‹ Discours sur les passions de l'amour attribué à Pascal, avec un commentaire de Émile FaguetChapitre 8 sur 11 · Cf. paragraphe XLIV · texte numérisé non relu

Cf. paragraphe XLIV

DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l'aMOVR

Chez les amaatsde 16301e respect enveloppe l'amour et le conserve inaltérable en son essence. Le respect en effet est le sentiment qu on n'est pas tout à fait digne d'une personne qu'on aime, mêlé du désir de devenir digne délie. Le respect, comme je viens de le définir, contient toujours de l'amour, ou. s'il n'en contient pas, il faudrait lui donner un autre nom, comme celui de considération par exemple. Respectet-on un homme qui n'a que des vertus négatives : probité, correction, droiture, véridicite. On l'honore plutôt qu'on ne le respecte ; on le considère. On respecte, on vénère l'homme qui a des vertus qu'on aime et par conséquent en aimant ces vertus en lui on l'aime de les

avoir.

Le respect est donc toujours accompagne d'un peu, au moins, d'affection et c'est ce qm me faisait dire qu'il est le sentiment qu'on a de n-être pas tout à fait digne d'une personne qu'on aime.

Et, puisqu'il est accompagné d'amour, il est, infailliblement, aussi, accompagné du désir de devenir disne de la personne qu'on aime et qu'on respecte. Or le respect défini ainsi c'est précisément l'amour chez les « magnanimes amants » de 1630. Être digne de ce qu'on respecte c'est, chez eus, le vœu de l'amour : « \ ous

êtes digne d'elle, elle est digne de vous » — Qui vous inspire cette résolution ?

Le désir de montrer à cette âme si belle Que Sévère l'égale et qu'il est digne d'elle.

Tout le Cid est fondé sur cette idée: deux amants feront leur devoir, l'un contre l'autre et l'un en considération de l'autre. Ils feront leur devoir, non pas tant pour le faire, que pour montrer chacun à l'autre que celui-là fait ce que celui-ci lui commande en secret, lui commande en conscience. Rodrigue provoque le Comte parce qu'il sait que Chimène au fond l'approuvera d'agir ainsi et le lui ordonnerait si ce n'était pas de son père qu'il s'agît. Chimène poursuit la vengeance de son père parce qu'elle sait que Rodrigue l'approuve pleinement dans cet acte et le lui commanderait s'il ne s'agissait pas de lui. Les amants de 1630 se font donc une conscience, mutuellement, chacun de la conscience de Tautre. C'est le pur amourrespect.

Kant a cherché à laquelle de nos voix intérieures nous devons obéir, et il a répondu : à celle qui nous inspire le respect et à celle-ci seule, et il n'y en a qu'une. Les amants de 1630, obéissent à la personne, se font les servants de

la personne qui leur inspire le plus de respect et ils l'aiment de le leur inspirer, par ce sentiment qu^en lui obéissant ils se rendent meilleurs et l'on aime toujours la chose ou la personne par quoi ou par qui on se sent devenir plus que l'on était.

C'est cet amour-respect que l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour, vise ici et qu'il comprend admirablement.

Remarquez ses derniers mots : «qu'ils se soutiennent Tun Fautre sans que le respect étouffe Tamour ». De nos jours, acceptant du reste très bien la théorie de l'amour-respect, ce que nous craindrions ce serait que Tamour finit par ruiner le respect ; c'est ce que j'ai touché au paragraphe XLIV. L'auteur du Discours sur les Passions de r Amour, lui, n'ij songe pas, tant son amour à lui, sans doute, est à base de vénération et tant il est dans les habitudes de la génération au milieu de laquelle il a été élevé de ne voir l'amour vrai que mêlé d'un respect ou fondé sur un respect qui ne peut périr. Ce qu'il appréhende c'est que le respect n^étouffe l'amour. Et en effet, si le respect conserve l'amour, comme j'ai dit, il peut le refroidir ou plutôt comme l'accabler.

