Arist.s Hist. Gn:, 1). 11, CAp.S
3 Ælian., 11, 53.
4 Idem, 1, 20.
5 Idem, XV, 24.
6 Jdem, ibid.
7 Idem, Anïim., in, 3.
8 Idem, 1v, 32.
9 Voyez dans mes Recherches, tom. IV, le chapitre des Cerfs et celui des Bœufs.
aurochs au nord de la Grèce comme du temps de. Pausanias. Le renne vit dans le nord, dans les pays glacés où il a toujours vécu ; il y change de couleur, non pas à volonté, comme le croyaient les Grecs, mais suivant les saisons. C’est par suite de méprises à peine excusables qu’on a supposé qu'il s’en trouvait au quatorzième siècle dans les Pyrénées :.
L'ours blanc a été vu même en Égypte sous les Ptolémées ?.
Les lions, les panthères, étaient communs à Rome dans les jeux : on les voyait par centaines; on y a vu même quelques tigres ; l’hyène rayée, le crocodile du Nil, y ont paru. 11 y'a dans les mosaïques antiques conservées à Rome d'excellents portraits des plus rares de ces espèces ; on: voit entre autres l’hyène rayée, parfaitement représentée dans un morceau conservé au Muséum du Vatican ; et pendant que j'étais à Rome (en 1809) on découvrit, dans un jardin du côté de l’are de Galien, un pavé en mosaïque de pierres naturelles assorties à la manière de Florence, représentant quatre tigres de Bengale supérieurement rendus. Il a été depuis divisé et placé dans les salons de l’hôtel de M. Torlonia , duc de Bracciano.
Le Muséum du Vatican possède un crocodile en ba-
1 Buffon , ayant lu dans Du Fouilloux un passage tronqué de Gaston-Phébus, comte de Foix, où ce prince décrit la chasse du renne, avait imaginé qu’au temps de Gaston cet animal vivait dans les Pyrénées ; et les éditions imprimées de Gaston étaient si fautives, qu’il était difficile de savoir au juste ce que cet auteur avait voulu dire ; mais ayant recouru à son manuscrit original, qui est conservé à la Bibliothèque du Roi, j'ai constaté que c’était en Xueden et en Nourvèque (en Suède et en Norvége) qu’il disait avoir vu et chassé des rennes.
2 Athénée, Nb. v.
salte, d'une exactitude presque parfaite ‘. On ne peut guère douter que l’hippotigre ne fût le zèbre, qui ne vient cependant que des parties méridionales de l’Afrique ?.
Il serait facile de montrer que presque toutes les espèces un peu remarquables de singes ont été assez distinctement indiquées par les anciens sous les noms de pithèques, de sphinx, de satyres, de cébus, de cynocéphales, de cercopithèques ?.
Ils ont connu et décrit jusqu’à d’assez petites espèces de rongeurs, quand elles avaient quelque conformation ou quelque propriété notable 4. Mais les petites espèces ne nous importent point relativement à notre objet, et il nous suffit d’avoir montré que toutes les grandes espèces remarquables par quelque caractère frappant, que nous connaissons en Europe, en Asie et en Afrique, étaient déjà connues des anciens; d’où nous pouvons aisément conclure que s’ils ne font pas mention des petites, ou s'ils ne distinguent point celles qui se ressemblent trop, comme les diverses gazelles et autres, ils en ont été empêchés par le défaut d'attention et de méthode, plutôt que par les obstacles du climat. Nous conclurons également que si dix-huit ou vingt siècles et la cireumnavigation de l’A-
1 [ln’ya d'erreur qu’un ongle de trop au pied de derrière. Auguste en avait montré trente-six. Dion, lib. Lv.
2 Caracalla en tua un dans le cirque. Dion, lib. Lxxvn. Conf. Gisb. Cuperi de Eleph. in nummis obviis, ex. 11, cap. 7.
3 Voyez Lichtenstein : Comment. de Simiarum quotquot veleribus innotuerunt formis ; Hamburg. 1791. Et en général consultez sur tous ces animaux les notes que j’ai insérées dans le Pline de lédition de Lemaire, ainsi que dans la traduction de Pline publiée par M. Panckoucke.
4 La gerboise est gravée sur les médailles de Cyrène, et indiquée par Aristote sous le nom de raf à deux pieds.
frique et des Indes ont si peu ajouté en ce genre à ce que les anciens nous ont appris, il n’y a pas d'apparence que les siècles qui suivront apprennent beaucoup à nos neveux.
