PRÉLIMINAIRE. CIX
exactes, leur disciple Eudoxe, qui étudia 13 ans parmi eux, auroit porté en Grèce une astronomie plus parfaite, des cartes du ciel moins grossières, plus cohérentes dans leurs diverses parties (r).
Comment la précession n’auroit-elle été connue aux Grecs que par les ouvrages d'Hipparque, si elle eùt été consignée dans les registres des Égyptiens, et écrite en caractères si manifestes aux plafonds de leurs temples ?
Comment enfin Ptolomée qui écrivoit en Egypte n’auroit-il daigné se servir d'aucune des observations des Egyptiens (2)?
Il y a plus ; c’est que Hérodote qui a tant vécu avec eux ne parle nullement de ces six heures qu’ils ajoutoient à l’année sacrée, ni de cette grande période sothiaque qui en résultoit ; il dit au contraire positivement que, les Egyptiens faisant leur année de 365 jours, les saisons reviennent au même point, en sorte que de son temps on ne paroït pas encore s'être douté de la nécessité de ce quart de jour (3). Thalès, qui avoit visité les prêtres d'Egypte moins d’un siècle avant Hérodote, ne fit aussi connoître à ses compatriotes qu’une année de 365 jours seulement (4); et si l’on réfléchit que les colonies sorties de l'Egypte 14 ou 1500 ans avant J. C., les Juifs, les Athéniens, en ont toutes apporté l’année lunaire, on jugera peut-être que l’année de 365 jours elle-même n'existoit pas encore en Egypte dans ce temps-là.
Je n’ignore pas que Macrobe (5) attribue aux Égyptiens une année solaire de 365 jours un quart; mais cet auteur récent compa-
rativement, et venu long-temps après l’établissement de l’année 3 Es
(1) Voyez sur la grossiereté des déterminations de la sphère d'Eudoxe, M. Delambre, dans le 1°. tome de son Hist. de l’Astron. anc., p. 120 et suiv.
(2) Voyez le discours préliminaire de l’Hist, de l’Astron. du moyen âge, par M. Delambre, p. vüj et suiv.
(3) Euterpe, chap. IV.
(4) Diog. Laert., hb.I,in T'halet.
@) Saturnal., ib.T, cap. XV.
Ex : DISCOURS
fixe d'Alexandrie, a pu confondre les époques. Diodore (1) et Strabon (2) ne donnent une telle année qu'aux Thébains : ils ne disent pas qu'elle füt d’un usage général, et eux-mêmes ne sont venus que long-temps après Hérodote.
On prend, malgré qu’on en ait, les mêmes idées de la science astronomique des Chaldéens. Qu'un peuple qui habitoit de vastes plaines, sous un ciel toujours pur, ait été porté à observer le cours des astres, même dès l’époque où il étoit encore nomade, et où les astres seuls pouvoient diriger ses courses pendant la nuit ; c’est ce qu'il étoit naturel de penser; mais depuis quand étoient-ils astronomes et jusqu'où ont-ils poussé l'astronomie ? Voilà la question. On veut que Callisthènes ait envoyé à Aristote des observations faites par eux, et qui remonteroient à 2200 ans avant Jésus-Christ. Mais ce fait n’est rapporté Que par Smplicius (3), à ce qu'il dit d’après Porphyre, et Goo ans après Aristote; Aristote lui-même n’en a rien dit ; aucun véritable astronome n’en a parlé. Ptolomée rapporte et emploie dix observations d’éclipses, véritablement faites par les Chaldéens, mais elles ne remontent qu’à Nabonassar (721 ans avant Jésus-Christ); elles sont grossières ; le temps n’y est exprimé qu'en heures et en demi-heures, et l’ombre qu’en demi ou en quarts de diamètre. Cependant, comme elles avoient des dates certaines, les Chaldéens devoient avoir quelque connoiïssance de la vraie longueur de l’année et quelque moyen de mesurer le temps : ils paroissent avoir connu la période de 18 ans qui ramène les éclipses de lune dans le même ordre et que la simple inspection de leurs
registres devoit promptement leur donner; mais il est constant
@) Bibl., Uib. I, pag. mea 46.
