‹ Discours sur la seconde expédition de Rome prononcé au Corps lègislatif le 2Chapitre 2 sur 3 · PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF LE 2 DÉCIMBR · texte numérisé non relu

PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF LE 2 DÉCIMBR

Mkssieurs,

La détermination prise par Tempereur, de renvoyer à Borne Tarmée qu'il en avait retirée, a causé en France et en Europe une émotion trop profonde pour que notre premier souci ne fût pas d'exprimer notre opinion sur cet incident considérable et d'avertir le pays de la situation nouvelle qu'elle lui impose.

Aussi nul ne s'est étonné que des demandes d'interpellations partissent de divers côtés de la Chambre, émanant de députés qui estiment, les uns qu'on a trop fait, les autres qu'on n'a point fait assez, mais s'accordant dans un sentiment d'inquiétude en présence d'un avenir incertain et menaçant. Je viens défendre l'opinion de ceux qui blâment la deuxième expédition de Rome.

Je ne me dissimule aucune des difficultés de cette tâche ;

pour l'accomplir, j'ai surtout besoin.de votre patience; malheureusement, je ne puis être court ; j'ai, eu effet, pour justifier mon opinion, à mettre sous vos yeux de nombreux documents, cherchant moins à satisfaire mes amis qu'à convaincre mes adversaires. Je n'ai certes pas. Messieurs, Tindiscrète ambition de changer vos votes ; mais je voudrais, et je tiendrais mon devoir tout rempli si j'y parvenais, je voudrais asseoir mon argumentation sur des bases solides et la conduire avec vous par les voies de la logique jusqu'à cette conséquence qui me paraît irréfutable, à savoir, un dilemme fatal qui se pose devant le gouvernement et que je résume ainsi : ou bien l'abandon de l'Italie et de la papauté à ellesmêmes, ou bien le maintien efficace du pouvoir temporel du pape, et cela, Messieurs, non plus par des demi-mesures, par des expédients, par des phrases vides de sens, par des actes contradictoire^ mais par une politique virile et digne de la •::;--Fran(îç/ •.::::; • *•* Ce sbnf là,^ Messieurs, si je ne me trompe, des conclusions : : ;:9ûkQUéIl^i ilî^s^iiïipibssible de ne pas aboutir, et je ne crois • • •' •pasître lémëlrâirê en affirmant qu'elles sont dans les vues de tous ceux qui me font l'honneur de m'entendre. (Très-bien! sur quelques bancs.]

Il est temps de quitter les voies de l'indécision et de l'équivoque, de savoir ce qu'on veut et où Ton va, de le dire nettement, sans faiblesse comme sans déguisement, et c'est pour tâcher d'éclairer cette question que je demande la permission de parler devant vous avec une entière franchise. (Parlez! parlez!)

Or, Messieurs, dans mon sentiment^ la seconde expédition de Rome ne peut pas recevoir notre approbation, par les quatre raisons que voici : en premier lieu, parce qu'elle est contraire aux principes du droit; en second lieu, parce qu'elle compromet les intérêts de la France; en troisième lieu, parce qu'elle est funeste surtout à la cause qu'on a la prétention de servir; et enfin, en quatrième lieu, parce qu'elle nous place dans une série de complications et d'embarras dont nous ne pouvons sortir que par une faute et en provoquant de légitimes mécontentements.

Pour établir ces quatre propositions, j'ai besoin. Mes-

sieurs, d'entrer avec vous, sans les épuiser bien entendu, dans rétude des faits qui dominent et qui gouvernent cette question. Et cependant il m'est impossible, au seuil même de la discussion, de ne pas faire cette observation de conscience, que, fidèle à ses antécédents, le gouvernement ne vous a pas consultés, qu'il a pris sur lui seul la responsabilité de sa décision. Rien ne lui était plus facile que d'agir autrement; il pouvait vous convoquer en septembre; mais, gans aller jusque^-là, la distribution des documents diplomatiques que vous connaissez nous apprend que dès le mois de février le gouvernement avait l'œil ouvert sur les dangers que la papauté pouvait courir, qu'il a vu s'amonceler les nuages et Torage grossir, qu'il a signalé dans le courant des mois de mai et de juin.

Vous n'avez pas oublié. Messieurs, l'interpellation que j'ai pris la liberté d'adresser, au nom des droits du Corps législatif, à M. le ministre d'État, pour l'adjurer, après ces tentatives si malheureuses du pouvoir personnel, après ces désastres sur lesquels nous gémissons tous, impuissants que nous sommes à les réparer complètement, de ne s'engager dans aucune nouvelle entreprise sérieuse sans consulter le Corps législatif. La promesse a été faite, elle a été stérile, elle a subi le sort de tant d'autres qui ont été oubliées.

Ce que je tiens à constater, c'est que 'votre pouvoir a été complètement écarté, comme si, jaloux de son autorité, le pouvoir exécutif tendait à ne jamais se prononcer que seul quand il s'agit de la politique extérieure de la France.

Je le regrette profondément, car si vous aviez été consultés, de deux choses l'une : ou bien vous auriez déconseillé l'entreprise, et elle n'aurait pas eu lieu, ou bien vous l'auriez approuvée et vous lui auriez donné l'immense autorité qui émane de vous, et très-probablement, je n'ose pas dire certainement, devant l'expression de la volonté de cette assemblée, les agitateurs se seraient arrêtés et on aurait évité de si grands désastres. (Rires dubitatifs et dénégations.)

Messieurs, vous pouvez penser le contraire, vous pouvez faire bon marché des droits de cette assemblée. Je sais par* f aitement qu'il y a parmi vous des députés dont telle est l'opinion, je ne la discute pas, je la constate seulement; mais

il m*est bien permis, à moi, en présence de Toubli de vos droits, de dire ce qui les aurait fait respecter.

M. le marquis de Pibe. Les agitateurs ne s'arrêtent jamais ; ils mourront dans Timpénitence finale.

M. Jules Favre. L'honorable M. de Pire vient de dire qu'on n'arrête jamais les agitateurs. Je demande la permission de lui répliquer avec déférence que lorsqu'on n'arrête jamais les agitateurs, on se condamne soi-même, car je ne sache pas d'agitation qui ne puisse être désarmée par le droit et la justice. (Très-bien ! très-bien ! à la gauche de Torateur. — Bruits divers.)

Je devais, Messieurs, faire cette réserve et exprimer ce regret. Nous avons à nous occuper ensemble, non plus de ce qu'il y avait à faire, mais de ce qui a été fait.

Conformément à ses habitudes, le pouvoir ne nous soumet que des faits accomplis. Seulement, ces faits peuvent et doivent en engendrer d'autres. Ce n'est donc pas pour le vain plaisir d'exercer notre critique que nous les examinons, nous en aurions le droit, mais c'est afin de préserver, s'il est possible, notre pays des dangers et des embarras auxquels on l'a imprudemment exposé.

£h bien, je disais, il y a un instant, que pour juger la seconde expédition de Rome, il fallait étudier les faits qui l'ont précédée, et nul ne pourra me contredire quand j'affirmerai que l'expédition de 1867 se lie intimement à celle de 1849, qu'elle y est solidairement imie par la logique, par les faits militaires, politiques et diplomatiques, avec cette différence cependant que si l'expédition de \Bli9 a été une faute, celle de 1867 a été une faute plus considérable encore; que si la situation créée à la France par l'expédition de 1849 était difficile, celle créée par l'expédition de 1867 est inexplicable.

Et, en ce qui concerne cette expédition de 1849, il n'est pas hors de propos de rappeler, pour la moralité générale de la discussion, qu'elle a été le résultat d'une surprise et d'une violence à la constitution d'alors.

En effet, c'est une opinion qu'on entend souvent défendre

que celle qui consiste à affirmer qu'en 18/i9 Tunanimité ou la presque unanimité de la France désirait qu'on vint au secours de la papauté.

Sans entrer dans aucune discussion à cet égard, il faut répondre que la France était alors officiellement représentée par une assemblée à laquelle on a donné l'assurance qu'on n'attaquerait pas la république romaine, quand déjà on avait confié aux chefs de corps des instructions contradictoires qui leur donnaient l'ordre de l'attaquer. Il faut encore rappeler que lorsque rassemblée, ayant eu connaissance de ces faits, après une discussion solennelle, a intimé au chef du pouvoir exécutif l'ordre de suspendre la marche de nos troupes, cet ordre a été violé. C'est par une désobéissance formelle à la constitution dont il était le gardien que le président a répondu au vœu souverain de la nation représentée par l'assemblée.

Je sais, et je me hâte de le dire, qu'il a obtenu un bill d'indemnité devant l'assemblée qui a succédé à celle dont je parle ; seulement je fais remarquer à votre impartiale attention que, lorsque cette seconde assemblée a été appelée à se prononcer, les faits étaient accomplis, et que, d'ailleurs, à la revendication de la tribune se mêlait l'agitation de l'émeute, qui ne fut peut-être pas sans quelque influence sur le résultat du vote.

Quoi qu'il en soit, il n'était pas hors de propos de vous rappeler ces origines : elles sont précieuses dans cette discussion, et ce qui ne me parait pas moins important, pour dissiper dès l'abord une erreur fondamentale qui, par sa nature délicate et respectable, obscurcit sans cesse les raisonnements les mieux intentionnés.

Rien n'est moins exact que de répéter qu'en 1849 la préoccupation exclusive de ceux qui dirigeaient les affaires fut une* préoccupation des intérêts religieux.

Je ne veux pas dire, Messieurs, que celle préoccupation fût étrangère à leur détermination ; mais j'affirme qu'elle ne fut que secondaire, et que, si elle s'était présentée en première ligne, ils auraient été déterminés à s'abstenir. Je n'en veux pas de preuve plus considérable que celle que je rencontre dans un document qui a été récemment et fort à pro-

pos remis au jour par la presse. C'est une lettre du président, qui était alors représentant du peuple, le prince Louis-Napo* léon, qui, le 2 décembre, — il y a aujourd'hui précisément dix-neuf ans, — faisait connaître son opinion sur l'expédition de Civita-Vecchia, dans les termes que voici :

« Monsieur le rédacteur,

a Apprenant qu'on a remarqué mon abstention dans le vote relatif à l'expédition de Civita-Vecchia, je crois devoir déclarer que, tout en étant décidé à appuyer toutes les mesures propres à garantir efficacement la liberté et l'autorité du souverain pontife, je n'ai pas pu approuver par mon vole une démonstration militaire qui xn^ semble dangereuse, même pour les intérêts sacrés qu'on voulait protéger, et de nature à compromettre la paix de l'Europe. »

Si j'avais à discuter cette opinion. Messieurs, je n'aurais qu'à la fortifier par ma faible adhésion et par la démonstration puissante qu'ont fournie les événements qui se sont succédés.

Mais je constate que lorsque, en 1849, le prince Louis Bonaparte, devenu président, changea d'avis sur la question principale, — ce que je ne critique en aucune manière, — il y fut déterminé par des motifs qui étaient principalement politiques.

Ainsi ce qu'il voulait, c'était contenir l'Autriche victorieuse, c'était protéger l'Italie abattue, et en même temps, ce qui domine cette question, comme vous allez le voir, améliorer le gouvernement temporel du pape.

Ce sont là. Messieurs, les trois principales préoccupations qui se sont présentées à son esprit, à l'esprit de ses conseillers, à l'esprit de ceux qui ont appuyé sa politique. Je n'en veux d'autre preuve que ce document justement célèbre, dont on a très-souvent parlé, qu'on ne saurait trop rappeler, car il est la pierre angulaire de la conduite que le gouvernement français va suivre dans cette négociation ; car il est, permettez-moi de le dire, le point de partage éternel entre le gouvernement français et la papauté, le problème inso-

lubie devant lequel échoueront tous les respects, toutes les déférences, toutes les bonnes intentions, tous les patriotismes, en face de Tinflexibililé de la conscience et de la foi.

Nos troupes étaient entrées à Rome; elles y exerçaient un ascendant souverain; et cependant, Messieurs, elles n'y rencontraient point le but de Texpédition. L*expédilion, en effet, n'avait pas eu pour objet seulement de ramener le pape à Rome, mais encore et surtout d'établir, dans ce grand centre de population , un gouvernement qui fût d'accord avec les gouvernements dès États qui l'avoisinaient. Or, non-seule^ ment nous ne rencontrions pas sur le point délicat, mais décisif, l'assentiment du saint-père, mais encore le saint-père manifestait à cet égard la résistance la plus vive; et voici dans quels termes le président s'en plaignait, le 16 août 18/t9, dans la lettre qu'il adressait à M. Edgar Ney, et dont je vous demande la permission de mettre sous vos yeux quelques lignes :

« Mon cher Ney,

« La République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais au contraire pour la régler en la préservant contre ses propres excès et pour lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le prince qui, le premier, s'était placé hardiment à la tète de toutes les réformes utiles.

« J'apprends avec peine que les intentions bienveillantes du saint-père comme notre propre action restent stériles en présence de passions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du Pape, la proscription et la tyrannie. Dites de ma part au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention.

« Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du Pape : amnistie générale, sécularisation de l'administration, Gode Napoléon et gouvernement libéral.

< J'ai été personnellement blessé en lisant la proclamation des trois cardinaux, de voir qu'il n'était même pas fait men-

tion du nom de la France, ni des souffrances de nos braves soldats. »

Cet étonnement et ce chagrin, Messieurs, le gouvernement a pu l'éprouver plusieurs fois dans le cours des expéditions et des négociations qui ont suivi, et, si souvent des reproches légitimes ont pu être adressés à Tltalie, vous voyez que le pape était bien italien à cet égard, et que le président avait parfaitement raison de lui reprocher Toubli qu'il faisait des services rendus.

Mais le point sur lequel j'appelle spécialement votre attention, car vous allez voir qu'il est capital, c'est qu'en intervenant en Italie, à Rome, le gouvernement français ne prétend pas se mettre au service du saint-père, c'est qu'il veut, au contraire, non pas lui imposer, mais enfin, lui dicter des conditions; et c'est précisément ce qui me faisait vous dire que le but de l'expédition était surtout un but politique ; que la première pensée du gouvernement était de tenir tète à l'Autriche, non pas seulement par une occupation matérielle, mais encore par une influence morale.

En effet, après la bataille de Novare, rien ne pouvait entraver l'action de l'Autriche : le Piémont était abattu ; elle pouvait en quelques marches gagner les Romagnes et entrer au Capitole. C'est là ce que le gouvernement français n'a pas voulu. Si l'Autriche avait ainsi secouru le pape, elle l'aurait secouru sans condition ; car le caractère de l'intervention autrichienne c'est la soumission, et le caractère de l'intervention française c'est le conseil. Or, le conseil adressé au pouvoir du pape, c'est l'impiété; et ne l'oubliez pas, — lorsque j'arriverai au dernier terme de celte question, je vous ferai toucher du doigt cette proposition, — ceux-là ne sont pas moins impies et révolutionnaires, qui enveloppent leurs pensées dans le respect, mais qui, fermes dans leurs convictions, proposent au pape des avis, que ceux qui, violents, sincères dans leurs convictions, veulent imposer par la force un gouvernement que le pape repousse.

Eh bien, vous le voyez, en 1849, au moment où l'expédition commençait, le président posait d'une main nette et ferme les conditions de cette intervention.

Je vous disais que ces conditions avaient été un point de séparation entre la France et le saint-siége. Qui en pourrait douter? Je n'ai pas à le démontrer, les faits sont trop éclatants pour que je vous impose cette fatigue ; et il est clair que pendant les dix années qui se sont écoulées de 18/i9 à 4859, le gouvernement français a épuisé toutes les négociations sans arriver à aucun résultat. Ah ! Messieurs les minis* très me feront cette concession, que de 4852 à 1859, au moins, le gouvernement n'a pas été "gêné par les écarts de cette tribune. Je ne veux, sur mes honorables prédécesseurs, prononcer que des paroles obligeantes. Mais cependant l'histoire est là pour nous apprendre qu'ils n'ont été ni des séditieux, ni des indiscrets ; qu'ils ont laissé le gouvernement parfaitement libre dans son action ; et je ne crois pas que, jusqu'à la date que je viens d'indiquer, le nom de Rome ait jamais été prononcé dans l'enceinte du Corps législatif.

M. Jules Favre. Eh bien, maître de lui, sans aucune espèce d'entraves, qu'a fait le gouvernement vis-à-vis du pape? Rien! absolument rien! Et il était impossible en effet qu'il pût faire quelque chose, par la raison excellente qu'on était vis-à-vis de deux propositions qui s'excluent, vis-à-vis de deux vérités s'affirmant elles-mêmes, et croyant chacune être la vérité : l'une avec la toute-puissance de la raison et de la civihsation moderne ; l'autre, avec l'autorité auguste et imposante de la conscience et de la foi.

