‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 106 sur 110 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La suite des changements de Rome est expliquée.

[Sommaire. Avant de chercher les causes des révolutions de Rome, Bossuet trace un tableau rapide de ces grands événements. Il passe en revue la fondation de Rome, les institutions de Romulus et de Numa, les autres rois , le renversement de la royauté et l'établissement du consulat, les progrès de li puissance populaire, le tribunat, le décemvirat, et en même temps la rivalité des deux ordres. Après la ruine de Cartilage, les progrès de l'ambition amènent les guerres civiles. — Marins et Sylla. — Pompée et César. — Le second triumvirat. — Les dernières guerres civiles. — Octave victorieux. — Naissance de l'empire : longtemps florissant, il est, plus tard, troublé par les guerres civiles et étrangères. — La puissance impériale est considérée comme un héritage. L'empire est plusieurs fois partagé. — Partage définitif. — Attaques et invasions des Barbares. — Patine et dissolution de l'empire romain. — Cliarlemagne. — .\piès ce récit, l'auteur étudie les causes qui ont amené les révolutions et la décadence dePiome; les principales sont : sous la République, la rivalité des deux ordres, le pouvoir des hommes substitué à celui des lois ; sous l'Empire, la licence et l'influence dominante de l'année. Considérée dans ses rapports extérieurs, Rome a d'abord .à résister aux peuples étrangers; puis elle est conquérante, elle domine sur le monde; elle déchoit et périt. — Causes secondaires de la décadence de Rome : les violences des créanciers, l'accroissement du nombre des esclaves, les factions, les progrès Ju luxe, la misère d'une nombreuse multitude, enfin le génie et 1" caractère dea hommes dominants.]

11 vous sera aisé d'en découvrir toutes les causes, si, après avoir bien compris l'humeur 2 des Romains et la constitution

1 Yoy. Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, c. vin, Des divisions qui furent toujours dans la ville; et c. ix, dans lequel il s'efforce de prouver que « ce fut uniquement la grandeur de la république qui fil le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires.» ~- 2 « L'humeur. » Le caractère.

LES EMPIRES ô\)l

de leur république, vous prenez soin d'observer un certain nombre d'événements principaux, qui, quoique arrivés en des temps assez éloignés *, ont une liaison manifeste. Les voici ramassés* ensemble pour une plus grande facilité.

Romulus, nourri dans la guerre, et réputé fils de Mars, bâtit Rome, qu'il peupla de gens ramassés, bergers, esclaves, voleurs, qui étoient venus chercher la franchise et l'impunité dans l'asile3 qu'il avoit ouvert à tous venants : il en vint aussi quelques-uns plus qualifiés et plus honnêtes *.

Il nourrit ce peuple farouche dans l'esprit de tout entreprendre par la force, et ils eurent 5 par ce ruoyen jusqu'aux femmes qu'ils épousèrent.

Peu à peu il établit l'ordre, il réprima les esprits par des lois très-saintes 6. Il commença par la religion, qu'il regarda comme le fondement des Etats 7. 11 la fit aussi sérieuse, aus?i grave, et aussi modeste que les ténèbres de l'idolâtrie le pouvoient permettre. Les religions étrangères et les sacrifices qui n'étoient pas établis par les coutumes romaines furent défendus. Dans la suite, on se dispensa de cette loi; mais c'étoit l'intention de Romulus qu'elle fût gardée, et on en retint toujours quelque chose.

Il choisit parmi tout le peupie ce qu'il y avoit de meilleui pour en former le conseil public, qu'il appela le Sénat. Il le composa de deux ou trois cents 8 sénateurs, dont le nombre fut encore après augmentes et de là sortirent les familles nobles qu'on appeloit patriciennes. Les autres s'appeloient les plébéiens, c'est-à-dire le commun peuple.

Le sénat devoit digérer9 et proposer toutes les affaires : il en régloit quelques-unes souverainement avec le roi; mais les plus générales10 étoient rapportées au peuple, qui en décidoit.

