CHAPITRE XXVI
Diverses formes de l'idolâtrie ; les sens, l'intérêt, l'ignorance^ un faux respect de V antiquité , la politique, la philosophie et les hérésies viennent à son secours; l'Eglise triomphe de tout.
L'idolâtrie nous paraît la faiblesse même, et nous avons peine à comprendre qu'il ait fallu laot de force pour la détruire. Mais, au contraire, son extravagance fait voir la difficulté qu'il y avait à la vaincre, et un si grand renversement du bon sens montre assez combien le principe était gâté. Le monde avait vieilli dans l'idolâtrie, et, enchanté * par ses idoles, il était devenu sourd à la voix de la nature qui criait contre elles. Quelle puissance fallait-il pour rappeler dans la mémoire des hommes le vrai Dieu si profondément oublié, et retirer le genre humain d'un si prodigieux assoupissement!
Tous les sens, toutes les passions, tous les intérêts, combattaient pour l'idolâtrie. Elle était faite pour le plaisir : les divertissements, les spectacles, et enfin la licence même, y faisaient une partie du culte divin. Les fêtes n'étaient que
1. « Enchanter » se trouve souvent dans Bossoet, avec le sens latin, < tromper, séduire par des charmes, des incantations »,
des jeux, et il n'y avait nul endroit de la rie humaine d'où la pudeur fût bannie avec plus de soin qu'elle l'était des mystères de la religion. Comment accoutumer des espiits si corrompus à la régularité de la religion véritable, chaste, sévère, ennemie des sens, et uniquement attachée aux biens invisibles? Saint Paul parlait à Félix, gouverneur de Judée, «de la justice, de la chasteté et du jugement à venir. Cet homme effrayé lui dit : Retirez-vous quant à présent, je vous manderai quand il faudra^ ». Ces discours étaient incommodes pour un homme qui voulait jouir sans scrupule et à quelque prix que ce fût des biens de la terre.
Voulez-vous voir remuer l'intérêt, ce puissant ressort qui donne le mouvement aux choses humaines ? Dans ce grand décri de l'idolâtrie que commençaient à causer dans toute l'Asie les prédications de saint Paul, les ouvriers qui gagnaient leur vie en faisant de petits temples d'argent de la Diane dÉphèse s'assemblèrent, et le plus accrédité d'entre eux leur représenta que leur gain allait cesser; «et non seulement, dit-il-, nous courons fortune de tout perdre; mais le temple de lagrande Diane va tomber dans le mépris; et la majesté de celle qui est adorée dans toute l'Asie, et même dans tout l'univers, s'anéantira peu à peu ».
Que l'intérêt est puissant, et qu'il est hardi quand il peut se couvrir du prétexte de la religion ! Il n'en fallut pas davantage pour émouvoir ces ouvriers^. Ils sortirent tous ensemble criant comme des furieux : « Lagrande Diane des Éphésiens » ! et traînant les compagnons de saint Paul au théâtre, où toute la ville s'était assemblée. Alors les cris redoublèrent, et durant deux heures la place publique retentissait de ces mots : « La grande Diane des Éphésiens » ! Saint Paul et ses compagnons furent à peine arrachés dos mains du peuple par les magistrats, qui craignirent qu'il n'arrivât de plus grands désordres dans ce tumulte. Joignez à l'intérêt des particuliers l'intérêt des prêtres qui allaient tomber avec leurs dieux; joignez à tout cela l'intérêt des villes que la fausse religion rendait illustres, comme la ville d'Éphèse, qui devait à son temple ses privilèges, et l'abord des étrangers dont elle était enrichie : quelle tempête de-
l.Act., XXIV, -25.-