CXLII SUR L’'IBIS
Aucun autre animal n’auroit dû être aussi facile à reconnoitre que celui-là, car il n’en est aucun autre dont les anciens nous aient laissé à la fois, comme de l'ibis, d'excellentes descriptions, des figures exactes et même coloriées, et le corps lui-même soigneusement conservé avec ses plumes, sous la triple enveloppe d’un bitume préservateur, de linges épais et bien serrés, et de vases solides et bien mastiqués.
Et cependant, de tous les auteurs modernes qui ont parlé de l’ibis, il n’y a que le seul Bruce, ce voyageur plus célèbre par son courage que par la justesse de ses notions en histoire naturelle, qui ne se soit pas mépris sur la véritable espèce de cet oiseau , et ses idées à cet égard, quelque exactes qu'elles fussent, n’ont pas même été adoptées par les naturalistes (r).
Après plusieurs changemens d'opinion touchant libis, on paroissoit s’accorder au moment où j'ai publié la première édition de cet ouvrage à donner le nom d'ibis à un oïseau originaire d’Afrique, à peu près de la taille de la cigogne , au plumage blanc, avec les pennes des ailes noires, perché sur de longues jambes rouges, armé d’un bec long, arqué, tranchant par ses bords, arrondi à sa base, échancré à sa pointe, d’un jaune pâle, et dont la face est revêtue d’une peau
e 2» \ rouge et sans plumes, qui ne s'étend pas au-delà des yeux.
Tel est l’ibis de Perrault (2), l’ibis blanc de Brisson (3), l’ibis blanc
(1) Bruce, trad. fr., in-8. , t. XTIT, p. 264 , et atlas, pl. XX XV, sous le nom d’Æ4bouhannès.
(2) Description d’un ibis blanc et de deux cigognes. {cad. des Sc. de Paris, t. IT, p. IT, page 61 de l’éd. in-4°. de 1734, pl. XIIT, fig. r. Le bec est représenté tronqué par le bout ; mais c’est une faute du dessinateur.
(3) Numenius sordide albo rufescens , capite anteriore nudo rubro; lateribus rubro purpureo et carneo colore maculatis, remigibus majoribus nigris, rectricibus sordide albo rufescentibus , rostro in exortu dilute luteo, in extremitate aurantio, pedibus griseis..….….
Fbis candida, Briss., Orn., t. V, p. 3/0.
SUR L’IBIS. CXLII d'Égypte de Buffon(r)}, et le tantalus ibis de Linné, dans sa douzième édition.
C’étoit encore à ce même oiseau que M. Blumenbach, tout en avouant qu'il est aujourd’hui très-rare , au moins dans la Basse- Égypte , assuroit que les Égyptiens avoient rendu les honneurs divins (2); et cependant M. Blumenbach avoit eu occasion d’'examiner des ossemens de véritable ibis, dans une momie qu'il ouvrit à Londres (3).
J'avois partagé l'erreur des hommes célèbres que je viens de nommer, jusqu'au moment où je pus examiner par moi-même quelques momies d'ibis.
Ce plaisir me fut procuré, pour la première fois, par feu M. Fourcroy auquel M. Grobert, colonel d'artillerie revenant d'Egypte, avoit donné deux de ces momies, tirées l’une et l’autre des puits de Saccara ; en les développant avec soin, nous aperçümes que les os de l'oiseau embaumé étoient bien plus petits que ceux du {antalus ibis des naturalistes ; qu'ils ne surpassoient pas beaucoup ceux du courlis ; que son bec ressembloit à celui de ce dernier, à la longueur près qui est un peu moindre, à proportion de la grosseur , et point du tout à celui du tantalus; enfin, que son plumage étoit blanc, avec les pennes des ailes marquées de noir, comme l'ont dit les anciens.
Nous nous convainquimes donc que l'oiseau que les anciens Égyptiens embaumoient , n’étoit point du tout le tantalns ibis des naturalistes; qu’il étoit plus petit, et qu'il falloit le chercher dans le
genre des cours.
(1) Planches enluminées, n°. 389, Hist. des oiseaux , t. VIT, in-4°., p. 14, pl. I. Ceite derniere figure est une copie de celle de Perrault, avec la même faute.
(2) Handbuch der Naturgeschichte, p. 203 de léd. de 1799; mais dans l'édition de 1807 il a rendu le nom d’ibis à l’oiseau auquel il appartient.
(3) Transact. phil. jour 1794.
EXLIV ; SUR L’IBIS.
Nous vimes, après quelques recherches, que les momies d'ibis, ouvertes avant nous par différens naturalistes, étoient semblables aux nôtres. Buffon dit expressément qu’il en a examiné plusieurs, que les oiseaux qu'elles contenoient avoient le bec et la taille des courlis ; et cependant il a suivi aveuglément Perrault, en prenant le tantalus d'Afrique pour l'ibis.
Üne de ces momies, ouvertes par Buffon, existe encore au Muséum; elle est semblable à celles que nous avons vues.
Le docteur Shaw, dans le supplément de son voyage (éd. angl. in- Lol. Oxf. 1746, pl. V, et p. 64-66) décrit et figure avec soin les os d'une pareille momie ; le bec, dit-il, étoit long de six pouces anglois, semblable à celui du courlis, etc. En un mot, sa description s'accorde entièrement avec la nôtre.
