DEVANT
Le 2 Avril 1869.
M. le Président, Mesdames ct Messieurs,
Ayant eu l’honneur d’être appelé à prendre la parole devant une société qui se fait gloire de représenter les intérêts et le progrès du pays, j'ai cru devoir avant tout me fixer le rôle que j'avais à remplir. J'ai donc parcouru quelque chose de l’histoire, de la phi- .
losophie et de l’économie politique pour savoir à quel point de vue la classe ouvrière avait été envisagée.
Je suis sorti de cette étude avec un sentiment de profonde indignation, Car je me suis Coavaincu qu’elle avait été mal appréciée et mal traitée.
Dois-je y joindre mes reproches ?
Non, ce n’est pas ici le lieu. Dois-je condamner les associations de bienfaisance? Non certes, ce serait contre ma conscience.
Je ne prendrai pas ici le rôle d’accusateur, mais celui de défenseur.
IL était impossible pour moi de mieux choisir le temps et le lieu, puisque j'ai l'avantage de parler en présence d’un auditoire aussi équitable dans ses jugements et s1 bien prévenu en faveur d’une si belle cause.
Un mot malheureux est tombé de la plume d’un écrivain célèbre de no:
tre temps. Cet homme ayant étudié l'histoire des associations ouvrières, disait que « toutes lui semblaient avoir pour origine un esprit de perturbation et de révolution. »
Je ne crains pas d'affirmer, avec plusieurs autorités non moins respectables, qu’en cela il s’est trompé.
Peut-être avait-il été mal impres.
sionné ; car autrefois l'antiquité, et de nos jours la philosophie et l'utopie politique se sont étudiées à jeter l’outrage à la classe ouvrière.
L’antiquité faisait de l’ouvrier ur esclave : premier outrage.
La philosophie moderne en veut faire une bête des forêts: deuxième outrage.
L’utopie politique en veut faire un destructeur: troisième et suprême outrage.
Et c’est à la vue de ces faits que M. Augustin Thierry s'écriait quecles associations ouvrières semblent avoir pour ongine un esprit de perturbation et de révolution.»
C'est contre cette assertion que je m'inscris en contradicteur pour la défense du travailleur.
L’antiquité paienne ne voyait dans l’ouvrier qu’un être déchu, et le réduisait en esclavage. Neuf siècles avant les lumières de l'Evangile, le chantre sublime des plus grands héros et des guerres les plus fameuses, résumant comme ua écho toutes les voix de son temps, lançait sur la tête du travailleur cette lourde malédiction :
Marche, marche, tu n'arriveras jamais en ce monde.
Cing siècles plus tard, le plus beau génie du passé répétait cette malédicion qui se perpétua à travers les ges.
En vain pour venger l'injure, le
Dieu Eternel faisait-il monter sur le trône des Césars par les mains de ia fortune, des fils de laboureurs, de jardiniers, et de cordonniers dans la personne des Galère.des Probus etdes Vitellius; en vain écrivait-on sur le marbre de la statue d’Au guste,ce souverain du monde entier : (Ton grand père n'était qu'épicier,» la malédiction pesait toujours et le peuple restait esclave.
Et pour faire tomber l’anathème, il a fallu que le roi ces siècles quittant son trône, se fit lui-même artisan ; que l'Eglise eut pour berceau une étable ; que le premier poutife suprème fût un pêcheur, et que la voix du grand apôtre se Géployant au dessus des nations, proclamât « qu’à l’avenir il n’y avait plus ni grec ni romain, ni juif ni gentil, mais que nous n’étions tous qu’une même chose en Jésus-Christ.»
Ouvrier, tu es délivré des chaînes qui te retenaient depuis des siècles dans l'esclavage, tes droits sont reconnus, ta dignité est relevée, ta grandeur et ta liberté proclamées, et c’est de Jésus Christ et de son Eglise que tu tiens ces bienfaits.
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Aime la bien cette Eglise, jette-toi dans son sein ; elle te conduira et te fera progresser. Attache-toi bien à elle, car elle sera ta protectrice et ta gardienne dans les luttes formidables qu'il te reste encore à soutenir contre l’impiété philosophique et l'ambition des meneurs politiques.
