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Discours sur les remèdes secrets, autorisés par le gouvernment

Messieurs, je me propose de vous tracer ITdstoire des remèdes secrets qui ont reçu l’autorisation du gouvernement. Ce sera faire passer sous vos yeux des faits qui vous sont familiers, signaler des abus que vous connaissez; mais j’ai l’espoir que ma parole portera plus loin. Ce que cliacun sait et dit dans le cercle du monde médical, il est bon de le crier liant au dehors pour qu’enfin la vérité arrive à l’oreille du pouvoir et qu’il sache quelles inutilités, quelles œuvres de charlatanisme et quel dévergondage sont couverts par sa protection et comment, sous sop. égide , des hommes ignorants ou cupides exploitent à leur profit la bourse et la santé du public.

Le 18 août 1810 parut un décret de l’empereur Napoléon sur la vente des remèdes secrets. Il déclarait nulles toutes les autorisations qui avaient pu être accordées et portait que les remèdes nouveaux et utiles seraient achetés par le gouvernement après examen et qu’ils seraient rendus publics.

C’était avec sagesse couper court à tous les abus et empêcher qu’ils pussent se reproduire ; mais il en a été de cette loi comme (le bien d’autres ; elle eût été un bienfait, si dans l’application on n’en était arrivé à oublier ses sa^es disnositions. La France

est, je crois, le seul pays en Europe où l’on prenne si peu de souci de l’exécution de la loi ; c’est que le gouvernement y est toujours plus ou moins le reflet du peuple qu’il est chargé de

aux envahissements du charlatanisme. Ce décret est aujourd'hui la règle que suit l’administration ; il est la législation en vigueur : législation détestable, si nous la jugeons par ce qu’elle a produit, livrant à merci la bourse et la santé du public à quelques charlatans privilégiés, et tout cela après que le sage décret du 18 août 1810, avec une connaissance parfaite de la matière, avait posé au charlatanisme une borne qu’il ne devait pas franchir et que , l’administration lui venant en aide, il a su tourner à son profit.

Essayons maintenant de pénétrer au cœur de celte question embrouillée à plaisir pour l’avantage de quelques-uns. Nous verrons qu’elle se juge par les règles du simple bon sens. Si j ’écoutais ma pensée intime et le sentiment des obligations que je crois imposées moralement à tout homme qui exerce une des branches de l’art de guérir, je vous dirais que, s’il a fait une découverte utile à l’humanité, c’est une faute à lui de la tenir cachée. Alors la loi est facile à faire; elle se borne à défendre la vente des remèdes secrets et ne se préoccupe pas davantage des découvertes médicales. Mais aujourd’hui de tels principes sont taxés de puritanisme ridicule ; ils n’ont pas chance de se faire accepter. Il me faut donc rester sur un terrain mercantile plus positif et raisonner comme si celui qui a trouvé un traitement ou un remède nouveau avait droit de le monopoliser à son profit ou d’exiger de la société une indemnité suffisante.

Il est incontestable que l’invention s’appliquant aux choses de la médecine comme à toutes autres, il importe de distinguer en quoi elle consiste et comment elle mérite d’être appréciée par la société.

Un remède est une invention , quand il consiste en une chose jusque-là inconnue dans la médecine ou quand il est l’application nouvelle d’une chose connue à la guérison des maladies. Sa valeur ne se juge pas par les efforts de l’esprit qu’il a fallu faire pour le trouver, non plus que par le travail plus ou moins opiniâtre qu’il a coûté à son inventeur. On apprécie la découverte d’après les services qu’elle rend à l’art de guérir. At-elle fourni à l’humanité le moyen de paralyser quelqu’un de de ces grands fléaux qui la dévore ? Oh ! alors elle est déclarée belle par tous, incontestée, et la récompense ne peut être trop splendide. Telle a été l’introduction du quinquina dans la médecine, celle du mercure, ou bien encore la découverte faite par Eoindet de l’action thérapeutique de l’iode. En pareil cas.

le gouvernement n’a pas à hésiter ; son devoir est d’indemniser largement l’auteur et en gloire et en fortune ; il doit aussi publier immédiatement la composition du remède^ pour qu’il se répande rapidement , que chacun sache le secours qu’il peut en attendre; et aussi pour qu’une chose , utile à tous, ne puisse jamais , par les exigences de l’inventeur, s’élever à un prix qui ne la rende accessible qu’à quelques-uns. Dans ma pensée , qui sera acceptée volontiers, l’application rigoureuse du décret du 18 août 1810 est la seule règle que l’on puisse accepter, quand il s’agit d’un de ces agents héroïques qui sont un bienfait pour l’humanité. Que, par exemple, on vienne à découvrir un remède certain contre la rage , pourrait-on hésiter à le publier et à le mettre aussitôt à la portée de tous ?

