DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L^4M0UR
on veut insinuer un mensonge à la place de la vérité ; il faut avoir le temps. On n'a pas le temps en amour, puisque, là, ce qui persuade, c'est ce qui est spontané. En choses sérieuses la lenteur ne met pas en défiance, parce qu'elle peut être mise au compte de la méditation et de Texamen de toutes les parties, très nécessaire en choses sérieuses. En amour la lenteur est tout de suite suspecte, puisque la précipi^ tation et l'élan sont les caractères mêmes et les signes de la passion vraie.
Pour toutes ces raisons, si le faux amant peut soutenir son rôle, c'est — qu'il le sache ou qu'il ne le sache point — qu'il est déjà amant véritable.
Du moins « par quelque endroit » et voilà bien le point. Nous ne disons pas que le faux amant qui est vrai amant sans le savoir aime entièrement la personne qu'il poursuit ; mais certainement il aime quelque chose d'elle, ou sa figure, ou son esprit ou son caractère. C'est ce qui rend possible qu'il ait auprès d'elle de Tesprit d'amour et des pensées d'amour.
Là précisément est l'explication du Don Juan. Le Don Juan n'est point du tout un homme qui n'aime pas. 11 est un homme qui en est toujours aux commencements de l'amour. 11 est un homme qui, toute sa vie est « bien près
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d'aimer ». Il est un homme qui, aimant un peu, feint d'aimer entièrement et à qui ceci qu'il aime un peu suffît pour qu'il parle assez couramment le langage de Tamour.
J'ai tort de dire assez couramment. Il le parle très bien ; car il a juste assez d'amour pour que ses discours en soient inspirés et point assez pour qu'il soit embarrassé et interdit par la violence de ses sentiments ; il a juste assez d'amour pour en avoir la parole et il n'en a pas assez pour en avoir le silence.
La vraie supériorité du Don Juan ne tient pas à ce qu'il aime beaucoup ; elle ne tient pas à ce qu'il n'aime point, elle tient à ce qu'il n'aime qu'un peu.
Je ne vois qu'un seul cas où peut-être, et encore non pas beaucoup, la théorie sur ce point de l'auteur du Discours sur les Passions de l* Amour serait en défaut. Ce serait le cas où un homme amoureux d'une femme ferait la cour à une autre. Cet homme-là aurait certainement « l'esprit de l'amour » et serait tout plein de « pensées d'amour ». Il pourrait certainement faire illusion. La jolie nouvelle de Musset, les Deux Maîtresses est un peu fondée sur cette idée. Dans cette situation l'homme peut avoir un grand empire sur la femme qu'il n'aime pas en lui disant les choses que l'autre
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lui inspire et qu'il n'a peut-être pas le courage de dire à celle-ci.
Mais encore, comme nous Tavons dit, les pensées d'amour ne sont véritablement pensées d'amour ayant valeur et valeur efficace que si elles ne s'appliquent, très précisément, qu'à la personne à qui elles s'adressent ; de sorte que, pour prendre empire sur une femme, quand c'est une autre qu'on aime, il faut encore que les paroles que celle-ci vous inspire pour celle-là soient soutenues par un commencement d'amour pour celle-là même ; et nous voilà revenus, tout compte fait, à la théorie de notre auteur.
Quand on est loin de ce qu'on aime, Von prend la résolution de faire et de dire beaucoup de choses ; mais quand on est près, Von est irrésolu. D'où vient cela? C'est que quand l'on est loin la raison n'est pas si ébranlée ; mais elle l'est étrangement à la présence de l'objet: or pour la résolution, il faut de la fermeté, qui est rutnée par Vébranlement,
Les derniers paragraphes du Discours sur les Passions de P Amour ont tous le caractère confidentiel et extrêmement marqué. Ils nous ramènent aux idées et au ton des paragraphes XXXIl-XL, très exactement. Gomment le Discours sur les Passions de l'Amour a-t-il été composé? Très probablement comme un carnet de notes, au hasard de l'inspiration du jour, de la pensée qui vient ou de l'impression que
l'on a reçue. De là Je mélange continuel de dissertation impersonnelle et de réflexions qui paraissent bien être des aveux.
