CHAPITRE XXVI
Diverses formes de l'idolâtrie ; les sens, l'intérêt, l'ignorance, un faux respect de l'antiquité, la politique, la philosophie el les hérésies viennent à son secours; l'Église triomphe de tout.
[Sommairb. L'absurdité même de l'idolâtrie fait comprendre l'attacnement qu'y iraient les peuples; en effet cette religion supposait une grande corruption de la nature. Diverses raisons expliquent d'ailleurs cet attachement. — L'idolâtrie flattait les sens et les passions, que la religion chrétienne révolte par sa sévérité et sa spiritualité. Exemple de Félix : elle avait en sa faveur l'intérêt privé. — Exemple des u
/ Cor , i, 26, û7, 28, 29. B. — * « Peu de nobles.» Les grands, nobifa — 3 On ne dit plus prévaloir à, mais prévaloir sur. — * Cette conclusion arrête l'esprit sur une pensée profonde, la similitude entre la parole de lu création, «t la parole de la rédemption, l'Évangile.
mers éphésiens. — L'intérêt des prêtres. — Les décrets du sénat repoussaient les religions étrangères. — Ici l'auteur fait une digression : la religion chré-tienne est-elle contraire à la sûreté des gouvernements? Non; elle prêche l'obéissance, même aux gouvernements non chrétiens. Conduite des Chrétiens sous les empereurs. — Mais le paganisme était uni à la politique romaine, et les Chrétiens regardés comme ennemis de l'Etat — Diverses calomnies contre eux. — Efforts de l'idolâtrie, pour se dissimuler et se transformer. — Respect de l'antiquité. — Pvéponse de l'auteur à cette objection, par l'antiquité de la vraie religion, et la nouveauté relative de l'erreur.— Autre défense du polythéisme. Admettre toutes les religions: les Païens ont ainsi honoré Jésus-Christ, et l'ont rangé au nombre des dieux. — Comment les Romains ont-ils pu honorer le Christ, condamné par leurs magistrats? — Réponse, éloge de Jésus-Christ par les Païens, par Porphyre même. — Ses miracles avoués par les Juifs et par les Païens. — Autre refuge du polythéisme. La religion païenne expliquée par les philosophes platoniciens (néo-platoniciens, alexandrins). Bossuet réfute ce système : les néo-platoniciens éloignaient trop de l'homme la nature de Dieu, qui nous devenait comme étranger et inaccessible : la religion nous donne une idée plus juste de Dieu et de la nature humaine. Ils allaient jusqu'à réprouver .outculte extérieur, expliquant à la fin les sacrifices comme des satisfactions offertes les esprits impurs qu'il fallait apaiser. Malgré les subtilités des philosophes, et nafgré la sévérité de ses préceptes, l'Eglise croissait de jour en jour. — Naissance des hérésies. — Tous les dogmes de lafoi sont successivementattaqués. L'Eglise ca tiiolique se fait reconnaître par son universalité, par la succession légitime de ses pasteurs : les Païens la distinguaient comme la grande Église. Citation deCelse.— Trait d'histoire relatif à l'empereur Aurélien et à l'empereur Constance. — Les hérésies prennent le nom de leurs auteurs, l'Eglise conserve le sien : elle seule était, sauf pev d'exceptions, attaquée par les persécuteurs du christianisme.]
L'idolâtrie nous paroîtla foiblessemême, et nous avons peine à comprendre qu'il ait fallu tant de force pour la détruire. Mais au contraire, son extravagance fait voir la difficulté qu'il y avoit à la vaincre; et un si grand renversement du bon sens montre assez combien le principe étoit gâté1. Le monde avoit vieilli dans l'idolâtrie, et, enchanté par ses idoles, il étoit devenu sourd à la voix de la nature qui crioit contre elles. Quelle puissance falloit-il pour rappeler dans la mémoire des hommes le vrai Dieu si profondément oublié, et retirer le genre humain d'un si prodigieux assoupissement !
Tous les sens, toutes les passions, tous les intérêts combattoient pour l'idolâtrie. Elle étoit faite pour le plaisir : les divertissements, les spectacles, et enfin la licence même, y faisoient une partie du culte divin. Les fêtes n'étoient que des jeux; et il n'y avoit nul endroit de la vie humaine d'où la pudeur fût bannie avec plus de soin qu'eîie l'étoit des mystères de la religion. Comment accoutumer des esprits si corrompus à la régularité de la religion véritable, chaste, sévère, ennemie des sens, et uniquement attachée aux biens invisibles? Saint Paul parloit à Félix, gouverneur de Judée, « de la justice, de
1 Le principe dont il s'agit est l'entendement uni à la volonté, qui dirige les hommes dans le choix d'une doctrine et d'un genre de vie.
274 PARTIE II. — CHAP. XXVî.
« la chasteté, et du jugement à venir. Cet homme effrayé lui « dit : Pietirez-vous quant à présent ; je vous manderai quand « il faudra1. » Ces discours étoient incommodes * pour un homme qui vouloit jouir sans scrupule, et à quelque prix que ce fût, des hiens de la terre.
Voulez-vous voir remuer3 l'intérêt, ce puissant ressort qui donne le mouvement aux choses humaines? Dans ce grand décri de l'idolâtrie que commençoient à causer dans toute l'Asie les prédications de saint Paul, les ouvriers qui gagnoient leur vie en faisant de petits temples d'argent de la Diane d'Ephèse s'assemblèrent, et le plus accrédité d'entre eux leur représenta que leur gain alloit cesser; « et non-seulement, dit-il*, nous couce rons fortune de tout perdre ; mais le temple de la grande Diane ce va tomber dans le mépris ; et la majesté de celle qui est ce adorée dans toute l'Asie, et même dans tout l'univers, s'a- « néantira peu à peu. »
Que l'intérêt est puissant, et qu'il est hardi quand il peut se couvrir du prétexte de la religion ! Il n'en fallut pas davantage pour émouvoir5 ces ouvriers. Ils sortirent tous ensemble criant comme des furieux : La grande Diane des Ephésiens! et traînant les compagnons de saint Paul au théâtre, où toute la ville s'étoit assemblée. Alors les cris redoublèrent, et durant deux heures la place publique retentissoit de ces mots : La grande Diane des Ephésiens! Saint Paul et ses compagnons furent à peine6 arrachés des mains du peuple par les magistrats, qui craignirent qu'il n'arrivât de plus grands désordres dans ce tumulte. Joignez à l'intérêt des particuliers l'intérêt des prêtres qui alloient tomber avec leurs dieux; joignez à tout cela l'intérêt des villes que la fausse religion rendoit illustres, comme la ville d'Ephèse qui devoit à son temple ses privilèges, et l'abord7 des étrangers dont elle étoit enrichie : quelle tempête devoit s'élever contre l'Eglise naissante ! et faut-il s'étonner de voir les apôtres si souvent battus, lapidés, et laissés pour morts au milieu de la populace? Mais un plus grand intérêt va remuer une plus grande machine; l'intérêt de l'Etat va faire agir le sénat, le peuple romain, et les empereurs.