Le respect, en effet, est accompagné de timidité, 11 faut bien se garder de confondre la

timidité avec le respect, puisque la timidité est faite d'orgueil qui souffre ; mais il est très vrai que le respect étant le sentiment qu'on est indigne de quelqu'un est toujours mêlé d'une demi-timidité, si l'on veut, d'une circonspection, d'une appréhension continue, qui étant de ces passions qui « resserrent » , combat l'amour, passion expansive. Cette demi-timidité, que l'auteur àwDiscours sur les Passioîis de r Amour semble avoir singulièrement éprouvée, peut en effet accabler l'amour. C'est à lui que j'attribuerai ces moments d'aridité, de dépression, d'oubli de l'amour dont l'auteur nous a si ingénieusement parlé, qu'il paraît aussi avoir éprouvés et qui, s'ils sont moments où l'on reprend des forces pour mieux aimer, ne laissent pas d'être moments où l'on n'aime plus. Dans ces temps-là le respect paralysait l'amour en ce sens que le sentiment d'indignité, en mettant une distance immense entre l'amant et l'aimée, persuadait qu'il était inutile d'aimer et inclinait à n'aimer plus.

Je n'ai guère besoin d'ajouter que quand, aimant, l'on est aimé, le respect contient toujours l'amour et toujours le conserve, mais n'est aucunement en risque de l'étouffer. Il ne le noie pas, il l'assaisonne.

Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est d'un amour violent que je parle : il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux.

Ceci est d'un homme qui se sait une grande âme et qui aime pour la première fois de sa vie. C'est d'un homme de trente ans dont la jeunesse fut chaste et dont le cœur est jusqu'à ce moment resté froid. Le premier amour, à tout âge du reste, mais particulièrement quand il se produit tard, étonne celui qui le ressent. Non seulement il se sent devenu un autre être et plus haut et agrandi, comme nous a assez dit plus haut Fauteur du Discours sio' les Passio7is de r Amour ; mais il est un peu désorienté

et dépaysé devant lui-même, il ne se reconnaît plus et il se trouve changé, non pas seulement par une modification du moins au plus, mais comme en son essence même.

Il en est même qui trouvent que cela est, non pas une promotion, mais une déchéance et qui ont une certaine honte de leur amour, non seulement devant les autres, mais devant euxmêmes. Ils se demandent précisément, comme on devrait se demander toutes les fois qu'on change, si c'est en mieux ou en plus mal qu'ils ont changé.

L'auteur du Discours sur les Passions de r Amour semble avoir passé par là, avoir été étonné d'un premier amour tardif, s'être demandé si l'amour était digne de lui ; avoir reconnu, à la plénitude qu'il sentait en lui et aux sentiments de grandeur que l'amour y mettait que c'était Lien là l'amour d'une grande âme, et s'être dit que, s'il n'avait pas aimé auparavant, c'était justement parce que les grandes âmes aiment rarement, mais aiment violemment quand elles aiment. Tout cela sent bien, à mon avis, l'autopsychologie.

Du reste, en thèse générale et impersonnelle, il a raison et donne de bonnes raisons. Une âme grande n'est pas ébranlée ni remplie par un petit amour parce qu'elle le méprise tout

naturellement. L'amour-goùt, pour emprunter la terminologie de Stendhal, n'occupe pas assez un esprit qui est tiré vers de grands desseins et hanté de grandes pensées. Il n'y pourra voir qu'une récréation, qu'un divertissement et il est fort étranger aux récréations et contempteur des divertissements pour cette raison qu'il n'en a aucun besoin. 11 laissera donc comme glisser sur lui l'amour-goût.

Remarquez que l'amour-goùt serait mieux nommé amour-curiosité. 11 est peut-être autre chose; mais il n'est guère autre chose. Or, et il me semble que nous voici au point, une âme n'aura pas la petite curiosité d'une âme de femme à explorer si elle est animée des « hautes curiosités », comme disait Renan et des grandes curiosités de la science, de l'art ou du pouvoir. On peut donc considérer une «grande âme » comme éprouvant superficiellement beaucoup de petites amours, mais les laissant passer sans presque s'en apercevoir et il faudra, en effet, la grande passion, celle qui « inonde » pour qu'elle se sente envahie.

