‹ Discours sur l'origine, les progrès, les objets particuliers, et l'importance de l'économie politique. Contenant l'esquisse d'un cours sur les principes et la théorie de cette scienceChapitre 11 sur 31 · XVI · texte numérisé non relu

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que j'ai donné à Londres et à Edimbourg ; mais il me tut impossible , dans le court espace d'une leçon, d'aborder plusieurs points que dans ce discours j'ai discutés d'une manière étendue, ou de traiter assez pleinement d'autres sujets importans. Quoique cet écrit soit destiné plus spécialement à ceux qui suivent mes leçons, j'ai lieu d'espérer qu'il ne [sera pas sans quelque utilité pour d'autres personnes.

Edimbourg, Oct. 1824.

Oi l'imporlance d'une science dépend de celle du sujet dont elie s'occupe , l'ecoiiomie politique mérite, sans doute, de fixer l'attention publique. Eile a pour bot d'établir les moyens de rendre l'industrie de l'homme plus productive en choses de première nécessité, d'agrément et de jouissance, ejî un mot, en ce qui constitue la richesse ; elle détermine les rapports dans lesquels cette richesse se distribue entre les diverses classes de la communauté, et la manière la plus avantageuse de la consommer. On ne. peut manquer de reconnoitre la liaison intime d'une telle science avec les plus grands intérêts de la société. Nulle autre ne se rapporte aussi directe-

ment aux occupations et aux affaires joul'nalières de l'homme. La consommation des biens dont se compose la richesse est indispensable pour l'existence ; mais une loi éternelle de la Providence a décrété , que cette richesse ne peut se procurer que par le travail , et que l'Iiomme doit gagner son pain à la sueur de son visage. Cette double nécessité de consommer et de travailler surmonte son aversion naturelle pour le travail , lui inspire de l'ardeur et de l'activité, et lui fait achever avec persévérance des entreprises pénibles et rebutantes.

Puisque la richesse est nécessaire, que le désir de l'aquérir décide l'homme à se soumettre aux plus grandes privations , on doit juger digne d'une étude approfondie la science qui fournit les moyens de la produire et de l'accroître. Personne ne peut la regarder commesuperflueou comme étrangère à ses occupations. Quelques-uns sans doute en profitent plus que d'autres; mais tous en tirent quelque utilité. Le prix de toute marchandise, les profits du manufacturier et du négociant, le fermage du propriétaire , le salaire du manouvrier , l'effet des impôts et des règlemens sur le

comiherce, tous ces sujets ne peuvent êh-e tléterminéset éclaircis qu au moyen des principes de iecouoniie politique.

Non-seulement la richesse nous fournit les moyens de subsister, mais elle nous met à même de cultiver et d'améliorer nos facultés les plus noblesi Là où il n'y a pas accumulation de richesse, l'esprit est occupé à pourvoir aux besoins inmiédiaîs du corps^ il n'a pas le temps de seperfectioimer; et dès lors, les individus n'ont que dc's vues étroites ; leurs sentimens sont personnels et intéressés. Pour agrandir ces vues, pour adoucir ces sentimens, il faut un certain degré d'aisance, qui permette de se livrer à d'autres soins que ceux qui tendent immédiatement à satisfaire les besoins et les désirs de la vie animale. La richesse, il est vrai ^ nous procure des jouissances directes et immédiates, mais surtout elle est indispensable pour la civilisation de la société. Saris le loisir qu'amène Faccumulation de la richesse, on ne pôurroit jamais poursuivre avec quelque succès ces belles études qui étendent et ennoblissent les vues, qui purifient le goût , et relèvent l'homme dans l'échelle des êtres. L'état comparatif de barba-

rie et de civilisation des peuples dépend pluâ de leur richesse que de toute autre circonstance. Un peuple pauvre n'est jamais pleinement civilisé ; un peuple riche n'est jamais barbare. On ne peut citer aucune nation qui se soit distinguée dans les sciences ou les beaux arts, sans être riche. Le commerce fut florissant en Grèce dans le siècle de Périclès et de Phidias ; il le fut encore en Italie dans celui de Pétrarque et de RaphaëL L'influence de la richesse à cet égard est presque sans bornes. C'est elle qui fit sortir Venise du sein des eaux ; c'est par elle que cette ville bâtie sur des îles désertes et sablonneuses; que la Hollande, cidevant mal-saine et marécageuse ; devin-^ rent l'une et l'autre le siège de la littérature, de ia science et des arts. Dans les Iles Britanniques elle n'eut pas des effets inoins marquans. On y a vu le nombre et la supériorité des savans , des poètes , des hommes de lettres et des arKstes se proportionner constamment à l'accroissement de la richesse publique ; en d'autres termes, aux moyens de récompenser et d'Jionorer leurs travaux.

Quand on voit que la richesse est in dis-

pensable aux individus pour l'existence et les agrémens de la vie , aux peuples pour leurs progrès dans la civilisation, on s'étonne avec raison que l'on fasse ici peu d'effort pour en découvrir les sources ; et que l'étude de l'économie politique ne soit pas encore envisagée comme une partie essentielle d'un système étendu d'éducation. Plusieurs circonstances ont pu faire négliger cette science ; mais deux entr 'autres y ont ]>eaucoup contribué, savoir : dans les temps anciens , l'esclavage domestique ; et dans les universités modernes , les ténèbres répandues en Europe au moment oii elles furent fondées.

Les citoyens de la Grèce et de Rome se seroient crus dé2;radés en se livrant aux métiersqui forment l'occupation principale des habitans de l'Europe moderne. Au lieu de chercher à s'enrichir par leurs propres efforts^ ils confioient à des esclaves cette tâche qui les rebutoit, ou imposoient des subsides aux terres conquises. Dans quelques états de la Grèce, on en \-int à défendre aux citoyens de se livrer à tout métier teîiant aux manufactures et au commerce. Et même, à x\thènes et à Rome,

(6) OU celte défense ne fut pas établie , ces métiers furent généralement regardés comme indignes d'un homme libre , et ne furent exercés que par les esclaves, ou par des hommes de la lie du peuple. Cicéron luimême, qui avoit approfondi toute la philosophie ancienne, et qui souvent s'étoit élevé au-dessus des préjugés de son siècle et de son pays , ne craint pas d'affirmer que rien de digne d'un homme libre ne peut sortir de l'atelier d'un ouvrier ; que sur une petite échelle, le commerce est bas et méprisable, sur une grande, à peine tolérable (i). L'agriculture, il est vrai , fut plus respectée. On vit dans les premiers

(i) Illlberales aulena çt sordidi quçstus mercenarioruni, omniumque quorum operae, non quorum arles emunlur. Est enim illisipsa nierces aucloramenlum servilulis. Sordidi eliam pulaudi , qui œercantur a mercaloribu.'s quod statim rendant, nihilenim projîciiint, nisi admodnm mentiantar ! Opificesque omncs in sordidâ arle versanlur, necenim quidquam ingenuuinpotesi hahere ojficina.... Mercalura aulem, si lenuisest, sordida pulanda est, sin aulem magna et copiosa , muha undique apportons , mullisque sine vanilate impertiens, non est adm-odum vituperanda. » ( De officiis. Lib. I. cap. 42. )

( 7) siècles de Rome des personnages dislînoués suivre avec avidité les travaux agricoles. Mais malgré ces exemples, on en vint, sous les empereurs et même déjà dans le plus }3eau temps de la république, à confier la culture du sol à des esclaves, appartenant au propriétaire et travaillant pour son compte. La grande masse des citoyens romains se livrèrentau service militaire (i), ou trouvèrent des moyens de subsistance précaires dans les subsides de blé fournis j^ar les provinces- Dans une société ainsi organisée, on ne dut point connoître les relations qui existent actuellement entre le propriétaire et ses fermiers , entre le maître et ses domestiques. Les anciens furent donc entièrement étrangers à toutes les questions importantes et pleines d'intérêt qui naissent de la hausse et de la baisse des fermages et des salaires, et qui forment une branche si importante de la science économique. L esprit de la philosophie an-

(i) (c Reî mllilarîs virtus praeslat cœteris omnibus ; haec populo Romano, lia?c hulc urbi snlernam glorlam peperil. n (Cicero pro Murenâ.)

(8) cieniie fat aussi irès-peii favorable à l'étude de l'ëconomie politique. Les moralistes s 'accordoient à regarder le luxe comme un des plus grands maux , et blàmoient avec sévériié l'ardeur des riches à se procurer des jouissances recherchées. Ils y voyoient la ruine des vertus guerrières , l'objet principal de leur admiration. Aussi dénoncèrentils la passion d'accumuler la richesse comme nuisible et destructive. L'économie politique ne put dès-lors attirer l'attention d'esprits imbus de tels préjugés. Elle ne put être étudiée par des hommes qui méprispient ce dont elle traite , et rabaissoient le travail qui procure la richesse.

Lorsque les universités furent établies, les ecclésiastiques possédoient presque exclusivement le peu d'instruction qui existoit alors en Europe. Leurs goûts, leurs occupations eurent une influence marquée sur les plans d'éducation qu'ils furent charges de tracer. Ils bornèrent le champ des études et n'y firent entrer que la grammaire, la rhétorique, la logique, la théologie et le droit canon. On eût regardé comme superflu çt indigne dç la science , de nommer des professeurs pour exposer les prin-r

(9) cipes du commerce et retracer les moyens de rendre le travail plus productif. Les préjugés anciens contre le commerce, contre les manufactures et le luxe, eurent encore beaucoup d'influence dans le moyen îlge. Personne n'avoitdes idées claires sur les sources de la richesse nationale, du bonheur et de la prospérité des peuples. La communication entre eux étoit très-limitée, et se maintenoit plutôt par les invasions et les expéditions de brigandage et de })iraterie, que par un commerce basé sur un profit réel et réciproque.

Ces circonstances expliquent assez pourquoi l'on a tardé si long-temps de se livrer à l'étude de l'économie politique, et d'accorder à cette science toute l'attention qu'elle mérite. Depuis que l'on s'y est appliqué, il n'y a pas de doute que la variété des opinions et des principes entre les tiommes éminens qui l'ont cultivée , n'ait arrêté ses progrès, et n'ait contribué à en discréditer les principes.

II est clair cependant, que ceux qui rejettent les principes de l'économie politique, à cause de la variété des systèmes présentés pour expliquer les phénomènes dont

( 'o ) elle s'occupe , clevroient par la même raison refuser leur confiance aux résultats de presque toutes les autres sciences.

La dissonance entre les divers systèmes iivancës successivement par les physiologistes , les chimistes , les physiciens , et les moralistes les plus distingués , est tout aussi frappante que celle que l'on remarque entre ceux des premiers économistes.

Or, qui voudroit conclure de là que lamé-* decine , la chimie , la physique , la morale , n'ont aucune base solide; ou qu'il est impossible que les savans en viennent quelque jour à nous présenter ces sciences réunies en systèmes de vérités bien établies et reconnues ? Nous ne refusons pas notre assentiment aux théorèmes de Newton et de LaPlace, pour être subversives des hypothè-ses de Ptolémée, deTicho Brahé, et de Descartes ; pourquoi le refiiserions-nous àceux de Smith et de Ricardo , sous le prétexte qu'ils renversent les fausses théories qu'avant eux on avoit avancées pour expliquer les sources et la distribution de la richesse? L'économie politique a subi le même sort que les autres sciences ; aucune n'est parvenue d'un saut à la perfection. Chez ton-

les, Terreur s'est pins ou moins insinuée, même dans les spéculations de ceux qui le plus récemment les ont cultivées. Dans l'économie politique, les erreurs ont maintenant disparu presque en entier , et quelques observations suffiront pour montrer «{ue cette science est aussi certaine dans ses résultats , que toute science basée sur les faits et l'expérience,

Les principes relatifs à la production, à l'accumulation de la richesse , et aux progrès de la civilisation, ne proviennent point d'une disposition législative. Il faut que Ihomme s'efforce de produire la richesse, parce que sans cela il ne sauroit exister ; le désir gravé dans le cœur de tout individu davancer dans le monde et d'améliorer son sort , le pousse à soigner son bien et à l'accumuler. Les principes qui sont la base de l'économie politique font ainsi partie de la constitution naturelle de l'homme et de l'ordre général; on peut en tracer les conséquences par l'observation et l'analyse , comme celles des principes mécaniques. Il y a cependant une dilîérence es-

sentlelle entre les sciences pliysiques et les sciences morales et politiques. Les principes des premières s'appliquent à tous les cas, tandis que ceux des dernières ne s'appliquent qu'à la majorité des cas qui se présenlent. Ceux de la production et de l'accumulation de la richesse sont inhérens à notre nature; ils exercent une influence puissante sur la conduite de tous les hommes ; mais cette influence n'est pas toujours au même degré chez tous ; et celui qui cherche à établir une théorie sur ce point, doit se contenter de tracer des règles générales pour expliquer clairement l'effet des principes dans la plupart des cas , laissant à la sagacité de l'observateur le soin de les modiiier suivant les occasions et suivant les circonstances. Par exemple, il est admis en principe, dans la morale comme dans l'économie politique, qu'en général la plupart des hommes voient plus clairement par eux-mêmes ce qui convient à leurs intérêts, que toute autre personne, ou tout autre corps de personnes choisies ne pourroit le faire à leur place , et qu'il est sage de laisser chacun suivre son penchant et se livrer à l'occupation qu'il juge la plus ap-

( «3 ) propriée à ses goûts et à sa position. >'^oiîà lin théorème général, et c'est un de ceux qui sont le plus basés sur lexpérieiice. Il n'eu est cependant point de ce théorème comme des lois qui règlent le mouvement des astres dans le système planétaii'e; il se trouvera peut-être juste dix-neiif fois sur vingt, et à la vingtième ne se vérifiera pas. Mais on ne peut exiger de l'économiste que ses théories cadrent avec la toiu-nure d'esprit particulière à un individu. Il pose ses principes en observant ceux qui déterminent la condition des hommes considérés en grand, comme formant les nations et les états. Il s'occupe des hommes en masse, des états, non des familles, des passions et des penchans qui agissent sur la race humaine en général, et non de ceux qui peuvent accidentellement influer sur la conduite d'un individu isolé.

Il ne faut jamais perdre de vue que l'économiste n'a point à chercher comment tel ou tel individu a accru sa fvutune, à moins qu'il ne veuille en tirer quelque conséquence générale. Les objets dH^térêt -puhlic doivent toujours l'occuper e^iclusivement. Il n'a point à tracer des systèmes et à imaginer des plans pour accroître la

richesse et les jouissances de certaines classes en particulier; mais à découirir. les sources de la richesse nationale , de \?yprospérilé mwer selle , et les moyens de les rendre plus abondantes.

Rien, il est vrai, n'est si commun, que d'entendre objecter aux vérités les mieux établies de politique el d'économie politique, qu'elles varient selon certaines circonstances , et que par conséquent on ne sauroit les admettre. Il est sûr cependant, que ces objections ne tirent leur origine que d'une idée tout-à-fait fausse sur la nature de la sciencCé On pourroit aisément citer un millier d'individus enrichis parles monopoles, auss i bien qu'on en v^oit quelquefois s'enrichir par le vol et le pillage. Mais il seroit bien téméraire de conclure de là sans autre examen , que la communauté pourroit proiiter et s'enrichir par de tels moyens. Cette dernière considération est cependant la seule à laquelle l'éconotniste doive s'arrêter. La question n'est jamais si telle mesure ou telle institution peut enrichir plus ou moins d'individus; mais seulement si elle tend à enrichir le public. Admettant que les monopoles et les règle mens nfstrictifs peuvent aider souvent des

individus à accumuler de grandes fortunes; bien loin d'être, comme on la prétendu , une preuve de Favanlage de ces monopoles, c'en est une évidente du conlraire. Il est clair que si ces privilèges enrichissent le petit nombre , ils doivent d'autant appauvrir le plus grand nombre. Ils atlacpient ainsi la richesse nationale , que toute institution devroit chercher à accroître , et lui portent atteinte , autant qu'à la liberté naturelle du commerce.

Pour arriver en économie politique à un principe bien établi , il ne suffit pas d'examiner certains résultats dans des cas particuliers 5 ou pour' quelques individus ; il faut en outre vérifier si ces résultats sont constans et applicables en général ; si les mêmes circonstances qui les ont fait naître une fois produiroient encore en tout cas, en tout état de la société, des résuJtats identiques ou du moins semblables. Une théorie qui n'est pas d'accord avec un fait uni' forme et constant est nécessairement erronée. Mais s'il se présente un fait qui ne s'accorde point avec notre expérience habituelle, sans que nous puissions discerner les cireonstartces particulières qui l'accom-

( 16) J)agnent, il de faut passe Iiàter d'en cdnclaré la nécessité de rejeter un principe qui rend compte, d'une manière satisfaisante ^ du plus grand nombre des phénomènes.

L'exemple de quelques princes absolus qui entêté équitables, liumains, généreux, ne sauroit renverser ce principe, qu'un pouvoir sans responsabilité tend naturellement à corrompre ceux qui l'ont entre leurs mains, aies rendre présomptueux, truels et soupçonneux.— De même l'exemple de ceux qui, sans prévoyance pour l'avenir, ne reclierchent que des jouissances du moment et dissipent follement leur fortune, n'affoiblira pas cet autre principe, que la passion d'accumuler est beaucoup plus forte, et plus étendue que celle de dissiper. Autrement on ne pourroit comprendre comment l'homme est sorti de l'état sauvage. Les améliorations qui se succèdent d'âge en âge chez les diverses nations, la culture d'un terrain couvert de forets ou de marais stériles , la formation des villes , la construction des ports, des routes, des ponts et des édifices de tout genre, sont toutes le résuliat de l'épargne; et font sentir, malgré de nombreux exemples de prodigalité, la force et la

( 17 ) grande, prépondérance de l'ace iimulaliuii.

C'est pour n'avoir pas fait allention à ces considérations 5 que l'on a souvent mal saisi le but et les principes de l'économie polilique. Il n'y a pas de théorie ou d'opinion extravagante qui n'ait été appuyée sur des faits. La connoissance des faits , sans la connoissance des rapports qui les lient , n'est, pour nous servir des expressions de M. Say (î) , que le savoir non digéré d'un commis de bureau, et elle ne peut point mener à juger de la vérité ou de la fausseté d'un principe général.