Romulus, dans une assemblée où il survint tout à coup un grand orage, fut mis en pièces par les sénateurs, qui Je trou-

1 «Assez éloignés.» Eloignés les uns des autres. — - « Ramassés. » La répétition de ce mot dans deux phrases si rapprochées est une négligence de style. — 3 « Asile. » Au sens propre asylum, écovXov , comme dans l'expression droit d'asile. Cet asile était situé dans un petit bois qui occupait le milieu du mont Capitolin, entre la Forteresse et le temple de Jupiter. îl existait encoie sous les derniers empereurs de Rome ; on le conservait comme un lieu sacré. — 4 « Plus qualifiés et plus honnêtes. » D'un rang et d'un caractère plus honorables. — s « Ils eurent. » Au sens fort de ce mot : Habuerunt ; ils obtinrent.— % «Très-saintes.» Imprimant un grand respect; au sens du latin sanctissimis legibus. — 7 Dionys. Halic, lib. il. c. xvi. B. — 8 VAR.wDe deux cents.» — 9 «Digérer.» Examinera fond une affaire.— 10 «Le* plus générales.» Celles dont l'objet était le plus général et le plus important,

soient trop impérieux; et l'esprit d'indépendance commença dès lors à paroître dans cet ordre.

Pour apaiser le peuple, qui aimoit son prince, et donner une grande idée du fondateur de la ville, les sénateurs publièrent que les dieux î'avoient enlevé au ciel, et lui firent dresser des autels.

Numa Pompilius, second roi, dans une longue et profonde paix acheva de former les mœurs, et de régler la religion sur les mêmes fondements que Romulus avoit posés.

Tullus Hostilius établit par de sévères règlements la discipline militaire, et les ordres de la guerre, que son successeur Ancus Martius accompagna de cérémonies sacrées, aiin de rendre la milice sainte et religieuse.

Après lui, Tarquin l'Ancien, pour se faire des créatures *, augmenta le nombre des sénateurs jusqu'au nombre 8 de trois cents, où ils demeurèrent fixés durant plusieurs siècles, et commença les grands ouvrages qui dévoient servir a la c modité publique 3.

Servius TuIIius projeta l'établissement d'une république sous le commandement de deux magistrats annuels qui seroient choisis par le peuple. '

i En haine de Tarquin le Superoe, la royauté fut abolie, ave, des exécrations horribles contre tous ceux qui entreprendroieni de la rétablir; et Brutus fit jurer au peuple qu'il se maintien- •uroit éternellement dans sa liberté.

Les mémoires * de Servius TuIIius furent suivis dans ce changement. Les consuls, élus par le peuple entre les patriciens, étoient égalés aux rois, à la réserve qu'ils étoient deux qui avoient entre eux un tour réglé pour commander, et qu'ils changeoient tous les ans.

Collatin, nommé consul avec Brutus comme ayant été avec lui l'auteur de la liberté, quoique mari de Lucrèce dont la mort avoit donné lieu au changement, et intéressé plus que tous les autres à la vengeance de l'outrage qu'elle avoit reçu devint suspect parce qu'il étoit de la famille royale, et fut chassé.

Valère, substitué à sa place, au retour d'une expédition où il

1 «Pour se faire des créatures.» Expression franche et familier.— ««Augmenta le nombre jusqu'au nombre, etc. «Phrase négligée et peu correcte

— «A la commodité publique.» A l'usage, à l'avantage du publie. Nous avons vu plusieurs foù commode pris en ce sens.- k « Les mémoires. » Les projets. ies notes. r * *

avoit délivré sa pairie des Yéientes et des Étrunens, fut soupçonné par le peuple d'affecter la tyrannie *, à cause d'une maison qu'il faisoit bâtir sur une éminence s. Non-seulement il cessa de bâtir, mais devenu tout populaire a aoique patricien, il établit la loi qui permet d'appeler au peuple, et lui attribue en certains cas le jugement en dernier ressort.

Par cette nouvelle loi la puissance consulaire fut aifoiblie dans son origne, et le peuple étendit ses droits.

A l'occasion des contraintes qui s'exécutoient pour dettes par les ricbes contre les pauvres, le peuple, soulevé contre la puissance des consuls et du sénat, fit cette retraite fameuse au mont Àventin.

Il ne se parloit que de liberté dans ces assemblées; et le peuple romain ne se crut pas libre s'il n'avoit des voies légitimes 3 pour résister au sénat *. On fut contraint de lui accorder des magistrats particuliers, appelés tribuns du peuple, qui pussent l'assembler et le secourir contre l'autorité des consuls, par opposition ou par appel.

