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PRIX DES ÉTOFFES DE COTON POUR CHEMISES

L'étoffe de coton se fabrique, en France, à 30 p. 4 00 plus cher qu’en Angleterre quand il s'agit de tissu ordinaire et de tissage à la mécanique, c’est-à-dire quand l'action du prix des transports et des capitaux se fait seule sentir. Mais cette différence s’atténue à mesure que le travail manuel prend la place du travail mécanique. Elle disparaît dans les tissus fins dont le travail manuel fait presque toute la valeur.

Le tissu commun de coton , produit à si bon marché en Angleterre , se vend à Londres aussi cher qu’à Paris.

Voici l’explication de ce phénomène :

Le fabricant anglais a , pour le même capital, un atelier double de celui du manufacturier français. — Deux ou trois acheteurs prennent régulièrement tous ses produits dès qu'ils sont fabriqués. C’est par 400 , par 500 , par 4 ,000 pièces qu'ils 8e livrent. Ces premiers acheteurs revendent par 40 ou 50 pièces aux marchands en gros, qui revendent, à leur tour, par 4 ou 2 pièces aux marchands en détail. Chacun de ces intermédiaires fait un bénéfice d'autant plus élevé , qu’en Angleterre aucun commerçant n’accepte la vie modeste et chétive de nos boutiquiers.

De la le prix élevé pour le consommateur.

Une pièce de madapolam achetée à Londres, dans la Cité, coûte, le yard,

8 pence 80 centimes.

Ajouter le dixième pour faire le mètre 8 —

Ajouter 4 p. 4 00 pour la différence d'argent 3 —

Prix du mètre de madapolam à Londres. . 94 centimes.

Une pièce de madapolam achetée dans une maison de

blanc, à Paris, coûte le mètre 90 —

C’est 4 p. 4 00 de moins.

Mais, en largeur, le madapolam français à 85 centimètres;

Le madapolam anglais en a 91 .

De sorte qu'en definitive le tissu français, à largeur égale, coûte 5 p. 4 00

too

Foi® nombreuses. — Non! non! Continuez!

Quelques membres. — À demain!

M. Thiers. — Je n’ai besoin que de quelques minutes; j’aime mieux finir. S’il fallait recommencer demain, je n’en aurais pas la force. (Parlez! parlez!)

J’ai pris la vie de l’ouvrier à Londres et à Paris. Dans les provinces, il peut y avoir une différence, mais la capitale est le meilleur étalon pour le rapport des valeurs. J’ai donc pris Londres et Paris.

Le prix du pain à Londres est de 8 sous le kilogramme, première qualité, celle que mange l’ouvrier de Londres comme celui de Paris. Ce pain à Paris vaut 5 sous, d’après le Moniteur. Voyez la différence. Nous avons une certaine cherté relative pour les

de plus que le tissu anglais; mais le tissu anglais est inférieur en qualité, et ainsi la différence de prix se compense.

D'ailleurs le madapolam ne se consomme pas sans recevoir une façon.

La chemise d'ouvrier la plus commune coûte, & Londres, 3 schellings,

soit 3 fr. 75 c.

Plus belle, 3 schellings 6 pence, soit . . . 4 35

Eu France on vend des chemises d'ouvrier & raison de. . 3 >

Pour avoir des chemises solides et bien faites, la chemise coûterait :

3 mètres de calicot à 80 centimes. ... 2 fr. 40 o. I

La façon 1 25 f 3

Pour 4 fr. 35 c , prix d'uno bonne chemise d'ouvrier, à Londres , on aurait une chemise de madapolam français à 00 centimes le mètre. On dirait alors :

3 mètres de madapolam à 90 centimes. . 2 fr. 70 c. I ,

La façon t 60 f 4

Mais on voit par l'étoffe employée que déjà la qualité est supérieure à celle des chemises portées par les ouvriers.

Il faut conclure de tout ceci que l'étoffe de coton mise à l’usage du consommateur est meilleur marché à Paris qu'à Londres.

objets manufacturés, mais la vie du peuple est meilleur marché en France.

Il y a trois qualités de viande :

La 1 re qualité, à Londres. 16 sous le 1/2 kilogr.

— à Paris.... 13 —

La 2 e qualité, à Londres. 13 1/2 —

— à Paris.... 12 —

La 3 e qualité, à Londres. 9 1/2 —

— à Paris.... 7 —

C’est cette dernière que mange le peuple. J’ai acheté à Londres, avec un de nos collègues trèséclairé en cette matière , une pièce de madapolam , qui sert à faire les chemises les plus belles pour l’ouvrier de Londres comme pour celui de Paris. Eh bien, le mètre vaut 91 c. à Londres et 90 c. à Paris.

Seulement à Paris il y a un peu moins de largeur, mais il y a plus de beauté dans l’étoffe.

Avec la confection, cette chemise, à Londres, est de 3 fr. 75 c. à 4 fr. 35 c. ; à Paris, plus belle et mieux faite, 3 fr. à 3 fr. 65 c.

Vous allez me demander, et c’est tout le secret : Comment l’étoffe de coton, qui, en Angleterre, revient à 30 p. 1 00 de moins qu’en France, peut-elle se vendre au peuple anglais aussi cher qu’au peuple français ?

Tout s’explique dans la nature des choses quand on y regarde bien. J’ai été moi-méme très-inquiet de

la réalité de ce fait; cependant je ne pouvais pas résister à la vérité. J’ai comparé ces deux étoilés, je les possède; si nous étions dans une commission, je les produirais; mais il serait ridicule de les produire à la tribune. (On rit.)

Comment donc se fait-il que le prix soit le même? Je vais vous le dire.

A quelles conditions les Anglais arrivent-ils à cette production à bon marché? Aux conditions de la grande production, comme quelquefois en agriculture on arrive au bon marché avec la grande culture. C’est en faisant beaucoup, c’est en faisant faire au même métier, trois ou quatre fois ce qu’il fait chez nous.

Qu’en résulte-t-il? Que le fabricant ne peut pas être à la fois manufacturier et commerçant.

En France , le fabricant de Roubaix ou de Lille vient à Paris pendant que ses ouvriers travaillent; il y vient chercher le débit de sa marchandise ; il se divise en deux, il est fabricant et un peu commerçant; il n’y a pas d’intermédiaire entre lui et le débitant.

En Angleterre savez-vous combien il y a d’intermédiaires? Il y a trois ou quatre grands commerçants, qui achètent les tissus en masse, et qui les versent soit en Angleterre, soit dans tous les pays étrangers.

A côté de ces trois ou quatre grands commer-

çants, il y a les marchands en gros qui vendent ces tissus par trois ou quatre cents pièces, puis enfin le marchand en détail qui les vend par deux ou trois. Il en résulte qu’il faut placer entre la grande production et le consommaleur deux ou trois intermédiaires, qui prennent tout le bénéfice. De sorte que la France, avec sa cherté, mais avec sa perfection qui lui permet encore d’exporter pour 1,100 millions de produits , la France ne fait pas payer le vêtement de l’ouvrier plus cher, et même le fait payer moins cher qu’en Angleterre.

