‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 96 sur 110 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Les difficultés qu'on forme contre l'Écriture sont aisées à vaincre par les hommes de bon sens et de bonne foi.

[Sommaire. Concordance des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. L'autc-ar revient sur ce point; il répond aux objections faites contre les textes de l'Ecriture. Les difficultés mêmes quis'y rencontrent, sur des noms, des dates, des généalogies, font voir qu'elle n'a été ni altérée ni supposée. — Les différences qui se trouvent entre le texte samaritain et le texte hébreu attestent même l'authenticité de ce dernier dans son ensemble, en faisant voir l'indépendance de 'l'un et de l'autre. — Au reste, et l'auteur insiste sur ce point, ces difficultés ne font rien à l'ensemble. Les prétendues altérations dont on se plaint sont des notes ou explications ajoutées fort anciennement aux textes, dans un esprit de sincérité.]

Qu'on ne dise pas que la discussion de ces faits est embarrassante : car, quand elle le seroit, il faudroit ou s'en rapporter à l'autorité de l'Eglise et à la tradition de tant de-siècles, ou pousser l'examen jusqu'au bout, et ne pas croire qu'on en lut quitte pour dire qu'il demande plus de temps qu'on n'en veut donner à son salut. Mais au fond, sans remuer avec un travail infini les livres des deux Testaments, il ne faut que lire le livre des Psaumes, où sont recueillis tant d'anciens cantiques du peuple de Dieu, pour y voir dans la plus divine poésie qui fut jamais, des monuments immortels de l'histoire de Moïse, de celle des Juges, de celle des Rois, imprimés par le chant et par la mesure dans la mémoire des hommes. Et pour le nouveau Testament, les seules épîtres de saint Paul, si vives, si originales, si fort du temps, des affaires et des mouvements qui étoient alors, et enfin d'un caractère si marqué ; ces épîtres, dis-je, reçues par les églises auxquelles elles étoient adressées, et de là communiquées aux autres églises, suffiroient pour convaincre les esprits bien faits, que tout est sincère et original dans les Ecritures que les apôtres nous ont laissées.

Aussi se soutiennent-elles les unes les autres avec une force invincible. Les Actes des Apôtres ne font que continuer l'Evangile; leurs Epîtres le supposent nécessairement. Mais, afin que tout soit d'accord, et les Actes et les Epîtres et les Evangiles réclament1 partout les anciens livres des Juifs'.

1 C.-à-d. se réfèrent a. Réclament est plus vif, plus énergique. — * Act., in, ili; vu, 22, etc. B.

LA SUITE DE LA RELIGION. 50ï

Saint Paul et les autres apôires ne cessent d'alléguer ' ce que Moïse a dit, ce qu'il a écrit *, ce que les prophètes ont dit et écrit après Moïse. Jésus-Christ appelle en témoignage la loi de Moïse,' les Prophètes et les Psaumes 3, comme des témoins qui déposent tous de la même vérité. S'il veut expliquer ses mystères, il commence par Moïse et par les Prophètes 4; et quand il dit aux Juifs que Moïse a écrit de lui*, il pose pour fondement ce qu'il y avoil de plus constant parmi eux, et les ramène à la source même de leurs traditions.

Voyons néanmoins ce qu'on oppose à une autorité s: reconnue et au consentement de tant de siècles : car puisque de nos jours on a bien osé publier en toute sorte de langues des livres contre l'Ecriture, il- ne faut point dissimuler ce qu'on dit poui décrier ses antiquités. Que dit-on donc pour autoriser la supposition du Pentateuque, et que peut-on objecter à une tradition de trois mille ans, soutenue par sa propre force et par la suite des choses ? Puen de suivi, rien de positif, rien d'important; des chicanes sur des nombres, sur des lieux ou sur des noms : et de telles observations, qui dans toute autre matière ne passeroient tout au plus que pour de vaines curiosités incapables de donner atteinte au fond des choses, nous sont ici alléguées comme faisant la décision de l'affaire la plus sérieuse qui fut jamais.

il y a, dit-on, des difficultés dans l'histoire de l'Écriture. Il y en a sans doute qui n'y seroient pas si le livre étoit moins ancien, ou s'il avoit été supposé, comme on l'ose dire, par un homme habile et industrieux; si l'on eût été moins religieux à le donner tel qu'on le trouvoit, et qu'on eût pris la liberté d'y corriger ce qui faisoit de la peine. Il y a les difficultés que fait un long temps, lorsque les lieux ont changé de nom ou d'état, lorsque les dates sont oubliées, lorsque les généalogies ne sont plus connues, qu'il n'y a plus de remède aux fautes qu'une copie tant soit peu négligée introduit si aisément en de telles choses, ou que des faits échappés à la mémoire des hommes laissent de l'obscurité dans quelque partie de l'histoire. Mais enfin cette obscurité est-elle dans la suite même ou dans le fond de l'affaire ? Nullement : tout y est suivi ; et ce qui reste d'obscur ne sert qu'à faire voir dans les livres saints une "iniquité plus vénérable.

