Ils, les petits
SUR LES DUELS a);
DÎgnan fut fort accusée et suspecte de sa délivrance, et d'y avoir fort tenu la main, et y trouvé les moyens, car elle esloit fort sa proche parente. Monsieur le connestable, à qui estoit le prisonnier, et qui avoit soigneuse cure de le garder pour en faire eschange de luy à M. de Montmorency son fils, qui estoit prisonnier en Flandres, ne faut poinct penser s'il fut fasché de ceste escapade ; et, pour ce, par ordonnance du roy, que monsieur le connestable gouvernoit, ladicte comtesse fut constituée prisonnière et resserrée, et commissaires ordonnés pour l'ouyr et faire son procès. £t de faict, fut en une très-grande peine, et possible en grand danger de la vie, sans MM. de Guyse et cardinal son frère, lesquels, esmeus, prirent sa cause en main, et luy rendirent si bonne qu'elle n'en eut que la peur. Au bout de quelque temps, les nopces de la reyne d'Espaigne et de M">^ de Savoye survinrent. Dont, aux salles du bal, parmy les grandes magnificences, bals et danses, M. de Montmorency, comme grand-maistre, eut charge de faire place pour les foules ordinaires qui se jettent et affluent en telles festes. Monsieur le prince Portian, qui estoit fils de la comtesse de Seonignan, venant à se faire grandet, et avec l'aage luy croissant aussy le cœur (car il estoit tout généreux et vaillant), portant haine grande et une mauvaise dent de laict, à cause de sa mère, à ceux de Montmorency, ne voulut se reculer ny faire place, quelque chose que M. de Montmorency luy dist par deux fois en allant et tournant, mais faisoit tousjours au pis, jusqu'à dire qu'il n'en feroit rien pour luy. M. de Montmorency, qui voyoit bien la source de tout cecy, et pourquoy il le faisoit, perdant patience^ le repoussa tresrudement : ce que ne pouvant endurer, il brava un peu, et
a)8 DISCOURS
monstra une mine altiere et menaçante : de sorte que, la rumeur estant sautée au roj, à M. de Gujse et monsieur le connestable, fut faict commandement et à l'un et à l'autre de ne sonner plus mot, nj aller plus advant, et ne s'entredemander rien l'un à l'autre, sur la vie, de peur de perturber la feste, et mesmes à cause des estrangers qui estoient là; par quoy le bal se fît et se paracheva sans autre esmotion plus grande. Les uns donnèrent le blasme au prince Portian d'avoir là voulu braver contre l'authorité du roy et officier premier de sa maison, et mesmes en faisant sa charge, en une telle et solemnelle feste, et que ce n'estoit là qu'il falloit braver. Le prince Portian disoit qu'il avoit esté poussé comme de guet-à-pens, et comme avoir esté choisj le premier et sur tous pour estre ainsj bravé. Aucuns disoient que M. de Montmorency, sçachant ce qui avoit esté passé entre leurs maisons, debvoit un peu pallier et laisser passer ce coup, sans en bailler encore nouveau subject de mescontentement. Mais, pour fîn, M. de Montmorency fut trouvé avoir très-bien faict, pour s'acquitter de sa charge, et qu'il ne pouvoit moins faire que de le pousser et le* faire reculer, aussy bien luy comme un autre, et un autre comme luy, ainsy, comme l'on a veu en telles presses, que l'on n'est pas maistre de soy et que l'on y perd toute patience.
Mais, quant à moy, je n'y ay jamais veu roy, prince ny capitaine des gardes, ny homme quiconque soit, qui y ayt eu meilleure grâce et meilleure façon, ny plus grande discrétion, que feu M. de Guyse le grand et monsieur son fils, le dernier des hommes de son temps : car ils commandoient si modestement et si doucement, ores parlant à l'un, ores parlant à l'autre si gentiment, que, par
deux OU trois doux mots qu'ils disoient, le monde se reçuloit de soy-mesme et se tenoit coy, plus cent fois que par une infinité de brailleries, poussemens et impatiences de tous autres.
Pour achever doncques le conte de M. de Montmorency et du prince Portian, cela fut appalsé et accordé par le commandement du roy ; sans quoy possible il s'en fust ensuivy une très-grande et dangereuse conséquence, voyre une rigueur de justice du roy, qui ne le trouva pas bon. Et de quoy j'allègue cest exemple, ce n'est point pour mettre monsieur le prince au rang des petits et inférieurs, car il estoit d'une très-grande et très-haute et antique maison, et pour ce estoit bien en cela égal à M. de Montmorency; mais la partie estoit fort mal faicle pour luy, d'autant que monsieur le connestable, qui gouvernoit tout, toute la cour bransloit pour luy, ainsy que porte la faveur de la cour : si que, M. de Montmorency usant et y employant la faveur de son père et la sienne, il fust esté bien plus puissant et fort que ledict prince, et aussy qu'il avoit la raison, qui faisoit pour luy, pour n'avoir faict que le devoir de sa charge. Voylà pourquoy ledict prince couroit grande fortune, et avoit tort d'avoir voulu braver, bien qu'il fust assez supporté ' de MM. de Guyse. Mais en cela ils n'eussent pu aller contre la raison; et aussy qu'il y avoit un grand roy qui, de longue main, se sçavoit bien faire authoriser et maintenir les privilèges de sa maison et de sa royauté. Voylà comment lors un chascun discouroit à la cour sur ce subject.