WILFRID LAURIER
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Monsieur. le Président, Mesdames et Messieurs,
Je ne saurais cacher que ji accepté avec un certain sentiment de plaisir l'offre qui m'a été faite de venir exposer quellés sont les doctrines du. parti libéral, et ce que comporte ce mot de “libéralisme, ” pour les libéraux de la province de Québec.
Je dis que ce n'est pas sans un,certain sentiment de plaisir que j'ai accepté ; mais j'aurais certainement refusé si je n'avais regardé qu'aux difficultés de la tâche. Cependant, si les difficultés de cette tâche sont nombreuses et délicates, d'un autre côté, je suis tellement pénétré de l'importance qu'il y à pour le parti libéral de définir nettement sa position, devant l'opinion publique, de la province, que celte considération 4
été pour moi supérieure à toutes les autres.
En effet, je ne me fais pas illusion sur Ja position du parti libéral dans la province de Québec, et je dis de suite qu'il y occupe. une position fausse au point de vue de l'opinion publique. J e sais que, pdur un grand nombre de nos compatriotes, le parti libéral est un parti composé d’hom:..es à doctrines perverses et à tendances dangereuses, marchant sciemment et délibérément à la révolution. Je sais que, pour une portion
de nos compatriotes, le parti libéral est un parti composé d'hommes à inter tions droites peut-être, mais victimes et du- ‘pes de principes “ar lesquels ils sont conduits inconsciemment, mais fatalement, à la révolution. Je sais enfin qüe pour une autre partie, non pas la moins considérable peut-être de notre peuple, le libéralisme est une forme nouvelle du mal, une hérésie portant avec elle sa propre conaamnation.
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Je sais tout cela, et e’est parce que je le sais que j'ai accepté de venir devant vous. Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que rien de ce que je pourrai dire ici ce soir, aura l’effet de dissiper aucun des préjugés qui existent aujourd’hui contre nous ; ma seule ambition est d'ouvrir la voie, comptant que la voie ouverte sera suivie par d’autres, et que l'œuvre commencée sera complètement achevée ; ma prétention ne va pas au delà. ;
Et que personne ne dise que cette manifestation est inutile ou intempestive.
D v’est ni inutlie ni intempestif de combattre les préjugés qui se dressent partout entre nous et l'opinion publique ; il n’est ni inutile ni intempestif de définir nettement notre position telle qu’elle est.
T1 est vrai que nous avohs été assez longtemps déjà devant Popinion publique, pour qu’elle aït eu l’occasion de nous connaître et de nous apprécier. Mais il est égulement vrai que si, corame tout parti politique, nous avens eu nos ennemis, plus qu'aucun parti politique nous avons été attaqués. Des ennemis que nous avons, les uns nous ont systématiquement dénigrés, les autres nous ont de bonne foi calomniés. Les uns et les autres nous ont représentés comme profeseant des doctrines dont l'effet, prévu et calculé pour certains d’entre nous, non entrevu, mais fatal pour les autres, serait le bouleversement de notre société, la révolution avec toutes ses horreurs. C’est pour répondre à ces accusations, pour définir notre position, que la démonstration de ce soir à été organisée par le Club Canadien.
D’après ma manière de voir, le moyen le plus efficace, le seul moyeu de mettre à néant ces accusat” ‘ns, de defeudre nos idées et nos principes, c’est de les faire connaître. Oui, j'en suis convaincu, la seule exposition de nos principes en sera a meilleure comme la plus éloquente apologie.
Et quand nous nous serons fait conneître tels que nous sommes, quand nous aurons fait connaître nos principes tels qu'ils sont, nous aurons, je erois, obtenu un double résultat,
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Le premier sera d'amener à nous tous les amis de la Jiberté, tous ceux qui, avunt comme après 1837, ont travaillé pour nous obtenir le gouvernement responsable, le gouvernement du peuple par le peuple, et qui, cette forme de gouvernemsenf, établie, se sont éloignés de nous, par crainte que nous ne A < sions ce que L'or nous représentait, par crainte que la résfisstion des idées qu’on nous attribuait, n'amenât la destruction du gouveriement qu'ils avaient eu tant de peine à établir. Le second résultat sera de forcer nos ennemis véritables, eus ceux qui au fond sont des ennemis plus ou moins déguisée de la liberté, non plus à en appeler contre nous au préjugés et
. à la peur, mais à se présenter franchement comme nous &e-
vant le peuple avec leurs idées et leurs actes.