Or à un certain moment l'auteur a tout dit ; il a mis dans ses notes toutes ses méditations sur l'amour et tout ce que l'amour a tiré de lui de plaintes discrètes. Alors il se répète un peu ; mais il ne songera pas à répéter ses idées ; ce sur quoi il. ne pourra pas s'empêcher de revenir, ce sont ses sensations, parce qu'il est encore amoureux et que la situation n'a pas changé et que ce qu'il a senti il y a quelques mois, il le sent encore.
Le paragraphe LXIIl est la réplique très précise d'une partie au moins du paragraphe XXXIV : « L*oi s'étudie tous les jours pour trouver les moyens de se découvrir... On voudrait avoir langue pour se faire connaître. > Seulement dans le paragraphe LXIII l'auteur se demande la raison et comme la raison physiologique de cette i/ihibition qui nous frappe devant l'objet aimé et qui paralyse notre langue après la résolution prise de parler et les préparations et les propos appris par cœur^ etc.
Sans avoir eu à chercher beaucoup il répond que la raison, loin de la personne aimée, est libre et que, en présence de la personne aimée, elle est ébranlée étrangement.
Oui, mais pourquoi? Elle l'est par une crainte que l'on ne pouvait avoir que beaucoup moins vive quand on était loin. Elle Test par la crainte ou de déplaire ou d'être ridicule. Cette crainte ne l'avait-on pas quand on était loin? Assurément si ; mais c^était une crainte à objet plus lointain et diminuée par la distance et c'est-à-dire par le temps. Ce matin Tamant timide avait la peur de déplaire deux heures après et maintenant il a la peur de déplaire immédiatement. Molière a bien vu cela, en autre chose qu'en Famour mais dans un cas très analogue. « Scapin : Imaginez-vous que je suis votre père et répondez-moi fermement, comme si ce fût à lui-même. Gomment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons déportements, après le lâche tour que tu m'as joué pendant mon absence ? Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes soins, le respect qui m'est dû, le respect que tu me consacres? (allons donc I) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de ton père, de contracter un mariage clandestin I Réponds-moi, coquin, réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh î que diable I vous demeurez interdit I — Octave: C'est que je m'imagine que
c'est mon père même que j'entends — Hé ! oui! C'est pour cette raison qu'il ne faut pas être comme un innocent ! — Je m'en vais prendre plus de résolution et je répondrai fermement — Assurément? — Assurément ! — Voilà votre père qui vient ! — Oh ! ciel ! Je suis perdu! » 11 arrive cependant que certains hommes sont plus effrayés par la perspective que par la présence de l'objet de crainte: le soldat, qui, avant la bataille, a peur d'avoir peur et qui^ la bataille engagée, n'a plus peur ; Torateur ou l'acteur que l'émotion étrangle avant qu'ils parient et laisse dès la première parole, etc. Je crois que ceux-ci sont gens de forte imagination ou chez qui l'imagination grossit les choses éloignées. Elle disparaît quand la réalité apparaît; et le fait même que les choses apparaissent beaucoup moins terribles qu'elles n'étaient dans le cerveau hanté d'imaginations grossissantes, rassure le malade et lui rend le sang-froid. Je ne sais si je raisonne juste.
Dans Vamoiir, Von n'ose hasarder parce que Von craint de tout perdre: il faut pourtant avancer, mais qui peut dire Jusqu'où. Von tremble toujours jusqu'à ce quon ait trouvé ce point. La prudence ne fait rien pour s'y maintenir quand on Va trouvé.
