Césars flattoient les soldats, ils n'avoient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs et à l'empire. En un mot, il n'y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens. Dieu seul sait tout réduire6 à sa volonté. C'est pourquoi tout est surprenant, à ne regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s'avance avec une suite réglée. Ce Discours vous le fait entendre ; et pour ne plus parler des autres empires, vous voyez par combien de conseils imprévus, mais toutefois suivis en eux-mêmes, la fortune de Rome a été menée depuis Romulus jusqu'à Clîarlernagne.

Vous croirez peut-être, Monseigneur, qu'il auroit fallu vous dire quelque chose de plus de vos François7 et de Gharlemagne

1 / ÏYm., vi, 15. B.—2 «Heureux, dont le repos, etc.» Développement du mot heureux pris dans les paroles de l'apôtre : cette incidente, sans verbe, est jointe parune apposition hardie àlaphrase précédente. — 3 « Des dispositions.» Un arrangement, un état des choses. — * « Le puissent forcer. » Métaphore tirée du travail par lequel on dirige ou l'on change le cours d'une rivière. — 5 « Oui sait le nom de ce qui est, etc.» Pensée très-propre à donner ans idée de la prescience divine. — 6 « Réduire.» Ramener, redncere. — 7 « De ■>os François. » Gallicisme, de$ Français, vcs compatriotes

•ARTfE I!!. - CHAI'. VIII.

qui a fondé le nouvel empire. Mais, outre que son histoire fail partie de celle de France que vous écrivez vous-même, et qut vous avez déjà si fort avancée, je me réserve à vous faire un second Discours, où j'aurai une raison nécessaire de vous parler de la France et de ce grand conquérant, qui étant égal en valeur à ceux que l'antiquité a le plus vantés, les surpasse en piété, en sagesse et en justice.

Ce même Discours vous découvrira les causes des prodigieux succès de Mahomet et de ses successeurs. Cet empire, qui a commencé deux cents ans avant Charlemagne , pouvoit trouver sa place dans ce Discours ; mais j'ai cru qu'il valoit mieux vous (aire voir dans une même suite ses commencements et sa décadence.

Ainsi je n'ai plus rien à vous dire sur la première partie de l'histoire universelle. Vous en découvrez tous les secrets, et il ne tiendra plus qu'à vous d'y remarquer toute la suite de la religion et celle des grands empires jusqu'à Charlemagne.

Pendant que vous les verrez tomber presque tous d'euxmêmes, et que vous verrez la religion se soutenir par sa propre force, vous connoîtrez aisément quelle est la solide grandeur, et où un homme sensé doit mettre son espérance1.

1 L'auteur finit comme il a commencé, par de grands enseignements religieux. Bossuet écrivait sous un roi très-puissant et grand par ses conquêtes. La royauté n'était alors limitée, pour ainsi dire, que par la loi divine ; il était donc d'une haute utilité de faire sentir à un jeune prince la fragilité de la puissance humaine, ce n'était pas un lieu commun: la nécessité de suivre la volonté de Dieu est d'ailleurs un enseignement de tous les temps. Bossuet a parlé de ces grands devoirs, de ces grandes vérités avec une digne éloquence On retrouve ici la magnificence de style, le feu et le mouvement de ses oraisons funèbres.

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