Ces magistrats, pour s'autoriser 5, nourrissoient la division entre les deux ordres, et ne cessoient de flatter le peuple, en proposant que les terres des pays vaincus 6, ou ie prix qui proviendrait de leur vente, fût partagé entre les citoyens 7.

Le sénat s'opposoit toujours constamment 8 à ces lois ruineuses à l'Etat, et vouloit que le prix des terres fût adjugé au trésor public.

Le peuple se laissoit conduire à 2 ses magistrats séditieux, el conservoit néanmoins assez d'équité pour admirer la vertu des grands hommes qui lui résistoient.

* « Affecter la tyrannie. » Expression élégante empruntée du latin, pou; aspirer à. Voltaire a dit en parlant du cardinal Fleury :

• Et qui n'affecta rien que le pouvoir suprême. »

8 « D'une maison qu'il faisoit bâtir, etc. » La plupart des villes souveraines de l'antiquité étaient bâties autour d'un? émiaeoee, souvent dominée par une citadelle : ceux qui parvenaient â s'en emparer obtenaient de fait le pouvoir suprême : chez les peuples gouvernés par un roi, le palais était sur cette hauteur: toujours aussi il y avait un temple. 11 suffit de citer Iiion, la Cadmée, l'Àcropolis d'Athènes, le Capitolc de Rome, et la plupart des un peu importantes de l'Italie antique. — 3 « Des voies légitimes. » Au sens de légitimas, légal, déterminé par la loi. - * Dionys. Halic, lib. vi, c. vm et sqq. B. — s « p^r s'autoriser. » Pour se donner plus d'autorité. Aujourd'hui autoriser ne signifie plus donner l'autorité, mais donner une autorisation. — 6 « Les terres des pays vaincus, etc. » C'est ce qu'on nomme la loi agraire. —7 Entre les citoyens pauvres.— 8 «Constamment. » Avec fermeté.— ^ « Se laissoit conduire à. » Aujourd'hui la grammaire exigerait en ce cas conduire par.

Contre ces dissensions domestiques, le sénat ne trouvoit point de meilleur remède que de faire naître continuellement des occasions de guerres étrangères. Elles empêchoient les divisions d'être poussées à l'extrémité, et réunissoient les ordres dans la défense de la patrie.

Pendant que les guerres réussissent et que les conquêtes s'augmentent, les jalousies se réveillent.

Les deux partis, fatigués de tant de divisions qui menaçaient l'Etat de sa ruine, conviennent de faire des lois pour donner le repos aux uns et aux autres, et établir l'égalité qui doit être 1 dans une ville libre.

Chacun des ordres prétend que c'est à lui qu'appartient l'établissement de ces lois.

La jalousie, augmentée par ces prétentions, fait qu'on résout d'un commun accord une ambassade en Grèce pour y rechercher les institutions des villes de ce pays, et surtout les lois de Solon, qui étoient les plus populaires. Les lois des Douze-Tables sont établies , mais les décemvirs 2, qui les rédigèrent, furent privés du pouvoir dont ils abusoient.

Pendant que tout est tranquille3, et que des lois si équitables semblent établir pour jamais le repos public, les dissensions se réchauffent par les nouvelles prétentions du peuple, qui aspire aux honneurs et au consulat, réservé jusqu'alors au premier ordre.

La loi pour les y admettre est proposée. Plutôt que de rabaisser le consulat, les Pères consentent à la création de trois nouveaux magistrats, qui auroient * l'autorité des consuls sous le nom de tribuns militaires, et le peuple est admis à cet honneur 5.

Content d'établir son droit, il use modérément de sa victoire, et continue quelque temps à donner Je commandement aux seuls patriciens.

Après de longues disputes on revient au consulat, et peu à peu les honneurs deviennent communs entre les deux ordres, quoique les patriciens soient toujours plus considérés dans les élections.

1 «Qui doit être.» Être au sens propre et fort, haberi.— 2 Var. «Et les décemvirs, etc.»— 3 Var. «Pendant qu'on voit tout tranquille, etc.»— 4 «Consentent... qui auroient. » Incorrection. On pourrait dire : Magistrats revêtus, sous le nom de tribuns militaires, d'une autorité égale à celle des consuls.—5 «A cet honneur. » Au sens du latin honor, qui signifie charge, dignité, fonction, ou encore titre, distinction, mais non pas honneur au sens abstrait, dignitas.

