Discours sur les beaux-arts au temps du Charlemagne
Avant de soumettre à cette honorable assemblée quelques aperçus sur les Beaux-Arts au temps de Gharlemagne, il est convenable, ce me semble, de rendre un hommage public à la générosité des bienfaiteurs de notre Société, qui nous permet d'honorer le talent et ^'encourager les travaux scientifiques.
La bienveillance du premier magistrat de notre cité nous permet même d'élargir l'enceinte de nos réunions, pour que notre parole arrive à toutes les personnes qui s'intéressent à nos études et aux nouvelles recherches que nous avons la mission de récompenser.
11 est, Messieurs,, des intelligences supérieures à qui il ne suffit pas de servir la science par des travaux remarquables, par des collections d'obj 'ts d'art amassées au prix d'énormf-s sacrifices. La Provide'nce leur ayant assez libéralement départi ses dons, assuré cette auream mediocritatem dont parle le poète, elles croient ne bien acquitter leur dette envers le pays, qu'autant qu'elles stimulent le zèle et l'émulation de ceux que dévore la même passion. C'est pourquoi elles laissent des fondations destinées à perpétuer l'élan qu'elles ont imprimé à des études chéries. Que leurs espérances se réalisent, vous en auriez la preuve, Messieurs, si je vous énumérais les œuvres que nos concours ont suscitées depuis {863. Notre Bibliothèque s'est enrichie d'écrits très-sérieux sur plusieurs villes de notre province et sur leurs institutions, sur des églises, des abbayes, de nobles familles^ sur les antiquités d'un canton et même sur l'archéologie préhistorique. Ce que l'avenir nous réserve de découvertes^ nous l'ignorons ; mais nous sommes toutefois persuadés que le sol où nos pères ont Liissé tant de glorieux souvenirs, sera encore remué par d'infatigables travailleurs, et qu'il n'y aura point que l'exilé qui ouvrira son âme à ces douces rêveries qu'éveille le nom de la patrie :
JSescio qua natale solum dulcedine cunctos AtiroJiit, invinemores nec sinit esse sni.
Lorsque viendra Theure de grouper les faits principaux de notre histoire locale, de décrire les mœurs et
les usages de nos pères, avec quel empressement on ouvrira ces pages fécondes, où de patientes reoherches ont recueilli tout ce qu'on peut savoir sur les hommes et les choses de la Picardie î
Gloire^ Messieurs, aux fondateurs de nos concours, à ces amis si éclairés de la science, qui ont trouvé le secret de dissiper les ténèbres du passé et de faire produire au grand jour les trésors cachés depuis des siècles dans nos archives et nos bibliothèques publiques ou privées.
Nos études, souvent arides, resserrées qu*elles sont dans d'étroites limites que nous nous faisons un devoir de respecter, n'offrent d'attrait qu'à un public choisi. Du moins, Messieurs, nous sommes heureux de pouvoir offrir ici l'expression sincère de notre reconnaissance aux hommes éminents placés à latête des administrations départementales, ou recommandables par leurs dignités et leurs fonctions, qui ont voulu, par leur présence, nous assurer de leurs sympathies.
Dans le moyen-âge, la Foi et les Beaux-Arts ont écrit sur nos monuments religieux et civils les admirables pages d'un livre scellé pour les générations suivantes. D'un seul trait de plume^ les artistes les plus sérieux, les historiens les plus autorisés biffèrent toute cette époque de ténèbres et de barbarie. Il a été donné à notre siècle de faire lire à ceux que n^aveuglent point des préventions incurables les merveilles des conceptions chrétiennes, d'ajouter à la splendeur des arts libéraux toujours honorés dans notre patrie, de
montrer sous son véritable jour une époque qu'on croyait avoir étudiée consciencieusement et qui nous cachait encore des œuvres éminemment sociales, les inspirations de son architecture et des beaux-arts qui marchent toujours à sa suite.
Que nos premiers historiens aient déploré les désastres, les calamités, les cruautés de Fâge de fer, rien de plus juste ; mais qu'ils aient laissé dans Tombre les efforts prodigieux de l'Eghse pour dompter les barbares et les initier à la pratique des sciences et des beaux-arts, c'est une grande faute dont il ne restera bientôt plus de trace.