Prétendre les concilier était une chimère. Et vraiment. Messieurs, il me semble qu il ne fallait pas une très-grande clairvoyance pour le deviner.

Le gouvernement cependant n'a pas cessé d'espérer, même alors qu'il avait toutes les raisons de n'espérer plus. 11 a persisté dans sa confiance, il a été, vis-à-vis du saint-père, le fils le plus soumis, tout en se montrant ferme, je le reconnais, car il n'a jamais abandonné la thèse qu'il avait posée : il a cherché au moins à obtenir les concessions les plus simples, à obtenir quelque chose. 11 a échoué complètement; et, en 1859, les choses en étaient au point où elles se trouvaient en 1849, sauf que la parole du président avait été tournée en dérision, et que nous avions dépensé plus de cent millions

qui n'étaient plus dans notre trésor. (Très-bien ! à la gauche de l'orateur. — Rumeurs sur plusieurs bancs.)

Voilà le résumé de la première partie de cette expédition, et je ne crois pas qu'il soit possible de me reprendre en un seul point du récit que je viens de faire.

Les choses changent en 1859, et il était impossible qu'il en fût autrement. Quand, en effet, TAUtriche menace le Piémont, quand celui-ci, portant au cœur cette vieille et incurable blessure de Novare, veut reconquérir son indépendance et se précipiter de nouveau sur les champs de bataille pour en courir tous les généreux hasards, la France sent à merveille que son intérêt est engagé, qu'il ne peut pas lui être indifférent que l'Autriche vienne camper au pied des Alpes ; et ce n'est pas en vain que, depuis que la France est constituée, elle a défendu les intérêts de l'Italie contre les intérêts de l'empire de Charles-Quint et de tous les autres potentats qui se sont assis sur le trône impérial de l'Allemagne.

La France avait donc un intérêt, en 1859; elle le fait prévaloir par un secours armé. U ne fallait pas être doué d'une grande sagacité pour prévoir que, quand le drapeau tricolore paraîtrait de l'autre côté des Alpes, il serait accueilli comme une espérance d'émancipation et de liberté.

Aussi, dans cette enceinte, un orateur prit-il la liberté d'adresser au gouvernement cette simple question : Vous entrez en campagne, vous voulez sans aucun doute que la victoire couronne vos efforts, et après avoir donné la liberté et l'indépendance à l'Italie, vous aurez la sagesse et le bon sens de ne pas vouloir la refuser à Rome. Mais les événements viendront bientôt vous commander des résolutions imprévues, et vous ne pouvez pas savoir ce que sera l'ébranlement du territoire pontifical, lorsque nos armées viendront sur la frontière faire prévaloir les principes de 89. Si dans ce mouvement, le pouvoir vermoulu des cardinaux vient à s'écrouler, que ferez-vous?

A ce moment, Messieurs, le gouvernement répondit par le silence ; il était éloquent; car, ne pas parler, c'était se réserver sa liberté d'action, et quand le pouvoir du pape était si ouvertement menacé, c'était ne pas le soutenir.

Le gouvernement a été fidèle, je ne dirai pas à cet engage-

ment, —je ne veux ni rien dénaturer» ni rien exagérer, — mais, au moins, à ce sous-entendu qui a dû frapper les esprits attentifs.

En effet, je n'ai pas besoin de vous rappeler que le cours de cette année 1859 fut signalé par des publications semiofficielles dans lesquelles, pour la première fois, le pouvoir temporel du pape fut discuté avec une grande franchise^ au nom de la civilisation, au nom des principes modernes, mis en question, et discrètement condamné. Je n'ai pas besoin non plus de vous rappeler les paroles auxquelles tout à l'heure je faisais allusion, qui ont été plus tard prononcées dans Tenceinte législative et qui toutes ont le même sens ; mais un fait plus significatif se manifeste, il est présent à toutes vos mémoires*

Ce qu'on avait prévu devait se réaliser, c'est-à-dire que lorsque notre armée parut sur la crête des Alpes, TAutriche tressaillit : elle sentit la nécessité de concentrer ses forces et de rappeler vers le Nord les troupes qui occupaient les Romagnes.

Immédiatement les populations se déclarèrent indépendantes, et ce n'était pas le faible pouvoir des cardinaux qui pouvait arrêter leur essor.

Un peu plus tard, que fit le saint-père? Il chercha à reconquérir son pouvoir par la force.

Ici, Messieurs, je reproche au gouvernement d'avoir manqué de netteté et de franchise.

Sa politique me parait, comme elle va l'être dans les circonstances suivantes, marquée au coin de l'équivoque. Il favorise les entreprises du saint-père, il va jusqu'à autoriser un illustre et malheureux général à commander son armée. Il n'avait qu'un mot à dire pour que les provinces pontificales fussent respectées. Ce mot, il est certain aujourd'hui qu'il l'a dit en sens inverse et que, si l'armée pontificale a été écrasée, je ne dirai pas que c'est par le fait, mais que c'est sans l'opposition de la France. (Rumeurs sur quelques bancs.)

Or, vous le comprenez» la situation est changée. Quand il était question de l'impuissance du gouvernement français visà-vis du saint^père, nous étions en présence d'un système indestructible, c^est-à-dire l'inertie calculée et réfléchie.

Si M. le ministre des affaires étrangères sentait le besoin d'ouvrir le portefeuille qull a dans les mains et de consulter les archives, il verrait que les réponses du saint" père de 18/i9 à 1859 n'ont pas été autres ; il a constamment éludé; il n*a voulu donner aucune satisfaction. Mais, en 1859, son attitude change complètement : il venait d'être dépouillé de ses provinces, il les revendique, et cette revendication sera la condition préalable, la base indispensable de toute négociation ; toutes les fois qu'un de nos ambassadeurs parlera des affaires étrangères au saint-père lui-même, on lui répondra : « Nous ne parlons pas le même langage, nous n'avons pas la même doctrine, nous ne pouvons nous entendre ; réintégrez-nous dans notre position et puis nous discutlerons. » Et comme la France ne voulait pas de cette diplomatie, tout se passait en actes de courtoisie qui pouvaient satisfaire quelques-uns de nos ambassadeurs, mais qui ne satisfaisaient pas les autres, comme le sait parfaitement M. le ministre des affaires étrangères, et qui étaient complètement stériles pour la solution de la question.

Donc, à partir de 1859, le gouvernement du saint-siége ne cesse de réclamer la restitution de ses provinces, et le gouvernement français ne cesse de les lui refuser.

Dès le commencement de 1860, le pape prononce une allocution et publie une encyclique dans laquelle il dénonce, avec une extrême véhémence de style, les spoliateurs de son patrimoine.

Il était impossible que le gouvernement français entendit sans s'émouvoir un pareil langage.

M. le ministre des affaires étrangères d'alors, le regretté M. 'fhouvenel, prit la plume, et voici ce que j'extrais de sa circulaire qui porte la date du 8 février 1860 :

« Je ne m'arrêterai pas pour le moment à relever les reproches plus ou moins articulés qui sont dirigés par l'encyclique contre la ligne de conduite suivie par l'Empereur à l'égard du saint-siége dans les difficiles conjonctures de ces derniers temps. L'histoire, dans son impartialité, dira un jour à qui doit appartenir la responsabilité des événements, ou du Souverain dont les efforts ont constamment tendu à les

prévenir, ou de ceux qui, se refusant à toute concession et à toute réforme et se renfermant dans une inexplicable inaction, ont laissé empirer l'état des choses jusqu'à ce point ou le mal devient souvent irrémédiable. ».

Messieurs, je n'accuserai pas ce langage de manquer de franchise, mais je prends M. le ministre des affaires étran* gères lui-même à témoin : pouvait-il être agréable au saintsiége ? et n'est-ce pas la plus étrange, la plus fausse et la plus illogique des situations que celle d'un gouvernement qui en protège un autre en le blâmant devant l'Europe entière, en lui faisant entendre ses vérités, en l'accusant d'obstination, en lui disant qu'il est la seule cause d'une situation devenue irrremédiable ? Et ce n'est pas seulement M. le ministre des affaires étrangères qui s'exprimait ainsi. Je vous ai dit que je ne pouvais être court, et si j'ai fait quelques citalions, j'en pourrais faire un beaucoup plus grand nombre, et les documents abondent : ils aboutissent tous à la même conclusion, et c'est pour cela que, tout en abusant de votre attention, je la ménage ; je cherche ce qui précise davantage la pensée de MM. les ministres.

Mais quelle citation pourrais-je faire qui allât plus droit à la question que j'examine, si ce n'est, ressuscitant par la pensée ces débats vifs et émouvants où figuraient l'un de nos collègues que j'ai le regret de ne plus voir dans cette enceinte, l'honorable M. Keller, et celui que j'ai aussi la tristesse de ne plus trouver parmi nous, celui qui défendait le gouvernement avec tant d'éloquence et une autorité si pleine à la fois de simplicité et de raison, en citant la réponse qu'il faisait à M. Keller, disant, selon moi, avec raison, <r qu'il n'y avait qu'un moyen de rendre l'autorité au pape, c'était de lui rendre ses provinces » .

M. Billault répondait à M. Keller, dans la séance du 13 mars 1861.

« Il a fallu qu'une force étrangère ne cessât pas un instant de comprimer les populations pour les soumettre à un joug qu'elles ne voulaient pas supporter... L'histoire est là, et elle vous donne la démonstration complète.

« Que fallait-il faire? ajoulait-il; dites-le-nous! Fallait-il restituer son ancienne action à TAutriche, ou fallait-il l'exercer à sa place? Fallait-il, pesant sur les populations, nous faire les exécuteurs des volontés du gouvernement que nous condamnions, les gendarmes d'une politique que nous trouvions odieuse, et prendre la responsabilité de faits que l'Europe entière condamnait? Je vous le demande, fallait-il le faire? »

Et, de toutes parts. Messieurs, dans cette assemblée, on s'écriait : « Non! non! » Je dis de toutes parts, moins quelques voix isolées, et le ministre était couvert d'applaudissements, et vous ratifiiez par là ses déclarations. Or, ces déclarations, quelles étaient-elles? Que nous ne devions pas nous mettre au service de prétentions que nous trouvions odieuses; que nous ne devions pas soutenir et imposer par la force un gouvernement que nous ne pouvions pas moralement accepter ; que nous ne devions pas, pour lui, verser le sang de la France, en nous jetant dans de nouvelles entreprises. Et cependant, quelquefois, l'honorable et éloquent ministre faisait entendre des expressions d'espérance, qui, à coup sûr, étaient très-légitimes de sa part, mais que l'avenir a cruellement démenties, quand, dans la session suivante, en 1862, il disait, et ceci n'est pas moins significatif :

« Quand nous aurons démontré d'une façon «lussi claire que le jour qu'il n'y a aucune raison sérieuse pour que le gouvernement pontifical se cantonne dans cette immobilité absolue qu'on nous oppose; quand il sera devenu évident que ce fameux non possumus est à la fois faux et dangereux; quand il sera certain pour tous que ce n'est pas avec l'immobilité qu'on pourra remédier à la situation, conjurer les orages, faire la part des difficultés; quand on aura bien fait comprendre qu'une obstination aussi entière, aussi absolue, compromettons les intérêts religieux et temporels; quand nous aurons amçné à le croire et la France et l'Europe... » Écoutez ceci : « Quand nous aurons fait une trouée dans les aveuglements mêmes de la cour de Rome, pour arriver jusqu'à l'esprit du saint-père, est-ce que la question n'aura pas fait un grand pas? »

Nous sommes en 1867 : où est la trouée? Je dirai tout à l'heure ce qui a été fait, et je le dirai, Messieurs, avec une tristesse qui sera partagée par un grand nombre de ceux qui me font Thonneur de m'entendre, quelle que soit d'ailleurs leur opinion.

Ce que voulait M. Billault, ce n'était pas assurément le triomphe de la force, c'était le triomphe de la persuasion et de la raison. Il a échoué comme ses prédécesseurs, comme ceux qui l'ont suivi, et il était impossible, Messieurs, qu'il en fût autrement ; car, encore une fois, on prétendait concilier deux choses tout à fait inconciliables. Et j'ai là la circulaire de M. le ministre des affaires étrangères en date du il janvier 1862, dans laquelle, fatigué de toutes les résistances, il pose enfin nettement la question, et il la pose, permettez-moi de le dire, sur le véritable terrain politique. Nous avions rendu un service considérable au saint-père, mais ce n'était que le prince temporel que nous avions assisté; nous n'entendions pas faire aux intérêts religieux cette injure qu'ils eussent besoin de nos armes pour triompher. Le prince temporel nous devait donc quelques égards, quelques concessions. Autour de lui s'était établi un grand empire que la France n'avait pas voulu créer, je dis la France, je devrais dire le gouvernement de l'empereur ; il avait pensé d'abord à créer en Italie un système fédératif comme étant le meilleur; mais quand le système unitaire a été accepté par la nation, il n'y a mis ni obstination, ni hostilité, il l'a accepté de bonne foi, j'en suis convaincu. Eh bien! après l'avoir accepté, quel était son devoir? C'était de le faire respecter, car s'il le respectait lui-même, il devait le faire respecter surtout par ceux qui devaient tant au sang et aux trésors de la France.

Eh bien, vous le savez, Messieurs, le gouvernement du saint-père s'obstinait à ne pas reconnaître l'Italie, et toutes les fois que dans les documents diplomatiques il en parlait, c'était toujours le gouvernement subalpin, le gouvernement piémontais.

Je ne m'occupe pas du gouvernement subalpin ni du gouvernement piémontais, mais de la France, et quand on injurie un allié de la France, c'est la France qu'on injurie... (Appro-

bation sur quelques bancs. — Murmures sur d'autres)... et la France a le droit de parler haut et ferme.

Vous allez voir, Messieurs, que c'est contre un ministre, que c'est contre sa circulaire que vous murmurez, ce qui est imprudent et bien contraire à vos habitudes. (Bruit et rumeurs.)

Écoulez, en effet, voici ce que dit M. le ministre :

« En reconnaissant le royaume d'Italie, le Gouvernement de l'Empereur a agi dans la conviction que l'hypothèse d'une restauration du passé n'était plus réalisable ; et, sans parler des puissances qui ont cessé de rattacher au saint-siége le symbole de leur foi, les résolutions successives du Portugal, de la Belgique et du Brésil ont assurément la même signification. Parmi les monarchies catholiques, il n'en est ainsi que trois qui se soient abstenues de renouer des relations officielles avec la cour de Turin : ce sont l'Autriche, l'Espagne et la Bavière, et il est permis de supposer que la position particulière de ces puissances à l'égard des souverains dépossédés de Naples, de Parme, de Toscane et .de Modène, n'a pas été sans exercer une grande influence sur leur ligne de conduite. Aucun cabinet, d'ailleurs, ne songe à réagir par la force contre l'ordre de choses inauguré dans la péninsule. Ouvertement proclamé ou tacitement admis, le principe de nonintervention est devenu la sauvegarde de la paix européenne, et la cour de Rome n'attend certainement pas d'un secours étranger les moyens de reconquérir les provinces qu'elle a perdues. Je vais plus loin : je me refuse à croire qu'elle consentît jamais à provoquer elle-même, dans un intérêt dont le succès serait au moins douteux, l'une des conflagrations les plus redoutables qu'eût encore enregistrées l'histoire. »

Et donnant ces instructions à son ambassadeur, M. le ministre des affaires étrangères a le chagrin de recevoir une dépêche qui porte la date du 18 janvier 1862 et qui ne laisse que fort peu d'espoir, si elle en laisse aucun. Après avoir rappelé que, mis en présence de son Exe. M. le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères du gouvernement pontifical, il

n'a pas pu en recevoir d'autre réponse que celle que je signalais tout à rheure, c'est-à-dire « antea restitumdum » nos provinces, rien que nos provinces, et nous verrons après, M. Tambassadeur termine sa dépêche ainsi :

« En résumé, monsieur le ministre. Votre Excellence posait cette question dont je reproduis les termes mêmes : m Devonsnous nourrir l'espoir de voir le saint-siége se prêter, en tenant compte des faits accomplis, à l'étude d'une combinaison qui assurerait au souverain pontife des conditions permanentes de dignité, de sécurité et d'indépendance nécessaires à l'exercice de son pouvoir? »

« C'est avec un profond regret que je me vois obligé de répondre négativement; mais je croirais manquer à mon devoir en vous laissant une espérance que je n'ai pas moimême. »

Ceci, Messieurs, ne laisse pas de place à l'équivoque, et je m'explique à merveille comment l'honorable ministre qui avait signé cette dépêche n'a pas voulu rester dans le cabinet qui la déchirait par la seconde expédition de Rome. Il a, par cela, messieurs, donné un exemple toujours précieux, rare dans notre temps, d'indépendance et de dignité de caractère. Il ne m'appartient pas ici d'apporter vis-à-vis de lui des paroles qui pourraient sembler être celles d'un courtisan. Nous savons tous que, dans son passage au ministère de l'intérieur, il s'est fait apprécier par des qualités personnelles que tous nous avons reconnues, (Interruptions diverses.)

