CONSTRUCTION ET USAGE DE LA TABLE
Les longitudes des étoiles pour 1800 ont été prises dans les tables de Berlin. Elles sont de Lacaille, ou de Bradley , ou de Flamsteed.
On a pris la première et la dernière de chaque constellation et quelques-unes des étoiles intermédiaires les plus brillantes.
La troisième colonne indique l’année où la longitude de l'étoile était 0; c’est-à-dire celle où l’étoile se trouvait dans le colure équinoxial du printemps.
La dernière colonne indique l’année où Pétoile était dans le colure solsticial , soit de l'hiver , soit de l'été.
Pour le Bélier , le Taureau et les Gémeaux, on a choisi le solstice
Il s'agirait encore de savoir quand on cessait de placer la constellation dans laquelle le soleil entrait après le solstice, à la tête des signes descendants, et si cela avait
d'hiver; pour les autres constellations on a choisi le solstice d'été, pour ne pas trop s’enfoncer dans l’antiquité et ne point trop s’approcher des temps modernes. Au reste, il sera bien facile de trouver le solstice opposé, en ajoutant la demi-période de douze mille neuf cent soixante ans. La même règle servira pour trouver le temps où l’étoile a été ou sera à l’équinoxe d'automne.
Le signe — indique les années avant notre ère; le signe -} l’année de notre ère; enfin la dernière ligne à la suite de chaque signe sous le nom dé durée donne l'étendue de la constellation en degrés , et le temps que l’équinoxe ou le solstice emploie à parcourir la constellation d’un bout à l’autre.
On a supposé la précession de cinquante secondes par an, telle qu’elle est donnée par la comparaison du catalogue d’Hipparque avec les catalogues modernes. On avait ainsi la commodité des nombres ronds et toute l’exactitude dont on peut répondre.
La période entière est ainsi de vingt-cinq mille neuf cent vingt ans; la demi-période , de douze mille neuf cent soixante ans; le quart, de six mille quatre cent quatre-vingts ans; le denses ou un signe, de deux mille cent soixante ans.
Il est à remarquer que les constellations laissent entre elles des vides, et que quelquefois elles empiètent les unes sur les autres. Ainsi , entre la dernière étoile du Scorpion et la première du Sagittaire, il y a un intervalle de six degrés deux tiers. Au contraire, la dernière du Capricorne est plus avancée de quatorze degrés en longitude que la première du Verseau.
Ainsi, même indépendamment de l'inégalité du mouvement du soleil, les constellations donneraient une mesure très-inégale et trèsfautive de l’année et de ses mois. Les signes de trente degrés en fournissent une plus commode et moins défectueuse. Mais les signes ne sont qu’une conception géométrique; on ne peut ni les distinguer ni les observer ; ils changent continuellement de place par la rétrogradation du point équinoxial.
On à pu de tout temps déterminer grossièrement les équinoxes et les solstices; à la longus on a pu remarquer que le spectacle du ciel
lieu aussitôt que le solstice avait assez rétrogradé pour
toucher la constellation précédente.
Ainsi MM. Jollois et Devilliers, à l’ardeur soutenue de qui nous devons l’exacte connaissance de ces fameux mo,
pendant la nuit n’était plus exactement le même qu’il avait été anciennement aux temps des équinoxes et des solstices. Maïs jamais on n’a pu observer exactement le lever héliaque d’une étoile ; on devait toujours s’y tromper de quelques jours. Aussi en parle-t-on souvent sans qu’on en ait une détermination sur laquelle on puisse compter. Avant Hipparque on ne voit, ni dans les livres ni dans les traditions, rien qu’on puisse soumettre au calcul; et c’est ce qui a tant multiplié les systèmes. On a disputé sans s'entendre. Ceux qui ne sont point astronomes peuvent se faire de la science des Chaldéens, des Égyptiens, etc., ete., des idées aussi belles qu’il leur plaira ; il n’en résultera aucun inconvénient réel. On peut prêter à ces peuples l'esprit et les connaissances des modernes; mais on ne peut rien emprunter d'eux, car ils n’ont rien eu ou ils n’ont rien laissé. Jamais les astronomes ne tireront des anciens rien qui soit de Putilité la plus légère. Laissons aux érudits leurs vaines conjectures, et confessons notre ignorance absolue sur des choses peu utiles en elles-mêmes, et dont il ne reste aucun monument.
Les limites des constellations varient suivant les auteurs que Pon consulte. On voit ces limites s'étendre ou se resserrer quand on passe d’Hipparque à Tycho, de Tycho à Hevelius, d'Hevelius à Flamsteed, Lacaille, Bradley ou Piazzi.
Je l'ai dit ailleurs, les cohstellations ne sont bonnes à rien, si ce n’est tout au plus à reconnaître plus facilement les étoiles; au lieu que les étoiles en particulier donnent des points fixes auxquels on peut rapporter les mouvements , soit des colures, soit des planètes. L’astronomie n’a commencé qu’à l’époque où Hipparque a fait le premier catalogue d'étoiles, mesuré la révolution du soleil, celle de la lune et leurs principales inégalités. Le reste noffre que ténèbres, incertitudes et erreurs grossières. Ce serait temps perdu que celui qu’on voudrait employer à débrouiller ce chaos.
J’ai dit, à quelques ménagements près, tout ce que je pense sur ce sujet. Je n’ai eu la prétention de convertir personne, peu m'importe qu’on adople mes opinions; mais si l’on compare mes raisons aux
numents, pensant toujours que la division vers l'entrée du vestibule est le solstice , et jugeant que la Vierge a dû rester la première des constellations descendantes tant que le solstice n'avait pas reculé au moins jusqu’au milieu de la constellation du Lion; croyant voir de plus, comme
rêves de Newton, de Herschell, de Bailly et de tant d’autres, il n’est pas impossible qu'avec le temps on arrive à se dégoüter de ces chimères plus ou moins brillantes.
J’ai essayé de déterminer létendue des constellations d’après les catastérismes du faux Ératosthène. La chose est réellement impossible. Ce serait encore pis si l’on consultait Hygir et surtout Firmicus. Voici, au reste, ce que j’ai tiré d’Ératosthène.
CONSTELLATIONS. DURÉE. (+) Ératosthène ne fait
qu’une constellation du Scorpion et des Serres.
1747 ans. Il indique le commen- 1826 cement des Serres sans 1636 en marquer la fin; et 1204 comme il donne mille
2617 huit cent vingt-trois ans
3307 au Scorpion proprement
1089 (*) dit, il resterait mille
RE EE 1823 quatre-vingt-neuf ans
Sagittaire. . . .. 2138 pour les Serres, en sup- Capricorne. . 1416 posant qu’il n’y eût au- 1196 cun espace vide entre
2936 les deux constellations.
