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Discours sur la loi de l'instruction publique [microforme]

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Honorables messieurs,

Nous voici encore une fois appelés à discuter une loi d'instruction publique. Cctte grande question est plus que jamais à l’ordre du jour. Elle préoccupe tous les esprits élevés, elle éveille la sollicitude des penseurs et des kommes d'action, des économistes st des apôtres, elle provoque les études ct le dévouement de quiconque a le souci de la grandeur nationale, Dans cette chambre, elle sera traitée, j'en suis <onvaincu, comme elle l'a déjà €té, sans parti pris, sans passion, sans préjugés, à la lumière de la raison, des principes, de l'expérience et du patriotisme.

En entrant dans cette discussion, ma première parole, Messieurs, sera une parole de satisfaction.

Le bill qui nous est soumis cette anhnée diffère du bill qui nous était soumis l'année dernière en un point essentiel. L'innovation qu'une majorité d’entre nous avait jugée anti-progressive, désastreuse et absolument inadmissible, la création d'un ministère de l'instruction publique, est disparue du projet. Et je dis que nous, qui avons voté contre cette innovation, nGus avons le droit d’en éprouver une satisfaction profonde ; non pas une vaine satisfaction A'amour-propre, non pas une stérile satisfaction de partisans politiques, mais la satisfac-

tion ‘intime et grave du citoyen qui est sfr d'avoir accompli son devoir et. readu service à son pays. Je me réjouis donc du fond du coeur de ce changement qui s’est produit, sinon daus la pensée, au moins dans l'action du gouvernement. Libre au cabinet de ieter des fleurs sur la tombe de ce ministre mort avant d'avoir vécu, libre à tel ou tel! membre de l’aäministrAtion de dire que le bill de l’an dernier était meilleur que celui-ci, d'en appeler à l'avenir, et de nous laisser entrevoir pour plus tard Ja réalisation du rêve évanoui. Le fait acquis est là, et c'est un fait immense : le ministère de l'instruction publique est abandonné, äil est abandonné parce qu’on s’est aperçu que cette réforme tant prênée, au lieu d’être une mesure progressive était un mouvement rétrograde ; il est abandonné, parce que l'opinion publique s’est montrée à son égard hostile ou indifférente. Il est abandonné, et je salue avec joie cet abandon, car je ne suis pas de ceux qui désirent voir leurs adversaires faire le mal pour avoir le plaisir de les dénoncer et de les combattre.

Cependant, de ce que l'erreur capitale du bill de l’an dernier est disparue du projet actuellement soumis à cette chambre, il ne s’en suit pas que ce projet soit une oeuvre sans reproche. Büien loin de là, Messieurs, je crois malheureusement pouvoir dé-

montrer qu'au vice disparu ont succédé d'autres vices et que la mesure du gouvernement est encore entachée de fautes d'omission et de commission, qu’il est nécessaire de dénoncer à l'opinion publique.

Mais,tout d'abord, permettez-moi de sigualer un fait qui se dégage des deux essais de législation scolaire tentés par le gouvernement l'année derutère et cette année; et ce fait,c'est l'avortement pitoyable de la campügne bruyante menée dans une certaine presse et par une certaine école, au sujet de la question de l'instruction publique. Pendant deux ou trois ans, cette presse et cette école ont fait j'etentir les échos de leurs clameurs.

Suivant ces dénonciateurs farouches, nous faisions une tache d'ombre au firmament lumineux de Ia, fonfédérution ; nous étions la prowincgé ténébreuse et rétrograde : tout étfib-à refaire du haut en bas de notre :sÿstème scolaire. Et voilà qu’au lendenfain des Glections du 11 mai 1897, un goûveruement libéral venait, dans une Jdayge

mesr .e, donner raison à ces déciarrr.

tious en présentant un projet deco destiné. disait-on, à régénérer notre

système. Sans doute, ce projet allait pénétrer jusqu'au coeur de la ques-” tion, apporter des remèdes spécifiques" ins- ©

