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Cf. paragraphe XLIV

DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l'AxMOUR 267

Chez les amants de 16301e respect enveloppe l'amoiir et le conserve inaltérable en son essence. Le respect en effet est le sentiment qu'on n'est pas tout à fait digne d'une personne qu'on aime, mêlé du désir de devenir digne d'elle. Le respect, comme je viens de le définir, contient toujours de l'amour, ou, s'il n'en contient pas, il faudrait lui donner un autre nom, comme celui de considération par exemple. Respectet-on un homme qui n'a que des vertus négatives : probité, correction, droiture, véridicité. On l'honore plutôt qu'on ne le respecte ; on le considère. On respecte, on vénère l'homme qui a des vertus qu'on aiine et par conséquent en aimant ces vertus en lui on Taime de les avoir.

Le respect est donc toujours accompagné d'un peu, au moins, d'affection et c'est ce qui me faisait dire qu'il est le sentiment qu'on a de n'être pas tout à fait digne d'une personne qu'on aime.

Et, puisqu'il est accompagné d'amour, il est, infailliblement, aussi, accompagné du désir de devenir digne de la personne qu'on aime et qu'on respecte. Or le respect défini ainsi c'est précisément l'amour chez les « magnanimes amants » de 1630. Etre digne de ce qu'on respecte c'est, chez eux, le vœu de l'amour: « Vous

êtes digne d'elle, elle est digne de vous » — Qui vous inspire cette résolution ?

Le désir de montrer à cette âme si belle Que Sévère l'égale et qu'il est digne d'elle.

Tout le Cid est fondé sur cette idée : deux amants feront leur devoir, l'un contre l'autre et l'un en considération de l'autre. Ils feront leur devoir, non pas tant pour le faire, que pour montrer chacun à l'autre que celui-là fait ce que celui-ci lui commande en secret, lui commande en conscience. Rodrigue provoque le Comte parce qu'il sait que Chimène au fond l'approuvera d'agir ainsi et le lui ordonnerait si ce n'était pas de son père qu'il s'agît. Chimène poursuit la vengeance de son père parce qu'elle sait que Rodrigue l'approuve pleinement dans cet acte et le lui commanderait s'il ne s'agissait pas de lui. Les amants de 1C30 se font donc une conscience, mutuellement, chacun de la conscience de l'autre. C'est le pur amourrespect.

Kant a cherché à laquelle de nos voix intérieures nous devoas obéir, et il a répondu ; à celle qui nous inspire le respect et à celle-ci seule, et il n'y en a qu'une. Les amants de 1630, obéissent à la personne, se font les servants de

la personne qui leur inspire le plus de respect et ils l'aiment de le leur inspirer, par ce sentiment qu'en lui obéissant ils se rendent meilleurs et l'on aime toujours la chose ou la personne par quoi ou par qui on se sent devenir plus que l'on était.

C'est cet amour-respect que l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour, vise ici et qu'il comprend admirablement.

Remarquez ses derniers mots : «qu'ils se soutiennent l'un Tautre sans que le respect étouffe l'amour ». De nos jours, acceptant du reste très bien la théorie de l'amour-respect, ce que nous craindrions ce serait que l'amour finit par ruiner le respect ; c'est ce que j'ai touché au paragraphe XLIV. L'auteur du Discours sur les Passions de V Amour, lui, n'y songe pas, tant son amour à lui, sans doute, est à base de vénération et tant il est dans les habitudes de la génération au milieu de laquelle il a été élevé de ne voir l'amour vrai que mêlé d'un respect ou fondé sur un respect ciui ne peut périr. Ce qu'il appréhende c'est que le respect n'étouffe l'amour. Et en effet, si le respect conserve l'amour, comme j'ai dit, il peut le refroidir ou plutôt comme l'accabler.

Le respect, en effet, est accompagné de timidité. 11 faut bien se garder de confondre la

timidité avec le respect, puisque la timidité est faite d'orgueil qui souffre; mais il est très vrai que le respect étant le sentiment qu'on est indigne de quelqu'un est toujours mêlé d'une demi-timidité, si l'on veut, d'une circonspection, d'une appréhension continue, qui étant de ces passions qui « resserrent » , combat l'amour, passion expansive. Cette demi-timidité, que l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour semble avoir singulièrement éprouvée, peut en effet accabler l'amour. C'est à lui que j'attribuerai ces moments d'aridité, de dépression, d'oubli de l'amour dont l'auteur nous a si ingénieusement parlé, qu'il paraît aussi avoir éprouvés et qui, s'ils sont moments où l'on reprend des forces pour mieux aimer, ne laissent pas d'être moments où l'on n'aime plus. Dans ces temps-là le respect paralysait l'amour en ce sens que le sentiment d'indignité, en mettant une distance immense entre l'amant et l'aimée, persuadait qu'il était inutile d'aimer et inclinait à n'aimer plus.

Je n'ai guère besoin d'ajouter que quand, aimant. Ton est aimé, le respect contient toujours l'amour et toujours le conserve, mais n'est aucunement en risque de l'étouffer. Il ne le noie pas, il l'assaisonne.

Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est d'un amour violent que je parle : il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux.

Ceci est d'un homme qui se sait une grande âme et qui aime pour la première fois de sa vie. C'est d'un homme de trente ans dont la jeunesse fut chaste et dont le cœur est jusqu'à ce moment resté froid. Le premier amour, à tout âge du reste, mais particulièrement quand il se produit tard, étonne celui qui le ressent. Non seulement il se sent devenu un autre être et plus haut et agrandi, comme nous a assez dit plus haut l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour ; mais il est un peu désorienté

et dépaysé devant lui-même, il ne se reconnaît plus et il se trouve changé, non pas seulement par une modification du moins au plus, mais comme en son essence même.

11 en est même qui trouvent que cela est, non pas une promotion, mais une déchéance et qui ont une certaine honte de leur amour, non seulement devant les autres, mais devant euxmêmes. Us se demandent précisément, comme on devrait se demander toutes les fois qu'on change, si c'est en mieux ou en plus mal qu'ils ont changé.

L'auteur du Discours sur les Passioîis de V Amour semble avoir passé par là, avoir été étonné d'un premier amour tardif, s'être demandé si l'amour était digne de lui ; avoir reconnu, à la plénitude qu'il sentait en lui et aux sentiments de grandeur que Tamour y mettait que c'était bien là l'amour d'une grande âme, et s'être dit que, s'il n'avait pas aimé auparavant, c'était justement parce que les grandes âmes aiment rarement, mais aiment violemment quand elles aiment. Tout cela sent bien, à mon avis, l'autopsychologie.