Il y avoit déjà longtemps que les ordonnances du sénat dé-
4 ne'., xr.iv, 25. B. — 2 VàR. «C'ctoit un discours à remettre au loin. » — 3 C'est-à-dire agir.— * Act., xix, 24 et sqq. B.— 5 Émouvoir, au sens propre et fort, melireen rumeur, en mouvement.— e « A peine.» Avec peine; œgrè difficile, et non pas ti>. — ? « L'abord. » L'afllueucc.
fendoient les religions étrangères1. Les empereurs étoient entrés dans la même politique; et dans cette belle délibération où il s'agissoit de réformer les abus du gouvernement , un des principaux règlements que Mécénas proposa à Auguste fut d'empêcher les nouveautés dans la religion, qui ne manquoient pas de causer de dangereux mouvements dans les Etals. La maxime étoit véritable : car qu'y a-t-il qui émeuve plus violemment les esprits, et les porte à des excès plus étranges ? Mais Dieu vouloit faire voir que l'établissement de la religion véritable n'excitoit pas de tels troubles ; et c'est une des merveilles qui montre qu'il agissoit dans cet ouvrage. Car qui ne s'étonneroit de voir que durant trois cents ans entiers que l'Eglise a eu à souffrir tout ce que la rage des persécuteurs pouvoit inventer de plus cruel, parmi tant de séditions et tant de guerres civiles, parmi tant de conjurations contre la personne des empereurs, il ne se soit jamais trouvé un seul chrétien ni bon ni mauvais? Les chrétiens défient leurs plus grands ennemis d'en nommer un seul ; il n'y en eut jamais aucun2 : tant la doctrine chrétienne inspirait de vénération pour la puissance publique, et tant fut profonde l'impression que fit dans tous les esprits cette parole du Fils de Dieu3 : « Rendez à César ce qui est à « César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Cette belle distinction porta dans les esprits une lumière si claire, que jamais les chrétiens ne cessèrent de respecter l'image de Dieu dans les princes persécuteurs de la vérité. Ce caractère de soumission reluit tellement dans toutes leurs apologies, qu'elles inspirent encore aujourd'hui, à ceux qui les lisent, l'amour de l'ordre public, et fait voir qu'ils n'attendoient que de Dieu l'établissement du christianisme. Des hommes si déterminés à la mort, qui remplissoient tout l'empire et toutes les armées 4, ne se sont pas échappés 5 une seule fois durant tant de siècles de souffrance; ils se défendoient à eux-mêmes non-seulement les actions séditieuses, mais encore les murmures. Le doigt de Dieu étoit dans cette œuvre, et nulle autre main que la sienne n'eût pu retenir des esprits poussés à bout par tant d'injustices.
A la vérité, il leur étoit dur d'être traités d'ennemis publics et d'ennemis des empereurs, eux qui ne respiroient que l'obéis-
1 Tit. Liv., lib. xxxix, c. xvm, etc. ; Orat. Mœcen. apud Dion. Cass., lib. Lit; Tertul., Apclog., c. v; Euseb., Hist. eccl. lib. n, c. il. P.. — 2 Tertul., Âpolog., c. xxxv, xxxvi, etc. B. — 3 Matth., xx:r, 21. B.— * Tertul., Apolcg., c. sxxYii. B. — 5 « Echappés. » N'ont témoigné aucune irritation,
sance, et dont les vœux les plus ardents avoient pour objet le salut des princes et le bonheur de l'Etat. Mais la politique romaine se croyoit attaquée dans ses fondements, quand on méprisoit ses dieux. Rome se vantoit d'être une ville sainte par sa fondation, consacrée dès son origine par des auspices divins, et dédiée par son auteur au dieu de la guerre. Peu s'en faut qu'elle ne crût Jupiter plus présent dans le Capitole que dans le ciel. Elle croyoit devoir ses victoires à sa religion. C'est par là qu'elle avoit dompté et les nations et leurs dieux ; car on raisonnoit ainsi en ce temps : de sorte que les dieux romains dévoient être les maîtres des autres dieux, comme les Romains étoicnt les maîtres des autres hommes. Piome, en subjuguant la Judée, avoit compté le Dieu des Juifs parmi les dieux qu'elle avoit vaincus : le vouloir faire régner, c'étoit renverser les fondements de l'Empire; c'étoit haïr les victoires et la puissance du peuple romain1. Ainsi les chrétiens, ennemis des dieux, étoient regardés en même temps comme ennemis de la république. Les empereurs prenoient plus de soin de les exterminer que d'exterminer les Parthes, les Marcomans et les Daces : le christianisme abattu paroissoit dans leurs inscriptions avec autant de pompe que les Sarmates défaits. Mais ils se vantoient à tort d'avoir détruit une religion qui s'accroissoit sous le fer et dans le feu. Les calomnies se joignent en vain à la cruauté. Des hommes qui pratiquoient des vertus au-dessus de l'homme étoient accusés de vices qui font horreur à la nature. On accusoit d'inceste ceux dont la chasteté faisoit les délices. On accusoit de manger leurs propres enfants ceux qui étoient bienfaisants envers leurs persécuteurs. Mais, malgré la haine publique, la force de la vérité tiroit de la bouche de leurs ennemis des témoignages favorables. Chacun sait ce qu'écrivit Pline le Jeune2 à Trajan sur les bonnes mœurs des chrétiens. Ils furent justifiés, mais ils ne furent pas exemptés du dernier supplice; car il leur falloit encore ce dernier trait pour achever en eux l'image de Jésus-Christ crucifié, et ils dévoient comme lui aller à la croix avec une déclaration publique de leur innocence.