Je dis de plus et ce ne sera que le faible commentaire du grand mot de Rousseau : « Une grande passion est aussi rare qu'un grand génie >, que seuls une grande âme et un grand esprit sont capables d'un grand amour. La rails

son en est simple. L'amour s'épuise dans l'âme par le dévouement satisfait, dans l'esprit par la curiosité satisfaite. Cne petite âme a une provision de dévouement vite épuisée et qui ne se renouvelle que par Tattrait et le stimulant d'une inclination nouvelle. Un petit esprit a une curiosité élémentaire, pour ainsi dire, très restreinte, qui, n'étant capable que d'un très petit nombre d'observations, en voit vite la fin et du même coup la fin d'elle-même ; et il a besoin d'un nouvel objet qui lui persuade qu'il est un champ d'observation tout nouveau. Parfaite illusion, du reste ; car l'indigence de la faculté observatrice fera qu'il n'y aura pas plus d'observations à faire dans ce nouvel objet que dans le premier, mais encore l'indigent observateur croira qu'il y a là de nouvelles ressources et surtout qu'il y en avait peu dans l'objet précédent; car c'est toujours l'infertilité de la matière et non notre infirmité propre que nous accusons. Et, ainsi de suite, la petite âme ira d'objets en objets avec une petite curiosité toujours déçue et toujours renaissante. Uanimula est toujours è/anc/^^/a, toujours vagula. L'inconstance, quand elle n'est pas signe de bonté, comme j'ai eu occasion de le dire plus haut, est toujours signe de médiocrité. Elle est beaucoup plus souvent signe de médiocrité.

L'àme grande, au contraire, aura un dévouement inépuisable pour un même objet parce qu'elle n'aura pas besoin de Texcitation d'un nouveau goût pour rouvrir en elle les sources promptes à tarir du dévouement. Et le grand esprit aura dans le moindre objet un cbamp d'observations indéfini. Car il en est d'une âme que Ton explore comme d'un livre qu'on lit et tout le monde sait qu'un livre est riche beaucoup moins de ce quil contient que de ce qu'on y met.

Le grand esprit trouvera donc une « âme innombrable » dans une âme très ordinaire, qu'un autre eût trouvée d'une désespérante stérilité. Le privilège des grands esprits est de trouver tout intéressant.

Pour toutes ces raisons et une grande âme ne « commencera à aimer » que rarement, que tardivement, sans doute et une grande âme une fois ébranlée et envahie le sera probablement pour toujours. Pour toutes ces raisons les grandes âmes ou ne connaissent jamais l'amour et rien n'est plus naturel, ou n'en connaissent qu'un qui est violent, qui est profond et qui leur suffit et cela aussi est le plus naturel du monde.

Là est une des choses qui expliquent le monogamisme des femmes. Elles ne sont pas plus

grands esprits que nous ; mais elles ont plus de dévouement et leur dévouement n'a pas besoin de plusieurs êtres successifs pour s'exercer et se satisfaire. Elles sont capables d'un dévouement éternellement renouvelé pour un seul bomme, même quand elles n'ont pas, en leurs enfants, des prolongements de lui.

— Mais, dira -t-on, leur curiosité psychologique étant faible, elle s'épuise très vite. — Faites attention ! A la coîidition que le dévouement e:c/.s/e,rabsence complète de curiosité psychologique équivaut à une curiosité psychologique très éveillée et très féconde. La femme dévouée à un homme pourra être incapable de l'étudier et 7ie le connaître jamais et par son seul dévouement rester unie à lui étroitement et par son absence de curiosité psychologique n'avoir aucune velléité d'en connaître un autre, et voilà sa monogamie constituée d'une manière inaltérable. Il n'en va pas moins que c'est de par sa grande âme, de par son âme grande par le dévouement qu'elle est inébranlablement attachée à un unique amour, ce qu'il fallait démontrer.

— On me dira très probablement : Est-ce que, en conséquence, vous traitez de grandes âmes tous les monogames ?