Du reste, en thèse générale et impersonnelle, il a raison et donne de bonnes raisons. Une âme grande n'est pas ébranlée ni remplie par un petit amour parce qu'elle le méprise tout

naturellement. L'amour-goût, pour emprunter la terminologie de Stendhal, n'occupe pas assez un esprit qui est tiré vers de grands desseins et hanté de grandes pensées. Il n'y pourra voir qu'une récréation, qu'un divertissement et il est fort étranger aux récréations et contempteur des divertissements pour cette raison qu'il n'en a aucun besoin. Il laissera donc comme glisser sur lui l'amour-goùt.

Remarquez que l'amour-goût serait mieux nommé amour-curiosité. Il est peut-être autre chose; mais il n'est guère autre chose. Or, et il me semble que nous voici au point, une âme n'aura pas la petite curiosité d'une âme de femme à explorer si elle est animée des « hautes curiosités », comme disait Renan et des grandes curiosités de la science, de l'art ou du pouvoir. On peut donc considérer une « grande âme » comme éprouvant superficiellement beaucoup de petites amours, mais les laissant passer sans presque s'en apercevo ir et il faudra, en effet, la grande passion, celle qui « inonde » pour qu'elle se sente envahie.

Je dis de plus et ce ne sera que le faible commentaire du grand mot de Rousseau : « Une grande passion est aussi rare qu'un grand génie >, que seuls une grande àme et un grand esprit sont capables d'un grand amour. La rails

son ea est simple. L'amour s'épuise dans l'âme par le dévouement satisfait, dans l'esprit par la curiosité satisfaite. Une petite âme a une provision de dévouement vite épuisée et qui ne se renouvelle que par Tattrait et le stimulant d'une inclination nouvelle. Un petit esprit a une curiosité élémentaire, pour ainsi dire, très restreinte, qui, n'étant capable que d'un très petit nombre d'observations, en voit vite la fin et du même coup la fin d'elle-même ; et il a besoin d'un nouvel objet qui lui persuade qu'il est un champ d'observation tout nouveau. Parfaite illusion, du reste ; car l'indigence de la faculté observatrice fera qu'il n'y aura pas plus d'observations à faire dans ce nouvel objet que dans le premier, mais encore l'indigent observateur croira qu'il y a là de nouvelles ressources et surtout qu'il y en avait peu dans l'objet précédent; car c'est toujours l'infertilité de la matière et non notre infirmité propre que nous accusons. Et, ainsi de suite, la petite âme ira d'objets en objets avec une petite curiosité toujours déçue et toujours renaissante. U animula est toujours blandida, toujours vagula. L'inconstance, quand elle n'est pas signe de bonté, comme j'ai eu occasion de le dire plus haut, est toujours signe de médiocrité. Elle est beaucoup plus souvent signe de médiocrité.

L'àme grande, au contraire, aura un dévouement inépuisable pour un même objet parce qu'elle n'aura pas besoin de Texcitation d'un nouveau goût pour rouvrir en elle les sources promptes à tarir du dévouement. Et le grand esprit aura dans le moindre objet un champ d'observations indéfini. Car il en est d'une âme que Ton explore comme d'un livre qu'on lit et tout le monde sait qu'un livre est riche beaucoup moins de ce qu'il contient que de ce qu'on y met.

Le grand esprit trouvera donc une « âme innombrable » dans une âme très ordinaire, qu'un autre eût trouvée d'une désespérante stérilité. Le privilège des grands esprits est de trouver tout intéressant.

Pour toutes ces raisons el une grande âme ne « commencera à aimer » que rarement, que tardivement, sans doute et une grande âme une fois ébranlée et envahie le sera probablement pour toujours. Pour toutes ces raisons les grandes âmes ou ne connaissent jamais Famour et rien n'est plus naturel, ou n'en connaissent qu'un qui est violent, qui est profond et qui leur suffit et cela aussi est le plus naturel du monde.

Là est une des choses qui expliquent le monogamisme des femmes. Elles ne sont pas plus

grands esprits que nous ; mais elles ont plus de dévouement et leur dévouement n'a pas besoin de plusieurs êtres successifs pour s'exercer et se satisfaire. Elles sont capables d'un dévouement éternellement renouvelé pour un seul bomme, même quand elles n'ont pas, en leurs enfants, des prolongements de lui.

— ]Mais, dira-t-on,leur curiosité psychologique étant faible, elle s'épuise très vite. — Faites attention ! A la condition que le dévouement ex2.s-^e, l'absence complète de curiosité psychologique équivaut à une curiosité psychologique très éveillée et très féconde. La femme dévouée à un homme pourra être incapable de l'étudier et ne le connaître jamais et par son seul dévouement rester unie à lui étroitement et par son absence de curiosité psychologique n'avoir aucune velléité d'en connaître un autre, et voilà sa monogamie constituée d'une manière inaltérable. Il n'en va pas moins que c'est de par sa grande âme, de par son âme grande par lé dévouement qu'elle est inébranlablement attachée à un unique amour, ce qu'il fallait démontrer.

— On me dira très probablement ; Est-ce que, en conséquence, vous traitez de grandes âmes tous les monogames?

— Non et je nio la conséquence. La plupart

des monogames sont gens, non pas à qui un seul amour suffit à cause de la grandeur même de leur âme, mais à qui un seul amour suffit parce qu'ils ne connaissent pas du tout l'amour. Ils ont été attirés, pendant leur jeunesse, par Tattrait des sexes; ils ont été associés ; ils sont restés associés, n^ont jamais été amoureux de personne, pas même l'un de l'autre et n'ont jamais songé à chercher l'amour ni hors de leur association ni dans leur association. Leur monogamie, très respectable, du reste, est négative ; elle est faite, non pas d'instinct monogamique, mais de l'absence d'instinct gamique ; et, comme il arrive souvent des extrêmes, ils sont monogamiques à force de n'être pas amoureux, comme à l'autre extrémité, d'autres sont monogamiques à force d'être pénétrés du grand amour.

Mais nous nous écartons, pour cause d'objections à résoudre. En revenant à l'auteur du Discours sur les Passions de VAinour, qui, lui, a connu l'amour violent ou qui en parle, disons qu'il a parfaitement raison de croire que les passions amoureuses des grandes âmes doivent être rares et, parce qu'elles sont rares ont de bonnes raisons d'être éternelles.

