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CHAPITRE VII

La suite des changements de Rome est expliquée.

Il VOUS sera aisé d'en découvrir toutes les causes, si, après avoir bien compris l'humeur des Romains et la constitution de leur république, vous prenez soin d'observer im certain nombre d'événements principaux, qui, quoique arrivés en des temps assez éloignés , ont une liaison manifeste. Les voici ramassés ensemble , pour une plus grande facilité.

Romulus nourri dans la guerre , et réputé fils de Mars, bâtit Rome, qu'il peupla de gens ramassés, bergers, esclaves , voleurs, qui étaient venus chercher la franchise et l'impunité dans l'asile qu'il avait ouvert à tous venants : il en vint aussi quelques-uns plus qualifiés et plus honnêtes.

II nourrit ce peuple farouche dans l'esprit de tout entreprendre par la force, et ils eurent par ce moyen jusqu'aux femmes qu'ils épousèrent.

Peu à peu il établit l'ordre, et réprima les esprits par des lois très-saintes. Il commença par la religion , qu'il regarda comme le fondement des états \ 11 la fit aussi sérieuse , aussi grave et aussi modeste que les ténèbres de l'idolâtrie le pouvaient permettre. Les religions étrangères, et les sacrifices qui n'étaient pas établis par les coutumes romaines furent défendus. Dans la suite, on se dispensa de cette loi ; mais c'était l'intention de Romulus qu'elle fut gardée , et on en retint toujours quelque chose. I II choisit parmi tout le peuple ce qu'il y avait de meilleur, pour en former le conseil public, qu'il appela le sénat. Il le composa de deux ou (rois cents sénateurs, dont le nombre

J Dion. Hal., lil>. ii, c. 10.

LES EMPIRES. hhl

f(it encore après aiigmenlé; et de là sortirent les familles nobles, qu'on appelait patriciennes. Les autres s'appelaient les plébéiens, c'est-à-dire, le commun peuple.

Le sénat devait digérer et proposer toutes les affaires : il en réglait quelques-unes souverainement avec le loi ; mais les plus générales étaient rapportées au peuple qui en décidait.

Homulus, dans une assemblée où il survint tout à coup un grand orage, fut mis en pièces par les sénateurs, qui le trouvaient trop impérieux; et l'esprit d'indépendance commença dès lors à paraître dans cet ordre.

Pour apaiser le peuple, qui aimait son prince, et donner une grande idée du fondateur de la ville , les sénateurs publièrent que les dieux l'avaient enlevé au ciel, et lui tirent di esser des autels.

Numa Pompilius, second roi^, dans une longue et profonde paix, acheva de former les mœurs, et de régler la religion sur les mêmes fondements que Romulus avait posés.

Tullus Hostilius établit par de sévères règlements la discipline militaire et les ordres de la guerre , que son successeur Ancus Marcius accompagna de cérémonies sacrées, afin de rendre la milice sainte et religieuse.

Après lui, Tarquin l'Ancien, pour se faire des créatures, augmenta le nombre des sénateurs jusqu'au nombre de trois cents, oi!i ils demeurèrent fixés durant plusieurs siècles, et commença les grands ouvrages qui devaient servir à la commodité publique.

Servius Tullius projeta l'établissement d'une république sous le commandement de deux magistrats annuels qui seraient choisis par le peuple.

En haine de Tarquin le Superbe, la royauté fut abolie, avec des exécrations horribles contre tous ceux qui entreprendraient de la rétablir; et Brutus fit jurer au peuple qu'il se maintiendrait éternellement dans sa liberté.

Les mémoires de Sorvius Tullius furent suivis dans ce

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changement. Les consuls, élus par le peuple entre les patriciens, étaient égalés aux rois, à la réserve qu'ils étaient deux qui avaient entre eux un tour réglé pour commander, et qu'ils changeaient tous les ans.

Collatin , nommé consul avec Brutus, comme ayant été avec lui l'auteur de la liberté, quoique mari de Lucrèce, dont la mort avait donné lieu au changement, et intéressé plus que tous les autres à la vengeance de l'outrage qu'elle avait reçu , devint suspect , parce qu'il était de la famille royale, et fut chassé.