Quant aux Chaldéens, aux Égyptiens, aux Chinois et aux Indiens, il n’y faut pas songer. On n’en peut absolument rien tirer. Ma profession de foi à cet égard est dans le discours préliminaire de mon Histoire de l’ Astronomie du moyen &ge, pages xvij et xvüij.
Voyez aussi la note ajoutée au Rapport sur les Mémoires de M. de Paravey, tome VII des Nouvelles Annales des Voyages, et reproduite par M. de Paravey dans son apercu de ses Mémoires sur l'origine de la Sphère, pages 24 et de 31 à 36. )
Voyez encore l'Analyse des travaux mathématiques de l’Académie en 1820, pages 78 et 79. DELAMBRE.
nous l'avons dit, que le Lion est divisé dans le grand z0diaque d'Esné, ne font remonter ce zodiaque qu’à deux mille six cent dix ans avant Jésus-Christ :.
M. Hamilton, qui a le premier fait remarquer cette division du signe du Lion dans le zodiaque d’Esné, réduit l'éloignement de la période où s’y trouvait le solstice à mille quatre cents ans avant Jésus-Christ.
Il parut encore un grand nombre d’autres systèmes sur le même sujet. M. Rhode, par exemple, en proposait deux : le premier faisait remonter le zodiaque du portique de Dendera à cinq cent quatre-vingt-onze ans avant Jésus- Christ ; d’après le second, il s’éleverait à douze cent quatre-vingt-dix ?. M. Latreille fixait l’époque du zodiaque à six cent soixante-dix ans avant Jésus-Christ ; celle du planisphère à cinq cent cinquante; celle du zodiaque du grand temple d’Esné à deux mille cinq cent cinquante; celle du petit à mille sept cent soixante.
Mais il y avait une difficulté inhérente à toutes les dates qui partaient de la double supposition que la division marque le solstice, et que la position du solstice marque l’époque du monument ; c’est la conséquence inévitable que le zodiaque d’Esné aurait dû être au moins de deux mille et peut-être de trois mille ans? plus ancien que celui de . Dendera, conséquence qui évidemment battait en ruine
* Voyez le Grand Ouvrage sur l'Égypte, Antiquités, Mémoires, t. I, pag. 486.
? Rhode, Essai sur l’âge du zodiaque et l’origine des constellations, en allemand; Breslau , 1809, in-4°, p. 78.
$ D’après les tables de la note ci-dessus, le solstice est resté trois mille quatre cent soixante-quatorze ou au moins trois mille trois cent sept ans dans la constellation de la Vierge, celle de toutes qui occupe un plus grand espace dans le zodiaque, et deux mille six cent dix-sept dans celle du Lion.
la supposition ; car aucun homme un peu instruit de l’histoire des arts ne pourra croire que deux édifices aussi ressemblants par l'architecture aient été autant séparés par le temps.
Le sentiment de cette impossibilité, uni toujours à la croyance que cette division des zodiaques indique une date, fit recourir à une autre conjecture, à celle que les constructeurs auraient voulu marquer celle des années sacrées des Égyptiens où le monument a été élevé. Ces années ne durant que trois cent soixante-cinq jours, si le soleil au commencement de l’une occupait le commencement d’une constellation, il s’en fallait de près de six heures qu’il n’y fût revenu au commencement de l’année suivante, et après cent vingt et un ans il ne devait se trouver qu’au commencement du signe précédent. Il semble assez naturel que les constructeurs d’un temple aient voulu indiquer à peu près dans quelle période de la grande année, de l'année sothiaque, il avait été élevé, et lindication du signe par lequel commençait alors l’année sacrée en était un assez bon moyen. On comprendrait ainsi qu'il se serait écoulé de cent vingt à cent cinquante ans entre le temple d’Esné et celui de Dendera.
Mais, dans cette manière de voir, il restait à déterminer dans laquelle des grandes années ces constructions auraient eu lieu : ou celle qui a fini en 138 après, ou celle qui à fini en 1322 avant Jésus-Christ, ou quelque autre.
Feu Visconti, premier auteur de cette hypothèse, prenant l’année sacrée dont le commencement répondait au signe du Lion, et jugeant, d’après la ressemblance des signes , qu’ils avaient été représentés à une époque où les opinions des Grecs n'étaient pas étrangères à l'Égypte, ne pouvait choisir que la fin de la dernière grande année,
ou l'espace écoulé entré lan 12 et l’an 138 après Jésus- Christ’, ce qui lui sembla s’accorder avec l'inscription grecque , qu’il ne connaissait pas bien encore, mais où il avait oui dire qu’il était question d’un César.
M. Testa, cherchant la date du monument dans un autre ordre d'idées , alla jusqu’à supposer que si la Vierge se montre à Esné en tête du zodiaque, c'est que l’on a voulu y représenter l’ère d’Actium, telle qu’elle avait été établie pour l'Égypte par un décret du sénat , cité par Dion Cassius, et qui commençait au mois de septembre, le jour où avait eu lieu la prise d'Alexandrie par Auguste 2.
M. de Paravey considéra ces zodiaques sous un point de vue nouveau, qui pourrait embrasser à la fois et la révolation des équinoxes et celle de la grande année. Supposant que le planisphère circulaire de Dendera a dû être orienté , et que l’axe du nord au sud est la ligne des solstices, il vit le solstice d'été au deuxième Gémeau, celui d'hiver à la croupe du Sagittaire; la ligne des équinoxes aurait passé par les Poissons et la Vierge, ce qui lui donnait pour date le premier siècle de notre ère.
D'après cette manière de voir, la division du zodiaque du portique ne pouvait plus se rapporter aux colures, etil fallait chercher ailleurs la marque du solstice. M. de Paravey ayant remarqué qu’il y a entre tous les signes des figures de femmes qui portent une étoile sur la tête et qui marchent dans le même sens, et observant que celle qui vient après les Gémeaux est seule tournée en sens contraire des autres, jugea qu’elle indique la conversion du soleil
* Traduction d'Hérodote par Larcher, tom. II, pag. 570.
? Voyez la dissertation de l'abbé Dominique Testa : Sopra due z0diaci novellamente scoperte nell’ Egitto ; Rome, 1802, pag. 34.
ou le tropique, et que ce zodiaque s'accorde ainsi avec le planisphère.
En appliquant l'idée de l’orientement au petit zodiaque d’Esné, on y trouverait les solstices entre les Gémeaux et le Taureau , et entre le Scorpion et le Sagittaire; ils y seraient même marqués par le changement de direction du Taureau et par des béliers ailés placés en travers à ces deux endroits. Dans le grand zodiaque de la même ville les marques en seraient la position en travers du Taureau et le renversement du Sagittaire ; il n’y aurait plus alors qu’une portion de constellation d’écoulée entre les dates d’Esné et celles de Dendera, espace toutefois encore bien long pour des édifices si ressemblants.