En méditant le règne d'un Empereur qu'un éloquent prélat appelait dernièrement le plus grand roi de la France, il m'a toujours semblé, Messieurs, que le Tout-Puissant a voulu incarner le génie chrétien dans le fondateur de nos sociétés modernes, comme il a incarné la grandeur dans son nom. En eff'et, ne voyons-nous pas que Gharlemagne, en même temps qu'il pose dans ses Gapitulaires^ dans ses lettres aux évêques, dans ses instructions aux Missi Dominici, la pierre angulaire et les plus fortes assises d'un empire chrétien, recommande aussi qu'on s'occupe des belleslettres, des églises, de leur ornementation, des peintures destinées à faire lire au peuple toute Téconomie des mystères du christianisme. Un des fils de la Saxe vaincue^ essayant de chanter dans un grand poème le fondateur du nouvel empire, s'exprimait ainsi : « Si vous comptez ses victoires, les guerres qu'il a heureusement terminées, les. royaumes et les peuples qu'il a
soumis, vous vous étonnerez qu'il ait eu des heures de loisir pour lire et composer des ouvrages ; mais si après cela vous considérez les études littéraires auxquelles il a donné une forte impulsion, vous admirerez comment ce prince, si passionné pour les sciences, a pu gagner tant de batailles. »
Charlemagne n'a point donné son nom à son siècle comme les Auguste, les Léon X, les Louis XIV ; toutefois les sublimes inspirations de l'art et de la poésie n'ont point manqué à son règne. Quoique son école du Palais ne se soit pas élevée à cet apogée de perfection dont chaque peuple n'offre pas deux exemples, elle n'est pas pour cela restée stationnaire ; encore moins pourrait-on accuser cette époque de décadence et d'ignorance. Affirmer, d'après un texte d'Eginard certainement mal interprêté par quelques crivains modernes, que Charlemagne ne savait pas même écrire, accuser les jeunes seigneurs de sa cour d'avoir été élevés dans l'ignorance des belles-lettres, c'est dénaturer l'histoire et accréditer des erreurs préjudiciables à la société chrétienne ; car l'Eglise revendique avec raison, pour les siècles oh elle tenait le sceptre de la science, les progrès compatibles avec ses institutions.
On est bien plus près de la vérité quand on cherche à établir que, si les Normands n^avaient pas étouffé dans le sang et les ruines amoncelées sur leur passage ce foyer de lumière qui commençait à éclairer le royaume des Francs par les écoles épiscopales et monastiques, les grandes conceptions de Charlemagne auraient produit d'admirables résultats. L'activité in-
tellectuelle et artistique dont le xiii^ siècle devint le point culminant, n'aurait pas été fatalement reculée jusqu'au règne de Saint-Louis.
Mais je n'ai point le temps de porter mon attention sur les études et sur raction exercée par l'humble et savant Lévite d'Albion, qu'un publit iste moderne appelait le premier ministre intellectuel de Charlemagne. Je ne veux m^occuper ici que des Beaux-Arts : ils ont trouvé aussi dans le puissant Empereur un généreux protecteur. Son règne a produit des œuvres remarquables que ses contemporains ont osé comparer aux monuments de l'ancienne Rome et à ce que l'antiquité nous a laissé de plus admirable. Nous ne saurions dire aujourd'hui, par l'absence des points de comparaison, ce qu'il y a d'excessif dans cette admiration ; mais, quand même l'orgueil national ou la flatterie auraient exagéré le mérite des travaux du ix'' siècle, ce langage nous prouve que le grand législateur moderne, au milieu de toutes ses sollicitudes, ne cessait de travailler à la civilisation des nouvelles races, en leur offrant des splendeurs qu'elles n'avaient jamais connues. Du reste Charlemagne avait vu Rome, sinon dans l'éclat de sa gloire antique, au moins dans la majesté pure et sereine dont elle brillait sous le gouvernement sage et pacifique des souverains pontifes. La magnificence de ses églises, sans cesse enrichies par les libéralités des vicaires de Jésus-Christ, lui enseignait de quelle manière la foi et la piété consacrent à l'Eternel ce qu'il y a de plus précieux sur la terre. Qui dira ce que la Rome nouvelle reçut de la générosité de
deux illustres papes, contemporains de Charlemagne, Adrien I" et saint Léon III? Le bibliothécaire Anastase a signalé leurs dons en lampes ou couronnes de lumières, en vases sacrés d'un travail incomparable, en mosaïques, en broderies et étoiïes précieuses. Son curieux inventaire nous révèle une prodigalité dont nous n'avons plus d'idée dans notre siècle, où l'on ne songe guère à étaler son luxe dans les pompes du culte divin. Le chiffre des offrandes du pape Adrien énumérées par Séroux d'Agincourt s'élève environ à la somme de 1 ,800 livres d'or et de 1 ,800 livres d'argent : somme vraiment prodigieuse pour cette époque. Les présents de saint Léon ne sont pas moins multipliés ni moins considérables.