Valère, substitué à sa place au retour d'une expédition oii il avait délivré sa patrie des Véientes et des Étruriens, fut soupçonné par le peuple d'affecter la tyrannie, à cause d'une maison qu'il faisait bâtir sur une éminence. Nonseulement il cessa de bâtir, mais devenu tout populaire, quoique patricien, il établit la loi qui permet d'appeler au peuple, et lui attribue en certains cas le jugement en dernier ressort.

Par cette nouvelle loi , la puissance consulaire fut affaiblie dans son origine , et le peuple étendit ses droits.

A l'occasion des contraintes qui s'exécutaient pour dettes par les riches contre les pauvres, le peuple, soulevé contre la puissance des consuls et du sénat , lit celte reli aite fameuse au mont Aventin.

Il ne se parlait que de liberté dans ces assemblées ; et le peuple romain ne se crut pas libre, s'il n'avait des voies léi;itimes pour résister au sénat ^ On fut contraint de lui accorder des magistrats particuliers, appelés tribuns du peuple, qui pussent l'assembler, et le secourir contre l'autorité des consuls, par opposition, ou par appel.

Ces magistrats, pour s'autoriser , nourrissaient la division entre les deux ordres, et ne cessaient de flatter le peuple, en proposant que les terres des pays vaincus, ou

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lo prix qui proviendrait de leur vente, fût partagé entre les ciloyens.

Le sénat s'opposait loujours constamment à ces lois ruineuses à rétat , et voulait que le prix des terres fût adjugé au trésor public.

Le peuple se laissait conduire à ses magistrats séditieux, et conservait néanmoins assez d'équité pour admirer la vertu des grands hommes qui lui résistaient.

Contre ces dissensions domestiques, le sénat ne trouvait point de meilleur remède que de faire naître continuellement des occasions de guerres étrangères. Elles empêchaient les divisions d'être poussées à l'extrémité , et réunissaient les ordres dans la défense de la patrie.

Pendant que les guerres réussissent et que les conquêtes s'augmentent, les jalousies se réveillent.

Les deux partis , fatigués de tant de divisions qui menaçaient l'état de sa ruine, conviennent de faire des lois, pour donner le repos aux uns et aux autres, et établir l'égalité qui doit être dans une ville libre.

Chacun des ordres prétend que c'est à lui qu'appartient l'établissement de ces lois.

La jalousie, augmentée par ces pr€;tentions, fait qu'on résout d'un commun accord une ambassade en Grèce, pour y rechercher les institutions des villes de ce pays, et surtout les lois de Selon qui étaient les plus populaires.

Les lois des douze Tables sont établies; mais les décemvirs, qui les rédigèrent, furent privés du pouvoir dont ils abusaient.

Pendant que tout est tranquille, et que des lois si équital)les semblent établir pour jamais le repos public, les dissensions se réchauffent par les nouvelles prétentions du peuple, qui aspire aux honneurs et au consulat, réservé jusqu'alors au premier ordre.

La loi pour les y admettre est proposée. Plutôt que de rabaisser le consulat , les pères consenleni à la création de

trois nouveaux magisli als, qui auraient l'autorité des consuls sous le nom de tribuns militaires ; et le peuple est admis à cet honneur.

Content d'établir son droit , il use modérément de sa victoire, et continue quelque temps à donner le commandement aux seuls patriciens.

Après de longues disputes, on revient au consulat , et peu à peu les honneurs deviennent communs entre les deux ordres, quoique les patriciens soient toujours plus considérés dans les élections.

Les guerres continuent, et les Romains soumettent, après cinq cents ans, les Gaulois cisalpins, leurs principaux ennemis, et toute riialie'.

Là commencent les guerres puniques ; et les choses en viennent si avant, que chacun de ces deux peuples jaloux croit ne pouvoir subsister que par la ruine de l'autre.

Rome prêle à succomber, se soutint principalement, durant ses malheurs , par la constance et par la sagesse du sénat.