Mais, ce que nous pouvons dire, c'est qu'en déposant son portefeuille, en ne voulant pas consentir à accepter la désertion de la dépêche qu'il avait signée en 1862, il a montré que l'autorité morale vaut mieux que l'autorité officielle, qui peut, elle, rester debout, malgré les plus éclatants démentis. 11 n'a pas voulu accepter une pareille situation; il s'est retiré précisément parce qu'il avait été à même mieux que personne de voir quelle était l'étendue du mal et quelle était la force de la résistance.

Elle était telle, cette résistance, qu'il a fallu, quelques

mois après, que Tempereur intervînt lui-même, et que, dans une lettre restée célèbre, qui porte la date du 20 mai 1862, il fît connaître à l'Europe entière qu'il avait atteint le terme de la patience et qu'il était temps d'en finir.

Je regrette, Messieurs, de ne pas pouvoir mettre ce document tout entier sous vos yeux, tant il est important, tant il contient de raisons de décision dans la question qui nous occupe, tant je serai heureux de l'invoquer quand j'en serai arrivé à formuler le jugement que ma conscience vous doit. Je ne vous en lirai que des fragments, mais j'espère que ces fragments suffiront à ma démonstration.

L'Empereur dit, dans cette lettre :

« Mes efforts, je l'avoue, sont venus jusqu'à présent se briser contre des résistances de toutes sortes, en présence de deux partis diamétralement opposés, absolus dans leurs haines, comme dans leurs convictions, sourds aux conseils inspirés par le seul désir du bien. Est-ce une raison pour ne plus persévérer et abandonner une cause grande aux yeux de tous et qui doit être féconde en bienfaits pour l'humanité?

« Il y a urgence à ce que la question romaine reçoive une solution définitive, car ce n'est pas seulement en Italie qu'elle trouble les esprits; partout elle produit le même désordre moral, parce qu'elle touche à ce que l'homme a le plus à cœur, la foi religieuse et la foi politique. »

Et un peu plus loin :

a Le saint-siége a un intérêt égal, sinon plus fort, à cette réconciliation, car si le saint-siége a des soutiens zélés parmi tous les catholiques fervents... » Ecoutez ceci, messieurs 1 — « il a contre lui tout ce qui est libéral en Europe ; il passe pour être en politique le représentant des préjugés de l'ancien régime, et aux yeux de l'Italie pour être l'ennemi de son indépendance, le partisan le plus dévoué de la réaction. Aussi est-il entouré des adhérents les plus exaltés des dynasties déchues, et cet entourage n'est point fait pour augmenter en sa faveur les sympathies des peuples qui ont

renversé ces dynasties. Cependant cet état de choses nuit moins encore au souverain qu'au chef de la religion. Dans les pays catholiques où les idées nouvelles ont un grand empire, les hommes, mêmes les plus sincèrement attachés à leurs croyances, sentent leur conscience se troubler et le doute entrer dans leur esprit , incertains qu'ils sont de pouvoir allier leurs convictions politiques avec des principes religieux qui sembleraient condamner la civilisation moderne. Si cette situation pleine de périls devait se prolonger, les dissentiments politiques risqueraient d'amener des dissidences fâcheuses dans les croyances mêmes.

« L'intérêt du ssiint-siége, celui de la religion, exigent donc que le pape se réconcilie avec l'Italie, car ce sera se réconcilier avec les idées modernes, retenir dans le giron de l'Église 200 millions de catholiques et donner à la religion un lustre nouveau en montrant la foi secondant les progrès de l'humanité. »

Je vous supplie. Messieurs, de vouloir bien retenir ces réflexions; elles sont à mon sens la sagesse même. Oui, la résistance de la papauté était la cause du désordre moral de l'Italie et, jusqu'à un certain point, de l'Europe; oui, elle jetait dans les esprits une incertitude déplorable; oui, elle éloignait les consciences de principes qui étaient en désharmonie avec la civilisation de l'Europe.

Voilà ce que dit l'Empereur, et il ajoute que la religion a encore plus à souffrir que le pouvoir temporel du saint siège.

C'est pour cela qu'il ordonne à son ministre des affaires étrangères, qui était encore M. Thouvenel, de donner à son ambassadeur à Rome les instructions les plus positives.

Je ne mets pas sous vos yeux, Messieurs, — je ne veux pas fatiguer votre bienveillante patience, — le texte de ces instructions, non plus que de celles qui suivent, car ces ministres changent, mais la pensée reste la même.

A M. Thouvenel succède l'honorable M. Drouyn de Lhuys, qui dit, le 31 octobre 1862 : r

f Notre occupation prolongée des États romains est d'autre

part, on ne Vignore pas, vivement, sinon justement attaquée en France au nom de principes et d'intérêts qui sont les nôtres, et le gouvernement de Tempereur se croit en droit de demander au saint-siége de lui faciliter sa tâche, en désarmant, par l'usage éclairé et libéral de son pouvoir, les adversaires de sa souveraineté. »

Vous n'ignorez pas, Messieurs, que Thonorable ambassadeur qui se trouvait à Rome répond par une seconde dépêche qui est non moins positive que la première, qui est même beaucoup plus explicite, qui entre dans des détails que j'écarte, mais qui arrive à la même conclusion.

Ainsi l'impuissance démontrée du gouvernement français de faire entrer quoi que ce soit de ses idées dans la chancellerie romaine ; une fin de non-recevoir inflexible, absolue; ce Non possumus que l'honorable M. Billault croyait pouvoir vaincre, il est victorieux.

Dans cette situation, la France pouvait-elle, sans nuire à sa propre dignité, sans avouer, comme on l'a fait dans cette enceinte, qu'il y avait une violation des principes mêmes de son gouvernement, pouvait-elle continuer une occupation qui commençait à inquiéter l'Europe? Et d'ailleurs, sans tenir compte de cette occupation,' descendant au fond de leur conscience, les hommes . qui gouvernaient la France sentaient à merveille qu'il n'était pas possible de rester plus longtemps en désaccord avec les principes que, volontairement ou involontairement, ils foulaient aux pieds.

Alors, en 1864, intervient entre la France et l'Italie la convention du 15 septembre, qui est précédée d'une dépêche de M. le ministre des affaires étrangères, fort explicite et dans laquelle il rend compte des motifs qui forcent le gouvernement français à abandonner enfin le gouvernement du saint-père, en lui maintenant, je le reconnais, sa protection morale.

Dans cette dépêche, en date du \2 septembre 1864, je lis ces quelques lignes :

« Combien de raisons, en effet, n'avons-nous point de souhaiter que l'occupation ne se prolonge pas indéfiniment?

Elle constitue un acte d'intervention contraire à Tun des principes fondamentaux de notre droit public, et d'autant plus difficile à justifier pour nous, que notre but, en portant au Piémont Tappui de nos armées, a été d'affranchir l'Italie de l'intervention étrangère. »

Voilà pour le principe de l'intervention en Italie.

Maintenant, quant à la cour de Rome, le ministre se sert de ces expressions, dont je n'ai pas besoin de faire ressortir devant vous la gravité :

« Notre conscience nous oblige trop souvent à donner des conseils que trop souvent aussi celle de la cour de Rome croit devoir décliner. Si notre insistance prenait un caractère trop marqué, nous semblerions abuser de la force de notre position, et, dans ce cas, le gouvernement pontifical perdrait devant l'opinion publique le mérite des résolutions les plus sages. D'autre part, en assistant à des actes en désaccord avec notre état social et avec les maximes de notre législation, nous échappons difficilement à la responsabilité d'une politique que nous ne saurions approuver, »

Ainsi, le droit est violé, il est violé sans résultat; les sacrifices qu'on a faits pendant dix-sept années sont demeurés S3ns aucune espèce de fruit.

La France retire son action; elle s'entend avec Tltalie, avec ritaiie seule; et, placée vis-à-vis de cette puissance, elle signe la convention qui porte la date du 15 septembre.

Permettez-moi, Messieurs, de m'arréter un instant à cette convention, car elle est certainement l'objection la plus redoutable que puissent rencontrer ceux qui adoptent l'opinion que j'ai l'honneur de défendre devant vous.

La convention conclue le 45 septembre 1864 entre la France et l'Italie, elle était, — nul n'en peut douter, — de la part de la France, une déclaration d'impuissance résignée : La France s'était épuisée en vains efforts, elle ne voulait pas continuer davantage.

J'ai dit que, cependant, la France n'entendait pas retirer son appui moral au saint-père, et elle le prouve en imposant

à ritâlie deux engagements : le premier, de transporter sa capitale à Florence; le second, de surveiller les frontières du gouvernement pontifical, c'est-à-dire non-seulement do ne pas les franchir, mais encore d'empêcher, même par la force, qu'elles soient franchies.

En effet, Tarlicle 1" de la convention du 15 septembre est ainsi conçu :

« L'Italie s'engage à ne pas attaquer le territoire actuel du saint-père et à empêcher, même par la force, toute attaque venant de l'extérieur contre ledit territoire. »

Puis, l'article 2 porte :

« La France retirera ses troupes des États pontificaux graduellement et à mesure que l'armée du saint-père sera organisée. L'évacuation devra néanmoins être accomplie dans le délai de deux ans. »

Enfin, dans l'article 3, il est dit :

^( Le gouvernement italien s'interdit toute réclamation contre l'organisation d'une armée papale composée même de volontaires catholiques étrangers, suffisante pour maintenir l'autorité du saint-père et la tranquillité tant à l'intérieur que sur la frontière de ses États, pourvu que cette force ne puisse dégénérer en moyen d'attaque contre le gouvernement italien. »

Voilà la convention, Messieurs, convention, je le répète, passée entre la France et l'Italie, et à laquelle le saint-père est resté étranger, à laquelle il a entendu rester toujours étranger. 11 a pu la connaître; mais elle lui est demeurée sans application, et il n'en a jamais pu réclamer le bénéfice.

Je disais tout à l'heure que cette convention était, de la part du gouvernement français, une déclaration d'impuissance résignée; que le gouvernement français avait été dans la nécessité de reconnaître qu'il ne pouvait avoir raison de

la résistance du saint-père; mais il espérait, — c'est ce qui résulte de Tétude de tous les documents qui accompagnent ce grand acte diplomatique, — que, laissé à lui-même visà-vis du gouvernement italien, ne portant plus le poids de cette occupation étrangère dont souvent il avait fait le reproche même à ceux qui croyaient le secourir, le pape s'accorderait plus facilement avec le gouvernement d'Italie. Le gouvernement français n'abandonnait pas, sans doute, l'idée d'une conciliation; mais il comprenait qu'elle était impossible avec l'occupation ; il espérait qu'elle serait plus facile quand cette occupation aurait cessé.

Cependant, si la France, tout en abandonnant la politique d'occupation , n'abandonnait pas l'idée d'une conciliation, plus facile même, elle l'espérait, après la cessation de cette occupation, entre Rome et l'Italie; elle n'entendait , je le reconnais, aliéner en aucune façon sa liberté d'action : aussi se l'était-elle réservée complètement sans s'expliquer. Mais, de son côté, l'Italie n'abandonnait pas ses aspirations et ses votes, elle ne renonçait pas à cette prétention, — que j'énonce sans la juger, le moment n'est pas opportun, — que Rome lui était nécessaire pour la consolidation de son établissement unitaire.

C'est ce qui me permet de dire que la convention du 15 septembre 1864, quia été conclue dans des intentions excellentes, je n'en doute pas, avec les espérances les plus légitimes, était réellement, que les partis le voulussent ou ne le voulussent pas, une sorte de déception réciproque; car chacun s'était réservé un en-cas mystérieux qui devait nécessairement aboutir à une rupture.

Vous savez. Messieurs, quelles ont été les explications qui ont suivi cette convention ; vous savez comment l'Italie s'est émue des expressions peu claires qu'elle contenait; vous savez comment le chargé d'affaires a été dans la nécessité de provoquer de nouvelles négociations, et comment de ces négociations il est ressorti que chacun conservait ses droits, que l'Italie pouvait aller h Rome, pourvu qu'elle n'employât que des moyens moraux... (Exclamations et rires.)

J'accepte, messieurs, très- volontiers vos murmures...

M. le. marquis de Pirié. Nous ne murmurons pas, monsieur Eavre, nous sourions. (Bruit.)

M. LE Président Schneider. Si vous ne murmurez pas, vous parlez, et c'est trop. Laissez continuer l'orateur.

M. le marquis de Pire. Pour ma part, je n'ai pas murmuré; j*ai souri de ces moyens moraux qui me rappellent la morale indépendante.

M. Jules Favre. J'accepte très -volontiers vos mouvements, si vous voulez, je crois qu'il n'y a pas de mot plus inoffensif ; pourvu que, me permettant de me servir d'une expression de mon métier, ces mouvements soient synallagmatiques, c'està-dire qu'après avoir ainsi manifesté votre sentiment vis-àvis de l'Italie, vous daigniez le manifester également vis-àvis de la France. (Chuchotements.)

Un membre. Qu'est-ce que cela veut dire?

M. Jules Favre. Vous allez voir :

Ainsi il est parfaitement vrai, — et j'ai rappelé à dessein ce qui s'était passé après la conclusion de la convention du 1 5 septembre, — que l'Italie ne s'était réservé que l'emploi de moyens moraux; mais j'ajoute que la France ne s'en était pas réservé d'autres. Cela est-il vrai? (Rumeurs diverses.)

Un membre. Qui a commencé à se servir d'autres moyens que de moyens moraux?

M. Jules Favre. Quand la France prenait l'engagement de faire cesser son occupation, elle entendait qu'il n'y aurait plus à Rome de soldats émanant du gouvernement français. (Mouvements divers.)

Voilà l'engagement qui avait été pris par la France. Et tout à rheure j'ajouterai, pour lâcher d'être aussi exact que mes forces me le permettent, que la France s'était réservé sa complète liberté d'action. Mais quand on se réserve sa liberté

d'action ce n'est pas pour des faits qui sont gouvernés par une convention, c'est pour des faits éventuels qui peuvent se produire en dehors de cette convention.

M. Jules Favre. Je crois donc pouvoir maintenir ce que je disais tout à l'heure sur le caractère de cette convention du 15 septembre 1864, qu'elle renfermait en elle-même de graves difficultés, de funestes équivoques; que l'Italie, peutêtre, aurait mieux fait de ne pas l'accepter, car l'Italie était dans une situation qu'on a proclamée intéressante en plus d'une circonstance. (Rires et bruit.)

Messieurs, je n'ai qu'à jeter les yeux sur le discours que prononçait avant-hier M. le ministre des affaires étrangères devant le Sénat, pour voir que, dans son esprit d'une juste impartialité, il a tenu compte de toutes ces difficultés.

Un membre. 11 a eu tort! (Rires.)

M. Jules Favre. J'entends un de mes honorables interrupteurs qui me dit : Il a eu tort!

J'avoue que je suis surpris qu'une semblable interruption puisse arriver jusqu'à mon oreille. (Nouveaux rires.) Je suis très-accoutumé pour moi-même aux interruptions, et j'y suis à l'avance résigné; mais j'avoue que j'ai le droit d'y être moins résigné, quand je me place derrière M. le ministre des affaires étrangères. (Mouvements divers.)

Pour reprendre ma discussion, dont ces incidents m'ont éloigné, malgré moi, et je vous en demande pardon, je crois pouvoir affirmer, revenant sur ce que je disais il n'y a qu'un instant, que la convention du 15 septembre présentait au moins des éventualités équivoques et très-menaçantes.

J'ai cherché à la résumer, et j'ai dit que la France l'avait conclue dans une pensée d'espérance, qu'elle avait cru que la conciliation pourrait s'opérer sans elle, mieux que lorsqu'elle était sur le territoire même du saint-siége. D'où je suis en droit de conclure qu'elle devait attendre, de la part du saintsiége, non pas de la soumission à coup sûr, ni rien qui pût y ressembler, mais au moins de la déférence et des égards.

Quelle a été la réponse du saint-siége à la convention du

— solo septembre 186/i? Vous le savez : la déclaration la plus fièro et la moins équivoque qui se puisse imaginer; elle est contenue dans l'encyclique du 8 décembre 1865, encyclique qui est certainement le réquisitoire le plus violent qui eût jamais été prononcé, non pas seulement contre la société moderne, mais encore contre nos institutions, contre les principes mêmes de notre gouvernement, contre les rois, comme contre les peuples ; contre tous les dogmes qui depuis longtemps ont pris possession de notre raison et de la société civile.