L'on dit qu'il y a des nations plus amoureuses les unes que les autres; ce n'est pas bien parler, ou du moins cela n'est pas vrai en tout sens. L'amour ne consistant que dans un attachement dépensées, il est certain qu'il doit être le même par toute la terre. Il est vrai que, se terminant autre part que dans la pensée, le climat peut ajouter quelque chose ; mais ce n'est que dans le corps.

« L*amour ne consiste que dans un attachement de pensées», voilà — une fois de plus — la conception idéaliste de l'amour, telle qu'elle était si répandue de 1630 à 1660. L'amour c'est penser toujours à quelqu'un. Des trois définitions de Famour qui sont dans La Rochefoucauld : « Dans Tâme une passion de régner,

dans les esprits une sympathie, dans le corps une envie de posséder », l'auteur du Discours sur les Passions de l'Aînour ne prend que la seconde et ne peut prendre que la seconde ; car, vous l'avez remarqué, la passion de régner lui est complètement étrangère et il n'y a rien, aussi, de plus loin de lui que le désir de posséder, même « après beaucoup de mystère ». Reste que l'amour soit pour lui une sympathie des esprits, un attachement de pensées.

A ce compte il a raison ; car il n'y a aucune cause pour que, si l'amour est attachement de pensées, il ne soit pas exactement le même sur toute la terre, pour qu'il varie de pays à pays et ce n'est pas ici qu'on peut dire : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Partout où il y a des hommes ils penseront à des femmes et réciproquement et ni plus ni moins, n'y ayant aucune raison pour qu'ils y pensent ici moins et là davantage.

Mais l'auteur a un scrupule et, n'ignorant pas ou se doutant bien que l'amour n'est point partout simple attachement de pensée et simple sympathie des esprits, il se dit que du moins pour un certain nombre d'hommes et de femmes l'amour commence par la pensée et se termine autre part ; que dès lors le climat peut avoir son influence et que les climats étant

différents ramour aussi peut différer et de caractère et d'intensité. Mais ce ne sera que dans le corps, ajoutet-il, puisque dans l'esprit il est par définition toujours le même.

Cela est juste et il est parfaitement sensé de croire que seul l'amour physique varie de peuple à peuple. Cependant il y a ua défaut dans l'observation et par suite dans le raisonnement. L'auteur a vu que Tamour commence dans la pensée et se termine autre part. C'est vrai ; mais c'est incomplet. Il commence aussi dans le corps pour se terminer dans Tesprit ou plutôt pour retentir sur la pensée. L'amour mental peut déterminer l'amour physique, j'en suis convaincu et c'est ainsi que j'ai expliqué que Famitié entre homme et femme peut se convertir en amour et qu'on peut finir par désirer une laide à force de l'aimer comme bonne ou de la goûter comme intelligente.

Oui l'amour mental peut déterminer l'amour physique ; mais aussi et bien plus souvent, c'est l'amour physique qui détermine l'amour mental. Dès lors tout change et l'influence du climat sur les corps et du corps sur l'âme fait précisément que l'amour sera très différent de peuple à peuple selon le climat, et voilà que l'auteur du Discours sur les Passions de V Amour, à force d'idéalisme et pour n'avoir

pas vu qa'en amour le corps peut précéder l'âme, n'a pas suffisamment compris ou n'a pas voulu se permettre de comprendre.

11 en reste à la pensée formulée par Nietzsche d'une manière sublime : « Dans l'amour véritable c'est l'âme qui enveloppe le corps. » Mais il est très vrai aussi que dans une foule d'amours c'est le corps qui gouverne l'âme et qui lui suggère ses pensées et qui établit l'attachement de pensées dont parle l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour.

S'il en est ainsi le climat a son inflence sur l'amour lui-même et je ne crois pas qu'il soit qui en doute. Seulement ce n'est pas, comme notre auteur l'indique dans sa position de la question, une affaire de plus ou de moins. Il ne faut pas se demander s'il y a des peuples plus amoureux que d'autres et répondre : oui. Il faut se demander si les manières d'amour diffèrent selon les pays et répondre affirmativement. Les climats brûlants faisant des tempéraments impulsifs et les climats froids des tempéraments flegmatiques, l'amour paisible et profond est plus du Nord que du Midi et c'est chose trop connue pour qu'il soit utile d'y insister.

Ajoutons que la principale et essentielle différence est que les climats brûlants respectant

peu la beauté de la femme et la faisant vieille de bonne heure il y a une raison de plus pour que les longues et fidèles amours y soient rares. Le soleil est polygamique.

Il est vrai que si les mœurs dépendent des climats, les mœurs peuvent aussi réagir contre les climats. C'est Montesquieu qui le dit et dans une certaine mesure c'est peu contestable. Mais il restera toujours vrai qu'en très grande partie l'amour, je veux dire la façon d'aimer, dépend du climat et que tout dans un peuple dépend de la façon d'aimer. Il ne faut pas croire que nous soyons très libres. Nous le serions si la théorie du paragraphe LX dn Discours sur les Passions de l'Amour était vraie ; mais je crois qu'elle est surtout fausse.

Il est de V amour comme du bon sens; comme Von croit avoir autant d'esprit qu^un autre on croit aussi aimer de même. Néanmoins quand Von a plus de vue, Von aime jusqu'aux moindres choses, ce qui n'est pas possible aux autres. Il faut être bien fin pour remarquer cette différence.

Gomme M.Brunschviggle remarque très judicieusement,, la première ligne de ce paragraphe est un souvenir assez probable de Descartes. Seulement il faut observer que l'auteur du Discours sur les Passions de VAmoitrse rappelle une parole célèbre de Descaries pour la railler ou tout au moins pour la mettre très nettement en doute.

Descartes en effet croit que le bon sens est

universel et l'auteur du Discours sur les Pas~ sions de V Amour croit que croire cela est une erreur et peut-être assez ridicule.

Descartes dit; « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils n'en ont. [On pourrait ici croire à quelque ironie; non; car...] En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage s'ils suivent toujours le droit chemin que ne font ceux qui courent et s*en éloignent... car par la raison ou le sens,

d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rende hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes... »

A quoi il est vraiment facile de répondre que c'est précisément l'instinct de conduire sa pensée par une bonne voie et de suivre toujours le droit chemin qui est le bon sens et que le bon sens et la raison qui seraient raison et bon sens moins le flair de la voie droite et de la méthode juste seraient un je ne sais quoi assez malaisé à définir et qu'on pourrait nommer de tous les noms excepté de ceux de bon sens et de raison.