Les guerres continuent, et les Romains soumettent, après cinq cents ans *, les Gaulois Cisalpins, leurs principaux ennemis, et toute Tltalie 2.

Là commencent les guerres puniques ; et les choses en viennent si avant, que chacun de ces deux peuples 3 jaloux croit ne pouvoir subsister que par la ruine de l'autre.

Rome '* prête à succomber se soutient principalement , durant ses malheurs, par la constance et par la sagesse du sénat.

A la fin la patience romaine l'emporte : Annibal est vaincu, et Carthage subjuguée par Scipion l'Africain.

Rome victorieuse s'étend prodigieusement, durant deux cents ans, par mer et par terre, et réduit tout l'univers sous sa puissance.

En ces temps, et depuis la ruine de Carthage, les charges, dont la dignité aussi bien que le profit s'augmentoit 3 avec l'empire, furent briguées avec fureur. Les prétendants ambitieux ne songèrent qu'à flatter le peuple ; et la concorde des ordres, entretenue 6 par l'occupation des guerres puniques, se troubla plus que jamais. Les Gracques mirent tout en confusion, et leurs séditieuses propositions furent le commencement de toutes les guerres civiles.

Alors on commença à porter des armes, et à agir par la force ouverte dans les assemblées du peuple romain, où chacun auparavant vouloit l'emporter par les seules voies légitimes, et avec la liberté des opinions 7.

La sage conduite du sénat et les grandes guerres survenues modérèrent les brouilleries.

Mariùs, plébéien, grand homme de guerre, avec son éloquence militaire et ses harangues séditieuses, où il ne cessoir d'attaquer l'orgueil de la noblesse, réveilla la jalousie du peuple, e-t s'éleva par Ge moyen aux plus grands honneurs.

Sylla, patricien, se mit à la tète du parti contraire; et devint l'objet de la jalousie de Marius.

Les brigues et la corruption peuvent tout dans Piome. L'amour de la patrie et le respect des lois s'y éteint.

1 « Après cinq eenls ans. » Sous-entendu, depuis la fondation de Rome.— sApp., Preef. op.B.— 3« Chacun de ces deux peuples.» Syllepse très-hardie : L'auteur, en disant guerres puniques, a pensé, guerres entre les Romains et les Carthaginois.— 4 «Rome prête à succomber.» Incorrection. Il faudrait près de— 5 «S'augmentoit.» Au temps de Bossuet ce verbe était réfléchi, aujourd'hui il est neutre : augmentait. — 6 « Entretenue. » Il y a ici un peu d'obscurité, entretenue Jusqu'alors. -~ ? Vell. Paterc, lit» . it, c. tu.

402 PARTIE 111. - CUAP. VII

Pour comble de malheurs, les guerres d'Asie apprennent ie uxe aux Piomains, et augmentent l'avarice*.

En ce temps, les généraux commencèrent à s'attacher * leurs soldats, qui ne regardoient en eux jusqu'alors que le caractère de l'autorité publique

Sylla, dans la guerre contre Mithridate, laissoit enrichir ses soldats pour les gagner.

Marius, de son côté, proposoit à ses partisans des partages d'argent et de terre.

Par ce moyen, maîtres de leurs troupes, l'un sous prétexte de soutenir le sénat, et l'autre sous le nom du peuple, ils se firent une guerre furieuse jusque dans l'enceinte de la ville.

Le parti de Marius et du peuple fut tout à fait abattu, et Sylla se rendit souverain sous le nom de dictateur.

Il fit des carnages effroyables, et traita durement le peuple, et par voie de fait et de paroles, jusque dans les assemblées légitimes3.

Plus puissant et mieux établi que jamais, il se réduisit de lui-même à la vie privée, mais après avoir fait voir que le peuple romain pouvoit souffrir un maître*.

Pompée, que Sylla avoit élevé, succéda à une grande partie de sa puissance. 11 flattoit tantôt le peuple et tantôt le sénat pour s'établir : mais son inclination et son intérêt l'attachèrent enfin au dernier parti.

Vainqueur des pirates, des Espagnes, et de tout l'Orient, il devient tout-puissant dans la république, et principalement dans le sénat.