Mais peut-être quelqu'un fera-t-il un argument inverse, et dira que non-seulement les anciens , comme nous venons de le prouver, ont connu autant de grands animaux que nous, mais qu’ils en ont décrit plusieurs que nous n'avons pas; que nous nous hâtons de regarder ces animaux comme fabuleux ; que nous devons les chercher encore avant de croire avoir épuisé l’histoire de la création existante ; enfin que parmi ces animaux prétendus fabuleux se trouveront peut-être, lorsqu'on les connaîtra mieux, les originaux de nos ossements d’espèces inconnues. Quelques-uns penseront même que ces monstres divers, ornements essentiels de l'histoire héroïque de presque tous les peuples , sont précisément ces espèces, qu’il a fallu détruire pour permettre à la civilisation de s'établir. Aïnsi les Thésée et les Bellérophon auraient été plus heureux que tous nos peuples d'aujourd'hui, qui ont bien repoussé les animaux nuisibles, mais qui ne sont encore parvenus à en exterminer aueun.
Il est facile de répondre à cette objection en examinant les descriptions de ces êtres inconnus et en remontant à leur origine.
Les plus nombreux ont une source purement mytholosique, et leurs descriptions en portent l'empreinte irrécusable ; car on ne voit dans presque toutes que des parties d'animaux connus réunies par une imagination sans frein, et contre toutes les lois de la nature.
Ceux qu'ont inventés ou arrangés les Grecs ont au moins de la grâce dans leur composition : semblables à
ces arabesques qui décorent quelques restes d’édifices antiques, et qu’a multipliées le pinceau fécond de Raphael, les formes qui s’y marient, tout en répugnant à la raison, offrent à l’œil des contours agréables ; ce sont des produits légers d’heureux songes ; peut-être des emblèmes dans le goût oriental , où l’on prétendait voiler sous des images mystiques quelques propositions de métaphysique ou de morale. Pardonnons à ceux qui emploient leur temps à découvrir la sagesse cachée dans le sphinx de Thèbes, ou dans le pégase de Thessalie, ou dans le minotaure de Crète, ou dans la chimère de l’Épire ; mais espérons que personne ne les cherchera sérieusement dans la nature : autant vaudrait y chercher les animaux de Daniel ou la bête de l’Apocalypse.
N’y cherchons pas davantage les animaux mythologiques des Perses, enfants d’une imagination encore plus exaltée ; cette martlichore, ou destructeur d'hommes, qui porte une tête humaine sur un corps de lion , terminé par une queue de scorpion ‘; ce griffon, ou gardeur de trésors, à moitié aigle, à moitié lion ? ; ce carlazonon *, ou âne sauvage, dont le front est armé d’une longue corne.
Ctésias, qui a donné ces animaux pour existants, a passé chez beaucoup d'auteurs pour un inventeur de fables, tandis qu’il n'avait fait qu’attribuer de la réalité à des figures emblématiques. On a retrouvé ces compositions fantastiques sculptées dans les ruines de Persépolis À; que signifiaient-elles? Nous ne le saurons proba-
1 Plin. van, 313 Arist., lib. mn, cap. 11; Phot” Bibl art; Ctes., Ind.; Ælian., Anim., 1v, 21.
? Ælian., Anim., 1v, 27.
3 Idem, xv1, 20 ; Photius, Bibl., art. 72; Cles., Ind.
* Voyez Corneille Lebrun, Voyage en Moscovie, en Perse el aux
es
blement jamais ; mais à coup sûr elles ne représentent pas des êtres réels *.
Agatharchide, cet autre fabricateur d'animaux, avait probablement puisé à une source analogue : les monuments de l'Égypte nous montrent encore des combinaisons nombreuses de parties d'espèces diverses ; les dieux y sont souvent représentés avec un corps humain et une tête d'animal; on y voit des animaux avec des têtes d’homme, qui ont produit les cynocéphales , les sphinx et les satyres des anciens naturalistes. L'habitude d'y représenter dans un même tableau des hommes de tailles très-différentes, le roi ou le vainqueur gigantesque, les vaincus ou les sujets trois ou quatre fois plus petits, aura donné naissance à la fable des pygmées. C'est dans quelque recoin d’un de ces monuments qu’Agatharchide aura vu son taureau carnivore, dont la gueule, fendue jusqu'aux oreilles, n’épargnait aucun autre animal ?, mais qu’assurément les naturalistes navoueront pas ; car la nature ne combine ni des pieds fourehus, ni des cornes, avec des dents tranchantes.