— Non et je nie la conséquence. La plupart

des monogames sont gens, non pas à qui un seul amour suffit à cause de la grandeur même de leur âme, mais à qui un seul amour suffit parce qu'ils ne connaissent pas du tout l'amour. Ils ont été attirés, pendant leur jeunesse, par Tattrait des sexes; ils ont été associés ; ils sont restés associés, n^ont jamais été amoureux de personne, pas même l'un de l'autre et n'ont jamais songé à chercher l'amour ni hors de leur association ni dans leur association. Leur monogamie, très respectable, du reste, est négative ; elle est faite, non pas d'instinct monogamique, mxais de l'absence d'instinct gamique ; et, comme il arrive souvent des extrêmes, ils sont monogamiques à force de n'être pas amoureux, comme à l'autre extrémité, d'autres sont monogamiques à force d'être pénétrés du grand amour.

Mais nous nous écartons, pour cause d'objections à résoudre. En revenant à l'auteur du Discours siir l'es Passions de V Amour, qui, lui, a connu Tamour violent ou qui en parle, disons qu'il a parfaitement raison de croire que les passions amoureuses des grandes âmes doivent être rares et, parce qu'elles sont rares ont de bonnes raisons d'être éternelles.

Von dit qu'il y a des nations plus amoureuses les unes que les autres; ce n'est pas bien parler^ ou du moins cela n'est pas vrai en tout sens. L'amour ne consistant que dans un attachement depensées^il est certain qu'il doit être le même par toute la terre» Il est çrai que, se terminant autre part que dans la pensée^ le climat peut ajouter quelque chose ; mais ce n'est que dans le corps.

« L'amour ne consiste que dans un attachement de pensées», voilà — une fois de plus — la conception idéaliste de l'amour, telle qu'elle était si répandue de 1630 à 1660. L'amour c'est penser toujours à quelqu'un. Des trois définitions de Tamour qui sont dans La Rochefoucauld : « Dans Tâme une passion de régner,

dans les esprits une sympathie, dans le corps une envie de posséder », Tauteur du Discours sur les Passions de r Amour ne prend que la seconde et ne peut prendre que la seconde ; car, vous l'avez remarqué, la passion de régner lui est complètement étrangère et il n'y a rien, aussi, de plus loin de lui que le désir de posséder, même « après beaucoup de mystère ». Reste que l'amour soit pour lui une sympathie des esprits, un attachement de pensées.

A ce compte il a raison ; car il n'y a aucune cause pour que, si l'amour est attachement de pensées, il ne soit pas exactement le même sur toute la terre, pour quïl varie de pays à pays et ce n'est pas ici qu'on peut dire : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Partout où il y a des hommes ils penseront à des femmes et réciproquement et ni plus ni moins, n'y ayant aucune raison pour qu'ils y pensent ici moins et là davantage.

Mais l'auteur a un scrupule et, n'ignorant pas ou se doutant bien que l'amour n'est point partout simple attachement de pensée et simple sympathie des esprits, il se dit que du moins pour un certain nombre d'hommes et de femmes l'amour commence par la pensée et se termine autre part ; que dès lors le climat peut avoir son influence et que les climats étant

différents Tamour aussi peut différer et de caractère et d'intensité. Mais ce ne sera que dans le corps^ ajoute-t-il, puisque dans l'esprit il est par définition toujours le même.

Gela est juste et il est parfaitement sensé de croire que seul l'amour physique varie de peuple à peuple. Cependant il y a uq défaut dans l'observation et par suite dans le raisonnement. L'auteur a vu que Tamour commence dans la pensée et se termine autre part. C'est vrai ; mais c'est incomplet. Il commence aussi dans le corps pour se terminer dans Tesprit ou plutôt pour retentir sur la pensée. L'amour mental peut déterminer l'amour physique, j'en suis convaincu et c'est aiusi que j'ai expliqué que l'amitié entre homme et femme peut se convertir en amour et qu'on peut finir par désirer une laide à force de l'aimer comme bonne ou de la goûter comme intelligente.

