LXXXVI DISCOURS
toient, non moins que par la constitution politique et religieuse qu'ils s’étoient donnée , mais dont cette constitution même doit rendre le témoignage également suspect.
Chez tous les trois une caste héréditaire étoit exclusivement chargée du dépôt de la religion, des. lois et des sciences; chez tous les trois cette caste avoit son langage allégorique et sa doctrine secrète; chez tous les trois elle se réservoit le privilége de lire et d'expliquer les livres sacrés dans lesquels toutes les connoissances avoient été révélées par les dieux eux-mêmes.
On comprend ce que l'histoire pouvoit devenir en de pareilles mains; mais sans se livrer à de grands efforts de raisonnement on peut le savoir par le fait, en examinant ce qu’elle est devenue parmi celle de ces trois nations qui subsiste encore, parmi les Indiens.
La vérité est qu'elle n'y existe point du tout. Au milieu de cette infinité de livres de théologie mystique ou de métaphysique abstruse que les brames possèdent, et que l’ingénieuse persévérance des Anglois est parvenue à connoître, il n’existe rien qui puisse nous instraire avec ordre sur Porigine de leur nation et sur les vicissitudes de leur société : ils prétendent même que leur religion leur défend de conserver la mémoire de ce qui se passe dans l’âge actuel, dans ’àge du malheur (1).
Après les J’edas , premiers ouvrages révélés et fondemens de toute la croyance des Indous, la littérature de ce peuple comme celle des Grecs commence par deux grandes épopées : le Ramnaian et le Mahäbarat, mille fois plus monstrueuses dans leur merveilleux que l'Iliade et l'Odyssée, bien que l’on y reconnoisse aussi des traces d’une doctrine métaphysique très-sublime. Les autres poëmes, qui font avec les deux premiers le grand corps des Pouranas, ne
sont que des légendes ou des romans versiliés, écrits dans des temps
@) Voyez Polier, Mythologie des Indous, t. I, p. 89—o9r.
PRÉLIMINAIRE. sde
et par des auteurs différens, et non moins extravagans dans leurs fictions que les grands poèmes. On a cru reconnoître dans quelquesuns de ces écrits des faits ou des noms d’hommes un peu semblables à ceux dont les Grecs et les Latins ont parlé; et c’est principalement d’après les ressemblances desnoms, que M. Wilfort a essayé d'extraire de ces Pouranas une espèce de concordance avecnotre ancienne chronologie d’occident, concordance qui décèle à chaque ligne la nature hypothétique de ses bases; et qui, deplus, ne peut être admise qu'en comptant absolument pour rien les dates données par les Pouranas eux-mêmes (1).
Les listes de rois que des pandits ou docteurs indiens ont prétendu avoir compilées d’après ces Pouranas, ne sont que de simples catalogues sans détails, ou ornés de détails absurdes, comme en avoient les Chaldéens et les Égyptiens ; comme Trithème et Saxon le grammairien en ont donné pour les peuples du nord (2). Ces listes sont fort loin de s’accorder; aucune d’elles ne suppose ni une histoire, ni des registres, ni des titres : le fonds même a pu en être imaginé par les poëtes dont les ouvrages en ont été la source. L’un de ceux qui en ont fourni à M. Wilfort, est convenu qu’il remplissoit arbitrairement avec des noms imaginaires, les espaces entre les rois célèbres (3), et il reconnoissoit que ses prédécesseurs en avoient fait autant. Si cela est vrai des listes qu’obtiennent aujourd’hui les Anglois, comment ne le seroit-il pas de celles qu'Abou-Fazel a données
comme extraites des Annales de Cachemire (4), et qui d’ailleurs,
{) Voyez le grand travail de M. Æülfort, sur la chronologie des rois de Magadha, empereurs de l'Inde, et sur les époques de Yicramaditjya ( ou Bikermadjit) et de Salivahanna, Mém. de Calcutta, t. IX, in-8°., p. 82. ù
(2) Voyez Johnes, sur la chronologie des Indous, Mém. de Calcutta, éd. in-8., IT, p.111, trad. fr.-p. 16/4 ; voyez aussi Wilfort sur ce même sujet, ib. V, 241, et les listes qu'il donne dans son travail cité plus haut, t. IX, p. 116.
(3) Wilfort, Mém. de Calcutta, in-8°., IX, 133.
(4) Dans l4yeen-Acbery, 1. , p. 138 de la trad. angl. ; voyez aussi Hezren, Commerce
des anciens, I®. vol., II°. part. , p. 329.
LXXXVIN DISCOURS
toutes pleines de fables qu'elles sont, ne remontent qu’à 4,300 ans, dont plus de 1200 sont remplis de noms de princes dont les règnes demeurent indéterminés quant à leur durée.
