PRÉLIMINAIRE. XCVII
s’y trouve pas même, comme chez les Bramines, une épopée ou un livre qui ait la prétention d’être un récit, de fixer d’une manière quelconque aucune grande action, aucun événement.
Ce qui est prouvé et connu pour les Indiens, ce que je viens de rendre si vraisemblable pour les habitans de la vallée du Nil, ne doiton pas le présumer aussi pour ceux des vallées de l’'Euphrate et du Tigre? Etablis, comme les Indiens (1), comme les Egyptiens, sur une grande route du commerce, dans de vastes plaines qu'ils avoient été obligés de couper de nombreux canaux, instruits comme eux par des prêtres héréditaires, dépositaires prétendus de livres secrets, possesseurs privilégiés des sciences, astrologues, constructeurs de pyramides et d’autres grands monumens (2), ne devoient-ils pas leur ressembler aussi dans d’autres points essentiels? Leur histoire ne devoit-elle pas également se réduire à des légendes ? J’ose presque dire, non-seulement que cela est probable, mais que cela est démontré par le fait.
Ni Moïse, ni Homère ne nous parlent encore d’un grand empire dans la Haute-Asie. Jérodote (3) n’attribue à la suprématie des Assyriens que 520 ans de durée, et n’en fait remonter l’origine qu’environ 8 siècles avant lui. Après avoir été à Babylone , et en avoir consulté les prêtres, il n’en a pas même appris le nom de ÂVinus, comme roi des Assyriens, et n’en parle que comme du père d’4gron (4), premier roi Héraclide de Lydie. Cependant il le fait fils de Bélus, tant il y avoit dès-lors de confusion dans les souvenirs.
S'il parle de Sémiramis comme de l’une des reines qui ont laissé de
(1) Toute l’ancienne mythologie des bramines se rapporte aux plaines où coule le Gange, et c’est évidemment là qu’ils ont fait leurs premiers établissemens, - (2) Les descriptions des anciens monumens chaldéens ressemblent beaucoup à ce que nous voyons de ceux des Indiens et des Egyptiens; mais ces monumens ne se sont pas conservés de même, parce qu’ils n’étoient construits qu’en briques séchées au soleil.
(3) Clio, cap. XCW.
(4) Tbid., cap. VII, É
LA 2 ñn
XCVIIT DISCOURS grands monumens à Babylone, il ne la place que sept générations avant Cyrus.
Hellanicus, contemporain d'Hérodote, loin de laisser rien construire à Babylone par Serniramus, attribue la fondation de cette ville à Chaldæus, quatorzième successeur de Ninus (1).
Bérose, babylonien et prêtre, qui écrivoit à peine 120 ans après Hérodote, donne à Babylone une antiquité effrayante; mais c'est à Nabuchodonosor, princerelativementtrès-moderne, qu’ilen attribue les monumens principaux (2).
J'ouchant Cyrus lui-même, ce prince si remarquable, et dont l'histoire auroit dû être si célèbre, Æérodote, qui ne vivoit que cent ans après lui, avoue qu'il existoit déjà trois sentimens différens, et en effet, soixante ans plus tard, Xérzophon nous donne de ce prince une biographie toute opposée à celle d' Hérodote.
Ctésias, à peu près-contemporain de Xénophon, prétend avoir tiré des archives royales des Mèdes, une chronologie qui recule de plus de 800 ans l’origine de la monarchie assyrienne, tout en laïssant à la tête de ses rois ce même /Vznus , fils de Bélus, dont Hérodote avoit fait un Héraclide; et en même temps ül attribue à Ninus et à Sérniramis des conquêtes vers l'occident d'une étendue absolument incompatible avec l’histoire juive et égyptienne de ce temps-là (3).
Selon Mégasthènes, c'est N abuchodonosor qui a fait ces conquêtes incroyables. Il les a poussées par la Libye jusqu’en Espagne(4). On voit que, du temps d'Alexandre, Nabuchodonosor avoit toutà-fait usurpé la réputation que Séruranus avoit eue du temps d’Artaxerxès. Mais on pensera, sans doute, que Sémirantis, que
Nabuchodonosor avoient conquis l'Ethiopie et la Libye, à peu près
(1) Etienne de Byzance ‘au mot Chaldæi.
(2) Josephe (contre Appien), lib. I, cap. XIX.
(3) Diod. Sie. , lib. IT.
(4) Josephe contre Appien, lib. [, cap. VI; et Strabon, lib. XV, p. 687.