César, qui veut du moins être son égal, se tourne du oôté du peuple, et imitant dans son consulat les tribuns les plus séditieux, il propose, avec des partages de terre, les lois les plus populaires qu'il put inventer5.

La conquête des Gaules porte au plus haut point la gloire et la puissance de César.

Pompée et lui s'unissent par intérêt, et puis se brouillent par jalousie. La guerre civile s'allume. Pompée croit que son

1 « L'avarice. » ÀtartHa, violent désir d'avoir, et non, comme chez nous, au sens ordinaire, soin excessif de conserver. — 2 « S'attacher. » Sous-entendu, personnellement. Celle pensée profonde mérite qu'on s'y arrête. — 8 m Légitimes.» Voy. ci-dessus, page 399, note 3. — * « Pouvoit souffrir un maître. » Pensée d'un sens étendu, renfermée en peu de mois. - 5 « Il propose... qu'il put inventer. » Incorrection. L^s deux verbes devraient être au même temps

seul nom soutiendra tout, et se néglige1. César, actif et prévoyant, remporte la victoire, et se rend le maître.

Il fait diverses tentatives pour voir si les Romains pourroient* s'accoutumer au nom de roi : elles ne servent qu'à le rendre odieux. Pour augmenter la haine publique, le sénat lui décerne des honneurs jusqu'alors inouïs dans Rome : de sorte qu'il est tué en plein sénat comme un tyran3.

Antoine, sa créature, qui se trouva consul au temps de sa mort, émut le peuple* contre ceux qui l'avoient tué, et tâcha de profiter des hrouilleries pour usurper l'autorité souveraine. Lépidus, qui avoit aussi un grand commandement sous César, tâcha de le maintenir. Enfin le jeune César, à l'âge de dix-neuf ans, entreprit de venger la mort de son père, et chercha l'occasion de succéder à sa puissance.

Il sut se servir, pour ses intérêts, des ennemis de sa maison, eî même de ses concurrents.

Les troupes de son père se donnèrent à lui, touchées du nom de César, et des largesses prodigieuses qu'il leur fit.

Le sénat ne peut plus rien : tout se fait par la force et par les soldats, qui se livrent à qui plus leur donne.

Dans cette funeste conjoncture, le triumvirat abattit tout ce que Rome nourrissoit de plus courageux et de plus opposé à la tyrannie. César et Antoine défirent Rrutus et Cassius : la liberté expira avec eux. Les vainqueurs, après s'être défaits du foihle Lépide, firent divers accords et divers partages, où César, comme plus habile, trouvant toujours le moyen d'avoir la meilleure part, mit Rome dans ses intérêts, et prit le dessus. Antoine entreprend en vain de se relever, et la bataille Actiaque soumet tout l'empire à la puissance d'Auguste César.

Rome, fatiguée et épuisée par tant de guerres civiles, pour avoir du repos, est contrainte de renoncer à la liberté 8.

La maison des Césars, s'attachant, sous le grand nom. d'empereur, le commandement des armées, exerce une puissance absolue.

Rome, sous les Césars, plus soigneuse de se conserver que de s'étendre, ne fait presque plus de conquêtes que pour éloigner les- Barbares qui vouloient entrer dans l'empire.

1 « Se néglige.» Expression forte dans sa simplicité ; néglige le soin de set affaires. — 2 « Il fait... pourroient. » Incorrection déjà notée plusieurs fois. Il faudrait : il fit. — s « Comme un tyran » Incorrection et équivoque. Il fallait comme tyran, comme aspirant à la tyrannie.— ■* « Emut le peuple. » Souleva le peuple. Movit. — 5 Voy Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, c. xn et xm

404 PARTIE III. - CHAi\ VII.

A la mort de Caligula, le sénat, sur le point de rétablir .a liberté et la puissance consulaire, en est empêcbé par les gens de guerre, qui veulent un clief perpétuel, et que leur chef soit le maître.

Dans les révoltes causées par les violences de Néron, chaque armée élit un empereur; et les gens de guerre connoissent qu'ils sont maîtres de donner l'empire.

Ils s'emportent l jusqu'à le vendre publiquement au plus offrant, et s'accoutument à secouer le joug. Avec l'obéissance, la discipline se perd. Les bons princes s'obstinent en vain à la conserver ; et leur zèle pour maintenir l'ancien ordre de la milice romaine ne sert qu'à les exposer à la fureur des soldats.