Si les inventions en médecine avaient toujours ce caractère d’utilité publique, il n’y aurait pas de discussion possible sur cette question délicate et difficile de la rémunération de l’inventeur; mais il arrive ordinairement que l’invention qui peut être bonne en elle-même n’a pas cependant assez d’importance réelle pour que le gouvernement se décide à en faire l’acquisition ; à moins qu’elle ne lui soit livrée à des conditions qui ordinairement sont bien au-dessous des prétentions de l’inventeur. Pour bien faire saisir ma pensée, je citerai comme exemple la limonade au citrate de magnésie , qui a été acceptée de suite avec faveur par les praticiens, parce qu’elle possède les trois qualités de purger tuto , cito et jucundè. On conviendra cependant que l’humanité n’avait pas un intérêt bien vif à ce que ce problème fût résolu, et que le gouvernement du pays aurait pu y regarder à deux fois avant de faire l’acquisition d’une semblable découverte. Que serait-ce donc si vers lui affluait cette multitude d’observations plus ou moins heureuses qui surgissent chaque jour, dont tant d’auteurs, véritables amis de la science, ne font nul mystère, et que quelques-iîns , plus intéressés , veulent exploiter à leur profit?

C’est ici que nous entrons dans la difficulté du sujet. Faudrat-il acheter ces recettes pour les rendre publiques; faudra-t-il indemniser les auteurs en leur accordant le privilège de la vente?

Acheter ! mais le passé est là qui éloignera le gouvernement de suivre une pareille route. Si on lui a conseillé judicieuse-

ment d’acheter la connaissance de certains remèdes, du quinquina, de l’ipécacuanha , du kermès, ne lui a-t-on pas fait plus souvent dépenser les deniers publics dont il est le gardien , pour faire emplette de quelques formules aussitôt et justement tombées dans l’oubli? Et n’avons-nous pas vu l’Académie de médecine elle-même, dans un de ses mauvais jours, céder à un sentiment déplacé de confraternité et proposer de payer 24,000 francs un remède qui , quarante ans auparavant , dans les mains d’un premier inventeur, avait reçu sa récompense? Cependant cet achat du remède nouveau , après l’examen d’une commission grave et compétente qui fixerait la valeur de la découverte et qui en déterminerait la publication pour cause d’utilité publique , ce système d’achat est, sans contredit, celui qui aurait le plus d’avantages et, en premier, celui de rendre le gouvernement avare de ces sortes de récompenses. Ce serait revenir à l’application absolue du décret du 18 août 1810.

Ne nous dissimulons pas cependant que, chaque fois qu’il s’agira de trouver des fonds pour un pareil emploi, le gouvernement hésitera et , se rappelant les errements du passé, sollicité d’ailleurs par les intérêts particuliers qui espèrent tirer plus de profit d’une autorisation de vendre, il cédera : et voilà pourquoi il me faut nécessairement poser ici les conditions de ces sortes d’autorisations.

Une grande difficulté est de décider quelles sont les découvertes qui méritent d’être récompensées. Il est clair que, si la récompense est accordée à toute amélioration dans la préparation d’un médicament, à toute nouvelle forme pharmaceutique appliquée à toute substance employée jusque-là d’une autre manière, la commission d’examen n’aura pas un instant de repos. Les découvertes de ce genre pullulent de toutes parts ; il n’est pas de pharmacien de quelque intelligence qui ne puisse en faire, et , pour ma part , je promettrais à la future commission de lui fournir chaque semaine un contingent de ces faciles découvertes ; et de plus utiles cependant que certaines dont on a fait grand bruit, comme de la gomme adragante substituée à la myrrhe dans les pilules de carbonate de fer ou du charbon de peuplier préféré au charbon des autres bois légers.