Mais il y a des altérations dans le texte : les anciennes ver-

1 Citer. Alléguer, en ce sens, a un peu vieilli. — a Rom., x, 5, 19. B. — * Luc, xxiv, hk. B. — * IbiL, 27. B. —3 Joann., v, 46, hl. B.

sions ne s'accordent pas ; l'hébreu en divers endroits est différent de lui-même; et le texte des Samaritains, outre le mot qu'on les accuse d'y avoir changé exprès l en faveur de leur temple de Garizim, diffère encore en d'autres endroits de celui des Juifs. Et de là que conclura-t-on? que les Juifs ou Esdras auront supposé le Pentateuque au retour de la captivité? C'est justement tout le contraire qu'il faudroit conclure. Les différences du samaritain ne servent qu'à confirmer ce que nous avons déjà établi, que leur texte est indépendant de celui des Juifs. Loin qu'on puisse s'imaginer que ces schismatiques aient pris quelque chose des Juifs et d'Esdras, nous avons vu au contraire que c'est en haine des Juifs et d'Esdras, et en haine du premier et du second temple, qu'ils ont inventé leur chimère de Garizim. Qui ne voit donc qu'ils auroient plutôt accusé les impostures des Juifs que de les suivre? Ces rebelles qui ont méprisé Esdras et tous les prophètes des Juifs, avec leur temple et Salomon qui l'avoit bâti, aussi bien que David qui en avoit désigné2 le lieu, qu'ont-ils respecté dans leur Pentateuque, sinon une antiquité supérieure non-seulement à celle d'Esdras et des prophètes, mais encore à celle de Salomon et de David, ji un mot, l'antiquité de Moïse, dont les deux peuples conviennent? Combien donc est incontestable l'autorité de Moïse et du Pentateuque, que toutes les objections ne font qu'affermir !

Mais d'où viennent 3 ces variétés des textes et des versions? D'où viennent-elles en effet *, sinon de l'antiquité du livre môme, qui a passé par les mains de tant de copistes depuis tant de siècles que'la langue dans laquelle il est écrit a cessé d'être commune? Mais laissons les vaines disputes, et tranchons en un mot la difficulté par le fond. Qu'on me dise s'il n'est pas constant que de toutes les versions, et de tout le texte, quel qu'il soit, il en reviendra toujours les mêmes lois, les mêmes miracles, les mêmes prédictions, la même suite d'histoire, le même corps de doctrine, et enfin la même substance. En quoi nuisent après cela les diversités des textes? Que nous falloit-il davantage que ce fond inaltérable des livres sacrés, et que pouvions-nous demander de plus à la divine Providence? Et, pour ce qui est des versions, est-ce une marque de supposition ou de nouveauté, que la langue de l'Ecriture soit si ancienne qu'on en ait perdu les délicatesses, et qu'on se trouve empêché à en

1 Dm*., xxvn, 4. B. — 2 « Désigné. » Déterminé, desiynarc — * Var. « Mais enfin d'où viennent, etc. »— * « En effet. » En réalité.

rendre toute l'élégance ou toute la force dans la dernière vigueur? N'est-ce pas plutôt une preuve de la plus grande antiquité? Et si on veut s'attacher aux petites choses, qu'on me dise si, de tant d'endroits où il y a de l'embarras, on en a jamais rétabli ' un seul par raisonnement ou par conjecture. On a suivi la foi des exemplaires ; et, comme la tradition n'a jamais permis que la saine doctrine pût être altérée, on a cru que les autres fautes, s'il y en restoit, ne serviraient qu'à prouver qu'on n'a rien ici innové par son propre esprit.

Mais enfin, et voici le fort de l'objection, n'y a-t-il pas des choses ajoutées dans le texte de Moïse? et d'où vient qu'on trouve sa mort à la fin du livre qu'on lui attribue? Quelle merveille que ceux qui ont continué son histoire aient ajouté sa fin bienheureuse au reste de ses actions, afin de faire du tout un même corps? Pour les autres additions, voyons ce que c'est. Est-ce quelque loi nouvelle, ou quelque nouvelle cérémonie, quelque dogme, quelque miracle, quelque prédiction? On n'y songe seulement pas : il n'y en a pas le moindre soupçon ni le moindre indice : c'eût été ajouter à l'œuvre de Dieu : la loi l'avoit défendu 2, et le scandale qu'on eût causé eût été horrible. Quoi donc! on aura continué peut-être une généalogie commencée; on aura peut-être expliqué un nom de ville changé par le temps; à l'occasion de la manne dont le peuple a été nourri durant quarante ans, on aura marqué le temps où cessa cette nourriture céleste, et ce fait, écrit depuis dans un autre livre3, sera demeuré par remarque dans celui de Moïse4, comme un fait constant et public dont tout le peuple étoit témoin : quatre ou cinq remarques de cette nature faites par Josué, ou par Samuel, ou par quelque autre prophète d'une pareille antiquité, parce qu'elles ne regardoient que des faits notoires, et où constamment il n'y avoit point de difficulté, auront naturellement passé dans le texte; et la même tradition nous les aura apportées avec tout le reste : aussitôt tout sera perdu ! Esdras sera accusé, quoique le samaritain où ces remarques se trouvent nous montre qu'elles ont une antiquité non-seulement au-dessus d'Esdras, mais encore au-dessus du schisme des dix tribus ! N'importe, il faut que tout retombe sur Esdras Si ces remarques venoicm. de plus haut, le Pentateuque seroit encore plus ancien qu'il ne faut, et on ne pourroit assez révérer l'antiquité d'un livre dont les notes mêmes auroient un