L’ère mème d’après laquelle les Indiens comptent aujourd’hui leurs années, qui commence 57 ans avant Jésus-Christ, et qui porte le nom d'un prince nommé #rcramaditjia ou Bickermadhjit , ne le porte que par une sorte de convention ; car on trouve. d’après les syncronismes attribués à f’zcramaditjia, qu'il y auroit eu au moins trois, et peut-être jusqu à huit ou neuf princes de ce nom, qui tous ont des légendes semblables, qui tous ont eu des guerres avec un prince nommé Saliwahanna ; et, qui plus est, on ne sait pas bien si cette année 57 avant Jésus-Christ est celle de la naissance , du règne ou de la mort du #cramaditjia dont elle porte le nom (r).
Enfin, les livres les plus authentiques des Indiens démentent, par des caractères intrinsèques et très-reconnoissables , l'antiquité que ces peuples leur attribuent. Leurs J’edas, ou livres sacrés , révélés selon eux par Brama lui-même dès l’origine du monde, et rédigés par J’iasa (nom qui ne signifie autre chose que collecteur ) au commencement de l’âge actuel, si l’on en juge par le calendrier qui s'y trouve annexé et auquel ils se rapportent, ainsi que par la position des colures que ce calendrier indique , peuvent remonter à 3200 ans, ce qui seroit à peu près l’époque de Moïse (2). Peutêtre même ceux qui ajouteront foi à l’assertion de Mégasthènes (3), que de son temps les Indiens ne savoient pas écrire, ceux qui réfléchiront qu'aucun des anciens n'a fait mention de ces temples su-
perbes, de ces immenses pagodes, monumens si remarquables de
() Voyez Bentley , sur les systèmes astronom. des Ind. et leur liaison avec l’histoire , Mém. de Calcutta, VIII, p. 243 de l’éd. in-8.
(2) Voyez le Mémoire de M. Colebrocke sur les 7’edas, Mém. de Calcutta, t. VIIF, éd. in-8°., p. 4093.
(3) Megasthenes apud Strabon. lib. XV, p. 709. Almel.
PRÉLIMINAIRE. Pate
la religion des Brames, ceux qui sauront que les époques de leurs tables astronomiques ont été calculées après coup, et mal calculées, et que leurs traités d'astronomie sont modernes et antidatés, serontils portés à diminuer encore beaucoup cette antiquité prétendue des Vedas.
Cependant au milieu de toutes les fables braminiques, il échappe encore des traits, dont la concordance avec ce qui résulte des monumens historiques plus occidentaux, est faite pour étonner.
Ainsi, leur mythologie consacre les destructions successives que la surface du globe a essuyées, et doit essuyer à l'avenir; et ce n’est qu’à un peu moins de 5,000 ans qu'ils font remonter la dernière (1). L'une de ces révolutions, que l’on place à la vérité infiniment plus loin de nous, est décrite dans des termes presque correspondans à ceux de Moïse (2).
Dans un autre événement de cette même mythologie, figure un personnage qui ressemble à Deucalion, par l’origine, par le nom, par les aventures, et jusque par le nom et les aventures de
son père (3).
(1) Celle qui a donné naissance à l’âge présent ou Cali Yug (Vâge de terre) : elle remonte à 4923 (3102 ans avant J.-C.). Voyez Legentil, Voyage aux Indes, I, 235; Bentley, Mém. de Calcutta, VIT, de l’éd. in-8°., p. 212. Ce n’est que 59 ans plus haut que le déluge de Noë, selon le texte samaritain.
(2) Le personnage de Satyavrata y joue le même rôle que Noë: il s’y sauve avec sept couples de saints. Voyez ill. Jones, Mém. de Calcutta, t. I, in-8°., p. 230, et trad. fr. in-4°., p. 170; et dans le Bagavadam (ou Bagvata), trad. de Fouché d’Obsonville, p. 212.
(3) Cala-Javana, où dans le langage familier Cal-Yun, à qui ses partisans peuvent avoir donné l’épithète de deva, deo (dieu), ayant attaqué Chrishna (Y' Apollon des Indiens) à la tête des peuples septentrionaux (des Scythes , tel qu’étoit Deucalion selon Lucien), fut repoussé par le feu et par l’eau. Son pere Garga avoit pour l’un de ses surnoms Pramathesa (Prométhée), et selon une autre légende il est dévoré par l'aigle Garuda. Ces détails ont été extraits par M. /f'ilfort (dans son Mémoire sur le mont Caucase, parmi ceux de Calcutta, t. VI, de l’éd. in-6°., p. 505), du drame sanscrit intitulé Hari- Fansa. M. Charles Ritter, dans son Vestibule de l’histoire européenne avant Hérodote, en conclut que toute la fable de Deucalion étoit d’origine étrangère , et avoit été apportée en Grèce
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