On reconnaît aussitôt quelle difficulté ce sera qu’une pareille appréciation. Je n’en voudrais pas d’autre preuve que les débats

si vifs qui s^élèvent dans le sein de TAcadémie de médecine , chaque fois qu’une pareille question y est débattue. Des convictions toutes respectables se produisent, mais tous les juges ne sont pas également éclairés. Au milieu de ce conflit, portée par une assemblée nombreuse et^ par cela même si mobile , la décision est trop livrée aux chances du hasard : le juge n’a pas le sang-froid et le calme nécessaires. Que l’Académie ne soit plus détournée de ses travaux scientifiques pour de pareilles questions. Mieux vaut cent fois un tribunal peu nombreux , discutant loin de la foule , et composé d’hommes graves et compétents. Que de plus, pour défendre le pouvoir des influences d’intérêts particuliers qui s’agitent autour de lui et qui s’évertuent à le tromper, que des hommes considérables , désignés par leurs fonctions , composent la commission. J’y voudrais voir le doyen de la Faculté de médecine, le directeur de l’Ecole de pharmacie , les professeurs de chimie , de pharmacie et d’histoire naturelle des deux écoles, le professeur de thérapeutique. J’y joindrais le président et le secrétaire de l’Académie de médecine. J’y voudrais introduire aussi un médecin et un pharmacien exer-

çants(l). Dans une pareille commission se trouveraient toutes les garanties de savoir, d’indépendance et de désintéressement. Ses décisions seraient acceptées avec respect par le corps médical et, je dis plus, par les inventeurs eux-mêmes.

Si la délivrance d’autorisations de vendre avait la préférence sur la rémunération immédiate des inventeurs, il ne saurait être question jamais de conserver l’état de choses qui donne lieu aujourd’hui à de si déplorables abus. Des autorisations accordées à des remèdes insignifiants ou à des remèdes dangereux, parfois contrairement à l’avis des hommes de l’art, sur la recommandation de quelque protecteur influent, souvent lui-même agent intéressé ; des remèdes vendus sans que personne sache ce qui les compose , que les inventeurs modifient ou changent à leur gré , qu’ils vendent au prix qui leur plaît , à qui en veut, sans avis du médecin, exploitant aussi la société à leur profit et sans contrôle ; et cela à perpétuité , sans que jamais la société puisse

(i) Sur la proposition de M. Bussy, la Société de pharmacie a émis le vœu que le directeur de la Pharmacie centrale des hôpitaux ht partie de cette commission.

être soustraite à celte exploitation , quand bien même un autre venant à découvrir à son tour ce remède caché, le livrerait généreusement au public sans le déguiser sous une dénomination mystérieuse.

On ne contestera pas que des hommes de l’art soient seuls capables de juger chacune des questions que soulèvera ce sujet épineux et Ton ne déniera pas à la commission que j’ai proposée sa compétence pour décider sur tous les cas qui pourraient se présenter. Mais si l’on ne veut retomber fatalement dans le même chaos , il faut de plus poser quelques règles dont on ne puisse se départir : que les recettes des médicaments autorisés soient publiées, que la vente ne puisse en être faite que par les pharmaciens sur la prescription des médecins, que l’autorisation soit personnelle, qu’elle soit délivrée pour un temps limité, que l’annonce avec indication des propriétés médicinales soit interdite et enfin que tous les remèdes qui ont reçu aujourd’hui une autorisation soient soumis à un nouveau jugement. Il va m’être facile de démontrer l’utilité de ces mesures.

Aucune autorisation de vendre un remède nouveau ne devrait être aecordée sans que la publication de la formule n’en soit une des conditions de rigueur. On aurait peine à comprendre qu’une pareille précaution ait été négligée, si l’on ne savait le peu de soin que l’on amis à consulter les autorités médiealeset la large part que les recommandations et les protections de toutes espèces ont eue dans la délivrance de la plupart des autorisations actuelles. Que la recette soit rendue publique, c’est le moyen de savoir si elle est sineèrej sincère pour qu’on ne vende pas un médicament pour un autre, qu’on ne pare pas une substance connue sous un nom d’emprunt ; sineère pour que l’inventeur ne lui fasse pas subir de changements à son gré, ainsi qu’il est arrivé maintes fois et en particulier pour le trop fameux rob de Laffeeteur. Que tout changement apporté par l’auteur dans la composition du remède entraîne la déchéance immédiate et absolue de son privilège. Toutes ces variations entraînent avec elles des inconvénients trop graves. Le médecin qui prescrit un remède dont l’effet lui est connu obtient des résultats tout différents de ceux qu’il était en droit d’attendre ; et d’ailleurs , comment concevoir qu’il ordonne un médicament sans connaître sa composition et par conséquent sans être en état de prévoir

