Discours sur le sacerdoce, aux noces d'argent de M. l'abbé Alphonse Graton à Saint-Jean-Baptiste de Pawtucket, 2 mai 1915 [microforme]
Monseigneur ('), Monsieur le gouverneur (°), Mes vénérés confrères, Mes bien chers frères,
1 y a cinquante ans, en février 1865, à Sainte-Scholastique, dans l’une de nos bonnes vieilles paroisses du Québec, sise un peu au nord du Saint-Laurent, de l'Ottawa et de Montréal, dans une fertile plaine qui s'étend au loin depuis les pieds des Deux-Montagnes, d'une famille riche en enfants autant qu'en
(1) Mgr ilarkins, évêque de Providence, (2) L'honorable Aram Pothier, gouverneur du Rhode-Ilsland.
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vertus chrétiennes, comme le sont beaucoup des nôtres, naissait celui qui devait être le jour le curé de Saint-Jean-Baptiste de Pawtueket, celui que vous fêtez aujourd'hui. Il étudia à l'école de son village, puis suivit ses deux frères, comme lui devenus plus tard prêtres du Christ, au séminaire de Sainte. Thérèse. Sainte-Thérèse est dans le comté de Terrebonne, et des deux comtés voisins, de celui qui porte le bon nom de Laval, où je suis né, comme de celui si bien nommé des Deux- Montagnes, où il est né, il était naturel de nous voir venir chercher, nous, les enfants d'alors, sous le toit béni du séminaire de M. Ducharme le pain bienfaisant de l'instruction. C'est vous dire qu'à la même maison collégiale :es mêmes maitres, les mêmes prêtres, furent, à lui et à moi, nos directeurs et nos professeurs, ce qui explique d'un mot, grâce à votre bienveillance, Monseigneur, ma présence, ici, dans cette chaire. à pareil jour. A la fin de ses études, le jeune Alphonse Graton pensa à se faire religieux. Bientôt, ayant suivi ses cours de philosophie et de théologie au grand-séminaire d'Ottawa, il était ordonné prêtre le 21 avril 1890 —- il y a vingt-cinq ans — et le 12 novembre suivant, il arrivait aux Etats-Unis. Etant passé peu après au elergé séeulier, en 1892 il était nommé à Sainte-Anne de Woonsocket ; en 1894 il passait à Central Falls: et enfin en 1902, si je ne m’abuse, il devenait curé de Saint-Jean-Baptiste de Pawtucket.
De ses vingt-cinq ans de vie sacerdotale, il vous a done dor né treize années, mes frères. Vous savez ce qu'elles ont été. Ceux de Central Falls et de Woonsocket, qui sont ici, ont gardé le souvenir des autres. Moi, je n'en parlerai pas. Ce serait, voyez-vous, m'obliger de chanter les louanges d'un vivant dans l'église de Dieu, et cela ne me convient guère. Je comprends le cardinal O’Connell s'écriant sur le cereueil du curé Caisse de Marlboro: ‘‘ Il était l’un des meilleurs prêtres du
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diocèse et les prêtres canadiens sont tous de ceux-là, ‘Mais nous ne sommes pas ici, grâce à Dieu, auprès d'une tombe, Tout au contraire nous saluons une carrière juste à son midi. Et d'ailleurs je n'ai pas l'autorité qui seule peut rendre de semblables jugements. Très heureux d'apporter mon modeste hommage, dans la personne de l’un de ses membres, au elergè franco-américain de la Nouvelle-Angleterre, dont les penseurs et les écrivains de chez nous saluent avec tant de fierté la valeur féconde, je ne veux dire ici, à cette fête sacerdotale, dans l'église de notre Dieu, devant ce elergé et devant ce pontife, que des choses qui nous surpassent tous, quels que soient nos travaux ou nos suecès. Je ne veux parler que du nrêtre et de ce qu'il doit être, vous laissant, Monseigneur, mes vénérés confrères, et vous tous mes frères, à tirer la conclusion qui s'imposera et qui sera toute, j’en suis certain, à l'honneur du héros de la fête de ce jour.