Vous voyez donc que la situation des deux pays, considérée avec une attention sérieuse, avec discernement, conduit à ceci : Que si les Anglais peuvent être contents de leur sort , nous pouvons aussi être contents du nôtre. Permettez-moi d’ajouter enfin... et loin de moi la pensée de prédire à l’Angleterre de fâcheuses destinées... permettez-moi d’ajouter que , après avoir mis toute son existence en dehors, elle a besoin d’être au dehors bien puissante pour s’assurer son alimentation; elle a besoin d’être bien puissante pour trouver le placement du surplus de production qu’elle a créé aux conditions que j’ai fait connaître. Supposez un changement de situation dans le monde; supposez un changement de force relative dans les marines, que deviendrait cette nation, qui a mis toute son existence en dehors, que deviendra le placement de ses produits, et le trans-

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port chez elle des produits alimentaires? Je dis que, comme avenir, j’aime au moins autant, j’aime davantage l’existence qui est plus en dedans , que l’existence qui est plus en dehors. (Mouvement d’approbation.)

J’ajoute une dernière considération.

Savez-vous ce qui se passe en Amérique? il y a là des rivalités bien redoutables; il y a là des fabricants bien habiles. J’ai, avec des juges compétents, pris des produits américains, j’ai comparé et j’ai reconnu qu’en Amérique on commence à faire à 24 centimes des étoffes que les Anglais font à 29. Et comment les Américains peuvent-ils produire à ce prix? Ce n’est pas parce que la main-d’œuvre est à bon marché chez eux, caria main-d’œuvre est trèsélevée en Amérique ; c’est parce que la production y a lieu dans des proportions immenses. I.es Anglais font de la grande production , mais les Américains aussi; ils pourront bien les battre dans cette carrière. On emploie en Angleterre des moteurs de 80 chevaux ; les Américains élèvent des fabriques où on emploie des moteurs de 600 chevaux, et ils font cela par association et actions, et ils commencent ainsi à produire avec un bon marché extraordinaire, sans compter qu’ils ont le coton brut chez eux.

Oui , grâce à cette manière d’être qu’on affecte tant de mépriser, nous avons un grand marché as-

suré, c’est le nôtre. Nous n’avons pas une aussi grande exportation , mais nous pouvons lutter au dehors parce que nous avons dans nos produits une perfection qui en assure le placement fort étendu, une perfection qu’on ne nous ôtera pas, car personne ne nous ôtera nos qualités d’esprit. Nous ne dépendons ainsi, ni pour notre commerce extérieur, ni pour notre alimentation , d'aucun des accidents du dehors. Un changement dans le prix de production opéré à deux mille lieues de nous, ne nous fermera pas nos débouchés. Une nation dont la marine aurait tout à coup grandi, ne pourra pas nous affamer. Quoi qu’on en dise, enfin, je serais très-fier assurément d’ôtre Anglais; je ne suis ni honteux, ni malheureux d’être Français. (Rires d’approbation.)

Encore un mot. •

Voici deux jeunes nations qui entrent dans la carrière... Je ne vous demande plus qu’un instant pour rendre complète la comparaison que j’établis ici entre les divers pays dignes d’être observés. (Parlez! parlez!) , - .

Voici deux jeunes nations , les Américains et les Russes, qui entrent dans la carrière, et qui y entrent, il faut le reconnaître, avec une grandeur frappante. Voyons leur exemple, voyons si ces jeunes peuples sont si amoureux de ces doctrines de libre échange, s’ils croient qu’elles conviennent à leur âge, qu’elles ont bon air dans la jeunesse. (On rit.) Vous allez

voir ce que l’un et l’autre pensent du libre échange.

Combien ces deux nations sont différentes! On dirait que la Providence, dans son infinie variété, a voulu placer là, près du pôle, deux contrastes saisissants , deux nations immenses , pleines d'intelligence, pleines d’avenir... j’oserais presque dire de l’une déliés, si ce n’était impie, malheureusement pleine d’avenir, et vous savez de laquelle je veux parler. (Oui! oui! — Légère agitation.)

Je dis là le mot d’un vieux libéral qui n’aime pas le désordre, mais qui aime la liberté. Eh bien, oui, toutes les deux ont malheureusement nn avenir égal... (Léger murmure à gauche.)

Au surplus. Dieu arrangera tout cela! (Hilarité.)

M. Barthélémy Saint-Hilaire. — La République aussi arrangera cela!

M. Thiers. — Admirez la variété des vues providentielles! L’une a la forme démocratique, l’autre a la forme despotique, et toutes les deux, car la démocratie est ambitieuse aussi, toutes les deux menacent leur univers; elles menacent le continent qui est placé autour d’elles.

En voilà donc une qui grandit sous la forme démocratique , et l’autre sous la forme despotique ! Dieu a placé ainsi en présence deux échantillons nationaux, tous deux bien grands, tous deux faisant déjà de bien grandes choses! Je me suis dit, moi, qui suis si peu libre-échangiste, je me suis dit : Si

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j’étais Américain, si j’étais Russe, que déciderais-je dans les conseils de mon pays? J’ai souvent hésité. Et, en effet, voyez quelle raison pour les Américains et pour les Russes d’être libre-éehangistes ! Les Américains, eux aussi, sont une nation spéciale dans les matières premières; ils produisent le coton brut, le blé, le tabac, en quanlilés immenses, avec un bon marché extraordinaire! Eh bien , pourquoi ne pas se borner alors au libre échange? Ils ne peuvent pas être affamés, car ils nourriraient le monde entier avec leur blé. Ils ont le colon brut, le coton brut qui est la plus grande matière de commerce du monde; ils commencent à avoir la laine. Je me suis dit : Si j’étais Américain , je ne me ferais pas manufacturier, je resterais agricole, et je serais à la fois agricole et maritime; car, avec le coton, la laine, le blé , j’aurais le plus vaste commerce.

Mais ce n’est pas tout, il y a ici une raison politique tout aussi grave que la raison commerciale. Savez-vous ce que font les Américains en développant l’industrie à New-York , à Boston , dans ces grandes villes? Ils développent ces populations agitées, qui sont le plus grand danger de la liberté. (C’est vrai!) Et quand ils développent l’agriculture, et qu’ils créent des agriculteurs dans 1 intérieur, que font-ils, au contraire? Ils multiplient ces hommes de l’intérieur, dont la tranquille et fière indépendance assure depuis un demi -siècle la gloire, la

solidité de la liberté américaine. (Très-bien ! ) Et si Washington, ce grand homme, revenait au monde, qu’est-ce qu’il conseillerait à son pays? Peut-être qu’il lui dirait : Restez agricole et maritime; votre liberté n’en sera que plus solide, elle durera davantage; vous serez plus puissants marins, et vous aurez le moyen de gagner largement votre vie.

Et les Russes , eux aussi , avec leur vaste production de céréales, ne peuvent pas être affamés. Les Russes aussi ont de belles laines, en quantité extraordinaire; eux aussi, avec leurs produits naturels, le fer, le chanvre , pourraient être de riches négociants, se ménager de magnifiques affaires, uniquement en échangeant leurs matières premières contre les produits manufacturés des autres pays. Ils ont d’ailleurs une raison politique bien plus puissante encore que celle des Américains, une raison qui sans doute a été pesée dans les conseils du gouvernement russe, et cette raison vous la devinez avant que je vous la dise. S’ils laissaient développer leur agriculture seulement, s’ils se faisaient davantage des producteurs de blé, de laine, de chanvre, de fer, ils favoriseraient les grands seigneurs, la grande propriété en Russie ; tandis qu’en faisant le contraire, ils créent à Moscou une bourgeoisie industrielle, qui se place là à côté d’une noblesse très-indépendante, beaucoup plus indépendante que celle de Saint-Pétersbourg, et qui commence à rai-

sonner plus qu’il ne convient sous les institutions russes. (On rit.)