Remarquons en outre que l'art n^avait point péri en Italie. L'église l'avait pris sous sa protection et sauvé au milieu de la dissolution universelle. Il est vrai que les barbares avaient beaucoup détruit ; mais les papes ne cessaient de rallumer le feu sacré que le Créateur a déposé au sein des sociétés, pour élever les âmes vers le beau et l'auteur de tout bien.
Ce n'est pas en vain que Charlemagne contempla les monuments chrétiens de la Rome moderne et les ruines toujours imposantes de l'empire écroulé sous les coups redoublés des barbares : il essaya de lutter avec cette double civilisation. C'est pourquoi son règne est salué comme une renaissance des lettres et des Beaux-Arls, renaissance éphémère» si l'on veut, mais qui ne diminue en rien les éloges si bien mérités des contemporains, et qui permet à l'histoiro moderne
de redire que « ce grand homme resplendit dans tout ce qui a été exécuté en son siècle. »
Pour que le nouvel empire des Francs ne le cédât point à celui des successeurs d'Auguste, il fonda, dit un ami passionné de Fart, des villes, des forteresses, des palais, des églises magnifiques, des forts qui, après des invasions formidables, étonnaient encore les peuples : il appela des artistes des contrées étrangères, leur donna une royale hospitalité dans ses palais et mit toutes les ressources de son empire à leur disposition. Eginard nous a laissé la description suivante des travaux exécutés à Aix-la-Chapelle, dont le site grandiose l'avait séduit comme les Romains. <( Poussé par sa dévotion, il bâtit à Aix une basilique a d'une grande beauté, l'enrichit d'or, d'argent, de ce magnifiques candélabres, l'orna de portes et de c( chancels de bronzé massif; il fit venir, à grands « frais, de Rome et de Ravenne, les colonnes et les c( marbres qu'il ne pouvait tirer d'aucun autre endroit, a II fit don d'une grande quantité de vases sacrés « d'or et d'argent. Les ornements, les vêtements des- « tinés au clergé étaient si nombreux que, lorsqu'on c( célébrait les divins mystères ou les offices publics, (( les clercs des derniers ordres, (par exemple les « portiers)^ n'avaient pas besoin de se servir de leurs « habits du siècle.
La Chapelle d'Aix, ce monument si célèbre dans l'histoire des empereurs d'Allemagne^ doit avant tout sa renommée et son éclat au grand et magnifique Empereur. Le temple de Frédéric Barberousse, dont
l'archéologie a plus d'une fois décrit les richesses artistiques, a-t-il effacé la splendeur de celui du ix^ siècle? II est permis d'en douter, quand on considère les difficultés vaincues par Charlemagne et l'audace de l'entreprise.
Que d'hommes mis en mouvement pour exécuter ses volontés ! Quelle distance d'Aix à l'Italie ! Que d'obstacles naturels ! Quel poids et quelle quantité de matériaux à transporter !
D'autre part, si nous cherchons à nous rendre compte des décorations de la basilique^ nous verrons les scènes les plus touchantes de l'Ancien et du Nouveau Testament représentées, soit par la peinture et la sculpture, soit dans quelques-unes de ces brillantes mosaïques qu'on avait copiées sur les murs des sanctuaires de Rome. Sur le pavé, d'autres mosaïques remplaçaient nos dalles modernes ; elles formaient des tableaux qui rappelaient aux chrétiens des souvenirs des divines miséricordes ou le jugement fmal D'éclatantes tapisseries, des tentures relevées par des broderies, où l'or et l'argent avivaient des tissus de soie, ornaient les parties les plus saillantes de l'édifice. L'orfèvrerie, déjà arrivée à un degré de perfection que nos procédés modernes n'ont guère surpassée, avait semé ses ciselures, ses pierreries, ses émaux sur les vases sacrés et tout le luxe de son art sur les objets les plus précieux que renfermait le trésor. C'est pourquoi tous ces objets avaient acquis par la finesse et la délicatesse de l'exécution une valeur bien supérieure à celle de la matière.