Il ne faut pas non plus oublier que les faits, si souvent mis en avant, pour prouver la fausseté des principes généraux, sont la plupart du temps o!)servés si mal, et représentés si inexactement par ceux qui les allèguent , qu'à tout prendre ils ne méritent pas même d'être examinés avec attention. Pour l>ien observer , il faut avoir des qualités qui n'appadiennent pas à tous, être doué d'intelligence et de finesse, être libre de préjugés, et patient dans ses

(i) Traité (ï Économie politique , par/. B.Say. — Discours préliminaire.

Disc. s. l'écon. polit. 2l

{ '8 ) recherches, comme le dit le docteur Cullen. « Un grand nombre de circonstances te tendent à décrier les prétendus faits aux- « quels on donne le beau noin d'expérience, « Le plus simple narré d'un cas donne lieu « presque toujours à quelque théorie. On « suppose quelquefois qu'une assertion re- « pose sur des faits plus purs, moins déna- « turés, quand ils ont été rapportés par une « personne peu instruite. On sait assez ce- « pendant, que c'est chez les empiriques que « l'on trouve les notions les plus hypothé- « tiques sur la médecine. Il est bien rare, (c quelque soin qu'on y donne, de pouvoir ce discerner , en observant un cas , toutes « les circonstances qui s'y rapportent. Par « cette raison, dans ce que Ton nomme « communément expérience , on ne fait que « transférer une règle basée sur un fait te imparfaitement connu à un fait que « l'on ne connoît pas davcftitage. Par cette « ineime raison , on se jette dans l'erreur, « en voulant appliquer à un cas les consé- <c quences tirées d'un autre , quoique les « circonstances ne soient pas les mêmes. « Sans les principes déduits d'un raisontf nçment solide et analytique, Vexpérience

( ^9 ) « iieslqiiunguideaveugleeltrornpeur.-ù {\\

Pour peu que ron ait été dans le cas de Comparer les rapports contradictoires des observateurs ordinaires, sur l'influence pratique et les conséquences réelles de quelque mesure d'intérêt public; on reste convaincu, que les raisonneinens du D/ Cullen s'appliquent encore mieux à la science politique et économique qu'à la médecine. Souvent les circonstances qui leur échappent, dans leurs observations incomplètes, ont beaucoup d'influence sur la prospérité nationale , tandis que celles qui les frappent ont en comparaison peu d'importance.

Tant de circonstances variées influent sur l'état des nations , que , pour bien distinguer la cause de'l'eflet, pour ne pas attribuer à une classe de causes un résultat qui dépend d'une autre classe, il est la plupart du temps indispensable de joindre à l'habileté, à l'attention, une analyse fine, approfondie , et d'être familiarisé avec les principes de la science. Puisqu'il est si difficile de bien observer, « il n'est point « étonnant que le nombre des faits erronés

(0 Leçons manuscrites du docteur Cullen.

a dépasse de beaucoup celui des fausses « théories. » (i) D'ailleurs, quelle que soit l'attention mise à l'observation d'un fait isolé ; jamais, comme nous l'avons déjà vu, dans les sciences morales et politiques, il ne pourra servir de base à un théorème général. Ceux qui hasardent des théories établies sur une base si étroite, ne sont à la lettre que des empiriques , poussés par leur vanité ou leur intérêt à mettre en avant les résultats d'une observation limitée et imparfaite, et à les opposer à ceux que sanctionne une expérience générale.

L'opposition apparente d'un principe reçu à quelques résultats dont on ne connoît pas bien toutes les circonstances , ne doit pas sans doute nous le faire rejeter. Mais il ne faut pas non plus le regarder comme solide, avant de s'assurer qu'il est le fruit d'une analyse soignée et complète. Pour en venir à connoître à fond les lois qui règlent la production , la distribution et la consommation de la richesse, l'économiste, pour trouver ses matériaux, auroit à exploiter un vaste champ de recherches. Il auroit à

(i) JElemarque du Dr. Culleu.

étudier l'homme dans les diverses situations où il se trouve, à recourir à l'histoire delà société, des arts, du commerce el de la civilisation , à consulter les ouvrages des savans, des philosoplies, des voyageurs, en un mot , tout ce qui pourroit l'éclairer sur les causes des progrès ou des retards de la civilisation. Il aiu'oit à examiner les changemens opérés aux fortunes et à l'état social, dans tous les pays et dans les diiïérens siècles. U auroit à tracer l'avancement, le progrès, la chute de l'industrie et du commerce , et surtout à analyser et comparer avec soin les effets des institutions, des lois, des règlemens , et à établir les circonstances, qui distinguent l'état progressif de l'état rétrograde de la société. C'est aumoyen de ces recherches que l'économiste parvient à connoître les véritables causes de la richesse et de la civilisation, de la pauvreté et delà barbarie; à résoudre d'une manière satisfaisante presque tous les problèmes principaux de la science économique, età imaginer le plan d'administration publique , le meilleur et le mieux calculé pour assurer à la société un avancement pro-

gressifdans la carrière des perfeclionneinens.

De tels travaux ne pein ont manquer de faire naître îe idiis vif intérêt dans toute âme empreinte de sentimens généreux. On regarde comme un noble objet d'étude , et de raisonnement, les lois qui dirigent les corps célestes dans leurs mouvemens; mais il est hors de la puissance de l'homme d'en modifier les résultats. Les lois qui dirigent la société humaine dans ses mouvemens, qui font avancer un peuple en civilisation, en richesse, tandis qu au même moment, un autre peuple rétrograde et tombe dans Fabime de la pauvreté et de la misère, ont un double titre à notre atlention ; d'un côté, elles se rapportent à des objets qui influent directement sur le bonheur ; de l'autre, l'homme peut en modifier, et en modifie tous les jours, les résultats. La prospérité nationale dépend bien moins de la situation et de la fertilité du sol ou de la salubrité du climat, que de l'adoption de mesures propres à exciter le génie inventif, à créer linduslrie, et à lui donner de l'aclivité. L'inslilulion d'un système sage danslcconomie publique fournit les moyens

de remplacer tout ce qui manque à un pays ; de sauvage et stérile qu'il étoit, elle le rend le séjour agréable et snlubre , d'un peuple heureux et civdlisé. Sans celte insUtution , la nature prodigueroit en vain à un pays ses dons les plus précieux. Tout capable qu'il seroit de s'améliorer et de produire, il ne fourniroit qu'avec peine une chétive existence à quelque horde misérable, ignorante et barbare.

Quand on réfléchit à la variété et à Tétendue des connoissances préliminaires que suppose la création d'une théorie saine en économie politique, on ne s'étonne plus que les économistes aient pu faire des erreurs ou qu'ils aient pu avoir des opinions contradictoires sur quelques-uns des points les plus importans. L'économie politique est d'une origine très-récente. Quelques traités d'un grand mérite ont pu paroitre d'abord sur des points détaciiés delà science^, mais elle n'a été réunie en un corps complet de doctrine que vers le milieu du dernier siècle. Gela suffit pour expliquer les erreurs de quelques-uns des systèmes qui

ont para depuis lors. An lien de déduire de la comparaison des faits des conséquences 2;énérales; au lieu d'examînçr attentivement les pîîénomènes qui résultent de l'action des divers principes, et d étudier avec soin les mêmes principes dans des circonstances variées ; presque toujours ceux qui se livrent les premiers à une science commencent par bâtir leurs théories sur une base peu sûre elmal établie. Et réellement, il n'est pas en leur pou,voir d'agir autrement. Ce n'est presque jamais pour eux que les expériences sont faites , que les observations sont décrites. On ne les fait , on ne les décrit, en assez grand nombre, avec assez de soin, que lorsque l'on s'aperçoit plus tard, qu'elles sont le seul moyen de faire découvrir la vérité ou la fausseté d'une théorie, devenue populaire. C'est, poiir nous servir du langage de la science économique, Ja demande efficace du théoricien qui règle la production des faits ou desmatériaux bruts qu'il a ensuite à employer pour en former un système. L'histoire de l'économie politique en fournit des exemples frappans. Celle science, comme nous l'avons observé , fut entièrement inconnue

des anciens, et l'on ne s'y appliqua que fort tard, comparativement aux autres sciences. Aussi riiistorien ncgligea-l-il, comme peu dignes de l'occuper, les circonstances qui auroient le mieux fait juger de la richesse et de la civilisation des élats les plus célèbres de l'antiquité , et même de l'Europe pendant le moyen âge. Ceux qui les premiers tracèrent les principes généraux de la science, n'avoient pour faire une tliéorie qu'une expérience foiMe et limitée. Ils ne savoient pas même se prévaloir du peu de faits historiques dont ils aaroient pu profiler ; ils ne s'attachoient qu'à ceux qui se trouvoient dans la sphère de leur observalion.

L'opinion si long-temps dominante, que la ricficsse consiste exclusivement en or et en argent, vint naturellement de ce que la monnoie de tous les peuples civilisés fut presque toute de ces deux métaux. Ayant été adoptés comme étalon de mesure pour la valeur relative des diverses marchandises, et comme équiv&lens de celles contre lesquelles ils étoient échangés ; ils acquirent une importance factice aux yeux non-seulement du vulgaire , mais aussi des

( ^6 ) personnes d'un mérite supérieur. On ne sut pas faire une remarque bien simple , c'est que vendre et acheter n'est autre chose que faire un troc de marchandise de part et d'autre ; par exemple, d'or et d'argent contre du blé, du drap, et réciproquement. On ne fit plus attention à la valeur de V argent, mais bien à l'argent même; et l'on ne mesura plus la richesse des individus et des Etats , par l'abondance de leurs produits disponibles , ou par la quantité et la valeur des marchandises, qu'ils pouvoient fournir pour se procurer des métaux précieux; on la calcula d'après la quantité de ces métaux dont ils étoient en possession. On crut partout n'avoir pas de meilleur moyen d'accroître la richesse , que de défendre l'exportation de l'or et de l'argent, et d'en encourager l'importation.

Il paroit d'après un passage de Cicéron , qu'à P\ome, sous la république , l'on prohiba souvent l'exportation des métaux précieux (i), et les Empereurs renouvelèrent

(i) « Exportari aunimnon oportere , cum sœpe an' tea senaius, tum me conaule , gravissime judicavit, » Orat. pro L. Flacco, cap. 28.

(^7 ) fréquemment celle prohibition , quelle qu'en fût l'inulilité (i). Il n'y a peut-être pas un seul état moderne en Europe, dont les premières lois ne consacrent ce principe. On assure que déjà avant la conquête il étoit en viguem*, et div^ers statuts l'ont postérieurement sanctionné. Entrautres, dans une époque bien rapprochée de la nôtre, en i5i2, un statut de Henri yill {2) déclara que toute personne que l'on découvriroit exportant de l'argent, de la vaisselle, des bijoux, seroit punie par l'amende du double de la valeur de ces articles.

L'étendue extraordinaire quepritle commerce pendant le quinzième et le seizième siècles fit substituer à ce mode simple et grossier d'accroître la quantité des métaux précieux un système plus recherché et

(1) Pline faisant rénumération des soies , des épiceries, et des autres produits importés de l'Inde en Italie, dit ces luots : « Miniinâque computatione millies centena mUl'ia sestertium annis omnibus , India et Serss, pcniiistdaque illa ( Arahia ) imperio nostro demunt. » (Ilist. iiat. lib. XII, cap. iS.)

(2) Henry VIII j cap. 1.

f ^8) plus compliqué. L'établissement d'une communication directe entre l'Angleterre et rinde par le Cap de Bonne-Espérance semble avoir beaucoup influé sur ce changement. Les métaux précieux ont toujours été l'un des meilleurs articles d'exportation pour rOrient. Et malgré les préjugés anciens et enracinés contre cette exportation, la Compagnie des Indes Orientales obtint, dès son établissement en 1600, la permission d'exporter annuellement de la monnoie étrangère ou des matières d'or et d'argent pour la valeur de 3o,ooo livres sterling. On y mit cependant la condition, que dans les six mois qui suivroient la fin de cliaque expédition , à l'exception de la première , la Compagnie importeroit une quantité d'or et d'argent égale en valeur aux métaux précieux qu'elle auroit exportés. Les ennemis de la Compagnie prétendirent qu'elle ne remplissoit point cette condition, et qu'au grand détriment du public on laissoit l'or et l'argent sortir du royaume. Les négocians et les autres personnes intéressées à soutenir la Compagnie , ne pouvoient con-' tester les raisonnemens de leurs antagonistes, qu'en combattant ouvertement la politique

( 29) dès long-temps établie, de prévenir absolument toute exportation des métaux précieux. Us n'avancèrent point cependant, que l'exportation de ces métaux en Orient fut avantageuse , en s'appuyant sur cette raison , qu'en Angleterre les marcbandises obtenues en échange étoient de plus grande valeur. Il n'y a pas même lieu de croire qu'ils €n aient eu l'idée. Mais ils soutenoient que cette exportation étoit avantageuse , parce que les marcliandises importées de l'Inde étoient exportées de nouveau en grande quantité dans d'autres pays, d'où l'on obtenoit beaucoup plus de lingots que l'on n'a^ voit été appelé à en payer à l'Inde. Thomas Mun, l'un des plus habiles défenseurs de la Compagnie, comparoit ingénieusement les opérations du négociant qui fait son commerce en exportant l'or et l'argent, aux semailles et aux moissons en agriculture, u Quand on ne considère le labou- « reur, qu'au temps des semailles, jetant « son blé et le faisant voler çà et là sur la « terre, on le prendroit plutôt, disoit-il , « pour un fou, que pour un laboureur ex- « périmenté. Mais, quand on le voit au « moment de la moisson, arrivant au but

( 3o) « de ses peines , on s'aperçoit du mérite « et du succès du travail auquel il s'est li- « vré. " (i)

Telle fut l'origine du système mercantile. Quand on le compare avec l'ancien préjugé qui mérite à peine le nom de système , et qui prohiboit l'exportation de l'or et de l'argent, on doit reconnoitre qu'en l'adoptant, on fit un grand pas dans la carrière des opinions saines sur le commerce. Les défenseurs du système mercantile, comme leurs prédécesseurs, soutenoient que l'or et l'argent seuls constituoient la richesse; mais ils croyoient qu'une saine politique ne devoit pas en laisser prohiber entièrement l'exportation. Ils y mettoient seulement

(i) Treasure by foreign trade , édition originale , page 5o. Cet ouvrage fut publié en 1 664, long-temps après la mort de Mun. Il est très-probable qu'il avoil été composé en i635 ou i64o. Mun avoit déjà avancé les mêmes opinions et presque dans les mêmes termes^ soit dans sa Défense du commerce aux Indes orientales, fwhVvéQ en 1609 , avec seconde édition en 1621, soit dans une pétition qu'il composa pour la Corapngnie, et qui fut présentée au parlement eu

^our conditions, que les marchandises importées à la place fussent, en tout ou en partie , vendues ensuite à des étrangers pour le montant d'une plus grande valeur en matières que celle qui avoit été originairement exportée pour les acquérir; ou que l'importation des marchandises étrangères accrut l'exportation des produits indigènes d'une quantité dont la valeur dépassât celle de ces marchandises. Ces opinions mènent nécessairement à la fameuse doctrine de la balance du commerce. Il étoit clair que les métaux précieux ne pouvoient être importés dans les pays sans mines , qu'en fournissant en échange des marchandises exportées. Le grand but auquel tendoient les défenseurs du système mercantile , étoit d'accaparer autant que possible les métaux précieux , en prenant des mesures variées et compliquées pour encourager l'exportation de presque tous les articles, sauf l'or et l'argent , et d'en restreindre l'importation , s'ils n'étoient pas destinés à être de suite exportés. En conséquence, on regarda l'excès de la valeur d'exportation sur celle d'importation, comme la cause unique et la seule mesure du progrès d'un pays dans la carrière de la richesse. On se persuada que

(3i) cet excès ne pouvoit être oblenu que païf rimportation d'une égale valeur d'or et d'argent , c'est-à-dire , de la seule ricliesse que pût avoir un pays.

Les principes du systètne mercantile, quelque faux qu'ils soient, expliquent assez bien certains phénomènes*, ils durent en outre plaire dès l'origine , comme flattant les préjugés si répandus sur cette matière. Les négocians et les hommes entièrement livrés à la pratique, qui étoient les vrais auteurs de ce système , ne croyoient point nécessaire de soumettre à l'examen et à une analyse soignée, les principes qu'ils av oient posés. Les jugeant assez affermis par l'assentiment et l'approbation universelle, ils s'appliquoient presque exclusivement à discuter les mesures pratiques les plus propres à les rendre efficaces.

« Quoiqu'un 'Etat, dit encore Mun , « puisse s'enrichir des dons que lui font « d'autres nations, ou des achats qu'il con- * tracte avec elles , on doit regarder ce « moyen comme bien incertain, et comme ce de bien peu d'importance quand il se « réalise. Le moyen ordinaire d'accroî- « tre la richesse et le trésor est donc le

« commerce extérieur , en tant qu'en le <c faisant on observe toujours la rèsle « de vendre annuellement aux étrangers te une valeur en marchandises plus gronde « que celle des marchandises étrangères « que l'on consomme. Supposez que ce « royaume, quand il est abondamment Ibur- « ni pour son usage , de drap , de plomb , « d'étain, de fer, de poisson et d'autres « marchandises indigènes, en réexporte par « an un surpliisde 2,200 000 livres sterling. « Il pourra acheter par ce moyen pour te 2,000 000 livres sterling de marchandi- « ses, et les rapporter de l'étranger pour « sa consommation. En s'attachant riç';ou- « reusement à cette marche, on peut être « assuré que le royaume se sera enrichi « de 200 000 livres sterling, qu;. nous se- « ront apportées comme un trésor acquis , « puisque la partie de notre fonds qui ne « nous revient pas en denrées , doit né- « cessairement nous être rapportée sous « forme de trésor « (i).

?.îun suppose dans ces raisonnemens que

( 1 ) Treasure , hy forcigii Lrade , p. 11. Ûiic. s. Vccon. polil. «3

(34) le profit du commerce extérieur est exclusivement l'or et l'argent ; posant, comme un principe avoué , que cet or et cet argent nous sont nécessairement rapportés en paiement du surplus des marcliandises exportées. Tous les avantages de ce commerce -j le nombre infini de produits agréaîjles et utiles , qu'il auroit été impossible pour nous de produire, ou que nous n'aurions pu produire qu'à plus haut prix; les nouveaux motifs que ce commerce ajoute à ceux qui aiguillonnent l'activité ; les nouveaux biens et les nouvelles jouissances qu'il présente pour récompense au travail , à ses yeux ne sont rien. Il se borne à fixer notre attention exclusivement au solde de 200,000 livres sterling en or et en argent. C'est comme si l'on vouloit nous faire estimer l'agrément et les avantages d'un vêtement, par le nombre et l'éclat des boutons d'or dont il est garni. La règle de Mun , pour estimer les avantages d'un commerce extérieur, n'en a pas moins paru long-temps infaillible au!<: yeux des négocians et des hommes d'états bornés à la pratique ; et ces anciens préjugés sont tellement invétérés , qu'il ne se passe pas d'année où l'on ne fé-

( 35 ) licite encore l'Angleterre de l'excès de ses exporliiiions sur ses importations.