aux maux dont souffrait notre truction primaire, contenir des dispositions destinées à relever le niveau des études, à rectifier les programmes, à ‘ortifier le professorat, à améliorer la tenue des écoles ? Erreur, illusion bientôt dissipée ; le gouvernement lle la réforme annoncée avec tant de fracas, nous apportait tout gimplement une refonte de nos lois scolaires, préparée par d'autres que par lui, et contenant les améliorations de détails que l'expérience avait suggérées au conseil de l'instruction publique. Forcés de descendre des géné ralités verbeuses pour entrer dans le domaine du réel et du pratique, ces ambitieux novateurs, au lieu de trouver devant eux un champ inculte, où pourrait se donner carrière leur ar- Geur expérimentale, se voyaient en présence d’un champ fertile déjà couvert d’une abondante moisson. C’était une déception cruelle; et pour masquer cette impuissance lamentable à laquelle ils se voyaient ridiculement coudamnés après tant de paroles Sonores, ils jetèrent à ceux qui les en-

touralent, et surtout à ceux qui les poussaient, cette proposition malfaisaute : le création d’un ministère de l'instruction publique.

On suit quelle fut la triste fortune de ce détestable expédient, Arrêté duus sa marche, le gouvernement s'est recueilli, 11 a remis au creuset son oeuvre mutilée., 1] a eu un an pour mûrir davantage sa pensée. Il a pu solliciter de nouvelles lumières, s'entourer de pouvelles informations, se livrer à de nouvelles études. Et au bout de douze mois que nous apportet-il ? Un bill comme celui de l'an deruicr, à peu de retouches près, une refoute pure et simple de nos lois scolaires, Nouvel aveu d'impuissance, que le gouvernement s'efforce, encore une fois,de masquer, en inscrivant sur son projet de loi, au lieu de son ministère condamné, cette pompeuse et trompeuse affiche : gratuité et uniformité des livres. ,

Donc. incapacité d'innover dans le bien, de réformer dans le bon sens du mot, et en même temps esprit d’envanissement et d’empiètement, tendance pernicieuse à usurper pour l'Etat des pouvoirs et un rôle qui ne doivent pas

“être les siens ; tel est depuis deux ans

1 caractère déplorable de la politique

ministérielle sur cette de ligjstruction publique.

‘Je vuis m'efforcer, honorables messieurs, de faire ressortir ce double caractère en montrant d'un côté ce qui est dans le bill et ce qui ne devrait pas y être, et de l’autre ce qui n’est pas dans le bill et devrait y être.

question

LES INSPECTEURS D’'ECOLE Et d'abord, comme l'année dernière, le gouvernement veut mettre la main sur la nomination des inspecteurs d'école. L'article 76 du projet “it: “Le lieutenant-gouverneur en conseil peut nommer des inspecteurs pour les écoles publiques choisis parmi les personnes qui possèdent les qualités prescrites à l’article 78 de cette loi”. I’ancienne loi (article 1942 des Statuts Refondus) disait : “Le lieutenant-gouverneur peut nommer, sur la recommandation de l’un ou de l’avutre des deux comités du conseil de l'instruction publique un ou plusieurs inspecteurs d'écoles publiques ”. On a supprimé les mots: ‘sur la recommandation de l’un ou de l’autre des

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deux comités du conseil de l'instruction publique.” De plus on a égalewent supprimé l'article 1940 des Statuts Refondus qui disait : ‘ Les inspecteurs d'écoles, les professeurs, directeurs et principaux des écoles normules, les secrétaires, les membres du bureau d'examinateurs sont nommés ou destitués par le lisutenant-gouvetrneur en conseil, sur recommandation des comités catholique romain ou prorestant, selon que ces nominations on destitutions concernent les écoles catholiques romaines ou protestantes, Enfin l'article 30 du projet actuel dit :

“Jæ lieutenant-gouverneur peut, en tout temps et chaque fois qu'il le juge nécessaire, annuler les nominations qu'il a faites et faire de nouvelles nominations à la place de celles qu’il a annulées. ”

De tout cet ensemble savamment combiné de suppressions et d'additions il résulte que la nomination et la destitution des inspecteurs d'écoles vont “dépendre dorénavant du gouviernement, au lieu de Gépendre virtuellement, comme jusqu'ici, du conseil de l'instruction publique. Sans doute, il faudra que les inspecteurs d'écoles soient choisis parmi ceux qui remplirout les conditions énoncées à l’arti cle 78, c'est-à-dire qui seront âgés de vinst-cinq fans au moins, qui auront obtenu un brevet de capacité ou dir plôüme d'académie ou d'école modèle, qui auront enseigné au moins -: pendant cinq ans, qui n'auront pas qtitté Yenseignement depuis plus de cinq ans, enfin qui auront subi avec succès une examem, conformément au règlement adopté à ce sujet par l’un ou l'autre des comités du conseil de l'instruction publique.