En tous cas l'auteur du Discours sur les Passions de V Amour semble être de ce dernier avis et penser que la créance où sont les hommes qu'ils ont tous autant de bon sens qu'onenpeut avoir est justement la marque de leur manqu de sens.

Et ce qu'il y a de curieux, se dit-il en généralisant, c'est que les hommes sont dans cette illusion relativemeat aux sentiments comme relativement à la raison et à Tintelligence. On croit avoir autant de bon sens que tout autre ; on croit avoir autant d'esprit [intelligence] que tout autre ; on croit avoir un amour de la même

qualité que n'importe qui. Rien n'est plus faux. Il n'y a pas deux amours pareils dans le monde, parce qu'il n'y a pas deux esprits identiques sur la terre.

Quand on a plus de vue, c'est-à-dire plus d'esprit, on distingue plus de choses et Ton aime plus de choses dans la personne aimée. Nous voilà revenus aux considérations sur l'esprit qui sert, à mesure que Ton en a davantage, à distinguer plus de beautés originales et (dans Pascal) plus d'hommes originaux. Nous voilà revenus à ce que j'appellerai si l'on veut, les privilèges de l'esprit de finesse.

Les choses qui ressortissent à l'esprit de finesse « on les voit à peine, dit Pascal, on les sent plutôt qu'on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie [c'est pourtant ce que fait sinon « par ordre », du moins dans un grand détail et qui concorde l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour], parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes [parce qu'on n'en possède pas les principes par or-

dre],et que ce serait une chose infinie, que de l'entreprendre ».

Les privilèges de Tesprit de finesse sont de voir à Tinfîni, de distinguer et de démêler à l'infini, ce qui, quand il s'agit de choses aimables, permet d'aimer à Tinfini.

Il y a ici une chose très remarquable, à ce qu'il me semble, c'est que si ce paragraphe LXI est certainement un rappel du paragraphe X, il faut certainement aussi dire qu'il ne laisse pas de le contredire. Pascal, au paragraphe X, avait dit que c'est l'union de l'esprit géométrique et de l'esprit de finesse qui fait « le plaisir » de l'amour et la manière supérieure d'aimer : « Quand on a Tun et l'autre esprit tout ensemble, que l'amour donne de plaisir! Car l'on possède à la fois la force et la flexibilité de Tesprit qui est très nécessaire pour l'éloquence de deux personnes. » Ici, au paragraphe LXI, il ne parle plus que de Fesprit de finesse. Il a sans doute reconnu chemin faisant que la « force d'esprit » ne sert guère en amour et que c'est la finesse, la souplesse et la flexibilité d'esprit qui lui sont d'un grand secours et je crois bien que c'est ici qu'il est décidément dans la vérité.

Il se rencontre très précisément avec cette pensée si juste de La Rochefoucauld; « Il y a

deux sortes de constances en amour : Tune vient de ce qu'on se fait un honneur d'être constant ; l'autre, vient de ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime de nouveaux sujets d'amour. » Or c'est la finesse et la flexibilité d'esprit qui font faire ces découvertes. Un sot aime globalement, un homme doué de l'esprit de finesse aime minutieusement et, porté par son amour à chercher toujours de nouveaux sujets d'aimer, pour la même raison il en trouve toujours et ces nouveaux sujets d'aimer ravivent son affection, qui à son tour... et voilà le cercle, où bien heureux sont ceux qui restent.

L'auteur du Discours sw les Passions de l'Amour termine par une réflexion très piquante, autant que vraie qui est qu'il faut être bien fin pour remarquer « cette différence » c'est-à-dire la différence entre l'amour d'un homme borné et celui d'un homme d'esprit. Peut-être songe-t-il aux femmes qui s'y trompent et qui ne savent pas combien elles sont inépuisables à un homme intelligent et vite épuisées à un sot, exactement comme un poème, ou une pièce de théâtre ou une science.

Tant y a qu'il a raison. La première démarche de l'esprit de finesse est de s'apercevoir qu'il y a un esprit de finesse.

L'on ne peut presque faire semblant d'aimer que l'on ne soit bien près d'être amant, ou, du moins, que l'on n'aime en quelque endroit; car il faut avoir l'esprit et les pensées de l'amour pour ce semblant, hé ! le moyen *■ d'en bien parler sans cela ? La vérité des passions ne se déguise pas si aisément que les vérités sérieuses. Ll faut du feu, de l'activité et un jeu ^ d'esprit naturel et prompt pour la première; les autres se cachent avec la lenteur et la souplesse, ce qu'il est plus aisé de faire.

1. ^lanuscr. 19303 : Et le moyen de bien parler. Et me paraît incomparablement préférable. De bien parler me paraît incomparablement plus mauvais que d'en bien parler.

2. 19^03 : un feu d'esprit. Mauvaise leçon très évidemment: le copiste a été entraîné par le mot feu qu'il venait d'écrire.

La Rochefoucauld a dit, admirablement, comme quasi toujours : « Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est et le feindre où il n'est pas. » C'est la seconde partie de cette maxime que Tauteur du Discours sur /es Passions de l'Amour semble commenter ici. On ne feint pas l'amour. Quand on le feint vraiment on est très vite au bout de son jeu ; et l'on ne saurait le soutenir. Quand on le feint avec quelque vraisemblance et de manière à tromper, c'est qu'on l'éprouve. On ne l'éprouve pas profondément ; mais on l'éprouve ; ou l'on est sur le point de l'éprouver; ou on est « bien près ».

Car tout au moins pour faire ce semblant, il faut avoir l'esprit et les pensées de l'amour ; Tesprit de l'amour, c'est-à-dira le sentiment général de l'amour, non pas l'état d'âme, à la vérité, mais l'état d'esprit d'un amoureux. Or peut-on se donner ex nihilo, exvacuo, de rien, cet état d'esprit ? C'est au moins extrêmement difficile et cet effort donnerait un résultat qui ne tromperait point. Il donnerait une contenance gênée et gauche qui avertirait toujours du vide du fond.

Et de plus il faut se donner les pensées de l'amour ; c'est-à-dire tout le détail des paroles, des protestations, des effusions, des déli-

catesses, des gestes aussi et des attitudes et des airs ressortissant à l'amour ; c'est cela surtout qui est impossible. Le sentiment général de l'amour, on peut se le donner puisqu'on l'a en puissance, pour ainsi parler, à l'égard de toutes les femmes et c'est ce penchant qui va à tout le sexe que telle femme prend quelquefois pour un sentiment particulier à son égard ; mais les pensées de l'amour, à savoir tout ce que j'énumérais tout à l'heure, ne peuvent être qu'individuelles, qu'adaptées et ajustées à la personne que l'on courtise et si elles sont simulées, elles ont un tel caractère d'emprunt que les très sottes sont les seules qui s'y puissent tromper.