Le prêtre — dit une parole célèbre — c’est un autre Christ — sacerdos aller Christus, et c’est vrai profondément. Dans tous et dans chacun de ses prêtres, à travers les âges et à travers les temps, Jésus-Christ demeure le prêtre éternel. Comme dans son Eucharistie il se survit inlassablement, sous les espèces du pain et du vin, vivant, agissant et mourant pour nous sans cesse et toujours, priant au tabernacle, se montrant dans l’ostensoir et se sacrifiant sur l'autel, ainsi dans son prètre de tous les âges, qui vit caché au tabernacle de la solitude cléricale, qui se montre aux foules dans l’action — j'allais dire dans l’ostensoir — dn saint ministère, qui se sacrifie tous les jours sur l’autel de sa propre oblation renouvelée constamment, Jésus demeure avee nous, ainsi qu'il l’avait promis aux approches de l’Ascension, jusqu’à la consommation des siècles.
Dans son prêtre comme dans son Eucharistie, Jésus demeu-
re! Ah c'est que, précisément, l’Eucharistie et le sacerdoce, | qui se complètent et s'expliquent, ont jailli à la même heure | et au même endroit du coeur du Christ, quand il a dit à ses | apôtres : Prenez ct mangez c'est mon corps... puis, Faites | ceci en mémoire de moi ! C'était le grand legs d'amour du | fils de Dieu aux enfants des hommes. C'était l'Eglise qui se À fondait avec toutes les garanties de’durée que l’histoire lui | reconnait si superbement après vingt siècles écoulés ! C'était la longue série qui commencait, la série des pontifes, des évê- | ques et des prêtres, admirablement organisés et hiérarchisés
dans la suite des temps, mais déjà là tout entière, au cénacle, à la table de la Cène, dans l’Eucharistie et dans le sacerdoce naissants. Oh! les grandes choses que les choses de Dieu, et,
vraiment, du sacerdoce catholique, comme de l’2,.charistie de Jésus, de leur commun mystère et de leur commune grandeur, ne convient-il pas de dire avee saint Thomas d'Aquin : Tanlum crgo sacramentum, vencremur cernui ! Oh! oui, mes vé- { nérés frères dans le sacerdoce, il convient de nous incliner devant nous-mêmes et d’adorer le grand sacrement ou le grand À mystère de Dieu qui vit en nous par la vertu de notre sacer.
doce ! Nous ne saurons jamais assez jusqu'où nous sommes
grands !
Sacerdos alter Christus! Le prêtre c’est un autre |
Christ! Magnificat, magnificat, anima mea Dominum quia |
fecit magra qui potens est — O mon âme glorifie le Seigneur, |
glorifie-le sans cesse et toujours, car toujours et sans cesse il |
fait en toi et par toi de grandes choses ! | Mais hélas ! avec toutes nos misères et nos infirmités humai:
nes, que nous sommes petits en face de nos réelles grandeurs
et de nos si lourdes responsabilités. Le prêtre n’est prêtre, en
autant qu’il dépend de lui, que dans la mesure où il se donne
et c’est pourquoi il lui faut se donner sans mesure. Comme le |
Christ Jésus, qu'il continue et qu'il personnifie,il doit vivre au
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tabernacle, dans la solitude, dans l'étude, dans la prière... dans L'ostensoir de l’action et du dévouement pour le bien des âmes... sur l'autel de l’abnégation et du sacrifice, puisqu'on ne se donne véritablement que dans la proportion où l’on s’oublie soi-même.