Une opération de feu M. Delambre sur le planisphère circulaire parut confirmer ces conjectures favorables à sa nouveauté; car en plaçant les étoiles sur la projection d’'Hipparque, d’après la théorie de cet astronome et d’après les positions qu'il leur avait données dans son catalogue, augmentant toutes les longitudes pour que le solstice passât par le second des Gémeaux, il reproduisit presque ce planisphère; et « cette ressemblance, dit-il, aurait été «encore plus grande s'il eüt adopté les longitudes telles «qu'elles sont dans le catalogue de Ptolomée pour lan « 123 de notre ère. Au contraire , en remontant de vingt- « cinq ou vingt-six siècles, les ascensions droites et les dé- « clinaisons seront changées considérablement, et la pro- « jection aura pris une figure toute différente *.
«Tous nos calculs, ajoutait ce grand astronome, nous
1 Delambre. Note à la suite du rapport sur le Mémoire de M. de Paravey. Ce rapport est imprimé dans les Nouvelies Annales des Toyages, tom. VIII.
« ramènent à cette conclusion, que les sculptures sont « postérieures à l’époque d'Alexandre. »
A la vérité, le planisphère circulaire ayant été apporté à Paris par les soins de MM. Saunier et Lelorrain, M. Biot, dans un ouvrage : fondé sur des mesures précises et des calculs pleins de sagacité, a établi qu’il représente, d’après une projection géométrique exacte, l’état du ciel tel qu’il avait lieu sept cents ans avant Jésus-Christ; mais il s’est bien gardé d’en conclure qu’il ait été sculpté dans ce temps-là.
En effet, tous ces efforts d'esprit et de science, en tant qu’ils concernent l’époque des monuments, sont devenus superflus depuis que, finissant par où naturellement l’on aurait commencé si la prévention n'avait pas aveuglé les premiers observateurs, on s’est donné la peine de copier et de restituer les inscriptions grecques gravées sur ces monuments, et surtout depuis que M. Champollion est parvenu à déchiffrer celles qui sont exprimées en hiéroglyphes.
ILest certain maintenant, et les inscriptions grecques s'accordent pour le prouver avec les inscriptions hiéroglyphiques, il est certain, disons-nous, que les temples dans lesquels on a sculpte des zodiaques ont été construits sous la domination des Romains. Le portique du temple de Dendera, d’après l'inscription grecque de son frontispice, est consacré au salut de Tibère’. Sur le planisphère du même temple on lit le titre d’autlocrator en caractères
? Voyez l'ouvrage de M. Biot intitulé Recherches sur plusieurs points de l’astronomie égyptienne, appliquées aux monuments astronomiques trouvés en Égypte; Paris, 1823, in-8°.
2 Letronne, Recherches pour servir à l’histoire de l’ Égypte pen-
dant la domination des Grecs et des Romains, pag. 180.
hiéroglyphiques”, et il est probable qu'il se rappporte à Néron. Le petit templed’Esné, celui donton plaçait l’origine au plus tard entre deux mille sept cents ou trois mille ans avant Jésus-Christ, a une colonne sculptée et peinte la dixième année d'Antonin, cent quarante-sept ans après Jésus-Christ, et elle est peinte et sculptée dans le même style que le zodiaque qui est auprès 2.
Il y à plus ; on a la preuve que cette division du zodiaque dans tel ou tel signe n’a aucun rapport à la précession des équinoxes, ni au déplacement du solstice. Un cercueil de momie, rapporté nouvellement de Thèbes par M. Caillaud, et contenant, d’après l’inscription grecque, très-lisible, le corps d'un jeune homme mort la dix-neuvième année de Trajan, cent seize ans après Jésus-Christ, offre un zodiaque divisé au même point que ceux de Dendera; et toutes les apparences sont que cette division marque quelque thème astrologique relatif à cet individu , conclusion qui doit probablement s'appliquer aussi à la division des zodiaques des temples; elle marque ou le thème astrologique du moment de leur érection, ou celui du prince pour le salut duquel ils avaient été votés, ou tel autre instant semblable relativement auquel la position du soleil aura paru importante à noter.
Aïnsi se sont évanouies pour toujours les conclusions que
' Letronne, Recherches pour servir à l’histoire de l’ Égypte pendant la domination des Grecs et des Romains , pag. xxxvüij.
2 [dem , pages 456 et 457.
3 Letronne, Observations critiques et archéologiques sur l’objet des représentations zodiacales qui nous restent de l'antiquité, à l’occasion d'un zodiaque égyptien peint dans une caisse de momie qui porte une inscription grecque du temps de Trajan ; Paris, 1824 , in-8°, pag. 30.
À Idem, pages 48 et 49.
l’on avait voulu tirer de quelques monuments mal expliqués, contre la nouveauté des continents et des nations, et nous aurions pu nous dispenser d’en traiter avec tant de détails si elles n'étaient pas si récentes et n’avaient pas faitassez d'impression pour conserver encore leur influence sur les opinions de quelques personnes.
Le zodiaque est loin de porter en lui-même une date certaine et excessivement reculée.
Mais il y a des écrivains qui ont prétendu que le zodiaque porte en lui-même la date de son invention, par la raison que les noms et les figures donnés à ses constellations sont un indice de la position des colures quand on l’inventa; et cette date, selon plusieurs, est tellement évidente et tellement reculée, qu’il est assez indifférent que les représentations que l’on possède de ce cercle soient plus ou moins anciennes.
Is ne font pas attention que ce genre d'arguments se complique de trois suppositions également incertaines : le pays où l’on admet que le zodiaque a été inventé, le sens que l’on croit avoir été donné aux constellations qui l’occupent , et la position dans laquelle étaient les colures par rapport à chaque constellation, quand ce sens lui a été attribué. Selon qu’on a imaginé d’autres allégories, ou que l’on admet que ces allégories se rapportaient à la constellation dont le soleil occupait les premiers degrés, ou à celle dont il occupait le milieu, ou à celle où il commencait d'entrer, c’est-à-dire dont il occupait les derniers degrés, ou bien enfin à celle qui lui-était opposée et qui se levait re soir ; ou selon que l’on place l'invention de ces allégories dans un autre climat, il faut aussi changer la date du
zodiaque. Les variations possibles à cet égard peuvent embrasser jusqu'à la moitié de la révolution des fixes, c’est-à-dire treize mille ans et même davantage.