On ne peut pas « bien » parler d'amour, c'est-à-dire parler d'amour d'une façon qui se rapporte exactement à la personnne que l'eu entretient, et voilà le sens du mot bien, qu'on n'éprouve pour cette personne au moins un commencement d'amour.

Objection : les vérités sérieuses, opinons philosophiques, opinions religieuses, opinions politiques, secrets diplomatiques, opinions scientifiques peuvent bien se feindre ; chacun sait cela. — La différeiice est grande. Dans les vérités sérieuses — observez en passant que l'auteur appelle « sérieuses » les vérités qui ne

sont pas celles de l'amour, comme si celles de l'amour étaient frivoles ; quoique amoureux et certes aussi sérieusemetit que possible il est tellement de son temps qu'il met encore la passion bien au-dessous de l'idée et que Tamour à lui comme à Corneille, paraît une passion <( chargée de faiblesse » — donc dans les vérités sérieuses, c'est l'esprit qui est en jeu ; or l'esprit peut se déguiser ; il peut combattre la force de la vérité, quoiqu'elle soit grande ; il peut même mettre à ce jeu sa force à lui et s'y complaire. Mais dans les passions de l'amour, c'est le cœur qui est en jeu, et le cœur ne se travestit point. Il ne peut que laisser à l'esprit jouer le rôle du cœur ; mais précisément La Rochefoucauld, encore, nous dira ; « L'esprit ne peut pas longtemps jouer le rôle du cœur. »

Quand il s'agit de « vérités sérieuses » pour les dissimuler ou pour avoir Tair de les dire quand on en dit précisément le contraire, il ne faut que de la souplesse et la lenteur.

De la souplesse, c'est-à-dire un art de donner au faux l'apparence du vrai par la quantité de vrai que l'on y verse, et c'est-à-dire l'art du sophisme ; de la lenteur et voilà le plus important : il faut procéder avec circonspection, avec ménagements^ avec lenteur, quand

on veut iasinuer un mensonge à la place de la vérité ; il faut avoi?' le temps. On n'a pas le temps en amour, puisque, là, ce qui persuade, c'est ce qui est spontané. En choses sérieuses la lenteur ne met pas en défiance, parce qu'elle peut être mise au compte de la méditation et de l'examen de toutes les parties, très nécessaire en choses sérieuses. En amour la lenteur est tout de suite suspecte, puisque la précipi-. tation et l'élan sont les caractères mêmes et les signes de la passion vraie.

Pour toutes ces raisons, si le faux amant peut soutenir son rôle, c'est — qu'il le sache ou qu'il ne le sache point — qu'il est déjà amant véritable.

Du moins « par quelque endroit » et voilà bien le point. Nous ne disons pas que le faux amant qui est vrai amant sans le savoir aime entièrement la personne qu'il poursuit ; mais certainement il aime quelque chose d'elle, ou sa figure, ou son esprit ou son caractère. C'est ce qui rend possible qu'il ait auprès d'elle de l'esprit d'amour et des pensées d'amour.

Là précisément est l'explication du Don Juan. Le Don Juan n'est point du tout un homme qui n'aime pas. Il est un homme qui eu est toujours aux commencements de l'amour. Il est un homme qui, toute sa vie est « bien près

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d'aimer ». Il est un homme qui, aimant un peu, feint d'aimer entièrement et à qui ceci qu'il aime un peu suffit pour qu'il parle assez couramment le langage de Tamour.

J'ai tort de dire assez couramment. Il le parle très bien ; car il a juste assez d'amour pour que ses discours en soient inspirés et point assez pour qu'il soit embarrassé et interdit par la violence de ses sentiments ; il a juste assez d amour pour en avoir la parole et il n'en a pas assez pour en avoir le silence.

La vraie supériorité du Don Juan ne tient pas à ce qu'il aime beaucoup ; elle ne tient pas à ce qu'il n'aime point, elle tient à ce qu'il n'aime qu'un peu.

Je ne vois qu'un seul cas où peut-être, et encore non pas beaucoup, la théorie sur ce point de l'auteur du Discours sur les Passiofis de l'Arnour serait en défaut. Ce serait le cas où un homme amoureux d'une femme ferait la cour à une autre. Cet homme-là aurait certainement « l'esprit de l'amour » et serait tout plein de « pensées d'amour ». 11 pourrait certainement faire illusion. La jolie nouvelle de Musset, les Deux Maîtresses est un peu fondée sur cette idée. Dans cette situation l'homme peut avoir un grand empire sur la femme qu'il n'aime pas en lui disant les choses que l'autre

lui inspire et qu'il n'a peut-être pas le courage de dire à celle-ci.

Mais encore, comme nous Tavons dit, les pensées d'amour ne sont véritablement pensées d'amour ayant valeur et valeur efficace que si elles ne s'appliquent, très précisément, qu'à la personne à qui elles s'adressent ; de sorte que, pour prendre empire sur une femme, quand c'est une autre qu'on aime, il faut encore que les paroles que celle-ci vous inspire pour celle-là soient soutenues par un commencement d'amour pour celle-là même ; et nous voilà revenus, tout compte fait, à la théorie de notre auteur.

Quand on est loin de ce qu'on aime, Von prend la résolution de faire et de dire beaucoup de choses ; mais quand on est près, Von est irrésolu. D'où vient cela? C'est que quand l'on est loin la raison n'est pas si ébranlée ; mais elle Vest étrangement à la présence de Vobjet : or pour la résolution, il faut de la fermeté, qui est ruùiée par Vébranlement.

Les derniers paragraphes du Discours sur les Passions de V Amour ont tous le caractère confidentiel et extrêmement marqué. Ils nous ramènent aux idées et au ton des paragraphes XXXII-XL, très exactement. Gomment le Discours sur les Passions de l Amour a-t-il été composé? Très probablement comme un carnet de notes, au hasard de l'inspiration du jour, de la pensée qui vient ou de l'impression que

l'oii a reçue. De là ]e mélange continuel de dissertation impersonnelle et de réflexions qui paraissent bien être des aveux.