Je n'en veux donner qu'un exemple en mettant sous vos yeux ce qui est dit dans l'encyclique de la liberté de conscience. Nous verrons, un peu plus tard, ce qui y est dit sur d'autres matières.

a En effet, vous ne l'ignorez pas, vénérable» frères, il ne manque pas aujourd'hui d'hommes qui appliquant à la société civile l'impie et absurde principe du naturalisme^ comme ils rappellent, osent enseigner que «. la perfection des gouver- « nements et le progrès civil exigent que la société humaine « soit constituée et gouvernée, sans plus teniç compte de la « religion que si elle n'existait pas, ou du moins sans faire « aucune différence entre la vraie religion et les fausses. » De plus, contrairement à la doctrine de l'Écriture, de l'Église et des saints pères, ils ne craignent pas d'affirmer que « le « meilleur gouvernement est celui où l'on ne reconnaît pas « au pouvoir l'obligation de réprimer par des peines légales « les violateurs de la loi catholique, si ce n'est lorsque la « tranquillité publique le demande. »

a Parlant de cette idée absolument fausse du gouvernement social, ils n'hésitent pas à favoriser cette opinion erronée, fatale à l'Église catholique et au salut des âmes, et que notre prédécesseur d'heureuse mémoire Grégoire XVI, qualifiait de délire^ que « la liberté de conscience et des cultes est un droit « propre à chaque homme, qui doit être proclamé par la loi « et assuré dans tout État bien constitué. »

Et c'était par cette déclaration de guerre à la société que l'empereur défend, à laquelle il préside » qui fait sa puissance

et sa force» que le pape répondait à la proteclion qu*on ]ui avait accordée par la convention du 1 5 septembre. (Approbation à la gauche de l'orateur.)

Je n'ai pas besoin de dire que le Gouvernement français proleste contre Tencyclique, et il proteste dans des termes qui doivent être remis sous vos yeux, parce que, encore une fois, ils serviront plus tard à résoudre la question que nous vous poserons. (Bruit et mouvements divers.)

Si la Chambre est fatiguée.... (Non ! non! — Parlez I)

Je suis encore forcé de m'excuser devant elle; il est bien certain que si le plan que je me suis tracé la contrarie, je suis tout prêt à ne pas le continuer. (Non! non! — Parlez!)

Mais comme il s'agit, en dérmitive, d'intérêts sérieux par lesquels, tous de bonne foi, nous cherchons à être éclairés, il me semble qu'il n'y a pas de meilleur moyen d'y parvenir que de mettre sous les yeux de la Chambre les documents même qui émanent du gouvernement. (Très-bien! à la gauche de l'orateur.)

Eh bien, voici ce que disait M. le Ministre des affaires étrangères, le 7 janvier 1865 :

« L'immense majorité des catholiques ne voit donc, monsieur le comte, dans l'encyclique du 8 décembre, qu'une tentative d'apologie en faveur de l'ancien régime ; c'en est assez pour expliquer le légitime et profond regret que lui inspire ce document.

a Vous comprenez que je n'ai pas à entrer ici dans une discussion qui exigerait des développements considérables. Je me bornerai à vous dire que, dans l'opinion du gouvernement de l'empereur, l'encyclique de Sa Sainteté tend à porter atteinte, en général, aux principes de la souveraineté nationale, du suffrage universel, de la liberté de conscience et des cultes. »

Je pose cette question, Messieurs, à la Chambre tout entière- Nous sommes en face d'une convention diplomatique, dans laquelle n'est pas intervenue la partie qui peut être considérée comme étant la plus intéressée; mais si elle

n'e8t pas intervenue, elle n'en est pas moins protégée; la puissance qui veut la protéger est insultée par elle, elle est attaquée... (Murmures sur plusieurs bancs.)

En vérité, Messieurs, je vous trouve singulièrement peu conséquents avec vous-mêmes : vous ne voulez pas qu'une loi soit violée en France et vous consentez qu'elle le soit par la plus grande, par la plus majestueuse, par la plus auguste des autorités qui soit au monde ; vous trouvez indifférent que le pape que vous soutenez puisse prêcher ouvertement l'insoumission et la désobéissance aux lois!... (Dénégations nouvelles. — Très-bien ! très-bien ! à la gauche de l'orateur.)

11 n'y a pas à contester. L'encyclique met en question nos institutions mêmes, la liberté de conscience, le suffrage universel, l'autorité de la nation, toutes les grandes assises de notre société; elles peuvent être agitées à Rome par l'autorité pontificale, et vos résolutions resteront les mêmes I

La question que je pose est uniquement celle-ci : Si vous avez contracté, dans la convention dn 15 septembre 1864, un engagement tacite en face du saint-père, prince temporel, — car c'est le prince temporel que vous avez entendu défendre, et que vous défendez, dont vous considérez l'autorité comme indispensable, — est-ce que vous n'êtes pas cent fois dégagés de cet engagement tacite par cette agression inexplicable de celui qui, recevant vos bienfaits, ne vous rend que des attaques? (Interruptions diverses.)

Si la question n'était pas obscurcie par les nuages religieux dont je parlais en commençant ces observations, la question que je pose ne pourrait pas recevoir deux réponses; et si nous étions dans le domaine de la politique pure, il est incontestable qu'une puissance qui, par bienveillance, se serait engagée à soutenir une puissance voisine, et n'en recevrait que l'ingratitude, serait déliée à l'instant de tout engagement.

Mais ce n'est pas seulement vis-à-vis de la France que le pape a montré cet esprit de résistance, je ne dirais plus seulement aux avis et aux conseils donnés par la France, mais encore à l'intelligence de tous les intérêts du gouvernement

français; ce n'est pas seulement le gouvernement français qu'il a mis dans la nécessité, qui lui était bien cruelle, de faire condamner les actes du pape, de faire déchirer sa bulle, de faire dire au Conseil d'État qu'elle était contraire aux lois de l'Empire et qu'elle ne pourrait pas être publiée en France; c'est aussi vis-à-vis du gouvernement italien : quelle a été, en effet, vis-à-vis de ce gouvernement l'altitude du gouvernement du saint-père ?

Le gouvernement italien n'a pas été reconnu par le gouvernement du saint-père, — je vous l'ai tout à l'heure fait remarquer, — on ne l'a pas reconnu; on a pris une altitude expectante -en réservant des droits qu'on entend exercer plus tard. Le gouvernement du pape ne s'est pas borné à cette attitude, il a attaqué le gouvernement italien. (Dénégations.)

Tout à l'heure je rencontrerai, dans la lettre impériale de 1862, la constatation de ce fait qui ne saurait être indifférent : que le pape entretenait chez lui des conspirateurs monarchiques de toutes sortes, qu'il laissait inquiéter la sécurité des frontières italiennes en ne réprimant pas suffisamment des entreprises qui pouvaient nuire aux intérêts italiens. (Murmures sur les bancs en face de Torateur.)

A la gauche de V orateur. C'est l'empereur qui le dit.

M. Jules Favre. Si vous murmurez, c'est contre les documents officiels que vous murmurez. Je le comprends, ces documents peuvent gêner ceux qui me contredisent, mais ces documents sont là, et les murmures ne valent pas les raisons, soyez-en sûrs.

Je vous répète donc, et je vous le répète avec le gouvernement de l'empereur, que le gouvernement du pape n'était pas désarmé vis-à-vis du gouvernement italien et que le gouvernemeni italien, en acceptant la convention du 15 septembre, se trouvait dans cette singulière situation de continuer, par ses dépenses, par un état armé qui l'épuisait, à protéger une puissance qui lui déclarait certainement la guerre.,.

M. le marquis db Pire. Vous récitez la fable du Loup et de TAgneau... (Bruit.)

M. LE Président Schneider. Je demande qu'on veuille bien écouter un peu plus silencieusement. La dignité même du débat en fait un devoir à tous.

M. Jules Favre. Mes honorables contradicteurs pourront me répondre. Je leur cite des faits : ces faits, ils sont ou ils ne sont pas. Je vous cite des lettres de Tempereur, des documents qui émanent du saint-père. Vous les jugerez comme bon vous semblera, mais enfin, pour tout homme intelligent, être la puissance la plus élevée qui soit en ce monde et déclarer que les lois d'un pays voisin sont mauvaises, et qu'on doit y désobéir, est-ce que ce n'est pas une déclaration de guerre qu'on fait à ce pays?

Eh bien, c'est ce qu'a fait le saint-père et, dans le c(Hisistoire de 1867, voici ce qu'il a dit :

« L'univers catholique sait coiid[)ien nous avons été contraint souvent de déplorer et de réprouver les grands dommages et les graves injures faits depuis plusieurs années par le gouvernement subalpin, au mépris de tous droits divins et humains, 9ussi bien que des censures et des peines ecclésiastiques, à rÉglise catholique, à nous et à ce Siège apostolique, aux évoques, aux ministres sacrés, aux ordres religieux des deux sexes et aux autres instituts pieux.

<r Ce même gouvernement, opprimant et s'efforçant chaque jour davantage d'abattre FÉglise, après les autres lois émanées de lui, et que nous avons condamnées comme étant contraires à l'autorité de cette Église, en est venu à ce degré d'injustice, qu'il a eu l'audace sacrilège de proposer, approuver, sanctionner et promulguer une loi qm, dans ses propres pays comme dans ceux qu'il a usurpés, a dépouillé l'Église de tous ses biens, au grand dommage de la société civile elle-même, de se les apprcçrier et d'en ordonner la vente. Tous assurément voient combien injuste, combien cruelle est une loi qui s'attaque à l'inviolable droit de propriété que l'Église tient de sa divine institution, par laquelle sont foulés

aux pieds tous les droits, naturel^ divin et humain, par laquelle enfin les membres du clergé, qui ont si bien mérité du catholicisme et de la société civile; et aussi des vierges consacrées à Dieu^ sont réduits à la plus extrême misère et à la mendicité. »

c Dans une telle détresse de TÉgUse, en présence d'une telle subversion de tous les droits de TÉglise, nous qui devonsy d'après les obligations de notre ministère apostolique, défendre et venger avec le plus grand zèle la cause de la justice, nous ne pouvons assurément garder le silence*

« C'est pourquoi, dans votre imposante assemblée, nous élevons la voix et nous réprouvons, de notre autorité apos* tolique, la loi dont il s'agit, nous la condamnons, nous la déclarons nulle et isans aucune valeur.

« Que ses auteurs et «fauteurs sachent qu'ils sont placés sous )e coup des peines et censures ecclésiastiques, que les sacrés canons, les constitutions apostoliques, les décrets des conseils généraux déclarent infligées ipso fado aux violateurs des droits de l'Église et aux Usurpateurs de ses biens^ i>

A Dieu ne plaise que je veuille le moins du monde discuter ces paroles, et que je me demande comment il est possible de placer une institution divine dans la possession des biens matériels, quand on représente on Dieu qui est venu triompher sur la terre au nom de k pauvreté!... (Interruptions diverses.)

A la gauche de Vorateur. Très-bien!

M. Jules Favre. Je laisse ces choses; c'est dans le donwine politique que je me place ; et je dis que, si une puissance voisine venait tenir ce langage sur nos frontières, nous aurions te droit de lui déclarer la guerre, je dis que nous en aurions le devoir* Eh bien, c'est après la convention du 45 septembre 1864, c'est quand le gouvernement demandait au pape un acte de soumission, c'est quand on sollicitait de sa part des concessions qui ressortsrient de la situation, c'est alors qu'il se posait fièrement vis^à-'vis de la France, en lui disant: Uumili^s^voiia devant moi, qui suis tout^ vous qui

n'êtes rien ; la société civile, elle est un blasphème, quand elle parle à TÉglise au nom de la science et de la raison ; rÉglise seule a le droit de la juger. Puis, se retournant du côté de l'Italie, elle lui disait : Ah! vous faites des lois chez vous! ces nouvelles lois, je ne saurais les approuver, je vous condamne à des censures pour avoir osé porter ces lois sur votre territoire, et j'invite tous les fidèles d'Italie à désobéir à ces lois. Il y a là un appel à l'insurrection. Et vous pourriez penser qu'il n'y a pas de droits pour de semblables situations! il n'y aurait pas de la part de celui qui est ainsi attaqué le droit de réagir, le droit, dans tous les cas, de protester?

Ah! ce que je reproche à l'Italie, c'est d'avoir, dans les négociations qui vont suivre, au lieu de protester énergiquement, d'avoir cherché son salut dans des détours qui étiient indignes du cabinet qui s'y est engagé. (Mouvements divers.)

Très-certainement, Messieurs, si l'Italie avait dénoncé de semblables faits, si, au nom de la politique et du droit des gens, elle avait tiré les conséquences que ces faits contenaient, il eût été difficile que, devant l'Europe assemblée, le gouvernement du saint-père pût rencontrer une réponse valable.

L'Italie, cependant, a été placée dans la situation que je viens de signaler, forcée d'exécuter cette convention du mois de septembre 1 86/(, qui maintenait la puissance qui la défiait, qui sapait par le pied ses institutions civiles.

Mais ce n'est pas la seule difficulté qui lui ait été réservée. Ces difficultés ne sont pas venues seulement du côté du saintsiége, elles sont venues du côté de la France.

Tout à l'heure, Messieurs, je me permettais de vous adresser une observation lorsque vous m'interrompiez, alors que je rappelais les obligations de l'Italie, qui s'était simplement réservé les moyens moraux, et je disais que, quant à la France, elle s'était retirée de Rome avec bonne foi. Je suppose qu'elle n'avait pas voulu y continuer son action militaire. La convention de 1864 est parfaitement claire, et, à ce point de vue, elle ne peut pas admettre d'équivoque. La convention de septembre dit que Sa Sainteté pourra entre-

tenir une armée, c'est-à-dire qu'elle la formera elle-même; mais elle ne dit pas que la France la fournira. Le saint-père pourra chercher des soldats en France, cela est incontestable, mais il ne pourra les chercher que parmi ceux qui auront satisfait à la loi du recrutement. Il ne peut pas recruter son armée au détriment de la nôtre, et le gouvernement non plus ne peut lui donner une armée qui vienne affaiblir ou diminuer la nôtre, même d'un homme.

Eh bien, Messieurs, cette obligation sacrée qui pèse sur le gouvernement français, il Ta violée; et quand la convention de septembre lui faisait un devoir de ne pas rester militairement à Rome, il y est resté d'une manière détournée. (Réclamations et murmures. — Approbation à la gauche de l'orateur.)

Vous allez entendre la justification de ce que j'avance.

Chacun sait quelle a été, au mois de juillet dernier, l'émotion causée par un discours qu'un grand nombre de feuilles publiques ont placé dans la bouche d'un honorable général qui aurait été envoyé par le gouvernement français à Rome, qui y aurait réuni la légion d'Antibes et lui aurait parlé de ses espérances prochaines.

Lorsque ce général rentra en France, un journal annonça ce fait dans les termes que voici, et ce journal passe pour être ordinairement bien informé, c'est la Patrie :

a Des lettres particulières de Rome nous annoncent que le général Dumont, satisfait des résultats de la mission qu'il vient de remplir, va rentrer en France et reprendre dimanche ou lundi son commandement de la première division d'infanterie de Lyon. »

Ce fait, Messieurs, était d'une gravité que je n'ai pas besoin de faire ressortir à vos yeux. Le gouvernement français avait pris l'obligation de demeurer étranger à l'occupation de Rome : il avouait par là le lien qui l'y rattachait, c'était le lien le plus énergique, le lien du commandement. Aussi, Messieurs, l'émotion fut-elle extrêmement vive en Italie ; elle fut tellement vive qu'on parla un instant de retirer l'ambassadeur ; et j'avoue que mon étonnement a été extrême

lorsque, en feuilletant les documents diplomatiques, je n'ai absolument rien rencontré de relatif à cet incident. C'était cependant le plus grave. On ne nous en a rien communiqué ; nous sommes sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, livrés à l'arbitraire de MM. les ministres, qui sont les plus grands, les plus sages, les plus intelligents, qui savent seuls le pain qui doit nous être distribué (Exclamations et rires); celui-ci a été soigneusement écarté de nous, quand c'était le seul qui pût nous nourrir. (Rumeurs et mouvements.)

C'est le seul qui aurait pu jeter la lumière sur une question restée obscure; celle de savoir quelles ont été les négociations engagées entre la France et l'Italie à l'occasion de la mission Dumont. Nous' croyons, nous, que ces négociations ont été vives et pressantes, que l'Italie a fait ressortir l'infraction que la France avait commise k cette convention du 15 septembre 1864.

M. le ministre des affaires étrangères nie fait l'honneur de m'adresserun démenti.

S. Exe. M. le marquis de Moustier, ministre des affaire$ étrangères. Je n'ai pas dit un mot.

M. Jules Favre. Ce démenti, j'espère qu'il sera appuyé sur des pièces justificatives ; car les démentis de personne à personne n ont aucune valeur.