Ainsi Pluche, généralisant quelques indications des anciens, a pensé que le Bélier annonce le soleil commençant à monter, et l’équinoxe du printemps ; que le Cancer annonce sa rétrogradation au solstice d'été ; que la Balance, signe d'égalité, marque l’équinoxe d'automne :; et que le Capricorne, animal grimpeur, indique le solstice d’hiver après lequel le soleil nous revient. De cette manière, en plaçant les inventeurs du zodiaque dans un climat tempéré, on aurait des pluies sous le Verseau, des naissances d’agneaux et de chevreaux sous les Gémeaux, des chaleurs violentes sous le Lion, les récoltes sous la Vierge, la chasse sous le Sagittaire, etc., et les emblèmes seraient assez convenables. En plaçant alors les colures au commencement des constellations , ou du moins l’équinoxe aux premières étoiles du Bélier, on n’arriverait en première instance qu’à trois cent quatre-vingt-neuf ans avant Jésus- Christ, époque évidemment trop moderne, et qui obligerait de remonter encore d’une période équinoxiale tout entière ou de vingt-six mille ans. Mais si l’on suppose que l’équinoxe passait par le milieu de la constellation, on arrivera à mille ou mille deux cents ans plus haut, à peu près à seize ou dix-sept cents ans avant Jésus-Christ ; et c’est la l’époque que plusieurs hommes célèbres ont cru véritablement être celle de l'invention du zodiaque, dont, sur: d’autres motifs assez légers , ils ont fait honneur à Chiron.
1 Varro, de Ling. lat., lib. vi: Signa, quod aliquid significent , ut libra æquinoctium; Macrob., Sat., lib. 1, cap. 21 : Capricornus ab infernis partibus ad superas solem reducens capræ naturam videtur imitari.
Mais Dupuis, qui avait besoin, pour l’origine qu'il prétendait attribuer à tous les cultes, que l'astronomie et vommément les figures du zodiaque eussent en quelque sorte précédé toutes les autres institutions humaines, a cherché un autre climat pour trouver d’autres explications aux emblèmes et pour en déduire une autre époque. Si, prenant toujours la Balance pour un signe équinoxial, mais la supposant à l’équinoxe du printemps, on veut que le zodiaque ait été inventé en Égypte, on trouvera en effet encore des explications assez plausibles pour le climat de ce pays ‘. Le Capricorne, animal à queue de poisson, marquera le commencement de l'élévation du Nil au solstice d'été; le Verseau et les Poissons, les progrès et la diminution de l’inondation ; le Taureau, le labourage; la Vierge , la récolte ; et ils les marqueront aux époques où en effet ces opérations ont lieu. Dans cette hypothèse le zodiaque aura quinze mille ans ? pour un soleil supposé au premier degré de chaque signe, plus de seize mille pour le milieu, et quatre mille seulement, en supposant que l’emblème a été donné au signe à l’opposition duquel était le soleil *. C’est à quinze mille ans que s’est attaché Dupuis, et c'est sur cette date qu’il a fondé tout le système de son fameux ouvrage.
Il ne manque cependant pas de gens qui, tout en admettant que le zodiaque a été inventé en Égypte, ont imaginé des allégories applicables à des temps postérieurs. Ainsi, selon M. Hamilton, la Vierge représenterait la terre d'Égypte lorsqu’elle n’est pas encore fécondée par l’inon-
* Voyez le mémoire sur l’origine des constellations dans l’Origine des cultes de Dupuis, tom. IT, pages 324 et suivantes. 2? Origine des culles de Dupuis, tom III, pag. 67. 3 Dupuis suggère Iui-même cette seconde hypothèse, 4bid., p. 340 15,
dation ; le Lion, la saison où cette terre est le plus livrée aux bêtes féroces, etc. :
Cette haute antiquité de quinze mille ans entraînerait d’ailleurs cette conséquence absurde, que les Égyptiens, ces hommes qui représentaient tout par des emblèmes, et qui devaient attacher un grand prix à ce que ces emblèmes fussent conformes aux idées qu’ils devaient peindre, auraient conservé les signes du zodiaque des milliers d’années après qu’ils ne répondaient plus eu aucune manière à leur sens primitif.
Feu Remi Raige chercha à soutenir l’opinion de Dupuis par un argument tout nouveau ?. Ayant remarqué que l’on peut trouver aux noms égyptiens des mois, en les expliquant par les langues orientales, des sens plus ou moins analogues aux figures des signes du zodiaque; trouvant dans Ptolomée qu’epifi, qui signifie capricorne, commence au 20 de juin, et vient par conséquent immédiatement après le solstice d’été, il en conclut qu'à l’origine le Capricorne Jui-même était au solstice d'été, et ainsi des autres signes, comme l'avait prétendu Dapuis.
Mais indépendamment de tout ce qu'il y a de hasarde dans ces étymologies, Raige ne s’aperçcut point que c’est par un pur hasard que cinq ans après la bataille d’Actium, en l’année 25 avant Jésus-Christ, à l'établissement de l’année fixe d’Alexandrie, le premier jour de thoth se trouva correspondre au 29 d’août julien, et y correspondit depuis lors. C’est seulement de cette époque que les
* Ægypliaca, pag. 215.
? Voyez, dans le Grand ouvrage sur l'Égypte, Mémoires , tom 1, le mémoire de M. Remi Raïge sur le zodiaque nominal et primitif des anciens Égyptiens. Voyez aussi la Table des mois grecs, romains et alexandrins dans le P{olomée de M. Halma, tome IH.
mois égyptiens commencèrent à des jours fixes de l’année julienne, mais à Alexandrie seulement; et même Ptolomée n’en continua pas moins d'employer dans son Almageste l’ancienne année égyptienne avec ses mois vagues ’.
Pourquoi n’aurait-on pas à une époque quelconque donné aux mois les noms des signes ou aux signes les noms des mois, tout aussi arbitrairement que les Indiens ont donné à leurs mois douze noms choisis parmi ceux de leurs vingt-Sept maisons lunaires, d’après des motifs qu’il est impossible de deviner aujourd’hui 2?
L’absurdité qu’il y aurait eu à conserver pendant quinze mille ans aux constellations des figures et des noms symboliques qui n’auraient plus offert aucun rapport avec leur position, aurait été bien plus sensible si elle fût allée jusqu’à conserver aux mois ces mêmes noms qui étaient sans cesse dans la bouche du peuple, et dont l’inconvenance se serait fait apercevoir à chaque instant.
Et que deviendraient en outre tous ces systèmes si les figures et les noms des constellations zodiacales leur avaient été donnés sans aucun rapport avec la course du soleil, comme leur inégalité, l'extension de plusieurs d’entre elles en dehors du zodiaque, leurs connexions manifestes avec les constellations voisines semblent le démontrer 3 ?
" Voyez les Recherches historiques sur les observations astronomiques des anciens, par M. Ideler, dont M. Halma a inséré la traduction dans le troisième tome de son Ptolémée ; et surtout le mémoire de Fréret sur l'opinion de Lanauze, relative à l'établissement de l’année d'Alexandrie, dans les Mémoires de l’Académie des Belles Lettres, tom XVI, pag. 308.
? Voyez le Mémoire de sir Will, Jones sur l'antiquité du zodiaque indien, Mém. de Calcutta, tom. 11.
* Voyez le Zodiaque expliqué, ou Recherches sur l'origine el la
Qu'arriverait-il encore si, comme le dit expressément Macrobe', chaque signe avait dû être un emblème du soleil, considéré dans quelqu’un de ses effets ou de ses phénomènes généraux , et sans égard aux mois où il passe, soit dans le signe, soit à son opposite ?