Or à un certain moment l'auteur a tout dit ; il a mis dans ses notes toutes ses méditations sur l'amour et tout ce que l'amour a tiré de lui de plaintes discrètes. Alors il se répète un peu ; mais il ne songera pas à répéter ses idées ; ce sur quoi il ne pourra pas s'empêcher de revenir, ce sont ses sensations, parce qu'il est encore amoureux et que la situation n'a pas changé et que ce qu'il a senti il y a quelques mois, il le sent encore.

Le paragraphe LXIII est la réplique très précise d'une partie au moins du paragraphe XXXIV : « L'oi s'étudie tous les jours pour trouver les moyens de se découvrir... On voudrait avoir langue pour se faire connaître. » Seulement dans le paragraphe LXIII l'auteur se demande la raison et comme la raison physiologique de cette inhibition qui nous frappe devant l'objet aimé et qui paralyse notre langue après la résolution prise de parler et les préparations et les propos appris par cœur, etc.

Sans avoir eu à chercher beaucoup il répond que la raison, loin de la personne aimée, est libre et que, en présence de la personne aimée, elle est ébranlée étrangement.

Oui, mais pourquoi? Elle l'est par une crainte que l'on ne pouvait avoir que beaucoup moins vive quand on était loin. Elle l'est par la crainte ou de déplaire ou d'être ridicule. Cette crainte ne l'avait-on pas quand on était loin? Assurément si ; mais c'était une crainte à objet plus lointain et diminuée par la distance et c'est-à-dire par le temps. Ce matin l'amant timide avait la peur de déplaire deux heures après et maintenant il a la peur de déplaire immédiatement. Molière a bien vu cela, en autre chose qu'en l'amour mais dans un cas très analogue. « Scapi.n : Imaginez-vous que je suis votre père et répondez-moi fermement, comme si ce fût à lui-même. Gomment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons déportements, après le lâche tour que tu m'as joué pendant mon absence ? Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes soins, le respect qui m'est dû, le respect que tu me consacres? (allons donc 1) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de ton père, de contracter un mariage clandestin î Réponds-moi, coquin, réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh I que diable 1 vous demeurez interdit I — Octave: C'est que je m'imagine que

c'est mon père même que j'entends — Hé 1 oui! C'est pour cette raison qu'il ne faut pas être comme un innocent ! — Je m'en vais prendre plus de résolution et je répondrai fermement — Assurément? — Assurément ! — Voilà votre père qui vient ! — Oh ! ciel ! Je suis perdu! » 11 arrive cependant que certains hommes sont plus effrayés par la perspective que par la présence de l'objet de crainte : le soldat, qui, avant la bataille, a peur d'avoir peur et qui, la bataille engagée, n'a plus peur ; l'orateur ou l'acteur que l'émotion étrangle avant qu'ils parlent et laisse dès la première parole, etc. Je crois que ceux-ci sont gens de forte imagination ou chez qui l'imagination grossit les choses éloignées. Elle disparaît quand la réalité apparaît ; et le fait même que les choses apparaissent beaucoup moins terribles qu'elles n'étaient dans le cerveau hanté d'imaginations grossissantes, rassure le malade et lui rend le sang-froid. Je ne sais si je raisonne juste.

Dans Vamour, l'on n'ose hasarder parce que Von craint de tout perdre : il faut pourtant avancer, mais qui peut dire jusqu'où. Von tremble toujours jusqu'à ce qu'on ait trouvé ce point. La prudence ne fait rien pour s y maintenir quand on Va trouvé.

Suite des misères de l'amant timide et considérations sur le fait de hasarder. Si l'amant n'ose pas hasarder, c'est que l'homme n'aime pas « travailler pour l'incertain ». Pascal s'est beaucoup occupe du travailler pour l'incertain; il dit quelque part : « Saint Augustin a bien vu qu'on travaille pour l'incertain, sur mer, en bataille, etc., il n'a pas vu la règle des partis qui démontre qu'on le doit. » Ailleurs: [Préjugés raisonnables]: « Travailler pour l'incertain, aller sur la mer ; passer sur une plan-

DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l'A3I0UR 301

che... ». Ailleurs: « S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion, car elle est incertaine ; mais combien de choses fait-on pour l'incertain, les voyages sur mer, les batailles ! Je dis donc qu'il ne faudrait rien faire du tout ; car rien n'est certain. [Mais] quand on travaille pour demain, et pour l'incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l'incertain par la règle des partis qui est démontrée. »

Cette règle des partis c'est la règle des probabilités ; c'est la règle du calcul des chances pour et des chances contre. Or, l'extrême du parti, Textrême du jeu des probabilités c'est quand on a, suivant qu'il arrivera croix ou pile, ^02^^ à gagner ou tout à perdre. C'est juste dans cet extrême qu'est l'amant et c'est pour cela qu'il n'ose pas jouer, espérant gagner tout, craignant de tout perdre.

J'ajoute et non point pour contredire l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour, et au contraire, comme on le verra, que ce n'est pas tout à fait vrai. L'amant craint de tout perdre en parlant ; mais il sait et il sent qu'il ne perd pas tout en ne parlant pas ; il lui reste d'aimer, ce qui est le plaisir même de l'amour. Raison de plus pour qu'il ne s'avance pas ; et la vérité est que dans la majorité des

cas il ne s'avance point du tout, en ce sens qu'il ne s'avance que quand il se sent encouragé, auquel cas il ne hasarde rien du tout si ce n'est un courroux peu sincère et momentané.

Cependant, comme pour être encouragé et pour éprouver si l'encouragement que l'on croit voir est réel, il faut avancer, on avance ; mais avec crainte ; car avancer, soit, et il le faut; mais jusqu'où ? C'est le point difficile à démêler et à déterminer et l'on est dans le tremblement jusqu'à ce qu'on l'ait trouvé. C'est ce qui prolonge indéfiniment les amours même encouragées ou qui semblent l'être.

Enfin ce point est trouvé et l'on s'est avancé jusque-là. Mais on ne s'y maintient pas. « La prudence ne fait rien pour s'y maintenir quand on l'a trouvé. » Que signifie cette dernière ligne ? J'avoue que je n'en sais rien. Elle semble bien vouloir dire ceci: « Quand on a trouvé le point jusqu'où Ton pouvait s'avancer, adieu prudence, on le dépasse. La prudence cesse du moment qu'on l'a vaincue et par suite des violents efforts qu'on a faits pour la vain cre. »

Mais cette ligne peut signifier aussi : « Quand on a gagné le point jusqu'où il était vrai qu'où pût aller, on ne s'y maintient pas ; on rétrograde. »

— Mais non, puisqu'il s'agit de prudence et non de timidité, de prudence qui n'a plus de pouvoir, de prudence qui abdique et qui, par conséquent, ne laisse place qu'à la témérité. Le premier sens est le seul possible.