Je vous parlais de Washington : oh! si Pierre-le- Grand reparaissait aujourd’hui dans son pays, il aurait à délibérer sur ses destinées. Qui sait? peutêtre maintenant dirait-il : Il vaut mieux conserver un peuple de grands seigneurs et de paysans militaires, riche des grandeurs de l’agriculture, et ne pas voir naître à Moscou des bourgeois raisonneurs. Que font pourtant ces deux grands pays que je prends en ce moment pour exemple? Ils font, malgré les conseils de la politique, qui seraient ici petits et timides, parce que petits et timides seraient les conseils qui limiteraient la prospérité d’un pays... lis disent : Faisons tout ce que nous pouvons faire nousmêmes, ne privons notre pays d’aucune des industries qu’il pourrait cultiver! Les Américains disent : Comment! nous qui produisons le coton, nous le donnerions aux Anglais pour le fabriquer, et nous ne le fabriquerions pas nous-mêmes!

Ils raisonnent comme les Anglais raisonnaient, quand ils voyaient passer devant eux les lainages des Brabançons et des Florentins. Les Américains veulent fabriquer leur coton. Ils n’ont pas encore la soie; ils veulent néanmoins, prenant en Chine la matière première , lisser de la soie comme ils veulent fabriquer du drap. Voyez leurs tarifs : ils avaient

5 oa 10 centimes de droits, ils ont aujourd'hui 25, 30 p. 100 de protection.

Voilà cette nation libérale, nation jeune qui devrait aimer les doctrines nouvelles, et qui cependant les repousse, pour développer sa production en tout sens avec le vieux moyen du système protecteur !

Les Russes, dit-on, ont aboli les tarifs.

Les Russes , voici ce qu’ils ont fait :

Comme tontes les nations éclairées, là où la prohibition n’avait qu’un résultat ridicule, ils ont substitué aux prohibitions des protections de 50, de

J’ai fait à Londres des comparaisons attentives, et les protections qui restent en Russie sont encore, je le répète, de 50, de 60 p. 100.

Maintenant quelle est la pensée de la nation russe en agissant comme elle agit? D’abord observez cette nation puissante : elle a deux grands caractères, la finesse et la bravoure. Elle a une organisation délicate, une force singulière, une vaste ambition. Elle veut faire tout ce qu’elle peut faire, et elle a raison. En industrie elle produit de très-belles choses, des choses qui n’égalent pas les nôtres , mais qui , par le goût et la couleur, s'en rapprochent. Naturellement appelée à produire des soieries, dont la matière première peut se développer chez elle, et que

SDK LE RÉGIME COMMERCIAL DE LA FRANCE. m

du reste elle tisse déjà très-bien ; tout aussi natu - Tellement appelée à fabriquer du drap, dont elle possède en abondance la matière essentielle, elle veut même travailler le coton, qui lui manque absolument, et pour cela elle se couvre de tarifs de 50 et 60 p. 100. Elle le veut, et pourquoi? Parce qu'elle veut en faire le commerce avec la Chine. Elle consent à payer cher les cotonnades, afin d’apprendre à les produire, et de les transporter ensuite à Kiatka par ses caravanes, embrassant ainsi, comme les Américains, une partie de l’univers dans ses vastes relations, non pas au moyen de ses vaisseaux, mais au moyen de ses chameaux , que Buffon , vous le savez, a appelés le vaisseau du désert. Dans celle pensée elle a interdit chez elle l’entrée du thé par mer, afin de le tirer directement de Chine. Elle violente ainsi et la production et la navigation tout à la fois, parce qu’elle a à cœur, comme toutes les grandes nations, le principe qu’il faut faire par soimême tout ce qu’on peut faire, qu’on se doit à soimême et à la dignité de l’esprit humain de ne pas laisser faire aux autres ce qu’on peut faire soi-même. C’est là une lutte loyale : ce ne sont pas de ces atroces hostilités qui poussent les peuples les uns contre les autres, et les conduisent à s’entr’égorger; ce sont de nobles rivalités qui amènent un peuple à se dire : Je puis faire tel travail et j’aime mieux le faire moimême que de l’abandonner à mes voisins. Mais, pour

cela, il faut de la patience et du temps, car c’est un but qu’on n’atteint pas dès le premier jour.

Savez-vous ce qu’exprime la différence des tarifs? non pas celte sotte prétention de vouloir en tout temps, en tout pays, produire à des conditions impossibles ce que le climat et les lieux refusent de produire; mais elle exprime cette patience du génie, cette résignation qui consiste à faire péniblement, lentement, chèrement d’abord, ce que, plus tard, on est appelé à faire mieux , et enfin à faire avec perfection. C’est la condition que Dieu a imposée à tous les hommes en les mettant ici-bas , de tout produire avec effort.

Je dirai , en finissant, que le contraire serait impie. Tenez, jetez les yeux sur les zones tempérées, et voyez la petite place que nous occupons sur la surface du globe : il y a 1 5 à 1 6 degrés de latitude, i-5 de longitude. Toute l’Europe... tournez une mappemonde dans vos mains... toute l’Europe n’est rien par rapport au reste du monde. Eh bien, qu’estce que Dieu lui avait donné? Des chênes, des sapins, des pâturages, à peine des céréales, du bétail fort en taille, médiocre en beauté, et au contraire il avait donné à la Chine la soie, à l’Inde le coton , au Thibet les plus belles races de mouton, à l’Arabie le cheval, à l'Amérique les métaux précieux et les bois les plus beaux , les plus admirables. En un mol il avait tout prodigué à ces autres parties du monde. Mais en Eu-

rope qu’y avait-il donc de supérieur?... Une seule chose, l’homme! L’homme!... (Vifs applaudissements. — Sensation prolongée.) Tout était inférieur en Europe, excepté l’homme, parce que les contrées tempérées sont les plus propres au développement de l’organisation humaine. Dans les pays froids, l’homme s’engourdit; dans les pays chauds, il s’endort dans la mollesse. Là seulement l’homme pouvait être grand, fier, ambitieux. Aussi est-il allé tout prendre dans ces contrées si bien dotées sous le rapport matériel : il a pris à la Chine la soie, à l’Inde le coton, au Thibet le mouton, à l’Arabie le cheval, à l’Amérique les métaux, les bois; avec toutes ces choses il a paré l’Europe , sa chère patrie : il en a fait le théâtre de la civilisation ; et puis il en est reparti sur des machines puissantes pour aller conquérir et civiliser ces contrées lointaines où il n’était pas né, et auxquelles il avait tout ravi.

C’est donc la pensée de Dieu que vous insultez quand vous dites de ne rien faire, et de laisser aller le hasard.

Je proteste donc contre cette doctrine , et je conseille à mon pays de persévérer dans ses nobles et fécondes traditions. (Sensation profonde. — Applaudissements vifs et prolongés. — L’orateur, en descendant de la tribune, est entouré d’une foule de représentants des divers côtés, qui lui adressent les plus vives félicitations.)

Séance du aamedl *8 Juin 18S1.