Oui l'amour mental peut déterminer l'amour physique ; mais aussi et bien plus souvent, c'est l'amour physique qui détermine l'amour mental. Dès lors tout change et l'influence du climat sur les corps et du corps sur l'âme fait précisément que l'amour sera très différent de peuple à peuple selon le climat, et voilà que l'auteur du Discours sur les Passions de VAmow\ à force d'idéalisme et pour n'avoir

pas vu qu^en amour le corps peut précéder l'âme, n'a pas suffisamment compris ou n'a pas voulu se permettre de comprendre.

11 en reste à la pensée formulée par Nietzsche d'une manière sublime : « Dans l'amour véritable c'est l'âme qni enveloppe le corps. » Mais il est très vrai aussi que dans une foule d'amours c'est le corps qui gouverne l'âme et qui lui suggère ses pensées et qui établit l'attachement de pensées dont parle l'auteur du Discours sur les Passions de V Amour,

S'il en est ainsi le climat a son inllence sur l'amour lui-même et je ne crois pas qu'il soit qui en doute. Seulement ce n'est pas, comme notre auteur l'indique dans sa position de la question, une affaire de plus ou de moins. Il ne faut pas se demander s'il y a des peuples plus amoureux que d'autres et répondre : oui. Il faut se demander si les manières d'amour diffèrent selon les pays et répondre affirmativement. Les climats brûlants faisant des tempéraments impulsifs et les climats froids des tempéraments flegmatiques, l'amour paisible et profond est plus du Nord que du Midi et c'est chose trop connue pour qu'il soit utile d'y insister.

Ajoutons que la principale et essentielle différence est que les climats brûlants respectant

peu la beauté de la femme et la faisant vieille de bonne heure il y a une raison de plus pour que les longues et fidèles amours y soient rares. Le soleil est polygamique.

Il est vrai que si les mœurs dépendent des climats, les mœurs peuvent aussi réagir contre les climats. C'est Montesquieu qui le dit et dans une certaine mesure c'est peu contestable. Mais il restera toujours vrai qu'en très grande partie l'amour, je veux dire la façon d'aimer, dépend du climat et que tout dans un peuple dépend de la façon d'aimer. Il ne faut pas croire que nous soyons très libres. Nous le serions si la théorie du paragraphe LX du Discours sur les Passions de r Amour était vraie ; mais je crois qu'elle est surtout fausse.

Il est de V amour comme du bon sens; comme Von croit avoir autant d^esprit qu'un autre on croit aussi aimer de même. Néanmoins quand Von a plus de vue, Von aime jusqu aux moindres choses, ce qui n'est pas possible aux autres. Il faut être bien fin pour remarquer cette différence.

Gomme M.Brunschviggle remarque très judicieusement;, la première ligne de ce paragraphe est un souvenir assez probable de Descartes. Seulement il faut observer que l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour se rappelle une parole célèbre de Descartes jd^??/?' la railler ou tout au moins pour la mettre très nettement en doute.

Descartes en effet croit que le bon sens est

universel et Fauteur du Discours sur les Pas^ sions de V Amour croit que croire cela est une erreur et peut-être assez ridicule.

Descartes dit: « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils n'en ont. [On pourrait ici croire à quelque ironie; non ; car...] En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage s'ils suivent toujours le droit chemin que ne font ceux qui courent et s'en éloignent... car par la raison ou le sens,

d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rende hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes... »

A quoi il est vraiment facile de répondre que c'est précisément l'instinct de conduire sa pensée par une bonne voie et de suivre toujours le droit chemin qui est le bon sens et que le bon sens et la raison qui seraient raison et bon sens moins le flair de la voie droite et de la méthode juste seraient un je ne sais quoi assez malaisé à définir et qu'on pourrait nommer de tous les noms excepté de ceux de bon sens et de raison.

En tous cas l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour semble être de ce dernier avis et penser que la créance où sont les hommes qu'ils ont tous autant de bon sens qu'on en peut avoir est justement la marque de leur manqu de sens.

Et ce qu'il y a de curieux, se dit-il en généralisant, c'est que les hommes sont dans cette illusion relativement aux sentiments comme relativement à la raison et à rintelligence. On croit avoir autant de bo/i sens que tout autre ; on croit avoir autant d'esprit [intelligence] que tout autre ; on croit avoir un amour de la même

qualité que n'importe qui. Rien n'est plus faux. Il n'y a pas deux amours pareils dans le monde, parce qu'il n'y a pas deux esprits identiques sur la terre.