Et quand la lutte se fera sur les pures questions de prucipes, qüand les actes seront jugés d'après les pensées qui les inspirent, et les pensées d'après leur#valeur prop: qu'd on ne craindra plus d'accepter ce qui ecc ‘bien ou de rejeter ce qui est mal, de peur œu’en acceptant ce qui est bive, ea rejetant ce qui est mal, on ne rende trop fort un parts à doctrines perverses et à tendances dangereuses, il m'inaparte peu de quel côté sera alors la victoire. Quand je dis qu'il m'importe peu de quel côté sera la victoire, je n‘entends was direqu: je suis indifférent au résultat de la lutte. Je veux dire ceci : si la lutte tourne contre nous, l'opinion exprimée sem la libre expression du peuple; mais j'en ai k: convivtion, un jour viendra où nos idées, jetées en terre, germeront æ porteront leurs fruits, si la semence en est sains et juste.
Oui, j'en ai la confiance, j'en ai la certitude, si nos idées sont justes comme je le crois, si nos idées sont une émanatieæ du vrai éternel et immuable, comme je le rois, elles ne périront pas ; elles peuvent être rejetées, honnies, perséesetées, mais un jour viendra où on {es verra germer, lever ek grandir, lorsque le soleil aura fait son œuvre, et suffis.rrraeex préparé le terrain. *
J'ai déjà signalé quelques-unes des accusations que dem fait circuler contreuous, je reviendrai encore sur ce sujet, esr
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c'est là le point le plus important. Toutes les accusations portées contre mous, toutes les objections à nos doctrines, peuvent se résumer dans les propositions suivantes : lo. le libéralisme est une forme nouvelle de l'erreur, une hérésie déjà virtuellement condamnée »ar le chef de Péglise ; 20. un catholique ne peut pas être libéral.
Voilà ce que proclament nos adversaires.
M. le président, tous ceux qui me font en ce moment
l'honneur de m'écouter me rmdront cette justice que je pose la question telle qu'elle est, et que je n’exagère rien. Tous me rendront eette justice que je reproduis fidèlement les reproches qui neus sont tous les jours adressés. Tous admettront que c’est bien là le langage de la presse conservatrice. .. Je sais que le libéralisme catholique a été cor damné par le che de l'église. On me demandera: qu'est-ce que le libéralisme catholique}. Sur ie seuil de cette question, je m’arrête. Cette question n'entre pas dans le cadre demon sujet ; au surplus, elle n’est pas de ma compétence. : Mais je sais et je dis que le libéralisme catholique m'est pas le libéralisme politique. S'il était vrai que les censures ecclésiastiques portées contre le libéralisme catholique, dussent s'appliquer an libéralisme politique, ce fait constituérait pour nous, français d'origine, catholiques de religion, um état de choses dont les conséquences seraient Aussi étranges que douloureuses.
En effet, mous canadiens-français, nous sommes une race conquise. C’est une vérité triste à dire, mais enfin c'est la vérité. Mais si nous sommes une race conquise, nous avons aussi fait une conquête : la conquête de la liberté. Nous sommes un peuple libre; nous somines rune minorité, mais tous nos droits, tous nos priviléges nous sontconservés. Or, quelle est la cause qui nous vaut cette liberté ? C’est la constitution qui nous à été conquise par nos pères, et dont nous jouissons aujoard'hui. Nous avons une constitution qui place. le gou- * vernement dans le suffrage fes citoyens ; nous avons mue constitution qui nous à 6té octroyée pour notre propre protec. tion. Nous n'avons pas plus de droits, nous n’avotis pas plus
mous * T sisse
. de priviléges, mais nous avons autant de droits, autant de priviléges que les autres populations qui composent avec nous k famille canadienne. Of, il ne faut pas oublier que les autres membres de la famille canadienne sont partagés en deux partis : de parti libéral et le parti conservateur.
Maintenant, si nous qui sommes cathoïiques, nous n'avions pas le droit d’avoir nos préférences, si nous n'avions pas le droit d’appartenir au parti libéral, il arriverait de deux choses l'une : ou nous serions obligés de nous abstenir eomplètement de prendre part à la direction des affaires de l'état, et, alors, la constitution, cette constitution qui noys à été octroyée pour nous protéger — ne serait plus entre nos mains qu’une lettre morte ; ou nous serions obligés de prendre’ part à la direction des affaires de Y'état sous la direction et au profit du parti conservateur, et alors, notre action n’étant plas libre, la constitution ne serait eneore entre nos maïns qu'une lettre norte, et nous aurions par surcroît l'ignominie de n’être pius, pour ceux des autres membres de la famille canadienne qui composent le parti conservateur, que des instruments et des comparres.
Ces conséquences absurdes, mais dont personne ne pourraït coutester la rigorreuse exactitude, ne montrent-elles pas jusqu'à lévidence à quel point est fausse l'assertion qu'un catholique ne saurait appartenir au parti l'beral ?
Puisque la Providence a réuni sur ce coin de terre des populations différentes d’origine et de religion, n’est-il pas manifeste que ces populations doivent avoir ensemble des intérêts communs et identiques, et que, sur tout ce qui touche à.ses intérêts, chacun est libre de suivre soit le parti libéral, soit le parti conservateur, suivant que sa consuience lui diete de suivre lun ou l'autre parti?