L'idolâtrie ne mettoit pas toute sa force dans la violence. Encore que son fond fût3 une ignorance brutale et une entière dépravation du sens humain, elle vouloit se parer de quelques
1 Cic, Oral, pro T/acco, n. 28; Oral. Symm. ad imp. Val. Theod. et Arc. apnd Ambr., t. v, lib. v, cp. xxx, nunc xvn, t. n, col. 828 et wjq. ; Zozim., Ilist., lib. n, 4, clc. B. — 2 I'iin., lib. x, cp. xcvn. B. — 3 Locutiou dure et incorrecte. Il fclîait, encore qxie le fond de ce culte fût, etc.
raisons. Combien do fois a-t-elîo tâché de se déguiser1, et en combien de manières s'est-elle transformée pour couvrir sa honte! Elle faisoit quelquefois la respectueuse envers la Divinité. Tout ce qui est divin, disoit-elle, est inconnu ; il n'y a que la Divinité qui se connoisse elle-même : ce n'est pas à nous à discourir de choses si hautes : c'est pourquoi il en faut croire les anciens, et chacun doit suivre la religion qu'il trouve établie dans son pays. Par ces maximes, les erreurs grossières autant qu'impies, qui remplissoient toute la terre, étoient sans remède, et la voix de la nature qui annonçoit le vrai Dieu étoit étouffée.
On avoit sujet de penser que lafoiblesse de notre raison égarée a besoin d'une autorité qui la ramène au principe, et que c'est de l'antiquité qu'il faut apprendre la religion véritable. Aussi en avez-vous vu la suite immuable2 dès l'origine du monde. Mais de quelle antiquité se pouvoit vanter le paganisme, qui ne pouvoit lire ses propres histoires sans y trouver l'origine non-seulement de sa religion, mais encore de ses dieux? Vairon et Cicéron3, sans compter les autres auteurs, Tout bien fait voir. Ou bien aurions-nous recours à ces milliers infinis d'années que les Egyptiens remplissoient de fables confuses et impertinentes, pour établir l'antiquité dont ils se vantoierit? Mais toujours y voyoit-on4 naître et mourir les divinités de l'Egypte ; et ce peuple ne pouvoit se faire ancien, sans marquer le commencement de ses dieux.
Voici une autre forme de l'idolâtrie. Elle vouloit qu'on servît5 tout ce qui passoit pour divin. La politique romaine, qui défendoit si sévèrement les religions étrangères, permettoit qu'on . adorât les dieux des barbares, pourvu qu'elle les eut adoptés. Ainsi elle vouloit paroitre équitable envers tous les dieux, aussi bien qu'envers tous les hommes. Elle encensoit quelquefois le Dieu des Juifs avec tous les autres. Nous trouvons une lettre de Julien l'Apostat6, par laquelle il promet aux Juifs de rétablir la sainte Cité, et de sacrifier avec eux au Dieu créateur de l'univers7. Nous avons vu que les païens vouloient bien adorer
1 La pensée étant affirmative, il serait plus correct de dire, n'a-l-elle pas tâché? ne s'est-elle pas transformée? — 2 Immuable est ici, non pas simple adjectif, mais attribut. Il y a une légère obscurité ; le sens est, aussi avez-vous vu que la suiteen est immuable, etc.—3 De Xat. deor., lib. i et m. B.— * Ellipse un peu incorrecte. Toujours est-il que l'on y voyait. Quanquàm adhuc in his... videbantur. — 5 Qu'on adorât.—6 JuL, Ep. ad comm. Judœor., xxv. B. — 7 Var. « C'était une erreur commune. » C'est-ààire, communément répandue et admise.
le vrai Dieu, mais non pas le vrai Dieu tout seul; et il ne tint pas aux empereurs que Jésus-Christ môme, dont ils persécutaient les disciples, n'eût des autels parmi les Romains.
Quoi donc, les Romains1 ont-ils pu penser à honorer comme Dieu celui que leurs magistrats avoient condamné au dernier supplice, et que plusieurs de leurs auteurs ont chargé d'opprobres? Il ne faut pas s'en étonner, et la chose est incontestable.
Distinguons premièrement ce que fait dire en général une haine aveugle, d'avec les faits positifs dont on croit avoir la preuve2. Il est certain que les Romains, quoiqu'ils aient condamné Jésus-Christ, ne lui ont jamais reproché aucun crime particulier. Aussi Piïate le condamna-t-il avec répugnance, violenté par les cris et par les menaces des Juifs. Mais ce qui est bien plus merveilleux, les Juifs eux-mêmes, à la poursuite desquels il a été crucifié, n'ont conservé dans leurs anciens livres la mémoire d'aucune action qui notât sa vie3, loin d'en avoir remarqué aucune qui lui ait fait mériter le dernier supplice : par où se confirme manifestement ce que nous lisons dans l'Evangile, que tout le crime de notre Seigneur a été de s'être dit le Christ fils de Dieu.
En effet, Tacite nous rapporte bien le supplice de Jésus-Cbrist sous Ponce-Pilate et durant l'empire de Tibère*; mais il ne rapporte aucun crime qui lui ait fait mériter la mort, que celui d'être l'auteur d'une secte convaincue de haïr le genre humain, ou de lui être odieuse5. Tel est le crime de Jésus-Christ et des chrétiens; et leurs plus grands ennemis n'ont jamais pu les accuser qu'en termes vagues, sans jamais alléguer un fait positif qu'on leur ait pu imputer.