Enfin que serait-ce si les noms avaient été donnés d’une manière abstraite aux divisions de l’espace ou du temps, comme les astronomes les donnent maintenant à ce qu’ils appellent les signes, et n’avaient été appliqués aux constellations ou groupes d'étoiles qu’à une époque déterminée par le hasard, en sorte qu’on ne pourrait plus rien conclure de leur siguification ? ?
En voilà sans doute autant qu’il en faut pour dégoüter un esprit bien fait de chercher dans l'astronomie des preuves de l’antiquité des peuples; mais quand ces prétendues preuves seraient aussi certaines qu’elles sont vagues et dénuées de résultat, qu’en pourrait-on conclure contre la grande catastrophe dont il nous reste des documents bien autrement démonstratifs! Il faudrait seulement admettre, avec quelques modernes, que l’astronomie était au nombre des connaissances conservées par les hommes que cette catastrophe épargna.
signification des constellations de la sphère grecque, traduit du suédois de M. Swartz; Paris, 1809.
: Saturnal., lib. 1, cap. 21, sub fin. : Nec solus Leo, sedsigna quoque universa zodiaci ad naturam solis jure referuntur, ete. Ce n’est que dans l’explication du Lion et du Capricorne qu’il a recours à quelque phénomène relatif aux saisons : le Cancer même est expliqué sous un point de vue général, et relatif à l’obliquité de la marche du soleil,
? Voyez le Mémoire de M. de Guignes sur les zodiaques des Orienfaux, ( Académie des Belles Lettres, tom. XLVIH.)
Exagérations relatives à certains travaux de mines.
L'on a aussi beaucoup exagéré l’antiquité de certains travaux de mines. Un auteur tout récent a prétendu que les mines de l’île d’Elbe, à en juger par leurs déblais , ont dû étre exploitées depuis quarante mille ans; mais un autre auteur, qui a aussi examiné ces déblais avec soin, réduit cet intervalle à un peu plus de cinq mille : ; et encore en supposant que les anciens n’exploitaient chaque année que le quart de ce que l’on exploite maintenant. Mais quel motif a-t-on de croire que les Romains, par exemple, tirassent si peu de parti de ces mines, eux qui consommaient tant de fer dans leurs armées? De plus, si ces mines avaient été en exploitation il y a seulement quatre mille ans , comment le fer aurait-il été si peu connu dans la haute antiquité ?
Conclusion générale relative à l’époque de la dernière révolution.
Je pense donc, avec MM. Deluc et Dolomieu, que s’il y a quelque chose de constaté en géologie, c’est que la surface de notre globe a été victime d’une grande et subite révolution, dont la date ne peut remonter beaucoup au delà de cinq ou six mille ans ; que cette révolution a enfoncé et fait disparaître les pays qu’habitaient auparavant les hommes et les espèces des animaux aujourd’hui les plus connus ; qu’elle a, au contraire, mis à sec le fond de la dernière mer, et en a formé les pays aujourd’hui habités; que c’est depuis cette révolution que le petit nombre
! Voyez M. de Fortia ŒUrban, Histoire de la Chine avant Le déluye d'Ogygès, p. 33.
des individus épargnés par elle se sont répandus et propagés sur les terrains nouvellement mis à sec, et par conséquent que c’est depuis cette époque seulement que nos sociétés ont repris une marche progressive, qu’elles ont formé des établissements, élevé des monuments, recueilli des faits naturels et combiné des systèmes scientifiques.
Mais ces pays aujourd’hui habités , et que la dernière révolution a mis à sec, avaient déjà été habités auparavant, sinon par des hommes, du moins par des animaux terrestres ; par conséquent une révolution précédente , au moins, les avait mis sous les eaux; et si l’on peut en juger par les différents ordres d'animaux dont on y trouve des dépouilles, ils avaient peut-être subi jusqu’à deux ou trois irruptions de la mer.
Idées des recherches à faire ullérieurement en géologie.
Ce sont ces alternatives qui me paraissent maintenant le problème géologique le plus important à résoudre, ou plutôt à bien définir, à bien circonserire ; car pour le résoudre en entier il faudrait découvrir la cause de ces événements, entreprise d’une tout autre difficulté.
Je le répète, nous voyons assez clairement ce qui se passe à la surface des continents dans leur état actuel; nous avons assez bien saisi la marche uniforme et la succession régulière des terrains primitifs; mais l'étude des terrains secondaires est à peine ébauchée; cette série merveilleuse de zoophytes et de mollusquesqmarins inconnus, suivis de reptiles et de poissons d’eau douce également inconnus, remplacés à leur tour par d’autres zoophytes et mollusques plus voisins de ceux d’aujourd’hui ; ces animaux terrestres, et ces mollusques, et autres animaux
d’eau douce toujours inconnus qui viennent ensuite occuper les lieux, pour en être encore chassés, mais par des mollusques et d’autres animaux semblables à ceux de nos mers ; les rapports de ces êtres variés avec les plantes dont les débris accompagnent les leurs, les relations de ces deux règnes avec les couches minérales qui les recèlent, le plus ou moins d’uniformité des uns et des autres dans les différents bassins : voilà un ordre de phénomènes qui me paraît appeler maintenant impérieusement l'attention des philosophes.
Intéressante par la variété des produits des révolutions partielles ou générales de cette époque, et par l'abondance des espèces diverses qui figurent alternativement sur la scène, cette étude n’a point l’aridité de celle des terrains primordiaux , et ne jette point, comme elle, presque nécessairement dans les hypothèses. Les faits sont si pressés, si curieux , si évidents, qu'ils suffisent, pour ainsi dire, à l'imagination la plus ardente ; et les conclusions qu'ils amènent de temps en temps, quelque réserve qu'y mette l’observateur, n'ayant rien de vague, n’ont aussi rien d’arbitraire ; enfin c’est dans ces événements plus rapprochés de nous que nous pouvons espérer de trouver quelques traces des événements plus anciens et de leurs causes , si toutefois il est encore permis, après de si nombreuses tentatives, de se flatter d’un tel espoir.
Ces idées m'ont poursuivi, je dirais presque tourmenté, pendant que j'ai fait les recherches sur les os fossiles , dont j'ai donné depuis peu au public la collection , recherches qui n’embrassent qu’une si petite partie de ces phénomènes de l’avant-dernier âge de la terre, et qui cependant se lient à tous les autres d’une manière intime. Jl était presque impossible qu'il n'en naquit pas le désir
d'étudier la généralité de ces phénomènes , au moins dans un espace limité autour de nous. Mon excellent ami M. Brongniart, à qui d’autres études donnaient le même désir, a bien voulu m’associer à lui, et c’est ainsi que nous avons jeté les premières bases de notre travail sur les environs de Paris ; mais cet ouvrage, bien qu’il porte encore mon nom, est devenu presque en entier celui de mon ami, par les soins infinis qu’il a donnés, depuis la conception de notre premier plan et depuis nos voyages , à l’examen approfondi des objets et à la rédaction du tout. Je l’ai placé, avec le consentement de M. Brongniart, dans la deuxième partie de mes Recherches, dans celle où je traite des ossements de nos environs. Quoique relatif en apparence à un pays assez borné, il donne de nombreux résultats applicables à toute la géologie, et sous ce rapport il peut être considéré comme une partie intégrante du présent discours, en même temps qu’il est à coup sûr l’un des plus beaux ornements de mon livre :.