Quand on a plus de vue, c'est-à-dire plus d'esprit, on distingue plus de choses et Ton aime plus de choses dans la personne aimée. Nous voilà revenus aux considérations sur l'esprit qui sert, à mesure que Ton en a davantage, à distinguer plus de beautés originales et (dans Pascal) plus d'hommes originaux. Nous voilà revenus à ce que j'appellerai si l'on veut^, les privilèges de l'esprit de finesse.

Les choses qui ressortissent à l'esprit de finesse « on les voit à peine, dit Pascal, on les sent plutôt qu'on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie [c'est pourtant ce que fait sinon « par ordre », du moins dans un grand détail et qui concorde l'auteur du Discours sui' les Passions de VAmouT\ parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes [parce qu'on n'en possède pas les principes par or-

dre],et que ce serait une chose infinie, que de l'entreprendre ».

Les privilèges de Tesprit de finesse sont de voir à l'infini, de distinguer et de démêler à l'infini, ce qui, quand il s'agit de choses aimables, permet d'aimer à Tinfini.

Il y a ici une chose très remarquable, à ce qu'il me semble, c'est que si ce paragraphe LXI est certainement un rappel du paragraphe X, il faut certainement aussi dire qu'il ne laisse pas de le contredire. Pascal, au paragraphe X, avait dit que c'est l'union de l'esprit géométrique et de l'esprit de finesse qui fait « le plaisir » de l'amour et la manière supérieure d'aimer : « Quand on a Tun et l'autre esprit tout ensemble, que Tamour donne de plaisir 1 Car l'on possède à la fois la force et la flexibilité de Tesprit qui est très nécessaire pour l'éloquence de deux personnes. » Ici, au paragraphe LXI, il ne parle plus que de Tesprit de finesse. Il a sans doute reconnu chemin faisant que la « force d'esprit » ne sert guère en amour et que c'est la finesse, la souplesse et la flexibilité d'esprit qui lui sont d'un grand secours et je crois bien que c'est ici qu'il est décidément dans la vérité.

Il se rencontre très précisément avec cette pensée si juste de La Rochefoucauld: « Il y a

deux sortes de constances en amour : Tune vient de ce qu'on se fait un honneur d'être constant ; l'autre, vient de ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que Ton aime de nouveaux sujets d'amour. » Or c'est la finesse et la flexibilité d'esprit qui font faire ces découvertes. Un sot aime globalement, un homme doué de l'esprit de finesse aime minutieusement et,porté par son amour à chercher toujours de nouveaux sujets d'aimer, pour la même raison il en trouve toujours et ces nouveaux sujets d'aimer ravivent son affection, qui à son tour... et voilà le cercle, où bien heureux sont ceux qui restent.

L'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour termine par une réflexion très piquante, autant que vraie qui est qu'il faut être bien fin pour remarquer « cette différence » c'est-à-dire la différence entre l'amour d'un homme borné et celui d'un homme d'esprit. Peut-être songe-t-il aux femmes qui s'y trompent et qui ne savent pas combien elles sont inépuisables à un homme intelligent et vite épuisées à un sot, exactement comme un poème, ou une pièce de théâtre ou une science.

Tant y a qu'il a raison. La première démarche de l'esprit de finesse est de s'apercevoir qu'il y a un esprit de finesse.

L'on ne peut presque faire semblant d'aimer que Von ne soit bien près d'être amant ^ ou, du moins, que Von n'aime en quelque endroit; car il faut açoir l'esprit et les pensées de l'amour pour ce semblant, hé ! le moyen * d'en bien parler sans cela? La vérité des passions ne se déguise pas si aisément que les vérités sérieuses. Il faut du feu, de V activité et un jeu - d'esprit naturel et prompt pour la première; les autres se cachent avec la lenteur et la souplesse, ce qu'il est plus aisé de faire.

1. Maiiuscr. 19303 : Et le moyen de bien parler. El me paraît incomparablement préférable. De bien parler me paraît incomparablement plus mauvais que d'en bien parler.