Caylus (recueil d’antiquités, tome VI, pl. XI, fig. 1 ) représente une momie d'ibis dont la hauteur, avec ses bandelettes, n’est que d’un pied sept pouces quatre lignes, quoiqu'il dise expressément que l'oiseau y étoit posé sur ses pieds, la tête droite, et qu’il n’a eu dans son embaumement aucune partie repliée. pes
Hasselquist, qui a pris pour l’ibis un petit héron blanc et noir , donne comme sa principale raison, que la taille de cet oiseau, gui est celle d'une corneille , correspond très-bien à la grandeur des momies d'ibis (1): comment donc Linné put-il donner le nom d’ibis à un oiseau grand comme une cigogne ? Comment surtout put-il regarder cet oiseau comme le même que l’ardea ibis d'Hasselquist qui, outre sa petitesse, avoit le bec droit? Et comment cette dernière erreur de synonymie a-t-elle pu se conserver jusqu'à ce jour dans le
Systemna nature.
Peu de temps après cet examen fait chez M. Fourcroy, M. Olivier
G) Hasselquist iter palestinum , p. 249. Magnitudo gallinæ , seu cornicis ; et p. 250 , vasa quæ in sepulcris inveniuntur , Cum avibus conditis, hujus sunt magnitudinis.
SUR L’IBIS. CXxLY eut la complaisance de nous faire voir des os qu'il avoit retirés de deux momies d’ibis, et d’en ouvrir avec nous deux autres; ces os se trouvèrent semblables à ceux des momies du colonel Grobert: une des quatre seulement étoit plus petite ; mais il étoit facile de juger par les épiphyses, qu’elle provenoit d’un jeune individu.
La seule figure de bec d’ibis embaumé qui ne s’accordoit pas entièrement avec les objets que nous avions sous les yeux, étoit celle d’'Edwards (pl. CV ); elle est d’un neuvième plus grande, et cependant nous ne doutons pas de sa fidélité, car M. Olivier nous montra aussi un bec d’un huitième ou d’un neuvième plus long que les autres, comme 180 à 165, également retiré d’une momie. ( Voyez pl. IT, fig. 2.) Ce bec montre seulement qu'il y avoit parmi les ibis des individus plus grands que les autres, mais il ne prouve rien en faveur du fantalus, car il n’a point du tout la forme du bec de celui-ci; il ressemble entièrement au bec d’un courlis ; et d’ailleurs le bec du tantalus surpasse d’un tiers celui de nos plus grands ibis embaumés, et de deux cinquièmes celui des plus petits.
Nous nous sommes assurés de plus qu’il y a des variations semblables pour la grandeur du bec dans nos courlis d'Europe, selon ‘âge et le sexe. Elles sont encore plus fortes dans le courlis vert d'Italie et dans nos barges, et il paroït que c’est une propriété commune à la plupart des espèces de la famille des bécasses.
Enfin nos naturalistes revinrent de l'expédition d'Egypte avec une riche moisson d'objets tant anciens que récens; mon savant ami M. Geoffroy-St.-Hilaire, s’étoit en particulier occupé avec le plus grand soin de recueillir les momies de toutes les espèces, et en avoit rapporté un grand nombre de celles d'ibis, tant de Saccara que de Thèbes.
Les premières étoient dans le même état que celles qu’avoit rapportées M. Grobert ; c’est-à-dire que leurs os avoient éprouvé une sorte
de demi-combustion, et étoient sans consistance ; ils se brisoient ET É
exLVI SUR L'IBIS.
au moindre contact, et il étoit très-difficile d’en obtenir d’entiers, encore plus de les rattacher pour en faire un squelette.
Les os de celles de Thèbes étoient beaucoup mieux conservés , soit à cause de la plus grande chaleur du climat, soit à cause des soins plus efficaces employés à leur préparation ; et M. Geoffroy en ayant sacrifié quelques unes, M. Rousseau, mon aide, parvint, à force de patience, d’adresse et de procédés ingénieux et délicats, à en refaire un squelette entier, en dépouillant tous les os, et en les rattachant avec du fil d’archal très-fin. Ce squelette est déposé dans les galeries anatomiques du Muséum dont il fait l’un des plus beaux ornemens, et nous en donnons la figure planche I.
On voit que cette momie a dù venir d’un oiseau tenu en domesticité dans les temples, car son humérus gauche a été cassé et ressoudé ; il est probable qu’un oiseau sauvage dont l'aile se seroit cassée, eût péri avant de guérir, faute de pouvoir poursuivre sa proie, ou de pouvoir échapper à ses ennemis.
Ce squelette nous mit en état de déterminer, sans aucune équivoque, les caractères et les proportions de l’oiseau ; nous vimes clairement que c’étoit dans tous les points un véritable courlis, un peu plus grand que celui d'Europe, mais dont le bec étoit plus gros et plus court. Voici une table comparative des dimensions de ces deux oiseaux, prise, pour l'ibis, du squelette de la momie de Thèbes, et pour le courlis, d’un squelette qui existoit auparavant dans nos galeries anatomiques. Nous y avons joint celles des parties des ibis de Saccara , que nous avons pu obtenir entières.