Suite des misères de l'amant timide et considérations sur le fait de hasarder. Si Tamant n'ose pas hasarder, c'est que l'homme n'aime pas « travailler pour l'incertain ». Pascal s'est beaucoup occupé du travailler pour l'incertain; il dit quelque part : « Saint Augustin a bien vu qu'on travaille pour l'incertain, sur mer, en bataille, etc., il n'a pas vu la règle des partis qui démontre qu'on le doit. » Ailleurs ; [Préjugés raisonnables] : « Travailler pour l'incertain, aller sur la mer ; passer sur une plan-
che... ». Ailleurs: « S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion, car elle est incertaine ; mais combien de choses fait-on pour l'incertain, les voyages sur mer, les batailles ! Je dis donc qu'il ne faudrait rien faire du tout ; car rien n'est certain. [Mais] quand on travaille pour demain, et pour l'incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l'incertain par la règle des partis qui est démontrée. »
Cette règle des partis c'est la règle des probabilités; c'est la règle du calcul des chances pour et des chances contre. Or, l'extrême du parti, Textrême du jeu des probabilités c'est quand on a, suivant qu'il arrivera croix ou pile,/o^/^ à gagner ou tout à perdre. C'est juste dans cet extrême qu'est l'amant et c'est pour cela qu'il n'ose pas jouer, espérant gagner tout, craignant de tout perdre.
J'ajoute et non point pour contredire Tauteur du Discours sur les Passions de r Amour, et au contraire, comme on le verra, que ce n'est pas tout à fait vrai. L'amant craint de tout perdre en parlant ; mais il sait et il sent qu'il ne perd pas tout en ne parlant pas ; il lui reste d'aimer, ce qui est le plaisir même de l'amour. Raison de plus pour qu'il ne s'avance pas; et la vérité est que dans la majorité des
cas il ne s'avance point du tout, en ce sens qu'il ne s'avance que quand il se sent encouragé, auquel cas il ne hasarde rien du tout si ce n'est un courroux peu sincère et momentané.
Cependant, comme pour être encouragé et pour éprouver si Tencouragement que Ton croit voir est réel, il faut avancer, on avance ; mais avec crainte ; car avancer, soit, et il le faut; mais jusqu'où? C'est le point difficile à démêler et à déterminer et l'on est dans le tremblement jusqu'à ce qu'on Fait trouvé. C'est ce qui prolonge indéfiniment les amours même encouragées ou qui semblent l'être.
Enfin ce point est trouvé et l'on s'est avancé jusque-là. Mais on ne s'y maintient pas. « La prudence ne fait rien pour s'y maintenir quand on l'a trouvé. » Que signifie cette dernière ligne ? J'avoue que je n'en sais rien. Elle semble bien vouloir dire ceci: « Quand on a trouvé le point jusqu'où l'on pouvait s'avancer, adieu prudence, on le dépasse. La prudence cesse du moment qu'on l'a vaincue et par suite des violents efforts qu'on a faits pour la vaincre. »
Mais cette ligne peut signifier aussi : « Quand on a gagné le point jusqu'où il était vrai qu'on pût aller, on ne s'y maintient pas ; on rétrograde. »
— Mais non, puisqu'il s'agit de prudence et non de timidité, de prudence qui n'a plus de pouvoir, de prudence qui abdique et qui, par conséquent, ne laisse place qu'à la témérité. Le premier sens est le seul possible.
— Je n'en suis pas si sûr ; car en pareille affaire, la prudence est aussi bien de ne pas ré- " trograder que de ne pas dépasser, et elle est de se maintenir. Rétrograder est même une souveraine imprudence, car elle donne cette idée qu'étant allé jusqu'où vous pouviez aller et ayant fait un grand progrès, vous ne vous en êtes pas aperçu, ce qui est non seulement marque de sottise, mais une marque d'absence d'amour. S'il en est ainsi, oui, il y a imprudence autant, au moins^k reculer en deçà qu'à pousser au-delà et à battre la chamade qu'à sonner la victoire.
Il est possible et décidément je ne suis pas sûr du sens. En tout cas l'auteur veut dire qu'il est très difficile, en campagne amoureuse, de se tenir au point de sécurité ; et cela est incontestable.