Les notions erronées sur les métaux précieux ne furent pas la seule circonstance qui amena les reglemens restrictifs contre la liberté du commerce et qui fit dominer le système mercantile. Les gouveniemens féodaux établis dans les pays qui av oient fait partie de l'empire d'Occident, tombèrent de bonne heure dans un état de confusion et d'anarchie* Les princes , incapables de réprimer par eux-mêmes les usurpations et la violence des grands vassaux * s'appliquèrent à affermir leur propre influence et à consolider leur pouvoir, en attirant à eux les habitansdes cités et des villes. Dans ce but ils leur garantirent des chartes , affranchirent les habitans en abolissant toute marque de servitude , les formèrent en corporations ou corps politiques gouvernés par un conseil et par des magis^ trais de leur choix. Tandis que partout ailleurs régnoient la rapine et le désordre, on voyoit dans les villes l'ordre et l'administration régulière bien établis , et les propriétés iermement assurées. Aussi leurs tranquilles habitans éloient excités au travail.

et conservolent une grande superiok'îté sur les agriculteurs et les gens des campagnes. Ce fut des villes que les princes tirèrent leurs plus forts subsides d'ar^ gent; ce fut par leur aide et leur coopération , qu'ils réussirent à devenir maîtres des barons fiers de leur indépendarice. Les citoyens des villes ne regardèrent point les secours qu'ils donnoient à leurs souverains^ comme compensés par le don des chartes qu'ils en avoient obtenues. lis ne cessèrent de solliciter et d'obtenir de nouveaux privilèges. Ils s'atlcndoient bien à ce que des princes , auxquels ils rendoient de si grands services , les regarderoient comme la portion la plus industrieuse et la plus utile de leurs sujets et ne répugneroient point à satisfaire leurs demandes. En effet, pour leur donner les moyens d'obtenir des vivres à bon marché , et d'exercer leur industrie de la manière la plus profitable, il fut formellement défendu d'exporter le blé et les matériaux bruts qu'ils étoient appelés à manufacturer; en même temps de forts droils ou des prohibitions absolues furent établis, pour prévenir l'importation des objets manufacturés et pour assurer aux fabricans le

(37 ) monopole du marché national. C'est ainsi que, clans le quatorzième siècle, le quinzième, le seizième et même le dix-septième, dans toute l'Europe, croyant encourager le commerce et les manufactures, on en vint à un systèmequi avoitpour base ces prohibitions; qui assuroitaux citoyens des villes incorporées , le privilège de ne laisser exercer aucun métier que sur une permission délivrée par eux; et qui établissoit une foule de règlemens, tendant à forcer l'importation des matériaux bruts destinés aux manufactures, et l'exportation. des ouvrages faits. La liberté du commerce et de l'industrie, consacrée par leurs anciennes lois, finit par être totalement méconnue. On pourroit citer bien des exemples bizarres de l'excès auquel fut porté ce système, tant en Angleterre qu'ailleurs. Ce sont des faits si connus , que nous jugeons inutile de les rappeler en détail. Nous eiteroas seulement, pour en donner quelque idée , l'acte prisse en 1678 , pour l'encouragement des manirfactures anglaises d'étoffes en laine. Il fat ordonné que tous les corps, avant que d'être portés à la sépulture , fussent enveloppés dans un drap de laine.

Mais ce n'ctoit pas assez pour les fabricans et les marchands, d'exclure la concurrence étrangère et d'avoir le monopole du marché national. Ayant obtenu tout ce qu'ils pouvoient avoir du public, ils commencèrent a se dépouiller les uns les autres. Les plusinfluans eurent le privilège d'exercer certains métiers à l'exclusion de tout autre individu. Cet abus en vint à son comble sous le règne d'Elisabeth, qui accorda un nombre infini de nouvelles patentes. A la lin le fléau devint si insupportable, que toutes les classes se réunirent et firent des pétitions pour qu'on le fit cesser. Après uue longue opposition de la part de la couronne , qui regardoit conmie une de ses grandes prérogatives le pouvoir d'ériger des monopoles, on écouta les réclamations; et un acte fut passé dans ce sens en 1624. Cet acte lit beaucoup de bien; mais il n'ai-; îéra en rien aucun des principes fondamentaux du système mercantile ou manufacturier; et les cojporations privilégiées furent exemptées de s'y soumettre.

En France, les manufacturiers eurent un puissant défenseur en la personne de Colbert ministredes finances, au milieu de la

( 39 ) splendeur du règne de Louis XIV. Ce fu:t sous ses soins que fut rédigé le fameux tarif publié pour la première fois l'an 1664. Les écrivains du continent l'ont regardé quelque temps comme marquant l'époque réelle du système mercantile. Mais ce que nous avons dit suffit pour montrer que c'est une erreur (1).

Les défenseurs du système mercantile et de la balance du commerce soutinrent avec force les restrictions en faveur des manufacturiers, llscrurentne pouvoir mieux obtenir une balance favorable^ c'est-à-dire, l'excès désiré de l'exportation sur l'importation des objets manufacturés, qu'en facilitant autant que possible la première, et mettant toutes sortes de gênes à la seconde. Au lieu de voir dans ces règlemens le produit d'un système de monopole personnel et intéressé, ils les regardèrent comme le résultat de la plus saine politique. Ils identifièrent naturellement les intérêts du manufacturier et ceux du marchand ; et se persuadèrent qu'ils dévoient se confondre avec l'intérêt public.

(1) Voyez Mengotll, Dissertazione siil Colberiistno , cap. ii.

Le grand ohjet que l'on eut en vue fut un solde en faveur du pays, et \emoycn employé fut la création de forts droits , ou de gènes nombreuses à l'importation et de primes ou gratifications à l'exportation. On ne doit pas s'étonner qu'un système , si conforme aux préjugés populaires, si propre à excuser les privilèges exclusifs accordés aux classes manufacturières et commerçantes , ait eu de bonne heure dans la pratique une puissante influence. On ne doit pas s'éton-» ner même qu'elle survive jusqu'à un certain point au système lui-même (i).

« Ce n'est point une exagération , >» dit M/ Storch, « de dire qu'il y a peu d'er- « reurs politiques qui aient enfanté plus « de maux que le système mercantile. Arec mé du pouvoir, il n'a fait qu'ordonner « et défendre, là où il ne s'agissoit que de « protéger; la manie réglementaire qu'il

(i) Melon et Forbonnois en France ; Genovesl en Italie; Mun, Sir Josialj Child, le Dr. Davenant, les auteurs de l'ouvrage inlilulé le Marchand Britannique, et Sir James Slewart en Angleterre , sont les écrivains les plusmarquans qui aient épousé en tout ou en partie la cause dusvsLème mercanlile.

( 4i ) l'aspire a tourmenté de mille manières l'indiislrie pour la faire dév^ier de sa pente naturelle. lia fait envisager à chaque nation le bien-être des autres comme incompatible avec le sien ; de là ce désir réciproque de se nuire et de s'appauvrir; delà celte rivalité commerciale, la cause immédiate ou éloignée de la plupart des guerres des siècles derniers. C'est ce système qui a conseillé à toutes les nations d employer les moyens de la force ou de la ruse pour obtenir, de la crainte ou de Fignorance des autres peuples , des traités avantageux de commerce, dans lesquels ordinairement on est dupe, quand on ne sait pas duper les autres. C'est lui qui les a engagés à fonder des colonies, afin de créer de nouvelles nations, qui restassent assez dans la dépendance de la mère patrie, pour que celle-ci pût s'assurer un monopole chez elle et faire de ses en fans les pratiques de ses marchands. En un mot, là oii ce système a fait le moins de mal, il a entravé les progrès de la prospérité nationale; partout ailleurs il a ensanglanté la terre, il a ruiné et dépeuplé les pays mêmes aux-

« quels il vouloit procurer de nouveaux « moyens de richesse et de puissance»' (i). Le coup porté aux systèmes et aux préjugés par les grandes découvertes, et les événemens mémorables du quinziènie et du seizième siècle ; lesoinque l'on mit, grâces au progrès de la civilisation et de l'industrie, à étudier de près les sources de la richesse et de la prospérité nationale , acheminèrent peu^ peu la chute totale du système mercantile. Les partisans de la Compagnie des Indes orientales, qui, d'abord dirigés par l'intérêt, avoient liasardé â' élever un doule sur les idées dominantes relativement à l'exportation des matières d'or et d'argent, commencèrent à prendre un ton plus haut et plus aûirmatif. Ils en vinrent à soutenir que les matières métalliques nétoient qu'une marchandise , et que l'exportation devoit en être laissée aussi libre que celle de toute autre. Cette opinion fut partagée par des hommes étrangers à la Compagnie. Peu à peu ces idées se répandi-

(i) Siorch, Cours d'économie politique; lorae l, page 122.

(43) rent, et bien des négocians commencèrent à se défier des maximes reçues aveucrlement jusqu'alors. Ils acquirent des notions plus claires et plus étendues sur les principes des relations commerciales. Ces idées nouvelles percèrent enfin dans la cliambre des communes; et en i663, on y révoqua les statuts qui proijiboient l'exportation des monnoies étrano;ères et des maUères d'or et d'argent; on donna une ])leine liberté, tant à la Compagnie qu'aux particuliers , d'exporter sans restriction tous ces articles de commerce.

Outre les discussions relativ^es au commerce des Indes orientales, on en vit s'élever aussi sur l'établissement des colonies en Amérique et aux Indes occidentales , sur les mesures obligatoires pour assurer au pauvre un soutien, sm' la prohibition d'exporter la laine, etc. L'attention fut ainsi attirée sur des questions liées à la politique intérieure de l'Angleterre. Dans le cours du dix-septième siècle on vit paroitre, en plus grand nombre que de coutume, des traités sur divers sujets de commerce et d'économie publique. Quoique la plupart des auteurs de ces écrits se ressentent de

lesprit du temps , on doit reconnoitre que plusieurs d'enlr'eux s'élèvent au-dessus des préjugés de leurs contemporains , et méritent d'être rc2;ardés comme les fondateurs de la tiiéorie moderne du commerce. Ce furent eux qui les premiers exposèrent cette belle doctrine , et prouvèrent que la prospérité d'un état ne dépend nullement des règlemens restrictifs , ou de la ruine des pays voisins; que la politique obscure, personnelle et bornée du monopole, ne peut s'accorder avec le véritable esprit du commerce ; et que Y intérêt personnel, autant que le devoir , commande aux hommes de vivre en paix et d'entretenir entr'cux des liaisons franches et amicales.

Parmi ceux qui écrivoient alors sur la science économique, on doit distinguer Sir Josiah Child (i), dont l'ouvrage, quoique basé sur le système mercantile, contient beaucoup d'idées saines et libérales ,

(i) NetvcUscniirse of trade. Cet ouvrngo publié d'a- Lorden 1668, eut eu 1690 une seconde édiiioa fort aiigmenice et corrlijée.

Sir William Petty (i), et Sir Dadley Norlh. Ce dernier nori-seulement s'éleva au-dessus des préjugés de son siècle, mais il eut aussi le talent et la sao;acité de découvrir les sophismes les plus sub'ils et les erreurs les plus difficiles à a{)ercevoir. Son ouvrage intitulé Discours sur le cornmerce etc., fut publié en 1G91 , et contient la meilleure exposition des vrais principes du commerce, qui eût paru jusqu'alors.

Il y est toujours le défenseur intelligent des grands principes de la liberté du commerce; il n'est point, comme ses devanciers, instruit sur un sujet, mal informe sur d'autres. Son système est conséquent et complet \ il prouve que , dans les sujets mercantiles, les intérêts des nations sont les mêmes que ceux des particuliers; et démontre évidemment l'absurdité de supposer qu'un commerce avantageux pour uti marchand , puisse être nuisible au public. Il a aussi des idées justes sur le droit de seigneuriage et les lois somptuaircs alors en grande faveur.

(1) II publia entr'aulres en 1682 l'ouvrage imiluîô Quanlulitincunque , et eu 167:2 celui qu'il iiidtiila Jlnalumie politique cL f frlunda.

Nous trouvons clans sa préface une espèce de résumé de ses principes : le voici.

« Pour le commerce^ le m onde entier ii' est ce qu'une nation^ et par conséquent les na- «( tions ne sont que des personnes. »>

<c Une perte dans le commerce ne se « borne pas au peuple qui la fait, mais s'é- « tend au monde entier. »

« Tout commerce ne peut manquer d'ê-^ « tre profitable nu public ^ sans cela il se- « roit abandonné par ceux qui l'exercent ^ et « partout où les marchands trouvent à ga- <f- gner ^ le public dont . ils Jont partie tire « aussi quelque profit. »

« En forçant à vendre d'une manière « prescrite, il peut arriver que ceux en « vue desquels cette mesure est prise en « profitent ; mais elle ne peut faire gagner « le public } car c'est dépouiller un partice cuîier pour en enrichir un autre.

ce La loi ne peut pas fixer les prix du marte ché; il faut, comme cela arrive nécessai- « renient, que le taux s'en établisse de luicc même. Mais quand des lois viennent et poser une limite, c'est autant d'empê- « chement mis au commerce, c'est autant «. de préjudice qu'on y porte. »

« La monnoîe est une marchandise. En M conséquence ^ il peut y en m^oir surahoni< dance ou disette , et U excès peut nuire <f comme la i^areté. >»

« Un peuple ne peut manquer de mon- « noie , et ne peut en avoir plus quil ne lui « en faut pour ses transactions ordinaires. •>^

« On n'en est pas plus riche quand on a « beaucoup d'argent en sa possession. On M ne peut en avoir, qu'cîi payant pour Ya- « cheter une valeur équivalente. )>

« Le libre monnoyage est une espèce de « mouvement perpétuel qui consiste à fon- « dre et Ci frapper sans cesse ^ et qui ali- « mente aiiisi les orfèvres-etles monnoyeurs « aux dépens du public. y>

« Altérer la monnoie, c'est commettre ■ V une véritable fraude , sans aucun avan- « tage pour le public. Car elle n'a jamais w que sa wileur intrinsèque. »

« Diminuer le titre ou le poids, cest la « même chose. «

« Payer comptant ou par lettres de « change ne diffèrent qu'en ce qu'en em- M ployant ce second moyen on évite un « double transport. »

« L'argent exporlé par le commerce cou-

(48) « tribue à accroître la richesse publique ; M tandis que, dépensé en guerres et en M paiemens au dehors , il la diminue d^m- « tant. )>

« En un mot ^ toute Jaçeur accordée à « une hranchede commerce, ou à un intérêt « en particulier, est un abus. Cest autant « d'enlevé au profit du public. »

Malheureusement ce traité admirable ne circula pas assez. 11 y a de bonnes raisons de croire qu'on prit des mesures pour s'y opposer (i). Quoiqu'il en soit, l'ouvrage devint fort rare, et il n'est cité à maconnoissance par aucun écrivain subséquent.

Les vues libérales et étendues, quiavoient trouvé un si grand soutien dans la personne de Sir Dudley North, furent. aussi plus ou moins défendues par Locke (2), par i'auleur anonyme d'une brochure sur le commerce

(1) Voyez la Vie de Sir Dudley ^t^^v sou frère Roger IN^orlh; p. 179 5 »"ti'-

(2) Considérations on the Lowerin^ of interest and Jlaising t/ie value ofmoney, l()y i ; and fart lier considérations on raising thii value of money , ifi»j.'5.

(49 ) nux Indes orieiitales (i), par Vanderliiit (2), Sir Maltliew Decker (3), Hume (4) et iiarris (5). Mais leurs eiibri.s ne purent parvenir à renverser le système mercantile. Leurs idées sur la richesse étoient confuses et contradictoires } et comme iis ne s'appllquoient ni à en recherclier les sources , ni à retracer les causes de la prospérité nationale, leurs argumens pour raj^olication .d'un système libéral au commerce avoient en apparence quelque chose d'empirique, et ne frappoient pas comme des raisonnemens logiques déduits de priiicipes bien éiablis et conilrmés par l'expérience. On doit reconnoître que Locke eut des idées très-correcLes sur l'influence souveraine du travail dans la production de la richesse ;

(1) CoTisideralions on the east India trade , \'jo\ . L'nuleiir de celle brochure remarquable réfuie aîcIorieusement les divers argumens préscnlcs pour juslifier la prohibilion d'imporler les articles ni.auifaclurés de l'Inde , et dorinc de grands éclaircissemens sur les effets de la division du travail.

(2) Moncy an.swersall things, 1734.

(.3) Esuriy Qti the causes of the décline of foreign trade , 1744.

(4) Polilical essays , \j52.

(5) Essay on money and coins, ^7^7- Disc. s. l'écon. polit. 4

mais il ne poursuivit pas ses reclierclies dans le but d'éclaircir les principes de la science j et ne les cita point dans ses ouvrages subséquens. Ilarris, tout en adoptant les vues de Locke, et déduisant de ses principes quelques conséquences pratiques très-importantes , ne les expose que dans la préface de son traité de la monnoie , fort en abrégé, et sans y mettre cet ordre logique et systématique, si nécessaire aux recherches scientifiques.