Il est vrai que dans la dernière persécution, et trois cents ans après Jésus-Christ, les païens, qui ne savoient plus que reprocher ni à lui ni à ses disciples, publièrent de faux actes de Piïate, où ils prétendoient qu'on verroit ics crimes pour lesquels il avoit été crucifié. Mais comme on n'entend point parler de ces actes dans tous les siècles précédents, et que, ni sous Néron, ni sous Domitien, qui régncient dans l'origine du christianisme, quelque ennemis qu'ils en fussent, on n'en trouve rien du tout,
1 Cette objection forme une transition aussi vive que naturelle. — 2 Var. « Dont on allègue la preuve. »— 3 «Qui nolût. »Qui fût une note infamante, une tache. Ce mot niter est technique, il vient d'un usage des censeurs romains qui notaient tel du tel, de blême, d'infamie. — *Tacit., Annal, lib. xv, c. xliv. b\ — 5 Voici le texte : « Haud perinde in crimine incendii, quam odio humani generis convicti sunt. » Odio se prête au double sens actif ou passif, comme l'indique Boi
il paroît qu'ils ont été faits, à plaisir; et il y a parmi les Romains si peu de preuves constantes contre Jésus-Christ, que ses ennemis ont été réduits à en inventer.
Voilà donc un premier fait, l'innocence de Jésus-Christ sans reproche. Ajoutons-en un second, la sainteté de sa vie et de sa doctrine reconnue. Un des plus grands empereurs romains, c'est Alexandre Sévère, admiroit notre Seigneur, et faisoit écrire dans les ouvrages publics1, aussi bien que dans son palais9, quelques sentences de son Evangile. Le même empereur louoit et proposoit pour exemple les saintes précautions avec lesquelles les chrétiens ordonnoient les ministres des chosesacrées. Ce n'est pas tout: on voyoit dans son palais une espèce de chapelle, où il sacrifioit dès le matin. Il y avoit consacré les images des âmes saintes, parmi lesquelles il rangeoit, avec Orphée, Jésus-Christ et Abraham. Il avoit une autre chapelle, ou comme on voudra traduire le mot latin îararium, de moindre dignité que la première, où l'on voyoit l'image d'Achille et de quelques autres grands hommes; mais Jésus-Christ étoit placé dans le premier rang. C'est un païen qui l'écrit, et il cite pour témoin un auteur du temps d'Alexandre3. Voilà donc deux témoins de ce même fait ; et voici un autre fait qui n'est pas moins surprenant.
Quoique Porphyre, en abjurant le christianisme, s'en fût déclaré l'ennemi, il ne laisse pas, dans le livre intitulé la Philosophie par les oracles*, d'avouer qu'il y en a eu de très-favorables à la sainteté de Jésus-Christ.
A Dieu ne plaise que nous apprenions par les oracles trompeurs la gloire du fils de Dieu, qui les a fait taire en naissant ! Ces oracles cités par Porphyre sont de pures inventions : mais •1 est bon de savoir ce que les païens faisoient dire à leurs dieux sur notre Seigneur. Porphyre donc nous assure qu'il y a eu des oracles, « où Jésus-Christ est appelé un homme pieux « et digne de l'immortalité, et les chrétiens, au contraire, des (( hommes impurs et séduits. » Il récite ensuite l'oracle de la déesse Hécate, où elle parle de Jésus-Christ comme ce d'un « homme illustre par sa piété, dont le corps a cédé aux tource ments, mais dont Pâme est dans le ciel avec les âmes bience heureuses. Cette âme, disoit la déesse de Porphyre, par une
1 C'est-à-dire les temples, les basiliques, etc.— 2 Lamprid. in Alex. Sev. c. xlv, li. — 87i*d., c. xxix, xxxi. B.— 4 Porph., lib. de Philos, per orac. ; Euseb.,Dem. Eu., lib. m,c. vi, p. loi; Au?., de civil. Dci, lib. xix, c. XX'JI, t. vu, col. 566, 567. B.
(( espèce de fatalité, a inspiré Terreur aux âmes à qui Je destin « n'a pas assuré les dons des dieux et la connoissance du grand ce Jupiter ; c'est pourquoi ils sont ennemis des dieux. Mais « çardez-vous bien de le blâmer, poursuit-elle en parlant de « Jésus-Christ, et piaignez seulement Terreur de ceux dont je « vous ai raconté la malheureuse destinée. » Paroles pompeuses et entièrement vides de sens, mais qui montrent que la gloire de notre Seigneur a forcé ses ennemis à lui donner des louanges.
Outre l'innocence et la sainteté de Jésus-Christ, il y a encore un troisième point qui n'est pas moins important, c'est ses miracles. Il est certain que les Juifs ne les ont jamais niés; et nous trouvons dans leur Talmud * quelques-uns de ceux que ses disciples ont faits en son nom. Seulement, pour les obscurcir, ils ont dit qu'il les avoit faits par les enchantements qu'il avoit appris en Egypte; ou même par le nom de Dieu, ce nom inconnu et ineffable, dont la vertu peut tout, selon les Juifs, et que Jésus-Christ avoit découvert, on ne sait comment dans le sanctuaire 2 ; ou enfin, parce qu'il étoit un de ces prophètes marqués par Moïse3, dont les miracles trompeurs dévoient porter le peuple à l'idolâtrie. Jésus-Christ vainqueur des idoles, dont l'Evangile a fait reconnoître un seul Dieu par toute la terre, n'a pas besoin d'être justifié de ce reproche : les vrais prophètes n'ont pas moins prêché sa divinité qu'il Ta fait lui-même, et ce qui doit résulter du témoignage des Juifs, c'est que Jésus-Christ a fait des miracles pour justifier sa mission.