Mais, étant donné l’accomplissement de ces conditions, le gouvernement pourra nommer qui il voudra. Il arrache au conseil la prérogative que ta loi lui avait sagement accordée. Il rejette avec mépris la recommandation, la désignation qui était le droit du conseil. Il s’affranchit de cette entrave galutaire. Il veut être le maître des inspecteurs. avoir le droit de les nommer et de les destituer à son gré. Il entend que dorénavant l'inspectorat soit entièrement sous sa main. Eñ bien, messieurs, je dénonce cette modification comme un empiètement mauvais. Avec notre système de gouvernement de partis, mieux vaut cent

fois les inspecteurs d'école sous lé coutrôle impartial du conseil de l’instruction publique que sous le contrôle du gouvernement. La politique est absente du conseil de l'instruction publique ; elle règne trop souvent en souveraine dans le conseil des ministres.

En donnant la nomination des inspecteurs au gouvernement, sans l'ecommandation du conseil, vous vous exposez à avoir fréquemment des nominütions faites uniquement en récompense (le services politiques. Vous aurez des politiqueurs-inspecteurs, des hommes qui auront politiqué avant d'être nommés et qui politiqueront après. À l'heure actuelle, parmi tous ceux qui ont subi les examens voulus par la loi et les règlements, le conseil choisit presque à coup sûr les meilleurs sujets ; entre plusieurs aspirants de mérite,égal au point de vue de Ia compéteuce intellectuelle, il choisit presque infailliblement celui que reconmpandent en outre d'autres quaiiicalions d'un ordre encore plus élevé, œualités de caractère, qualités religieuges et morales au sujet desquelles le témoignage et l'appréciation des 6vêques, chefs des différents diocèses.

sont d'un poids décisif ;—je parle ici spécialement du comité catholique.

Qui ne voit combien ce mode de nomination est supérieur à celui qu’on désire lui substituer ?

Ce que le gouvernement veut, on l’a dit ailleurs, c'est du patronage. Or, le patronage en cette matière n'est pas désirable. Si vous transformez les inspecteurs d'écoles en simples employés publics. vous leur enlevez quelque chose de leur dignité, de leur autorité, de leur légitime indépendance. Vous les exposez à devenir parfois, dans l'exercice de leurs devoirs délicats, des instruments politiques. En un mot, au lieu d'élever la fonction vous la rabaïissez, au lieu d'augmenter son efficacité vous l’'amoindrissez. Voilà la résultat inévitabls de cet empiètement du gouvernement sur les pouvoirs du conseil de l'instruction publique dans la nomination et la révocation des inspecteurs d'écoles.

L'UNIFORMITE DLS LIVRES

I y a deux autres dispositions du projet de loi où les tendances envahissantes du gouvernement se manifestent d’une manière encore plus gra-

fe: ce sont celles auxquelles j'ai fait allusion tout à l'heure, celles qui servent d'enseigne au bill et qui se rapportent à l’uniformité et à la gratuité des livres d'écoles, Ici il faut bien s'entendre, Les deux clauses dont je parle ne semblent pas, à première vue, avoir toute la portée qu'on leur doune. En voici le texte :

“546.—Le lieutenant-gouverneur en couseil peut acquérir pour la province le droit de propriété des livres, cartes géographiques, et autres publications quelconques, approuvés par l’un ou l’autre des comités du conseil de l’instruction publique.

«547. Le lieutenant-gouverneur en Conseil peut distribuer gratuite ment aux élèves des écoles, sous les conditions qui pourront être ‘imposées, des livres ou séries de livres, cartes géographiques, ete. chosis parthi CeUXx approuvés par l'un ou l'autre, des comités du conseil de l’Instruction, Publique conformément aux .dispositions de l'article 56 de cette lo: *

L'article 56 est le suivant : ‘+ :

“ 56 Chacun des deux congités peut approuver les livres de classes,

cartes, globes, modèles ou objets auel-.

conque utiles à l'enseignement poûr l'usage des écoles de sa croyance Te.’ ligieuse et, quand il le juge à propos:

retirer l'approbation qu'il a donnée.” Jes clauses, prises en elles-mêmes, ne paraissent pas sujettes à beaucoup d'objection. Avoir le droit d'acquérir des livres approuvés par le conseil de l'instruction pub'ique et de les distribuer gratuitement dans les écoles, cela me parait pas un privilège bien exorbitant. Mais quelle est la pensée du gouvermement ©? La voici telle qu'elle a été exposée avec autorité par un ministre. Le gouvernement veut avoir le droit d'imposer dans toutes les écoles élémentaires de la province un livre unique qu'il distribuera gratuitement. 11 veut que l’uniformité des livres serve de corollaire à la gratuité des livres. Ici, je demande à la chambre da permission de éiter ce passagea d’un discours prononré par un membre du gouvernement :

“Le bill résout aussi limportante question de l’uniformité des livres.