— Je n'en suis pas si sûr ; car en pareille affaire, la prudence est aussi bien de ne pas rétrograder que de ne pas dépasser, et elle est de se maintenir. Rétrograder est même une souveraine imprudence, car elle donne cette idée qu'étant allé jusqu'où vous pouviez aller et ayant fait un grand progrès, vous ne vous en êtes pas aperçu, ce qui est non seulement marque de sottise, mais une marque d'absence d'amour. S'il en est ainsi, oui, il y a imprudence autant, au moins, è. reculer en deçà qu'à pousser au-delà et à battre la chamade qu'à sonner la victoire.

Il est possible et décidément je ne suis pas sûr du sens. En tout cas l'auteur veut dire qu'il est très difficile, en campagne amoureuse, de se tenir au point de sécurité ; et cela est incontestable.

Il n'y a rien de si embarrassant que d'être amant et de voir quelque chose en sa faveur sans Voser croire; Von est également combattu de l'espérance et de la crainte. Mais enfin la dernière devient victorieuse de Vautre.

J'ai parlé au paragraphe précédent des encouragements parce que je pensais déjà à ce paragraphe-ci. L'amant timide qui se demandait jusqu'où il pourrait bien s'avancer, a reçu quelque encouragement, ou a cru en recevoir; mais il n'a pas plus osé croire à l'encouragement qu'il n'a osé « se découvrir », parce qu'au fond c'est la même chose. Apercevoir quelque chose en sa faveur est une audace intérieure, et montrer qu'on l'a aperçu est une témérité déclarée.

Remarquez que s'avancer sans encourage-

ment peut être considéré par certains comme moins impertinent que laisser voir qu'on s'est cru encouragé. S'avancer sans encouragement peut être taxé d'étourderie ; faire entendre qu'on a été prié de s'enhardir est une insolence.

L'amant timide espérera donc, puisque après tout il a vu quelque chose qui lui était favorable ; il craindra aussi, d'autant qu'il a espéré, puisqu'il craindra précisément de laisser paraître cette espérance et du même coup la croyance où il est qu'on lui a fait comme une avance.

Et c'est ainsi que la crainte devient victorieuse de l'espérance, puisque l'espérance ellemême contenait une crainte et la faisait naître.

Mais les choses ne se passent ainsi que dans le cœur d'un amant très timide et qui aime plus haut que lui. C'est véritablement un cas particulier. Chez la plupart des amants, l'espérance, parce qu'elle est soutenue du désir, comme aussi elle le soutient, n'est pas accompagnée ou productrice d'une appréhension si grande, et ils se laissent aller plus bonnement au mouvement naturel de leurs désirs, de leurs espoirs et de toutes ces pensées qui naissent du désir mêlé d'espérance. Donc ceci est un cas bien particulier. S'il y a dans le Discours sur les Passions de l'Amour des idées très gé-

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nérales et des vérités essentiellement particulières, c'est ce qui nous fait croire que ce traité a été écrit par un amoureux, par un amoureux placé dans une situation très spéciale et même assez rare, qui de plus savait observer et réfléchir.

Quand on aime fortement c'est toujours une nouveauté de voir la personne aimée après un moment d'absence; on la trouve de manque dans son cœur '. Quelle joie de la retrouver! L'on sent aussitôt une cessation d'inquiétudes.

L'absence, même courte, ravive les passions fortes. Remarquez que l'auteur dit les passions

1, Le manuscrit 10303 porte: «... c'est toujours une nouveauté de voir la personne aimée. Après un moment d'absence on la trouve de manque dans son cœur. » Cette leçon me paraît préférable ; car avec la première il me semble qu'il faudrait : n. On la trouvait. »: « C'est une nouveauté de voir la personne aimée après un moment d'absence ; on la trouvait de manque dans son cœur;qucllc joie de la retrouver !» Tandis qu'avecla leçon du 10303 il faut bien trouve : « C'ftst une nouveauté de voir la personne aimée ; après un moment d'absence [dès que l'absence a duré un moment] on la trouve de manque dans son cœur [quelque chose manque dans notre cœur et c'est elle] ; on la retrouve, quelle joiel» Le sens, du reste, est le même dans les deux leçons.

fortes, « quand on aime fortement ». C'est exactement le mot célèbre de La Rochefoucauld: « L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu. » La constatation est la même; seulement La Rochefoucauld Fillustre et l'auteur du Discours sw les Passions de T Amour l'explique; La Rochefoucauld la rehausse d'une jolie et exacte comparaison, l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour l'analyse.

Si l'absence diminue les passions médiocres, c'est qu'elles ne sont pas autre chose que des goûts et c'est-à-dire des divertissements; or, l'absence fournit toujours d'autres divertissements. Si c'est vous qui vous éloignez^ les nouvelles figures des gens et des choses vous donnent ces légers plaisirs qui sont des commencements de goûts. Si c'est la personne aimée qui s'éloigne, la «médiocre passion» se dissipe moins vite ; car le divertissement habituel vous manque et n'est pas remplacé par d'autres ; cependant, l'amour que vous aviez n'étant qu'un goût, d'autres goûts le remplacent, à savoir goût pour des objets qui étaient sous vos yeux mais auxquels, à cause de votre passion, encore qu'elle fût médiocre, vous ne prêtiez pas votre attention.

DISCOURS SUR LE5 PASSIONS DE l'aMOUR 309

Avez-vous remarqué le cas de Montaigne ? Montaigne ayant perdu son ami La Boëtie, se livra très vivement à, pour parler la langue décente du ivii" siècle, « la conversation des femmes ». Gela prouve deux choses : d'abord que son affection pour LaBoëtie était très vive, puisqu'il avait besoin d'une diversion très énergique^ cela est incontestable ; ensuite, cependant, que cette affection, tout compte fait, n'était qu'une amitié, c'est-à-dire une passion susceptible de divertissement ; c'était encore, quoique ne devant jamais finir, une médiocre passion, c'est-à-dire une passion moyenne; une passion véhémente, comme celle d'un grand amour, l'eût jeté dans un désespoir morose qui n'eût admis ni même imaginé aucun divertissement ni aucune consolation.

Voilà donc pour les médiocres passions : l'absence ou les éteint, ou les diminue, parce qu'elle donne des divertissements ou les permet.