(2) Geogr., p. 102. :
(3) Voyez M. Delambre, Mist. de l’Astron. , t. [°*., p. 212. Voyez aussi son Analyse de Geminus , ibid. , p. 211. Comparez-le avec M. Ideler, Mém. sur l’Astronomie des Chal-
déens, dans le IV°. tome du Ptolomée de M. Halma , p. 166.
PRÉLIMINAIRE. axi
qu'ils ne savoient ni expliquer, ni prédire les éclipses de soleil.
C’est pour n’avoir pas entendu un passage de Josephe, que Cassini,
et d’après lui Bailly, ont prétendu y trouver une période luni-solaire de 600 ans qui auroit été connue des premiers patriarches (1).
Ainsi, tout porte à croire que cette grande réputation des Chaldéens leur a été faite à des époques récentes par les indignes successeurs qui, sous le même nom, vendoient dans tout l'empire romain des horoscopes et des prédictions, et qui, pour se procurer plus de crédit, attribuoient à leurs grossiers ancêtres l'honneur des découvertes des Grecs.
Quant aux Indiens, chacun sait que Bailly, croyant que l’époque qui sert de point de départ à quelques unes de leurs tables astronomiques, avoit été effectivement observée, a voulu en tirer une preuve de la haute antiquité de la science parmi ce peuple , ou du moins chez la nation qui lui auroit légué ses connoissances ; mais tout ce système si péniblement conçu tombe de lui-mème aujourd'hui qu'il est prouvé que cette époque a été adoptée après coup, sur des calculs faits en rétrogradant, et dont le résultat étoit faux (2).
M. Bentley a reconnu que les tables de Trvalour, sur lesquelles portoit surtout l’assertion de Bailly, ont dû être calculées vers 128r de Jésus-Christ (il y a 540 ans), et que le Surya-Siddhanta, que les brames regardent comme leur plus ancien traité scientifique d'astronomie, et qu'ils prétendent révélé depuis plus de vingt millions d'années , ne peut avoir été composé qu'il y a environ 760
ans (3).
QG) Voyez Baïlly, Hist. de l'Astron. ancienne; et M. Delambre, dans son ouvrage sur le même sujet , Ï, p. 3.
(2) Voyez La Place, Exposé du Systeme du Monde, p. 330 ; et le Mémoire de M. Davis, sur les calculs astronomiques des Indiens , Mém. de Calcutta , t. IT, p. 225 de l’éd. in-8,
(3) Voyez les Mémoires de M. Bentley, sur l'antiquité du Surria Sidhanta, Mém. de Calcutta, t. VI, p. 540; et sur les Systèmes astronomiques des Indiens, ibid., t. VIII, p. 195 de l’éd. in-8°.
CxII DISCOURS
Des solstices, des équinoxes indiqués dans les Pouranas, et calculés d’après les positions que sembloient leur attribuer les signes du zodiaque indien, tels qu'on croyoit les connoïître, avoient paru d’une antiquité énorme. Une étude plus exacte de ces signes ou nacchatrons a montré récemment à M. de Paravey qu'il ne s’agit que de solstices de 1200 ans avant Jésus-Christ. Cet auteur avoue en même temps que le lieu de ces solstices est si grossièrement fixé qu’on ne peut répondre de cette détermination à 2 ou 3 siècles près. Ce sont les mêmes que ceux d'Eudoxe, que ceux de Tchéoukong (1).