C'était par ignorance des droits de l’homme que l'antiquité méprisait le travailleur, en faisait un esclave.
C’est par haine au sein de la lumière que l’impiété phi:osophique le dégrade. Le crime n’en est que plus grand.
Soyons confus pour l’honneur de humanité d’un pareil excès. C’est là que toujours aboutissent les égarements de l’esprit ajoutés à la dépravation du cœur.
« L'homme vraiment grand, dit l’un de ces philosophes fameux, l’homme vraiment propriétaire est le sauvage né dans les forêts. »
Et comme il faut donner à l'enfant une éducation digne d’une pareille destinée, voici les règles qu’il propose :
« L'enfant n’appartiendra que cinq ans à sa mère, et deviendra ensuite le bien de l'Etat ; ilsera en toutes saisons
vêtu de toile, couchera sur des nattes, dormira huit heures, et se nourrira de racines, de pain et d’eau. »
C'est ainsi qu'il espère couvrir le monde d’une génération saine et vigoureuse.
Cependant, les serupules lui surviennent ; il craint de n’avoir pas encore assez avili notre nature:il n’a fait de l’homme qu’un sauvage, c’est trop peu pour assouvir sa haine contre la société ; il faut encore qu’il en fasse une bête des forêts, « Homme, ajoutet-il avec un redoublement d’audace, l'animal est ton semblable,oui ton semblable, peut-être même est-il ton supérieur; (ici je frémis d’indignation) et il est vraiment au-dessus de toi, parcequ’il est plus heureux.»
Puis, froidement, il 2joute que ce qu’il vient d'annoncer est une vérilé dure.
Qh ! philosophie dégradante et dégradée !
Ouvriers, n’écoutez point cette philosophie ; plus encore que le paganisme elle n’a pour dessein que de vous avilir. Vous étiez esclaves dans l’antiquité ; mais la philosophie jusqu'où vous fait-elle descendre !...........,.....
L'utopiste, dans ses rêves d’ambition, va vous plonger plus au fond encore dans l’abime. Dans ses mains, et suivant ses désirs, vous ne serez plus qu’un instrument sanglant de ruine et de destruction. La richesse, vous dira-t-il, n’est que voi; l’opulence, infamie. Ne l’écoutez point, c’est un fourbe qui vous trompe. C’est
pre ces mots qu'il vous conduit aux
arricades, qu'il soulève lies révolu-
tions et qu'il verse votre sang en vous faisant verser le sang de vos frères.
Ecoutez cette voix horrible qui semble plutôt sortir des profondeurs de l'enfer que du fond d’une poitrine humaine. C’est la voix d’un révolutic .:naire dans le délire de ses fureurs.
«Si Brutus ne tue point les autres, il se tuera lui-même,» et c’est de lui qu’il parle en ces termes.
Le neuple s'a‘rête frappé d’épouvante et Jhorreur; il a peur de ce maître féroce ; mais lui, «lâches, s’écrie-t-il, arrachez-moi le cœur et man.
gez-le ; vous deviendrez plus grands »
et plus méchants.
L’horreur m’empêche de rien ajouter. Je frémis, vous frémissez tous
comme moi. La haine ne peut pousser pius loin ses formidables ‘ransports......…. :
C'est trop peu encore. Le meneur politique, le factieux, le révolution naire, après s'être servi de vous pour Cétruire les autres ne cherche dans san ambition, qu’à vous détruire vousmêmes.
Entendez-vous ce bruit lointain semblable aux flots d’une mer qui monte en mugissant ? C’est le bruit de tout un peuple en tumulle qui se presse et s’agite autour du char éblouissant de la fortune.
Je le vois ce char dont les lancs sembient ruisseler des couleurs écla.
tantes de l’or et de l’argent. Au centre se dresse la statue d’or de la fortune.
Ce sont ies coursiers du temps qui l’emportent. Voilà cette fortune qr'il faut conquérir, ce capital qu'il faut ravir en l’arrachant par violerce aux mains d'autrui. Mais qui l'aura, cette fortune? qui le possedera ce capital? Iis sont mille qui essayent &e le ravir.
C'est ici que se révèlent les ignobies desseins du meneur politique dans ses clubs, ses grèves. Il fait couler à force de discours trompeurs le venin de sa