Aucune des pièces justificatives ne nous a été fournie sur ce point, et il m'est permis de dire que T Italie a protesté, qu'elle a vivement protesté. Ce qui me permet de le dire, c'est la note que je rencontre dans le Moniteur du 1*' août, où la vérité n'est pas exactement reproduite, comme vous allez le voir : a Les journaux s'occupent » — y est-il dit — <r d'une mission à Rome qui aurait été donnée au général Dumont et publient un prétendu discours qui aurait été prononcé par cet officier général. Il est nécessaire de préciser la vérité des faits.

a Le ministre de la guerre avait exclusivement invité le général Dumont à rechercher, pendant son séjour à Rome, les causes qui avaient amené un certain nombre de désertions dans la légion d'Ântibes. Quant au discours attribué au

général, il suffit de dire qu'il n'a pas été tenu et que les publications faites à cet égard sont apocryphes, d

Tout ceci n'est pas la vérité exacte, je le répète; car le général Dumont a rempli une mission qu'il tenait de M. le ministre de la guerre, qui avait écrit au mois de juin la lettre dont la publication en Italie y a eu un retentissement si profond. Cette lettre, il est indispensable qu'elle passe sous vos yeux ; car elle est assurément un des actes les plus graves qui puissent être imputés à l'administration française.

Voici comment cette lettre est conçue :

Parjs, le 21 juin 4867.

« Mon cher colonel,

« Mon intention est trop sérieusement fixée sur la légion romaine pour que je puisse ignorer les faits graves qui s'y accomplissent depuis quelque temps. Comment donc s'expliquer les désertions non plus individuelles mais collectives / qui menacent de réduire à rien votre effectif. Le soldat n'a rien à envier aux troupes de la mère patrie. 11 est commandé par des officiers français convenablement posés dans notre armée ; il sert une cause respectable qu'il a demandé à servir; il a devant lui, ce qui a toujours passionné le soldat français, un ennemi h combattre, un danger à affronter, et cependant il déserte honteusement.

« Ce n'est pas le désir de revoir la patrie qui est une excusé, car il sait bien qu'aussitôt rentré en France il sera en- ^ voyé dans un corps disciplinaire d'Afrique où il restera jusqu'à l'expiration de son temps de service militaire.

« Je déplore cet état de choses, mon cher cplQnei; parce qu'il est une tache pour notre armée. »

, Mais tout ce qui a été dit de la séparation de l'armée pontificale et de l'armée française est donc une contre-vérité? L'armée française est à Rome sous la cocarde papaline ! Notre drapeau, nous l'avons abaissé devant celui du pape ; nous l'avons changé contre celui du pape! (Vives réclamations sur plusieurs bancs.)

Plusieurs membres. On n'entend pas!

M. Jules Favre. Comment ! ce n'est pas la vérité I Eh bien que mes honorables interrupteurs prennent la peine de dire comment il se fait que la discipline française s'exerce à Rome comme elle s'exercerait à Paris ou à Toulouse : comment celui qui abandonne le drapeau du pape est puni comme celui qui abandonne le drapeau français. Celui qui fait son service dans les troupes papalines fait, en réalité, son service dans l'armée française ; c'est l'armée française qui est à Rome; elle y est sous un déguisement, vous l'avez masquée (Murmures), vous avez été ainsi infidèle à la parole que vous avez donnée dans la convention de septembre ! (Nouvelle interruption.)

Voilà la vérité. (Approbation à la gauche de Torateur.)

M. Glais-Bizoin. C'est un acte abominable!

M. le marquis de Pire. La France a le droit de suivre ses soldats partout où ils vont.

Voix nombreuses. N'interrompez pas !

M. Jules Favre. J'entends à mes côtés qualifier cet acte très-sévèrement, j'entends ne le qualifier que légalement, et légalement il est la violation manifeste de la convention de septembre et de la loi française.

Il est la violation de la convention de septembre, car, par la convention de septembre, la France s'est engagée à évacuer Rome, et la France continue, en réalité, son occupation.

Il est la violation de la loi française, car la loi française confie au Ministre de la guerre le dépôt de notre armée, non pas pour qu'il soit détourné au profit d'un prince étranger, mais pour qu'il soit employé dans l'intérêt de la France et de la loi.

Eh bien, ce détournement a eu lieu dans les circonstances les plus fâcheuses et les plus condamnables ; et, en vérité, si nous n'étions depuis si longtemps accoutumés à des actes qui, à d'autres époques, auraient paru monstrueux, une pa-

reille énormilé soulèverait Tindignation du pays et de la Chambre.

Vous allez voir que non-seulement l'armée papaline a été composée de soldats français, que les soldats français subissaient la discipline française, qu'ils obéissaient de loin à un commandement français, mais encore qu'au mépris de toutes les convenances et de toutes les règles de la discipline, on a chargé le clergé officiellement de faire le recrutement parmi les aveugles populations des campagnes. (Exclamations et ré- . clamations sur un grand nombre de bancs.)

Voici, Messieurs, ce que je lis dans un mandement de Mgr de Nantes, qui porte la date du 8 décembre 1866, et vous allez voir à quel point on se joue et de nos lois fondamentales, et de nos institutions, et des promesses de la Chambre.

Dans ce mandement, il est question des dangers considérables que court le pouvoir spirituel ; c'est au nom du pouvoir spirituel qu'on exerce une presse sur les âmes (Exclamations.), c'est afin de sauver la religion qu'il est nécessaire, dit Mgr de Nantes, de former une légion qui puisse entourer le trône du pape.

Dans l'art. 1" on recommande aux fidèles des prières. Rien n'est plus légitime, et ce n'est pas moi qui voudrais contredire à cet exercice parfaitement légitime du pouvoir de l'épiscopat.

Si je voulais remonter aux anciennes susceptibilités de la vieille monarchie, dont nous sommes si éloignés aujourd'hui, je pourrais trouver que nous qui nous prétendons si fiers, nous le sommes beaucoup moins que nos pères sur ces questions qui sont capitales. Bien qu'au nom de cette susceptibilité je pusse condamner les quêtes demandées par l'épiscopat, les considérer comme des actes dont doit s'inquiéter la conscience publique, je n'en veux rien dire, elles rentrent dans le domaine de la liberté, je ne m'en inquiète pas. Mais ce qui est plus grave, c'est l'article 4 dans lequel Mgr* de Nantes, changeant subitement de rôle et de ministère, descend de la chaire pour se faif e sergent de recrute- / ment... (Exclamations et rires.) et parle en ces termes.,. (Bruit.)

ÉcQUtez ceci. Messieurs, il est important que vous le sa-

chiez, car lorsque vous donnerez votre approbation à la politique du gouvernement, vous aurez à couvrir de semblables actes en face du pays :

< Nous invitons nos chers collaborateurs à recruter autour d'eux, principalement parmi les jeunes gens qui font partie de la réserve, des hommes de bonne volonté pour remplir les cadres de la légion romaine... »

Et il ajoute :

a Nous sommes autorisé à leur demander de la part du gouvernement cette propagande à la fois religieuse et patriotique. » (Mouvements divers.)

Eh bien, Messieurs, je réponds que cette propagande n'est pas religieuse, c'est l'empereur qui ledit; il déclare, avec raison, que de semblables entreprises perdent plus la religion qu'elles ne la servent. (Oh I oh!) Il ajoute qu'elles ne sont pas patriotiques, car le patriotisme ne consiste pas à servir un prince étranger... (Bruit), mais h donner tout ce qu'on a pour sa patrie, pour son berceau, pour le sol sur lequel les ancêtres ont vécu: voilà le patriotisme. (Mouvements divers.)

Mais, Messieurs, ce qui m'inquiète et ce qui doit légitimement vous inquiéter, c'est cette confusion étrange des pouvoirs, c'est cette ingérence du clergé dans le recrutement des hommes armés. Non-seulement le clergé abandonne ainsi les devoirs qui lui sont tracés par TÉvangile, et il oublie les leçons de mansuétude et de douceur, mais il vient, au milieu d'un pays organisé, dans lequel la puissance publique est placée sous la sauvegarde du ministre de la guerre, il vient dans les campagnes opérer un recrutement pour un prince étranger.

Et il a raison de le solliciter, car il y a été officiellement invité par les dépositaires de la force publique ; et voici dans quels termes écrivaient à Mgr l'évêque de Nantes les deux généraux sous l'autorité desquels se trouvaient les jeunes soldats de la réserve.

Qennei> l'^ déeembre i866.

« Monseigneur, je viens- de recevoir une dépêche de Son Exe. le ministre de la guerre qui minforme que l'intention de l'Empereur est que la légion romaine reçoive, le plus tôt possible, un nombre d'hommes suffisant pour en remplir les vides et en augmenter même l'effectif primitif.

« Pour seconder le désir de Sa Majesté, et venir en aide aux mesures que je prescris à MM. les généraux subdivisionnaires pour décider un certain nombre d'hommes de la réserve... » — c'est-k-dire de l'armée française, entendez-le bien, c'est l'armée française qui est déplacée de France pour être conduite en Italie ! — « de la réserve à s'engager dans la légion romaine, votre influence personnelle et celle de votre clergé seraient d'un grand poids pour mener cette affaire importante à un heureux résultat.

« Il n'est point douteux qu'au milieu de la population si catholique de votre diocèse, vous ne puissiez trouver des hommes dévoués et de bonne volonté pour aller défendre la personne du saint-père contre les efforts de la révolution.

« Je ne doute pas, monseigneur, que vous ne vouliez seconder nos efforts, et que dans une cause qui touche de si près aux intérêts de la religion, vous ne soyez heureux de concourir de tout votre pouvoir au recrutement de la légion romaine.

« Vous connaissez les conditions d'engagement dans la légion, et je n'ai pas besoin d'insister sur ces deux points essentiels qu'il importe de faire valoir auprès de vos diocésains, à savoir, que le tempâ passé dans ladite légion compte comme service en France, et qu'un décret de l'Empereur conserve la qualité de Français aux militaires autorisés à s'engager dans ce corps.

« Veuillez agréer, monseigneur, l'assurance de ma haute et respectueuse considération.

« Le général commandant la 16* division militaire.

« Général L. de Lissé. »

Tout à rheure nou§ voyions les évoques et les curés devenant des agents de recrutement ; ici nous voyons des généraux qui prêchent une croisade et qui, au mépris de leurs devoirs, font intervenir, dans l'exercice de leur autorité si redoutable, des considérations religieuses (Chuchotements.) qui devraient toujours y être étrangères.

Ainsi tout est confusion, tout est anarchie, .tout est violation de la loi; car la loi ordonne à tous les Français de servir leur pays; elle réserve aux Français seuls cet honneur; elle impose à tous x:ette charge, et en même temps elle dit que l'effectif ne peut pas être détourné de sa destination, qu'il appartient à la France seule, qu'on ne sert son pays qu'en le servant effectivement, et non pas en allant se placer hypocritement derrière le drapeau du pape, alors qu'on a dit dans la convention que l'armée française rentrerait en France, et que l'armée papaline seule défendrait le saintsiège.

La loi du 21 mars 1832 porte :

(( Art. 5. Le contingent assigné à chaque canton sera formé par un tirage au sort entre les jeunes Français qui auront leur domicile légal dans le canton et qui auront atteint l'âge de vingt ans révolus dans le courant de l'année précédente. »

Et l'article 48 dit :

a Nul ne sera admis avant l'âge de trente ans accomplis à un emploi civil ou militaire, s'il ne justifie qu'il a satisfait aux obligations imposées par la présente loi. »

L'obligation imposée par la loi est de servir son pays, et non de servir dans l'armée du pape ; et ceux qui servent dans l'armée du pape, les voilà, par une violation de la loi fondamentale, assimilés aux Français qui n'ont pas quitté le drapeau national.

Violation de la convention ! violation de la loi française ! violation de notre propre politique ! car vous lancez ainsi imprudemment vos braves généraux français dans une croisade où vous les compromettez, et vous leur faites dire, ce

qui est le contraire de la vérité, que ce sont les intérêts religieux qu'il faut servir. Vous oubliez ce que vous avez dit vous-mêmes, ce que vous répétez sans cesse.

Vous voyez cela avec regret, quand il s'agit du saint-père ; mais, quand il s'agit de vous, vous le voyez avec satisfaction, car vous l'encouragez, et de contradictions en contradictions, de violations en violations de la loi, vous arrivez à ne rien laisser debout de cette convention du 15 septembre 1864, dans laquelle cependant le pouvoir temporel du pape n'était pas représenté, de sorte que, quand je me place vis-à-vis de cette question : quel était le devoir du gouvernement français lorsque la convention de septembre 1864 a été pour ainsi dire tournée en dérision au milieu de tous les événements qui ont marqué surtout la dernière partie de l'année 1867? je vois que celte convention a été déniée par le pape, qu'elle a été abandonnée ouvertement par lui contre le gouvernement français et contre le gouvernement italien, qu'elle a été ouvertement violée par le gouvernement français, et je me demande comment il se peut faire que le gouvernement français montre, en fait d'exécution de traité, cette délicate susceptibilité.

Mais, Messieurs, n'est- il pas vrai de dire que les traités diplomatiques ne sont pas des contrats de droit privé, que leur exécution peut être singulièrement modifiée par les évé- , nements qui les suivent, et qu'il se peut faire que l'intérêt du pays se dresse en face des hommes d'État chargés de les faire exécuter et les détermine à s'en éloigner ? Est-ce que cela ne vous est pas arrivé? Est-ce que la signature de l'empereur n'était pas au bas du traité du 26 juillet 1852? Est-ce que le Danemark, cette noble, généreuse, mais petite nation, n'était pas digne d'intérêt? Est-ce qu'elle n'a pas versé son sang sur les champs de bataille pour défendre le • droit? Et quand elle tendait vers vous ses bras désespérés, on s'est levé dans cette enceinte, on a réclamé en son nom, on vous a montré du doigt l'esprit envahisseur, l'insatiable ambition de la Prusse ; on vous a dit : Prenez garde qu'un . } jour la Prusse, après avoir achevé son œuvre en Allemagne, ne devienne menaçante contre nous. Et vous avez laissé envahir le Danemark, qui n'a pu être protégé par un traité

où la France était inierYenue» et vous i*avez laissé violer en disant : L'intérêt de la France nous défend de l'invoquer.

Toutes les prévisions se sont réalisées, l'œuvre d'iniquité a été accomplie, le droit du Danemark a été noyé dans son sang; puis l'Autriche et la Prusse se sont réunies pour partager ses dépouilles; mais elles n'ont pu s'entendre sur le partage des dépouilles du vaincu, elles sont entrées en I guerre, et alors l'empereur a écrit sa fameuse lettre du 1 1 juin 1866, oh il dit : La Prusse était mal assise; elle avait de mauvaises frontières; elle avait le droit de les rectifier; je ; ne devais pas m'y opposer; je ne devais pas m'opposer aux \ aspirations de tout un peuple. C'est Ik un grand événement 1 qu'il faut laisser passer.

La bataille de Sadowa a eu lieu, le canon a déchiré la signature de l'empereur ; puis est arrivé le traité de Nikolsburg, puis le traité de Prague; et Ton a dit : C'est un fait accompli.

Avons^nous eu cette compensation de la rive gauche du Rhin? Non! nous voyons l'aigle prussienne se montrer sur le pont de Kehl en face du drapeau tricolore français.

Et vous dites qu'il n'y a rien de mieux, que ce grand événement ne doit pas émouvoir la France? Et vous dites que les traités, qui étaient bons au temps où ils ont été faits, doivent tomber, et qu'il est impossible de songer à leur exécution ?

Mais, Messieurs, je pourrais, si je voulais, rechercher dans nrfstoire de vos irrécusables fautes. Je vous rappellerais un autre traité, par lequel vous avez pris dans le palais de ses pères un prince infortuné, dont vous avez fait le cham-* pion de' vos folies... (Rumeurs.) que vous avez conduit sur un rivage étranger, que vous . aviez promis de soutenir, h l'égard duquel vous avez fait entendre à cette tribune, ces paroles que vos murmures ne couvriront pas et que l'histoire enregistrera : « Nous ne reviendrons que quand notre entreprise aura été terminée et lorsque le trône de l'empereur Maximilien aura été fondé. » Et lorsque la république des États-Unis, délivrée de ses dissensions intérieures, vous a, d'un geste impérieux, montré le rivage, vous y avez couru docilement.,. (Murmures.) Vous avez été contraints de le

faire, et je ne vous en blâme pasi... (Exclamations sur plusieurs bancs.)