Près de l'église s'élevait le palais. Les architectes et les artistes de l'époque combinèrent toutes les ressources de leur talent et de leur science pour que le nouveau monument fût di^tie rie la basilique et de la majesté impériale. Charlem igne y fit peindre les allégories des eept arts libéraux et de ses guerres contre les payons. On admirait surtout, disent les chroniques, le portique conduisant du palais à l'église, si richement décoré qu'il passait pour une des merveilles de l'époque. L'art eut aussi à s'exercer sur les salles destinées aux audiences, aux diètes, aux conciles : sur les splendides pavillons que l'empereur avait préparés pour sa nombreuse famille : sur les appartements qu'on réservait pour les officiers de l'Empire, les ambassadeurs, les députés des provinces.
Faut-il mentionner d'autres églises ? nous avons celles de Francfort et de Ratisbonne : d'autres palais somptueux et d'un travail parfait, egregii operis^ selon l'expression d'Eginard ? nous citerons ceux de Nimègue, de Spire^ de Schelestadt, d'Eugelheim près Mayence. On remarque en particulier dans ce dernier que cent colonnes supportaient le toit de l'édifice, que les portes de la l)asilique étaient dorées et les murs ornés de peintures, oii l'on avait représenté des faits bibliques : car les Saintes Ecritures étaient la méditation habituelle de Gharlemagne et des principaux seigneurs de la cour, plus graves dans leurs mœurs et plus austères dans leur vie privée que ne le disent certains historiens.
Les archéologues, dans les diverses classifications
qu'ils ont établies pour distinguer les genres d'architecture, parlent du style Lombard ou Garlovingien, style lourd, trapu, sans grâce ni ornements. Il nous reste, en efft^t, qui-lques édifices à peu près contemporains du grand einpereur, oii Ton constate des signes de la décadence de l'art. Les malheurs des temps sous *ses successeurs expliqueront au besoin cette triste nécessité de bâtir vite et d'une manière toute rustique. Mais ce blâme ne pourrait atteindre les constructions de Charlemagne : il ne manquait pas d'architectes habiles ni d artistes rejommandables par la perfection de leurs travaux. L'Italie et Bysance lui en envoyèrent autant qu'il pouvait en désirer. Pendant que rOccident sous l'inspiration des traditions catholiques procurait à l'art des ressources inépuisables, les empereurs iconoclastes dénudaient leurs églises et leurs monastères, en brisant ou lacérant dans leurs fureurs iiisen-ét's les images vénérées des saints. Les artistes réduits à la mendicité fuyaient une lerre inhospitalière et venaient offrir leurs services aux princes de 1 Occident. Les moines, victimes de leur soumission à la foi de leurs pères et proscrits, cherchaient un asile dans les monastères de l'Eglise latine où ils étaient accueillis avec empressement. Là ils cultivèrent les arts qui leur étaient familiers et contribuèrent largement à cette rénovation que nous étudions en ce moment.
Que Tart Bysantin ait germé alors sur le sol de la France et de TAllemagne, que son architecture^ sa sculpture et sa peinture s'y soient acclimatées, les his-
toires et les rares monuments de cette époque que le temps ou les Normands ont épargnés en font foi.
Sainte Sophie, le chef-d'œuvre, l'idéal de l'architecture bysantine, a iaiprimé son cachet sur plusieurs monuments antiques de notre patrie. Les basiliques carlovingienncs de l'ère romano-bysantine lui ont emprunté non-seulement ses coupoles, mais aussi ses mo^ tifs de décoration, comme quelques seigneurs francs, plus bysantins que Gharlemagne, ont cherché à rivaliser avec les grands dignitaires de l'Orient par leur faste et le luxe de leurs vêtements.
