PRÉLIMINAIRE. XIX
Le même raisonnement s'applique à toutes les actions lentes que l’on a imaginées, sans doute dans l'espoir qu'on ne pourroit en nier l'existence, parce qu'il seroiït toujours facile de soutenir que leur lenteur même les rend imperceptibles. Vraies où non, peu importe ; elles »’expliquent rien , puisque aucune cause lente ne peut avoir produit des effets subits. Y eüût-il donc une diminution graduelle des eaux, la mer transportat-elle dans tous les sens des matières solides, la température du globe diminuât ou augmentät-elle; ce n’est rien de tout cela qui a renversé nos couches, qui a revêtu de glace de grands quadrupèdes avec leur chair et leur peau, qui a mis à sec des coquillages encore aussi bien conservés que si on les eût pêchés vivans , qui a détruit enfin des espèces et des genres entiers.
Ces argumens ont frappé le plus grand nombre des naturalistes ; et, parmi ceux qui ont cherché à expliquer l'état actuel du globe , il n’en est presque aucun qui l'ait attribué en entier à des causes lentes, encore moins à des causes agissant sous nos yeux. Cette nécessité où ils se sont vus de chercher des causes différentes de celles que nous voyons agir aujourd'hui, est même ce qui leur a fait imaginer tant de suppositions extraordinaires, et les a fait errer et se perdre en tant de sens contraires, que le nom même de leur science, ainsi que je lai dit ailleurs, en est presque devenu ridicule pour quelques personnes prévenues, qui n’y voient que les systèmes qu'elle a fait éclore, et qui oublient la longue et importante série des faits certains qu’elle a fait connoître (r).
Pendant long-temps on n’admit que deux événemens, que deux Anciens sysépoques de mutations sur le globe : la création et le déluge; et tous t?mes des géolo-
, . : 1 ; ns : gistes.
les efforts des géologistes tendirent à expliquer l’état actuel, en ima-
(1) Lorsque j'ai dit cela, j'ai énoncé un fait dont on est chaque jour témoin; mais je n’ai pas prétendu exprimer ma propre opinion, comme des géologistes estimables ont paru le croire. Si quelque équivoque dans ma phrase a été la cause de leur erreur, je leur en fais
ici mes excuses.
xx DISCOURS
ginant un certain état primitif, modifié ensuite par le déluge, dont
chacun imaginoit aussi, à sa manière, les causes, l’action, et les effets. Ainsi , selon l’un (1), la terre avoit reçu d’abord une croûte égale
et légère qui recouvroit l’abime des mers, et qui se creva pour pro-
duire le déluge; ses débris formèrentles montagnes. Selon l’autre (2),
le déluge futoccasioné par une suspension momentanée de la cohésion dans les minéraux ; toute la masse du globe fut dissoute, et la pâte
en fut pénétrée par les coquilles. Selon un troisième (3), Dieu souleva les montagnes pour faire écouler les eaux du déluge, et les prit dans les endroits où il y avoit le plus de pierres, parce qu'autrement elles n’auroient pu se soutenir. Ün quatrième (4) créa la terre avec l'atmosphère d’une comète, et la fit inonder par la queue d’une autre ; la chaleur qui lui restoit de sa première origine, fut ce qui excita tous les êtres vivans au péché; aussi furent-ils tous noyés, excepté les poissons, qui avoient apparemment les passions moins vives.
On voit que, tout en se retranchant dans les limites fixées par la Genèse, les naturalistes se donnoïent encore une carrière assez vaste: ils se trouvèrent bientôt à l’étroit; et, quand ils eurent réussi à faire ‘envisager les six jours de la création comme autant de périodes indéfinies, les siècles ne leur coûtant plus rien, leurs systèmes prirent un essor proportionné aux espaces dont ils purent disposer.
Le grand Leibnitz lui-même s’amusa à faire, comme Descartes, de la terre un soleil éteint (5), un globe vitrifié, sur lequel les vapeurs, étant retombées lors de son refroidissement, formèrent des mers, et déposèrent ensuite les terrains calcaires.
(1) Burnet, Telluris Theoria sacra, Lond. 1681.
(2) 1Voodward, Essay towards the natural history of the Earth, Lond, 1702. (3) Scheuchzer, Mém. de l’Acad., 1708.
(4) Whision, À New Theory of the Earth, Lond. 1708.
(5) Leibnitz, Protogæa. act. Lips. , 1683 ; Gott., 1749