quelle influence il peut avoir sur les autres substances inéciica menteuses qu’il croit devoir y associer, "Vous entendrez parfois cependant certains médecins soutenir que cette connaissance ne leur est pas nécessaire. Je laisse à des médecins plus avisés le soin de les juger.

« Eieii n’est plus dangereux que le secret en fait de remèdes, » disait la Société royale de Médecine en 1790. Le plus utile » devient souvent funeste par cela seul qu’il reste couvert des » voiles du mystère. Ce mystère excite l’enthousiasme et entre- )» tient la crédulité du peuple. Il produit l’incertitude dans le « discernement des circonstances et l’inexactitude dans l’applica- » tion d’un moyen qu’on emploie sans le connaître. La Société >) a dans ses recueils des preuves multipliées des malheureux » effets et nous ne craignons pas de le dire des empoisonnements » causés par des remèdes dont le succès en quelques cas avait » été attesté par des hommes connus et par des citoyens de tout ») rang. »

« La plus simple réflexion , dit Pelletan (Clinique chirurgi- » cale) 5 suffirait pour faire comprendre que tout liomme qui » débite un remède secret est le maître de la santé et de la bourse 5> des malades qui y ont confiance ; mais que penser des méde- » cins qui se mettent eux-mênies à la merci de ces charlatans ? >5 Nous en voyons en effet tous les jours prescrire le rob de » celui-ci, le vin , les pilules de celui-là, soit dans les cas où » leurs remèdes échouent ou bien sous le prétexte qu’ils ont vu » les meilleurs effets de ces remèdes secrets. On pourrait leur » dire que leurs ressources personnelles sont donc bien bornées, » s’ils en sont réduits à recourir aux charlatans, comme le fait » le vulgaire; mais il suffira de leur faire observer qu’ils ne >) peuvent même pas compter sur les remèdes du charlatan, varia- » blés à sa volonté et qu’il pourrait se rencontrer un jour qu’ils » fussent bafoués par les charlatans eux-mêmes qui n’auraient )» employé dans leurs remèdes secrets que les mêmes médica- » ments bien ou mal administrés par le médecin méthodique. »

Ecoutons encore l’avis d’un grand praticien. « Quand je vois, >» dit îSwédiaur (traité des maladies syphilitiques), des hommes » que les lois autorisent à se dire médecins reccom mander un >j remède secret à leurs malades, je suis saisi de pitié et d’indi-

» giiation , parce que rien ne prouve plus dans quel avilissement » la médecine est tombée en France que de voir des médecins » prescrire un remède de charlatan, un remède secret, plutôt » que de se servir de ceux dont ils doivent connaître l’efficacité » ou de proposer à leurs malades de recourir aux lumières de » personnes plus éclairées, s’ils se trouvent eux-mêmes trop peu » instruits dans cette partie de l’art de guérir » et autre part : U II est honteux et cela prouverait que l’art en est réduit au » dernier degré de l’avilissement , il est honteux que des méde- » cins et des chirurgiens qui ont reçu une éducation libérale » recommandent au hasard un remède de charlatan dont ils » ne connaissent pas la composition et dont ils ne peuvent » jamais par conséquent calculer les effets. Si un de ces cas >* douteux, compliqué ou désespéré, s’offre dans la pratique, ne » serait-il pas mille fois plus honorable pour le praticien dont M on demande l’avis de conseiller au malade de faire une con- » sultation avec un ou plusieurs confrères et de le laisser profiter M de leurs lumières plutôt que de le faire passer entre les mains « d’un charlatan ignorant qui ne lui fait malheureusement que » trop souvent perdre le temps et même le moment précieux où » il aurait pu encore être sauvé par les soins d’un homme M habile et éclairé. »