A la fin , la patience romaine l'emporte : Annibal est vaincu, et Carlhage subjuguée par Scipion l'Africain.

Rome victorieuse s'étend prodigieusement, durant deux cents ans, par mer et par terre, et réduit tout l'univers sous sa puissance.

En ces temps, et depuis la ruine de Carthage, les charges dont la dignité aussi bien que le profit s'augmentait avec l'empire, furent briguées avec fureur. Les pretendauls ambitieux ne songèrent qu'à flatter le peuple ; et la concorde des ordres, entretenue par l'occupation des guerres puniques, se troubla plus que jamais.

Les Gracques mirent tout en confusion, et leurs séditieuses propositions furent le commencement de toutes les guerres civiles.

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Alors on commença à porter des armes , et à agir par la l'orce ouverte dans les assemblées du peuple romain, où chacun auparavant voulait l'empoiter par les seules voies légitimes et avec la liberté des opinions \

La sage conduite du sénat et les grandes guerres survenues modérèrent les brouilleries.

Marins, plébéien , grand homme de guerre , avec son éloquence militaire et ses harangues séditieuses, où il ne cessait d'attaquer l'orgueil de la noblesse , réveilla la jalousie du peuple, et s'éleva par ce moyen aux plus grands honneurs.

Sylla, patricien, se mit à la tête du parti contraire, et devint l'objet de la jalousie de Mari us.

Les brigues et la corruption peuvent tout dans Rome. L'amour de la patrie et le respect des lois s'y éteint.

Pour comble de malheurs, les guerres d'Asie apprennent le luxe aux Romains, et augmentent l'avarice.

En ce temps, les généraux commencèrent à s'attacher leurs soldats, qui ne regardaient en eux jusqu'alors que le caractère de l'autorité publique,

Sylla, dans la guerre contre Mithridate, laissait enrichir ses soldats pour les gagner.

Marius , de son côté , proposait à ses partisans des partages d'argent et de terre.

Par ce moyen , maîtres de leurs troupes , l'un sous prétexte de soutenir le sénat, et l'autre sous le nom du peuple , ils se firent une guerre furieuse jusque dans l'enceinte de la ville.

Le parti de Marius et du peuple fut tout à fait abattu, et Sylla se rendit souverain sous le nom de dictateur.

Il fit des carnages effroyables , et traita durement le peuple, et par voie de fait et de paroles, jusque dans les assemblées légitimes.

1 Voll. Palcrc, lib. n, c. 3,

ti')2 HISTOIRE UNIVKUSKLLi:.

Pins puissant et mieux établi que jamais, il se réduisit de lui-même à la vie privée, mais après avoir fait voir que le peuple romain pouvait souffrir un maître.

Pompée, que Sylla avait élevé, succéda à une grande partie de sa puissance. 11 flattait tantôt le peuple et tantôt le sénat pour s'établir : mais son inclination et son intérêt l'attachèrent enfin au dernier parti.

Vainqueur des pirates, des Espagnes et de tout l'Orient, il devint tout puissant dans la république, et principalement dans le sénat.

César, qui veut du moins être son égal, se tourne du côté du peuple, et, imitant dans son consulat les tribuns les plus séditieux, il propose, avec des partages de terre, les lois les plus populaires qu'il peut inventer.

La conquête des Gaules porte au plus haut point la gloire et la puissance de César.

Pompée et lui s'unissent par intérêt, et puis se brouillent par jalousie. La guerre civile s'allume. Pompée croit que son seul nom soutiendra tout, et se néglige. César, actif et prévoyant, remporte la victoire, et se rend le maître.

Il fait diverses tentatives pour voir si les Romains pourraient s'accoutumer au nom de roi : elles ne servent qu'à le rendre odieux. Pour augmenter la haine publique, le sénat lui décerne des honneurs jusqu'alors inouïs dans Rome : do sorte qu'il est tué en plein sénat comme un tyran.

