LXXXIV DISCOURS
que Deucalion étoit regardé comme l’auteur de la nation des Hellènes, et que l’on confondoit son histoire avec celle de tous les chefs des nations renouvelées (x). | C’est que chaque peuplade de Grèce qui avoit conservé des traditions isolées, les commençoit par son déluge particulier, parce que chacune d’elle avoit conservé quelque souvenir du déluge universel qui étoit commun à tous les peuples ; et lorsque dans la suite on
voulut assujétir ces diverses traditions à une chronologie commune,
(Gi) Homère ni Hésiode n’ont rien su du déluge de Deucalior, non plus que de celui d’'Ogygès.
Le premier auteur subsistant où l’on trouve la mention du premier est Pindare (Od. Olymp. IX). I fait aborder Deucalion sur le Parnasse , s’établir dans la ville de Protogénie (première naissance), et y reformer son peuple avec des pierres; en un mot, il rapporte déjà, mais en l’appliquant à une nation seulement, la fable généralisée depuis par Ovide à tout le genre humain.
Les premiers historiens , postérieurs à Pindare ( Hérodote, Thucydide et Xénophon) , ne font mention d’aucun déluge, ni du temps d’Ogygès, ni du temps de Deucalion, bien qu’ils parlent de celui-ci comme de l’un des premiers rois des Hellenes.
Platon, dans le Timée, ne dit que quelques mots du déluge, ainsi que de Deucalion et de Pyrrha, pour commencer le récit de la grande catastrophe qui , selon les prêtres de Sais, détruisit l’Atlantide ; mais dans ce peu de mots il parle du déluge au siugulier, comme si c’étoit le seul: il dit même expressément plus loin que les Grecs n’en connoissoient qu’un. Il place le nom de Deucalion immédiatement après celui de Phoronée , le premier des hommes , sans faire mention d’Ogygès ; ainsi pour lui c’est encore un événement général, un vrai déluge universel, et le seul qui soit arrivé. Il le regardoit donc comme identique avec celui d’Ogygés. :
Aristote (Meteor., 1, 14) semble le premier n'avoir considéré ce déluge que comme une inondation locale, qu’il place pres de Dodone et du fleuve Achéloüs ; mais pres de l'Achéloüs et de la Dodone de T'hessalie.
Dans Apollodore ( Bibl., 1, $ 7) le déluge de Deucalion reprend toute sa grandeur et son caractère mythologique. Il arrive à l’époque du passage de l’âge d’airain à l’âge de fer. Deucalion est le fils du titan Prométhée , du fabricateur de l’homme ; 1l crée de nouveau le genre humain avec des pierres , et cependant Atlas, son oncle, Phoronée, qui vivoit avant lui , et plusieurs autres personnages antérieurs conservent de longues postérités.
A. mesure que l’on avance vers des auteurs plus récens, il s’y ajoute des circonstances de détail qui ressemblent davantage à celles que rapporte Moïse.
Ainsi Æpollodore donne à Deucalion un coffre pour moyen de salut; Plutarque parle des colombes par lesquelles il cherchoit à savoir si les eaux s’étoient retirées , et. Lucien des animaux de toute espèce qu’il avoit embarqués avec lui , etc.
PRÉLIMINAIRE. LXXXV on crut voir des événemens différens, parce que des dates, toutes incertaines, peut-être toutes fausses , mais regardées chacune dans son pays comme authentiques, ne se rapportoient pas entre elles. Ainsi de la même manière que les Hellènes avoient un déluge de Deucalion, parce qu’ils regardoient Deucalion comme leur premier auteur; les Autochtones de l’Attique en avoient un d'Ogygès, parce que c’étoit par Ogygès qu’ils commençoient leur histoire. Les Pélages d'Arcadie avoient celui qui, selon des auteurs postérieurs, contraignit Dardanus à se rendre vers l’'Hellespont (1). L'ile de Samothrace, Yune de celles où 1l s’étoit le plus anciennement formé une succession de prêtres, un culte régulier et des traditions suivies, avoit aussi un déluge qui passoit pour le plus ancien de tous (2), et que l’on y attribuoit à la rupture du Bosphore et del'Hellespont. On gardoit quelque idée d’un événement semblable en Asie mineure (3) et en Syrie (4), et par la suite les Grecs y attachèrent le nom de Deucalion.
Mais aucune de ces traditions ne plaçoit très-haut ce cataclysme, aucune d'elles ne refuse à s'expliquer, quant à sa date et à ses autres circonstances, par les variations que subissent toujours les récits qui ne sont point fixés par l'écriture.
Les hommes qui veulent attribuer aux continens et à l’établissement des nations une antiquité très-reculée sont donc obligés de s'adresser aux Indiens, aux Chaldéens et aux Égyptiens, trois peuples en effet probablement le plus anciennement civilisés de la race caucasique, trois peuples extraordinairement semblables entre eux,
par le tempérament, par le climat et par la nature du sol qu’ils habi-
(à) Denys d'Halicarnasse, Antiq. rom. , lib. T, cap. LXI. (2) Diodore de Sicile, ib. V, cap. XLVIT. / (3) Étienne de Byzance, voce Iconium. Zenodote prov. cent., VI, n°. 10 ; et Surdas, voce Nannacus. Ærnobe, Contra Gent., lib. V, p. m. 158, parle même d’un rocher de Phrygie d’où l’on prétendoit que Deucalion et Pyrrha avoient pris leurs pierres.
(4) Lucian., de Dea Syra.
L’antiquite excessive attribuée à certains peuples n’a rien
d'historique.