Mais, ce que les auteurs anglois laissèrent en arrière fut entrepris par un savant françois, distingué par un esprit fin et original, et par la simplicité et l'intégriLé de son caractère. Cet homme fut le D.^ Quesnay , inédecin attaché à la cour de Louis X\. Il eut le premier le mérite de rechercher et d'analyser les sources de la richesse, dans le but direct de déterminer les principes fondamentaux de l'économie politique* Adoptant ainsi une forme systématique, il réleva au rang de science. Son père possédoit une propriété rurale. Elevé ainsi à la campagne, il contracta de bonne heure un certain degré de partialité en faveur de l'agriculture. Frappé de l'état d'abaissement

( 5i ) ou il la voyolt en France, il s'atlacha à rechercher ce qui pouvoit en arréler la marche, tandis que ses progrès sembîoient devo r être assurés par l'industrie des habita is, la fertilité du sol et l'excellence du chmat. Dans le cours de ses recherches, il vit bientôt que les gènes à l'exportation d'.i blé et les rèpjemens de Colbert, destinés à l\ivoriser le manuraclurier et le marchand aux dépens de l'agriculteur , étoient des obstacles mis à Tamëlioration de l'agriculture. Mais Quesnay ne se contenta pas d'exposer l'injustice de ces privilèges, et d'en montrer les fâcheuses conséquences. Son zèle pour les intérêts agricoles le poussa non-seulement à les mettre au même niveau que ceux des manufactures et du commerce; mais il voulut les élever fort au-dessus, en cherchant à montrer que l'agriculture étoit la seule industrie qui contribuât à accroître la richesse d'une nation. Partant du fait irrévocable, qu'il ûiut que toute cliose qui sert à nos besoins, ou qui satisfait nos désirs, soit tirée originairement de la terre , il en déduisoit comme une vérité sans réplique , base de son système, que la terre est la source unique de

( 52) la richesse. Il soutenoit qae le travail ne peut produire de valeur nouvelle qu'en s'appîiquant à l'agriculture , comprenant sous ce nom les pêcheries et les mines.

Frappé de la force végétative de la nature, et ne pouv^ant expliquer l'origine et les causes réelles de la rente de la terre , il se confirma toujours plus dans ses principes. Son attention se fixa sur cette circonstance , que les cultivateurs étoient les seuls entrepreneurs de travail qui payassent une renie pour l'usage des ageus naturels. Il y vit une preuve incontestable , que l'agriculture est la seule espèce d'industrie qui rende un produit net^ en sus des frais de production. Il accordoit bien que les manufacturiers et les marchands étoient utiles ; mais comme il ne leur voyoit point réaliser de produit net sous forme de rente , il soutenoit qu'ils najoutoient pas aux matériaux bruts, manufacturés par eux ou transportés sous leurs soins d'un lieu à un autre, une valeur plus grande que celle du capital ou des marcliandises qu'ils consommoient pendant le temps que duroient nécessairement ces opérations. Ces principes une fois établis , Quet^nay procéda à

( 53 ) diviser la société en trois classes ; la première , qu'il nomma productive , comme produisant toute la richesse , étoit composée (les fermiers et des ouvriers qui, livrés aux travaux agricoles, viv^ent sur une portion du produit du sol qui leur revient comme salaire et comme profit raisonnable de leur travail ; Xîxsecoride^ qu'il nomma classe propriétaire , étoit composée de ceux qui vivent sur la rente de la terre , ou sur le produit net retiré par les cultivateurs, déduction faite des frais nécessaires ; et la troisième , soit cXàSSQ non productive, étoit celle des manufacturiers, des marchands, des domestiques et autres, dont le travail, quoique fort utiie, n'ajoute rien à la richesse nationale, et qui vivent sur les salaires que leur paient les deux autres classes. Il est clair que si cette classification est juste, il faut que les taxes retombent sur les proprie'taires. La troisième classe, celle qu'il nomme non productive, n'a que ce qu'elle tient dos deux autres. Retrancher quelque chose des profits et des salaires raisonnables des laboureurs, ce seroit paralyser leurs efforts, et par conséquent semer la pauvreté et la misère, en faisant tarir la seule source de

(54 ) la richesse. Il s'en suivroit nécessairemenfy d'après la théorie do Qaesiiay, qu'il faiidroil, enfin de complc, prélever toute la dépense du gouvernement et toutes les diverses charges, sur le produit net ou 1^ rente des propriétaires. Conséquent dans son principe, il proposoit do révoquer toutes les taxes existantes , et de laisser un impà^ unique , que l'on percevroit à la place suv le produit net ou la rente du sol.

Tout pénétré qu'il étoit de l'importance çle l'agriculture comparée à toutes les autres branches d'industrie, il ne sollicita pour elle aucune faveur, aucune protection exclusive. Il soutint avec succès , que l'intérêt des agriculteurs , comme celui de toutes les autres classes, réclamoit une liberté parfaite. Il démontra que les propriétaires du sol et les cultivateurs ne peuvent rien gagner parles gênes ou les découragemens mis à l'industrie des marchands, des artisans, des manufacturiers; que plus elle est laissée libre , plus la concurrence est grande, et plus aussi il est facile d'avoir à bon compte les services de ces classes utiles. Il démontra, d'un autre calé, qu'il ne ppuvoit être avantageux pour la classe non

(55) productive, de persécuter et opprimer les agriculteurs par des prohibitions à l'exportation de leurs produits , ou par tout autre règlement restrictif. Quand les cultivateurs jouissent d'une pleine liberté, on voit s'augmenter autant que possible leur travail, et par conséquent leur produit net, c'est-à-dire , le seul fonds d'où la richesse puisse tirer quelque accroissement. D'après ce système libéral et généreux (i), il n'y a qu'un moyen sûr d'arriver à une prospérité générale ; c'est d'établir pour tous une liberté, une sécurité, une justice parfaite et à l'abri de toute atteinte.

c On a vu, » dit celui qui a le mieux exposé ce système , M."^ Mercier de la Rivière , c< qu'il est de l'essence de l'ordre , « que l'intérêt particulier d'un seul ne « puisse jamais être séparé de l'intérêt « commun de tous; nous en trouvons une <c preuve bien convaincante dans les effets « que produit naturellement et nécessairece ment la plénitude de la liberté qui doit

(i) Libéral and generous System. Adam Smilb, IVealth of nations j vol. 3., p. 17. Angl.

(5G) <f régner dans le commerce , pour ne point « blesser la propriété. L'intérêt personnel, « encouragé par cette liberté , presse vivece ment et perpétuellement chaque homme « en particulier, de perfectionner, de mul- « tiplier les choses dont il est vendeur ; de « grossir ainsi la masse des jouissances « qu'il peut procurer aux autres hommes , i( afin de grossir par ce moyen la masse *( des jouissances que les autres hommes « peuvent lui procurer en échange. Le « monde alors i^a de lui-même ; le désir de «jouir et la liberté de jouir, ne cessant « de provoquer la multiplication des pro- « ductions et Paccroissement de l'indus- « trie; ils impriment à toute la société un « mouvement qui devient une tendance *c perpétuelle vers son meilleur état pos- « sible. » (i)

Pour examiner à fond les principes de cette ingénieuse théorie , il faudroit dépasser les limites que nous nous sommes imposées. II nous suffira de remarquer que

(i) U ordre naturel et essentiel des sciences politiques. Tome 2 , p. 444.

( ^'>7 ) jQuesnay et ses sectateurs se trompèrent sur la nature tle la production. Prcnaiît l'agriculture comme la source unique de la richesse , par la considération que toute matière dont une marchandise est composée doit être originairement tirée de la terre , ils ont réellement supposé que la richesse consiste en matière, tandis que dans son état naturel la matière peut bien rarement être d'une utilité directe et immédiate , et qu'en cet état elle est toujours destituée de valeur. Ce n'est qu'au moyen du travail employé à façonner la matière , ou à la rendre propre à l'usage , qu'elle acquiert une valeur d'échange et devient élément de richesse. L'industrie humaine en produisant la ricliesse n'ajoute pas un seul atome à la matière dont se compose notre globe ; quantité déterminée , qui n'est pas susceptible d'augmentation ou de diminution (i). Elle ne crée la richesse ({u'en.

(i) Rerumque noi^'airix

Ex aliis alias réparât natura figuras.

Nec périt in tanto quicquam {niihi crédite) mundo. Sed variât , faciemque noimt : nascicpie vocatur , Incipere esse aliud ^ quam quodfuit ante ; moriquc ,

( 58 ) ulilisant la matière déjà existante; et Ion a prouvé dès long-temps que le travail, employé clans les manufactures et le commerce , est tout aussi productif d'utilité, et par conséquent de richesse, que lorsqu'il l'est dans l'agriculture. C'est sans aucun fondement que Quesnay pense que dans l'agriculture l'homme est puissamment aidé par la force productive de la nature-, mais <|ue dans les manufactures et le commerce il est livré absolument à lui-même pour produire. On ne sauroit nier que la nature ne rende les plus grands services à l'agriculteur : il prépare le sol à recevoir le grain, il le lui confie; mais c'est elle qui fait pousser le germe , nourrit la plante et la fait mûrir. Mais il est aisé de voir que la nature fait tout autant pour l'homme dans toutes les diverses branches de l'industrie. Les forces de l'eau et du vent, qui mettent en mouv^ement les machines, qui soutiennent les vaisseaux , et les font voguer au loin ; la pression de l'atmosphère et l'élasti-

Desinere illud idem. Cum sint hue forsitan illa , Hœc translata illuc j sumrna tamen omnia constant.

Ovi0.Mel. lib. i5,y.25u

( -3 ) cité de la vapeur, qui créenl ces prodigieux aeens mécaniques, ne sont-ils pas encore des dons spontanés de la nature? L'avantage unique et exclusif d'une machine est de contraindre la nature à employer ses forces à notre service , et de les appliquer à créer en grande partie ce que la main de l'homme auroit été forcée sans cela de faire en entier. Ainsi, dans la navigation, la force de l'eau, l'impulsion du vent et la polarité de Taiguille magnétique contribuent tout autant que la peine du marin à faire voler les vaisseaux d'un hémisphère à l'autre. Dans le blanchissage, dans la fermentation, tout se fait par les agens naturels. C'est par la chaleur, que l'homme fondant et adoucissant les métaux se fournit les instrumens les plus puissans et les plus utiles. C'est encore par l'emploi de la chaleur, que notre nourriture se prépare, et que nos climats septentrionaux nous offrent des habitations commodes et agréables. L'agriculture n'est point non plus, comme Quesnay le suppose , la seule industrie qui fournisse un produit net, et exempt de tous frais de production. Quand l'agriculture est

(6o ) aussi producHv^e qu'il est possible, c'est-àdire, quand il n'y a que les terres de première qualité qui soient cultivées, il n'y a point de rente, point de produit net obtenu du sol. Ce n'est que lorsqu'on a eu recours aux terres de qualité inférieure, et que les forces productives du travail et du capital employés à la production commencent à diminuer , que la rente commence à paroitre. En sorte que , au lieu d'être une conséquence d'une forte faculté productive attachée à l'industrie aç-ricole , la rente n'est réellement que la conséquence de ce que cette industrie devient peu à peu. moins productive que les autres.

Quesnay publia à Versailles, en 1708, son Tableau économique. C'est une formule destinée à montrer les divers phénomènes liés à la production de la richesse et à sa disîribulion parmi les trois classes, productive, propriétaire et non productive. La nouveauté et Téiéi^ance de la théorie que cet ouvrage déveîoppoit en forme de système et scientîiiqueiaient , et surtout le principe libéral d'une libre concurrence, mérita à son auteur un haut degré de repu-

trilioii (i). Oïl doit regretter que les amis et les disciples de Qiiesnay, le marquis de Mirabeau , Mercier de la Rivière , DupoiiL de Nemours , Saint Peravy, Turgeit et bien d'autres hommes distingués de la France , de l'Italie et de l'Aliemagne, dans leur ardeur à propager cetle doctrine et dans leur zèle à la défendre, se soient plu! ut présentés comnie des hommes de parîi, que comme des citoyens animés, ainsi qu'ils Fétoient 5 du désir sincère de découvrir la vérité. Cest pour celle raison qu'on les a toujours regardés comme une secte à part, portant le nom à' économistes ou phjsiocrates , et que leurs ouvrages se distinguent par la parfaite conformité de leurs principes (3).

(i) Voyez Haas l'Appeodice noie ^, quelques remarques uhérieures sur les théories des économistes.

(2) Voici les litres des principaux ouvrages des économistes françois :

Tableau écûnwniqtie el fnaxrmes générales du Gouvernement, par traoçois Quesnay , ifa-4. Versailles,

Théorie de l'impôt , par M. de Mirabeau , in-4. l 'jQo.

La philosophie rurale, porîM. de Mirabeau, in-4. et 3 \ol. ia-i2. 17G3.

Malgré tous les vices de ce système , on

ne peut nier que les économistes François

n'aient contribué puissamment à accélérer

les progrès de la science économique. En

IJ ordre naturel et essentiel des sociétés politiques f par Mercier de laPiivlère, in-4. et 2 vol. in-12, 1767.

Sur l'origine et les progrès d'une nouvelle science 'f par Dupont de Nemours, 1767.

La pliysiocratie, ou conslitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain ; recueil des principaux ouvrages économiques de M. Quesnay , rédigé et publié par Dupont de Nemours, 2 vol. 1767.

Lettres d un citoyen à un magistrat , sur les vingtièmes et les autres impôts, par l'abbé Baudeau, 1768.

31émoire sur les effets de P impôt indirect , qui a remporté le prix proposé par la Société l'oyale d'agriculture de Limoges, par Saint Peravv, in-12. 1768.

Réflexions sur la formation cl la distribution des richesses, par Turgot, in -8. 1771. C'est le meilleur de tous les ccrils des économistes, et c'est, sous certains rapports, le meilleur ouvrage (jui ait été publié sur l'économie politique avant Adam Smitli.

Le Journal dagricultnre , etc. , et les Ephémérides du citoyen , contiennent de grands arîicles de Quesnay et autres économistes. Les Ephèmérid-js commencèrent en 1767 et finirent en i775 ; ce fut l'abbé Baudeau, puis ensuite Dupont, qui les rédigea.

( G3) raisonnant sur les sujets relalifs à la richesse nationale, il fut nécessaire d'examiner avec plus de soin les sources d'où elle dérive et les lois qui en règlent la production et la distribution. On sentit le besoin de les soumettre à une analyse solide et approfondie. Dans le cours de cet examen , on reconnut que les systèmes mercanlile et agricole étoient tons les deux erronés et incomplets; on vit que pour établir snr une base ferme la science de l'économie politique , il falloit en étendre les vnes et remonter aux principes; on vit qu'il ne falloit pas se contenler de jeter les yeux sur des faits détachés et compliqués , ou de se livrer à des abstractions métaphysiques; mais qu'il fidloit jeter un coup-d'œil philosophique sur les progrès de la civilisation , et examiner avec soin la liaison des divers phénomènes qui l'accompagnenl. te comte de Yerri publia en 1771 ses Méditations sur l'économie politique. Il démontra dans cet ouvrage les erreurs des économistes, sur la force de production du travail qu'ils regardoient comme plus grande dans le travail agricole, et il prouva que tout ce que fait l'industrie dei'homme, Q^^\:

( G4 ) de modifier la matière déjà existante (i). Mais Yerri ne retraça point les conséquences de cet important principe , et n'ayant pas des idées claires et précises sur ce qui constitue la richesse , il ne tenta pas seulement de découvrir les moyens de faciliter le travail. Il donna de l'étendue à quelques branches de la science économique, et il eut assez de sagacité pour découvrir les erreurs des systèmes d'autrui; mais pour en créer un plus parfait, il failoit des taiens d'un ordre supérieur.

Enfin, en 1776, îe célèbre Adam Smith publia son onvrage sur la richesse des 7iations ^(:[m fut, pour l'économie politique, ce qu'avoit été l'Essai de Zoc/^e, pour la philosophie de l'esprit liiimain. C'est alors que pour la première fois la science fut traitée

(i)« ydccostare e separare sono gll iinici clemecli « che lingegno umano rhrovaanaiizancJorifiea délia « riproduzione ; e lanlo è iipro(luzion.e cii valore e il\ a ricbezza, se la lerra, l'aria , e l'aqua ne' cainpi si « îrnsmntino in grauo , corne se colla mano deilo (( uonio il î^liilline di un inseUo si IrasniuUi in vei- (( lulo, o vcro alcuni pezzeli di melallo A organiz- (( y.ino a formaie una repelizionc. « Medilazionl nu lia Econoiiiia polïlicaj ^. 3.

toute son étendue , et que les principes fondamentaux, desquels dépend la produclion de la richesse, fuient mis au-dessus de toute atteinte et à l'abri de toute cliicane. Contre les idées des économistes François , Adam Smitli montra q.ie le travail est la source unique de la richesse ; que la conservation et l'accumulation de la richesse est l'effet d'un désir d'accroître notre fortune et d'améliorer notre état, désir qui nous vient comme en naissant et qui ne nous quitte qu'au tombeau. Il montra que le travail produit la richesse , lorsqu'il est employé dans les manufactures et le commerce, aussi bien que lorsqu'il Test à cultiver la terre. Il traça les diverses voies pour rendre le travail plus efficace, analysa et exposa avec un art admirable les beaux résultats obtenus par la dwision du travail, et par l'emploi de la richesse accumulée , c'est-à-dire, du capital appliqué à des entreprises. Adam Smith inonlra aussi, contre l'opinion reçue des marchands, des hommes d'état et politiques de son temps, que la richesse ne consiste pas en une abondance d'or et d'argent, mais bien de toutes

D'iEc. X. Vécon. polit. «3

les choses nécessaires, utiles ou commodes. Il montra encore qu'en tout cas il est sage et d'une saine politique de laisser les individus poursuivre leur propre intérêt , de la manière qu'ils jugent la plus convenable; que les branches d'industrie qu'ils choisissent comme avantageuses à eux-mêmes , le sont nécessairement au public; et que tout règlement destiné à jeter forcément l'industrie dans des canaux particuliers, à déterminer d'avan,ce les relations commerciales entre les parties d'un même pays ou entre des pays diffe'rens , est d'une politique mauvaise et dangereuse, porte atteinte aux droits des individus , et nuit au progrès de la richesse réelle et d'une prospérité durable.

La circonstance que plusieurs principes très-importans peuvent avoir été clairement établis par des auteurs précédens ; que tous même peuvent avoir été entrevus par eux, ne doit diminuer en rien tout le mérite d'Adam Smith. En adoptant les découvertes des autres, il sut les rendre siennes ; il démontra la vérité des principes que bien souvent ses prédécesseurs n'a voient

(G7 ) rencontrés que par hasard ; les délacba des erreurs dontiiséloient encombrés; en traça les conséquences les plus éloignées , et en marqua les limites. Il sut encore faire sentir l'importance pratique et la valeur réelle de ces principes; montrer combien ils étoient unis entre eux , combien ils dépendoient les uns des aiitres ; et enfin, les rédiger en un système, qui présente un ensemble solide et dont les parties sont bien d'accord.