Au reste, quand ils lui reprochent qu'il les a faits par magie, ils devroient songer que Moïse a été accusé du même crime. C'étoit l'ancienne opinion des Egyptiens, qui, étonnés des merveilles que Dieu avoit opérées en leur pays par ce grand homme, Tavoient mis au nombre des principaux magiciens. On peut voir encore cette opinion dan* Pline et dans Apulée \ où Moïse se trouve nommé avec Jannès et Mambré, ces célèbres enchanteurs d'Egypte dont parle saint Paul 5, et que Moïse avoit confondus par ses miracles. Mais la réponse des Juifs étoit aisée. Les illusions des magiciens n'ont jamais eu un effet durable, ni ne tendent à établir, comme a fait Moïse, le culte du Dieu véritable et la sainteté de vie : joint que Dieu sait bien se
» Tr. de Uololat. et Comm. in Ecci. B. — 2 Tr. de Sabb., c. xu; lib. Général. Jesu, seu Hist. Jesu. 15. — 3 Doit., xm, 1, 2. B. — 4 I'lin., Hist. nat. lib. xxx, c. i; Apul., Apolog.t seu de Magia. B.— 5 // Fil»., III, 8. B
rendre le maître, et faire des œuvres que la puissance ennemie ne puisse imiter. Les mêmes raisons mettent Jésus-Christ audessus d'une si vaine accusation, qui dès-là, comme nous l'avons remarqué, ne sert plus qu'à justifier que ses miracles sont incontestables.
Ils le sont en effet si fort, que les Gentils n'ont pu en disconvenir non plus que les Juifs. Celse, le grand ennemi des chrétiens, et qui les attaque dès les premiers temps avec toute l'habileté imaginable, recherchant avec un soin infini tout ce qui pouvoit leur nuire, n'a pas nié tous les miracles de notre Seigneur : il s'en défend, en disant avec les Juifs que Jésus- Christ avoit appris les secrets des Egyptiens, c'est-à-dire la magie, et qu'il voulut s'attribuer la divinité par les merveilles qu'il lit en vertu de cet art damnable1. C'est pour la même raison que les chrétiens passoient pour magiciens * ; et nous avons un passage de Julien l'Apostat 3 qui méprise les miracles de notre Seigneur, mais qui ne les révoque pas en doute. Volusien, dans son épître à saint Augustin 4, en fait de même; et ce discours étoit commun parmi les païens.
11 ne faut donc plus s'étonner si, accoutumés à faire des dieux de tous les hommes où il éclatoit quelque chose d'extraordinaire, ils voulurent ranger Jésus-Christ parmi leurs divinités. Tibère, sur les relations qui lui venoient de Judée, proposa au sénat d'accorder à Jésus-Christ les honneurs divins 5. Ce n'est point un fait qu'on avance en l'air, et Tertullien le rapporte, comme public et notoire, dans son Apologétique qu'il présente au sénat au nom de l'Eglise, qui n'eût pas voulu affoibîir une aussi bonne cause que la sienne par des choses où on auroit pu si aisément la confondre. Que si on veut le témoignage d'un auteur païen, Lampridius nous dira ce qu'Adrien « avoit élevé à Jésus-Christ des temples qu'on voyou encore « du temps qu'il écrivoit 6; » et qu'Alexandre Sévère, après l'avoir révéré en particulier, lui vouloit publiquement dresser des autels et le mettre au nombre des dieux 7.
Il y a certainement beaucoup d'injustice à ne vouloir croire, touchant Jésus-Christ, que ce qu'en écrivent ceux qui ne se sont pas rangés parmi ses disciples : car c'est chercher la foi
1 Orig. cont. Cels., lib. i, n. 38, lib. il, n. 48, t. i, p. 556, 42>.— 2 Ibid., lib. yi, n. 59, 1. 1, p. 661 ; Àct. Mari., passim.B. — 3 Jul.apud Cyril!.. îib. vr, t. vi, p. 101. B. — 4 Apud Aug., Ep. m, iv, nune, cxxxv, cxxxvi, t. n, col. 399,400. P..— 3 Tertul., Apolog., c. v; Euseb., Ilist. eccl., lib. il, c. il, B — « Lsmprid., in Mer. Sev., c. xliii. B. — ? Ibt'd. B.
dans les incrédules, ou le soin et l'exactitude dans ceux qui, occupés de toute autre chose , tenoient la religion pour indifférente. Mais il est vrai néanmoins que la gloire de Jésus- Christ a eu un si grand éclat, que le monde ne s'est pu défendre de lui rendre quelque témoignage ; et je ne puis vous en rapporter de plus authentique que celui de tant d'empereurs.
Je reconnais toutefois qu'ils avoient encore un autre dessein. Il se me loi t de la politique dans les honneurs qu'ils rendoient à Jésus-Christ. Us prétendoient qu'à la fin les religions s'uniroient et que les dieux de toutes les sectes deviendroient communs. Les chrétiens ne connoissoient point ce culte mêlé, et ne méprisèrent pas moins les condescendances que les rigueurs de la politique romaine. Mais Dieu voulut qu'un autre principe fît rejeter par les païens les temples que les empereurs destinoient à Jésus-Christ. Les prêtres des idoles, au rapport de l'auteur" païen déjà cité1 tant de fois, déclarèrent à l'empereur Adrien, que « s'il consacroit ces temples bâtis à l'usage des « chrétiens, tous les autres temples seroient abandonnés, et « que tout îe monde emhrasseroit la religion chrétienne. » L'idolâtrie même sentoit dans notre religion une force victorieuse contre laquelle les faux dieux ne pouvoient tenir, et justifioit elle-même la vérité de cette sentence de l'apôtre2 : « Quelle « convention pcut-il y avoir entre Jésus-Christ et Bélial, et « comment peut-on accorder le temple de Dieu avec les idoles?»
Ainsi, par la vertu de la croix, la religion païenne, confondue par elle-même, tomboit en ruine ; et l'unité de Dieu s'établissoit tellement, qu'à la fin l'idolâtrie n'en parut pas éloignée. Elle disoit que la nature divine, si grande et si étendue, ne pouvoit être exprimée ni par un seul nom, ni sous une seule forme ; mais que Jupiter, et Mars, et Junon et les autres dieux n'étoient au fond que le même dieu, dont les vertus infinies étoient expliquées et représentées par tant de mots différents 8. Quand ensuite il falloit venir aux histoires impures des dieux, à leurs infâmes généalogies, à leurs impudiques amours, à leurs fêle? et à leurs mystères, qui n'avoient point d'autre fondement que ces fables prodigieuses, toute la religion se tournoit en allégories; c'étoit le monde ou le soleil qui se trou voit être ce dieu unique; c'étoient les étoiles, c'étoit l'air, et le feu, et l'eau, et la terre, et leurs divers assemblages qui étoient
1 Lamprid. in Alex. Sever. c. xlii. B. — 2 // Cor., vi, 15, 16. B. — 'Macrob., ScUurn. lib. i, r. xvn et sqq. Apul.,de Deo Socr. ; Aug.,de civil. Dei, lib. iv, c. x, xi, t. vu, col. 95 et sqq. B.
cachés sous les noms des dieux et daus leurs amours. Foible et misérable refuge : car, outre que les failles étoient scandaleuses, et toutes les allégories froides et forcées, que trouvoiton à la fin, sinon que ce dieu unique étoit l'univers avec toutes ses parties ; de sorte que le fond de la religion étoit la nature, et toujours la créature adorée à la place du créateur * ?