C’est là une quiestion qui a été beaucoup discutéeiet auisujet del laquelle il y a bien du pour et du contre. Nous croyons l’uniformité des livres néces-

saire et nous pensons y arriver par ia distribution gratuite des livres, tel que mentionné à l'article 544.

‘ C'est l'intention du gouvernement:

de choisir parmi les livres actuell:nent approuvés où autres qui pourraieut être approuvés une série qui serait la même mise en usage dans toutes les écoles de la province ; et ces livres seront fournis gratuitement à tous les élèves, Les livres étant les uèmes partout, nous arrivons par là mème à l’uniformité des livres dans nos écoles,

Donc, dans l'intention du gouvernemeut, le projet de loi décrète l'uniform'té absolue des livres de classes, au moins pour les écoles 6lémentuires.

Ur, c’est là une question bien débattue et qui ne devrait pas être tranchée à la légère. Dans 1hon humble opinion, honorables messieurs, l'uniformité absolue des livres d'écoles ne devrait pas être décrétée;parce qu'elle ast contraire au progrès, contraire à la justice et contraire à la liberté.

Elle est contraire au progrès. Dans le domaine des intelligemces comme dans le domaine des corps, la variété est une des lois de la nature. Tous les esprits u'ont pas la même trempe, la “même tournure, le même vol. Ils ne sout pas tous coulés dans le même icule., Ils se développent rarement “dans les mêmes milieux et sous les ‘uômes influences. Il s'ensuit que leurs wanifestations sont diverses dans l'ordre scientifique, artistique ou littéraire, Ouvrez un concours à cent ou deux cents hommes d'étude. Vous aurez à coup sûr un certain nombre d’ouvrages excellents, dont 20 ou 30 peutêtre seront à peu près d’égale valeur, mais se recommanderont chacun par tolle ou telle qualité spéciale.

Cette diversité féconde dans les oeuvres de l'intelligence est l’une des forces et l’une des gloires les plus incontestables des sociétés civilisées. Bossuet et Racine Shakespeare @t Newton, Leibnitz et Humboïldt, Cuvier et Arago, Chateaubriand et de Maistre, Lamartine et Veuillot, orateurs, penseurs, poètes, savants, écrivains sublimes, ont atteint les plus hauts sommets où le génie de l’homme puisse planer. Et cependant quelles étonnartes différences, quelles frappantes oppositions, quels merveilleux contrastes ne trouvons-nous pas dans leurs écrits immortels ! C’est de cette

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varlété multiple d'aptitudes et de travaux que sont nés, dans le cours des âges, les inventions, les découvertes, l'accroissement des connaissances et des lumières, Ce qui est vrai dans le domaine des arts, des sciences et des lettres, ne l'est pas moins dans celui de l'enseignement, Là aussi la variété des modes enfante l'amélioraton des résultats, La concurrence des méthodes et des manuels produit le perfectionnement pédagogique, Telle grammaire de mérite supérieur paraît aujourd'hui, parce que telle autre grammaire relativement très borine, à paru, il y «a deux ou trois ans ; et c'est ainsi que le mieux succède an bien et que le progrès s’accomplit.

Pourquoi donc venir déclarer la guer:re à cette variété qui est une loi de la nature humaine ? pourquoi venii proclamer Gans l’école primaire le rà:

gne du livre unique qui écarte aujourd'hui le livre aussi bon et peut-être demain fermera la porte au livre meilleur... L'uniformité absolue des livres est une mesure contraire au progrès.

lle est contraire à la justice. Beaicour de professeurs ont écrit d'excellents manuels, Des hommes qui ont blanchi dans le professorat, d'autres qui ont conquis par le travail une ma:

turité précoce ont mis le meilleur de leur intelligence dans tel ou tel ouvrage scolaire destiné à l'enseigneixent de la jeunesse. Ils retirent de leur oeuvre une modeste et légitime rémunération. Soudain le gouvernement s’en vient décréter la sunpression de tous ces livres pour y substituer son fameux livre unique. Il tarit un revenu honnêtement gagné; il ren& infructueuse une propriété hono rablement acquise : il crée sans nécesgté un monopole en faveur d'un individu ou en sa propre faveur : il se sert des deniers publics pour parilyser une industrie privée. Il dépasse son droit. il sort de ses attributions, il viole la justice.