Il n'y a rien de si embarrassant que d'être amant et de voir quelque chose en sa faveur sans Voser croire; Von est également combattu de Vespérance et de la crainte. Mais enfin la dernière devient victorieuse de Vautre,
J'ai parlé au paragraphe précédent des encouragements parce que je pensais déjà à ce paragraphe-ci. L'amant timide qui se demandait jusqu'où il pourrait bien s'avancer, a reçu quelque encouragement, ou a cru en recevoir ; mais il n'a pas plus osé croire à l'encouragement qu'il n'a osé « se découvrir », parce qu'au fond c'est la même chose. Apercevoir quelque chose en sa faveur est une audace intérieure, et montrer qu'on l'a aperçu est une témérité déclarée.
Remarquez que s'avancer sans encourage-
ment peut être considéré par certains comme moins impertinent que laisser voir qu'on s'est cru encouragé. S'avancer sans encouragement peut être taxé d'étourderie ; faire entendre qu'on a été prié de s'enhardir est une insolence.
L'amant timide espérera donc, puisque après tout il a vu quelque chose qui lui ét-^it favorable ; il craindra aussi, d'autant qu'il a espéré, puisqu'il craindra précisément de laisser paraître cette espérance et du même coup la croyance où il est qu'on lui a fait comme une avance.
Et c'est ainsi que la crainte devient victorieuse de l'espérance, puisque J ^espérance ellemême contenait une crainte et la faisait naître.
Mais les choses ne se passent ainsi que dans le cœur d'un amant très timide et qui aime plus haut que lui. C'est véritablement un cas particuKer. Chez la plupart des amants, Tespérance, parce qu'elle est soutenue du désir, comme aussi elle le soutient, n'est pas accompagnée ou productrice d'une appréhension si grande, et ils se laissent aller plus bonnement au mouvement naturel de leurs désirs, de leurs espoirs et de toutes ces pensées qui naissent du désir mêlé d'espérance. Donc ceci est un cas bien particulier. S'il y a dans le Discours sur les Passio?îs de l'Ayiour décidées très gé-
nérales et des vérités essentiellement particulières, c'est ce qui nous fait croire que ce traité a été écrit par un amoureux, par un amoureux placé dans une situation très spéciale et même assez rare, qui de plus savait observer et réfléchir.
Quand on aime fortement c'est toujours une nouveauté de çoir la personne aimée après un moment d'absence; on la trouve de manque dans son cœur^. Quelle Joie de la retrouver/ L'on sent aussitôt une cessation d'inquiétudes.
L'absence, même courte, ravive les passions fortes. Remarquez que l'auteur dit les passions
1. Le manuscrit 10303 porte: «... c'est toujours une nouveauté de voir la personne aimée. Après un moment d'absence on la trouve de manque dans son cœur. » Cette leçon me paraît préférable ; car avec la première il me semble qu'il faudrait : ^ On la trouvait. »: « C'est une nouveauté de voir la personne aimée après un moment d'absence ; on la trouvait de manque dans son cœur; quelle joie de la retrouver !» Tandis qu'avec la leçon du 10303 il faut bien trouve : « C'est une nouveauté de voir la personne aimée ; après un moment d'absence [dès que l'absence a duré un moment] on la trouve de manque dans son cœur [quelque chose manque dans notre cœur et c'est elle] ; on la retrouve, quelle joie!? Le sens, du reste, est le même dans les deux leçons.
fortes, « quand on aime fortement ». C'est exactement le mot célèbre de La Rochefoucauld: « L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu. » La constatation est la môme; seulement La Rochefoucauld Tillustre et l'auteur du. Discours sur les Passions de rA7noiir l'explique ; La Rochefoucauld la rehausse d^une jolie et exacte comparaison, l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour l'analyse.
Si l'absence diminue les passions médiocres, c'est qu'elles ne sont pas autre chose que des goûts et c'est-à-dire des divertissements; or, Fabsence fournit toujours d'autres divertissements. Si c'est vous qui vous éloignez, les nouvelles figures des gens et des choses vous donnent ces légers plaisirs qui sont des commencements de goûts. Si c'est la personne aimée qui s'éloigne, la « médiocre passion » se dissipe moins vite; car le divertissement habituel vous manque efc n'est pas remplacé par d'autres ; cependant, l'amour que vous aviez n'étant qu'un goût, d'autres goûts le remplacent, à savoir goût pour des objets qui étaient sous vos yeux mais auxquels, à cause de votre passion, encore qu'elle fût médiocre, vous ne prêtiez pas votre attention.
