Les doux manuscrits portent : on ne laisse pas de
frir et que par conséquent Ton souffre plus que dans la solitude.
Il n'y a pas contradiction. Cela prouve simplement que dans l'état d'amour avancé il reste encore beaucoup de ce qu'on éprouvait dans l'amour naissant, et en effet, tant que Tamour n'est pas déclaré, si avancé qu'il puisse être, il est toujours naissant ; et du premier état au second il n'y a que des nuances et il n'y a, à vrai dire, que succession de maux à d'autres maux et de douleurs à d'autres douleurs.
Faisant donc ici une synthèse du premier état et du second^, et ne voulant plus essayer de les distinguer, l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour déclare qu'il souffre, à très peu près, au moins autant en présence de la femme aimée que seul avec lui-même. Seul, il souffre de ce travail terrible de l'imagination que nous avons vu, qui nourrit et qui déploie, pour ainsi parler, les inquiétudes ; et alors il souhaite la présence de la personne aimée, non pas pour être heureux, mais seulement dans l'espérance de moins souffrir. En sa présence il souffre encore de tout ce qu'il ne peut pas lui dire et de l'effort qu'il fait pour se taire et il croit souffrir plus qu'auparavant.
Est-ce vrai? Non, et il l'a dit, du moins pour
ce qui est du second état. Il ne souffre pas davantage ; mais il souffre différemment. Et parce qu'il souffre différemment il croit souffrir davantage parce que les maux actuels ont toute leur pointe et que les maux passés sont émoussés par le temps comme un bruit vif est assourdi par la distance. Les maux passés ne frappent plus ; i]s ne sont que le souvenir de coups reçus; les présents touchent, dans le sens précis du mot; ils sont 'd'une main qui vous touche en frappant.
Or c'est de ce qui touche que l'on juge.
Un amant dans cet état, dans tout cet état, souffrant par l'absence, souffrant par la présence, quand il est absent désirant être présent pour moins souffrir, quand il est présent désirant être loin pour souffrir moins, car il croit souffrir davantage, n'est-il pas digne de compassion?
Et c'est le dernier mot, où il est difficile de voir une réflexion impersonnelle et où l'on croit entendre un cride détresse qui sait qu'elle est pour durer toujours.
Le Discours sur les Passions de V Amour est comme l'inverse, comme le verso du Poème de Sully-Prudhomme, le meilleur moment des amours :
Le meilleur moment des amours N'est pas quand on a dit: Je t'aime. II est dans le silence même A demi rompu tous les jours.
Il est dans les intelligences Promptes et furtives des cœurs Il est dans les feintes rigueurs Et les secrètes indulgences.
Heure unique où la bouche close Par sa pudeur seule en dit tant ; Où le cœur s'ouvre en éclatant Tout bas, comme un bouton de rose ;
Où le parfum seul des cheveux Paraît une faveur conquise ; Heure de la tendresse exquise Où les respects sont des aveux.
Il est vrai et c'est précisément tout cela que l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour nous a peint et avec quelle force! Mais ce moment des amours n'est le meilleur que s'il ne se prolonge pas indéfiniment ; et s'il se prolonge dans de telles circonstances qu'il paraisse inévitable qu'il soit éternel, le meilleur moment des amours en est le plus affreux.
C'est cela même qu'a voulu nous faire entendre et qu'a voulu nous mettre sous les yeux par une analyse impitoyablement lucide l'auteur du Discours sur les Passiofis de l'Amour.
Dans quel dessein? Peut-être pour soulager son âme lourde et douloureuse, puisque l'on croit qu'à raconter ses maux souvent on les soulage, encore que le plus souvent on ne fasse que les aggraver.
Peut-être, et l'idée en vient plus d'une fois, pour faire passer cette confession discrète sous les yeux de celle qu'il aimait. Mais il est peu probable, puisque évidemment la distance entre elle et lui était trop grande pour qu'une déclaration même enveloppée ne fût pas une insolence que jamais l'amant respectueux et l'amant timide ne se fût permise.
