HO DISCOURS
diverses lignes de douane, ce qui entraîne toute espèce de formalités et de frais. Il fallait donc franchir ces distances. La Suisse avait en outre un sol admirablement disposé pour l’économie de la production dans la force motrice, un sol couvert de chutes d'eau. 11 y a, il est vrai, des machines à vapeur en Suisse. Mais il y en a infiniment moins que dans les autres pays, parce que les chutes d'eau sont une force motrice dont on fait un grand usage.
Il y avait un peuple d’une économie et d’une sobriété merveilleuses. On trouve, dans les cantons de Saint-Gall et d’Appenzell, des ouvriers en mousseline pour 10 ou 12 sous par jour. De plus, grâce à cet esprit d’économie, grâce à l’esprit financier et spéculateur des Suisses , il y avait dans ce pays une masse de capitaux telle, qu’à Bâle et à Genève l’argent était à beaucoup meilleur marché que chez nous. Je ne crois pas exagérer en portant le taux de l’intérêt de l’argent à 2 p. 100 de moins qu’il ne l’est en France.
Il y avait en outre un peuple qui s’habille d'étoffes fabriquées dans le pays, un peuple moitié pâtre et moitié industriel. Dans les longues nuits d’hiver, au milieu des neiges, on vit là pour rien, et l’on travaille avec une rare patience. Tout le monde en effet a remarqué que la main-d’œuvre est à très-bon marché partout où l’on réunit au travail agricole et pastoral le travail industriel.
On avait donc en Suisse les meilleures de toutes les protections : la distance, l’esprit d’économie, la sobriété, le bas prix de la main-d’œuvre, l’abondance des capitaux.
Que de conditions pour bien produire! On a commencé par filer, par tisser, et ensuite on a imprimé. Savez-vous ce qui arrive aujourd hui? La filature a beaucoup diminué, le tissage de même; il ne reste plus que la peinture des toiles, et encore on ne peint en très-grande quantité que des toiles communes d’une certaine forme, qu’on livre aux Hollandais.
11 y a une espèce d'association entre les Suisses et les Hollandais, qui occupent, les uns les sources du Rhin, les autres son embouchure; les Hollandais sont les commerçants des Suisses, comme les Suisses sont les manufacturiers des Hollandais.
La Hollande porte dans l’Inde, à Java, dans ce qu’on appelle les Indes hollandaises, certaines toiles que les Suisses font à bon marché; cette fabrication est aujourd’hui la plus importante de celles qui restent à la Suisse.
Dans quels produits se réfugie donc l’industrie suisse? Dans les produits pour lesquels la main-d'œuvre est tout, la mousseline, qu’on enlèvera difficilement aux Suisses, parce qu’ils l’ont toujours faite, et qu’ils la font à un bon marché rare; parce que, dans la mousseline, il y a beaucoup de broderie, et
que, dans la broderie, la main-d'œuvre est presque tout. Il leur reste encore l’horlogerie, qui, dans certains cantons, est une source de richesse, et où tout est main-d’œuvre. Il leur reste encore les soieries unies; pourquoi? Parce que, sur le versant des Alpes, vis-à-vis de l’Italie , ils sont à la source de la matière première , et aussi parce qu’ils ont des ouvriers très-patients. Nos ouvriers, il faut le dire, ont leur orgueil. Les ouvriers de Lyon, habitués qu’ils sont à ne faire que les soieries façonnées les plus riches, ne font pas volontiers des soieries unies; ils s’y refusent ou s’y plient difficilement, et il en résulte une plus grande cherté. L’ouvrier suisse est plus modeste; s’il y a des soies brutes de dernière qualité , il s’en empare , et il a la patience de les nettoyer; il fabrique ainsi des unis qui se répandent partout.
En sorte que cette Suisse, que vous citez toujours, voici son état :
Elle avait plus qu’une autre toutes les conditions favorables pour réaliser la liberté du commerce.
Eh bien , la liberté du commerce lui a déjà fait perdre une grande partie de la filature et du tissage; il ne lui reste que l’impression de certaines étoffes dont les Hollandais, par une rivalité toute naturelle avec les Anglais, se sont constitués les importateurs dans les Indes hollandaises, parce qu’ils aiment
mieux leur donner des goûts suisses que des goûts anglais. Voilà la chose simplement rendue.
Il reste donc aux Suisses ces étoffes dont je vous parle, puis la soierie unie , la mousseline , la broderie, l'horlogerie, et aussi les machines. Ils font, en effet , des machines , parce que , dans les machines, la main-d’œuvre joue un rôle considérable. C’est par exemple ce qui fait que nos locomotives coûtent moins cher que les locomotives anglaises, en valant tout autant; car nous en plaçons en Russie, en Autriche, dans la Méditerranée. Eh bien, de même les Suisses, quoiqu’ils ne produisent pas le fer, ont réussi dans les machines , à cause du bas prix de la main-d’œuvre.
Ce peuple, qui avait de si heureuses conditions dans la distance, l’économie, les capitaux , la maind'œuvre, voit disparaître une partie de son industrie, et il ne conserve que celle qui consiste surtout dans la main-d’œuvre. Vous voyez qu’il n’y a pas d’exemple plus concluant contre vous, et je suis convaincu que si vous acceptiez ce système, qu’on vous propose d’une manière aujourd’hui fort adoucie... sauf à vous le faire subir plus tard tout entier avec ses conséquences... si vous l’acceptiez, vous perdriez la filature ; après avoir perdu la filature, un peu plus tard, vous perdriez le tissage, et quand vous n’auriez plus ainsi les matières premières de votre impression sur toile, vous verriez disparaître cette ad-
m DISCOURS SUR LE RÉGIME COMMERCIAL DE LA FRANCE.
mirable industrie des tissus peints , qui est une de vos grandes sources de richesse.
Je sais bien que rien n’est parfait, que par conséquent il peut y avoir çà et là quelque changement à apporter à nos tarifs de douane, ce qui explique pourquoi depuis trente ans nous nous en occupons sans cesse... je ne dis donc pas qu’ils doivent rester immobiles, mais je dis que le système protecteur en lui-même est excellent, et qu’il ne faut pas le qualifier comme vous l'avez fait.
Je dis, permettez-moi de le répéter, que vous avez parlé en jeune homme quand vous avez légèrement qualifié le système qui a fait la prospérité de notre pays, le système qui a fait la grandeur de l’Angleterre, dont elle n’est sortie qu’en partie, par une entreprise encore douteuse. Ce système, deux jeunes nations appelées à un grand avenir dans le monde, la Russie et les États -Unis d’Amérique, l’ont adopté, sans se soucier de savoir si c’est de la liberté ou du servage , mais parce qu’ils y voyaient l’instrument de toute grandeur, de toute prospérité, c’est-à-dire de tout travail. (Vives marques d’approbation.)