T’uniformité absolue des livres est contraire à la liberté. De quel droit l'Etat viendrait-il imposer à un père de famille le livre qui servira à instruire son enfant ? De quel droit viendrait-il imposer à une municipalité scolaire le livre qui seul devra entrer dans l’école ? Le choix des livres ne doit pas appartenir à l'Etat.

Nons comprenons qu’un corps comme

le conseil de l'instruction publique soit chargé d'approuver les livres et les séries de livres parmi desquelles les commissions scolaires, qui veulent recevoir une subvention ofticieile, feront leur choix. Mais, sous ces conditious qui garantissent la valeur des livres et constituent une direction éclairée. le choix définitif reste aux comtnissaires ou auxmaîtres,et la liberté n’est point confisquée par l'arbitrai re, La liberté ! on en parle beaucoup de nos jours, on écrit son nom paitout, cn se réclame de son drapeau, ou se par» de ses couleurs, on essaic bien souvent d'exploiter au protit d’une cause la noble passion que res:

sentent pour elle les âmes généreuses.

La liberté, elle a servi de thème à bien des livres décevants et à bien des discours trompeurs, La libertf, elle a été. en théorie du moins, lidole de ce dix-neuvième siècle qui va bientôt finir. Et cependant lorsque le peuseur ou l'historien jette un coup d'oeil sur le théâtre mouvementé des événements contemporains, bier des fois son regard s'arrête avec tristesse sur des crimes commis contre la libett6. Monarchies et républiques, rois et dictateurs, parlements et congrès, en uv mot l'Etat, sous quelque forme qu'il se présente, l'Etat moderne s'est trop souvent rendu coupable de cet attentat. Il a violé la liberté des individus, il a violé la liberté des familles, il a violé la liberté des corporations, il a violé la liberté de liglise. Et ce qui est remarquable, c'est que les plus audacieuses entreprises contre la liberté ont été trop de fois commises par des hommes qui avaient toujours à la bouche l'évangile du 1ibéralisme. Voilà ce qui faisait dire à Jules Simon: “C'est en vérité un beau spectacle que nous donnent à tontes les époques les libéraux qui ont peur de la liberté” Avoir peur de la liherté, ce n’est peut-être pas le cas des ministres actuels : mais violer une liberté légitime, ils le font certainement par la loi qui nous est sottmise. Non. non, je ne reconnais pas à l'Etat le droit de dire aux enfants de ce pays: vous apprendrez la lecture dans un seul livre et ce sera mon livre: vous apprendrez la grammaire dans un seul livre, et ce sera mon livre’ vous apprendrez l'histoire dans un seul livre, et ce sera mon livre :

vous apprendrez la géographie dans

ün seul livre, et ce sern mon llvre ; vous apprendrez la morale dans un seul livre, et ce sera mon livre, Je ne veux pas de votre syllabaire d'Etat, de votre grammaire d'Etat, de votre histoire d'Etat, de votre géographie d'Etat, de votre morale d'Etat, Je m'insur:ge de toute mes énergies contre cette prétention tyrannique, contre ce monopole insolent, contre ce servage intellectuel et ce nivellement despotique qu'on veut infliger à nos générations étudiantes, à notre jeuuesse canadienne,

J'espère avoir réussi à indiquer quels graves principes sont en cause dans cette question de l'uniformité al'solue des livres.

Je pourrais citer bien des autoritcs à l'appui des considérations que je vieus d'exposer à cette honorable clambre. Un écrivain d'une haute expérience en cette matière, M. Rapet inspecteur général de l'instruction primaire en France, a écrit au sujet de l’utiformité de l’enseignemenr, dans un livre intitulé : ‘ Plan d'Etudes ” ;

“L'ensemble de ce travail a mis, 2e nous semble, hors de doute qu'une réglémentation uniforme de l’enseisgacment duns toutes les écoles est aujourd’hui impossible. Elle ne pourrait avoir lieu sans faire violence aux individus, et, par conséquent, Sans nuire au progrès de l'enseignement.