Mais «quand on aime fortement » l'absence avive la passion. Pourquoi ? 1° parce qu'elle met dans le cœur un vide, un manque qui ne peut être comblé par rien, par aucun divertissement, par aucun goût ; 2° parce que, à cause de ce manque, toutes les fois que vous voyez la personne aimée elle vous paraît toute nouvelle.

Pourquoi vous paraît- elle toute nouvelle ? Parce que retrouver égale trouver. L'émotion du retrouver est comme une découverte nouvelle. De ce dernier pointla raison est simple: si retrouver égale trouver, c'est que retrouver est précisément trouver, du moins en choses de sentiment. Qu'est-ce qu'une femme dont vous tombez amoureux ? C'est une femme, tous les poètes vous l'ont dit et les poètes sont les psychologues de l'amour, c'est une femme dont vous aviez rêvé avant de l'avoir vue, que vous aviez composée dans votre imagination ; et quand vous la rencontrez, vous vous écriez : « C'est elle! » Qu'est-ce à dire? Que vous la retrouvez. Tout de même quand vous aimez une femme passionnément, pendant l'absence vous ne rêvez que d'elle et vous la composez dans votre imagination et quand vous êtes de nouveau en sa présence, c'est comme si vous la trouviez pour la première fois: le phénomène est exactement le même, avec plus de précision; et ce n'est pas cette précision, sans doute, qui est pour diminuer la vivacité des effets. C'est ce que Racine veut dire et il le dit assez bien, dans les vers fameux :

Depuis trois aas entiers tous les jours je la vois Et crois toujoui's la voir pour la première fois.

C'est cette nouveauté renaissante qui est la marque des grandes amours, comme du reste elle en est le charme ; car n'oubliez pas que l'auteur du Discours sur les Passions de l' Amour , a dit qu'il faut de la nouveauté en amour, n'oubliez pas le paragraphe XXXVl : « Quoique ce soit une même passion, il faut de la nouveauté ; l'esprit s'y plaît et qui sait se la procurer sait se faire aimer. »

La différence sur ce point entre le paragraphe XXXVI et le paragraphe LXVI est celle-ci et elle est charmante : dans le paragraphe XXXVl l'auteur dit : « Quoique ce soit une même passion il faut de la nouveauté », dans le paragraphe LXVI il dit : « Parce que c'est une même passion et qu'elle est forte, il y en aura toujours. »

Il faut pourtant que cet amour soit déjà bien avancé ; car quand il est naissant et que l'on n'a fait aucun progrès, Von sent bien une cessation d'inquiétudes; mais il en survient d'autres.

Le pourtant se rapporte à « Ton sent une cessation d'inquiétudes » et ne se rapporte qu'à cela. Voici Fidée : dans les violentes passions, l'absence est une période d'inquiétudes, c'est-à-dire d'agitation et de tumulte de l'àme ; retrouver celle qu'on aime ramène le calme, parce que c'est l'imagination qui agite et c'est la réalité qui apaise. Mais, se demande l'auteur, est-ce bien vrai ? Cela dépend ; il y a des cas où la réalité met autant d'agitation dans l'âme que l'imagination. Quels sont ces cas? C'est dans l'amour naissant qu'ils se produisent.

L'auteur qui a analysé surtout l'amour naissant nous a donné assez de descriptions et d'explications de ces inquiétudes que Ton a en présence de la femme aimée. Mais quand l'amour est bien avancé, fût-il non réciproque, fût-il non avoué, il est plus tranquille en présence de la femme aimée que pendant l'absence. Pourquoi? Je l'ai dit: parce que la présence empêche, ralentit au moins le travail de Timagination. On cause, on interroge et on répond : Tamour est forcé de rester au fond du cœur avec toutes les chimères dont il se torture un moment enchaînées, un moment emprisonnées. 11 y a une inquiétude qui, on le sent, va renaître tout à l'heure mais qui, en ce moment, si elle existe toujours, n'a plus, du moins, son aiguillon.

C'est très juste. Mais encore n'est-ce point la même chose dans un amour naissant et dans un amour bien avancé ? Non point tout à fait. Dans l'amour naissant il y a une telle inquiétude de déplaire et une telle inquiétude défaire fausse route au moindre incident de conversation, que cette inquiétude est aussi vive que toutes celles qui pourraient, par le travail de l'imagination, vous assaillir dans la solitude. Dans l'amour bien avancé, il s'est établi, vaille que vaille, un modiis vivendi habituel, dans le-

quel on sent, tout compte fait, une certaine sécurité, et de là tranquillité relative.

Les inquiétudes cjui accompagnent la solitude n'ont eu, elles, aucune raison de s'amoindrir. Donc on est un peu plus en paix en présence de la personne aimée que loin d'elle.

C'est dans la première période de l'amour qu'en présence de la femme aimée on a toujours envie de s'en aller pour rêver d'elle en liberté, et c'est dans la seconde que, loin d'elle, on a toujours envie d'aller la voir pour moins rêver d'elle et avec moins d'amertume.

Remarquez les mots : « Et que l'on n'a fait aucun progrès». Quelque non réciproque, quelque non avoué même, que soit un amour, il y a toujours unprogrès dans un amour bien avancé par ce fait seul que la personne que l'on aime s'est habituée à vous et que vous vous êtes habitué à elle et c'est ce que j'essayais d'établir tout à l'heure. On demandait à quelqu'un : « Où en êtes-vous avec elle? » 11 répondit : « Il y a un progrès immense : nous causons sans difficulté de choses qui ne nous intéressent ni l'un ni l'autre. » Gela est un progrès en effet en ces temps où l'on est interdit jusqu'à être effrayé seulement du son de sa voix. L'assurance à parler de choses indifférentes ne donne nullement ni même ne prépare l'assurance à parler

d'amour ; mais elle donne un certain calme qui fait que l'on se plaît mieux à être auprès de la femme aimée qu'à songer à elle de loin. Voilà tout le progrès, je crois, dont l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour veut parler.

Quoique les maux succèdent *■ ainsi les uns aux autres, on ne laisse pas de 2 souhaiter la présence de sa maîtresse pour l'espérance de moins souffrir; cependant quand on la voit, on croit souffrir plus qu'auparavant. Les maux passés ne frappent plus, les présents touchent et c'est sur ce qui touche que l'on juge. Un amant dans cet état n'est-il pas digne de compassioji ?

Dans ce dernier paragraphe Fauteur 7ie tenant plus compte du paragraphe LX VI, et restant sur Timpression de la pensée du paragraphe LVJI, déclare que c'est quand on voit sa maîtresse qu'on souffre ou qu'on croit souf-

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