Quelque excellent que soit ce système à plusieurs égards 5 on doit reconnoître qu'Adam Smith a laissé dans son ouvrage des erreurs , et même des erx'eurs importantes. Une fait pas remarquer que les branches d'industrie les plus avantageuses aux indwidas qui les choisissent, sont par cela même ?[.uss\les plus projitahles pour lepjublic. Son penchant v^ers le système des économistes, penchant que Ton peut apercevoir dans toutes les parties de son ouvrage , le fit assez écarter de ses propres principes, pour lui faire dire que i'avaniage retiré d'une affaire par un individu n'élolt pas toujours un signe sur que cette affaire avoit profilé uu public. Quoiqu'il ne regardât pas l'agri-

culture comme la seule industrie productive , il la cousidéroit comme possédant cette qualité à un plus haut degré que toute autre branche. Il croyoit que le commerce intérieur étoit plus productif que le commerce extérieur direct, et que celuici n'étoit plus que le commerce de transport. Il est clair cependant que toutes ces dislitictionssont fausses dans leur principe. Un état n'étant qu'une collection d'individus réunis , il s'en suit que ce qui leur est le plus avantageux Test aussi à l'état qu'ils composent ; guidés par leur propre intérêt, ils ne s'engageront dans des entreprises de manufactures ou de commerce , préférablement à l'agriculture, que s'ils en tirent autant de profit; et que par conséquent, le public y trouve autant d'avantage. On voit bientôt que , lorsqu'il regarde comme nonproductif tout travail qui ne se réalise pas en marcliandise déterminée et vénale, il s'égare; comme les économistes lorsque , dans leur système agricole , ils appeloient non productifs le commerce et les manufactures. Plusieurs auteurs récens ont montré la fausseté de ces idées. De tels reproches, toutefois, sont de peu d'importance. L'ou-

(^9 ) vrage cVAcIam Smith pèche principalement par les opinions erronées qu'il y avance sur i'invariabiUté de la valeur du blé , et; sur Teffet qu'éprouvent les prix par les fluctualions du taux des salaires. Par cette raison il ne put avoir des idées claires et exactes , ni sur la nature et les causes de la rente , ni sur les lois qui gouvernent le taux des profits. On s'en aperçoit lorsqu'il traite de la distribution de la richesse et de la théorie des impôts.

Malgré ces défauts, nous n'en considérons pas moins Adam Smith comme étant réellement le fondateur du système moderne de l'économie politique. S'il ne nous a pas laissé un ouvrage parfait , il en a du moins produit un qui contient plus de vérités utiles qu'aucun autre. Il a tracé et applani le chemin pour ceux qui l'ont suivi. Ceux-ci n'ont eu qu'à perfectionner ce qu'il avoit laissé d'incomplet; à rectifier les erreurs où il étoit tombé ; et à éclairei* la science par des découvertes nouvelles et importantes. Soit que l'on considère son ouvrage sous le rapport de la sohdité de ses principes généraux, de la libéralité des résultats qu'il en tire , et de leur pleine application à la pratique; ou de l'iieureuse et

( 70 puissante influence qu'ils ont eue sur le progrès de la science économique , et plus encore sur la ppUtique et la conduite des nations : rouvrasO;e d'Adam Smith doit être mis au rang de ceux qui ont le plus contribué à répandre des lumières , à propager des principes de Dberté , et à montrer les moyens d'accroître la richesse nationale.

L'Essai sur le principe de population , publié en 1 798 par M.' Malthus ( i) , fut le premier ouvrage important d'écoriomie politique qui parut après celui d'Adam Smith. Les pnblicistes précédons avoient fréquemment fait remarquer, que la population de tout pays a une tendance naturelle et constante, non-seulement à se mettre au niveau des moyens de subsistance, mais même à les dépasser , et M.' Townsend avoitbien éclairci cette remarque dans la Dissertation sur les lois des pauvres qu'il publia en 1786. Mais sans être le premier inventeur du principe de population , M.'' Malthus sut le premier rétal3lir sur une base sûre, et en faire sentir l'importance pour

(1) Cet ouvrage de M. Malthus dont la 2.^' édit. française vient de paroitreaiigmenlée d'un vol. se trouve à Genève et à Paris chez J. J. Paschoud , Imp. Lib.

bien comprendre presque toutes les grandes questions liées aux premiers intérêt* de la société , spécialement celles sur les causes qui gouvernent le taux des salaires et le sort des pauvres. Il prouva, par un examen exact et approfondi de l'état de lu population dans les divers pays et dans toutes les époques de l'état social, qnun accroissement dans les moyens de subsistance est le seul signe, unique et assuré^ d'un accroissement réel, permanent et désirable de la population. Il montra que, loin d'avoir à craindre la chute de la population au-dessous du niveau des subsistances > on doit redouter tout le contraire; qu'en général la population d'un pays , au lieu de présenter un déficit, est en excès comparativement aux moyens de subsistance*; et que, si elle n'étoit pas contenue par l'influence de la contrainte morale , c'est-àdire, d'un degré raisonnable de prudence à couJ;racter le mariage , elle seroit inévi ■ tablement limitée par le vice, le besoin et la misère.

Dès l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, les législateurs ont tous cru ne pouvoir mieux faire que d exciter artificielle-

f 70 meut la population , en encourageant les mariages précoces et accordant des récom-' penses à ceux qui auroient le plus grand nombre d'en fans. M/ Malthus a montré les mauvais effets de toute mesure tendant à altérer le mouvement naturel de la popu-" lation, et il a opéré par là un changement comjilét dans les idées du public sur cette matière. Il a prouvé que tout accroissement de population, causé par quelque moyen artificiel , sans être précédé ou suivi d'un accroissement correspondant de subsistances , ne peut produire que la misère , ou un accroissement de mortalité; il a démontré que la difficulté n'est jamais d'augmenter le nombre des naissances; mais de faire que ceux qui naissent soient nourris, vêtus et élevés ; et que , loin de chercher à fortifier le principe d'accroissement , nous devrions sans cesse nous efforcer à le régler et à le gouverner.

Peu de mots suffiront pour levei*tout doute à cet égard et prouver que le bienêtre et le bonheur de la société doit nécessairement dépendre du degré de prudence mis à régler et à gouverner ce principe d'accroissement. Les personnes les moins

( 73 ) familiarisées avec les principes ile la science savent, que le taux des salaires dépend exclusivement du rapport du capital du pays ? OU des moyens d'emploi du travail, au nombre des ouvriers. Ainsi il n'y a qu'un moyen d'améliorer efficacement l'état du plus grand nombre des membres de la communauté 5 c'est-à-dire, des classes ouvrières. Ce mo} en se réduit à accroître le rapport du capital à la population. Si cet effet est produit, le taux des salaires augmente en proportion et les ouvriers remontent dans l'échelle sociale ; tandis que , si le rapport du capital à la population est diminué , les salaires se réduisent en proportion et l'état des ouvriers est emj)ire. Malheureusement les ouvriers ont peu d'influence sur l'accroissement ou la diminution du capital national ; mais ils ont tout pouvoir sur l'augmenta tion ou la diminution d'offre du travail. S'ils avoient assez de bon sens et de lumières pour se prévaloir de ce pouvoir, ils pourroient faire hausser leurs salaires par la rareté de l'offre , malgré quelque diminution dans la demande : si, au contraire, ils ne s'en prévalent pas, et s'ils laissent au principe de population sa tendance

( 74 ) naturelle à surcharger le marché ; quelqu'active que soit la demande, les salaires ne peuvent manquer de rester bas. On voit d'après cela, que les classes inférieures sont à un haut point les arbitres de leur sort. Ce que les autres peuvent faire pour eux , comparé à ce qu'ils peuvent eux-mêmes, pour me servir des expressions de M.' Malthus, n'a pas plus d'effet que la poussière dans une balance. Et il n'y a pas de raison pour croire que leur état s'améliore , tant qu'ils ne connoitront pas les circonstances qui gouvernent le taux des salaires , et qu'ils ne seront pas intimement convaincus de cette vérité importante et irrévocable , qu'ils sont eux-mêmes les maîtres et possesseurs des seuls moyens par lesquels il leur est possible d'augmenter leur part aux choses nécessaires et aux, jouissances de la vie.

Ces explications , toutes brèves et incomplètes qu'elles sont , suffisent pour montrer la fausseté des idées avancées par ceux qui prétendent que les principes de l'Essai sur la population et les résultats qu'en déduit l'auteur sont contraires au bonheur de Fliomme. Les injures, dictées

( 75 ) par l'ignorance, dont M. Maltlius n'a cesse cl être l'objet, font un vrai tort à leurs auteurs , mais ne peuvent avoir que bien peu d'influence pour retarder la marche de la vérité et pour faire repousser des idées plus saines. La propagation des principes élémentaires de la science donne lieu d'espérer, que nous ne sommes pas loin d'une époque oii les préjugés et les fausses idées, répandus avec tant d'adresse sur ce sujet, perdront beaucoup de leur influence, etoii il sera généralement admis , que c'est par l'état des individus qui composent le peuple, par rétendue de leurs moyens pour se procurer les choses nécessaires et les jouissances de la vie, et non par leur nombre, que Ton doit estimer leur bonheur ; et que généralement ces moyens dépendent de la prudence et de la retenue des ouvriers, dans l'offre du travail, dont eux seuls sont les maîtres (i).

(i) Ces remarques s'appliquent exclusivement aux idées de M. Malthussur la populalion, et Pon ne doit point en eonciure l'approbation du syslisme d'éconoraie politique qu'a embrassé M. Maltlius. Au contraire plusieurs des principes contenus dans ce système lu a

(76) Le Traité d'économie politique de M.* X B. Say, dont la première édition parut à Paris en 1802, mériteroit d'être cité avec honneur dans un tableau historique des progrès d'économie politique, ne fût-ce que pour la grande part qu'il a eue dans l'avancement delà science sur le continent, en exposant dans un bel ordre et d'une manière lumineuse les principes d'Adam Smith. Indépendamment du mérite rare et incontestable d'un ordre clair et logique, d'un grand nombre d'exemples et d'heureux développemens , « il est enrichi de plusieurs « discussions exactes, originales et profon- « des « (1). La plus importante de toutes est , sans contredit , son explication de la nature et des causes de la surabondance des produits. M. Say a prouvé qu'il n'y a pas d'accroissement de production , quelqu'énorme qu'il soit 5 qui puisse occasionner une surcharge universelle du marché» Une marchandise peut occasionnellement

semblent èlre erronés, et pouvoir entraîner les plus fâcheuses conséquences.

(1) Voyez Principes de l'économie politique , par Ricarilo, préface.

(77 ) èh-e produite en Irop grande quanlllé, mais M.^ Say montre qu'il est impossible d'avoir à la fois une trop grande offre de toutes les classes de marchandises. Pour tout excès, il doit y avoir en même temps un délicit qui y corresponde. Un homme est exciié à produire, quand il trouve un marcfié tout prêt pour les produits de son travail, c'e^tà-dire, quand il peut aisément les échanger contre d'autres. C'est pour cela que le seul véritable encouragement au travail , n'est pas, comme on l'avoit d'abord supposé, l'accroissement de la consommation non-productive et de pure prodigalité , mais bien plutôt celui de la production elle-même. Tout produit nouveau fait naîlre nécessairement un équivalent nouveau, en d'autres termes , de nouveaux moyens de se procurer quelqu'auire marchandise. La suraftondance d'un produit ne dérive jamais d un excès dans la production ; mais du choix des marciiandises produites , sans usage pour nous-mêmes ou peu assorties î^ux goûts de ceux avec lesquels nous espérions les échanger. D'après cela, nous pouvons augmenter raille et mille fois la produciion , et

(78) en somme n'avoir pas plus excès de prc>duits , que si nous l'avions diminuée dans la même proportion. La consommation non -productive n'est donc pas nécessaire pour prévenir la surabondance du marché. Soutenir qu'elle contribue de quelqu'au- Ire manière à accroître la richesse nationale , c'est dire qu'on augmente la richesse en jetant au feu ce dont elle se compose.

Pendant que M. Say cultivoit avec succès en France la science économique , elle acquéroit en Angleterre un haut degré d'importance et de nombreux partisans. Les changemens extraordinaires , occasionnés par la dernière guerre dans tous les départemens de l'économie publique , affectèrent nécessairement les intérêts de toutes les classes de la société , et ne purent manquer de iixer tout particulièrement leur attention sur cette matière. L'expérience de plusieurs siècles fut réalisée dans le court espace de .trente ans; et les combinaisons de circonstances nouvelles , non - seuiemœit donnèrent un moyen de mettre à l'épreuve les théories existantes , mais encore mirent

( 79 ) à même les écriv ains du second ordre d'étendre les bornes de la science , et de découvrir de nouvelles vérités. On peut dire sans exagération , que c'est aux discussions provoquées par la suspension des paiemens de la banque d'Angleterre en valeurs métalliques , et par la dépréciation qui s'en suivit dans la monnoie du temps, que l'on doit l'accomplissement de la théorie de la monnoie. C'est à celles sur les lois de restriction au commerce des blés , et sur les causes de la grande chute des prix à la suite de la dernière paix, que l'on doit les recherches et les découvertes des économistes les plus distingués , sur les lois qui règlent le prix du produit brut, la rente de la terre, et le taux des profits. C'est à ces discussions que l'on doit la détermination de plusieurs des principes généraux les plus applicables, et la publication d'un ouvrage qui, pour l'imporlaiice, rivalise celui d'Adam Smith, et le dépasse en profondeur et en originalité.

C'est en i8i5 que se fit le premier pas marquant vers la découverte des lois qri règlent la distribution de la richesse. Vu

( 8o ) membre de runiversité d'Oxford (i) ei M/' Malilms publièrent, à peu près en même temps, deux petits écrits d'un grand mérite, sur la véritable nature , Torigine et les causes de la rente. Mais , quelqu'importan^ tes qu'aient été leurs recherches, ils n'envisagèrent pas le sujet dans toute son éten-^ due. Il étoit réservé à M.' Ricardo de pénétrer plus avant dans la science , de corriger les erreurs sanctionnées par les autorités les plus respectables , et d'établir avec clarté plusieurs principes importans et inéconnus jusqu'à lui. A la publication de son ouvrage Sur les principes de Véconomie politique et de ï impôt (3) en 181 7, commence une ère nouvelle et mémorable dans l'histoire de la science. Outre un grand nombre de belles et admirables discussions, on y trouve une analyse des principes qui déterminent la valeur échangeable des marciiandises, et un tableau complet de la science qui traite de la dis-

(1) M. West, avocat. A fellow of Un'u^ersity Collège , Oxford.

(2) Principles ofpolitical econoniy and taxation.

triiiutioii de la t-ichesse. Il brille et se dislingue de tout autre écrivain, par Féiendue des facultés qu'il déploie dans ses recherches , par son adresse à débrouiller les questions les plus difiîciles , par sa rare sagacité à découvrir l'action des principes généraux , à les séparer soigneusement de ceux qui ne sont que secondaires et accidentels, à en saisir et apprécier les conséquences les plus éloignées. Tant de qualités assurent au nom de Ricardo un rang éminent entre ceux qui ont le mieux expliqué le mécanisme compliqué de la société , et qui ont le plus contribué au perfection-' iiement de la science.

Le principe fondamental de son grand ou* vrage est qUe la valeur écjhangeabie , ou le prix relatif dés marchandises, dépend exclusivement de la quantité de travail nécessaire pour les produire, Adam Smith admettoit ce principe pour les premiers âges de la société, avant l'établissemeilt de la propriété territoriale et l'accumulation du capital ; mais il pensoit que lorsque la terre venoit à être mise en propriété , et que l'on corninençoit à payer une rente ; lorsque le ca-

Di«c. 5. Vécon. polit. P

(80 pilai avoit été accumulé , et que les ouvriers commençoient à être pris à gage ; la valeur des marchandises étoit sujette à des fluctuations , non-seulement en raison des 'variations dans la quantité de travail nécessaire pour les produire et les amener au marché, mais encore en raison de la hausse et de la baisse de la rente et des salaires. M/ Ricardo a prouvé qu'Adam Smith étoit tombé dans une erreur en faisant cette liistinction ; et que le même principe, qui détermine la valeur des marchandise^ dans la première période de la société , continue à la déterminer dans les périodes subséquentes, c'est-à-dire, dans les siècles de la civilisation. Pour établir cette doctrine importante et nouvelle , il se servit des rechei'ches de MM/^ Malthus et West sur le sujet de la rente ; mais il n'eut pas de précurseur dans ses recherches , bien plus difficiles et plus compliquées, sur les effets qu'ont sur la valeur, l'accumulation du capital et les fluctuations dans le taux des salaires. Lesquisse la plus abrégée de l'analyse des raisonnemens qui l'ont conduit dans ces travaux, excèderoit les limites de ce discours. Nous nous cou-

(83 ) tenterons donc d'en donner les résultats que l'on peut résumer en ces termes, i.'' La rente est lout-à-fait étrangère au coût de production. 2.^ Comme d'un côlé , le capital est Je produit d'un travail pt-éalable et n'a d'autre valeur que celle qu'il en dérive; et que de l'autre, la valeur des marchandises produites par l'action du travail est déterminée par la quantité de tra^ vail employé ou consommé pour les produire; il s'ensuit, que cette valeur est déterminée l^ar les quantités de trcwail mises en emploi. 3." La hausse des salaires occasionne une baisse des profits > et non une ^ •

liausse dans le prix des marchandises; et une baisse des salaires occasionne une hausse des profits, et non une baisse dans les prix. Ces résultats sont tous delà plus grande importance; et en les établissant, M. Rïcardo a présenté la science sous un nouvel aspect. Mais ce n'est qu'une partie des vérités contenues dans son ouvrage. Ayant reconnu que les profits varient inversement comme les salaires ; il s'appliqua à découvrir les circonstances qui déterminent le taux des salaires , et par conséquent celui des profits. Il trouva qu'elles dépeadoient du coût de production des choses^

que consomme l'ouvrier. A quelque prix qu'elles puissent monter, il faudra toujours que Tourner en reçoive de quoi soutenir son existence. Comme les produits bruts font toujours la partie principale de la subsistance d'un ouvrier, et que ces produits tendent constamment à renchérir , à cause de la stérilité toujours plus grande des sols, auxquels peu-à-peu l'on a recours (i); il s'ensuit, que les salaires doivent aussi avoir

(i) La hausse dans le prix des produits bruts, occa- '^'^ sioDuée par le décroissemenl de la ferlililé des sols,

auxquels toute société progressive a peu à peu recours, a été pour la première fois clairement remarquée dans nn livre françois , intitulé Principes de tout gouvernement 1766-, ouvrage où Pon rencontre , au milieu de •vues erronées et imaginaires, plusieurs idées justes et ingénieuses. L'auteur a rencontré occasionnellement et par hazard, l'origine véritable de la rente. « Quand . « les cultivateurs devenus nombreux, dit-il, auront « défrlchétouteslesbonnes terres, par leur augmenta- « tion successive et par la continuité du défrichement, « il se trouvera un point où il sera plus avantageux « à un nouveau colon de prendre à ferme des terres « fécondes, que d'en défricher de nouvelles beau- « coup moins bonnes. » ( Tome I , p. 126). Néanmoins comme cet auteur ne revient point sur ce sujet dans le cours de son ouvrage , on peut croire qu'il ne

une tendance constante à monter et les profits à baisser, avec raccroissement de la richesse et de la population. On ne saiiroit mettre en doute que les progrès de la société ne soient suivis d'une baisse dans les profits. On a cependant cru généraleiiient que cette baisse étoit la conséquence d'un accroissement de capitaux, ou plutôt de la concurrence entre ceux qui les possèdent et qui tachent de se supplanter mutuellement. M.^" Ricardo a montré la fausseté de cette opinion. Il a prouvé que toute réduction permanente dans le taux des profits est la conséquence d'un accroissement dans le taux des salaires ; et que cet accrois* sèment est occasionné par une hausse dans le prix des produits bruts , sur les sols de qualité inférieure mis peu à peu en culture, à mesure que la population augmente.