M. Thiers. — Messieurs , je vous promets de ne vous prendre que quelques minutes , et je tiendrai parole ; car si je voulais vous en prendre davantage, je ne le pourrais pas. Je suis dans un tel étal d’épuisement, qu’il me sera à peine possible de relever quelques inexactitudes, quelques erreurs de fait de notre honorable collègue M. Sainte-Beuve.

D’abord je lui ferai remarquer qu’il n’y a rien qui me rende, à moi, les opinions d’un libre-échangiste plus suspectes que cette prétention d’assimiler la liberté commerciale à la liberté politique. Cela me prouve que l'on est conduit, très-innocemment, par le mot liberté. Il n’y a rien qui se ressemble moins qne la liberté politique et la liberté commerciale.

J’ai dit hier, à cette occasion , à mon jeune collègue... et je lui demande pardon de l’appeler jeune : je voudrais bien mériter ce reproche qu’on m’adressait il y a vingt ans (On rit); mais comme il m’a accusé d’être dans les routiniers et les entêtés, je l’ai aj pelé jeune ; je n’aurai pas recours à d’autres représailles, et, je le répète, je voudrais bien les mériter.

M. Sainte-Beuve. — Je ne peux pourtant pas vous appeler vieux.

M. Thiers. — Vobs aurez la politesse de ne pas le faire; mais d’autres, moins polis que vous, le feront peut-être. 1

Enfin, hier, j’ai dit à M. Sainte-Beuve qu’on ne comprenait pas les grandes paroles de Montesquieu, quand on ne sentait pas que les pays les plus libres sont souvent les moins libéraux en matière de commerce, et que les pays au contraire les plus despotiques étaient souvent les plus libéraux sous ce rapport tout spécial. A ce sujet, Montesquieu a cité l’exemple le plus frappant de son temps : celui de l’Angleterre, et nous en avons un de notre temps dans l’Amérique, qui est assurément le pays le plus libéral sous le rapport politique, et qui ne l’est pas du tout sous le rapport commercial. .. Vous ne demandez pas mieux que l’Amérique, sans doute; vous voudriez même que votre pays en fût là...

M. Perrinon. — Moins l’esclavage! (Exclamations nombreuses et signes d’impatience.)

M. Tiheks. — J’avoue que je ne suis pas aussi difficile que notre honorable collègue, et que, pour ma part, je crois la liberté de l’Amérique suffisante pour les pays môme républicains. Je souhaite à tous ceux qui sont républicains, le deviennent, ou voudront le devenir, d’étre aussi propres, aussi préparés à la liberté que l’Amérique. (Très-bien ! )

Mais je vous ferai remarquer que l’Amérique n’a cessé de s’éloigner du système libéral en matière

commerciale: tandis qu’elle passait du parti aristocratique à ce qu’on appelle le parti démocrate, tandis qu’elle passait des whigs aux hommes qui occupent aujourd’hui le pouvoir, l’Amérique s’esl couverte de tarifs, et tous les ans elle y ajoute. Je repousse donc cette assimilation puérile , et qui me rend profondément suspecte l'opinion du libre échange chez beaucoup d’hommes, animés d’ailleurs d'excellentes intentions, mais qui sont innocemment conduits par le mot liberté.

Messieurs, il ne faut jamais se laisser conduire par les mots , il faut aller au fond des choses. On peut être une nation très-libérale; mais plus on a le sentiment de la nationalité, plus on a de prévoyance, plus on songe à étendre le travail du pays , et à le rendre indépendant des accidents qui peuvent se produire à l’étranger.

Les considérations tirées de l’assimilation des deux libertés, politique et commerciale, étant mises de côté , je vais suivre l’orateur dans le reste de son argumentation.

L’honorable M. Sainte-Beuve a cru bien puissant cet argument qu'il a développé sur le prix du blé. Il nous a dit : a Vous craignez que les blés étrangers n’entrent en France si vous supprimez le tarif. Voyez l'Angleterre, le prix du blé y est plus élevé qu’en France , et cependant les blés d’Odessa n’y entrent fias.»

Messieurs, tout cela est inexact. Je vous fais cette simple objection : Comment , les blés se vendraient plus chers en Angleterre qu’en France, et cependant les prix de nos blés en Normandie, alors que l’importation est permise, ne seraient pas plus élevés que 1 4 ou \ 5 fr. ! Si les blés anglais étaient à 22 ou 23 fr. , les blés de Normandie, par un équilibre tout naturel, n’auraient-ils pas dû s’approcher insensiblement de ce prix ?

Pourquoi cela n’a-t-il pas lieu? Je vais vous le dire.

On est inexactement renseigné sur les faits. Je ne parle pas des prix de ces derniers jours : il est vrai que, dans ces derniers jours, depuis une certaine rumeur qui s’est répandue sur le continent au sujet de la récolte, les prix ont augmenté en France, et beaucoup plus en Angleterre. Mais le commerce ne savait pas encore ce fait.

M. Sainte-Beeve. — Ce que j’ai dit remonte à trois mois.

M. Thiers. — Ce que le commerce savait, c’était que les magasins de l’Angleterre étaient singulièrement remplis; or, le commerce, qui est fort avisé, qui est averti sans cesse par des correspondances nombreuses, quand il sait que ce qu’on appelle le stock est considérable dans un pays , le commerce devient très-circonspect, et souvent même, quand il y aurait possibilité de bénéfice à faire des envois,

il ne les fait pas. Voilà la règle de prudence qu'il suit habituellement.

Voulez-vous au surplus savoir le véritable prix des derniers mois? La moyenne, et on confond la moyenne avec la qualité inférieure, ce qui a produit l’erreur que je combats ici, la moyenne des blés était supérieure au prix d’Odessa ; elle était de 38, 39, et 40 schellings le quarter , tandis que le prix des blés d’Odessa était de 34 à 36 schellings. C’est le chiffre le plus élevé. Traduisez cela en hectolitres et en monnaie française, vous obtiendrez des prix de 14 à 15 fr. l’hectolitre. Quelle est la moyenne des prix en France? elle est de 1 4 à 15 fr. Quelle est la différence de prix entre Marseille et Londres, quand les blés viennent d’Odessa? Elle est, à cause du fret plus élevé, de 1 fr. et demi et quelquefois 2 fr. C’est ce qui explique comment les blés d’Odessa ne se précipitent pas en plus grande masse en Angleterre, puisqu’entre les prix de Marseille, de l’intérieur de la France, et de l’Angleterre, il y avait, dans ces derniers temps, une sorte d’équilibre. Votre argument donc, fondé sur des faits inexacts, et consistant à dire que les blés d’Odessa devraient se précipiter en Angleterre, le prix y étant plus élevé qu’en France, n’a aucune valeur. Il y a eu équilibre pendant tous ces temps derniers. Mais, je vous le demande maintenant, persuaderez-vous à quelqu’un de sérieux , qui ne joue pas sur les tarifs , et ne cherche

pas dans des contradictions apparentes le moyen de mettre en défaut la législation du pays, à quelqu'un qui ne fait appel qu’au bon sens, lui persuaderezvous que 1 introduction des blés d’Odessa, qui peuvent revenir, à Marseille, à 13 ou 1 4 fr., quand le prix est ordinairement, dans le midi, de 1 9 à 20 fr., que cette introduction ne produirait aucun effet? Il n’y a pas un homme de sens qui puisse soutenir une telle proposition.