Ces foibles excuses de l'idolâtrie, quoique tirées de la philosophie des stoïciens, ne contenaient guère les philosophes. Celse et Porphyre cherchèrent de nouveaux secours dans la doctrine de Platon et de Pythagore ; et voici comment ils concilioient l'unité de Dieu avec la multiplicité des dieux vulgaires. Il n'y avoit, disoient-ils, qu'un Dieu souverain : mais il étoit si grand, qu'il ne se mêloit pas des petites choses. Content d'avoir fait le ciel et les astres, il n' avoit daigné mettre la main à ce bas monde, qu'il avoit laissé former à ses subalternes; et l'homme, quoique né pour le connoître, parce qu'il étoit mortel, n'étoit pas une œuvre digne de ses mains 2. Aussi étoit-il inaccessible à notre nature : il étoit logé trop haut pour nous ; les esprits célestes qui nous avoient faits nous servoient de médiateurs auprès de lui, et c'est pourquoi il les falloit adorer.
11 ne s'agit pas de réfuter ces rêveries des platoniciens 3, qui aussi bien tombent d'elles-mêmes. Le mystère de Jésus- Christ les détruisoit par le fondement *. Ce mystère apprenoit aux hommes que Dieu, qui les avoit faits à son image, n'avoit garde de les mépriser ; que s'ils avoient besoin de médiateur, ce n'étoit pas à cause de leur nature, 'que Dieu avoit faite comme il avoit fait toutes les autres ; mais à cause de leur péché dont ils étoient les seuls auteurs : au reste, que leur nature les éloignoit si peu de Dieu, que Dieu ne dédaignoit pas de s'unir à eux en se faisant homme, et leur donnoit pour médiateur, non pointées esprits célestes que les philosophes appeloient démons et que l'Ecriture appeloit anges, mais un homme qui, joignant la force d'un Dieu à notre nature in firme, nous fit un remède de notre foiblesse 5.
1 Ce système est le panthéisme. — 2 Orig. cont. Cels., lib. v, vi, et*, passim; Plat., Conv. Tim., etc.; Porphyr. de Abstin., Kb. n ; Apul. de De* Snrr. ; Ang., de Civit. Dei, lib. vin, c. xiv et sqq. ; xyiii, xxi, xxn ; lib. ix, c. m, vi, t. viî, col. 202 et sqq., 219, 225. B. — 3 Le nom de Platnnicicni convientnîalSuxphilosophes de l'École d'Alexandrie, dont il s'agit ici : celui de Aéo-PIatom'cicns n'est même pas exact. On les nomme avec plus de justesse Alexandrins.— *Aug., Epist. m, ad Yolusian., etc., nunc cxxxvn, t. n, col. 404 et sqq. B. — 3 « Nous fît. » Imp. subj. ; latinisme, qui nobis fareret : i! serait plas correct de dire qui nous devait faire,— « Un remède de notre
Que si l'orgueil des platoniciens ne pouvoit pas se rabaisser jusqu'aux humiliations du Verbe fait chair, ne devoient-ils pas du moins comprendre que l'homme, pour être un peu audessous des anges, ne laissoit pas d'être comme eux capable de posséder Dieu ; de sorte qu'il étoit plutôt leur frère que leur sujet, et ne devoit pas les adorer, mais adorer avec eux, en esprit de société, celui qui les avoit faits les uns et les autres à sa ressemblance? C'étoit donc non-seulement trop de bassesse, mais encore trop d'ingratitude au genre humain, de sacrifiai à d'autre qu'à Dieu ; et rien n'étoit plus aveugle que le .paganisme, qui, au lieu de lui réserver ce culte suprême, le doit à tant de démons.
C'est ici que l'idolâtrie, qui sembloit être aux abois1, découvrit tout à fait son foible. Sur la fin des persécutions, Porphyre , pressé par les chrétiens , fut contraint de dire que le sacrifice n'étoit pas le culte suprême; et voyez jusqu'où il poussa l'extravagance. Ce Dieu très-haut, disoit-il2, ne recevoit point de sacrifice ; tout ce qui est matériel est impur pour lui et ne peut lui être offert. La parole même ne doit pas être employée à son. culte, parce que la voix est une chose corporelle : il faut l'adorer en silence et par de simples pensées ; tout autre culte est indigne d'une majesté si haute.
Ainsi Dieu étoit trop grand pour être loué. C'étoit un crime d'exprimer comme nous pouvons ce que nous pensons de sa grandeur. Le sacrifice , quoiqu'il ne soit qu'une manière de déclarer notre dépendance profonde et une reconnoissance de sa souveraineté, n'étoit pas pour lui3. Porphyre le disoit ainsi expressément; et cela, qu'étoit-ce autre chose qu'abolir la religion, et laisser tout à fait sans culte celui qu'on reconnoissoit pour le Dieu des dieux ?