Mais indépendamment de cette considération dont tout le monde reconnait la valeur, !l est une foule d'obstacles à l'établissement d’une uniformité qui est pourtant le rêve de quelques personnes...

“L'état général de f'instruction n’est pas le même dans nos différentes provinces, il ne comporte donc pas encore partout les mêmes développements ; il y a d'ailleurs des besoins locaux auxquels on doit avoir égard.

Les maîtres et les maîtresses se trouvent en outre les uns et les antres, pour des raisons qu'il est inutile de rappeler, dans des conditions tellement différentes, qu’il serait impossible de leur imposer le même enscignement. Toutes ces différences s’'affaibliront sans doute avec le temps, et, sans arriver jamais à une uniformité absolue, qui est une chimère, et qui serait un obstacle au progrès si on pouvait jamais la réaliser, on peut

espérer que nos écoles finiront pat su rapproche: de plus en plus de l'unité, qui est avec raison dans les désirs ‘lo Padininistration, Défions-nous en altendant de cet amour de l’uniformité qui comprime le zèle et 6touffe toute spontanéité, en faisant violence aux esprits parce qu'il veut tout faire entrer dans le même moule, Etablissons dans l’ensemble l'unité qui est indispeusable dans un système destiné à régir un pays comme la France, mais saclons accepter dans les détails la variété qui est à la fois un indice et un élément de vie et d'activité.” Cette question de l'uniformité des livres a déjà été discutée dans notre province, Dès 1877, monsieur Chandonnet, ancien principal de l'Ecole Normale Laval, la traitait inc 'emment dans un travail d'assez lc gue bajutae sur nos lois scolaires : ‘“ Une mesare qui amène l'uniformité des livres d'école, pour tout le pays, disuit-il, tue la concurrence, détruit l’6mulation, décourage le talent, établit infuilliblement le règne fatal de la médiocrité. Toutes les intelligences seront coulées dans le même moule ; elies en auront les perfections, mais les imperfections aussi sans presqu'aueun moyen d'augmenter les premières on de guérir les secondes.” Mous avons en outre sur ce sujet l'opirion d'hommes bien compétents, de membres du corps enseignant euxmûines. À In 106ième réunion des instituieurs de la circonscription de l’école normale Laval, tenue le 27 janvier 1894, l’uniformité des livres de classe fut discutée : In chambre me permettra de citer quelques extraits du compte-rendu de cette assemblée que j'emprunte à ‘l'Enseignement Primaire,” du 15 février de cette année :

+ Monsieur Tacasse demande à monsieur Lefebvre si en Europe l’uniforiité des livres existe ?

“Monsieur Lefebvre: Plusieurs gouvernements ont tenté cette réforme, mais sans succès. L'idée est sans doute magnifique, mais elle n’est pas réalisable. En France où la centralisation scalaire est à peu près parfaite, l'uniformité des livres n'existe pas, ou n’a jamais pu opérer cette réforme.

Ici il nous faut d’abord des programmes : alors on fera des livres conformes à ces programmes,

“ Monsieur Lacasse désapprouve complètement le projet, car en le mettant à exécution on commettrait de criantes injustices et le succès des écoles n’y gagnerait rien, L'uniformit6 des livres est désirable dans une institution ; dans les autres cas il vaut mieux laisser toute liberté à ceux qui se sentent la force de pubiier des livres : libre au conseil de re pas approuver ces livres,

‘“ Monsieur Toussaint croit qu'une telle réforme ferait plus de mal que de bien à In classe enseignante, car un changement complet de livres bouleverserait les maîtres, les maîtresses ut les élèves,

“Monsieur Prémont ne partage pas cet avis, mais il n’entrevoit pas la rossibilits d'obtenir i'uniformité des lL‘res classiques d'une manière absolue Ce n’est pas ce qui presse le plus dans uotre prov'rce : on devrait commencer par encourager convenablement les instititteurs et les institutrices qui font leur devoir,

‘M. ', Tromblar est en faveur de co projet qu’il préconise longuement.

“M. Magnan: l’uniformité des livres offre de grands avantages et de t'ès grands désavantages : 10. le concours proposé permettrait à bien des talents ignorés de se faire jour : 20.

les primes et les bénéfices réalisés par la vente des livres profiterait directement aux instituteurs et aux institutrices en augmentant leur traitement : 80. l'uniformité des livres amûnerait l’uniformité des méthodes pédagogiques et probablement l’amélioration des procédés d'enseignement :

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