1 Vab. «On en a rétabli.»— *Deut., w, 2 ; m, 52. B.— 3 Jot., v, lî. B.— * Exod.. xvi, 35. B.

3fti PARTIE lî. - CHAPITRE XXVH1.

si grand âge. Esdras aura donc tout fait; Esdras aura oublié qu'il vouloit faire parler Moïse, et lui aura fait écrire si grossièrement comme déjà arrivé ce qui s'est passé après lui. Tout un ouvrage sera convaincu de supposition par ce seul endroit; l'autorité de tant de siècles et la foi publique ne lui servira plus de rien : comme si, au contraire, on ne voyoitpas que ces remarques dont on se prévaut sont une nouvelle preuve de sincérité et de bonne foi, non-seulement dans ceux qui les ont faites, mais encore dans ceux qui les ont transcrites. A-t-on jamais jugé de l'autorité, je ne dis pas d'un livre divin, mais de quelque livre que ce soit, par des raisons si légères? Mais c'est que l'Ecriture est un livre ennemi du genre humain1 ; il veut obliger les hommes à soumettre leur esprit à Dieu, et à réprimer leurs passions déréglées : il faut qu'il périsse; et, à quelque prix que ce soit, il doit être sacrifié au libertinage2.

Au reste, ne croyez pas que l'impiété s'engage sans nécessité dans toutes les absurdités que vous avez vues. Si, contre le témoignage du genre humain et contre toutes les règles du bon sens, elle s'attache à ôter au Pentateuque et aux prophéties leurs auteurs toujours reconnus, et à leur contester leurs dates , c'est que les dates font tout en cette matière, pour deux raisons : premièrement, parce que des livres pleins de tant de faits miraculeux, qu'on y voit revêtus de leurs circonstances les plus particulières, et avancés non-seulement comme publics, mais encore comme présents, s'ils eussent pu être démentis, auroient porté avec eux leur condamnation; et au lieu qu'ils se soutiennent de leur propre poids3, ils seroient tombés par eux-mêmes il y a longtemps; secondement, parce que, leurs dates étant une fois fixées, on ne peut plus effacer la marque infaillible d'inspiration divine qu'ils portent empreinte dans le grand nombre et la longue suite des prédictions mémorables dont on les trouve remplis.

C'est pour éviter ces miracles et ces prédictions, que les impies sont tombés dans toutes les absurdités qui vous ont sur-

1 « Mais c'est que l'Écriture, etc. » Là est la raison secrète des attaques dirigées contre l'authenticité des livres saints. Il y a dans ce passage un mouvement d'indignation et d'ironie éloquente. — Ennemi du genre humain est dit ironiquement pour ennemi de nos vices et de nos faiblesses. — a Libertinage : ce mot s'entend aujourd'hui de la licence des mœurs ; au dixf eptiéme sfêcle , il s'entendait spécialement de la licence de l'esprit en ma-' «iere de religion, de l'incrédulité. — 3 «Et au lieu qu'ils se soutiennent, vie. » Métaphore claire, juste, concordante dans ses deux part

pris. Mais qu'ils ne pensent pas e'chapper à Dieu1 : il a réservé à son Ecriture une marque de divinité qui ne souffre aucune atteinte. C'est le rapport des deux Testaments. On ne dispute pas du moins que tout l'ancien Testament ne soit écrit devant le nouveau. Il n'y a point ici de nouvel Esdras qui ait pu persuader aux Juifs d'inventer ou de falsifier leur Ecriture en faveur des chrétiens qu'ils persécutaient. Il n'en faut pas davantage. Par le rapport des deux Testaments, on prouve <jue l'un et l'autre est divin2. Ils ont tous deux le même dessein et la même suite : l'un prépare la voie à la perfection que l'autre montre à découvert ; l'un pose le fondement, et l'autre achève l'édifice ; en un mot, l'un prédit ce que l'autre fait voir accompli.

Ainsi tous les temps sont unis ensemble, et un dessein éternel de la divine Providence nous est révélé. La tradition du peuple juif et celle du peuple chrétien ne font ensemble qu'une même suite de religion, et les Ecritures des deux Testaments ne font aussi qu'un même corps et un même livre.

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