La réputation. Entendez « la bonne réputation
^ . Avec grande considération, après avoir considéré mûrement qui était digne de récompenses, ou qui méritait des cliâtiments. &. Quelque herbokge plut vil enoort, La courosne de gazon.
blâme qu'ils méritaient ; mais eux-mêmes ils attendaient en suspens le jugement du sénat qui jugeait de la sagesse des conseils sans se laisser éblouir par le bonheur des événements. Les louanges étaient précieuses, parce qu'elles se donnaient avec connaissance ; le blâme piquait au vif les cœurs généreux, et retenait les plus faibles dans le devoir. Les châtiments qui suivaient les mauvaises actions tenaient les soldats en crainte, pendant que les récompenses et la gloire bien dispensée les élevait au-dessus d'euxmêmes.
Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'État la plus propre à produire de grands hommes. C'est sans doute les grands hommes qui font la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés, mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits et passent insensiblement de l'un à l'autre. Qu'est-ce qui rend notre noblesse si fière dans les combats et si hardie dans les entreprises? c'est l'opinion reçue dès l'enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation, qu'un gentilhomme sans cœur se dégrade lui-même et n'est plus digne de voir le jour. Tous les Romains étaient nourris dans ces sentiments, et le peuple disputait avec la noblesse à qui agirait le plus par ces vigoureuses maximes. Durant les bons temps de Rome, l'enfance même était exercée par les travaux : on n'y entendait parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain. U fallait aller à la guerre quand la république l'ordonnait, et là travailler sans cesse, camper hiver et été, obéir sans résistance, mourir ou vaincre. Les pères qui n'élevaient pas leurs enfants dans ces maximes, et comme il fallait pour les rendre capables de servir l'État, étaient appelés en justice par les magistrats, et jugés coupables d'un attentat envers le public. Quand on a commencé à prendre ce train ^, les grands hommes se font les uns les autres; et, si Rome en a plus porté qu'aucune autre ville qui eût été avant elle, ce . n'a point été par hasard; mais c'est que l'iitat romain, cons-
1, Ce train, cette façon de se conduire.
titué de la manière que nous avons vue, était, pour ainsi parler, du tempérament qui devait être le plus fécond en héros.
Un État qui se sent ainsi formé se sent aussi en même temps d'une force incomparable, et ne se croit jamais sans ressource. Aussi voyons-nous que les Romains n'ont jamais désespéré de leurs affaires, ni quand Porsenna, roi d'Étrurie, les affamait dans leurs murailles ; ni quand les Gaulois, après avoir brûlé leur ville, inondaient tout leur pays, et les tenaient serrés dans le Gapitole: ni quand Pyrrhus, roi des Épirotes, aussi habile qu'entreprenant, les effrayait par ses éléphants et défaisait toutes leurs armées ; ni quand An- ; nibal, déjà tant de fois vainqueur, leur tua encore plus de cinquante mille hommes et leur meilleure milice dans la bataille de Cannes.
Ce fut alors que le consul Térentius Varro, qui venait de perdre par sa faute une si grande bataille, fut reçu à Rome, comme s'il eût été victorieux, parce seulement que dans un si grand malheur il n'avait point désespéré des affaires de la République. Le sénat l'en remercia publiquement, et dès lors on résolut, selon les anciennes maximes, de n'écouter dans ce triste état aucune proposition de paix. L'ennemi fut étonné ; le peuple reprit cœur, et crut avoir des ressources que le sénat connaissait par sa prudence.
En effet, cette constance du sénat au milieu de tant de malheurs qui arrivaient coup sur coup ne venait pas seulement d'une résolution opiniâtre de ne céder jamais à la fortune, mais encore d'une profonde connaissance des forces romaines et des forces ennemies. Rome savait par son cens, c'est-à-dire, par le rôle de ses citoyens toujours eiacteniciit continué depuis Servius Tullius ; elle savait, dis-je, tout ce qu'elle avait de citoyens capables de porter les armes, et ce qu'elle pouvait espérer de la jeunesse qui s'élevait tous les jours. Ainsi elle ménageait ses forces contre un ennemi qui venait des bords de l'Afrique ; que le temps devait détruirez tout seul dans un pays étranger où les secours étaient si tardifs, et à qui ses victoires mêmes, qui lui coûtaient tant de sang, étaient fatale?. C'est pourquoi, quelque perte qui fût arrivée, le sénat, toujours ins' uit de ce qui lui restait de bons soldats, n'avait qu'à temp' iser et no se laissait jamais abattre. Quand, par la défaite de Cannes et par les réToltes qui suivirent, il vit les forces do la république tel-
lement diminuées qu'à peine eût-on pu se défendre si les ennemis eussent pressé*, il se soutint par son courage, et, sans se troubler de ses pertes, il se mit à regarder les démarches du vainqueur. Aussitôt qu'on eut aperçu qu'Annibal, au lieu de poursuivre sa victoire, ne songeait durant quelque temps qu'à en jouir, le sénat se rassura, et vit bien qu'un ennemi capable de manquer à sa fortune, et de se laisser éblouir par ses grands succès, n'était pas né pour vaincre les Romains. Dès lors Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises ; et Annibal, tout habile, tout courageux, tout victorieux qu'il était, ne put tenir contre elle.
Il est aisé de juger par ce seul événement à qui devait enfin demeurer tout l'avantage. Annibal, enflé de ses grands succès, crut la prise de Rome trop aisée, et se relâcha. Rome, au milieu de ses malheurs, ne perdit ni le courage ni ia confiance, et entreprit de plus grandes choses que jamais. Ce fut incontinent après la défaite de Cannes qu'elle assiégea Syracuse et Capoue, l'une infidèle aux traités, et l'autre rebelle. Syracuse ne put se défendre ni par ses fortifications, ni par les inventions d'Archimède. L'armée victorieuse d'Annibalvint vainement au secours de Capoue. Mais les Romains firent lever à ce capitaine le siège de Noie. Un peu après les Carthaginois défirent et tuèrent en Espagne les deux Scipions. Dans toute cette guerre, il n'était rien arrivé de plus sensible ni de plus funeste aux Romains. Leur perte leur fit faire les derniers efforts : le jeune Scipion, fils d'un de ces généraux, non content d'avoir relevé les affaires de Rome 'en Espagne, alla porter la guerre aux Carthaginois dans leur propre ville, et donna le dernier coup à leur empire.
L'état de cette ville ne permettait pas que Scipion y trouvât la même résistance qu'Annibal trouvait du côté de Rome ; et vous en serez convaincu si peu que vous regardiez la constitution de ces deux villes.
Rome était dans sa force ; et Carthage, qui avait commencé de baisser, ne se soutenait plus que par Annibal^. Romeavait son sénat uni, et c'est précisément dans ces temps que s'y est trouvé ce concert tant loué dans le -livre des Machabées. Le sénat de Carthage était divisé par de vieilles fac-