Mais qu'étoit-ce donc que ces sacrifices que les Gentils offroient dans tous les temples? Porphyre en avoit trouvé le s*v.rp.t\ 11 y avoit, disoil-il , des esprits impurs , trompeurs, malfaisants, qui, par un orgueil insensé, vouloient passer pour des dieux , et se foire servir par les hommes. 11 falloit les apaiser, de peur qu'ils ne nous nuisissent 5. Les uns, plus gais
faiblesse. » Et; prenant noire faiblesse, la nature humaine faible et morlos— Christ a guéri le mal causé par le péché. — l « Être aux abois. » Métaphore très-usitée ; terme de la chasse au cerf. — 2 Porphyr., de Abslin., lib. ii ; Au;., de Civit. Dei, lib. x, passim. Iî.— 3 « Pour lui. » Fait pour lai, digne de lui. — '» «Porphyre en avoit, etc. » Ironie. — 5 Porphyr., de Ab$ti*., lib. il, apud Aug., de Ci vit. Dei, lib. vin, c. xm, t. vu, col. 201. H.
et plus enjoués, se laissoient gagner par des spectacles et des jeux : l'humeur plus sombre des autres vouloit l'odeur de ia graisse, et se repaissoit de sacrifices sanglants. Que sert de réfuter ces absurdités? Enfin i les chrétiens gagnoient leur cause. ii demeurait pour constant que tous les dieux auxquels on sacrifioit parmi les Gentils étoient des esprits malins, dont l'orgueil s'attribuoit la divinité : de sorte que l'idolâtrie, à la regarder en elle-même, paroissoit seulement l'effet d'une ignorance brutale ; mais, à remonter à la source, c'étoit une oeuvre menée de loin, poussée aux derniers excès par des esprits malicieux. C'est ce que les chrétiens avoient toujours prétendu; c'est ce qu'enseignoit ï'Evangile ; c'est ce que chantoit le Psalmiste : « Tous les dieux des Gentils sont des démons ; mais le « Seigneur a fait les cieux2. »
Et toutefois, Monseigneur, étrange aveuglement du genre humain ! l'idolâtrie, réduite à l'extrémité, et confondue par elle-même, ne laissoit pas de se soutenir. Il ne falloit que la rçvêtir de quelque apparence, et l'expliquer en paroles dont le son fût agréable à l'oreille, pour la faire entrer dans les esprits. Porphyre étoit admiré. Jamblique, son sectateur, passoit pour un homme divin, parce qu'il savoit envelopper les sentiments de son maître de termes qui paroissoient mystérieux, quoique en effet ils ne signifiassent rien. Julien l'Apostat, tout iin qu'il étoit, fut pris par ces apparences; les païens mêmes le racontent3. Des enchantements vrais ou faux, que ces philososophes vantoient*, leur austérité mal entendue, leur abstinence ridicule qui alloit jusqu'à faire un crime de manger les animaux, leurs purifications superstitieuses, enfin leur contemplation gui s' évaporait en vaines pensées, et leurs paroles aussi peu solides qu'elles sembloient magnifiques, imposoient au monde. Mais je ne dis pas le fond 5 : la sainteté des mœurs chrétiennes, le mépris des plaisirs qu'elle commandoit, et plus que tout cela l'humilité qui faisoit le fond du christianisme,
Var. « Tant j a que. » C'était un gallicisme. Quodeumque sit tatnen ou interea. — 2 Psal. xcv, 5. B.— 3 Eunap., Maxim., Oribas., Crysanlh. : Ep. Jul. ad Jamb.; Amm. Marcell., lib. xxn, xxm, xxv. B. — '■* Prétendaient s'être opérés en eux. 11 s'agit moins ici de charmes ou sortilèges que de l'extase, qui dans la doctrine de quelques Alexandrins, était considérée comme le degré de lumière le plus élevé auquel puisse parvenir l'intelligence humaine. Ce n'était point d'ailleurs une révélation divine, mais l'esprit pouvait de lui-même y arriver par certains procédés; tel était cet abus de l'imagination. — » «Le fond. » La vraie raison, la cause de cette incrédulité; Bossuet la donne en achevant sa phrase.
2gf> PARTIE II. - CHÀP. XXVI.
offensoit les hommes; et si nous savons le comprendre, l'orgueil, la sensualité et le libertinage étoient les seules défenses de l'idolâtrie.
L'Eglise la déracinoit tous les jours par sa doctrine, et plus encore par sa patience. Mais ces esprits malfaisants, qui n'avoient jamais cessé de tromper les hommes, et qui les avoient plongés dans l'idolâtrie, n'oublièrent pas leur malice. Ils suscitèrent dans l'Eglise ces hérésies que vous avez vues. Des hommes curieux, et par là vains et remuants, voulurent se faire un nom parmi les fidèles, et ne purent se contenter de cette sagesse sobre et tempérée que l'apôtre avoit tant recommandée aux chrétiens1. Ils entroient trop avant dans les mystères, qu'ils prétendoient mesurer à nos foibles conceptions : nouveaux philosophes, qui mêloient les raisonnements humains avec la foi, et entreprenoient de diminuer les difficultés du christianisme, ne pouvant digérer toute la folie que le monde trouvoit dans l'Evangile. Ainsi successivement, et avec une espèce de méthode, tous les articles de notre foi furent attaqués : la création, la loi de Moïse, fondement nécessaire de la nôtre, la divinité de Jésus-Christ, son incarnation, sa grâce, ses sacrements, tout enfin donna matière à des divisions scandaleuses. Celse et les autres nous les reprochoient2. L'idolâtrie sembloit triompher. Elle regardoit le christianisme comme une nouvelle secte de philosophie qui avoit le sort de toutes les autres, et, comme elles, se partageoit en plusieurs autres sectes. L'Eglise ne leur paroissoit qu'un ouvrage humain prêt à tomber de lui-même. On concîuoit qu'il ne falloit pas, en matière de religion, raffiner plus que nos ancêtres, ni entreprendre de changer le monde.