On y voit l’histoire des changements les plus récents arrivés dans un bassin particulier, et il nous conduit jusqu’à la craie, dont l’étendue sur le globe est infiniment plus considérable que celle des matériaux du bassin de Paris. La craie, que l’on croyait si moderne, se trouve ainsi bien reculée dans les siècles de l’avant-dernier âge ; elle forme une sorte de limite entre les terrains les plus récents, ceux auxquels on peut réserver le nom de fertiaires, et les terrains que l’on nomme secondaires, qui se sont déposés avant la craie, mais après les terrains primitifs et ceux de transition.
* On en a tiré des exemplaires à part, sous le titre de Description
géologique des environs de Paris, par MM. G. Cuvier et Al. Brongniart; Paris, 1822, in-4°, et 1834, in-8°.
Les observations récentes de plusieurs géologistes qui ont donné suite à nos vues, tels que MM. Buckland, Webster, Constant-Prévost, et celles de M. Brongniart lui-même, ont prouvé que ces terrains postérieurs à la craie se sont reproduits dans bien d’autres bassins que celui de Paris, quoique avec quelques variations ; en sorte qu’il a été possible d’y constater un ordre de succession dont plusieurs étages s'étendent presque à toutes les contrées que l’on a observées.
Résumé des observations sur la succession des terrains.
Les couches les plus superficielles, ces bancs de limon et de sables argileux mêlés de cailloux roulés provenus de pays éloignés , et remplis d’ossements d'animaux terrestres , en grande partie inconnus ou au moins étrangers, semblent avoir recouvert toutes les plaines, rempli le fond de toutes les cavernes, obstrué toutes les fentes de rochers qui se sont trouvés à leur portée. Décrites avec un soin particulier par M. Buckland, sous le nom de diluvium, et bien différentes de ces autres couches également meubles, sans cesse déposées par les torrents et par les fleuves, qui ne contiennent que des ossements d'animaux du pays, et que M. Buckland désigne par le nom d’alluvium, elles forment aujourd’hui aux yeux de tous les géologistes la preuve la plus sensible de l’inondation inmense qui a été la dernière des catastrophes du globe '.
Entre ce diluvium et la craie sont les terrains alterna-
* Voyez le grand ouvrage de M. le professeur Buckland, intitulé Reliquiæ diluvianæ ; Londres, 1893 ,-in-4°, pages 185 et suivantes : et l’article EAU, par M. Brongniart, dans le quatorzième volume du Dictionnaire des Sciences naturelles. :
tivement remplis des produits de l'eau douce et de l’eau salée, qui marquent les irruptions et les retraites de la mer auxquelles depuis la déposition de la craie cette partie du globe a été sujette; d’abord des marnes et des pierres meulières, ou silex caverneux, remplies de coquilles d'eau douce semblables à celles de nos marais et de nos étangs; sous elles des marnes, des grès, des calcaires, dont toutes les coquilles sont marines, des huîtres, etc.
Plus profondément, des ‘terrains d’eau douce d’une époque plus ancienne, et nommément ces fameuses plâtrières des environs de Paris qui ont donné tant de facilité à orner les édifices de cette grande ville, et où nous avons découvert des genres entiers d'animaux terrestres dont on n'avait aperçu aucune trace ailleurs.
Elles reposent sur ces bancs, non moins remarquables, de la pierre calcaire dont notre capitale est construite, dans le tissu plus ou moins serré desquels la pâtience et la sagacité de MM. Defrance, Deshayes, et d’autres ardents collecteurs , ont déjà recueilli plus de huit cents espèces de coquilles, toutes de mer, mais la plupart inconnues dans les mers d'aujourd'hui. Ils ne eontiennent aussi, presque généralement, que des ossements de poissons , de cétacés ct d'autres mammifères marins. Tout au plus voit-on, dans leurs couches les plus voisines du gypse, des os semblables à ceux de ce dernier terrain *.
Sous ce calcaire marin est encore un terrain d’eau douce, formé d'argile, dans lequel s’interposent de grandes couches de lignite ou de ce charbon de terre d’une origine plus récente que la houille. Parmi des coquilles constamment d’eau douce, il s’y voit aussi des os, mais, chose
! Voyez note 10 de l'Appendise.
remarquable, des os de reptiles et non pas de mammifères. Des crocodiles, des tortues le remplissent, et les genres de mammifères perdus que récèle le gypse ne s'y voient pas. Ils n’existaient pas encore dans la contrée quand ces argiles et ces lignites s’y formaient.
Ce terrain d’eau douce, le plus ancien que l’on ait reconnu avec certitude dans nos environs, et qui porte tous les terrains que nous venons de dénombrer, est porté et embrassé lui-même de toutes parts par la craie, formation immense par son épaisseur et par son étendue, qui se montre dans des pays fort éloignés, tels que la Poméranie, la Pologne, mais qui dans nos environs règne avec une sorte de continuité en Berri, en Champagne, en Picardie, dans la haute Normandie et dans une partie de l'Angleterre, et forme ainsi un grand cercle ou plutôt un grand bassin dans lequel les terrains dont nous venons de parler sont contenus, mais dont ces terrains recouvrent aussi les bords dans les endroits où ils étaient moins élevés.
En effet, ce n’est pas seulement dans notre bassin que
ces sortes de terrains se déposaient. Dans les autres con- trées où la surface de la-craie leur offrait des cavités semblables, dans ceux même où il n'y avait point de craie, et où les terrains plus anciens s’offraient seuls pour appui, les circonstances amenèrent souveñt des dépôts plus ou moins semblables aux nôtres, et recélant les mêmes Corps organisés.
Nos terrains à coquilles d’eau douce des deux étages ont été vus en Angleterre, en Espagne, et jusqu'aux confins de la Pologne.
Les coquilles marines placées entre eux se sont retrouvées le long des Apennins.
Quelques-uns des quadrupèdes de nos plâtrières, nos
paléothériums, par exemple, ont aussi laissé de leurs os dans des terrains gypseux du Velai et dans les carrières de pierres dites molasses du midi de la France.