Dans les changements d'empereur, chaque armée entreprenant de faire le sien, il arrive des guerres civiles et des massacres effroyables.

Ainsi l'empire s'énerve par le relâchement de la discipline, el tout ensemble il s'épuise par tant de guerres intestines.

Au milieu de tant de désordres, la crainte et la majesté du nom romain diminuent. LesParthes souvent vaincu s deviennent redoutables du côté de l'Orient , sous l'ancien nom de Perses qu'ils reprennent. Des nations septentrionales, qui habitoient des terres froides et incultes, attirées par la beauté et par la richesse de celle de l'empire, en tentent rentrée de toutes parts.

Un seul homme ne suffit plus à soutenir le fardeau d'un empire si vaste et si fortement attaqué.

La prodigieuse multitude des guerres et l'humeur des sol- , qui vouloient voit à leur tête des empereurs et des césars, oblige à les multiplier.

L'empire même étant regardé comme un bien héréditaire, ,'mpereurs se multiplient naturellement par la multitude d îs enfants des princes.

Marc-Aurèle associe son frère à l'empire. Sévère fait se? s enfants empereurs. La nécessité des affaires oblige Dioclétien à partager l'Orient et l'Occident entre lui et Maximien : m d'eux surchargé se soulage en élisant deux césars.

Par cette multitude d'empereurs et de césars, l'Etat est accablé d'une dépense excessive, le corps de l'empire est désuni, et les guerres civiles se multiplient.

Constantin, fils de l'empereur Constantius Chlorus, partage

1 «Ils s'emportent.» Expression métaphorique: leur licence et leur audace vont jusqu'au point de.

l'empire comme un héritage entre ses enfants : lu postérité suit ees exemples, et on ne voit presque plus un seul empereur * .

La mollesse d'Honorius et celle de Valentinien III, empereur d'Occident, fait tout périr.

L'Italie et Rome même sont saccagées à diverses fois, et deviennent la proie des Barbares.

Tout FOccident est à l'abandon2. L'Afrique est occupée par les Vandales, l'Espagne par les Visigoths , la Gaule par les Francs, la Grande-Bretagne par ies Saxons, Rome et l'Italie même par les Hérules, et ensuite par les Ostrogoths. Les empereurs romains se renferment dans l'Orient» et abandonnent le reste, même Rome et l'Italie.

L'empire reprend quelque force sous Justinien, par la valeur de Bélisaire et de Narsès. Rome, souvent prise et reprise, demeure enfin aux empereurs. Les Sarrasins, devenus puissants par la division de leurs voisins et par la nonchalance des empereurs, leur enlèvent la plus grande partie de l'Orient, et les tourmentent tellement de ce côté-là, qu'ils ne songent plus à l'Italie. Les Lombards y occupent les plus belles et les plus riches provinces. Rome, réduite à l'extrémité par leurs entreprises continuelles, et demeurée sans défense du côté de ses empereurs, est contrainte de se jeter entre les bras des François. Pépin, roi de France, passe les monts et réduit les Lombards. Charlemagne, après en avoir éteint la domination, se fait couronner roi d'Italie, où sa seule modération conserve quelques petits restes aux successeurs des Césars ; et en l'an 800 de notre Seigneur, élu empereur par les Romains, il fonde le nouvel empire.

Il est maintenant 3 aisé de connoître les causes de l'élévation et de la chute de Rome.

Vous voyez que cet Etat fondé sur la guerre, et par là naturellement disposé à empiéter sur ses voisins, a mis tout l'univers sous le joug, pour avoir porté au plus haut point la politique et l'art militaire.

Vous voyez les causes des divisions de la république et finalement de sa chute, dans les jalousies de ses citoyens, et dans

1 «On ne voit presque plus un seul empereur.» Tour concis, mais équivoque, pour : on ne voit presque plus, à partir de cette époque, l'empire gouverné par un seul homme. — 2 « A l'abandon. » Gallicisme familier et énergique.— • V,\r. ail vous est maintenant, etc.»

/amour de la liberté poussé jusqu'à un excès et une délicatesse1 insupportables.

Vous n'ayez plus de peine à distinguer tous les temps de Rome*, soit que vous vouliez la considérer en elle-même, soit que vous la regardiez par rapport aux autres peuples ; et vous voyez les changements qui dévoient suivre la disposition des affaires en chaque temps.