Vous comprenez. Messieurs, pourquoi j’ai laissé à ces habiles et honorables praticiens le soin de stigmatiser les médecins ignorants qui ne craignent pas de se faire les apôtres des remèdes secrets. Ces paroles dans leur bouche ont une valeur qu’elles n’auraient pu prendre dans la mienne. On eût contesté ma compétence; il faut se courber devant la leur. Ces reproches adressés par ces consciencieux maîtres de l’art à quelques hommes de leur temps, à combien plus de médecins s’adresseraient-ils au temps actuel. Le mal a grandi , parce qu’il a malheureusement sa source dans nos institutions médicales. Elles ont appelé accessoires et traitent comme telles dans les écoles , la physique, la chimie, l’histoire naturelle et la pharmacologie. De cette grave erreur, il est résulté que l’étudiant ne voyant jamais les préceptes de ces sciences appliqués dans le cours de ses études médicales, les néglige en effet comme accessoires et ne s’aperçoit qu’elles lui font défaut que lorsqu’il se voit en

face des difficultés de la pratique. Il est trop tard alors et ne trouvant pas en lui-inênie les ressources nécessaires, il se laisse séduire comme le vulgaire par les prospectus des marchands de remèdes secrets ou bien il va puiser sa science de chaque jour dans ces formulaires de poche dont le succès fait la honte de la médecine du temps actuel.

La vente d’un remède autorisé ne doit pouvoir être faite que par le pharmacien et sur l’ordonnance particulière du médecin. Je i)e prévois pas quelle raison on pourrait donner pour enlever à la société la garantie des hommes que leur savoir rend juges de l’opportunité de l’administration d’un remède ou que leurs études ont investi d’un droit régulier. D’ailleurs , comment échapper à ce dilemne : ou le remède est insignifiant , et il ne mérite pas la faveur d’une exception ; ou il est actif, et, en ce cas, il ne peut être administré , sans danger, en toute occasion et sans le contrôle d’un homme de l’art. “

Ce besoin de garanties pour la société motive ctussi la nécessité de ne donner que des autorisations personnelles. Le gouvernement a toujours le droit de savoir en quelles mains l’autorisation va passer et si le nouveau possesseur mériîe sa confiance. S’il en était ainsi, nous n’aurions pas eu le scandale d’une de ces autorisations passée en des mains que les tribunaux avaient frappées de plusieurs condamnations.

L’autorisation de vendre un remède nouveau ne doit être non plus accordée que pour un temps limité. L’année dernière, dans un rapport , j’ai soulevé cette question devant l’assemblée de l’école de pharmacie où elle a donné lieu à une discussion sérieuse. L’école a demandé au ministre non-seulement qu’il ne soit accordé à l’avenir que des autorisations tetnporaires , mais , de plus , que les possesseurs d’anciennes autorisations soient obligés de rapporter leur titre et de le soumettre à un nouvel examen , pour voir, suivant le résultat de cette enquête, supprimer l’autorisation ou en recevoir une nouvelle pour un temps limité. N’est-ce pas, eu effet, la chose la plus extraordinaire d’accorder un brevet sans limitation de jouissance, quand il s’agit de l’invention d’un remède, alors que toute autre invention, après avoir été protégée pendant un certain nombre d’années, rentre de droit dans le domaine publie? Est-ce donc que. ces inventions de remèdes auraient un mérite si éminent; est-

ce donc qu’elles seraient l’œuvre de génies si supérieurs que la régie commune dût s’abaisser et que les intérêts de la soeiété n’aient qu’à s’effacer devant elles? Le moment va venir où je vous démontrerai les puérilités de toutes ces prétendues découvertes. Quelle singulière anomalie ! Tandis que Watt en Angleterre, Fulton en Amérique, dont les travaux ont changé la face des sociétés humaines, tandis qu’en France, Leblanc et Dizé , les inventeurs des procédés de fabrication de la soude artificielle , Berthollet qui a créé l’art du blanchiment par le chlore, Achard qui a su extraire le sucre de la betterave, Papin et tant d’autres qui ont immortalisé leurs noms par de précieuses découvertes, tandis que ces hommes, qui ont fait marcher l’humanité d’un pas de géant dans la voie du progrès , ont été payés par un privilège de quelques années , les auteurs d’inventions du mérite le plus iidnce reçoivent une autorisation à perpétuité qui devient pour eux et leurs descendants un véritable patrimoine.

