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vront certainement pouvoir conserver leurs traditions dans toute leur intégrité. Ilest de fait cependant qu'ils ne sont pas à l'abri du danger. La haine du nom français, qui a été poussée si loin durant les guerres coloniales, n'a pas entièrement disparu, et l'instinct d'intolérance à l'égard des citoyens d'origine étrangère, de ceux surtout qui appartiennent aux races latines et qui pratiquent la religion catholique, est encore très-forl parmi ceux qui s'arrogent à l'exclusion de tous autres le litre d'« Américain.» Cela est surtout frappant chez les adhérents du parti politique régnant, et les lois telles, qu'administrées, ainsi que le sentiment publie, travaillent de concert à inculquer à la jeune génération qu’elle appartient à une race inférieure. En outre l’organisation du travail, les provédés humiliants qu'ont à subir les travailleurs, tels que règle meuts de conduite oppresseurs, modes de paiement injustes, auquels ceux qui sont employés dans les fabriques sont obligés de se soumettre, tendent aussi à détruire chez un certain nombre de jeunes gens la santé physique et la vigueur morale. Un très petit nombre d’entre eux parie l'anglais el en conséquence bien peu sont citoyens américains. Il y a cependant une activité intellectuelle considérable parmi eux, etils promettent d'exercer à la longue une influence importante sur la société.
« Les observations que j'ai faites sur cette troisième catégorie des Canadiens émigrés seraient incomplètes, si je n’ajoutais quelques mots d'éloges à l'adresse de nos journalistes à qui, après nos curés, nous, Canadiens des Etats-Unis, nous sommes redevables de la propagation de l'esprit national sur la terre d'exil. La presse canadienne est un engin puissant pour le bien parmi nous. C’est à un prêtre français, ayant la sympathique passion du bien publie, que nous devons de connaître la somme immense de bien que peut produire le journalisme canadien aux Etats-Unis, lorsqu'il est dirigé en parfait accord avec les bons principes et avec le patriotisme.
«Le nom du vénérable Père Druon, vicaire général de l’évêque de Burlington, le prototype des bons journalistes canadiens des Etats-Unis, devra toujours être en honneur auprès de lous ceux qui travaillent à l'amélioration de la condition morale et matérielle de notre population canadienne des Etats-Unis.
QIl doit ressortir de ce que j'ai dit jusqu'ici que la Province de Québec peut, avec un légitime orgneil, reconnaître les Cana-
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diens des Elals-Unis comme ses enfants. Cependant; prise dans son ensemble, la position de nos nationaux n’est ni enviable, ni satisfaisante. Nous avons pour habitude de dire que notre position est très bonne : cela est vrai en ce sens qu'elle pourrait l'être moins.
QUn grand nombre sont en danger de perdre leur foi, un plus grand nombre sont exposés à abandonner les traditions de leur race, et tous sont menacés d'absorption par les éléments plus nombreux de population qui les entoure. Comme peuple, nous n'avons aucune influence visible sur la société. Les populations d'origines allemande, écossaise, irlandaise et africaine sont reconnues comme des éléments importants dans le pays et d’éminentes positions officielles ont été données aux réprésentants de ces races ; mais jusqu'ici la nationalité canadienne n’a pas élé reconnue comme jouissant d'une imporlance appréciable.
« Nous avons certainement des litres auprès du gouvernement, car nos pères ont été les premiers à explorer et à coloniser plus de la moitié du territoire dont se composent aujourd'hui les Etats-Unis. Un grand nombre d’entre eux ont servi dans la guerre de l'indépendance, ct quarante mille d’entre nous ont combattu pour le maintien de l'union dans la guerre de sécession.
«Nous avons dans nos rangs des hommes de talent et d’une habileté éprouvée, et cependant les efforts que nous faisons pour faire reconnaître nos droits demeurent sans effet.
«Les présidents ont nommé des hommes de couleur aux plus hautes fonctions de l'Etat, mais ils ont refusé de nommer un Canadien à aucune position officielle d’une importance même secondaire.
«Ce n’est done pas tomber dans l’exagération que de dire que notre importance est considérée comme inférieure à celle de nos concitoyens nègres.