Le court exposé que nous venons de faire présente un tableau fidèle, des principes nouveaux, dont la science est re-

senlott poinlTimportance du principe qu'il avoit posé; el diaprés d'autres passages de son écrit on voit tju'il regardoii la renie delà terre comme un des élémeus du prix.

( 86 ) ilevable à M.'" Ricardo. En les établissant , il a beaucoup ajouté aux vérités utiles et d'un intérêt général ; il a fourni un beau modèle d'une analyse exacte et d'une discussion fine et profonde. Ses idées ne sont pas, comme on l'a dit quelquefois, de pure spéculation. Au contraire, il n'y a presque aucune des branches de la science dont il s'occupe qui n'ait été l'objet de ses laborieuses recherches. La partie de son ouvrage , où il applique ses principes à la découverte des vrais effets des impôts sur la rente, le profit, le salaire et le produit brut , est toute de pratique. Elle devra toujours être soigneusement étudiée par ceux qui voudront se familiariser avec ce département essentiel de la science économique.

M.' Ricardo est bref dans ses assertions les plus importantes. Souvent il ne donne pas d'explication. Il raisonne comme on le fait dans le*; mathématiques. Aussi doit-il être difficile à suivre par ceux qui nesontpas accoutumés à ce genre de recherches, s'ils ne mettent pas à l'étude de ses ouvrages toute l'attention qu'ils méritent. Mais s'ils s'y appliquent, ils y trouveront autant de

(87 ) logique et d'instruction que de profondeur et d'importance. Quintilien pensoit que les élèves en éloquence, qui se plaisoient à lire Cicéron, annoncoient déjà par là d'assez grands progrès. On peut en dire tout autant des élèves en économie politique qu-^ se plaisent à étudier les ouvrages de Ricardo (i).

L'étude de ces ouvrages , et en général de la science, a été facilitée par les travaux de quelques écrivains récens. Sans toucher aux points difficiles et controversés , Mad. Marcet, dans ses Conversations sur l'économie politique (2), expose et explique, avec un talent et une clarté remarquables , les principes élémentaires d'Adam Smith, de Ricardo et d'autres auteurs. Son ouvrage ne peut manquer de faciliter les progrès de l'élève , de l'intéresser à la science et d'animer son attention. Les Elémens d'économie politique de M.* Mill sont un ouvrage du premier ordre; plus utile peut être à ceux, qui ont déjà fait de grands progrès

(1 ) Sciai se non parum profecisse cui Ricardo valde placehit.

(s) La traduction de cet ouvrage de Mad. Marcet se liouve chez J. J. Paschoud Imp.-Lib. à Genève et à Paiis.

dans la science, qu'à ceux qui ne font qu'en commencer l'étude. M/ Mill expose presque tous les sujets de discussion. Il a su débrouiller et simplifier les questions les plus compliquées et les plus difficiles, poser les divers principes de la science dans leur ordre naturel ; et en monlTer la liaison et la dépendance mutuelles. N'ayant pour but que de donner une déduction logique des principes de l'économie politique, il n'a pas tenté d'éclaircir ses assertions en les mettant en rapport avec des circonstances et des institutions présentes ou passées ; et quoiqu'en général son ouvrage soit, par cette raison, moins intéressant; il en est d'autant mieux fait pour fixer la liaison des grandes vérités de la science dans l'esprit de ceux qui en çonnoissent déjà les^ détails.

L'économie politique fut long-temps confondue avec la politique. Il est vrai que ces deux sciences sont intimement liées; et qu'il est souvent impossible de traiter les questions qui se rapportent à l'une , sans

i^D ) ^'envoyer souvent aux: principes et aux résultais de l'autre. Mais elles ont chacune des traits distinctifs. Les lois qui règlent la production et la dislrijjulion de la richesse sont les mêmes , dans tout pays et dans tous les degrés de la société. Les circonstances qui, dans une république, favorisent ou retardent les progrès de la richesse et de la population , peuvent se présenter également dans une monarchie et y avoir les mêmes effets. La sûreté de la propriété, sans laquelle il ne peut y avoir de travail ferme et soutenu; la pleine liberté de l'industrie , si nécessaire pour mettre en activité le talent, l'invention et toutes les facultés de l'homme; l'économie dans les dépenses publiques, qui contribue si fort à l'accumulation de la richesse nationale, ne sont l'attribut exclusif d'aucune forme de gouvernement. Si les états libres font en général des progrès plus rapides en richesse et en population ; c'est plutôt une conséquence indirecte qu'une suite immédiate de leur constitution politique. Le droit de propriété teiui pour sacré; l'industrie atiVanchie de toute entrave; le revenu public perçu et dépensé dune ma-

(90 ) nière judicieuse, sont des causes qui ont plus d'influence, que le nombre, plus étendu ou plus restreint, de ceux qui participent au gouvernement. Si l'on donne les mêmes sûretés aux sujets d'une monarchie absolue , on aura les mômes résultats, les mêmes progrès. L'industrie n'a pas besoin d'être excitée par des avantages extérieurs. Les agrémens et les jouissances qu'elle procure , ont toujours suffi pour assurer la persévérance et le succès des efforts de ceux qui l'exercent. Et quelle qu'ait été la fornje du gouvernement d'un pays , on l'a vu avancer dans la carrière des améliorations, lorsqu'on y a vu les impôts modérés, l'industrie libre et chacun mis à même de jouir en paix des fruits de son travail. La richesse d'un pays ne dépend donc pas tant de son organisation politique, que des talens et de l'esprit de ceux qui le gouvernent. On a vu souvent d'un coté, l'économie, la modération et l'intelligence de ceux qui tiennent en leurs mains le pouvoir élever des monarchies absolues à un lîaut degré d'opulence et de prospérité ; de l'autre, la prodigalité, Fintolérance et les vues bornées de l'administration laisser s'appauvrir et s'épiiiser des élats

(9' ) libres, malgré tous les avantages qu'ils pouvoient, à d'autres égards, tirer de leur organisation.

On voit donc que ces deux sciences sont snlKisamment distinctes l'une de l'autre. Le politique examine les principes qui sonl la base du gouvernement; il tache de déîerrniner en quelles mains il vaut mieux que l'autorité souveraine soit placée, il trace les devoirs et les obligations respectives des gouvernans et des gouvernés. L'économiste ne va })as si loin. Il n'est point appelé à juger de la constitution du gouvernement , mais seulement de ses actes. Toutes les mesures qui touchent à la production ou à la distribution de la richesse sont du domaine de ses observations, et il a à les examiner en détail et librement. Il voit si elles sont d'accord avec les principes de la science économique. S'il les juge telles, il en proclame les avantages, et montre tout le profit que peut en retirer la nation; si non, il en fait sentir les défauts , et en dévoile les fâche lises conséquences. Mais il fait ce travail sans entrer dans l'examen de la constitution du gouvernement qui a pris ces mesures. Peu importe à son but, quel-

(9= ) les émanent d'un monarque absolu ou d'une assemblée représentative. Cette circonstance , importante à d'autres égards , n'a rien de commun avec les principes immuables, d'après lesquels l'économiste doit former son opinion sur les mesures adoptées.

On a aussi quelquefois confondu l'écono-. miepolitique avec la statistique ; mais elle en diffère plus encore que delà politique. Le but de celui qui s'occupe de statistique est de décrire l'état d'un pays en particulier, à une époque déterminée. Celui de l'éco- \ iiomiste est de découvrir les causes qui ont amené ce pays à cet état, et les moyens d'accroitre sa prospérité sans limite. Il est relativement au premier ce que l'astronome est au simple observateur. Il prend les faits fournis par les recherches statistiques , et les comparant à ceux que lui procurent Thistoire et les voyages , il s'applique à en découvrir les rapports. Analysant avec patience, et observant avec soin les circonstances qui accompagnent l'action de certains principes, il cherche à en découvrir les effets, et à voir comment ils peuvent être modifiéîs par d'autres.

(93) principes. C'est ainsi qu'on a trouvé le rapport qui existe entre la rente et le profit , entre celui-ci et le salaire : et les lois séiiérales qOi règlent et unissent les inléfêls des dittérentes classes de la société; intérêts en apparence contradictoires , mais en réalité d'accord entr'eux et fort compatibles.

La situation de l'Angleterre est telle que les questions économiques doivent longtemps y tenir beaucoup de place dans presque toutes les discussions sur les afifaires publiques, soit dans le Parlement, soit ailleurs. Quelques-unes sont subtiles et délicates ; mais intimement liées aux intérêts de la nation. Ceux qui ne veulent pas abandonner le plus noble et le plus précieux privilège du citoyen d'un état libre , celui d'exprimer son opinion sur les affaires publiques , ont pour premier devoir de se mettre à même de l'exercer. Et que l'on ne suppose pas , que l'on peut se préparer à la discussion d'une brandie de leconomie politique sans en connoitre à fond

(94) les principes généraux. Dans cette science, comme dans les malliémaliques , il n'y a pas de route abrégée et exempte de difficultés pour arriver à ses derniers résultats. Eu vain se flatteroit-on de les atteindre et de les saisir , sans passer par les principes sur lesquels ils se fondent. Aucun point n*est isolé. Ici toutes les vérités ont une essence commune ; elles se déduisent toutes des mêmes principes ; elles dépendent et naissent les unes des autres. Le premier mouvement de ceux qui se proposent d'étudier cette science, est souvent d'aspirer immédiatement aux résultats de pratique. C'est une erreur contre laquelle il faut se tenir en garde. Ceux qui ne sont pas familiarisés avec les principes , avec la liaison et les rapports qui existent entr'eux , seront nécessairement incapables de former une conjecture motivée , soit sur les effets d'une mesure à prendre , soit sur la vérité ou la fausseté d'une opinion ou d'une théorie nouvelles.

Il semble superflu de dire que, pour parvenir au but d'un bon gouvernement, il faut que les législateurs connoissent bien la

(os )

science économique (i). Dans la iorinaiioa des lois de finance et de commerce , il est impossible de faire un seul faux pas , de créer mal à propos un seul impôt, une seule gène, sans porter vivement atteinte aux intérêts de tous, et sans mettre en danger l'existence de plusieurs familles. L'intégrité des intentions n'est point un préservatif sûr contre les erreurs ; et telles mesures qui n'avoient été prises qu'avec un désir sincère d'amélioration , seront au contraire iniisibîes , si elles ne sont pas fondées sur une base solide.

Les principes de l'économie politique sont les lois des lois, dont parle Bacon, par lesquelles on peut juger de la convenance de ce qui a été décidé on ordonné par chaque loi en particulier (2). La destinée d'une nation qui seroit gouvernée par des ministres qui ne les connussent pas, dépendrolt

(j) Jlœc cognilio ad vu os civiles projmè speciaL

(2) Leges legum exqnihus informatio pefi passif, cjuid in singulis legihus benè autperperam positum mit constitution sit.

(9G ) du hasard ou de leur caprice. Ils poiirroient rencontrer un bon système, ou en embrasser un mauvais. Dans le premier cas , ignorant la cause de la prospérité et du bonheur qui résulteroit de leur choix, ils auroient tout au plus une routine bien établie , qui les feroit persévérer dans la carrière où ils seroient lancés par hasard. Dans le second cas 5 se jetant dans une mauvaise route , ils ne connoîtroient ni les causes de la misère qui en seroit infailliblement la suite , ni par conséquent les moyens d'y porter remède.

Ce n'est pas par des idées superficielles et générales; mais bien par une connoissance approfondie et détaillée des principes et des résultats de la science économique , que l'homme d'Etat en vient à apprécier les effets et les suites des institutions et des mesures proposées ; et par là à adopter celles qui tournent le mieux au profit de la nation. Tel peut être capable de développer, avec esprit et avec éloquence, les avantages d'un commerce libre, d'une concurrence sans bornes pour toutes les branches de l'industrie; et n'en être pas moins trèsignorant sur les principes fondaitientaux

( 97 ) les plus importnns. C'est une erreur commune de croire que ces principes sont faciles à alleindre : plusieurs ont échappé à l'observation de Quesnay etd Adam SmiUr, et Fou peut être sûr qu'ils ne peuvent cire compris sans une étude sérieuse et sans une attention patiente. C'est encore sans le moindre fondement que quelques personnes ont paru envisager les nouv elles doctrines sur la valeur, la rente, le profit, etc., comme très-propres à exercer l'esprit d'une manière spéculative , mais comme étrangères aux affaires de la v^ie , et ne conduisant à aucun résultat pratique. Sans connoître les principes qui déterminent la valeur écliajigeable , on ne peut se former une idée claire de l'influence de la fluctuation des salaires sur les prix et les profits ; sans connoître les lois qui règlent la rente et les salaire.'^, on ne pent pas mieux; dé • terminer l'eflet réel d''un impôt, ni arriver à un résultat heureux dans les questions qui s'élèvent chaque jour sur la législation en matière de finance et de commerce.

Que de connoissances cl de principes acquis ne faut-il pas, pour discuter à foiid et saiîiement le sujet des gènes imposées an

Disc. s. l'^con. polit. 7

(f)8) commerce des blcs. Tout Iiomme qui con^ noît les principes les plus élémentaires relatifs au commerce, n'hésilera point à établir d'une manière générale, que la richesse nationale sera plus favorisée en laissant la facilité d'apporter le blé, comme toute autre marchandise, de tout lieu oi!i l'on peut se le procurer à meilleur compte. Mais si l'on veut déterminer l'effet de la gêne à l'importation sur le taux des salaires et des profits; si Ton veut connoître quelle partie de l'accroissement du prix profite au propriétaire, et à quoi monte la perte absolue; on n'y parvient qu'en pesant mûrement tous les principes.

On a souvent prétendu que l'étude de l'économie politique , toute nécessaire et essentielle qu'elle est aux législateurs et aux individus jouissant d'un rang élevé et d'une grande fortune , ne peut être que d'un foible ijsao;e aux autres classes de la société. Cette foible défense de l'ignorance se fonde entièrement sur une idée tout-à-fait erronée. L'influence puissante et heureusement croissante de l'opinion publique , cette influence qui donne un cachet de validité à tous les actes du gouvernement, et devant laquelle

(99) lo ministre le plus fier doit se résigner à fléchir, lorsqueiîe est exprimée dune manière claire et prononcée , donne une grande imporlatice à Finstruclion du public sur toules les matières qui touchent aux premiers inléréis de l'Etat. Et toutefois, aussi long-temps que le peuple ignorera lesélémens et les résultats de cette science, il ignorera par là même les principales causes de la richesse ou de la pauvreté nationale, et il méconnoltra les circonstances d'où en réalité son sort dépend. Dans cette position, si une nation mai instruite vient à exprimer son opinion sur les affaires publiques, elle ne peut le faire qu'à l'aveugle et d'une manière capricieuse. Le jugement de ceux qui ne se dirigent pas par des j)rincipes ne peut être qu'un préjugé. N'ayant pas de moyen de distinguer les effets immédiats et transitoires de FeiTet final et permanent d'une mesure adoptée , ils deviennent facilement les dupes des artifices les plus grossiers. Si de tels hommes , étrangers aux causes de la prospérité, dévoient rester simples spectateurs passifs des évéaemens, leur ignorance ne seroit pas extrêmement nuisible; mais ne se

( lûO )

doulaiii point de leur incapacité, ils né manquent pas de participer à la discussion des mesures à prendre ; et par leur zèle mal dirigé, leur nombre et leur énergie, ils ont fait souvent triompher les résultats les plus contraires à leurs propres intérêts.

Vlne circonstance particulière prouv e encore mieux la nécessité et l'importance de propager la connoissance des principes en question. Dans les objets de cette nature, on se laisse très - facilement influencer par d'autres considérations que le désir d'arriver à la vérité et au bien public. Ceux qui cultivent les sciences mathématiques ou naturelles, ne peuvent avoir que bien rarement des motifs pour fléchir leur jugement, ou pour cacher et dénaturer la vérité. Il n'en est point ainsi pour ceux qui discutent des questions de politique ou d'économie nationale. Tout abus, toute institution vicieuse, tout règlement injuste , a l'effet d'une prime pour la production de théories fausses j car, tout en étant nuisible au public, un tel abus est toujours avantageux à un nombre plus ou moins grand d'individus; et ceux-ci, pour

( loi ) ne pas perdre cet avantage , fatiguent la presse de leurs écrits, et tâchent, par de fausses assertions ou en dénaturant les faits, de faire croire au public que l'abus lui profite , et qu'il est intéressé à le maintenir. On a vu souvent couronnées d'un plein succès , ces tentatives de donner à Ja plus mauvaise cause l'apparence de justice et de bonté, ou de faire envisager les abus les plus criants comme des avantages pour le public. Pour obvier à ce mal ; pour corriger ce que la publication de ces fausses notions a de fâcheux, et pour prévenir le public contre les sophismes spécieux de ceux que l'intérêt pousse à le tromper ; il n'y a d'autre moyen , que de le familiariser av^ec les vérités élémentaires et fondamentales de cette science. Très-peu d'hommes, dans ce public, se disent intérieurement : « Je sais ce qui est bien, je l'approuve, mais je maintiens l'avis opposé » (i). L'ignorance est la source impure et fangeuse d'oi!i dérivent en réalité les neuf dixièmes des vices, des malheurs et

(l) Video mellora proboque , détériora sequor.

des crimes. Fnites bien connoUro au peu-, pie les circonstances d'où dé[>cnd son état; vous pouvez conripler que le plus grand nombre saura faire tourner à son profit les connoisskAîîces que vous lui aurez données. Si vous en venez à convaincre un homme qu'il est de son intérêt d'abandonner une ligne de conduite pour en suivre une autre; il est bien probable qu'il se laissera persuader. Je ne veux pas dire qu'il y ait grande raison de croire que les moyens de répandre les principes dont nous parlons aient immédiatement des effets marqués sur la conduite de la multitude. Les semences d'instruction , quoique répandues sous les plus heureux auspices, demandent souvent bien des années avant de porter des fruits. Mais s'il n'y a pas de raison pour Concevoir l'espérance de rapides progrès, il n'y en a point pour se livrer au découragement. La moisson , pour être tardive , n'en sera que plus abondante. Elle récompensera largement le zèle patriotique de ceux qui auront fait de généreux efforts , pour diriger l'é^ ducation publique vers des objets d'une utilité réelle et évidente , et qui ne se seront pas laissé décourager par les diBicuUés et^

( io3 ) les obstacles, qu'ils auront rencontrés au commencement et dans la suite de leurs travaux.