Il est bien avéré que les Indiens n’observent pas, et qu'ils ne possèdent aucun des instrumens nécessaires pour cela. M. Delambre reconnoit à la vérité avec Bailly et Le Gentil qu'ils ont des procédés de calculs, qui sans prouver l'ancienneté de leur astronomie , en montrent au moins l'originalité (2), et toutefois on ne peut étendre cette conclusion à leur sphère, car, indépendamment de leurs 27 nacchatrons où maisons lunaires, qui ressemblent beaucoup à celles des Arabes, ils ont au zodiaque les mêmes douze constellations que les Egyptiens, les Chaldéens et les Grecs (3). Il paroïîtroit mème, si l’on s’en rapporte aux assertions de M. Wilford, que leurs constellations extra-zodiacales sont aussi les mêmes que celles des Grecs, et portent des noms qui ne sont que de légères altérations de leurs
noms grecs (4).
(1) Mémoires encore manuscrits de M. de Paravey,, sur la sphère de la haute Asie.
(2) Voyez le Traité approfondi sur l’Astronomie des Indiens, dans l'Histoire de l’Astron. ancienne de M. Delambre , t. 1, p. 400-556.
(3) Voyez le Mémoire de Sir #Vill. Jones, sur l’antiquité du zodiaque indien, Mém. de Calcutta, t. IT, p. 289 de l’éd. in-8°. , et dans la trad. franc. , t. Il, p. 332.
(4) Voici les propres paroles de M. Z7ïlford, dans son Mém. sur les témoignages des anciens livres indous touchant l'Égypte et le Nil, Mém. de Calcutta , t. IT, p. 433 de l’éd. in-8°. « Ayant demandé à mon pandit, qui est un savant astronome, de me désigner dans » le ciel la constellation d’Æntarmada, il me dirigea aussitôt sur Ændromède, que j'avois » eu soin de ne pas lui montrer comme un astérisme qui me seroit connu. Il m’apporta » ensuite un livre tres-rare et tres-curieux, en sanscrit , où se trouvoit un chapitre particulier > sur les Upanacshatras où constellations extra-zodiacales, avec des dessins de Capéya , de
PRÉLIMINAIRE. cxIl
C’est à ao que l’on attribue l'introduction de l’astronomie à la Chine; il envoya, dit le Chouking, des astronomes vers les quatre points cardinaux de son empire, pour examiner quelles étoiles présidoient aux quatre saisons, et pour régler ce qu'il y avoit à faire dans chaque temps de l’année (1), comme* s’il eût fallu se disperser pour une semblable opération. Environ 200 ans plus tard, le Chouking parle d’une éclipse de soleil, mais avec des circonstances ridicules, comme dans toutes les fables de cette espèce ; car on fait marcher un général et toute l’armée chinoise contre deux astronomes, parce qu'ils ne l’avoient pas bien prédite (2), et l’on sait que, plus de 2000 ans après, les astronomes chinois n’avoient aucun moyen de prédire exactement les éclipses de soleil. En 1629 de notre ère, lors de leur dispute avec les jésuites, ils ne savoient pas même calculer les ombres.
Les véritables éclipses, rapportées par Confucius dans sa chronique du royaume de Lou, ne commencent que 1400 ans après celle-là, en 776 avant J. C., et à peine un demi-siècle plus haut que celles des Chaldéens rapportées par Ptolomée ; tant il est vrai que les nations échappées en même temps à la destruction sont aussi arrivées vers le même temps, quand les circonstances ont été semblables, à un même degré de civilisation. Or on croiroit, d’après l'identité de nom des astronomes chinois sous différens règnes (ils paroissent, d’après le Chouking, s’être tous appelés Hzet Ho), qu’à cette époque reculée leur profession étoit héréditaire en Chine comme dans l’inde, en Egypte et à Babylone.
» Câsyapè assise, tenant une fleur de lotus à la main, d’Antarmada enchaïnée avec le pois- » son près d'elle, et de Päérasica tenant la tête d’un monstre qu’il avoit tué, dégouttant de » sang et avec des serpens pour cheveux. »
Qui ne reconnoit là Persée, Céphée et Cassiopée ?
(Gi) Chouking, p. 6 et 7.
(2) Jbid., p. 66 et suiv.