‹ Discours sur la théorie de la terreChapitre 43 sur 86 · PRÉLIMINAIRE. LXXV · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRE. LXXV

quatre-vingts pieds, et en quelques endroits deux cents pieds par an. L’Adige et le P6 sont aujourd’hui plus élevés que tout le terrain qui leur est intermédiaire, et ce n’est qu’en leur ouvrant de nouveaux lits dans les parties basses qu'ils ont déposées autrefois, que l’on pourra prévenir les désastres dont ils les menacent maintenant.

Les mêmes causes ont produit les mêmes effets le long des branches du Rhin et de la Meuse ; et c'est ainsi que les cantons les plus riches de la Hollande ont continuellement le spectacle effrayant de fleuves suspendus à vingt et trente pieds au-dessus de leur sol.

M. Wiebeking, directeur des ponts et chaussées du royaume de Bavière, a écrit un Mémoire sur cette marche des choses, si importante à bien connoître pour les peuples et pour les gouvernemens, où il montre que cette propriété d'élever leur fond appartient plus ou moins à tous les fleuves.

Les atterrissemens le long des côtes de la mer du Nord n’ont pas une marche moins rapide qu’en Italie. On peut les suivre aisément en Frise et dans le pays de Groningue, où l’on connoît l’époque des premières digues construites par le gouverneur espagnol Gaspar Roblès, en 1570. Cent ans après l’on avoit déjà gagné, en quelques endroits, trois quarts de lieue de terrain en dehors de ces digues ; et la ville même de Groningue, bâtie en partie sur l’ancien sol, sur un calcaire qui n’appartient point à la mer actuelle, et où l’on trouve les mêmes coquilles que dans notre calcaire grossier des environs de Paris, la ville de Groningue n’est qu’à six lieues de la mer. Ayant été sur les lieux, je puis confirmer, par mon propre témoignage, des faits d’ailleurs très-connus, et dont M. Deluc a déjà fort bien exposé la plus grande partie (1). On pourroit observer le mème

phénomène et avec la même précision, tout le long des côtes de

(1) Dans différens endroits des deux derniers volumes de ses Lettres à la reine d’Angleterre.

EXXVI DISCOURS

l'Ost-Frise, du pays de Brème et du Holstein, parce que l’on connoit les époques où les nouveaux terrains furent enceints pour la première fois, et que l’on peut y mesurer ce que l’on a gagné depuis.

Cette lisière, d’une admirable fertilité, formée par les fleuves et par la mer, est pour ces pays un don d'autant plus précieux, que l’ancien sol, couvert de bruyères ou de tourbières, se refuse presque partout à la culture ; les alluvions seules fournissent à la subsistance des villes peuplées construites tout le long de cette côte depuis le moyen àge, et qui ne seroient peut-être pas arrivées à ce degré de splendeur sans les riches terrains que lesfleuves leur avoient préparés, et qu'ils augmentent continuellement.

Si la grandeur qu'Hérodote attribue à la mer d’Azof, qu'il fait presque égale à l’'Euxin (1), étoit exprimée en termes moins vagues, et si l’on savoit bien ce qu'il a entendu par le Gerrhus (2), nous y trouverions encore de fortes preuves des changemens produits par les fleuves, et de leur rapidité, car les alluvions des rivières auroient pu seules, depuis cette époque, c’est-à-dire depuis 2250 ans, réduire la mer d’Azof comme elle l’est, fermer le cours de ce Gerrhus , ou de cette branche du Dniéper qui se seroit jetée dans l’'Hypacyris, et avec lui dans le golfe Carczrites ou d'Olu-Degnitz , et réduire à peu près à rien l'Aypacyris lui-même (3). On en auroit de non moins fortes s’il étoit bien certain que l’Oxus ou

Sihoun, qui se jette maintenant dans le lac d’Aral, tomboit au-

1) Melpom., LXXX VI.

(2) Jbid., LVI.

(3) Voyez la Géographie d'Hérodote de M. Rennel, p. 56 et suivantes ; et une partie de l’ouvrage de M. Dureau de Lamalle, intitulé Géographie physique de la mer Noire, etc. Il n’y a aujourd'hui que la trèes-petite riviere de Kamennoïpost qui puisse représenter le Gerrhus et l'Hypacyris tels qu’ils sont décrits par Hérodote.

N. B. M. Dureau, page 170 , attribue à Hérodote d’avoir fait déboucher le Borysthèene et V'Hypanis dans le Palus-Méotide; mais Hérodote dit seulement (Welpom., LIT) que ces deux fleuves se jettent ensemble dans le même lac , c’est-à-dire, dans le Ziman, comme aujourd’hui, Hérodote n’y fait pas aller davantage le Gerrhus et l'Hypacyris.

PRÉLIMINAIRE. LXXVII trefois dans la mer Caspienne ; mais nous avons près de nous des faits assez démonstratifs pour n’en point alléguer d’équivoques, etne pas faire de l'ignorance des anciens en géographie la base de nos propositions physiques.

Nous avons parlé ci-dessus des dunes, ou de ces monticules de sable que la mer rejette sur les côtes basses quand son fond est sablonneux. Partout où l'industrie de l’homme n’a pas su les fixer , ces dunes avancent dans les terres aussi irrésistiblement que les alluvions des fleuves avancent dans la mer ; elles poussent devant

elles des étangs formés par les eaux pluviales du terrain qu'elles

bordent, et dont elles empêchent la communication avec la mer, et leur marche a, dans beaucoup d’endroits, une rapidité effrayante, Forêts, bâtimens, champs cultivés, elles envahissent tout. Celles du golfe de Gascogne(r1) ont déjà couvert un grand nombre de villages , mentionnés dans des titres du moyen âge ; et en ce moment, dans le seul département des Landes, elles en menacent dix d’une destruction inévitable. L'un de ces villages, celui de Mimisan, lutte depuis vingt ans contre elles, et une dune de plus de soixante pieds d’élévation s’approche, pour ainsi dire, à vue d’œil.

En 1802 les étangs ont envahi cinq belles métairies dans celui de Saint-Julien (2); ils ont couvert depuis long-temps une ancienne chaussée romaine qui conduisoit de Bordeaux à Bayonne, et que l’on voyoit encore il y a trente ans, quand les eaux étoient basses (3). L'Adour qui, à des époques connues, passoit au vieux Boucaut, et se jetoit dans la mer au cap Breton, est maintenant détourné de plus de mille toises.

Feu M. Bremontier, inspecteur des ponts et chaussées, qui a fait

(1) Voyez le Rapport sur les Dunes du golfe de Gascogne, par M. T'assin, Mont-de- Marsan, an X.

(2) Mémoire de M. Bremontier, sur la fixation des dunes.

(3) T'assin, loc. cit,

Marche des dunes.

Tourbieres et

éboulemens,

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