En elle-même, vous la voyez au commencement dans un état monarchique établi selon ses lois primitives, ensuite dans sa liberté, et enfin soumise encore une fois au gouvernement monarchique, mais par force et par violence.

Il est aisé 3 de concevoir de quelle sorte s'est formé l'état populaire, ensuite des4 commencements qu'il avoit dès les temps de la royauté ; et vous ne voyez pas dans une moindre évidence comment dans la liberté s'établissoient peu à peu les fondements de la nouvelle monarchie.

Car, de même que vous avez vu le projet de république dressé dans la monarchie par Servius Tullius, qui donna comme un premier goût de la liberté au peuple romain, vous avez aussi observé que la tyrannie de Sylla, quoique passagère, quoique courte, a fait voir que Rome, malgré sa fierté, étoit autant capable de porter le joug que les peuples qu'elle tenoit asservis.

Pour connoître ce qu'a opéré successivement cette jalousie furieuse entre les ordres, vous n'avez qu'à distinguer les deux temps que je vous ai expressément marqués : l'un, où le peuple étoit retenu dans certaines bornes par les périls qui l'environnoient de tous côtés; et l'autre, où n'ayant plus rien à craindre au dehors, il s'est abandonné sans réserve à sa passion.

Le caractère essentiel de chacun de ces deux temps, est que dans l'un l'amour de la patrie et des lois retenoit les esprits, et que dans l'autre tout se decidoit par l'intérêt et par la force.

De là s'ensuivoit encore que, dans le premier de ces deux temps, les hommes de commandement, qui aspiroient aux honneurs par les moyens légitimes, tenoient les soldats en bride et attachés à la république; au lieu que dans l'autre temps, où la violence emportoit tout, ils ne songeoient qu'à les ménager,

1 « Une délicatesse. » Une susceptibilité.— 8 « Les temps de Rome. » Lee époques, avec leurs caractères et leurs mœurs. Tempora se prend souvent en ce sens : « tempora eivilia sunt status et conversioncs civitatum.» Ernesti, Index latin. Cicemn.— 3 TA*. «11 vous est maintenant, etc.»'-* « Ensuite des » Par suite des. Ensuite n'est plus usité en ce sens.

pour les faire entrer dans leurs desseins malgré l'autorité du sénat.

Par ce dernier état la guerre étoit1 nécessairement dans Ptome, et par le génie de la guerre le commandement venoit naturellement entre les mains d'un seul chef: mais parce que8 dans la guerre, où les lois ne peuvent plus rien, la seule force décide, il falloit que le plus fort demeurât le maître; par conséquent, 511e l'empire retournât en la puissance d'un seul.

Et les choses s'y disposoient tellement par elles-mêmes, que Polybe, qui a vécu dans le temps le plus florissant de la république, a prévu, par la seule disposition des affaires, que l'Etat de Rome, à la longue, reviendroit à la monarchie 3.

La raison de ce changement est que la division entre les ordres4 n'a pu cesser parmi les Romains que par l'autorité d'un maître absolu, et que d'ailleurs la liberté étoit trop aimée pour être abandonnée volontairement. Il falloit donc peu à peu l'affoiblir par des prétextes spécieux, et faire par ce moyen qu'elle pût être ruinée par la force ouverte.

La tromperie, selon Aristote3, devoit commencer en flattant le peuple, et devoit naturellement être suivie de la violence.

Mais de là on devoit tomber dans un autre inconvénient par la puissance des gens de guerre, mal inévitable à cet Etat.

En effet, cette monarchie que formèrent les Césars s'étant érigée par les armes, il falloit qu'elle fût toute militaire; et c'est pourquoi elle s'établit sous le nom d'empereur, titre propre et naturel du commandement des armées.

Par là vous avez pu voir que, comme la république avoit son foible inévitable, c'est-à-dire la jalousie entre le peuple et le sénat, la monarchie des Césars avoit aussi le sien; et ce foible étoit la licence des soldats qui les avoient faits.

Car il n'étoit pas possible que les gens de guerre, qui avoient changé le gouvernement et établi les empereurs, fussent longtemps sans s'apercevoir que c'étoient eux en effet qui disposoient de l'empire.