Je vous cite l’exemple de l’Angleterre. Vous vous plaignez qu’on ne vous réponde pas : c’est que vous ne saisissez pas toujours les réponses, et quand on vous les a faites, vous dites qu’elles n’ont pas eu lieu. (Mouvement à gauche.) Dieu me préserve de prétendre que ce soit la faute de votre intelligence, mais je dis que c’est la faute de vos préoccupations. Je vous ai cité ce fait frappant : en Angleterre, le prix moyen était de 56 schelliDgs le quarter; c’est d’après ce prix que tous les baux avaient été faits. Il est tombé à 40 schelling9. Vous invoquez toujours F exemple de l’Angleterre : les terres, en Angleterre, ont perdu 30 p. 100 de revenu; et vous ne voulez pas que le même fait se passe en France!... Contestez-vous?... Qui donc alors vous autorise à invoquer l’exemple de l’Angleterre, et les faits qui s’y sont passés? Est-il vrai , oui ou non, que le prix fût à 56 schellings, et qu’il soit descendu à 40? Si ce phénomène vous semble digne d’être imité, vous devez

espérer qu’il se produira en France, sans quoi vous n’auriez aucun motif, vous ne seriez pas fondé dans votre proposition. Maintenant, voyez dans quelle contradiction puérile vous tombez! Vous dites qu’on fera baisser le prix du pain, et en môme temps que le prix du blé ne baissera pas. Je ne sais pas un moyen de faire baisser le prix du pain sans faire baisser le prix du blé. (Rires d’approbation.)

Vous dites que je traite mal mes adversaires. C’est après avoir été maltraité par des hommes qui n’y étaient guère fondés par leur autorité, que je leur réponds quelquefois rudement.

Quand on a l’exemple de l’Angleterre, où l’on a vu descendre le prix de 56 à 40 schellings, soutenir que les prix ne doivent pas changer en France par l’introduction des blés étrangers, ce serait une puérilité; cela ne saurait tomber sous le sens.

M- Sainte-Beuve. — La situation n’est en rien la même.

M. Thiers. — Je dis alors que l’on ôterait à la réforme tous ses motifs : si le prix du blé et du pain ne devait pas changer, ce ne serait pas la peine de la faire.

Plusieurs voix à droite. — C’est évident , c’est clair.

M. Thiers. — Maintenant, je crois que pour tout homme de sens... (Interruption au pied de la tribune.)

Les conversations au pied de la tribune m’empêchent de parler.

M. Sainte-Beuve parle de son amour de la vérité. Je reconnais cet amour chez lui , mais il est tout aussi grand chez moi. Il faut que j’aiine cette vérité autant que je le fais, pour que, dans 1 état d’épuisement où je me trouve, je vienne soutenir ici un quartd’heure, une demi-heure de discussion. Je supplie qu’on m’écoute avec attention.

Je dis qu’il ne tombe pas sous le sens que, lorsque des blés sont descendus de 56 schellings à 40 en Angleterre, le même phénomène ne doive pas se produire en France. Avant l’exemple anglais, tout homme de sens devait le croire; après l’exemple de l’Angleterre, un homme qui n’a pas de sens, qui n’a que de la mémoire, qui se rappelle ce qui s’est passé il y a huit jours, doit le croire; si on le contestait, la réforme, je le répète, n'aurait plus d’objet.

Maintenant passons aux tarifs de 20 p. 100 qu’offre M. Sainte-Beuve. D’abord, je crois que, dans la proposition de M. Sainte-Beuve, on a dit 10 à 20 p. 100. Aujourd’hui on dit 20 p. 100, parce qu’il faut vous séduire par une protection suffisante, et on ajoute : Quelle est l’industrie qui ne se croit pas suffisamment protégée par 20 p. 100?

Mais oui certainement, si 20 p. 100 signifiaient ce qu’ils paraissent signifier, on pourrait considérer ces 20 p. 100 comme une protection constamment

Digiti;

suffisante; mais si vous aviez observé davantage la marche des choses, le mouvement des prix, les crises industrielles qui se passent entre grands pays placés les uns à côté des autres , vous verriez que c’est une digue... car un tarif n’est qu’une digue... que c’est une digue absolument insuffisante. Vous ne savez pas dans les grandes industries à quel point les prix varient quelquefois. Le fer, en Angleterre, coûtera alternativement 3, 4, 5, 6 livres sterling; il monte de 20, de 30, de 40, de 50 p. 100, et vous croyez que vous vous ôtes garanti par un tarif de 20 p. 100? Mais il n’en est rien.

C’est comme les marées qui ne sont pas constamment égales, et qu’un coup de vent élève tout de 9uite de plusieurs pieds. Eh bien, suivant les crises industrielles , les valeurs varient avec une rapidité extraordinaire. Vous avez vu ce qui s’est passé en 1848 nous étions surchargés de cotonnades, nous les avons rejetées sur l’Allemagne, snr la Suisse, où elles pouvaient entrer, et nous avons été heureux de nous en débarrasser à 30 et 40 p. 1 00 de perte. J’ai cité encore ce fait que quand on vendait à 60 francs des rentes qui avaient coûté 120 francs, il n’était pas étonnant qu’on fit de même pour se débarrasser des marchandises dont on était surchargé.

Les tarifs sont faits non-seulement pour vous procurer habituellement une protection suffisante, c’està-dire pour vous dédommager des inégalités acci-

dentelles qui tiennent aux lieux, aux temps, à l'époque à laquelle on a commencé une industrie, à des circonstances qui le plus souvent sont passagères; mais pour vous garantir contre les révolutions industrielles qui ont lieu chez vos voisins. Quant aux inégalités de situation , elles sont faciles à comprendre.

Nous avons, par exemple, l’avantage de situation sur la soierie, parce que le marché est à Lyon : les Anglais ont l’avantage de situation sur le coton, parce que le marché est à Liverpool. On va à meilleur marché de New-York à Liverpool que de New-York au Havre, parce que l’on a plus de fret. Ensuite, on a le choix quant à la matière première, on peut prendre quand on veut du gros ou du fin. C’est un avantage immense que d’avoir un grand marché où on peut tout choisir; cela est évalué par les grands fabricants à 7 ou 8 p. 100 de différence. Puis de ce marché il faut aller au Havre, et de là à Mulhouse. Vous avez les capitaux qui, en Angleterre et en France, représentent une différence d’intérét de 2

Enfin, vous avez une différence énorme que vous ne voulez pas reconnaître, c’est que les Anglais produisent dans les fabriques une seule qualité, et que nous, nous en produisons quatre ou cinq à la fois. Or, quand on fait la même qualité, on la fait mieux, plus vile et à meilleur marché.

tïl DISCOURS

Un membre à gauche. — Faisons comme cela !

M. Tiiiers. — Mon Dieu ! je ne puis pas discuter avec des interruptions semblables au pied de la tribune.

Le tarif est établi pour compenser ces inégalités, les unes géographiques, les autres de temps, les autres de situation ; mais il est établi pour plus encore : il est établi pour vous garantir des conséquences des crises qui se passent à côté de vous. C’est là un des principaux avantages, Tune des principales sûretés. Cest bien assez d’être malheureux de son propre malheur, sans l'être encore du malheur de ses voisins. C’est assez de souffrir de ses crises, sans souffrir de celles qui affligent d’autres nations.