Pour moi, j'aprartiens au parti libéral. Si c'est un tort d'être libéral, j'accepte qu'on me le reproche ; si c’est un crime d’être libéral, ce crime, j'en suis coupable. Pour moï, je ne demande qu'une chose, c'est que nous soyons jugés d'après nos principes. J'aurais honte de nos principes, si nous
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mosions pas les exprimer ; notre cause ne vaudrait pas nos efforts pour la faire triompher, si le meilleur moyen de la faire triorapher était d’on cacher la nature. Le parti lib ral a été väagt-cinq ans dans l'opposition, qu’il y soit encore vingteinq ans, si le peuple n'est pas encore arrivé à accepter ses idées, mais. qu’il marche le front haut, bannières déployées, à la face du pays !
{1 importe cependant avant tout de s’enterdre sur la signification, la valeur et. la portée de ce mot “ libéral,” et de eet autre mot ‘ conservateur,”
J'affirme qu'il n'est pas une chose, si peu connue en ce puys par ceux qui l’attaquent, que le libéralisme. Il y a plusieurs raisons à cela.
Nous n'avons été initiés que d'hier aux institutions représentatives. La population anglaise comprend le jeu de ces ästitutions, en quelque sorte d’instinct, en outre par suite d'une expérience sééulaire. Notre population, au contraire, me les connaît guère encore. L'éducation ne fait que de coramencer à ss répandre parmi nous, et pour ceux qui sont instruits, notre éducation française nous conduit natuællement à étudier l’histoire de la liberté moderne, non pas dans la terre classique de la liberté, non pas dans l'histoire de la vieille Angleterre, mais chez. les peuples du continent européen, chez les peuples de même origine et de même religion que nous. Et là, malheureusement, l'histoire- de la Kberté est écrite en. caractères de sang, dans les pages les ylus navrantes que contiennent peut-être les annales du genre humain. Dans toutes les slasses de la société instruito, on peut voir, effrayées par ces pages lugubres, des âmes loyales qui reg-rdent avec terreur l'esprit de liberté, s’imaginant que lesprit de liberté doit produire iei les mêmes désastres, les mêmes crimes que dans les pays dont je parle. Pour ces esprits de bonne foi, le seul mot de libéralisme est gros de &lamités nationales.
Sans: blâmer tout-à-fait ces craintes, mais sans nous en laisser #ffrayer, remontons jnsqu’à la source même, et examinons avec-
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calme ce qui se trouve au fond de ces deux mots : libére, conservateur. Quelle idée cache ce mot de libéral qui nous valu tant d’anathèmes ? Quelle idée cache ce mot de conservateur, qui semble tellement consacré qu'on l’applique modestement à tout ce qui est bien ? L'un est-il, comme on le prétend, comme de fait on l’affirme tous les jours, l'expression d'une forme nouvelle de l’erreur ? L'autre est-il, comme on semble constamment l’insinuer, la définition du bien sous tous ses aspects? L'un est-il la révolte, l'anarchie, le désordre ? L'autre est-il le seul principe stable de la société ? Voilà des questions qu'on se pose tous les jours dans notre pays. Ces distinutions subtiles, que l'on retrouve sans cesse dans notre presse, me sont cependant pas nouvelles. Elles ne sont que la répétitien des rêveries de quelques publicistes de France, qui, ronfermés dans leur cabinet, ne voient que le passé et critiquent amèrement tout ce qui existe aujourd’hui, pour la raison que ce qui existe aujourd'hui ne ressemble à rien de ce qui» existé autrefois.
Ceux-là disent que lidée libérale est une idée nouvelle, et ceux-là se trompent. L'idée libérale, non plus que l'idée contraire, n’est pas une idée nouvelle ; c'est une idée vieille comme le monde, que l’on retrouve à chaque page de l'histoire du monde, mais ce n’est que de nos jours qu’on en connaît is force et les lois, et qu'on sait l'utiliser. La vapeur existaïi avunt Fuiton, mais ce n’est que depuis Fulton qu'on connaît toute l'étendue de sa puissance et qu’on sait lui faire produire ses merveilleux effets. C’est la combinaison du tube et du piston qui est l’instrument dont on se sert pour utiliser k vapeur ; € est la forme des gouvernements représentatifs qui a révélé au monde lss deux principes libéral et conservateur, êt cette forme de gouvernement est l’instrument qui leur fait rendre tous leurs effets. :
* Sur quelque sujet que ce soit, dans lé domaine des choses humaines, le vrai ne se manifeste pas également à toutes les intelligences. Il em est dont le regard plonge plus loin dans l'inconnu, mais embrasse moins à la fois ; il en est d'autrer