Pardonnez-moi, mon cher frère dans le sacerdoce, honoré jubilaire d'aujourd'hui, de ne parler à votre peuple, en ce jour de vos noces d'argent, que des responsabilités et des charges de la vie sacerdotale. Sans doute, elle a ses joies aussi, et vous les avez connues, depuis celles des lointaines premières messes jusqu'à celles du jubilé d'argent, au cours de cette forte vie de prière, d'action et de sacrifice qui a été la vôtre. Sans doute, ce sont les mots du magnificat qui montent tout d’abord, ce matin, de votre coeur à vos lèvres, quand vous pensez à ce que Dieu a fait pour vous, quand vous réfléchissez à ce que vos paroissiens, vos confrères et votre évêque font pour vous en ce moment...
Pourtant il me semble plus chrétien et plus sacerdotal, pour vous et pour tous ceux qui nous entendent, de parler plutôt des grandeurs, des responsabilités du sacerdoce, afin de répéter avec vous le Quid retribuam Domino, du psalmiste — Que rendrons-nous à Dieu pour tout ce qu’il a fait pour nons ? Rappeler nos grandeurs, c’est dire nos responsabilités ; rappeler nos responsabilités, c’est dire nos obligations; rappeler nos obligations, c’est retracer le programme de vie d’un bon prêtre — et n'est-ce pas déjà, devant ceux qui vous connaissent, faire votre éloge ? Je laisse à chacun d’en juger.
Un bon prêtre d’abord doit vivre au tabernacle. Je veux dire par là qu’il lui convient de vivre solitaire, en dehors de toute charge et de toute obligation de famille. Médiateur entre le ciel et la terre, il est par état, l’homme de la doctrine qui doit prêcher les hommes au nom de Dieu et l’homme de la
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prière qui doit parler à Dieu au nom des hommes. Or, pour enseigner, il faut savoir, étudier, prendre du temps, ct de même pour prier il faut des heures libres. L'Eglise impose done à ses prêtres le célibat ecclésiastique. Ils n’ont pas de femmes et ils n’ont pas d'enfants. Ils vivent seuls, afin, comme dit l’apôtre, d’être plus facilement tout à tous. Ils renoncent aux douces et saintes joies des intimités du foyer pour se donner plus complètement à Dieu et aux âmes. Ah: sans doute, Dieu leur accorde des eompensations. A défaut d’enfants nés de leur sang, ils compteront par centaines des fils ct des filles spirituels qui les aimeront et qu'ils aimeront en Dieu et pour Dieu. 1ls verront des milliers de chrétiens s’agenouiller à leurs pieds pour se relever absous, consolés et fortifiés. Et c’est bien là quelque chose, même pour la nature. Mais enfin, en dépit des appels et des attraits de la vie qui palpitent toujours au fond de la chair et du sang, le prêtre vivra seul, séparé du peuple, comme le lévite d'autrefois, séparé même de sa famille, tout entier au service des autels et du ministère. .. ou encore, et c’est plus difficile et plus dur, il vivra dans le monde, comme n'étant pas du monde, il se donnera aux âmes saus toucher les corps, et, pour tout dire, il lui faudra être un ange presque dans une enveloppe de chair mortelle, frêle et faible, comme un vase fragile ! Le prêtre, comme le Christ, son maître, vivra au tabernacle! Sacerdos, alter Christus !
* 11 vivra au tabernacle, ai-je dit. J'ajoute qu'il vivra aussi dans l'ostensoir. Je veux dire qu'il portera Dieu dans tous ses actes, comme dans sa parole, dans toutes ses oeuvres vives, comme dans ses discours. Le prêtre du saint ministère, en effet, a pour devoir essentiel de parler et d'agir pour celui que par son sacerdoce il continue à travers les âges et à travers les temps, pour le Christ Jésus, pour le Dieu fait homme.
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Sacerdos alter Christus. Au Congrès de Montréal, en 1910, l’un des plus brillants orateurs venus de France saluait en termes exquis les maternités fécondes de nos femmes canadiennes,qui ont su faire du coeur de chacun de leurs enfants,disaitil, depuis deux cents ans, autant d'’ostensoirs du Christ. La parole était jolie, l’idée était juste. Combien plus jolie et combien plus juste ne sont-elles pas, quand il =’agit de l’enfant qui devient prêtre ! Dans tous les sens, s’il est fidèle à sa mission,c'est un porte-Dieu.