On nous accuse, grâce à nos révolutions fréquentes, d’être un peuple qui, politiquement, manque de bon sens. On est injuste, car la conduite que nous avons tenue depuis trois ans prouve autant de sens que de courage. Nous nous sommes gouvernés au milieu des révolutions, et nous n’avons pas versé à l’écueil du socialisme, placé si près de nous. (Murmures à gauche.)

Mais je vous loue de n’y avoir pas échoué... Le regrettez-vous? (Rires approbatifs à droite.)

Une voix à l’extrême gauche. Vous y viendrez.

M. Thiers. — J’espère que nous n’y viendronspas; cl si, moi, je l’espère pour la société, vous, vous devriez l’espérer pour la République, car si quelque

chose rend suspecte en France cette belle et noble forme de gouvernement, c’est cet écueil placé devant elle. (Nombreuses marques d’approbation.)

M. Soubies. — Cet écueil n’est qu’un mot; quand on s’entendra, ce ne sera plus un écueil.

M. Thiers. — Si j’étais républicain de la veille, je tâcherais de rassurer ce côté (la droite), et de rassurer la France...

A droite. — Très-bien! très-bien! (Sourire à gauche.)

M. Bourzat. — A la question !

M. Thiers. — J’y arrive... Et si , à côté de moi, un collègue malavisé me disait, à propos du mot socialisme : « Nous y viendrons ! » je lui répondrais : a Taisez-vous, vous perdez la République. » (Approbation à droite et sur lés bancs inférieurs de la gauche.)

M. Monet. — Vous avez parfaitement raison ; c’est très-vrai.

M. Dain. — La République n’est pas solidaire d'une parole.

M. Thiers. — C’est vrai , je ne veux pas la rendre solidaire. Aussi je n’entends pas m’adresser aux vrais républicains, mais à des imprudents qui compromettent la République. (Approbation à droite. — Murmures à l’extrôme gauche.)

Qaant à la question, si vous ne m’aviez pas interrompu, je ne m’en serais pas éloigné un moment.

oogle

Messieurs, il est bien peu généreux d’interrompre un homme aussi affaibli que je le suis en ce moment par une longue discussion.

Je dis donc qu’en Europe, ne nous jugeant que par la chute successive des gouvernements, on ne nous regarde pas comme un peuple sensé en politique, et j'ajoute qu’on est injuste. Mais, en industrie, nous sommes parfaitement sensés. 11 n’y a pas, depuis vingt ans, un commerce qui ait été plus mesuré, moins hasardeux que le nôtre. Il n’y en a pas un seul , chez lequel il y ait eu moins de ces crises industrielles. Il faut le dire, à l’honneur de noire pays, et l’on m’a interrompu quand j’allais le dire, oui , la France a été plus sage que beaucoup d’autres pays; elle a eu beaucoup moins de ces crises industrielles qui ont désolé la plupart des contrées industrielles du globe. Elle en a eu cependant, parce que, lorsque les affaires sont prospères, on se fait illusion ; on a vendu pour 1 00, pour 200,000 fr. de produits l'année précédente, on a vu le marché rapidement vidé, on espère que l’année suivante on pourra en vendre pour 300,000 francs; on fabrique davantage, on fabrique trop, et l’on arrive à une de ces crises industrielles qui naissent de l’excès de la production. Mais, il faut le reconnaître, il y en a eu chez nous moins qu'ailleurs.

Mais il faut le dire aussi , et le dire sans injurier nos voisins, car ce serait une grossièreté inutile,

SUR LE RÉGIME COMMERCIAL DE LA FRANCE. fî7

ils ont été plus passionnés que nous en industrie; ils ne se sont pas arrêtés aux véritables limites , et beaucoup plus souvent , beaucoup plus considérablement , ils ont dépassé les bornes de la prudence dans l’étendue de la production. Eh bien, trois ou quatre fois depuis 215 ans, sans nos tarifs, nous aurions été inondés et ruinés.

Voilà ce que l’expérience démontre. Les tarifs, je le répète, ont un double but : c’est de garantir nonseulement un prix suffisant, et on entend par un prix suffisant, celui qui neutralise toutes les inégalités, toutes les infériorités passagères que vous devez braver, et en même temps de vous mettre à l’abri des crises qui se passent chez vos voisins.

Ah! sans doute, il est des industries qu’on ne peut pas imiter : il serait ridicule par exemple de vouloir imiter le café. Les fraudeurs l imitent en faisant de la chicorée, mais les gouvernements ne font pas de ces choses- là. Oui, il y a des choses qu’on ne doit pas imiter : j’ai cité le café, je citerai encore le thé. Mais dans cette manière de prononcer les arrêts de la Providence, de déclarer que telle ou telle chose est impossible , il faut être très-réservé.

On disait il y a trente ans, qu’il était impossible de produire du sucre en France : on s’est moqué à ce sujet de Napoléon ; on l’a poursuivi de nombreuses caricatures; les Anglais, si spirituels en ce genre, en ont fait que je ne puis pas rappeler à la

tribune. On a trouvé parfaitement ridicule de vouloir faire du sucre avec autre chose que la canne à sucre; et c’est après sa mort seulement que Napoléon a été glorifié par le résultat. Il a été prouvé, et prouvé au profit de plusieurs puissances européennes, au profit de tout le continent, au profit de la Prusse, au profit même de la Russie, qui a trouvé dans la culture de la betterave, un avantage immense pour son agriculture, il a été prouvé que cet arrêt de la Providence si légèrement prononcé n’était qu’une impertinence de l’esprit de parti.

L’expérience apprend que la limite des sciences humaines est très-étendue, et que ceux qui la bornent à leur esprit, ne donnent ainsi que la mesure de leur esprit et non celle de l’esprit humain.

On disait aussi qu'on ne pouvait pas produire l’outremer ; on disait que l’on ne pouvait pas remplacer l’indigo, et cependant on l’a remplacé. C’est la science moderne qui a produit ces miracles, et cette science, c’est la nôtre, à nous, Français; c’est elle qui a démenti toutes ces prédiclions d’impuissance qu’on faisait sur notre pays, au nom de certaines maximes radicales.

Sans doute il ne faut pas imiter ce qu’on ne peut pas imiter; mais il faut aussi étendre et multiplier le travail autant que possible, et il n’y a qu’un moyen de l'étendre, ce sont les tarifs qui compensent pendant un temps l’inégalité de situation, en même

temps qu’ils garantissent le pays contre les crises de ses voisins.

Vous vous trompez donc quand vous croyez qu’un tarif de 20 p. 100 serait une garantie suffisante, car souvent, ce n’est pas 20, mais 30, 40 et 50 p. 100 qu’il faudrait !

Voilà la vérité, voilà l'expérience.

Maintenant vous parlez des soieries en Angleterre, et vous dites qu’elles se contentent d’un droit de 1 5 p. 100. D’abord cela n’est pas exact. On a écrit dans les tarifs, 15 pour 100; en réalité tous les fabricants vous diront qu’avec la faculté du pesage le droit sur la soie arrive quelquefois à 20 p. 1 00.

De plus, les Anglais ont un avantage qui est énorme, c’est celui des soies de Chine, qui leur procurent un très-bas prix dans les matières premières, et avec lesquelles on parvient à fabriquer, non pas d’aussi belles soieries que les nôtres, mais des soieries ordinaires qui peuvent se vendre à trèsbon marché.