« La position de nos frères de la Louisiane, ai-je besoin de le dire, est encore plus décourageante, Les Canadiens des Etats-Unis qui occupent des positions officielles de quelque importance le doivent aux suffrages de leurs concitoyens qui les ont élus, non pas à titre de canadiens, mais parcequ'ils se sont montrés les citoyens possédant le plus d'énergie et d'esprit public dans leurs localités respectives.
« La principale cause de notre peu d'influence, à part des objections inhérentes à notre origine et à notre religion, se
trouve dans le fait qu'en aucune localité nous ne sommes suffisamment forts en nombre, ni assez unis de sentiments, pour affirmer nos justes prétentions à être reconnus comme un des éléments dirigeants.
« Notre éparpillement nous est très désavantageux, et nous devrions faire un effort pour nous concentrer sur quelque point donné : comme à jartir du Détroit, où il y a déjà une population canadienne considérable, jusqu'à la montagne de la Tortue, dans le Dakota. Cette position offrirait à nos nationaux de grands avantages naturels et pourrait devenir d'une suprême importance, à nous, ainsi qu’à nos frères de Manitoba, si cerlains événements venaient à se produire, Je ferais peut-être mieux de dire clairement ce que j'ai dans l’idée à ce sujet. Il y a, dans la manière d’être de la grande République, certaines tendances dont nous nous alarmors ‘omme bons et loyaux citoyensaméricains. En première ligne, nous avons celle plaie de l’immoralité sociale et politique, répandue parmi nous au point que nous voilà rendus au bord de l'abime.
« La centralisation est le seul agent régénérateur auquel on ail songé pour porter remède aux maux des temps, et comme dans un pays de l'immenseétendue des Etats-Unis, dans lequel les intérêts d’une section sont presqu’entièrement opposés aux intérêts des autres sections, la centralisation est elle-même un élément de dissolution, le fantôme de la ruine se dresse devant nous. Rome est tombée, et si pénible qu'il soit de l’admettre, la République Américaine peut tomber aussi ; même il se rencontre déjà des observateurs qui prévoient que ce continent est destiné à devenir comme le territoire de l'empire romain : le siége de nombreux gouvernements de nationalités diverses. Avenant la dissolution, le démembrement de notre république, il est facile, à quiconque connaît les tendances de la race allemande et la position qu'elle occupe dans les Etats-Unis, de prédire qu'un empire allemand surgirait dans la vallée du Mississipi, dont les Allemands sont aujourd'hui propriétaires réels, et où ils sont en si grande majorité, qu'ils peuvent se suffire à cux-mêmes, qu'ils ne considèrent plus la connaissance de la langue anglaise comme nécessaire, qu'ils ont leurs églises, leurs clubs, leur littérature et leur société à eux, et exercent déjà un plein contrôle dans les affaires privées et publiques.
«La population américaine est absorbée par eux ; déjà les cultivateurs et les hommes de profession leur abandonnent
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tout, et, comme les aborigènes d'il y à cinquante ans, s'enfoncent plus loin vers l'Ouest. Dût une telle calamité s'abattre sur la République, je n'ai pas besoin de vous dire, compatriotes de Ja province de Québec, à vous dont la loyauté envers le gouvernement qui vous protège est proverbiale, qu’il se trouvera parmi les Canadiens Américains un nouveau Saint-Ange de Bellerive pour porter le dernier drapeau que déploiera son pays d’adoption, car la loyauté est un des trails caractéristiques des Canadiens-Français, dans n'importe quelle contrée où ils ont jeté leurs destinées ; mais il arrivera parfois que la loyauté la plus franche et même l’héroïsme seront réduits à l'impuissance ; en tout cas, il serait bon pour nous d'être suffisamment concentrés, afin d'être en mesure de nous protéger et même de former dans le nouvel ordre de chosés qui pourrait surgir, une France Nouvelle, qui aurait chance de devenir comme la France d'autrefois, le centre, le foyer de la civilisation moderne.