Avez-vous remarqué le cas de Montaigne ? Montaigne ayant perdu son ami La Boëtie, se livra très vivement à, pour parler la langue décente du xvii^ siècle, « la conversation des femmes ». Gela prouve deux choses : d'abord qiie son affection pour La Boëtie était très vive, puisqu'il avait besoin d'une diversion très énergique^ cela est incontestable ; ensuite, cependant, que cette affection, tout compte fait, n'était qu'une amitié, c'est-à-dire une passion susceptible de divertissement ; c'était encore, quoique ne devant jamais finir, une médiocre passion, c'est-à-dire une passion moyenne ; une passion véhémente, comme celle d'un grand amour, Peut jeté dans un désespoir morose qui n'eût admis ni même imaginé aucun divertissement ni aucune consolation.
Voilà donc pour les médiocres passions : l'absence ou les éteint, ou les diminue, parce qu'elle donne des divertissements ou les permet.
Mais «quand on aime fortement » l'absence avive la passion. Pourquoi ? 1° parce qu'elle met dans le cœur un vide, un manque qui ne peut être comblé par rien, par aucun divertissement, par aucun goût ; 2° parce que, à cause de ce manque, toutes les fois que vous voyez la personne aimée elle vous paraît toute nouvelle.
Pourquoi vous paraît- elle toute nouvelle ? Parce que retrouver égale trouver. L'émotion du retrouver est comme une découverte nouvelle. De ce dernier point la raison est simple: si retrouver égale trouver, c'est que retrouver est précisément trouver, du moins en choses de sentiment. Qu'est-ce qu'une femme dont vous tombez amoureux ? C'est une femme, tous les poètes vous l'ont dit et les poètes sont les psychologues de l'amour, c'est une femme dont vous aviez rêvé avant de l'avoir vue, que vous aviez composée dans votre imagination ; et quand vous la rencontrez, vous vous écriez : « G^est elle! » Qu'est-ce à dire? Que vous la retrouvez. Tout de même quand vous aimez une femme passionnément, pendant l'absence vous ne rêvez que d'elle et vous la composez dans votre imagination et quand vous êtes de nouveau en sa présence, c'est comme si vous la trouviez pour la première fois: le phénomène est exactement le même, avec plus de précision; et ce n'est pas cette précision, sans doute, qui est pour diminuer la vivacité des effets. C'est ce que Racine veut dire et il le dit assez bien, dans les vers fameux :
Depuis trois ans entiers tous les jours je la vois Et crois toujours la voir pour la première fois.
DISCOURS SL'R LES PASSIONS DE l'aMOUR 311
C'est cette nouveauté reuaissante qui est la marque des grandes amours, comme du reste elle en est le charme ; car n'oubliez pas que l'auteur du D/sco^^r^^ sur les Passions de T Amour, a dit qu'il faut de la nouveauté en amour, n'oubliez pas le paragraphe XXXVl : « Quoique ce soit une même passion, il faut de la nouveauté ; l'esprit s'y plaît et qui sait se la procurer sait se faire aimer. »
La différence sur ce point entre le paragraphe XXXVI et le paragraphe LX VI est celle-ci et elle est charmante : dans le paragraphe XXXVl Fauteur dit : « Quoique ce soit une même passion il faut de la nouveauté », dans le paragraphe LXVI il dit : « Parce que c'est une même passion et qu'elle est forte, il y en aura toujours. »
// faut pourtant que cet amour soit déjà bien avancé ; car quand il est naissant et que Von n'a fait aucun progrès, Von sent bien une cessation d' inquiétudes ; mais il en survient d'autres.