C’est ainsi que voulant entrer dans le libre échange, ils ont consenti à faire quelques sacrifices; mais ils n’ont livré que les produits supérieurs et non pas les produits inférieurs, qui forment la masse. Ils ont dit : Nous allons livrer à la concurrence la soierie élevée, parce que c’est une soierie tellement de luxe, que cela n’a pas d’importance, mais nous ne toucherons pas aux soieries inférieures.

Mais M. Sainte-Beuve me dit : Vous ne répondez pas à cet argument, à savoir : qu'on a placé 400 à 500 millions de nos tissus au dehors, ce qui prouve que nos produits peuvent supporter la concurrence étrangère. — Ce reproche ne fait pas honneur, ou à vous ou à moi, monsieur Sainte-Beuve : à moi, qui ne me suis pas fait comprendre -, à vous , qui ne m’avez pas compris. J’ai dit quelle était la raison du placement de ces produits. L’un des caractères de notre industrie, ai-je répété plus d’une fois, est la perfection. C’est à cause de leur beauté, non de leur bas prix, que ces 400 millions de tissus trouvent leur placement à l’étranger. Nous plaçons 200 millions de soieries, 50 millions de draps, 120 millions de lainages, 60 millions de toiles de coton. Eh bien ! tous ces tissus que nous plaçons dans des marchés neutres, soutiennent la concurrence non à cause de leurs prix, mais de leur beauté, car les soieries autrichiennes, russes, par exemple, sont à meilleur marché que les nôtres. J’ai recueilli les chiffres les plus exacts à ce sujet; j’ai voulu comparer, je l’ai fait avec des hommes très-compétents ; j’ai mis plusieurs jours à faire des calculs, à établir les prix de revient... Vous voulez bien dire mon discours brillant, je serais plus flatté que vous le dissiez consciencieux, car il est le résultat de longs travaux. . .

Oui, j’ai reconnu que les soieries russes étaient de 20 p. 100 meilleur marché que les nôtres. Les

Russes sont fiers, et à juste titre, de produire de si belles soieries; cependant les nôtres sont fort audessus, et sont achetées, quoique plus chères.

Le luxe est, aux yeux de certains hommes, une bien odieuse chose. Pour moi, il est un des signes de la civilisation. C’est ce qu’on en pensait à Florence et à Venise, qui n’étaient pourtant pas des monarchies. Là on ne méprisait pas le luxe, et on s’en est bien trouvé, car le goût, qui se forme en se livrant au luxe, a été pour quelque chose dans les créations immortelles de ces peuples , créations qui attirent encore les étrangers chez eux, et conservent à leurs descendants comme un reflet de leur ancienne splendeur.

Eh bien , ce luxe a ses règles , a ses caprices. Vous trouverez peut-être cette raison puérile ; mais placez des hommes qui ne s’y connaissent pas devant deux tableaux ; il leur paraîtra peut-être bien ridicule si l’on dit devant eux que celui-là est remarquable par le dessin, et cet autre par la couleur.

Quand il s’agit d’étoffes , la préférence peut être décidée par des raisons de cette nature. Les étoffes de France ont une supériorité qui est due à leur couleur, à leur dessin. On admire nos peintres, et on a raison ; mais il y a des hommes que j’admire encore plus qu’eux : ce sont ces dessinateurs sans renommée et pleins de génie, ces dessinateurs de Lyon et de Mulhouse... (Très-bien!)

J’ai vu des cartons entiers de ces dessins exposés à Londres, et qui m’ont rempli d’admiration. Quand on a quelque sentiment de l’ornement, quand on a su apprécier une arabesque de Raphaël à Rome, on est confondu d’admiration pour le génie de ces artistes , qui font obscurément la fortune de la France. Du reste, ils en sont bien dédommagés!... (Vive approbation et applaudissements sur presque tous les bancs.)

M. Benjamin Raspail. — C’est la vile multitude! (Exclamations et murmures à droite.)

M. Thiers. — Voulez-vous que je vous dise, puisque vous avez rappelé ce mot dont les partis font uu si odieux usage , et qu’on a bien mauvaise grâce de citer dans un moment où je tâche de défendre la prospérité de nos ouvriers, voulez-vous que je vous dise ce qu’a fait la vile multitude , elle a fait fuir les bons ouvriers. (C’est vrai! — Dénégations à l'extrême gauche.) Savez-vous ce qui se passe aujourd’hui? Nos fabricants, malgré leur supériorité, ont été épouvantés des progrès qui avaient été faits, je ne dirai pas en Angleterre, mais en Autriche, mais en Russie; et qui en a été la cause? savez- vous qui? ce sont ceux qui ont terrifié les bons ouvriers, et les ont obligés de porter leur industrie à l’étranger... (Oui! oui! — Très-bien! très-bien! — Murmures à l’extrême gauche.)

M. Maldois. — C’est incontestable; vous avez mille fois raison!

M. Thiebs. — Messieurs, j’ai fait, je dois le dire, des efforts inouïs pour ôter tout caractère politique à cette discussion.

Voix nombreuses. — C’est vrai! c’est vrai !

M. Thiers. — Hier j’ai été jusqu’à, permettez-moi de dire le mot, jusqu’à caresser mes adversaires pour les amener à entendre pacifiquement la discussion des plus grands intérêts du pays , je l’ai fait pour le pays, pour cette Assemblée qui a besoin de s’honorer... en elle est la liberté, sachez-le bien... et elle a besoin de s'honorer.. . (Très-bien!) J’ai cru que c’était l’honorer que de lui faire discuter paisiblement ces grands intérêts. Je me serais regardé comme coupable si j’avais prononcé un mot qui pût blesser un côté de cette Assemblée , et , si je rappelle en ce moment un souvenir politique, c’est vous qui m’y avez obligé par des interruptions, je ne dis pas injurieuses, non , mais malveillantes. Je vous dis la vérité : en Russie, en Autriche, ce sont des ouvriers partis de Lyon, des ouvriers aimaDt le calme, redoutant les agitations , qui sont allés porter notre industrie au dehors.

M. Pelletier, de sa place. — C’est l’état de siège qui les a renvoyés. (Exclamations et rires ironiques à droite.)

M. le président. — N’ interrompez pas !

m DISCOURS

M. Pelletier descendant de son banc rers la tribune. — Us sont venus chez moi avant de partir... Je sais pourquoi... Je demande la parole.

A droite. — A l’ordre ! à l’ordre !

M. le président. — Monsieur Pelletier, vous avez interrompu trois fois...

M. Pelletier , au pied de la tribune. — J’ai demandé la parole. (Agitation générale.)

M. le président. — Vous avez interrompu ; vous n’avez pas demandé la parole.

M. Pelletier. — Vous no m’avez pas entendu ; je l’ai demandée. (A l’ordre! à l’ordre!)

Voix à droite. — Faites respecter l’orateur qui est à la tribune.

M.Thiers. — C omment donc! nous allons avoir dans quelques jours une déplorable arène ouverte, que moi je n’aurais pas ouverte s’il eût dépendu de moi, où nous pourrons assurément nous livrer à nos tristes passions, si nous le voulons; et quand il s’agit ici des plus respectables intérêts , nous ne saurions pas donner un instant le spectacle de l’esprit de paix et de concorde...