En l'absence même de ces auxihaires si habiles, l'art national aurait suffi à Gharlemagne pour l'exécution de ses projets gigantesques : il s'ofTrait alors dans toute l'énergie de sa virilité. Sans parler des architectes nationaux, comme l'abbé Anastase qui a tracé les plans de la chapelle d'Aix, les écoles de Limoges avaient hérité des taleats et du savoir-faire de saint Eloi ; ses disciples copiaient ses chefs-d'œuvre, quand ils n'avaient pas un génie créateur, et inondaient toute la France de travaux justement admirés. Dans presque toutes les communautés religieuses, des moines, connus sous le nom diQurifices^ étaient initiés à tous les secrets de l'orfèvrerie. Le moine Théophile, en exposant la technique de leurs procédés, ne se posait point en inventeur. Des artistes francs osèrent se comparer aux maîtres de Bysance et de l'Italie.
Quod nullus veniens Romana e gente fahrivit Hoc vir barharica proie peregit opus.
Ces deux vers, dans leur rudesse, nous montrent quelle confiance les artistes francs avaient en leur propre talent.
Les grands travaux entrepris par Charlemagne, ses largesses incroyables aux églises de Rome et surtout à la basilique de saint Pierre dont il s'était constitué l'avoué en acceptant le titre de Patrice, auront leur explication dans une des plus belles conquêtes de cette époque.
L^heure du châtiment avait sonné pour les barbares spoliateurs de l'Empire romain. Les Huns ou Avares, surpris, acculés et vaincus dans leurs impénétrables rings ou forteresses, par Pépin, fils de Charlemagne, se virent à leur tour dépossédés des trésors amoncelés par leurs pères. «Jamais, dit Eginard, il n'y avait eu autant d'or et d'argent chez les Francs qu'au moment oii ils se furent rendus maîtres de cet immense butin et de ces dépouilles opimes. A la vue de tant de richesses, ils ont dû se croire bien pauvres jusqu'à ce jour. »
Mais au lieu de se les approprier, le généreux empereur distribua les fruits de ses conquêtes aux églises, aux monastères, à ses officiers et à ses guerriers, en réservant toutefois la plus belle part au Souverain Pontife et à Féglise de saint Pierre. On ne s'explique bien que par ce développement extraordinaire de la richesse publique, cette effiorescence d'églises, de monastères, de majestueux édifices qui surgissent au sein des solitudes comme au milieu des grandes villes, les inventaires de cathédrales et de
monastères qui donnent tant d'intérêt aux chroniques qui nous les ont conservés.
Quelques détails sur les constructions de cette époque nous permettront d'apprécier les travaux du Tx** siècle ; c'est un complément nécessaire à ceux de l'empereur qui ne cesse de stimuler les seigneurs et les princes de l'Eglise.
Anségise, abbé de Fontonelle ou saint Wandrille, bâtit un monastère dont les dimensions ne le cèdent en rien à nos palais modernes. Les offices ou lieux réguliers forment un vaste quadrilatère dont chaque face mesure ^00 pieds en longueur. Les éd fices s'élèvent a une hauteur de 64 pieds. Un grand appareil de maçonneiie en pierres calcaires cimentées à la chaux et au sable, une charpente en cœur de chêne^ des fenêtres garnies de vîtres, des plafonds et des murs richement décorés par un habile peintre de Téglise de Cambrai, une basilique qui domine la masse des bâtiments par une élégante pyramide, des vases précieux en or et en argent, des croix d'or merveilleusement travaillées, des autels dont les tables étciient couvertes de figures d'argent parfaitement ciselées ; tout nous fera apprécier de quelle manière les Beaux-Arts étaient cullivé-i dans les monastères.
Saint Benoît d'Aniane prépare avec une magnificence inconue jusques-là un monastère pour mille moines, avec trois églises et des oratoires disséminés dans l'enceinte sacrée, pour aider au recueillement et à la solitude des hommes de prière. Sept candélabres étaient placés autour de l'autel de la principale église
et rappelaient celui de Salomon par leurs lames d'or, leurs lis, leurs couronnes. Sept lampes d'une égale richesse ornaient le chœur. Leurs conques ou bassins qu'on remplissait d'huile répandaient, dans les grandes solennités, une lumière si vive que la nuit était pour ainsi dire changée en jour.