2. 19303 : un feu d'esprit. Mauvaise leçon très évidemment: le copiste a été entraîné par le mot feu qu'il venait d'écrire.

La Rochefoucauld a dit, admirablement, comme quasi toujours: « Il n^y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est et le feindre où il n'est pas. » C'est la seconde partie de cette maxime que Tauteur du Discours sur les Passions de l'Amour semble commenter ici. On ne feint pas l'amour. Quand on le feint vraiment on est très vite au bout de son jeu ; et l'on ne saurait le soutenir. Quand on le feint avec quelque vraisemblance et de manière à tromper, c'est qu'on l'éprouve. On ne réprouve pas profondément ; mais on l'éprouve; ou l'on est sur le point de l'éprouver; ou on est « bien près ».

Car tout au moins pour faire ce semblant, il faut avoir Tesprit et les pensées de l'amour ; Tesprit de l'amour, c'est-à-dirô le sentiment général de l'amour, non pas l'état d'âme, à la vérité, mais l'état d'esprit d'un amoureux. Or peut-on se donner ex 7iihilo, exvacuo, de rien, cet état d'esprit ? C'est au moins extrêmement difficile et cet effort donnerait un résultat qui ne tromperait point. Il donnerait une contenance gênée et gauche qui avertirait toujours du vide du fond.

Et de plus il faut se donner les pensées de l'amour ; c'est-à-dire tout le détail des paroles, des protestations, des effusions, des déli-

catesses, des gestes aussi et des attitudes et des airs ressortissant à Tamour ; c'est cela surtout qui est impossible. Le sentiment général de l'amour, on peut se le donner puisqu'on l'a en puissance, pour ainsi parler, à l'égard de toutes les femmes et c'est ce penchant qui va à tout le sexe que telle femme prend quelquefois pour un sentiment particulier à son égard ; mais les pensées de l'amour, à savoir tout ce que j'énumérais tout à l'heure, ne peuvent être qu'individuelles, qu'adaptées et ajustées à la personne que l'on courtise et si elles sont simulées, elles ont un tel caractère d'emprunt que les très sottes sont les seules qui s'y puissent tromper.

On ne peut pas « bien » parler d'amour, c'est-à-dire parler d'amour d'une façon qui se rapporte exactement à la personnne que Ton entretient, et voilà le sens du mot bien^ qu'on n'éprouve pour cette personne au moins un commencement d'amour.

Objection : les vérités sérieuses,opinons philosophiques, opinions religieuses, opinions politiques, secrets diplomatiques, opinions scientifiques peuvent bien se feindre ; chacun sait cela. — La différence est grande. Dans les vérités sérieuses — observez en passant que l'auteur appelle « sérieuses » les vérités qui ne

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sont pas celles de Famour, comme si celles de Tamour étaient frivoles ; quoique amoureux et certes aussi sérieusement que possible il est tellement de son temps qu'il met encore la passion bien au-dessous de l'idée et que l'amour à lui comme à Corneille, paraît une passion <( cbargée de faiblesse » — donc dans les vérités sérieuses, c'est l'esprit qui est en jeu ; or l'esprit peut se déguiser ; il peut combattre la force de la vérité, quoiqu'elle soit grande ; il peut même mettre à ce jeu sa force à lui et s'y complaire. Mais dans les passions de l'amour, c'est le cœur qui est en jeu, et le cœur ne se travestit point. Il ne peut que laisser à l'esprit jouer le rôle du cœur ; mais précisément La Rochefoucauld, encore, nous dira ; « L'esprit ne peut pas longtemps jouer le rôle du cœur. »

Quand il s'agit de « vérités sérieuses » pour les dissimuler ou pour avoir l'air de les dire quand on en dit précisément le contraire, il ne faut que de la souplesse et la lenteur.

De la souplesse, c'est-à-dire un art de donner au faux l'apparence du vrai par la quantité de vrai que l'on y verse, et c'est-à-dire l'art du sophisme ; de la lenteur et voilà le plus important : il faut procéder avec circonspection, avec ménagements, avec lenteur, quand

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