A l’autorisation accordée de vendre un remède nouveau , il faut joindre la défense absolue, sous peine de déchéance immédiate et sous les autres peines qui atteignent les vendeurs de remèdes secrets , d’annoncer ces remèdes par affiches, journaux, prospectus ou tout autre mode , avec indication aucune de leurs propriétés médicinales.

Il y a toujours de graves inconvénients à mettre le public, mauvais juge en pareille matière, dans la confidence des propriétés d’un remède. Il est bon que la loi lui vienne en aide pour le soustraire au danger, en s’opposant à ce que chaque jour on lui mette sous les yeux l’appât trompeur de toutes ces publications. Ceux qui ont quelque expérience de ces sortes de matières savent avec quelle complaisance, à la lecture d’un article de médecine, une foule de gens se tâtent en tous sens et sont enclins à découvrir en eux le mal dont il est parlé. Le remède est-il à côté , ils s’empressent d’y avoir recours. Ainsi se sont rendus malades des gens dont la santé prospère n’avait reçu d’atteinte que dans leur crédule imagination • ainsi ont aggravé leur état tant d’autres qui se sont appliqués, à tort et à travers , des remèdes qui leur devaient être contraires. J’en puis parler avec assurance, car, dans ma propre famille, j’ai eu l’exemple d’un pauvre malade mort à la suite de l’administration qu’il

s’était faite imprudemment d’un élixir purgatif, sur la foi d’un de ces prospectus menteurs.

Il y a véritable culpabilité du faiseur d’annonces par les dangers qu’il fait courir à la santé publique , et parce qu’il s’immisce illégalement dans l’exercice de la médecine. De sa part , il y a consultation donnée, et consultation d’autant plus dangereuse qu’elle s’adresse indistinctement a tous. Qu’on ne vienne pas dire que cette annonce est nécessaire pour avertir le corps médical de la découverte ; il en est suffisamment instruit par les journaux de médecine et de pharmacie. D’ailleurs ce n’est pas à lui que l’on s’adresse ; mais c’est au corps bien autrement nombreux et profitable des dupes que vont toutes ces annonces , faites à grands frais, répandues avec profession, dont le succès se fonde sur le bruit et jamais sur la valeur du médicament qu’elles préconisent. Ces annonces ne sont pas moins funestes aux intérêts des médecins qu’à ceux du public. Ce dernier, trouvant chaque matin une consultation toute faite, se persuade qu’à chaque maladie répond son remède , sans se douter que la détermination de la maladie est un premier fait qui lui échappe, et ensuite que le remède , pour être efficace , ne doit pas être appliqué indifféremment à toutes les doses , à toutes les périodes et à toutes les variations d’une même maladie. Ainsi, le médecin voit sa juste influence diminuer, sa clientèle se réduire, et les malades ne lui revenir qu’après avoir souvent aggravé leur état et avoir laissé passer le moment propice à la guérison. Le mal est bien senti , et vous ne trouverez aucun médecin qui ne demande la prohibition des annonces , à l’exception toutefois de ces quelques hommes qui les exploitent honteusement pour arriver à la fortune ou de ceux-là qui , journalistes par métier, sacrifient les intérêts de l’art de guérir et ceux de la santé publique aux nécessités de leur position, et qui, suivant l’expression énergique de M. Amédée Latour, vont 'puiser dans la fange des annonces les moyens de soutenir une entreprise chancelante.

Je ne puis mieux en finir à ce sujet que par cette apostrophe que j’emprunte à Swediaur :

« Il me parait tout à fait contradictoire et même parfaitement » ridicule de jeter les hauts cris pour un malheureux qui est » écrasé dans la rue ou qui se noie dans la rivière , pendant qu’on » souflre patiemment que des milliers de malades, particuliè-

» rcilicnl ceux d’une constitution faible et irritable, soient sa- ») crifiés par les mains des charlatans et meurent bientôt des » suites de Tadministration imprudente et empirique d’un re- » mède dangereux. »

Enfin, messieurs, à tous ces raisonnements savez-vous la réponse qui paraît trouver quelque crédit ? C’est que les dupes sont plus nombreuses à l’étranger qu’en France, et que l’ex-^ portation de ces remèdes est une des branches de la richesse nationale. La conscience publique se lève et proteste contre une telle pensée, car, en France, le profit n’absout pas de l’iniquité. Ces gens-là n’ont donc gardé au cœur aucune parcelle de notre chevaleresque et vieux sang gaulois. Ils nous demanderaient volontiers une guerre de l’opium pour assurer la débit de leurs drogues malfaisantes.