Le comte Guillaume s'enfuit au désert de Gellone dont il fait un nouveau Garmel et qu'il peuple de fervents disciples. L'asile qu'il leur prépare n'est pas moins remarquable par la richesse des décorations que par l'élégance des constructions.
Ces délails deviendraient fastidieux si je les prolongeais. Un mot ce[)endant encore sur les monastères de Corbie et de Saint-Riquier, les plus beaux fleurons de l'ordre monastique dans notre diocèse. Deux célèbres ministres de Charlemagne, Adhélard et Angilbert se sont associés avec zèle à leur maître vénéré dans cet immense mouvement de rénovation.
L'abbé de Corbie bâtit un monastère pour trois ou quatre cents moines avec trois belles églises. Sous son gouvernement son abbaye fut appelée la Rome des Gaules, à cause des insignes reliques que sa tendre piété y avait rassemblées de toutes les églises de la chrétienté.
Angilbert, l'abbé ftivori. de Charlemagne, — ses historiens ont dit son gcndr.' ; la Société des Antiquaires sait que ce titre serait un mensonge sur mes lèvres, — Angilbert, d s-je^ porte le nom de second fondateur deCentule, part e qu'il en renouvela entièrement les constructions. En 799, on célébrait avec
une grande pompe, en présence de douze évêques, la Dédicace de trois églises sur le sol patrimonial légué, par saint Riquier à ses fils spirituels. Un cloître triangulaire reliait entre elles les trois basiliques et les appartements destinés à l'usage des moines. Le palais abbatial devait bientôt recevoir Charlemagne et sa famille. Les chroniques n'ont garde de l'oublier; il était digne de ces hôtes illustres. Le nouveau monas-tère de Centule fut, comme Aix-la-Chapelle, orné de marbres transportés à grands frais de l'Italie.
La basilique de Saint-Sauveur, ornée de toutes les grâces du style bysantin et surmontée de deux grandes coupoles, aurait été, au dire d'Hariulfe, l'église la plus remarquable de cette époque. La mosaïque du chœur était composée de porphyre de diverses couleurs, dont la réunion formait un travail incomparable. Malgré les désastres qu'avait subis le monastère, elle restait intacte à la fm du xv^ siècle, et Jean de la Chapelle en était tellement émerveillé qu'il ne pouvait s'imaginer qu'il en existât une plus belle dans l'univers.
Je renonce à décrire ici, après saint Angilbert, les travaux exécutés dans les églises de Centule. Ils s'élèvent à plusieurs millions de notre monnaie. Les présents de Charlemagne à son cher Homère, les revenus du monastère, les offrandes déposées au tombeau de saint Riquier, lui procurèrent des ressources suffisantes pour doter ses églises de trois ciborium revêtus de lames d'or et d'argent, de grands calices d'or, de lampes et de châsses d'or et d'argent, d'autels parés
avec la magnificence que pouvait imaginer l'amour ardent dont parle le Prophète-Roi: Domine^ dilexi décor em domus tuœ.
Rappelons en terminant que Gharlemagne légua dans son testament des objets d'art d'un prix inestimable. Nous signalerons particulièrement trois tables d'argent : la première représentait la ville de Gonstantinople ; la seconde la ville de Rome ; sur la troisième, supérieure en poids et en travail, on avait gravé une sphère composée de trois zones qui renfermait la description de l'univers. Ainsi la science et l'art avaient réuni leurs efforts dans l'exécution de ces monuments.
Après ce tableau, et je n'ai fait qu'effleurer la matière, il est permis, ce me semble, de compter le plus grand de nos monarques parmi les protecteurs des Beaux-Arts. Les œuvres tant admirées en leur temps ont disparu à peu près partout. Mais les descriptions abondent dans les vies des saints. Les chroniqueurs ont vu, touché, contrôlé ce qu'ils écrivent. Si le langage de la science leur est moins familier que celui de l'ascétisme, les études sérieuses de notre siècle combleront facilement les lacunes de leurs écrits. Bientôt, je l'espère, l'histoire de Gharlemagne ne contiendra plus seulement le récit d'héroïques faits d'armes, mais aussi celui de ses pacifiques conquêtes dans les régions encore inexplorées des Sciences et des Beaux- Arts.