L'histoire d'Angleterre, comme celle des autres pays, abonde en exemples qui prouvent les effets nuisibles qu'a sur la prospérité l'ignorance du peuple, et j'ai eu souvent l'occasion de les signaler. Combien de fois , par exemple , les maux de la disette n'ont-ils pas été aggravés par les ridicules préjuges du public sur les marchands de blés ? Combien de fois n'a-t-on pas vu les gênes et les prohibitions sollicitées par ceux dont elles dévoient causer la ruine? Combien de fois encore les classes ouvrières n'ont-elles pas taché de prévenir l'introduction ou le perfectionnement des machines et des procédés , qui abrègent le travail et réduisent les frais de production ; quoiqu'il soit bien reconnu qu'elles en profitent plus que toute autre classe? Combien le taux des salaires n'a-til pas été réduit, et l'état des classes inférieures empiré, par l'effet des opinions erronées sur le principe de population, et l'application peu éclairée des assistances publiques ? Le fameuxprojet cVacccsc , présenté

( loO au Parlement, dans raniiée iy33, parSir Robert Walpole, n'avoit point pour but de. hausser les droits sur quelque marchandise que ce fût, mais bien d'introduire le système de l'emmagasinement (i), en un mot, comme il le disoit lui-même , de rendre Londres un port libre , et par conséquent , d'en faire le marché de Vunivers (2). Et cependant , la simple proposition de ce plan avoit allumé le flambeau de la discorde et de la rébellion dans le pays ; et quand le ministre y renonça, il semldoit que le peuple ne savoit trouver assez de moyens de témoigner son enthousiasme et sa joie. Tel

(1) TVarehousing and hondlng system. Voyez Smith j Richesse des nations, Irail. seconde édition, vol. 4, p. 4i2. Ce système est celui par lequel les négocians peuvent laisser leurs marchandises importées, libres de tous droits, dans des magasins destinés à ce but. C'est dans ce dessein qu'ont été creusés les magoiQques bassins du commerce {Docks) , lAwi h. Londres qu'à Liverpool, et qu'ont été construits les magasins qui en dépendent. Trad.

(2) Discours de Sir Robert Walpo'.e sur l'introduction du plan d'acc/ôé. Coxes life ofSir //^. JValpole ; ■vol. \, ^.Zj'2, quatrième édition.

( >o^) est l'empire du préjugé sur le vulgaire, que ce ne fut qu'eu i8o3 que le système d'emmagasinement fut adopté, et qu'eut lieu par cette mesure le plus grand pas peutêtre , qui jamais ait été fait dans l'amélioration de la police financière et commerciale.

Il seroit inutile de citer plus d'exemples; on n'a qu'à ouvrir les yeux pour en trouver en abondance. J'ajouterai seulement que la guerre d'Amérique et la plupart des guerres du dernier siècle, excepté celles qui eurent pour cause la révolutioi> françoise, furent mises en mouvement dans le but de conserver ou d'acquérir quelque avantage exclusif de commerce. Mais croira-t-on que ces différens eussent été élevés, que ces grandes contestations eussent été entreprises, aux dépens de tant de vies et à de si grands frais , si la masse du peuple eut su que le but qu'on avoit en vue ne pouvoit être atteint ? Si ce peuple avoit appris qu'il étoit impossible à un pays de faire le monopole de la richesse et de l'opulence; que toute tentative de ce genre finit toujours par être à la fois ruineuse pour

{ loG ) celui qui la fait, et pernicieuse aux autres? C'est à réconomie politique que nous devons la démonstration de ces vérités ; — vérités destinées à exercer la plus salutaire influence sur l'humanité; à convaincre les hommes qu'il est de leur intérêt de vivre en paix , de traiter entre eux d'après des principes purs, nobles, libéraux; et de ne dévenir ni les dupes de leur aveugle avarice, ni les instrumens dévoués de l'ambition ou des petites animosités de ceux qui les gouvernent.

« Une guerre de commerce », dit l'auteur d'un ouvrage, adressé au feu Roi George llï, « une guerre couronnée de victoires ou « suivie de défaites, n'empêchera jamais « que la nation ennemie ne devienne plus « industrieuse que la vôtre; et si elle le de- M vient, ses marchands vendront à meil- « leur compte; vos pratiques vous quitte- « ront et s'adresseront à eux. Cela arrivera M malgré toutes les flottes et lesarméesdont « vous couvrirez l'océan et la terre. Le sol- « dat peut causer des ravages ; le corsaire, « dans ses expéditions , qu'elles réussissent ce ou non , créer la pauvreté; mais la Provi-

■( loy ) « dencea décrété, dans sa sagesse, que, îd a i 11 du diligent peut seule enrichir » (i).

L'Angleterre est la mère patrie de Téconomie politique ; mais elle ne lui a pas donné tous les soins attentifs qu'une mère doit à son nourrisson. Elle ne peut pas se vanter d'avoir été la première àreconnoitre l'avantage de rendre populaire cette branche d'éducation, et de faire des établissemens dans ce but. C'est à l'îtalie , ou plutôt à un citoyen de l'Italie , à Bartolomeo Intieri, Florentin, que l'on doit cet honneur. Il est célèbre parmi ses compatriotes par sa philantropie, et par le grand nombre d'idées utiles qu'il propagea. Ayant résidé long-temps à Naples , comme gérant des domaines de la famille des Gorsini et de celle des Medici , il fut frappé de plusieurs des abus qui régnoient dans toutes les parties de l'administration intérieure du pays

(i) Dean Tucker'sybi^/* tracts on commercial and poUtical sahj^cts, p. k\ , troisième édition.

( 'o8) qu'il habitoit; et fermement convaincu , que le remède le plus facile, le plus sûr et le plus efficace à ces abus, étoitde faire connoître au public les vraies sources de la richesse nationale et de la prospérité , de la pauvreté et de la misère ; il se détermina à témoigner aux Napolitains sa reconnoissance pour le bon accueil qu'ils lui avoient fait, en instituant à Naples un Cours d'économie politique. Dans ce but, Intieri demanda au gouvernement la permission de fonder une chaire d'Economie politique , avec un appointement de 3oo écus au professeur , stipulant que les leçons se donneroient en italien, que le premier professeur seroit son célèbre ami Genovesi , et qu'après lui, on ne nommeroit jamais à cette chaire aucun individu revêtu des ordres sacrés. Le gouvernement accepta, à son grand honneur, ces conditions. Genovesi ouvrit le 5 Novembre 1754 son cours, qui eut un grand succès; et il le publia, en 1764, en 2 volumes in-8.^, sous le titre de Lezioni dl cormnercio o sla di econornia civile. En 1769, l'Impératrice Marie-Thérèse fonda une chaire semblable dans l'université de Milan, et nomma, pour la

( Ï09 ) remplir le premier, le fameux marquis Beccaria. Dans les pays soumis à des gouv ernemens absolus et privés de la liberLë de la presse , les institutions de ce genre ont de la peine à s'établir solidement et avec succès. Les ennemis de tout perfectionne-' ment se plurent à les représenter comme dangereuses, et l'on vit bientôt supprimer ks deux chaires fondées par Intieri et Marie-Thérèse.

L'étude de l'économie politique a éprouvé de crands encourat^-emens en Russie de la part de l'Empereur Alexandre. M.'' Henri Storch, à sa demande, en donna un Cours aux grands-ducs Nicolas et Michel , et le publia en i8i5 sous le titre de Cours déconomie politique (0. Cet ouvrage fait honneur au mérite de l'auteur et à la libéralité du gouvernement qui en fit les frais. Indépendamment d'un exposé clair et savant des princij)es les plus importans sur la production de la richesse, et la liberté du

(i) L'édiiloncîe Pélershourg r,sl en 6 volumes in-8. Une édition publiée à Paris eu iSaS en 4 volumes, conlienl des noies de M. Say.

commerce et de rindustrie , l'ouvTage dé M/ Storch contient de précieuses recherches sur des sujets qui n'ont que peu occupé les économistes anglois et François. On ne peut lire sans intérêt et sans profit ce qu'il rapporte sur le système d'esclavage des anciens Piomains et de la Russie moderne, et sur le papier nlonnoie des divers Etats du continent. Sans prétendre en rien porter atteinte au mérite d'autres auteurs, j'ose dire, que je place l'ouvrage de M.' Storch à la tête de tous ceux sur l'économie politique, importés du continent en Angleterre. Tandis que des princes absolus nommoient des professeurs, pour instruire leurs sujets sur les principes de cette science importante pour la vie civile, on la laissoit ici exposée, sans protection, aux préjugés de l'ignorance, de l'intérêt, de l'autorité et de la mode. La nation la plus intéressée aux progrès de l'économie politique , dont le système de finance et de commerce est le plus compliqué, cette nation chez laquelle l'opinion publique a le plus d'influence sur la conduite du gouvernement, est presque la seule en Europe où l'on n'ait pas fait des efforts pour répandre l'étude

(II

de cette science. Du moins on n'en a pas coniié l'enseignement à des professeurs distincts ; on ne Fa pas introduite dans ces universités, dans ces étabiisseraens où tant d'anciennes associations , tant de circonstances accidentelles l'auroient recommandée à ceux qui étoient descinés à devenir les législateurs de leur pays. C'est d'autant plus extraordinaire, que le public a fréquemment retiré de grands services des lumières, des travaux et des recherches de ceux qui se sont appliqués à étudier cette science; et que l'on en a finalement reconnu l'importance. Mais il y a de bonnes raisons pour s'attendre à ne pas voir long-temps l'économie politique exposée à une négligence si peu méritée. La prépondérance , qu'ont prise dans le Parlement et dans l'opinion publique des hommes d'Elat, jugés bien instruits dans les principes de la science économique, donne lieu d'avoir les plus grandes espérances à cet égard. On voit qu'enfin l'économie politique jouit de la considération qu'à si juste titre elle mérite ; on voit disparoître peu à peu le goût pour la vaine «léciamalioji, et s'élabîir insensiblement

( ÏI2 )

l'opinion sage, que , s'il est beau dans les discussions publiques de parler clairement, avec pureté et élégance , il est encore plus nécessaire de reconnoître les principes sur lesquels se fonde la décision de toutes les questions liées à l'économie publique et nationale.

La fondation du Cours Ricardo, sur l'économie politique, est une autre circonstance qui doit contribuer puissamment à en accélérer les progrès. On connoît assez, à ce que je crois , les motifs de cette institution , pour qu'il me suffise de dire, que l'on eut à cœur d'honorer lamémoire d'un des premiers économistes et des plus habiles législateurs decepays. Oq voulut par là associerson nom aux progrès futurs de la science, dont il avoit été un maître si distingué ; et en faciliter ainsi l'étude, en établissant dans la métropole un cours , où l'on en exposeroit les principes et les résultats , d'une manière . claire, brève et populaire. La place que j'occupe dans cet établissement, ne me permet pas de m'étendre davantage sur ce sujet. J'ajouterai seulement que cette fondation lionore également la mémoire

de Ricardo et le jugement de ses amis. Tant que je m'y trouverai attaché, je tacherai de répondre à leurs vues , en répandant la connoissance des vrais principes de la science.

Il est inutile de m'étendre beaucoup sur la question de savoir si l'économie politique peut s'apprendre avec plus de succès par des leçons orales , ou par la lecture privée. Sans doute en lisant attentivement les ouvrages des grands maîtres en cetle matière, et en les comparant avec soin, on peut en venir à connoitre à fond les principes ; il est même sûr que l'instruction orale ne peut point remplacer l'étude privée et la lecture. Néanmoins il me semijle , qu'un cours public peut avoir de grands avantages. <•< A l'heure de la leçon lat- « tentJon prend des forces; elle se fixe à la u présence, à la voix, aux questions occa- « sionnelles de celui qui enseigne; témoins « capable en tirera quelque profil; et le *<■ plus habile saura comparer les idées «« qu'il entend développer à l'école , avec <c celles que contiennent les volumes qu'il

Diac. s, l'écon. polit. O

( II4

« parcourt dans son cabinet « (i). Un cours a de plus IWanîage de pouvoir suivre pas à pas les progrès de la science ; et la discussion des principes et des résultais, menant directement à celle des diverses questions qui s'élèvent tous les jours , excite chez les auditeurs un intérêt tout particulier, et donne à la leçon une teinte de nouveauté et d'application pratique et im» médiate , que l'on ne sauroit trouver dans un traité imprimé.

Dans mon cours, après avoir défini le but et les bornes de la science, j'en viens à montrer que le travail est la source unique de la richesse; à prouver, dans les termes d'Adam Smith , que « ce n'est point « avec de l'or et de l'argent, mais avec du « travail que toutes les richesses du monde « ont été achetées originairement » (2).

(i) Gibbon^ s memoir of lus ownlife, miscellaneoua Works ; vol. I , p. 5i. in-8.

(2) Richesse des nations ,i\-3tà. deGarnier, seconde édition, page 60. • — L'auteur d'un article qui a paru dernièrement dans le quarterly revietv (N '^ 60 art. 1 ) prétend que la terre est une source de richesse, parce qu'elle nous fournit la matière des diverses aiarcbau-

( "5 ) Une fols ce principe fondamental établi , il s'ensuit , que le grand problème de pratique renfermé dans cette partie de la science qui traite de la production de la richesse se réduit nécessairement de luimême à discuter les moyens d'obtenir, avec le moins de travail possible, la plus grande quantité de produits nécessaires , utiles et désirables. Toute mesure qui tend de près ou de loin à ajouter au pouvoir du tra-

tlises. Mais c'est justement l'ancienne erreur des économiâles présentée sous un jour un peu clilléreut. La richesse ne dépend en rien de la quamilé de malière , maisexelusivenientdela ualeur.ha nature nousfournit gratuitement la matière dont sont composées tow^É-s nos marchandises; mais lant que le travail n'a pas été employé à s'appropiier la matière, ou a l'adaptera notre usage, celle-ci reste destituée de valeur. Dans cet état on ne la considère point, on ne l'a jamais considérée, comme formant la richesse. Nous n'appt-lons pas riche un homme parce qu'il peut se procurer indéfiniment de Tair atmosphérique, ou tout autre produit gratuit ; mais nous ne l'appellerons riche que lorsqu'il possédera le produit d'une grande quantité de travail. Dire que la terre es.t une source de richesse, comme fournissant la matière des marchandises, n'est pas plus exact que de soutenir qu'elle est une source de tableaux et de statues , comme fournissant aux peintres et aux statuaires les matériaux dont ils se servent.

( ii6 ) vaii, ou à réduire le coût des marchandises produites par sou action , doit proportionnellement augmenter notre pouvoir d'obtenir des richesses; tandis qu'au contraire toute mesure , tout règlement qui tend à énerver le travail, ou à faire hausser le coiit des marchandises produites, ne peut manquer d'affoiblir le même pouvoir. Tel est le simple et vrai signe d'après lequel nous pouvons juger delà convenance de toute mesure qui touche à la richesse du pays et de la valeur de toute nouvelle invention. Si elle rend le travail plus productif, si elle a une tendance à réduire la valeur échangeable des marchandises , à en faciliter l'acquisition , à les mettre à la portée des classes inférieures de la société, elle doit être avantageuse. Si elle n'a pas une pareille tendance , on peut être assuré qu'elle sera nuisible. Considérée sous ce point de vue, la branche importante de l'économie politique qui traite de la production de la richesse devra paroître simple et facile à comprendre.

Le travail prend les dénominations d'agricole , manufacturier ou mercantile , suivant qu'on l'applique à faire naître les pro-

diiits bruts, ou à les façonner, une fois qn ils sont produits , en articles d'uiilité, d'agrément ou d'ornement, ou cnfia à transporter les produits bruis et ouvrés d'un pays ou d'un lieu à un aulre.

La connoissance des divers moyens et des meilleures méthodes d'appliquer le travail à ces trois grandes branches d'industrie, fait l'objet particulier de l'étude de l'agronome , du manufacturier et dumarciiand. Il n'entre point dans le domaine de l'économiste de se jeter dans les détails relatifs à ces diverses professions. Il se borne à la recherche des moyens de rendre le travail plus productif, et d'en accroître le pouvoir dans toutes les branches d'industrie.

Quiconque observe avec la moindre attention les progrès qui mènent de la pauvreté à l'opulence, ne peut manquer d'apercevoir trois circonstances qui, par leur existence et leur action combinées, ont été seules capables de le faire sortir de l'état de barbarie, ha première, et la plus indispensable, est la sécurité dans la jouissance de la propriété ; la seconde, l'introduction de l'échange ou du troc, et l'application qui s'ensuit du travail des divers individus à

des occupations variées; la troisième enfin, l'accumiilation et l'emploi du produit d'un travail préalable, ou , d'après l'expression communément employée , du capital ou des fonds. Sans la première, sans une jouissance assurée de la propriété , on ne voit ni richesse ni civilisation. Personne en effet ne se livre à des entreprises pénibles et difficiles, s'il n'est parfaitement sûr de travailler à son propre profit , et de pouvoir jouir en pai"x et sans trcjuble des fruits de son travail. Sans la seconde , sans l'introduction du troc, de la division du travail, on ne voit point les hommes s'appliquer chacun à une branche particulière ; le temps se perd en en changeant constamment; jamais on ne parvient à cette délicatesse de main, à cette adresse dans le travail, à cette dextérité si frappante chez ceux qui ont exercé leur industrie darîs des endroits oii la division du travail a été même imparfaitement établie. Sans la troisième enfin , sans la possession et l'emploi d'un capital, l'ouvrier manqueroit des moyens de subsistance , et seroit dépourvu d'outils et de machines propres à l'aider dans son travail. Il ne pourroit donc se livrer qu'aux bran-

( ïï9 ) ches d'industrie qui lui prometlroient un profit presque immédiat, ou qui n'exerceroient que le travail de la main seule , sans avoir besoin d'aucun instrument. Tous les moyens qui ont été imaginés, ou qui le seront jamais , de faciliter la production de la richesse , doivent se classer sous l'un de ces trois chefs, il est indispensable de bien faire comprendre des principes si importans qui font la base de la science. Aussi m'appliqué-je dans mon cours à les poser de la manière la plus claire, à en montrer Taclion mutuelle et les résultats réciproques, et à traiter à fond les diverses questions pleines d'intérêt qui naissent de leur discussion.

