‹ Discours sur la théorie de la terreChapitre 57 sur 86 · PRÉLIMINAIRE. XCIX · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRE. XCIX

comme les Egyptiens faisoient conquérir, par Sésostris ou par Osymandias , Vinde et la Bactriane.

Que seroit-ce si nous examinions maintenant les différens rapports sur Sardanapale, dans lesquels un savant célèbre a cru trouver des preuves de l'existence de trois princes de ce nom, toutes trois victimes de malheurs semblables (1); à peu près comme un autre savant trouve aux Indes au moins trois V’cramaditjia, également tous les trois héros d’aventures pareilles.

C’est apparemment d’après le peu de concordance de toutes ces relations, que Strabon a cru pouvoir dire que l’autorité d'Hérodote et de Ctésias est moindre que celle d'Hésiode ou d'Homère (2). Aussi Ctésias n’a-t-il guère été plus heureux en copistes que Manéthon; etil est bien difficile aujourd’hui d'accorder les extraits que nous en ont donnés Diodore , Eusèbe et le Syncelle.

Lorsqu'on se trouvoit en de pareilles incertitudes dans le cinquième siècle avant J. C., comment veut-on que Bérose ait pu les éclaircir dans le troisième, et peut-on ajouter plus de foi aux 430,000 ans qu'il met avant le déluge, aux 55,000 ans qu’il place entre le déluge et Sémiramis, qu'aux registres de 150,000 ans qu'il se vante d’avoir consultés (3). |

On parle d'ouvrages élevés en des provinces éloignées, et qui portoient le nom de Sémiramis; on prétend aussi avoir vu en Asie mineure, en Thrace, des colonnes érigées par Sésostris (4); mais

c’est ainsi qu'en Pérse aujourd'hui, les anciens monumens, peut-

(:) Voyez dans les Mém. de l’Ac. des Belles Lettres, t. V, le Mém. de Fréret, sur l’hist. des Assyriens.

(2) Strabon, hb. XT, p. 5o7.

(3) Syncelle, 38 et 39.

(4) N. B. I est tres-remarquable qu'Hérodote ne dit avoir vu de monumens de Sésostris qu’en Palestine, et ne parle de ceux d’Ionie que sur le rapport d'autrui, et en ajoutant que Sésostris n’est pas nomimé dans les inscriptions, et que ceux qui ont vu ces monumens les attribuent à Memnon. Voyez Euterp., chap. CVI.

à DISCOURS

être même quelques-uns de ceux-là, portent le nom de Roustan, qu’en Egypte ou en Arabie, ils portent ceux de Joseph, de Salonon. C’est une ancienne coutume des Orientaux et probablement de tous les peuples ignorans. Nos paysans appellent Camp de César, tous les anciens retranchemens romains.

En un mot, plus j'y pense, plus je me persuade qu’il n’y avoit point d'histoire ancienne à Babylone, à Ecbatane, plus qu’en Egypte et aux Indes. Et au lieu de porter comme Evhémère où comme Bannier la mythologie dans l'histoire, je suis d'avis qu’il faudroit reporter une grande partie de l’histoire dans la mythologie.

Ce n’est qu'à l’époque de ce qu’on appelle communément le second royaume d’Assyrie, que l’histoire des Assyriens et des Chaldéens commence à devenir claire; à l’époque où celle des Egyptiens devient claire aussi; lorsque les rois de Ninive, de Babylone et d'Egypte commencent à se rencontrer et à se combattre sur le théâtre de la Syrie et de la Palestine. |

Il paroït néanmoins que les auteurs de ces contrées, ou ceux qui en avoient consulté les traditions, et Bérose, et Hiéronyme, et Nicolas de Damas, Saccordoient à parler d’un déluge; Bérose le décrivoit même avec des circonstances tellement semblables à celles de la Genèse, qu’il est presque impossible que ce qu'il en dit ne soit pas tiré des mêmes sources; bien qu’il en recule l’époque d’un grand nombre de siècles, autant du moins que l’on peut en juger par les extraits embrouillés que Josephe, Eusèbe et le Syncelle nous ont conservés de ses écrits. Mais nous devons remarquer, et c'est par cette observation que nous terminerons ce qui regarde les Babyloniens, que ces siècles nombreux et cette grande suite de rois placés entre le déluge et Sémiramis sont une chose nouvelle, entièrement propre à Bérose, et dont Ctésias et ceux qui l’ont suivi n’avoient pas eu l’idée, qui n’a même été adoptée par aucun des auteurs profanes postérieurs à Bérose. Justin et Velleius considèrent Ninus comme

PRÉLIMINAIRE. ci le premier des conquérans, et ceux qui, contre toute vraisemblance, le placent le plus haut, ne le font que de 4o siècles antérieur au temps présent (1).

Les auteurs arméniens du moyen âge s'accordent à peu près avec quelqu'un des textes de la Genèse, lorsqu'ils font remonter le déluge à 4916 ans; et l’on pourroit croire qu'ayant recueilli les vieilles traditions, et peut-être extrait les vieilles chroniques de leur pays, ils forment une autorité de plus en faveur de la nouveauté des peuples; mais quand on réfléchit que leur littérature historique ne date que du cinquième siècle, et qu’ils ont connu Eusèbe, on comprend qu'ils ont dû s’accommoder à sa chronologie et à celle de la Bible. Moyse de Chorène fait profession expresse d’avoir suivi les Grecs, et l’on voit que son histoire ancienne est calquée sur Ctésias (2).

Cependant il est certain que la tradition du déluge existoit en Arménie bien avant la conversion des habitans au christianisme, et la ville qui, selon Josephe, étôit appelée le lieu de la descente, existe encore au pied du mont Ararat, et porte le nom de AVaczrdchevan, qui a en effet ce sens-là (3).

Nous en dirons des Arabes, des Persans, des Abyssins d’aujourd’hui, autant que des Arméniens. Leurs anciens livres n'existent plus; ils n’ont d'histoire que celle qu’ils se sont faite récemment, et qu'ils ont modelée sur la Bible; ainsi ce qu'ils disent du déluge est emprunté de la Genèse, et n’ajoute rien à l'autorité de ce livre.

Il étoit curieux de rechercher quelle étoit sur ce sujet l’opinion des anciens Perses, avant qu’elle eût été modifiée par les croyances chrétienne et mahométane ; on la trouve consignée dans leur Boundehesh, ou Cosmogonte, ouvrage du temps des Sassanides, mais évidemment extrait ou traduit d'ouvrages plus anciens,

@) Justin, hb.T, cap. I; f’elleius Paterculus, Gb. T, cap. VI. (2) Voyez Mosis Chorenensis, Histor. armemiac., hib. T, cap. I. (3) Voyez la préface des frères Æhiston, sur Moyse de Chorène, p. 4.

Page 1