Après cet exposé , pour témoigner de la justesse de mes con ~ clusions, je sens le besoin de vous faire connaître plus particulièrement chacune de ces prétendues panacées. Vous allez vous convaincre à votre tour si l’origine de l’autorisation dont elles jouissent est de nature à commander la confiance. S il s’était glissé quelque erreur dans l’histoire que je vais en faire, il faudrait en accuser l’impossibilité où je me suis trouvé de consulter les documents officiels. J’en ai fait la demande; mais le ministre n’a pas cru pouvoir me les communiquer.

Les remèdes secrets dont la vente est autorisée sont :

Les pilules de Belloste ,

Les grains de santé du D** Franck ,

La poudre dite d’irroë,

Le rob antisyphilitique de Laffecteur,

La pommade ophthalmique de la veuve Farnier,

La poudre de Sancy,

Les biscuits d'Ollivier,

La pommade antidartreuse de Runkel.

Je laisse volontiers de côté toute discussion sur la poudre de Sancy, la pommade de la veuve Farnier et la pommade de Kunkel pour lesquelles il n’est pas fait d’annonces. La première a perdu toute son importance depuis la découverte de l’iode; la seconde est une pommade ophthalmique comme il y en a tant; la troisième, qui a pour base l’oxyde de cuivre, est l’un des élc-

meiits d'un traitement qui n’a reçu qu’une tolérance de l’autorité.

Les pilules de Belloste , suivant une lettre du ministre du 22 avril 1831, sont au nombre des remèdes dont la vente est autorisée. Le fait de cette déclaration suffirait pour prouver la nécessité de porter l’ordre et la lumière dans les documents qui se trouvent au ministère ^ car le 5 octobre 1819, le ministre d’Etat préfet de police écrivait au secrétaire de l’Ecole de pharmacie : « Le sieur Belloste a obtenu, en 1781, un privilège pour » la confection et le débit pendant trente ans des pilules dites » de Belloste. Non-seulement les trente années sont écoulées, » mais encore ce privilège se trouve avoir été annulé ainsi que » tous ceux de même nature par l’article 1®‘ du décret du >' 18 août 1810. En conséquence, défenses viennent d’être faites >' à ce particulier de se mêler en rien de la préparation des » pilules dont il s’agit , d’en annoncer la vente ou d’en former , » aucun dépôt. »

C’était d’autant plus justice que Belloste n’avait rien inventé du tout et que sa prétendue découverte n’était que la reproduction à peu près complète des pilules de Renaudot, imitées ellesmêmes des fameuses pilules de Barberousse. (Henry et Guibourt, Journal de pharmacie.)

Quant aux grains de santé, voici ce qui résuîîerait de Fliistorique qui a été tracé en 18 12 dans le Journal de pharmacie., historiqne qui ne fut pas contesté alors, et qui ne l’a pas été depuis. Un certain annonce qu’il a reçu du docteur Franck, premier médecin de la cour d’Autriche, la formule de ces pilules merveilleuses. Ceux à qui le célèbre docteur les a prescrites ont vécu longtemps, et ont été exempts de fièvres intermittentes putrides et malignes. reçoit immédiatement un démenti

de la famille de Franck. Alors ce n’est plus le célèbre professeur de \ienne, c’est un docteur Franck de Strasbourg à qui l’invention est rapportée, docteur créé pour l’occasion, car il n’y avait pas à Strasbourg de médecin de ce nom. Cependant l’autorisation avait été accordée, et elle ne fut pas retirée quand la tromperie eut été mise au grand jour.

Passons à l’Irroë, ou purgatif rafraîchissant, remède peu connu aujourd’hui et dont je me serais abstenu de vous parler.

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