« La question Au nombre de nos compatriotes établis dans les Etats-Unis est d’une solution très difficile, attendu que dans les recensements de l'Union Fédérale, et dans ceux des divers Etats, il n’y a qu'une seule classification pour les Canadiens de toutes les origines. En outre, les enfants, nés dans les Etats-Unis de parents Canadiens, sont citoyens américains de naissance, el sont classés comme tels dans le recensement. En conséquence, il est impossible d'arriver à autre chose qu’à des chiffres approximatifs ; et comme nous sommes dispersés dans toutes les parties de cet immense territoire sans un centre d'unité nationale d'aucune espèce, et sans relations suivies, les uns avec les autres, ces chiffres approximatifs n'ont guère plus de valeur qu'uñe simple opinion.
D'après mes observations personnelles dans les voyages que j'ai faits dans la plupart des groupes canadiens, depuis le Massachusetts jusqu’à l'Orégon, et tenant compte des supputalions des statisticiens que j'ai consullés, des données historiques qui concernent nos compatriotes dans les nombreux volumes que j'ai compulsés, je dirais, si j'avais à hasarder une opinion, que le nombre des Canadiens et descendants de Canadiens qui ont conservé les traditions et l'amour de leur nationalité est au moins de cinq cent mille.
‘Quelque soit le chiffre réel de notre population, une chose est certaine, c’est que nous sommes trop nombreux pour notre bien et pour le bien de notre pays natal. Je ne suis pas de
veux qui croient que nous avons comme Canadiens une mission à remplir dans les Etais-Unis. Il n’y en a qu’un bien petit nombre parmi nous qui ne soient pas prêts à dire que notre mission est ici en Canada, ici dans les vallées du Lac Saint- Jean et de l'Oltawa, dans les cantons de l'Est et dens les prairies de Manitoba ; mais nous ne voyons pas clairement comment faire pour obéir à cette mission qui nous tente.
« La pauvreté des uns, les opinions politiques des autres et le défaut d'éducation française d’unetroisième catégorie, nous empêchent de revenir de notre exil qui, pour être volontaire, n'en est pas moins pénible. Le repatriement pour le nlus grand nombre d’entre nous est donc chose impossible, les causes qui nous ont fait quitter la terre natale que nous apprécions plus, depuis que nous en sommeséloignés, nous empêchent d’ÿ revenir, et, chose triste à dire, les mêmes causes vont continuer à grossir le nombre des nôtres sur le sol étranger à moins que les classes dirigeantes en Canada n'adoptent quelques mesures efficaces pour y mettre fin.
« Personnellement je suis en faveur du repatriement et je déplore l'émigration, Oh ! si ma voix pouvait être entendue des habilants de cette vallée du Saint-Laurent, dont j'ai parcouru les riantes campagnes dans mon pèlerinage à cette bonne ville de Champlain, au berçeau de notre nationalité, comme je les supplierais de réfléchir sérieusement avant de prendre la détermination d'abandonner le grand héritage qui leur a été légué par une glorieuse lignée de héros et de martyrs. Je les adjurerais de considérer la terrible responsabilité qu'ils assumeraient en échangeant leurs heureux foyers et les salutaires influences de leur terre natale pour les misères, les humiliations qui sont le partage de l'étranger. Je plaiderais la cause de leurs enfants dont l'avenir serait sérieusement menacé par la transplantation sur un sol inhospitalier. Je décrierais les angoisses de leurs femmes en exil, de leurs femmes déplorant sans cesse l'absence des leurs, regrettant le ciel du pays. Et enfin, je protesterais avec énergie contre celte manie de mécontentement, de découragement aveugle qui cause aujourd’hui plus de tort au nom canadien, en Amérique, que la conquête ne lui en a causé il y a un siècle.
« Quand à nous, qui vivons déjà dans l'exil, tout ce que nous avons droit de vous demander à vous, nos frères du Canada, c’est votre bonn: estime et cel amour fraternel que
Dante a si bien nommé : « la charité de la terre natale», De cela nous avons grand besoin, et c'est ce Support moral qu’au nom de {ous mes Compalriotes, vivant à l'étranger, je vous conjure de ne jamais nous retirer » (1).
(1) M. Mallet, uoique Canadien-Français d’ori ine, a reçu une éducation complètement ar aie Son discours, prononcé en ranÇais, était écrit en angiais. L'excellente traduction que uous publions est dûe à M. Siméon Lesage qui, à notre demande, a bien voulu se charger de ce travail.