Ainsi les révolutions partielles qui avaient lieu dans nos environs, entre l’époque de la craie et celle de la grande inondation, et.pendant lesquelles la mer se jetait sur nos cantons ou s’en retirait, avaient lieu aussi dans une multitude d’autres contrées. C’était pour le globe une suite de tourmentes et de variations, probablement assez rapides, puisque les dépôts qu’elles ontlaissés ne montrent pulle part beaucoup d'épaisseur ou beaucoup de solidité. La craie a été le produit d’une mer plus tranquille et . moins coupée; elle ne contient que des produits marins, parmi lesquels il en est cependant quelques-uns d’animaux vertébrés bien remarquables, mais tous de la classe des reptiles et des poissons; de grandes tortues, d’immenses lézards et autres êtres semblables.
Les terrains antérieurs à la craie, et dans les creux desquels elle est elle-même déposée, comme les terrains de nos environs le sont dans les siens, forment une grande partie de l’Allemagne et de l’Angleterre; et les efforts qu'ont faits récemment les savants de ces deux pays, d’accord avec les nôtres , et inspirés par les mêmes données, s’unissant à ceux qu'avait précédemment tentés l’école de Werner, ne laisseront bientôt rien à désirer pour leur connaissance ". MM. de Humboldt et de Bonnard pour la France et l'Allemagne, MM. Buckland , Conybeare, Labèche pour l’Angleterre, en ont donné les tableaux les plus Complets et les plus instructifs ?.
* Voyez note 11 de l’Appendice.
2 Voici celui que M. de Humboldt a bien voulu (racer pour en or-
Para
: Page 185. | TABLEAU DES FORMATIONS GÉOLOGIQUES DANS L'ORDRE DE LEUR SUPERPOSITION ; Par M. Az. ne HUMBOLDT.
Dépôts d’alluvion. |
Formation lacustre avec meulières.
Grès et sables de Fontainebleau.
Caleaire siliceux.
Gypse à ossements.
Terrains tertiaires.
Calcaire grossier. | ( Argile de Londres.) Grès tertiaire à lignites. | (argile plastique, — Moilasse , — Nigelfluhe. )
; blanche. \ Craie tufeau. \Ananchiles.
chloritée.
Sable vert. : " Weald elav. (Grès secondaire à lignites. ) Sable ferrugineux. Î
Ammoniles. “ . a s pe avec sos
- secondaires.
pi ons de Dive.
Oolithes et. calcaire de Caen. 2
Lias marneux ou calcair.
Muschelkalk.
Amomoniles norlosus.
Sous la craie sont des sables verts dont ses couches inférieures conservent quelques restes. Plus profondément sont des sables ferrugineux; en bien des pays les uns et les autres s’aglutinent en bancs de grès, dans lesquels se voient aussi des lignites, du succin et des débris de reptiles.
Au-dessous vient la grande masse de couches qui com- - posent la chaîne du Jura et celle des montagnes qui le continuent en Souabe et en Franconie, les crêtes principales des Apennins et des multitudes de bancs de la France et de l'Angleterre. Ce sont des schistes calcaires riches en poissons et en crustacés, des bancs immenses d’oolithes ou d’une pierre calcaire grenue, des calcaires marneux et pyriteux gris caractérisés par des ammonites, par des huîtres à valves recourbées, dites gryphées, et par des reptiles, mais, de plus, singuliers dans leurs formes et leurs caractères.
De grandes couches de sables et de grès, offrant souvent des empreintes végétales, supportent tous ces bancs du Jura, et reposent elles-mêmes sur un calcaire à qui les innombrables coquilles et zoophytes dont il est rempli ont fait donner par Werner le nom, beaucoup trop général, de calcaire coquillier, et que d’autres couches de grès, de la sorte qu'on nomme grès bigarré, séparent d'un calcaire
ner mon ouvrage, non-Seulement des terrains secondaires, mais de toute la suite des couches, depuis les plus anciennes que l’on connaisse jusqu'aux plus modernes et aux plus superficielles. C*est en quelque sorte le dernier résumé des efforts de tous les géologistes. Voyez le lableau ci-joint.
[Ce tableau n’a plus aujourd’hui qu’une valeur historique, suivant M. de Humboldt lui-même. Nous donnerons dans l’Appendice la clas-
… Sification nouvelle des roches que cet illustre savant a établie dans
son Cosmos ( Voy. PAppendice, note f2FA 16,
encore plus ancien, que l’on a appelé non moins improprement calcaire alpin, parce qu’il compose les hautes Alpes du Tyrol, mais qui, dans le fait, se montre au jour dans nos provinces de l’est et dans tout le midi de l’Allemagne.
C’est dans ce calcaire dit coquillier que sont déposés de grands amas de gypse et de riches couches de sel, et c’est au-dessous de lui que se voient les couches minces de schistes cuivreux si riches en poissons, parmi lesquels il y a aussi des reptiles d’eau douce. Le schiste cuivreux est porté sur un grès rouge, à l’âge duquel appartiennent ces fameux amas de charbon de terre ou de houïille, ressource de l’âge présent, et reste des premières richesses végétales qui aient orné la face du globe. Les troncs de fougères dont ils ont conservé les empreintes nous disent assez combien ces antiques forêts différaient des nôtres’.
On tombe alors promptement dans ces terrains de transition où la première nature, la nature morte et purement minérale, semblait disputer encore l'empire à la nature organisante ; des calcaires noirs , des schistes qui n'offrent que des crustacés et des coquilles de genres aujourd’hui éteints , alternent avec des restes de terrains primitifs , et nous annoncent que nous arrivons à ces formations les plus anciennes qu'il nous ait été donné de con naître, à ces antiques fondements de l'enveloppe actuelle du globe, aux marbres et aux schistes primitifs, aux uneiss et enfin aux granits.
1 Pour compléter ce tableau, par l'histoire des successions végétales qui ont accompagné sur le globe aux différentes époques les successions animales, on doit consulter les ouvrages de Lindley, de Brongniart, etc., sur les végétaux fossiles. Voyez note 13 de l’Appendice,
Telle est l’énumération précise des masses successives
dont:la nature a enveloppé ce globe ; la géologie l’a obtenue en combinant les lumières de la minéralogie avec celles
que lui fournissaient les sciences de l’organisation ; cet ordre si nouveau et si intéressant de faits ne lui est acquis que depuis qu’elle a préféré des richesses positives données par l'observation, à des systèmes fantastiques, à des conjectures contradictoires sur la première origine des globes et sur tous ces phénomènes qui, ne ressemblant en rien à ceux de notre physique actuelle, ne pouvaient y trouver pour leur explication ni matériaux ni pierre de touche. 11 y a quelques années la plupart des géologistes pouvaient être comparés à des historiens qui ne se seraient intéressés dans l’histoire de France qu’à ce qui s’est passé dans Îles Gaules avant Jules-César; mais encore les historiens s'aident-ils, en composant leurs romans, dela connaissance des faits postérieurs, et les géologistes dont je parle pégliveaient précisément les faits postérieurs, qui seuls pouvaient réfléchir quelque lueur sur la nuit des temps précédents.