Indépendamment de cette espèce de division du travail qui , dans une société peu avancée , donne déjà à chaque individu la faculté de se livrer à un emploi particulier ; il y a une autre sorte de division du travail bien plus importante, qui non-seulement permet aux individus, mais à la masse des habitans d'un canton tout entier, à des nations même , d'exercer de préférence telle ou telle brandie d'industrie. C'est cette division territoriale du travail ., si je

puis m'exprimer ainsi , qui fait la base du commerce entre les districts d'un même pays ou entre des nations différentes. La variété du sol, du climat, de la capacité de production , fait que chaque partie d'un pays aune industrie particulière à laquelle elle est plus appropriée. L'une oii le charbon abonde, oii l'accès à la mer est facile, et oii la navigation intérieure est très-étendue et sans obstacles, sera le siège naturel des manufactures. L'autre fournira beaucoup de grains , par la fertilité de son sol. ^jC bétail qui s'élèv e dans les montagnes , s'engraisse avec plus de succès dans la plaine et dans les prairies. Il est clair que les habitans de ces divers lieux choisissant l'industrie pour laquelle ils se sentent doués d'une capacité naturelle , produiront beaucoup plus de marchandises utiles et désirables , que s'ils se livroierit tous sans distinction, à plusieurs travaux à la fois. Glasgow, le Carse de Gowrie et le Comté d'Argyle, en se livrant l'un aux manufactures, l'autre à l'agriculture , et le troisième à l'art d'élever le bétail , ont décidément produit plus de marchandises , plus de blé et plus de bétail, que s ils avoient lâché de se procurer par

eux-mêmes ces divers produits , sans recourir à la voix d'échange.

Mais il est aisé de voir que le commerce extérieur, ou la division territoriale du travail entre deux pays ditférens et indépendans l'un de l'autre, contribue à accroître la richesse de chacun d'eux, exactement comme le commerce entre des provinces accroît la richesse de l'élat dont elles font partie. Ily a encore de phis grandes différences dans la force productive entre les divers pays éloignés les uns des autres (i), qu'il n'y en a entre les provinces du même état. L'établissement d'une Hbre communication entr'eux doit présenter ainsi un grand avantage. Il seroit bien plus coûteux de tenter de produire en Angleterre les vins de France et d'Espagne, que de faire croî—

(i) « Hîcsegetes, illîc venlunt felicius uvœ ; « Arborei fœlus alibi, alqueinjussa virescunt « Gramina. Nonne vides, croceos uL Traolus oilores, « Intlia tuillilehur, molles sua ihura Saha:i ? « At Chalybes nudi ferrum , virosaque Ponlus « Caslorea , Eliadum palmas Epirus equarum? « Conlinuo bas leges œlernaque fœdera cerlis (( Injposult naluralocis. »

GeorS' lib- i- v. 5i.

tre dans le comté de Yorck les mêmes produits que dans celui de Devonshire. En eifet, il y a une quantité de produits qui sont d'une très-grande utilité et que l'on ne peut obtenir que dans des localités particulières. Sans la communication commerciale , nous ne pourrions pas avoir la moindre provision de thé, de sucre, de coton, de soie, d'or, ni une foule d'autres marchandises fort utiles et d'une grande valeur. La Providence , en donnant à chaque pays un sol, un climat, des productions naturelles qui lui sont propres, a eu en vue de pourvoir à la communication mutuelle et à la civilisation des peuples. Le commerce extérieur multiplie prodigieusement les produits de l'art ; en permettant à chaque état de faire de son capital et de son travail l'emploi que sa situation géographique, les ressources du sol, le caractère et les habitudes nationales lui font envisager comme le plus profitable pour lui. Quand il n'y a point de gêne à la Hberté du commerce , chaque pays s'adonne aux branches qui lui profitent le mieux. L'intérêt individuel est admirablement lié avec l'intérêt de tous. En encourageant lïndustrie,

( >:=3) en récompensant l'homme intelligent et en mettant en activité les forces diverses que la nature a données à chacun , le commerce libre distribue le travail efficacement et avec économie. En augmentant la masse des produits nécessaires et utiles, il répand partout l'opulence , et fait des nations une société commune, unie par les liens d'intérêt mutuel et de services réciproques.

Le commerce a donné à chaque état les moyens de profiter des inventions et des découvertes des autres. Il nous a donné de nouveaux goûts , de nouv^eaux besoins, et en même temps les moyens et le désir de les satisfaire. Les progrès de l'industrie privée ont été accélérés par la concurrence de l'étranger. Le commerce a entièrement éloigné, ou du moins a considérablement afFoi- Lli une foule de préjugés. Il a montré que rien n'est plus absurde et plus indigne d'un peuple éclairé , que la crainte, naguère si générale , de voir les autres faire des progrès dans la richesse et la civilisation. Il a fait voir que la vraie gloire et l'intérêt bien entendu de chaque peuple en particulier se trouvent bien plus dans ses elforts pour rivaliser et dépasser les autres

en suivant av^ec ardeur la carrière des arts et de la civilisation , que dans la prétention d'atteindre une prééminence stérile dans l'art sanglant et destructif de la guerre.

En traitant cette partie si importante de la science, je commence toujours par présenter une vue générale des etfets de la communication commerciale. Je montre les principes qui en font la base, et je donne une esquisse des principales phases que l'on peut y remarquer à diflférentes époques. Puis j'en viens à examiner en détail les raisons que l'on donnoit pour établir ces règlemens, qui enchaînent et gênent le commerce entre certains pays et pour certaines marchandises; entr'autres, les gènes à l'importation et à l'exportation des métaux précieux, au commerce des blés et des denrées, à celles des colonies, et à la navigation. Je discute ces raisons en détail , tour à tour, et avec les éclaircissemens qu'elles méritent par leur grande importance et leur intérêt pratique.

Quand la division du travail commença à s'introduire , le simple troc fut le seul moven d'échnno:er les marchandises. Mais à mesure que la société avançoit, la

( 1^5 ) division du travail prenoit de iélendue, et les échanges se inulliplioietit. On sentit bientôt l'avantage que l'on retireroifc de l'emploi d'une marchandise comme terme moyen d'échange , comme équivalent pour toutes les autres, et comme étalon de mesure pour en estimer la valeur relative. On sentit tellement le service rendu par cet intermédiaire , par la monnoie , que Ton en vint, comme nous l'avons déjà fait remarquer, à croire que l'or et l'argent, qui en étoient généralement la matière, constituoient la richesse. On a, depuis longtemps, montré l'erreur d'une telle opinion. Néanmoins la monnoie est toujours considérée sous un autre jour que les marchandises. L'importance du rôle quelle joue , la nécessité de connoitre à fond les principes qui déterminent sa valeur échangeable, m'engagent toujours à traiter ce sujet fort au long (i).

(i) Les Jurisconsultes romains expliquent très-clairement les circonstances qui ont conduit à se sej^vir d'une monnoie : « Origo emendi vendendique a u perraulaiionibus cœpit. Olim enim non ila erat « nummuS; neque aliwd mcrx , dWxnA pretium voca-

Après avoir exposé cette première grande partie qui traite de la production de la richesse, je passe à découvrir et à fonder, dans la seconde^ les lois qui règlent la distribution des produits variés de l'art et du travail entre les diverses classes de la communauté.

Il est clair , que dans les commencemens de la société , avant que le capital eût été accumulé et la terre mise en propriété, tout le produit du travail dut aller à l'ouvrier ; et que la quantité de travail nécessaire pour produire les marchandises et les porter au marché durent faire la seule me-

« bator : sed unusquisque secundum necessltalem (c temporum acrerum, ulilibusinuiiiïa permutabat , « quando pleruraque evenll, ut quod alleri superce est, alteri desit. Sed quia non semper, nec facile « concurrebat , ut, com tu baberes, quod ego desi- « derarem, invicembaberem, quod lu accipere velles, « electa maleria est,cujus publica ac perpétua aeslima- «( lio difficultatibus penuutalionum cequalilale quancv lilalis subveniret , seque materia forma publicâ perct cussa, usura dominiumque non taxa ex substanlià <c prœbet,quamexquanlitale ; nec uhra/nerxutruui- « que, sed alterum preiium vocalur. » Dig. lib. 18 lit. I. , de contrah. emptione.

( 1-7 ) sure deleiir valeuréchaiigeableourelative (i). Mais dès que le capital est accumulé, on voit ceux qui le possèdent trouver leur profit à fournir aux ouvriers la nourriture et les autres articles dont ceux-ci ont besoin pour pouvoir produire des marchandises j et cela sous la condition qu'ils leur rendront à la place une valeur plus grande. Quand la terre a été mise en propriété , que la culture a pris de l'étendue, les propriétaires des terrains de première qualité ne les laissent pas cultiver sans recevoir , comme rente ou fermage, une portion du produit. Ainsi au lieu d'appartenir, comme dans les premiers âges de la société, à l'ouvrier exclusivement, le produit du travail, dans toute communauté avancée et civilisée, se divise en trois parts , dont l'une va à l'ouvrier comme salaire, l'autre au capitaliste comme profit , et la troisième au propriétaire comme rente. 11 devient parla essentiel de déîerminer les lois qui règlent le salaire, le profit et la rente, c'est-à-dire, les lois qui dé-

(i) Tous s'accordent sur ce point, Adam Smilh aussi bien que MM. Malthus elRicardo,

( '28) terminent dans quel rapport le produit du travail, ou la somme des diverses choses nécessaires , utiles et désirables dans la vie, est divisée entre les grandes classes (jui constituent toute société civilisée.

Dans cette partie , il y a encore à examiner si l'emploi du capital dans la production des marchandises, elle paiement de la rente, ont quelque effet sur leur valeur échangeable, ou si leur valeur est déterminée dans les sociétés civilisées , comme dans les moins avancées, par la quantité du travail requis pour les produire et les amener au marché. J ai tâché de simplifier cette recherche importante qui pre'sente quelques difficultés, et j'entre généralement dans une discussion pleine des questions qui se lient à l'influence qu'ont sur le prix l'ofîfre et la demande , les monopoles , etc.

Quoique toute marchandise soit produite pour être consommée , il ne faut pas croire que toute consommation soit également profitable pour les individus ou pour la société. Si un individu emploie une année des ouvriers à bâtir une maison et qu'il la fasse démolir l'année suivante; le travail de ces ouvriers , ou plutôt le capital qu'il leur

( 1^9 ) donne en échange de leur travail et qu'ils ont consommé pendant tout le temps que leur a pris cet emploi sans résultat , est évidemment détruit pour toujours et perdu tant pour lui-même que pour le public. Si au contraire il les avoit employés à cultiver la terre pour faire croître du blé, ou à obtenir tout autre produit, il auroit créé des marchandises d'une valeur égale ou plus qu'égale à son premier capital. La valeur en retour , ou Vawantage obtenu par la consommation , est donc le véritable et unique signe auquel on peut reconnoître si la consommation est avantageuse ou non, ou comme on le dit quelquefois , si elle est productive ou non-productive. Les marchandises sont consommées d'une manière productwe, quand l'avantage et l'utilité qui en résulte pour ceux qui les possèdent, ou la valeur des produits obtenus à la place, excède la valeur des marchandises ainsi employées. Elles sont consommées d'une manière non-productwe, lorsque cet avantage et cette utilité , ou la valeur des nouvelles marchandises obtenues, est au-dessous de leur propre valeur. C'est de cette balance de la consommation çt de la produc-

Dite 5. réevn, polit, 9

( >3o) tion, et non , comme on l'a cru long-temps?, de la balance du commerce , que dépend la prospérité ou la décadence de toute nation. Si, dans une période donnée, les marchandises produites dans un pays excèdent celles qui y sont consommées , il aura les moyens d'accroître son capital , et l'on verra augmenter ou sa population ouson aisance, ou même l'une et l'autre à la fois. Si, dans une autre période , la consommation égale la production, il n'y aura pas de moyens d'accroître les fonds ou le capital national, et la société sera stationnaire. S'il y a excès de consommation, on verra de jour en jour la société tomber en décadence, sa prospérité décliner, sa population décroître et la pauvreté se répandre peu à peu dans tout le pays. Il est donc fort important de reconnoître comment il faut manier la balance de la consommation et de la production pour la faire pencher du côté de cette dernière.

Pour résoudre convenablement ce problème, il faut étudiernon-seulementles circonstances qui influent sur la consommation î. individuelle , et les moyens de la rendre plus profitable , mais encore la nature et r>

( i3i ) les effets de la consommation opérée par le gouvernement. C'est dans cette partie que je recherche les principes relalits à V impôt et au système foncier , afin de déterminer la manière la plus équitable de lever et de percevoir les revenus nécessaires pour défrayer l'Etat tant en paix qu'en guerre. Plusieurs lecteurs seront peut-être portés à croire que c'est la partie la plus importante des recherches de cette science. Quelqu'importante qu'elle soit , ceux qui ne se sont pas rendus maîtres des vérilés élémentaires et de la connoissance des lois qui règlent la production et la distribution de la richesse , prétendroient en vain acquérir des idées exactes sur les conséquences finales et les effets réels d'un impôt ou d'un emprunt.

Ce que Bacon a dit de la pliilosophie s'applique également à la science économique. « L'homme qui aura pu , « avec une sagesse vraie et infatigable, « suspendre son jugement, monter par « degrés, franchir un à un les obstacles, « qui , comme des montagnes , arrêtent sa « marche studieuse, atteindra à temps les « sommités de la science, oii Ton jouit q\\\

tf repos dans un air pur, où la nature (S. s'offre à l'œil dans toute sa beauté, et < d'où l'on redescend par une pente douce a jusqu'aux derniers détails de prati- « que » (i).

J'ai tâché en outre de faciliter l'étude de la science en établissant des conférences où viennent s'exercer quelques personnes, tant du nombre de ceux qui suivent mes cours publics, que d'autres amateurs de la science. On y traite les diverses parties dans le même ordre que dans mon cours. Tous ont lu d'avance quelqu'ouvrage élémentaire sur le sujet en question. Je les interroge pour voir s'ils ont bien saisi les idées de l'auteur. Si celui ci se trompe, ou est

(i) Qui autem judicium coh ibère et gradatim ascendere , etrerum, velutijuga, unum primo , deinde alterum , ac rursus alterum, superare cum sapienliâ perd et indefessâ siislinuerit , ille ad sumniitafes et vertices scientiœ mature perveniet ,ubi et statio serena et pulcherrimus rerum prospectus ^ et descensus molli cliva diicens ad om,nespracticas.

incomplet dans sa doctrine , je le leur dis, et ils s'appliquent à reconnoitre ces erreurs, ces défauts, ou je les leur indique. Les ayant ainsi rendus maîtres de la théorie que je considère comme la véritable sur le sujet discuté , je les engage à me présenter les difficultés qu'ils entrevoient , je les applanis et en donne l'explication. Mais le plus souvent quelqu'un des élèves m'en évite la peine. Puis je leur pose aussi clairement que possible les objections qu'ils n'ont pas eux-mêmes présentées, et que l'on fait ou que Ton peut faire aux doctrines que je leur ai enseignées. Ils y cherchent une réponse, et je la leur suggère s'ils ne la trouvent pas. De cette manière, leur attention est constamment en activité ; ils sont excites à mettre en emploi toutes leurs forces, à penser, h raisonner d'eux-mêmes , à examiner chaque question à fond, et à remonter toujours aux principes. Après une étude de ce genre et quelques notes claires et abrégées, ils ont fixé dans leur mémoire les principes de la science ; et quand il s'agit de réduire à ses élémens une question compliquée, de découvrir les sophismes et l'erreur , ou d'ap-

( >34) pliquer les principes à des cas particuliers , ils acquièrent cette facilité qui caractérise l'économiste capable et expérimenté, et que la lecture la plus étendue ne sauroit que difficilement procurer.

Je viens d'exposer, en abrégé et d'une manière sans doute incomplète, ce qui fait l'objet de l'économie politique ; Pespèce de preuve que dans ces sujets l'on doit rechercher; les théories principales que l'on a formées pour expliquer les phénomènes variés de son ressort; l'importance de son étude dans toutes les classes de la société ; et enfin, la marche que je suis en l'enseignant tant dans mes cours publics que dans mes leçons particulières. J'avois pour but principalement de poser les fondemens de la théorie sous le point de vue le plus clair et le plus frappant, de montrer l'intime dépendance qui règne entre les diverses parties de la science, et de marquer ses applications les plus importantes dans la pratique. En même temps, il est sûr que le maître, quelqu'habile qu'il soit, ne réussira jamais à mettre son élève en état de manier à son gré les principes d'une telle science, s'il n'y travaille de cœur et s'il

( "33 ) ne fait pour cela de grands efforts. Mais s'il a des sentimens élevés, il ne regrettera jamais ce travail, ces efforts, qui ont pour but d'expliquer les vraies sources de l'opulence tant privée que publique, celles de la pauvreté ou de la décadence , ou de découvrir les causes du bonheur dont jouissent quelques nations peu favorisées par le climat, et des souffrances qu'éprouvent quelques-unes de celles que la nature a comblées de ses riches dons (i).

(i) . . . What niakes ihe nations smile Improves ihelr soil, and-gives ihem double suns j And y/hy tliey pine benealh ihe btigblest ikies, 3d nature's rîcbesl lap.

Litléraleiuenl : « Ce qui fait que les nations sou- « rient, ce qui amende leur sol, ce qui double leur « soleil ; et pourquoi elles souffrent sous le ciel le u plus brillant; dans le sein le plus ricbe de la na- « lure. )>

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