Par sa parole d’abord, il porte Dieu dans les âmes. Il préche, il catéchise, il exhorte, il instruit, à temps et à contre temps, s’il le faut, selon le voeu de saint Paul — opportune et importune. Labia sacerdotis custodiunt scientiam. — Ses lèvres gardent la science et la répandent. Les âmes ont besoin de cette parole qui fortifie, qui relève, qui guérit et qui console. C’est elle qui nourrit la foi. Le mot est encore de l’apctre: fides ex auditu! Prêche done, à prêtre de Jésus, c’est ta mission ! Parle aux âmes, c’est ton glorieux privilège dans l’Eglise de Dieu ! Sous la direction et sous la garde de ton évêque, enseigne le peuple, instruis-le des choses de Dieu ! Prêche et parle partout, dans tes sermons, au prône, en chaire, du pied de l’autel, au con‘essionnal, dans l’église, dans la sacristie, à ton presbytère, jusque dans les maisons aux malades que tu assistes... Prêche et parle, fortifie, relève, guéris et console, c’est ton privilège, c’est ta mission, c’est ta vocation dans l’un de ses sens les plus élevés : Ite et docete omnee gentes !
Mais la parole ne suffit pas, il y faut joindre l’action. Dans un pays neuf surtout, où tout est à faire, à construire, à agrandir. à perfectionner, églises, chapelles, écoles ou presbytères ; où tout est à organiser, oeuvres paroissiales, personnsl d’enseignement, cours religieux, et même classes profanes aussi bien
que catéchismes ; où il faut conduire des travaux, faire des em-
prunts, payer des billets et mener de front plusieurs besognes,. dont chacune suffirait à charger son homme... Ah! mes fre. res, oui, il faut de l'énergie et de l'activité! J'’admire les moines silencieux d'autrefois, je vénère les prêtres docteurs plongés dans les fortes études, je bénis les saints religieux qui prient au fond de leurs eloîtres, sans doute ; mais je salue avee une particulière émotion les apôtres modernes qui bâtissent et construisent pour la gloire de Dieu, qui peuplent les villes et les campagnes de chapelles et d’églises, qui ouvrent des écoles, des collèges, et des académies, vraiment catholiques, aux Cohortes d'enfants qui sont l'espoir de la religion aussi bien que de la patrie. Eux aussi, par leur action féconde, ce sont des semeurs de Dieu et des porteurs de Dieu, comme tous les apôtres de tous les âges et de tons les temps ! Ce sont des ostensoirs, ce sont d’autres Christ — Sacerdos alter Christus ! Pour vivre au tabernacle, mes frères, et pour se manifester aux foules chrétiennes du haut de son radieux ostensoir, Jésus, vivant en l'Eucharistie, demeure sur l'autel. Toute sa vie eucharistique du reste, comme jadis sa vie mortelle, si priante et si active qu’elle soit, est d’abord une vie de sacrifice. Le prêtre, cet autre Chrst, ne vivra au tabernacle, lui aussi, et ne sera devant le peuple l’ostensoir de Dieu, qu’à la condition de demeurer sur l'autel tous les jours de sa vie. Homme de prière, homme d’action, il sera aussi, il doit être, il faut qu’il soit un homme de sacrifice. Je dis done qu'il vivra sur l'autel, parce que l'autel, vous le savez, fut de tout temps le symbole du sacrifice. On n’est, voyez-vous, véritablement un homme de solitude et de prière, un homme d'action et de dévouement, que dans la mesure où l’on est un homme de renoncement et d’abnégation. On ne se donne aux autres que dans la proportion où l’on s’oublie soi-même. Or les soucis du
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