‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 40 sur 143 · I . Le maître lui conseilla · texte numérisé non relu

I . Le maître lui conseilla

les parrains et juges, mais il falloit en venir là; et diton que la gloire du sergent en fut cause, pour le mesprîs qu'il fit de n'avoir voulu choisir les armes qui luy apparte- Doient. On dira ce qu'on voudra là-dessus; mais c'estoit un grand abus que ce collier, mais pourtant gentiment inventé pour le jeune homme, en faveur de sa petite taille contre la grande et haute de l'autre.

Une chose faut-il bien noter, que j'ay veu en Italie plusieurs duellistes en donner advis, que, si le cartel porte ces mots, a de combattre avecques armes usitées et non usitées parmy gentilshommes et cavalliers », qu'il faut débattre au commancement et par escriture et cartel, ou disputes de confidans, ces mots de a ces armes non usitées », et surtout respondre par ce mot : ce mais qu'elles soient recevables par dire de cavalliers d'honneur et de juges très-capables en ces choses et point suspects » : car, si vous ne les débattez, et puis après, quand on sera descendu dans le camp, qu'on les veuille débattre, vous n'y estes plus receu, puisque vous avez accepté le cartel et y avez consenty, et par ce faut prendre telles armes inusitées qu'on vous présentera. En cela il y a bien de la raison que je laisse aux plus entendus desduire mieux que moy. Voylà pourquoy il faut estre subtil et advisé en ces choses là, et à y bien respondre, et se donner garde en recevant les cartels de vous brider.

Pour parler d'un autre abus, mais non sî grand, fut un combat faict en Italie de deux gentilshommes romains, dont celuy à qui touchoit l'eslection, la donnation et livraison d'armes, donna à son ennemy pour les armes offensives des

SUR LES DUELS Sç

armes toutes couvrantes le corps dés le cap jusqu'aux pieds, fors qu'au costé du cœur il j avoit une ouverture dans les armes, large deux fois plus que la paume de la main ; et celuy qui donnoit les armes avoit l'espace d'un an (car pour lors les combats et subterfuges s'allongeoient plus que cela, voire plus de deux ans] appris contre son maîstre, tous deux estans armés de pareilles armes, à ne tirer l'un contre l'autre, si-non dans le trou ouvert; de telle façon qu'il apprit si bien son disciple qu'il donnoit si dextrement dans le trou du cœur et si asseurement, en apprenant que, venant à bon escient, il ne faillit jamais du premier coup donner dedans, et \uy percer le cœur, et le tuer par conséquent. Encor n'j a-t-il si grand abus et supercherie tant que l'on diroit bien.

Sur quoy faut estimer une grande fidélité ancienne, cependant qu'il m'en souvient, des maistres qui apprenoient leurs disciples pour combattre, que jamais ils ne les trahissoient, ny reveloient leurs leçons, fust ce à leurs plus grands am^s qu'ils eussent, encor qu'on taschast à les corrompre par argent, ou dons ou en toutes les façons du monde qui peuvent esbranler un esprit, qui est une chosefort à noter; et jamais ne permettoient que, donnans leçon à leur disciple pour ce faict, ame vivante entrast dans la salle ou chambre où ils estoient; ains visitoient par-tout, et soubs les licts, voire à adviser si à la muraille il n'y avoit aucune fandace ' ou trou dont ils pussent estre apperceus : car ils estoient curieux de la vie et de l'honneur de leurs disciples combattans. Que dis-je, curieux? mais tres-ambitieux, desirans leur victoire comme pour eux-mesmes : car de vray

!• Fandace, fente.

6o DISCOURS

il leur alloit et de leur ambition et de leur honneur, comme de leurs disciples. J'en parle pour Favoir veu à Rome et en Italie, des tireurs d'armes qui estoient mes maistres et mes grands amys, qui ne m'en eussent pas dict un mot sur ce subject pour tous les biens du monde, encor que je les en recherchasse le plus excortement ' que je pouvois, fust en baguenodant, fust sérieusement.

En voicy un autre d'un qui fit forger à Milan, par un maistre tres-exquis, deux paires d'armes, tant espée que dague, toutes vitrines, c'est-à-dire rompantes comme verre, mais pourtant de fer ou d'acier, tranchantes, picquantes, fourbies, et luisantes comme les communes, mais trempées de telle façon que qui n'en sçavoituser, s'ayder, toucher et picqucr comme il falloit, elles se rompoient comme verre; mais qui en sçavoit l'usage et la façon d'en frapper, et assenner leurs coups (comme on dit), elles ne se rompoient aysemcnt; ainsy comme l'on voit du verre, qui se rompt ayscmcnt en le prenant et le touchant d'une façon plus que de l'autre : car la mode et méthode en ces choses y sert plus que tout. Celuy doncques qui donnoit les armes de longue main en avoit appris si bien la façon et le biais pour en sçavoir user que, venant à les mettre en effect, son ennem}^, qui alloit à la bonne foy et pensant jouer son jeu à la vieille mode, comme d'autres espées (car du reste ils estoient tous descouverts}, du beau premier coup qu'il rua à son ennemy, espée et dague s'en allèrent en pièces comme verre. L'autre, sçachant la milice, l'art et le biays de ses

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