M. Pelletier. — C’est vous qui avez commencé à parler du socialisme. (A l’ordre!)

M. le président. — Je vous rappelle à l’ordre , monsieur Pelletier, pour votre nouvelle interruption; c’est la quatrième.

M. Thiers. — Je n’ai appelé personne socialiste.

M. Pelletier. — Je m’honore de l’être.

A droite. — Taisez-vous, en attendant!

Cris nombreuac. — En place! en place!

(M. le président ordonne à MM. les huissiers de faire dégager les abords de la tribune.)

M. Thiers. — Je me reproche d’avoir cédé à l’aiguillon des interruptions. Oui, j’ai eu ma part de torts, c’est de me laisser atteindre par ces interruptions. Il faut les dédaigner, il faut discuter paisiblement les intérêts de notre pays. Dites ce que vous voudrez, injuriez-moi... (Réclamations bruyantes à gauche. — A droite. Très-bien! très-bien! — Continuez!)

M. Pascal Düprat. — On ne vous a pas injurié !

M. Thiers. — Non !... non!... Je ne me plains plus !

Je reprends en demandant pardon à l’Assemblée d’être sorti , par ma susceptibilité peut-être, d’être sorti du sujet , d’un sujet qu’il faut traiter tel qu’il est, et qui est bien assez grand pour mériter exclusivement notre attention.

Eh bien, je vous disais : Non, ce n’est pas le bon marché de ces produits qui les fait accepter par les pays étrangers. Si j’avais ici le détail du chiffre de nos 1,100 millions d’exportation, je vous prouverais qu’il y a pour 8 à 900 millions de produits qui ont leurs similaires dans le monde, tous à meilleur marché.

Mais vos soieries façonnées, vos rnbanneries même, et les hommes de Lyon qui sont ici peuvent le dire, vos soieries, vos rubanneries, dont le chiffre d’exportation s’élève à 200 millions, sont supérieures en cherté à toutes les soieries, à toutes les rubanneries rivales : c’est leur perfection qui les fait acheter.

Nos produits de Mulhouse, croyez-vous qu’ils soient à meilleur marché? Non, ils sont plus chers. Ils ont pour eux le goût, la perfection, et aussi la renommée , comme la soierie elle-même. Notre civilisation française a en effet deux choses pour elle, la supériorité et la renommée, car il ne suffit pas d’avoir la supériorité, il faut aussi passer pourl’avoir. Les arts ont leurs caprices, l’esprit a ses caprices, le luxe a aussi les siens. La perfection ne lui suffit pas, il lui faut la renommée. Les Russes feraient des soieries aussi perfectionnées que les nôtres, qu’on n’irait pas les chercher, parce que leur réputation ne serait pas aussi grande.

Ce n’est donc pas le bon marché qui nous fait placer au dehors 1 ,1 00 millions de produits, c’est leur beauté et leur réputation. Si nous acceptions pour toute la masse de nos produits la concurrence étrangère en ouvrant notre marché, le gros de nos produits serait écrasé. On le pense ainsi à Mulhouse parmi les hommes les plus expérimentés. Il n’y en a qu’un qui fasse exception, un très-honorable, je le sais. Mais il est dans son opinion isolé même dans

sa famille. C’est un homme qui a fait une fortune très-légitimement acquise; qui occupe dans sa province un rang très-distingué. Mais tout le monde a ses singularités d’esprit : M. Sainte-Beuve lésait; et parmi les personnes qui pensent comme lui en politique, il en est peu qui le suivent sur la question qui nous occupe.

Eh bien , M. Dollfus a pensé autrement que tout le monde dans sa province, il est presque seul de son avis. Savez-vous ce que disent les autres? Ceci : Qu’est-ce qui nous permet de faire des tissus d’une très-grande finesse? C’est la possibilité d’en faire de très-inférieurs. Savez-vous ce qui permet de faire du fil très-fin? c’est la possibilité d’en pouvoir faire de médiocre; parce que les frais se répartissent, et que, si l’on ne faisait plus de tissus de qualités inférieures, on ne pourrait plus faire des tissus d’une grande finesse. Si donc on commettait la faute, dans l’espérance de vendre une plus grande quantité de beaux tissus, de sacrifier à l’étranger la masse de nos tissus communs, on perdrait bientôt les uns et les autres, comme en frappant la racine d’un arbre on en voit bientôt jaunir la tête.

Eh bien, cet argument, dont vous avez voulu tirer tant d’importance, auquel vous m’avez accusé de n’avoir pas répondu, cet argument, vous voyez combien il est puéril. J’y avais répondu hier.

J’avais dit que c’était la perfection de nos pro-

duils qui nous, sauvait ; oui, la perfection ! Je vous ai dit qu’il y avait là une juste raison d’espérer que cette perfection nous sauverait dans l'avenir. Oui, l’Angleterre, peut-être, nous battra avec son bon marché; mais nous ne serons pas battus quant à la beauté de nos produits, si nous savons nous gouverner. Il y a des qualités qui, chez les peuples, se transmettent de génération en génération. Les Florentins sont restés, en Italie, les maîtres, comme manufacturiers et comme artistes , et si Venise a su conserver trois siècles de plus le sceptre du commerce, c’est qu’elle a su se gouverner. Eh bien, nous resterons les maîtres, je l’espère, nous conserverons le sceptre, sous le régime d’une protection bien entendue, tant que nous saurons protéger les arts, tant que la civilisation ne sera pas abaissée chez nous, tant que nous resterons une nation éclairée, fière d’elle-même, qui sait perpétuer son avenir en honorant son passé; nous conserverons cette supériorité surtout, si nous savons enfin à tous ces avantages joindre celui d’un bon gouvernement. (Assentiment marqué.)

Il y a un fait sur lequel je n’ai pas pu insister dans la séance d’hier, parce que j’étais très-fatigué, et surtout parce que je suis encore plus sensible à la fatigue de l’Assemblée qu’à la mienne.... C’est la Suisse! Il n’y a pas un exemple plus éclatant contre vos théories que celui de la Suisse. Là, dit-on, il

n’y a pas de larifs : il commence cependant à y en avoir; la Suisse vient de se donner des tarifs. Je ne veux pourtant rien exagérer, quoiqu’on exagère tout contre moi.

La Suisse s’est donné des tarifs, mais, j’en conviens, point encore dans une intention de protection. C’était peut-être bien dans cette intention que quelques hommes les ont voulus; mais, pour le plus grand nombre, c’était dans une intention toute financière. On a supprimé les impôts de canton à canton; et, comme il fallait bien les remplacer, on y a suppléé par un droit à la frontière. C’est un impôt général, une sorte de tarif déjà, mais un tarif trèsinsuffisant, je le reconnais. Et savez- vous ce qui a fait que les nouveaux gouvernants de la Suisse ont trouvé crédit pour faire convertir tous ces impôts locaux en un impôt général? C’est que la Suisse avait déjà le sentiment des difficultés auxquelles son industrie est exposée faute de protection. Voulez-vous que je vous les fasse connaître? Les voici. S’il y avait un pays où l’expérience de la liberté du commerce pôtêtre tentée sans danger, c’était la Suisse; et vous allez voir pourquoi la liberté du commerce devait réussir là , si elle devait réussir quelque part.

La Suisse avait d’abord pour elle les distances, et vous avez dit vous-même que c’était la meilleure des protections. Il fallait que le produit rival traversât ou l’Allemagne ou la France, traversât en transit

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