Je ne vous en blâme pas; car, je vous l'avais annoncé, vous étiez fatalement placés entre un désastre et une honte; c'est au dernier parti que vous avez échoué, vous avez abandonné ce malheureux prince. Il avait un traité signé de vous; il l'invoquait, qu'en avez-vous fait? Vous avez reconnu qu'il était d'une exécution impossible, parce que l'intérêt de la France dominait tout.

Eh bien! c'est ce que je vous demande de faire pour le traité du 15 septembre 186&, à moins que vous ne veniez nous dire que vous ne reconnaissez les traités que quand ils vous permettent d'user de votre force contre les faibles, et que vous ne les reconnaissez pas quand ils vous obligent d'en user contre les forts. (Murmures et interruptions diverses.)

H. le marquis de Pir£. Et le répertoire républicain compte un régicide de plus. (Gris : N'interrompez pas!)

M. LE Pressent ScHNEroER. Monsieur de Pire, veuillez ne pas sans cesse interrompre, ou je serai obligé de vous rappeler à Tordre.

M. Glais-Bizoin. On est fier avec les faibles et...

M. Jules Favrb. Nous connaissons tous les tristes événements qui se sont succédé depuis, et je suis, pour ma part, un ami trop sincère de l'Italie, j'ai trop défendu sa cause, parce que je la considère comme étant intimement liée à notre grandeur, à notre force, à notre prospérité, pour n'avoir pas le droit de lui dire aujourd'hui la vérité.

Oui, en lisant les documents qui nous ont été distribués par le gouvernement, il m'est impossible de ne pas éprouver un sentiment de tristesse (Mouvement), quand on voit le chef du cabinet italien se réfugier sans cesse derrière de vaines excuses, qui n'abritent un jour l'inexécution de sa parole que pour la mieux faire ressortir le lendemain, et de tempérament en tempérament, de faiblesse en faiblesse, tantAt ré«

primant, tantôt pactisaal, arriver enfin à ce funeste dénoûment dans lequel la France est dans la nécessité d'intervenir. (Ah! ah!)

Mais si je tiens ce langage, s'il m'est impossible de ne pas faire une réserve que vous me permettrez, je ne m'explique pas davantage, je l'avoue, l'attitude du cabinet français. Il n'a pas été pris à l'improviste, il a vu venir les événements de loin et constamment il a conservé vis-à-vis de ses perpétuelles déceptions une imperturbable et inexplicable confiance.

C'est au mois de février 1867 que commencent ses réclamations; dans le mois de mai, dans le mois de juin, dans le mois de juillet, elles deviennent plus vives. Vous pouvez parcourir la correspondance de M. le ministre des affaires étrangères et de ses ambassadeurs; je ne veux pas la mettre sous vos yeux, mais je crois que je l'interprète exactement en disant que M. le ministre des affaires étrangères a montré la vigilance la plus active, mais en même temps la plus stérile.

il écrivait constamment : < Mais on me trompe! On nous trompe! » L'ambassadeur répondait : « J'ai vu M. le président du conseil des ministres qui m'annonce que s'il a trompé hier, il ne trompera plus demain ! »

Alors, M. le ministre reprenait confiance; puis il traçait une nouvelle dépêche, dans laquelle il se plaignait d'avoir été encore trompé; nouvelle réponse dans laquelle on lui donnait la même assurance; nouvelle confiance de M. le ministre; si bien que, si je ne craignais pas de faire un rapprochement indigne de la grandeur de cette discussion, je dirais que, jusqu'à un certain point, le cabinet français ressemble au personnage de la comédie qu'on trompe toujours, mais qui ne se croit pas trompé, car il est le seul à ne pas s'en apercevoir. (Rires sur quelques bancs.)

Que conclure de tout cela? Que la liberté d'action que le gouvernement s'était réservée, il entendait en user suivant de secrets desseins que nous ignorons.

Quant à moi, je ne veux pas dire que l'honorable M. Rattazzi soit dévoué à la politique de la France, malgré ses intimités bien connues; il a été fidèle aux sentiments qu'elles

devaient lui inspirer^ je n'en doute pas un instant; mais enfin, ce n'est pas M. le Ministre d'État qui pourrait me contredire lorsque j'affirmerai que M. Rattazzi n'est pas certainement le ministre le plus hostile aux desseins de la France et celui qui les comprenne le moins bien. Cependant ce ministre, durant tout le cours d'une année, a été constamment à côté de la vérité, et la France ne s'en est pas émue I Et la France n'a pas fait une déclaration énergique!

Mais rappelez- vous, Messieurs, cet événement considérable qui a jeté dans toutes les consciences, — assurément, je puis ici parler sans exception, — une émotion légitime, je veux parler de l'apparition inattendue du général Garibaldi à ce congrès de la paix, où assurément il ne devait pas figurer pour y déclarer la guerre. Le général Garibaldi, à Genève, fait connaître ses projets; on interroge M. Rattazzi; M. Rattazzi dit : « Je suis sûr du général Garibaldi. » Et le gouvernement français conserve sa confiance; il ne fait aucune espèce de déclaration!

Laissez-moi vous dire, Messieurs, car c'est ma conviction intime, que si le gouvernement français avait pris une attitude résolue, s'il avait déclaré énergiquement que, dans le cas où un coup de force serait tenté contre le gouvernement pontifical, la France serait là, ce coup de force n'aurait pas été essayé. (Interruptions et marques d'incrédulité sur divers bancs.)

Si le gouvernement français avait convoqué les Chambres, si la voix du parlement s'était fait entendre, ce grand résultat aurait été obtenu; à coup sûr la force morale aurait suffi ; mais le gouvernement n'a pas voulu en faire usage» (Bruit.)

Que faut-il conclure de là. Messieurs? Que, au lieu de dominer les événements, le gouvernement les suivait; qu'il se réservait pour toutes les éventualités — je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage; — qu'il a pris conseil de ce qu'il n'avait pas prévu à l'avance, qu'il a laissé grossir des difficultés qu'il aurait pu dissiper.

Les voici qui se présentent, et vous savez que Garibaldi arrêté une première fois, retenu prisonnier à Caprera, traverse la ligne de sept vaisseaux qui lui étaient opposés... (On

rit), qu'il gagne le rivage italien, qu'il vient à Florencei qu'il y fait une harangue, et qu'ensuite à la Vue de tous les Florentins, entre deux ministères, dont l'un n'existait plus et dont l'autre n'existait pas encore, il passe la frontière du gouvernement pontifical pour aller prendre le commandement de ses troupes. Toutes ces choses s'accomplissent, la flotte française se réunit à Toulon, il y a contre-ordre, parce qu'on annonce un nouveau ministère ; à la suite de ce contre-ordrOi les événements continuent de marcher, et c'est alors que le gouvernement français prend la résolution d'intervenir définitivement.

Y était-il forcé, Messieurs? C'est la question que je me suis posée tout à l'heure et sur la discussion de laquelle je ne reviendrai pas après les développements que je lui ai donnés; je me borne à constater que le gouvernement français s'était réservé sa liberté d'action, qu'elle lui appartenait tout entière, que le gouvernement pontifical n'avait pas été partie à la Convention de 1864, qu'il n'en avait jamais réclamé l'exécution, qu'il s'était placé vis-à-vis du gouvernement français dans une attitude telle que celui-ci, au point de vue du temporel, devait se croire complètement dégagé, qu'il s'était placé vis-à-vis du gouvernement italien dans une telle attitude que celui-ci pouvait la considérer comme une déclaration de guerre et que le gouvernement français n'avait qu'à prendre conseil de ses intérêts.

£h bien, que lui conseillaient les intérêts français?

Ici je n'ai pas besoin de longs développements, ni surtout de les chercher dans mes opinions, non plus que dans mon intelligence, je me borne à indiquer les actes du gou'vernement.

D'un bout à l'autre de cette série d'événementii le gouvernement n'a cessé de témoigner son intérêt pour l'Italie. Cet intérêt, je l'ai dit, il est sincère, et dans le discours auquel je faisais allusion, il y a quelques instants, prononcé par M. le ministre des affaires étrangères à la séance du Sénat, ce sont encore les mêmes témoignages qu'il a fait entendre* Je suis heureux qu'ils aient été accueillis par le Sénat avec une faveur que, pour ma part, je considère comme tout à fait inespérée... (Légère interruption.) Je recueille ces témoi-*

gnages comme pouvant être profitables pour Tavenir, et je me contente de constater qu'avant-hier, après tant d'événements consommés, qui ont été si douloureux, si inquiétants, qui contenaient dans leurs flancs tant d'éventualités si menaçantes, M. le ministre des affaires étrangères n*a pas changé d'avis sur le gouvernement de Tltalie, et qu'il considère son unité comme étant indispensable au maintien de la paix de TEurope.

S'il en est ainsi^ si c'est là l'intérêt français, si c'est là la considération dont vous deviez vous inspirer, et, selon moi, la considération unique,- vous ne deviez pas faire votre expédition, car elle était précisément l'incident qui allait le plus directement contre cet intérêt; non^ seulement, il pouvait et devait vous aliéner l'Italie, mais encore il pouvait être le signal d'une conflagration générale. Si l'Italie avait persévéré à occuper le territoire pontifical, si les deux armées s'étaient rencontrées, si dans le nord de l'Europe on avait pris parti pour l'Italie, une guerre générale était immédiatement engagée.

Est-ce que c'était là votre dessein? Est-ce à propos du pouvoir temporel, à l'égard duquel, comme je l'ai dit tout à l'heure, vous avez fait des déclarations décisives, dont vous avez dit qu'il était détestable et en opposition avec la civilisation, qu'il était une cause de désordre pour l'Europe ; est-ce pour ce gouvernement que vous voulez mettre le feu à l'Europe et jeter la France dans les conflagrations sanglantes qui pouvaient en être la conséquence? (Très-bien ! à la gauche de l'orateur.)

Non! non! Et cependant vous l'avez risqué, vous avez couru cette chance, vous n'avez pas reculé devant cet effroyable danger, si disproportionné avec le but que vous poursuiviez, et encore comment l'avez-vous fait?

Si je ne me trompe, même quand on se résolvait à ce parti dangereux, n'y avait-il pas encore des tempéraments à observer?

Vous connaissiez mieux que personne les susceptibilités de l'Italie, vous deviez les ménager, ces susceptibilités, car elles étaient naturelles, et la situation était telle qu'elles pouvaient amener une conflagration générale de l'Europe.

Eh bien, au lieu de vous entendre avec le gouvernement italien... (Rires ironiques sur divers bancs.)... il paraît. Messieurs, que vous préfériez à tout le sang qui a été versé! (Nouvelle interruption et murmures,)... Quant à moi, je le regrette, ce sang versé, et je cherche à cette tribune s'il n'y avait pas moyen d'en épargner Teffusion par d'autres voies conduisant au même but.

Ëh bien, je le crois. Je comprendrais que si l'expédition française avait eu pour objet de dégager un gouvernement ami de diffîculiés passagères, ou, pour mieux exprimer ma pensée, que si l'expédition française devait avoir pour résultat, si le gouvernement pouvait avoir cette illusion qu'elle aurait pour résultat d'amener une solution définitive, je comprendrais très-bien qu'on eût voulu la poursuivre seul et qu'on se fût passé du gouvernement italien. Mais tout à l'heure nous allons entendre, de la bouche même de M. le ministre des affaires étrangères, cet aveu que rien n'est fini, que tout est à recommencer. Eh bien, dans ces conditions, il me semble qu'il était intéressant de ne pas offenser l'Italie, de ne pas s'en faire une ennemie, de ne pas verser son sang et de ne pas courir, sans une nécessité absolue, les risques auxquels on s*est exposé ; je dis qu'il y avait possibilité de concilier les difficultés, et que si, d'un commun accord, la France et l'Italie avaient soutenu le saint-siége, l'armée pontificale n'eût plus eu rien à craindre des forces garibaldiennes, et que la solution eût été obtenue sans coup férir; je dis que si vous aviez agi ainsi, au lieu d'agir comme vous l'avez fait, au lieu de faire appel à ce congrès futur et problématique, dont le fantôme décevant vous a si souvent trompés, vous auriez été dans une meilleure position et que vous n'auriez pas eu les éventualités que vous avez bravées et les désastres que vous n'avez pas su éviter; car il me semble, — permettez-moi de vous le dire, — que tout était conçu, combiné de manière à compromettre ces intérêts sacrés que M. le ministre des affaires étrangères reconnaît aujourd'hui, et qu'il proclamait avant-hier, intérêts qui se confondent avec l'honneur, la sécurité et la dignité du peuple italien. Je dis que nous avions intérêt à ménager tout cela, nul ne peut le contester.

On Ta toujours proclamé ; mais quand on reconnaît, et aujourd'hui plus que jamais, que nos affaires sont embrouillées du côté du nord de l'Europe, quand on a derrière soi, à une si courte distance, la leçon de Sadowa, et qu'on peut apprécier le rôle qu'a joué l'armée d'Italie dans la guerre de l'Autriche avec la Prusse, je ne comprends pas que lorsqu'on veut soutenir les intérêts français, on en fasse si bon marché dans la conduite tenue vis-à-vis de l'Italie, et je soutiens que, sous tous les rapports, on a paru méconnaître ces intérêts.

En effet, voici nos troupes qui sont à Rome. Je n'ai pas à examiner la question de savoir si le saint-père aurait pu être efficacement défendu par son armée : celui qui la commandait l'affirme ; il affirme qu'il aurait pu repousser et vaincre l'armée garibaldienne, et qu'il aurait pu même repousser un siège. C'est la déclaration du colonel d'Argy.

Mais j'écarte cet élément de discussion, et je vais droit aux faits.

Lorsque nous sommes arrivés à Rome, les bandes garibaldiennes avaient été vaincues par l'apparition seule de notre drapeau.

Je n'examine pas la question qui pourrait devenir irritante, et qui, dans tous les cas, serait toujours douloureuse, de savoir si celte armée garibaldienne se dirigeait sur la frontière italienne au moment où elle a été attaquée, et s'il n'eût pas été plus humain de la laisser se retirer sur le territoire italien... (Rires ironiques sur plusieurs bancs.)

M. Glais-Bizoin. 11 fallait bien essayer les fusils Chassepot.

M. Eugène Pelletan. €es fusils Chassepot qui ont fait

merveille.

M. LE Président Schneider. Une discussion sur une question aussi grave ne devrait pas être troublée par des interruptions de cette nature.

M. Jules Favre. Je disais. Messieurs, que notre armée arrivant à Rome, les bandes garibaldiennes étaient, par cela même, réduites à l'impuissance/ je ne veux pas aller plus

loin. Cependant, j'ajoute que la présence de nos troupes à Rome rendant complètement libre, -— c'est un fait militaire incontestable, — l'armée pontificale, si on était dans la nécessité, — ce que je n'examine pas, — de poursuivre et d'anéantir l'armée garibaldienne, l'armée pontificale suffisait, et au delà.

II y avait donc, Messieurs, un intérêt français de premier ordre, — et je n'ai pas besoin de le développer devant une assemblée telle que celle qui me fait l'honneur de m'écouter, — de ne pas faire verser par des mains françaises le sang italien, le sang d'hommes que vous pouvez juger comme égarés, mais qui défendaient, en définitive, ce qu'ils considéraient comme la cause de leur pays, et qui avaient combattu à côté de nos soldats à Solferino, à Magenta, à Palestro. Ces hommes ne devaient pas être traités par nous comme des ennemis; nous devions en avoir raison autrement que par les armes ; toutes les traditions de la politique française nous en faisaient un devoir.

Malheureusement le gouvernement en a pensé autrement ; les troupes françaises ont été adjointes aux troupes pontificales ; celles-ci ont été engagées les premières, celles-là leur sont bientôt venues en aide, et vous savez avec quel succès elles ont agi contre Tarmée garibaldienne avec des armes perfectionnées ! (Ah ! ah !)

M. Glms-Bizoim. Il n'y avait pas de raison d'agir : c'est abominable !

M. Jules Favre. Je voudrais que la France entière fût dans cette enceinte, et qu'elle pût nous écouter...

Soyez sûrs, Messieurs, que, quelle que soit votre improbation, si la forme de mon langage en peut être troublée, ma pensée restera la même, indépendante et calme. (Parlez ! parlez !)

Je considère comme un malheur pour mon pays qu'on ait été dans la nécessité d'adjoindre à l'armée pontificale des soldats français qui, arrivés sur le terrain du combat, vis-àvis d'une masse d'hommes mal armés, se sont servis de ces armes perfectionnées qui ont fait tomber les combattants

comme Tépl sous la faux du moissonneur, et qui ont permis d'écrire dans le rapport que vous savez cette phrase qui a causé en Europe une impression horrible : « Nos ftisils Chassepot ont fait merveille! » (Mouvements divers.)

M. Eugène Pelletan. C'est une indignité !

M* Gbanier de Cassagnàc. Vous auriez mieux aimé qu'ils ratent! (Bires sur quelques bancs.)

