‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 26 sur 143 · I. Exquisement, soigneusement, attentivement · texte numérisé non relu

I. Exquisement, soigneusement, attentivement

fust intervenu un si grand accident, dont il s'en peut nombrer une grande quantité, auxquels le diable mesme ne sçauroit fournir, pour cela M. de Bayard, ny tout autre en cas pareil, ne sçauroit estre vaincu ny tumber en deshonneur; mais, pour ce petit accident de fiebvre, il ne le debvoit refuser, comme il ne fit, et ne le voulut guieres débattre. Âussy son ennemy, le pensant bien prendre au pied levé de son advantage, renvoya bien loing les raisons de M. de La Palisse et autres, ses confidans et parrains, n'estant pas si sot de donner l'advantage à son ennemy, puisqu'il avoit le choix des armes ; et, le voyant foible et débile, ne voulut combattre à cheval pour l'advantager sur luy, mais à beau pied, se sentant mieux prévalu et sa partie mieux faicte : ce qui advint autrement. Mais pourtant faut avoir esgard, sur cest exemple, de n'eslargir aucun point de courtoisie ny le moins du monde à son ennemy, tant qu'il a les armes au poing, jusqu'à ce qu'on le void soubs soy et à ses pieds.

Je m'asseure que plusieurs capitaines et cavalliers seront de mon opinion en cela, ne la tenant pas pourtant de moy toute, mais de plus grands que moy. Et voylà'pourquoy feu mon oncle de La Chastaigneraye fit une grande faute, et ses confidans et parrains, qu'à luy appartenant l'eslection des armes de juste droit, librement et volontairement, la laissa aller au seigneur de Jarnac, son ennemy ; mais il se sentoit si brave, vaillant et courageux, mesprisant son ennemy, qu'il luy voulut tout céder sans nul contredit. Toutesfois le malheur de Mars luy fut tel quMl y perdit la vie, non pas l'honneur, ainsy que dit M. de Montluc en son livre, luy qui avoit tant aymé feu mondict oncle, et que

mesines(je ne luyferay point de tort de dire cela, ainsy que j'ay sceu, tant des miens que d'autres gentilshommes), feu mondict oncle avoit aydé à le pousser et faire valloir beaucoup à la cour et bien cognoistre ses vaillantises, encore qu'il dise que M°^e d'Estampes, belle-sœur de M. de Jarnac, luy fust contraire parce qu'il estoit amy et grand confidant de feu mon oncle ; mais pas maille pour cela, car il ' le fît autant aymer et cognoistre à la cour, qui estoit toute à la disposition de mondict feu oncle, et mesmes après la mort du roy François; aussy qu'à tout y a commencement, et les nouveaux venus sont tousjours faicts cognus par les vieux là où ils vont. Dadvantage, en ce temps on eust eu beau à estre vaillant, et faire autant de braves exploicts de guerre comme un Caesar, si l'on n'estoit cognu à la cour, ou quel-< qu'un ne le poussast, c'estoit peu de sa fortune; ainsy mesmes que de mon temps j'ay veu de mes propres yeux plusieurs braves capitaines avoir faict le diable à la guerre^ et venir à la cour, s'ils n'estoient advancés et poussés pat quelque courtisan, ma foy ! ce n'estoit rien d'eux.

Je ne pense point faire de tort à M. de Montluc, de dire que feu mon oncle ne luy a point nuy en son temps, mais beaucoup servy : car j'ay veu de petits courtisans faire de bons offices à des grands, tant de guerre qu'autres, que pour un seul rapport qu'ils faisoient, ou une petite sollicitation, en moins d'un rien les voyià sur le haut de la fortune, jusqu'à estre aucuns chevalliers de l'Ordre. Ceux qui ont veu nos cours de France seront de mon advis. Voylà pourquoy je ne pense point faire de tort à M. de Montluc de dire que, nonobstant ses longs services, vaillances et

Page 1