Dans cette confusion de sectes qui se vantoient d'être chrétiennes, Dieu ne manqua pas à son Eglise. Il sut lui conserver un caractère d'autorité que les hérésies ne pouvoient prendre. Elle étoit catholique et universelle : elle embrassoit tous les îemps ; elle s'étendoit de tous côtés. Elle étoit apostolique ; la suite, la succession, la chaire de l'unité, l'autorité primitive lui appartenoit3. Tous ceux qui la quittoient l'avoicnt premièrement reconnue, et ne pouvoient effacer le caractère de leur nouveauté, ni celui de leur rébellion. Les païens euxmêmes la regardoient comme celle qui étoit la tige, le tout
1 Rom. y in, 5. B. — * Orig. mnt. Cels., lib. iv, v, vi. B. — l Iren adv. tlœr.y lib. m, c. i, n, ni, iv ; Tertul., de Carne Chritl., c. n ; de l'r&script., c. xi, xxi, xxxn, xxxvi. B.
d'où les parcelles s' étoient détachées, le tronc toujours vif que les branches retranchées laissoient en son entier1. Celse, qui reprochoit aux chrétiens leurs divisions, parmi tant d'églises schismatiques qu'il voyoit s'élever, remarquent une église distinguée de toutes les autres, et toujours plus forte, qu'il appe- Ioit aussi pour cette raison la grande Eglise. « Il y en a, disoit- « il9, parmi les chrétiens, qui ne reconnoissent pas le Créateur « ni les traditions des Juifs ; » il vouloit parler des marcionites : (( mais, poursuivoit-il, la grande Eglise les reçoit. » Dans le trouble qu'excita Paul de Samosate, l'empereur Aurélien n'eut pas de peine à connoître la vraie Eglise chrétienne à laquelle appartenoit la maison de l'Eglise, soit que ce fût le lieu d'oraison, ou la maison de révoque. Il l'adjugea à ceux « qui étoient « en communion avec les évoques d'Italie et celui de Rome 3, » parce qu'il voyoit de tout temps le gros des chrétiens dans cette communion. Lorsque l'empereur Constance brouilloit tout dans l'Eglise, la confusion qu'il y mettoit en protégeant tes ariens ne put empêcher qu'Ammian Marcellin4, tout païen qu'il étoit, ne reconnût que cet empereur s'égaroit de la droite voie « de la religion chrétienne, simple et précise par elle— « même, » dans ses dogmes et dans sa conduite. C'est que l'Eglise véritable avoit une majesté et une droiture que les hérésies ne pouvoient ni imiter ni obscurcir ; au contraire, sans y penser, elles rendoient témoignage à l'Eglise catholique. Constance, qui persécutait saint Athanase, défenseur de l'ancienne, foi, « souhaitoit avec ardeur, dit Ammian Marcellin5, « de le faire condamner par l'autorité qu'avoit l'évéque de « Rome au-dessus des autres. » En recherchant de s'appuyer6 de cette autorité, il faisoit sentir aux païens mêmes ce qui manquoità sa secte, et honoroit l'Eglise dont les ariens s'étoient séparés : ainsi les Gentils mêmes connoissoient l'Eglise catholique. Si quelqu'un leur demandoit où elle tenoit ses assemblées, et quels étoient ses évêques, jamais ils ne s'y trompoient. Pour les hérésies, quoi qu'elles fissent, elles ne pouvoient se défairs du nom de leurs auteurs. Les sabelliens, les paulianistes, les ariens, les pélagiens, et les autres, s'offensoient en vain dti titre de parti 7 qu'on leur donnoit. Le monde, maigre
1 Métaphores; elles sont géminées pour rendre la pensée a'-^c pins de clarté.— 2 Orig. cont. Cels., lib. v, n. 59, t. i, p. 623. B. — -: Euseb., Hist, er.cl., lib. tu, r. xxx. B.— '■* Amm. Marcell., lib. xxi, c. xvi, B. — 5 Ibid.y lib. xv, c. vu. B.— 6 II faudrait, en cherchante s'appuyer. — '' «De parti. De secte, de faction.
quils en eussent, vouloit parler naturellement, et désignoit chaque secte par celui dont elle tiroit sa naissance. Pour ce qui est de la grande Eglise, de l'Eglise catholique et apostolique, il n'a jamais été possible de lui nommer un autre auteur que Jésus-Christ même, ni de lui marquer les premiers de ses pasteurs sans remonter jusqu'aux apôtres, ni de lui donner un autre nom que celui qu'elle prenoit. Ainsi, quoi que fissent les hérétiques, ils ne la pouvoient cacher aux païens. Elle leur cuvroit son sein par toute la terre : ils y accouroient en foule. Quelques-uns d'eux se perdoient peut-être dans les sentiers détournés; mais l'Eglise catholique éloit la grande voie où entroient toujours la plupart de ceux qui cherchoient Jésus-Christ ; et l'expérience a fait voir que c'étoit à elle qu'il étoic donné de rassembler les Gentils. C'étoit elle aussi que les empereurs infidèles attaquoient de toute leur force. Origène nous apprend que peu d'hérétiques ont eu à souffrir pour la foi1. Saint Justin, plus ancien que lui, a remarqué que la persécution épargnoit les marcionites et les autres hérétiques2. Les païens ne persécutoient que l'Eglise qu'ils voyoient s'étendre par toute la terre, et ne connoissoient qu'elle seule pour l'Eglise de Jésus-Christ. Qu'importe qu'on lui arrachât quelques branches? sa bonne sève ne se perdoit pas pour cela : elle poussoit par d'autres endroits, et le retranchement du bois superflu ne faisoit que rendre ses fruits meilleurs3. En effet, si on considère l'histoire de l'Eglise, on verra que, toutes les fois qu'une hérésie l'a diminuée, elle a réparé ses pertes, et en s'étendant au dehors, et en augmentant au dedans la lumière et la piété, pendant qu'on a vu sécher en des coins écartés les branches coupées. Les œuvres des hommes ont péri malgré l'enfer qui ks soutenu! t ; l'œuvre de Dieu a subsisté : l'Eglise a triomphé de '.'idolâtrie et de toutes les erreurs *.
'• Orig. cont. Ccls.y lib., vu, n. .50, t. i, p. 722. B. — - Justin., ÀpoL, u, nunc i, n. 26, p. 59. B. — 3 Métaphore prolongée ou symbole. Les écrivains de notre siècle emploient jusqu'à l'abus- celle sorte de figure. Pleine d'éclat et d'effet, plus convenable que la comparaison proprement dite, au style vif et rapide que nous aimons, elle a l'inconvénient, si elle est trop prodiguée de faire disparaître la pensée sous le voile de l'image. Bossuet n'en use que rarement, et à propos. — 4 Cette dernière phrase résume l'ensemble des raisoniiprr.cnts et des faits exposés dans tou» ,- "hapilre.