M. Jules Favre. Je comprends et je subis les inflexibles nécessités de la guerre, bien que ma raison ait peine à les expliquer; mais j'avoue que je suis profondément attristé lorsque je rencontre dans un rapport français cette glorification de la destruction des hommes. (Rumeurs sur plusieurs bancs. — Approbation à la gauche de l'orateur.), comme s'il s'agissait d'une entreprise pour le jugement de laquelle les lois de l'humanité dussent nécessairement être absentes. (Mouvements divers.)

Et cette parole, Messieurs, n'a pas seulement blessé les cœurs français; mais elle a été accueillie en Italie avec .un sentiment tel... (Exclamations ironiques sur un grand nombre de bancs.)

J'avoue que je ne saurais comprendre le mouvement que je vois se manifester dans cette Chambre.

S'il est vrai, et j'ai constamment placé mon opinion, à l'abri de celle du gouvernement, qu'il soit de notre intérêt de ne pas blesser l'intérêt italien, comprenez-vous que, alors que la nécessité ne nous y obligeait pas, nous ayons fait usage des armes nouvelles qui venaient d'être confiées à nos soldats? (Exclamations diverses.) Comprenez -vous que nous ayons mis cette affectation à en tirer gloire, et que nous ayons ainsi, par toute l'Europe, et par toute l'Italie, annoncé, sous cette forme, que je ne veux plus qualifier, le succès de ces armes ? (Nouvelles exclamations.)

Je vous disais, Messieurs, que l'émotion, en Italie, avait été vive : elle a été telle que, dans toutes les parties de la population, s'est fait entendre une parole de haine contre la France. (Vives dénégations sur un grand nombre de bancs.)

A Milan, à Naples, les correspondances attestent que les ouvriers français ont été chassés de tous les ateliers. (Exclamations diverses.) Ceci peut vous paraître excellent, vous vous en réjouissez : le pays vous jugera. (Vives réclamations sur un grand nombre de bancs.) Vous aimez la guerre, vous semez la zizanie; vous êtes dans votre droit, vous êtes fidèles à votre système : pour moi, je suis Français, et quand une nation pour laquelle nous avons fait tant de sacrifices... (Ah! ah! voilà!) est entraînée dans ce courant d'opinion fatale, et que ce courant d'opinion est la suite de fautes qui auraient pu être évitées ; quand je vois qu'avec un peu plus de sagesse et de fermeté ou aurait pu épargner cette funeste collision, j'ai bien le* droit de m'exprimer comme je le fais. (Approbation à la gauche de Toraleur.)

Eh bien ! je constate que, dans les villes que je viens de nommer, les ouvriers français ont été renvoyés des ateliers; je constate qu'à Milan, à Turin, toutes les enseignes françaises ont été brisées. J'ai dans les mains une lettre d'un négociant de Paris qui fait connaître tous ces détails, et s'ils vous paraissent insignifiants, je vous en demande pardon, ils sont très-importants à mes yeux. Vous parlez toujours des souffrances des classes laborieuses; je suis convaincu que vous êtes sincères. Seulement, permettez-moi de vous dire que tout en parlant beaucoup, vous approuvez une politique qui les dessert et qui les anéantit.

Voici, en ce qui concerne le travail, la production de la France vis-à-vis de l'Italie, ce que je dois vous faire savoir, d'après des correspondances qui m'ont été communiquées :

« Monsieur,

« Je reçois à l'instant une lettre de Turin, dans laquelle un de mes clients me fait connaître qu'il se forme en Italie, sous le nom de Lega Pacifica, une vaste association ayant pour but de refuser l'usage de tous produits français.

« Comme conséquence, je reçois ordre de hâter quelques envois, car dans peu de jours il ne serait plus temps.

« Les adhérents à cette association sont déjà fort nombreux, et leur nombre va sans cesse en augmentant.

« J'ai pensé qu'il ne serait pas inutile, Monsieur, de vous faire connaître ce résultat imprévu de notre intervention, qui vient encore aggraver la position déjà si précaire de notre coHQmerce extérieur. »

Voilà ce qu'écrivait un commerçant de Paris qui fait un négoce habituel avec l'Italie. Ses commandes sont suspendues.

Ainsi la stagnation des affaires, le chômage, et tous leurs effets désastreux produits par une politique mauvaise, sont aggravés par l'expédition de Rome, qui vient rompre nos relations avec l'Italie.

Les intérêts français ont donc été compromis.

Mais, Messieurs, je puis ajouter que l'intérêt qui semble, je ne veux pas dire le prétexte, mais au moins, pour beaucoup d'opinions, la raison de la grave détermination prise par le gouvernement français, que cet intérêt est certainement celui qui a le plus à souffrir de cette déplorable expédition.

Quand je touche à ce sujet, je n'éprouve, Messieurs, aucune espèce d'embarras de renouveler une déclaration que j'ai eu l'honneur de faire un jour, dans cette enceinte, lors d'une discussion du môme genre et qui, je l'avoue, à mes yeux, devait être la dernière.

Je suis plein de respect et d'égards pour les croyances sincères de ceux qui pensent que les intérêts de la religion sont intimement unis à la conservation du pouvoir temporel. Sur ce terrain, messieurs, je comprends quels ménagements infinis on se doit les uns aux autres, précisément parce que, au-dessus de toutes les nécessités passagères qui peuvent nous préoccuper, se rencontrent des souvenirs, des espérances qui méritent les déférences de tous; mais, Messieurs, il m'est impossible, même en me plaçant dans cet ordre d'idées auxquelles sont acquises, je l'ai dit, toutes mes sympathies, de ne pas faire observer à ceux que je suis dans la nécessité de contredire, que, ici, les leçons sont tellement éclatantes et répétées, que je ne peux comprendre, je l'avoue, la persévérance de leur opinion.

On disait, dans une autre enceinte, qu'on ne discutait plus la question de savoir si le pouvoir temporel était nécessaire

à la conservation du pouvoir spirituel. Eh bien! je le dis également, à un autre point de vue, et je ne comprends pas comment ceux qui tiennent par la foi, par le cœur, aux intérêts sacrés de la religion peuvent ainsi la subordonner aux événements si changeants et souvent si affligeants de la politique ; je ne comprends pas comment il leur est possible de concilier le pouvoir spirituel devant lequel ils s'inclinent pieusement avec les huit siècles pendant lesquels TEglise a vécu étant complètement dégagée.

En effet, Messieurs, il suffit de jeter les yeux sur Thistoire pour se convaincre que cette puissance que le saint-père aurait acquise en devenant souverain temporel n'a été, en réalité, qu'une servitude, qu'une sorte d'entrave mise h sa main auguste, et que cette prétendue puissance l'oblige de se mêler au milieu de certaines souillures humaines que la religion condamne, et de se compromettre avec de certains hommes que les sociétés repoussent. Si je pouvais traiter ce sujet devant vous, si j'avais la force d'entrer dans tous les développements qu'il comporte, j'ai la conviction que j'arriverais au dernier degré de la démonstration.

En voulez-vous la preuve? Je la trouve dans un ordre d'idées que ne récuseront pas mes honorables contradicteurs, car je l'emprunte à l'histoire de l'Église elle-même.

Eh bien, Messieurs, voici le curieux rapprochement que cette histoire nous donne. Depuis l'origine de la papauté, 257 pontifes ont occupé la chaire de saint Pierre; 95 jusqu'à 756, époque à laquelle Pépin donna la Bomagne en récompense de la sanction que le pape Etienne avait accordée à son usurpation; 162 de 756 jusqu'à 1867.

Savez-vous, Messieurs, quel a été le nombre de ceux que l'Église a accueillis dans la milice de ceux qu'elle a canonisés?

Sur les 95 papes qui ont régné jusqu'en 756, 69 ont été canonisés, c'est-à-dire les sept dixièmes; sur les 162 papes qui ont régné de 756 jusqu'en 1867, 10 seulement ont mérité les honneurs de la canonisation, c'est-à-dire le seizième. (On rit.)

Voilà donc l'Église qui se juge elle-même : si ce n'est pas la domination temporelle qu'elle poursuit, si c'est le pouvoir

spirituel dans sa pureté et dans son auguste exercice, c'est elle qui, dans ses saintes archives, nous a montré ce que valaient cette théorie et ce système de la nécessité de la sou* veraineté temporelle.

J'ajoute que Thisloire est là pour confirmer complètement ces résultats; car, encore une fois, le jour où ils se sont assis sur un trône temporel, les papes ont souvent oublié leur caractère sacré. Dans un grand nombre de circonstances, ils ont pactisé avec toutes sortes d'iniquités. Si je voulais fouiller cette histoire, je n'aurais pas de peine à prouver devant vous que certains règnes ont été certainement les plus sanglants et les plus souillés de tous ceux des monarchies humaines.

Mais, au surplus, Messieurs, la question du pouvoir temporel, en ce qui concerne le souverain pontife actuel, a été, permettez-moi de le dire, tranchée souverainement par lui, et je ne puis pas invoquer d'exemples plus récents, plus illustres et plus concluants pour établir ces incompatibilités profondes, radicales, que la raison actuelle, que la civilisation ont mises en lumière, qui ont existé de tous les temps, surtout alors que les sociétés sont sorties par l'émancipation des liens dans lesquels le moyen âge les avait longtemps retenues.

Eh bien, le pape actuel a eu l'occasion de se prononcer comme prince temporel, et quelle fut jamais, Messieurs, plus éclatante et plus magnifique occasion ?

Vous vous souvenez qu'après le règne de Grégoire XVI, qui avait si fort affligé l'Italie, quand le pape nouveau apparut tout couronné de douceur et de mansuétude, il laissa tomber de ses lèvres des paroles qu'on n'avait jamais entendues tomber du Vatican, paroles d'espérance et de liberté :

« Lève-toi, d peuple italien, dit-il à sa chère patrie ; oh! debout pour conquérir ton indépendance, toutes les libertés t'appartiennent. » Et alors, d'un bout à Tautre de la péninsule, c'est un frémissement génà^eux; les événements se précipitent, les trônes s'écroulent : à ce moment, le saintpère chancelle dans sa foi...

M. le marquis de Pire. Oui, dans le sang de Rossi. (Bruit.)

M. Jules Favre.... Dans sa foi politique; je n'ai pas voulu dire autre chose, et je ne comprends pas que je n'aie pas été compris. Je crois que mes honorables collègues Tout ainsi entendu. (Oui! oui!) C'est alors, dis-je, que le saint-père chancelle dans sa foi politique; on lui fait comprendre les dangers de sa situation. Écoutez ces paroles significatives qui lui sont adressées par ses ministres, et qui, rapprochées de la réponse qu'il y fit, vont juger la question.

La question peut être résolue de trois manières — c'est un mémorandum qui porte la date du 28 avril 1 848, — la ques* tion peut être résolue de trois manières :

<r Ou Votre Sainteté consent à ce que vos sujets fassent la guerre;

« Ou elle déclare absolument qu'elle ne veut pas que la guerre se fasse;

« Ou enfin, elle déclare que, tout en voulant la paix, elle ne peut empêcher la guerre.

« La première de ces décisions est celle que le ministère estime être réclamée par la nécessité des temps et par l'esprit public; il pense qu'elle relèvera l'autorité matérielle et morale du gouvernement, qui par Timportance d'une telle résolution dans le présent s'assurera pour l'avenir la plus grande puissance d'action. Quoique le ministère, même au point de vue temporel, considère la guerre comme un mal, toutefois, dans le cas actuel, il la regarde comme le moindre des maux; bien plus, il voit en elle le seul moyen de rétablir promptement dans l'Italie bouleversée cette paix naturelle et durable que pourra seule produire la légitime acquisition de sa nationalité.

« Au contraire, le ministère est fermement convaincu que la seconde solution, — le refus de faire la guerre, — produirait tous les maux contraires aux avantages ci-dessus énoncés, et compromettrait gravement la domination temporelle du Saint-Siège. Il ne peut sans frémir imaginer quelles réactions, quels désordres pourraient résulter, sinon dans la capitale, certainement dans les provinces, d'une décision qui serait en opposition directe avec l'enthousiasme qui entraîne aujoui'd'hui les peuples. »

Et ce qu'il y a de plus significatif, c'est que la première signature que je rencontre au bas de ce mémorandum est celle du cardinal Antonelii. 11 voulait la guerre et il disait: saint Père, c'est vous qui l'avez déchaînée, vous devez céder au torrent qui entraîne l'Italie entière.

Et le Saint-Père répondait : « Attendu que quelques-uns désirent que nous nous unissions aux autres princes et peuples de l'Italie dans la guerre contre l'Autriche, nous avons jugé convenable de déclarer hautement et ouvertement dans cette assemblée solennelle qu'une telle décision est bien loin de nos conseils à nous, qui, si indigne que nous soyons, occupons sur cette terre la place de celui qui commande la paix et enseigne la charité ; à nous qui, selon l'office de notre suprême apostolat, appelons et embrassons toutes les nations, tous les peuples et toutes le races dans un égal et paternel amour. »

Voix diverses. C'est sublime ! — C'est très-vrai I

M. Jules Favae. Ces paroles sont sublimes ; elles sont. la. déchéance temporelle du pape (Exclamations); elles sont inconciliables avec sa principauté; car s'il était prince italien et père spirituel des âmes, ce jour-là il a déposé sa couronne pour conserver sa tiare; et penser à la reprendre, c'est anéantir, c'est dégrader le pouvoir temporel, sans lui rendre la force nécessaire, il ne faut pas se faire illusion, pour subsister. Et quant à moi, je suis bien convaincu que le pape eût été plus puissant à Gaëte que restauré à Rome par les armes de la France. Et quand je me mets en face des éventualités possibles qui auraient pu être le résultat de la nonintervention de la France, si en effet Rome avait succombé, le pape, la quittant avec le bâton de l'exilé, eût été cent fois plus puissant sur les âmes que lorsqu'il règne en vertu de cette victoire qui a coûté le sang de 600 Italiens. [Rumeurs diverses.)

Voilà, dis-je, ce que peuvent rappeler les souvenirs auxquels je suis d'autant plus en droit de faire allusion qu'ils sont exactement à leur place dans une question de cette nature. Et, en vérité, je m'étonne qu'on se souvienne si peu des

leçons du divin Mattre, dont le saint^père est le représentant sur la terre. Qu'est-ce qu'il a écrit? Qu'est-ce qu'il a dit? Quand il a envoyé ses apôtres pour prêcher sa loi, est-ce qu'il leur a ordonné de commander des armées, de ceindre le baudrier, d'avoir le casque en tête? Il leur a dit : Souffrez la persécution, et quand on vous frappera, résignez-vous! Et quand lui-^métne était menacé dans sa sécurité et dans sa personne, il a prononcé ces paroles qu'on a trop oubliées : Celui qui se servira de Tépée périra par l'épée. Et s'il a été grand dans le monde, s'il a forcé les générations à s'incliner devant lui, c'est par son sacrifice, par sa douceur, par son esprit de renoncement; et c'est par cet esprit de renoncement qu'il a été digne de commander à toutes les générations qui l'ont suivi. Ëh bien, ce sont ces vérités qu'on oublie; ce souvenir du divin Supplicié, il est probablement inopportun, il le faut remplacer par celui d'un prince revêtu de pourpre.

£h bien, saves^vous quel a été le résultat de votre victoire? Oui, en effet, vous avez arraché cette divine image de la tiare , et vous i'avet remplacée par celle de l'instrument meurtrier que vous avez glorifié! (Exclamations et rires. — Très-bien ! à la gauche de l'orateur.)

Voilà ce qui restera dans le souvenir de l'Italie, et voilà ce qui a été, — je ne crains pas de le dire, — la journée la plus néfaste que la papauté ait pu traverser ; je n'en sache pas. Messieurs, qui lui ait été plus funeste, qui ait plus profondément ébranlé son pouvoir temporel, je ne veux m'occuper que de celui*- là. Eh! Messieurs, croyez-vous que les tempéraments qui sont aujourd'hui conseillés par le gouvernement soient de nature à le consolider ? Mais je ne sache pas qu'on ait imaginé une combinaison qui soit pour lui plus humiliante. On en est à discuter sur la question de savoir si la conférence se réunira ou si elle ne se réunira pas; M. le ministre nous dira à cet égard ce qu'il pourra nous dire ; nous ne lui demandons pas l'impossible ; nous serons fort modestes.

Quant à moi, je l'avoue, la question m'a paru complètement indifférente, quant à son résultat final; mais elle me semble capitale quant à la dignité du vieillard qui règne au Vatican.