Peut-être, comme il arrive, l'auteur a-t-il écrit tout cela pour quelqu'un, en « s'étudiant pour trouver les moyens de se découvrir » en
se flattant qu'il aurait la hardiesse de le montrer et la parfaite conviction intime qu'il ne le montrerait jamais, condition ambiguë dans laquelle on a souvent écrit des choses admirables.
Peut-être celle qu'il aimait ne s*est-elle jamais aperçue de l'adoration religieuse qui circulait autour d'elle.
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
Peut-être et il est plus probable, a-t-elle vu le sentiment qu'elle inspirait tout aussitôt qu'il est né, si ce n'est un peu auparavant ; car c'est ainsi que le plus souvent vont les choses ; mais a-t-elle dû à sa gloire de ne pas montrer qu'elle savait et de se persuader à elle-même qu'elle ne savait pas.
Peut-être l'auteur du Discozirs sur les Passions de l'Amour, fortement éprouvé par une passion, qui devait être unique, pour une créature et qui ne pouvait pas aboutir, s'est-il tourné, comme tant d'autres, vers l'amour du Créateur et a-t-il reporté de ce côté-là son ardeur inquiète, son « feu », son « mouvement » éternel, l'impatience de ses désirs, la fougue de ses passions ardentes; la lucidité aussi avec
laquelle il savait analyser les passions qu'il éprouvait ; le besoin de clarté dans la profondeur ; le besoin de logique dans l'examen des problèmes de Tâme; cette lumière encore, toujours présente à son esprit, qu'il faut raisonner, mais seulement pour arriver à voir d'une façon plus claire ce que Ton croi4i sans raisonnement « tout raisonnement se ramenant à céder au sentiment » ; enfin cette grande mélancolie virile qui règne d'un bout à l'autre du Discours sur les Passio?is de r Amour et qui donne à la fois l'amour et la terreur de l'objet dont il traite.
Peut-être le Discours sur les Passions de l'Amour est-il quelque chose comme seraient les confessions de Saint-Augustin si elles eussent été écrites avant la conversion.
Peut-être, après les passions de Fauteur du Discours pour son inconnue, ne pouvait-il y avoir place dans son cœur que pour une transformation, lente ou brusque, de l'amour humain en amour de Dieu.
Car il y a des amours humains qui sont assez purs en même temps qu'assez puissants pour acheminer l'homme qui les ressent à l'amour de l'éternel, parce que, même sous leur forme terrestre ils étaient déjà capables de l'infini ; parce que, comme dit VImitatio?i :
« L'amour veille sans cesse ; dans le sommeil même il ne dort pas » et que c'était bien là le caractère de l'amour de Tauteur du Discours ; parce que «Tamourest prompt, sincère, pieux, doux, prudent, fort, patient, fidèle, constant, magnanime et il ne se recherche jamais ; car dès qu'on commence à se chercher soi-même, à l'instant on cesse d'aimer » et que c'étaient bien là les caractères de l'amour de l'auteur du Discours ; parce que « l'amour est circonspect, humble, droit, sans mollesse, sans légèreté ; il ne s'occupe point des choses vaines ; il est sobre, chaste, ferme et toujours attentif à veiller sur les siens» ; et que c'étaient bien là tous les caractères de l'amour de l'auteur du Discours y'^^OTce qu'enfin «rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux ; il n'est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre ; car l'amour est né de Dieu et ne peut se reposer qu'en Dieu au-dessus de toutes les créatures ».
Et peut-être enfin le Discours sur les Passions de l' Amour ne^i-il qu'une dissertation parfaitement impersonnelle, n'est l'écho d'aucun drame du cœur, est tout d'observation externe, tout didactique, n'est enfin qu'un traité où Ton voit qu'un monsieur bien sage s'est appli-
3^4 DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l'A-MOUR
que ; mais j'avoue que, quoique toutes les autres hypothèses soient romanesques, c'est encore celle-ci qui me paraît la plus romanesque de toutes celles que l'on peut faire.
Avril 1910.
ACHEVÉ D'IMPRIMER le dix-huit octoI)re mil neuf cent dix