Antoine, sa créature, qui se trouva consul au temps de sa mort, émut le peuple contre ceux qui l'avaient tué, ot tâcha de profiter des brouilleries pour usurper l'autorité souveraine. Lépidus, qui avait aussi un grand commandement sous César, tâcha de le maintenir. Enfin le jeune César, à rage de dix-neuf ans, entreprit de vengei* la mort de son père, et chercha l'occasion de succéder à sa puissance.

H sut se servir, pour ses intérêts, des ennemis de sa maison , et môme de ses concurrents.

LKS KMPTRES. Z»53

Les troupes de son^père se donnèrent à lui , touchées du nom de César, et dos largesses prodigieuses qu'il leur (it.

Le sénat ne peut plus rien : tout se fait par la force et par les soldats qui se livrent à qui plus leur donne.

J)ans celte funeste conjoncture, le triumvirat abatlit tout ce que Rome nourrissait de plus courageux et de plus opj)Osé à la lyrannie. César et Antoine délirent Brulus et Cassius : la liberté expira après eux. Les vainqueurs, après s'être défaits du faible Lépide, tirent divers accords et divers partages, où César, comme plus habile , trouvant toujours le moyen d'avoir la meilleure part, mit Rome dans ses intérêts et prit le dessus. Antoine entreprend en vain de se relever, et la bataille Actiaque soumit tout Fempire à la puissance d'Auguste César.

Rome, fatiguée et épuisée par tant de guerres civiles, jiour avoir du repos, est contrainte de renoncer à sa liberté.

La maison des Césars, s'attachant, sous le grand nom d'empereur, le commandement des armées , exerce une {)uissance absolue.

Rome, sous les Césars, plus soigneuse de se conserver que de s'étendre, ne fait presque plus de conquêtes que pour éloigner les Barbares qui voulaient entrer dans l'empire.

A la mort de Caligula, le sénat, sur le point de rétablir la liberté et la puissance consulaire, en est empêché par les gens de guerre, qui veulent un chef perpétuel, et que leur chef soit le maître.

Dans les révoltes causées par les violences de Néron , chaque armée élit un empereur ; et les gens de guerre con naissent qu'ils sont maîtres de donner Tempire.

Ils s'emportent jusqu'à le vendre publiquement au plus offrant, et s'accoutument à secouer le joug. Avec l'obéis- ?^ance, la discipline se perd. Les bons princes s'obstinent en vain à la conserver; et leur zèle pour maintenir l'ancien or-

f^J[^ HISmiRE INIVKIÎSKLLK.

dre de la milice romaine ne sert qu'à les exposer à la fureur des soldats.

Dans les changements d'empereur, chaque armée entreprenant de faire le sien , il arrive des guerres civiles et des massacres effroyables.

Ainsi l'empire s'énerve par le relâchement de la discipline, et tout ensemble il s'épuise par tant de guerres intestines.

Au milieu de tant de désordres, la crainte et la majesté du nom romain dimume. Les Parthes, souvent vaincus, deviennent redoutables du côté de l'Orient, sous l'ancien nom de Perses qu'ils reprennent. Les nations septentrionales , qui habitaient des terres froides et incultes, attirées par la beauté et par la richesse de celles de l'empire , en tentent l'entrée de toutes parts.

Un seul homme ne suffit plus à soutenir le fardeau d'un empire si vaste et si fortement attaqué.

La prodigieuse multitude des guerres et l'humeur des soldats, qui voulaient voir à leur tète des empereurs et des césars, oblige à les multiplier.

L'empire même étant regardé comme un bien héréditaire, les empereurs se multiphèrent naturellement par la multitude des enfants des princes.

Marc-Aurèle associe son frère à l'empire. Sévère fiiit ses deux enfants empereurs. La nécessité des affaires oblige Dioclétien à partager l'Orient et l'Occident entre lui et Maximien : chacun d'eux surchargé se soulage en élisant deux césars.

Par cette multitude d'empereurs et de césars , l'état est accablé d'une dépense excessive, le corps de l'empire est désuni, et les guerres civiles se multiplient.

Constantin, ïils de l'empereur Constantius Chlorus, partage l'empire comme un héritage entre ses enfants : la postérité suit ces exemples, et on ne voit presque plus un seul empereur.

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