S*il a quelque grandeur» c'est sa faiblesse, c'est sa persistance, son unité dans la résistance; c'est cette inflexibilité, qu'on peut trouver hautaine, mais qui n'en est pas moins conséquente avec elle-même. Pour lui, apparaître dans la conférence, mais c'est être placé dans cette alternative : ou d'abdiquer ou d'être déposé; car admettre que la conférence, telle qu'elle sera composée, veuille résoudre dans un sens opposé aux lumières de la civilisation la question qui lui sera soumise, ce serait substituer une chimère à une chimère et cT)ndamner la France à une nouvelle déceptioné La conférence, elle, serait donc une nouvelle humiliation pour le pape.

£t nous. Messieurs, nous, qui devons en définitive, ré^ soudre toutes ces questions ou essayer de les résoudre d'après les intérêts français, quelle est notre situation ? Je dis qu'elle serait cent fois pire, cent fois plus embarrassante, cent fois plus dangereuse qu'avant la convention du mois de septembre I86/1; et, en effet la convention de 186&, elle, paraissait une solution ; la convention de 4864, elle a été comprise par beaucoup de gens, comme une évacuation définitive.

En effet, le gouvernement français avait démontré avec une telle autorité que nous étions à Rome contre le droit, qu'y retourner paraissait impossible, à moins qu'on ne veuille avouer que le droit est une matière flexible dont on abuse à volonté, qu'on prend et qu'on retire suivant les besoins de sa politique.

Le gouvernement français ayant démontré qu'il ne pou-* vait rester à Rome parce qu'il violerait le droit, il ne pouvait plus y retourner, car y retourner, c'est le violer deux fois, c'est revenir sur une première décision, et se condamner à ne pouvoir plus changer* Donc, la convention, qui n'a pu protéger le gouvernement français contre cette éventualité, a aggravé sa situation*

Voilà le gouvernement à Rome, ou à Civita-Vecchia, ce qui est exactement la même chose, que va^t^il faire ? C'est li ce que je lui demande.

Si j'interroge le langage de M. le ministre des affaires étrangères* dans le discours dont j'ai déjà plusieurs fois parlé, j'avoue que je ne rencontre pas de très^grands éclaircissements. M. le ministre des*affoires étrangères, après avoir

parlé de la nécessité de conserver Tunité de Tltalie, parce que rintérét italien est une question de premier ordre, fait appel à la bonne volonté du gouvernement italien, et l'engage à se tirer d'embarras : a Nous espérons que le gouvernement italien comprendra la nécessité de mettre fin à cet antagonisme, et qu'il nous fournira les moyens de faire cesser un état de chose fâcheux pour tous les intérêts. »

Car, j'oubliais de le dire, M. le ministre, dans le discours qu'il a prononcé, a fait au Sénat une révélation inattendue; ce qui lui est apparu, après tous ces événements, c'est qu'il existait un antagonisme entre le pouvoir temporel et le gouvernement italien ; voilà ce que M. le ministre est parvenu à voir, c'est cet antagonisme qui l'embarrasse et il espère que la conférence pourra le faire cesser. Il fait appel au gouvernement italien, et ce n'est pas seulement M. le ministre qui fait cet appel, un des orateurs les plus éminents, les plus autorisés du Sénat, M. de Paris, disait dans son discours.., (Interruption et rires).,. Mgr de Paris, j'en demande pardon au Corps législatif, je parle comme Saint-Simon, puisqu'on nous ramène à son régime et je suis bien aise de rappeler que ceux qui disent : Mgr de Paris oublient les bonnes traditions; du temps de notre prédécesseur Louis XIV, on disait : Monsieur de Paris ; mais qu'importe, puisque le Corps législatif le préfère, je dirai très-volontiers : Monseigneur de Paris.

Monseigneur de Paris disait : a La France a tenu ses engagements, mais cette intervention elle-même n'est qu'un acte temporaire ; elle ne peut être considérée que comme un remède, un expédient, c'est plus, j'ose le dire, une complication qu'une solution.

« Nous nous trouvons aujourd'hui dans une situation plus difficile que précédemment en face de l'Italie, qui pourrait se croire humiliée. » — C'est un défenseur de la politique du Gouvernement qui parle. — a La France, de son côté, est plus engagée encore, elle semble ne pouvoir guère ni avancer ni reculer. (Rires à la gauche de l'orateur.)

Il faut sortir de cette impasse, il le faut à tout prix; et pour sortir de cette impasse, il n'y a que deux voies, je n'en connais pas une troisième.

En revenant à la déclaration de 1862 et de 1864, il faut re-

connaître que le gouvernement temporel du pape est inflexible, que, par des raisons que je n'ai pas à examiner, le gouvernement du pape ne fera aucune es^ce de concession, qu'il réclamera sans cesse ses provinces, qu'il se refusera à toute espèce de réformes, et alors abandonner le gouvernement temporel du pape et l'Italie, qui s'arrangeront ensemble au mieux de leurs intérêts. (Exclamations.)

Vous ne voulez pas de ce parti? Alors inévitablement voilà la politique que vous demandez et que vous conseillez au pape et à la France ; il ne peut pas y en avoir d'autres.

J'ai dit en commençant que le temps des demi-mesures, des expédients était passé ; que nous aurions besoin d'une pensée ferme, d'une politique nette et bien définie. Celle que je vous proposais a ce caractère, vous la repoussez; il faut alors efficacement soutenir et maintenir le pouvoir temporel du pape...

Voix nombreuses. Oui! oui! C'est évident.

M. Jules Favre. Vous dites oui!

. De plusieurs bancs. Oui! oui!

M. Jules Favre. Je vais vous dire à quelles conditions cela sera possible et quelles en seront les conséquences.

A quelles conditions? Le voici. Je ne pense pas qu'aucun de mes honorables auditeurs consente à ce que la France entretienne ce service intermittent pour aller constamment au secours du pape, toutes les fois qu'il est menacé. (Mouvements divers.) Ceci est contraire à la dignité du pays, contraire à la sécurité du gouvernement du pape, qui pourrait être victime d'une surprise. Si on veut soutenir le pouvoir temporel, il faut le soutenir sérieusement et efficacement. (Ouil oui!)

M. Eugène Pelletan. Vous voulez payer cela alors!

M. Jules Favre. D'ailleurs j'ajoute qu'entretenir constam-

ment une flotte et une armée serait les immobiliser, au grand détriment des intérêts français. (Interruption.)

Si donc ce parti mt inacceptable, il faut aviser à un autre, et il n'y en a pas d'autre» à mon sens au moins, que celui-ci qui puisse être adopté : restaurer la. puissance du pape telle qu'elle existait avant 1859 ; car le domaine actuel, trop restreint pour garantir son indépendance temporelle, ne suffit pas à cette nécessité. Il faut donc indispensablement que vous demandiez au Gouvernement de faire le contraire de ce qu'il voulait en 1862, alors que vous accueilliez ses déclarations avec applaudissements : il faut qu'il détruise de ses mains l'œuvre qu'il a élevée en 1859, il faut qu'il arrache à l'Italie les provinces que le pape possédait avant 1859.

Plusieun membres. NonI non!

M. Jules Favre. Mais, messieurs, permettez-moi de vous faire cette observation. Les provinces que le gouvernement pontifical qualifie de propriétés, — suivant la doctrine du moyen âge, hommes et âmes, tout appartient au maître, qui en dispose suivant son libre arbitre souverain (Réclamations), — ces provinces ne sont pas une propriété ordinaire; on peut les contenir par la force> mais les faits sont là qui prouvent que quand la force se retire les provinces s'insurgent. (Dénégations et bruit.)

M. Eugène Pelletan. Et les Romagnes!

M. Jules Favre. Messieurs, je m'étonne que vous puissiez Contester cette vérité, alors que la convention de septembre a dit positivement que Rome serait occupée par une armée que le pape recruterait dans tous les États catholiques, et qu'il est avéré aujourd'hui que le principal noyau de cette armée est sous les ordres du maréchal ministre de la guerre. Dire que le pape n'est pas armé pour contenir ses sujets, c'est méconnaître la vérité. (Mouvements divers.)

Dans tous les cas, la situation ne s'est pas, à coup sûr, améliorée depuis 1859. Or, en 1859, les Autrichiens étaient dans les Romagnes. Quel était leur effectif? 35,000 hommes.

Il voos faudra donc entretenir 35,000 hommes dans les Ra magnes. (Dénégations.)

Comme les mécontentements seront plus vifs, comme vous serez plus détestés que les Autrichiens.., (Interruption et bruit). Il est facile de murmurer; qu'on veuille bien me répondre par une bonne raison à ce que j'ai Thonneur de dire. Est-ce que vous croyez que les Italiens soient moins attachés à leur indépendance aujourd'hui qu'ils ne l'étaient en 1859? Est-ce que vous croyez que les Français, venant imposer par la force un gouvernement qui a été chassé , ne seront pas dans la nécessité de le maintenir par la force ? Si bien que vous voilà inévitablement condamnés à avoir à Rome et dans les Romagnes une armée de 40 à 50 mille hommes... (Interruption), c'est-à-dire que vous immobilisez cette force au profit du gouvernement temporal du pape, c'est-à-dire que vous condamnerez la France à dépenser cent millions par an pour cet objet, alors qu'elle manque de chemins vicinaux, alors qu'il n'y a pas assez d'écoles, que le service de l'instruction publique y est en souffrance. (Exclamations sur plusieurs bancs.) Vous lui direz : Acceptez ce sacrifice de cent millions par an. Au moins faut-il que l'on sache pourquoi et pour qui on le fait.

Il a été jusqu'ici question des résistances de la cour de Rome à tous les avis, à toutes les suggestions du pouvoir français. Je ne me suis pas expliqué sur les causes de cette résistance, je me suis contenté de les indiquer d'une manière générale et vague ; voici, Messieurs, la charte du pouvoir temporel telle qu'elle a été proclamée après mûre délibération ; voici les principes sur lesquels ce pouvoir temporel repose, les principes pour lesquels vous dépensez l'argent de la France, pour lesquels vous faites couler le sang de nos soldats et celui des soldats italiens (Ah ! ah !), vous allez les entendre, non pas tous, mais quelques-uns seulement, car je ne veux pas fatiguer votre attention, et quand je les aurai mis sous vos yeux, s'il y a dans cette enceinte une seule personne qui consente à venir les défendre, j'avoue que je consens à abandonner mon opinion.

Voici ces propositions. Dans l'encyclique de 1864^ après le préambule dont j'ai détaché un fragment^ le saint-père fait

connaître un nombre considérable d'erreurs qu'il déclare être fondamentales, qui peuvent exposer ceux qui les professent à des peines étemelles dans Tautre monde, et aux censures ecclésiastiques dans celui-ci; et, au nombre de ces erreurs, en yoid quelques-unes que je recommande à votre attention.

Il s'agit de l'indépendance civile des princes et des nations, et cela en vaut la ])eine, puisque c'est le pouvoir civil que vous mettez au service du pouvoir temporel du pape.

C*est la cinquante-quatrième erreur. (Rires à la gauche de l'orateur.) Vous voyez que je vous fais grâce d'un grand nombre d'autres qui sont toutes de la même force et que la société moderne n'est pas traitée avec indulgence et miséricorde par le père de toutes les miséricordes. (Bruit.)

« Les rois et les princes... » c'est Ik l'erreur, dis-je, et pour connaître la vérité, il faut prendre le contre-pied de ce que je vais dire et le prendre sous peine de damnation dans l'autre monde et de censure ecclésiastique dans celui-ci. « Les rois et les princes, non-seulement sont exempts de la juridiction de l'Eglise, mais même ils sont supérieurs à l'Église quand il s'agit de trancher les questions de juridiction. >

Ainsi voilà nos magistrats qui doivent aller prendre leur investiture à Rome, sans quoi ils sont séditieux et condamnés aux peines éternelles. (Rumeurs à la droite de l'orateur.)

C'est là la vérité et vous n'y pourrez rien changer. Il faut que la France sache en face de quelles difficultés nous nous trouvons.

Voulez-vous que je détache du chapitre relatif à la science, l'erreur fondamentale que condamne le saint-siége? La voici :

« La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles peuvent et doivent être soustraites à l'autorité divine et ecclésiastique. » (Rires à la gauche de l'orateur.)

Cela est clair et le pape assurément ne cache pas son autorité. Il vous prend tout et il vous laisse le reste... (Rires et mouvements divers.)

Il vous prend la science, la loi civile, la liberté de con-

science, tout cela est confisqué ; et de la hauteur de Tautoritë suprême où il se place, il fait main-basse sur toutes ces choses qui sont des erreurs, et des erreurs vous exposent au feu et à la censure.

Voulez-vous que nous prenions pour en finir et ne pas vous fatiguer davantage, car tout le reste est de la même force, le chapitre qui termine et qui est intitulé : « Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, » et ce mot me reporte involontairement à la lettre de Tempereur qui dit, le 20 mai 1862 : a Le gouvernement temporel du pape parait en hostilité avec tous les principes libéraux de TEurope. »

Nous pouvons bien changer la conjecture en une affirmation ; car c'est le saint-père qui va parler et voici dans quels termes : « A notre époque. — C'est une erreur, je m'empresse de le dire, c'est la 87«, — à notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'Etat à l'exclusion de tous les autres cultes. »

88* erreur : < Aussi c'est avec raison que dans quelques pays catholiques la loi a pourvu à ce que les étrangers qui viennent s'y établir y jouissent de l'exercice public de leur culte particulier. »

Avis à nos honorables collègues qui font remonter leur foi jusqu'à la religion auguste de Moïse ou appartiennent à des familles qui, à l'époque de la réformation, ont suivi la foi indépendante de Luther. (Rumeurs diverses.)

Tous ceux-là méritent la condamnation, et non-seulement la condamnation, mais encore ils doivent être exclus de la société civile ; car c'est une erreur de croire que ces étrangers puissent s'y établir et jouir de l'exercice public de leur culte particulier.

89* erreur ; < Il est faux que la liberté civile de tous les cultes et que le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions jette plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs et de l'esprit et propage la secte de l'indiâérentisme. »

Ainsi la liberté de conscience, la profession de tous les cultes est, de toutes les erreurs, la plus condamnable et l'Eglise ne doit pas la souffrir.

Enfin, c'est la dernière, mais c^est assurément celle qui souffre le moins de réplique, et je crois qu'elle satisfera les plus impatients.

« Le pontife romain peut et doit se réconcilier, se mettre d'accord avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »

Voilà le divorce ouvertement prononcé. D'un côté, la société civile avec toute sa puissance qui vient d'éclôre, jeune par ses forces, jeune par ses aspirations ; et de l'autre côté, le pontife qui veut ramener en arrière, au moyen âge, et à l'oubli de toutes les conquêtes qu'elle a pu amasser. Voilà le divorce proclamé ; et quand l'empereur déclara dans sa lettre du 20 mai, que les résistances du saint-père étaient la cause principale du désordre moral qui éclate en Europe, combien, Messieurs, il prononçait de paroles qui sont empreintes de sagesse et de profondeur !

Nous entendons, souvent, dénoncer dans les grandes assemblées où les hommes réunis manifestent le plus franchement leurs sentiments intimes, les dangers que peuvent faire courir à la société les doctrines du matérialisme et de la négation de Dieu. Ah ! je suis d'accord avec ceux qui les combattent; je suis l'ennemi de la religion du salaire, du culte des voluptés grossières, de ces spéculations qui permettent à quelques aventuriers audacieux de s'enrichir au détriment des dupes qui suivent leur char menteur; mais je suis aussi l'ennemi de ceux qui nient la raison humaine, qui veulent humilier ma liberté, car en humiliant ma liberté, et en la niant, ils se proclament les premiers contempteurs, et les plus audacieux négateurs de Dieu qui me Ta donnée.

Et quand ils mettent à l'appui de leur doctrine la force matérielle, quand ils invoquent les instruments de destruction, quand ils se réjouissent des meurtres ; quand ils disent : le sang a coulé ; c'est bien ! notre pouvoir a été sauvé. Alors, messieurs, je les considère comme étant les plus dangereux matérialistes et les vrais ennemis de la société moderne et de la paix publique... (Très-bien ! à la gauche de l'orateur) et du progrès qui doit s'accomplir en ce monde, et jeter sur nous et sur nos enfants les rayons de la gloire et la prospérité matérielle.

Eh bien, c'est cette doctrine que vous voulez faire triompher par les armes.

Je le sais, le Gouvernement, par un miracle de sa logique, miracle auquel il nous a du reste accoutumés, a fait déchirer cette charte de l'obscurantisme par les mains du Conseil d'État; mais il en a recueilli les lambeaux pour en faire des bourres à ses fusils Chassepot... (Vives exclamations) et imposer cette charte aux malheureuses populations de lltalie, en mêlant le sang italien au sang innocent et précieux de nos enfants. (Bruit et agitation.]

(L'orateur en descendant de la- tribune est entouré de ses amis qui lui adressent leurs félicitations.)

^a^is. — > L. Poupart-Davvl, rue du Bac, 30.

;>tt.

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