Vous pouvez maintenant ajouter aux temps que vous venez d'observer, ceux qui vous marquent l'état et le changement de la milice; celui où elle est soumise et attachée au sénat et au peuple romain ; celui où elle s'attache à ses généraux ; celui où

1 « La guerre étoit » Éclatait, exsistebat : le verbe être a ici son sens fort et originaire.— 2 Va*. « La guerre étoit nécessaire dans Rome; et parce que. etc.»— ' Polyb., lib. vi, c. 1, et sqq. XLiet sqq. B. — 4 « La division euue .es ordres. » Division, discorde. — 3 Polit., lib. v, c. iv. H.

.108 PARTIE III - CHAP. Vil.

elle les élève à la puissance absolue sous le tilre militaire d'empereurs; celui où, maîtresse en quelque façon de ses propres empereurs qu'elle créoit, elle les fait et les défait à sa fantaisie. De là le relâchement; de là les séditions et les guerres que vous avez vues ; de là enfin la ruine de la milice avec celle de l'empire.

Tels sont les temps remarquables qui nous marquent les changements de l'Etat de Rome considérée en elle-même. Ceux qui nous la font connoître par rapport aux autres peuples ne sont pas moins aisés à discerner.

Il y a le temps où elle combat contre ses égaux , et où elle est en péril1. Il dure un peu plus de cinq cents ans, et finit à la ruine des Gaulois en Italie, et de l'empire des Carthaginois.

Celui où elle combat, toujours plus forte et sans péril, quelque grandes que soient les guerres qu'elle entreprenne. Il dure deux cents ans, et va jusqu'à l'établissement de l'empire des Césars.

Celui où elle conserve son empire et sa majesté. Il dure quatre cents ans, et finit au règne de Théodose le Grand.

Celui enfin où son empire, entamé de toutes parts, tombe peu à peu. Cet Etat, qui dure aussi quatre cents ans, commence aux enfants de Théodose, et se termine enfin à Charlemagne.

Je n'ignore pas, Monseigneur, qu'on pourroit ajouter aux causes de la ruine de Piome beaucoup d'incidents particuliers. Les rigueurs des créanciers sur leurs débiteurs ont excité de grandes et de fréquentes révoltes. La prodigieuse quantité de gladiateurs et d'esclaves, dont Rome et l'Italie étoient surchargées, ont causé d'effroyables violences et même des guerres sanglantes. Rome, épuisée par tant de guerres civiles et étrangères, se fit tant de nouveaux citoyens, ou par brigue ou par raison, qu'à peine pouvoit-elle se reconnoître elle-même parmi tant d'étrangers qu'elle avoit naturalisés. Le sénat se remplissoit de Barbares : le sang romain se mùloit : l'amour de la patrie, par lequel Rome s'étoit élevée au-dessus de tous les peuples du monde, n'étoit pas naturel à ces citoyens venus de dehors; et les autres se gâtoient parle mélange. Les partiales2 se multiplioient avec cette prodigieuse multiplicité de citoyens nouveaux; et les esprits turbulents y trouvoientde nouveaux moyens de brouiller et d'entreprendre.

1 « En péril. » En aanger permanent. — 2 a Partialités. «Factions, \>arlis ; partialité ne se prend plus q 'au sens abstrait, disposition à favoriser tel (hi M.

Cependant le nombre des pauvres s'augmentoit sans fin par ie luxe, par les débauches et par la fainéantise qui s'introdui- 50 i t . Ceux qui se voyoient ruinés n'avoient de ressource que dans les séditions, et, en tout cas, se soucioient peu que tout périt après eux. On sait que1 c'est ce qui fit la conjuration de Catilina. Les grands ambitieux2, et les misérables qui n'ont rien à perdre, aiment toujours le changement. Ces deux genres de citoyens prévaloient dans Rome ; et l'état mitoyen 3, qui seul tient tout en balance dans les Etats populaires, étant le plus foible, il falloit que la république tombât.

On peut joindre encore à ceci l'humeur et le génie particulier de ceux qui ont causé les grands mouvements, je veux dire des Gracques, de Marius, de Sylla, de Pompée, de Jules César, d'Antoine et d'Auguste. J'en ai marqué quelque chose; mais je me suis attaché principalement à vous découvrir les causes universelles et la vraie racine du mal, c'est-à-dire cette jalousie entre les deux ordres, dont il vous étoit important de conférer toutes les suites4.

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