Le pourtant se rapporte à « Fon sent une cessation d'inquiétudes » et ne se rapporte qu'à cela. Voici Fidce : dans les violentes passions, l'absence est une période d'inquiétudes, c'est-à-dire d'agitation et de tumulte de l'âme ; retrouver celle qu'on aime ramène le calme, parce que c'est l'imagination qui agite et c'est la réalité qui apaise. Mais, se demande Fauteur, est-ce bien vrai ? Cela dépend ; il y a des cas où la réalité met autant d'agitation dans Fâme que l'imagination. Quels sont ces cas? C'est dans l'amour naissant qu'ils se produisent.
L'auteur qui a analysé surtout l'amour naissant nous a donné assez de descriptions et d'explications de ces inquiétudes que Ton a en présence de la femme aimée. Mais quand l'amour est bien avancé, fût-il non réciproque, fùt-il non avoué, il est plus tranquille en présence de la femme aimée que pendant l'absence. Pourquoi? Je Tai dit: parce que la présence empêche, ralentit au moins le travail de Timagination. On cause, on interroge et on répond : Famour est forcé de rester au fond du cœur avec toutes les chimères dont il se torture un moment enchaînées, un moment emprisonnées. 11 y a une inquiétude qui, on le sent, va renaître tout à l'heure mais qui, en ce moment, si elle existe toujours, n'a plus, du moins, son aiguillon.
C'est très juste. Mais encore n'est-ce point la même chose dans un amour naissant et dans un amour bien avancé? Non point tout à fait. Dans l'amour naissant il y a une telle inquiétude de déplaire et une telle inquiétude défaire fausse route au moindre incident de conversation, que cette inquiétude est aussi vive que toutes celles qui pourraient, par le travail de l'imagination, vous assaillir dans la solitude. Dans l'amour bien avancé, il s'est établi, vaille que vaille, un modus vivendi habituel, dans le-
quel on sent, tout compte fait, une certaine sécurité, et de là tranquillité relative.
Les inquiétudes qui accompagnent la solitude n'ont eu, elles, aucune raison de s'amoindrir. Donc on est un peu plus en paix en présence de la personne aimée que loin d'elle.
C'est dans la première période de l'amour qu'en présence de la femme aimée on a toujours envie de s'en aller pour rêver d'elle en liberté, et c'est dans la seconde que, loin d'elle, on a toujours envie d'aller la voir pour moins rêver d'elle et avec moins d'amertume.
Remarquez les mots : « Et que l'on n'a fait aucun progrès». Quelque non réciproque, quelque non avoué même, que soit un amour, il y a toujours un progrès dans un amour bien avancé par ce fait seul que la personne que l'on aime s'est babituée à vous et que vous vous êtes habitué à elle et c'est ce que j'essayais d'établir tout à l'heure. On demandait à quelqu'un : « Où en êtes-vous avec elle? » 11 répondit ; « Il y a un progrès immense : nous causons sans difficulté de choses qui ne nous intéressent ni Tun ni l'autre. » Gela est un progrès en effet en ces temps où l'on est interdit jusqu'à être effrayé seulement du son de sa voix. L'assurance à parler de choses indifférentes ne donne nullement ni même ne prépare l'assurance à parler
d'amour ; mais elle donne un certain calme qui fait que l'on se plaît mieux à être auprès de la femme aimée qu'à songer à elle de loin. VoQà tout le progrès, je crois, dont l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour veut parler.
Quoique les maux succèdent * ainsi les uns aux autres, on ne laisse pas de 2 souhaiter la présence de sa maîtresse pour l'espérance de moins souffrir ; cependant quand on la voit, on croit souffrir plus qu^ auparavant. Les maux passés ne frappent plus, les présents touchent et c'est sur ce qui touche que l'on Juge, Un amant dans cet état n' est-il pas digne de compassion ?
Dans ce dernier paragraphe Fauteur ne teliant plus compte du paragraphe LXVI, et restant sur Timpression de la pensée du paragraphe LVII, déclare que c'est quand on voit sa maîtresse qu'on souffre ou qu'on croit souf-