Il ne me reste, pour terminer ce discours, qu’à présenter le résultat de mes propres recherches, ou, en d’autres termes, le résumé de mon grand ouvrage; je vais énumérer les animaux que j'ai découverts dans l’ordre inverse de celui que je viens de suivre pour l’énumération des terrains. En m’enfonçant dans la suite des couches, je remontais dans la suite des temps; je vais maintenant prendre les terrains les plus anciens, faire connaître Îles animaux qu’ils recèlent ; et, passant d'époque en époque, indiquer ceux qui s’y montrent successivement à mesure qu’on se rapproche du temps présent.
Énumération des animaux fossiles reconnus par l’auteur.
Nous avons vu que des zoophytes, des mollusques et certains crustacés commencent à paraître dès les terrains de transition; peut-être y a-t-il même dès lors des os et des squelettes de poissons; mais il s’en faut encore de beaucoup que l’on ne découvre si tôt des restes d'animaux qui vivent sur la terre sèche et respirent l'air en nature.
Les grandes couches de houille et les troncs de palmiers et de fougères dont elles conservent les empreintes, bien que supposant déjà des terres sèches et une végétation aérienne, ne montrent point encore des os dequadrupèdes, pas même de quadrupèdes ovipares.
Ce n’est qu’un peu au-dessus, dans le schiste cuivreux bitumineux, qu’on en voit la premièré trace; et, ce qui est bien remarquable, les premiers quadrupèdes sont des reptiles de la famille des lézards, très-semblables aux grands monitors qui vivent aujourd’hui dans la zone torride. Il s’en est trouvé plusieurs individus dans les mines de Thuringe, parmi d'innombrables poissons d’un genre aujourd’hui inconnu, mais qui, d’après ses rapports avec les genres de nos jours, paraît avoir vécu dans l’eau douce. Chacun sait que les monitors sont aussi des animaux d’eau douce.
Un peu plus haut est le calcaire dit des Alpes, et sur lui ce calcaire coquillier riche en entroques et en encrinites, qui fait la base d'une grande partie de l'Allemagne et de la Lorraine.
Il a offert des ossements d’une très-grande tortue de mer,
1 Voyezmes Recherches sur les Ossements fossiles tom. V, in-4°, deuxième partie, pag. 300
dont les carapaces pouvaient avoir de six à huit pieds de longueur, et ceux d’un autre quadrupède ovipare de la famille des lézards, de grande taille et à museau trèspointu .
Remontant encore au travers des grès, qui n’offrent que des empreintes végétales de grandes arondinacées, de bambous, de palmiers et d’autres monocotylédones, on arrive aux différentes couches de ce calcaire qui a été nommé calcaire du Jura, parce qu’il forme le principal noyau de cette chaîne.
C’est là que la classe des reptiles prend tout son développement et déploie des formes variées et des tailles gigantesques.
La partie moyenne, composée d’oolithes et de lias, ou de calcaire gris à gryphées, a reçu en dépôt les restes de deux genres les plus extraordinaires detous, quiunissaient les caractères de la classe des quadrupèdes ovipares avec des organes de mouvement semblables à ceux des cétacés.
L'ichthyosaurus?, découvert par sir Éverard Home , a la tête d’un lézard, maïs prolongée en un museau effilé, armé de dents coniques et pointues ; d'énormes yeux, dont la sclérotique est renforcée d’un cadre de pièces osseuses ; une épine composée de vertèbres plates comme des dames à jouer, et concaves par leurs deux faces comme celles des poissons ; des côtes grêles ; un sternum et des os d'épaule semblables à ceux de lézards et des ornithorhynques ; un
: Voyez mes Recherches sur les Ossements fossiles, tom. V, deuxième partie, pages 355 et 525.
2 Jbid., tom. V, deuxième partie, pag. 447.
Le mot ichthyosaurus signifie poisson-lézard (de iy9ÿs, poisson, et caüpos, lézard). (H.)
bassin petitet faible, et quatre membres, dont les humérus et les fémurs sont courts et gros, et dont les autres os, aplatis et rapprochés les uns des autres comme des pavés, composent , enveloppés de la peau, des nageoires d’une pièce, à peu près sans inflexions , analogues, en un mot, pour l’usage comme pour l’organisation, à celles des cétacés. Ces reptiles vivaient dans la mer; à terre ils ne pouvaient tout au plus que ramper, à la manière des phoques ; toutefois ils respiraient l’air élastique.
On en a trouvé les débris de quatre espèces :
La plus répandue (7. communis, pl. I, fig. 1) a des dents coniques mousses ; sa longueur va quelquefois à plus de vingt pieds.
La seconde (Z. platyodon), au moins aussi grande, a des dents comprimées, portées sur une racine ronde et renflée.
La troisième { J. fenuirostris) a. des dents grèêles et pointues , et le museau mince et allongé.
La quatrième (7. intermedius) tient le milieu, pour les dents, entre la précédente et la commune. Ces deux dernières n’atteignent pas à moitié de la taille des deux premières ?.
Le plesiosaurus ?, découvert par M. Conybeare, devait paraître encore plus monstrueux que l’ichthyosaurus. 1 en avait aussi les membres, mais déjà un peu plus allongés et plus flexibles ; son épaule, son bassin étaient plus robustes ; ses vertèbres prenaient déjà davantage les formes et les articulations de celles des lézards ; mais ce qui le distinguait de tous les quadrupèdes ovipares et vivi-
ï Voyez note 14 de l'Appendice.
? Noyez mes Recherches, tom. V, deuxième partie, pag. 456. & Dé mnotos, voisin, et caüooc , lézard.
pares, c'était un cou grêle aussi long que son corps, composé de trente et quelques vertèbres, nombre supérieur à celui du cou de tous les autres animaux, s’élevant sur le tronc comme pourrait faire un corps de serpent, et se terminant par une très-petite tête, dans laquelle s’observent tous les caractères essentiels de celle des lézards *.
Si quelque chose pouvait justifier ces hydres et ces autres monstres dont les monuments du moyen âge ont si souvent répété les figures, ce serait incontestablement ce plesiosaurus ?.
On en connaît déjà cinq espèces , dont la plus répandue ( P. dolichodeirus, pl. T, fig. 2) arrive à plus de vingt pieds de longueur.
Une seconde ( P. recentior), trouvée dans des couches plus modernes, a les vertèbres plus plates.
Une troisième ( P. carinatus) montre. une arête à la face inférieure de ses vertèbres.
Une quatrième et une cinquième enfin { P. pentagonus et P. trigonus) les ont à cinq-et à trois arêtes *.
Ces deux genres sont répandus partout dans le lias ; on les a découverts en Angleterre, où cette pierre est à nu sur de longues falaises; mais on les a retrouvés en France et en Allemagne.
Avec eux vivaient deux espèces de crocodiles, dont les os sont aussi déposés dans le lias, parmi des ammonites, des térébratules et d’autres coquilles de cette ancienne mer. Nous en avons des ossements dans nos falaises
? Voyez note 15 de l’Appendice.