Il y aura peut-être eu bien d’autres figures tout aussi étranges , ou dans ceux de ces monuments qui n’ont pu résister au temps, ou dans les temples de l’Éthiopie ct de l'Arabie, que les mahométans et les Abyssins ont détruits par zèle religieux. Ceux de l'Inde en fourmillent ;
Indes, tom. If, et l'ouvrage atlemand de M. Heeren sur le commerce des anciens.
1 Ces mêmes animaux fantastiques sont aussi représentés sur les monuments retirés des fouilles de Khorsabad, de Kouyounjik, de Karamles. Ces ruines, qu’on a prises à tort pour celles de Ninive, sont sous ce rapport identiques avec celles de Persépolis. (H.)
2 Photius, Bibl., art. 250; Agatharchid., ÆExcerpl. hist, . Cap. xxxix; Ælian., Anim, XVI, 45; Plin., vit, 21.
mais les combinaisons en sont trop extravagantes pour avoir trompé quelqu'un : des monstres à cent bras, à vingt têtes, toutes différentes, sont aussi par trop monstrueux.
Il n’est pas jusqu'aux Japonais et aux Chinois qui n’aient des animaux imaginaires, qu’ils donnent comme réels, qu’ils représentent même dans leurs livres de religion. Les Mexicains en avaient. C’est l'habitude de tous les peuples, soit aux époques où leur idolâtrie n’est point encore raffinée, soit lorsque le sens de ces combinaisons emblématiques a été perdu. Mais qui oserait prétendre trouver dans la nature ces enfants de l’iguorance ou de la superstition ?
Il sera arrivé cependant que des vovageurs, pour se faire valoir, auront dit avoir observé ces êtres fantastiques , ou que, faute d'attention et trompés par une ressemblance légère, ils auront pris pour eux des êtres réels. Les grands singes auront paru de vrais cynocéphales , de vrais Sphinx, de vrais hommes à queue ; c'est ainsi que saint Augustin aura eru avoir vu un satyre.
Quelques animaux véritables, mal observés et mal décrits, auront aussi donné naissance à des idées monstrueuses , bien que fondées sur quelque réalité ; ainsi l’on ne peut douter de l'existence de l’hyèue , quoique cet animal n’ait pas le cou soutenu par un seul os * et qu’il ne
1 J'ai même vu, dans le cabinet de feu M. Adrien Camper, um squelette d’hyène où plusieurs des vertèbres du cou étaient soudées ensembie. Il est probable que c’est quelque individu semblable qui aura fait attribuer en général ce caractère à toutes les hyènes. Cet animal doit être plus sujet que d’autres à cet accident, à cause de la force prodigieuse des muscles de son cou et de l’usage fréquent qu'il en fait. Quand l’hyène a saisi quelque chose, il est plus aisé de Pat-
change pas chaque année de sexe, comme COR ETS DIT CRE ainsi le taureau carnivore n’est peut-être qu'un rhinocéros à deux cornes dénaturé. M. de Weltheim prétend bien que les fourmis aurifères d'Hérodote sont des corsacs.
L'ua des plus fameux, parmi ces animaux des anciens, c’est la licorne. On s’est obstiné jusqu’à nos jours à la chercher, ou du moins à chercher des arguments pour en soutenir l'existence. Trois animaux sont fréquemment mentionnés chez les anciens comme n'ayant qu’une corne au milieu du’ front. L'oryx d'Afrique, qui a en même temps le pied fourchu, le poil à contre-sens *, une grande taille, comparable à celle du bœuf ou même du rhinocéros 4, et que l'on s'accorde à rapprocher des cerfs et des chèvres 5 pour la forme ; l'âne des Indes, qui est solipède, et le monoceros proprement dit, dont les pieds sont tantôt comparés à ceux du lionf, tantôt à ceux de léléphant 7, qui est par conséquent censé fissipède. Le cheval ° et le bœuf unicorne se rapportent l’un et l’autre, sans doute, à l’âne des Indes; car le bœuf même est donné comme solipède®. Je le demande, si ces animaux existaient comme espèces distinctes , n’en aurions-nous pas
tirer tout entière que de lui arracher ce qu’elle tient; et c’est ce qui en a fait pour les Arabes l'emblème de lopiniâtreté invincible.
: J1 ne change pas de sexe; mais il a au périnée un orifice qui à pu le faire croire hermaphrodite.
2Arnst Anim, leur, Pins xs 46
3 Hérod., 1V, 192.
4 Oppien, Cyneg., n, v. 551.
$ Plin., vint, 53.
6 Philostorge, 1, it.
APFINANITE, 21:
8 Onésicrite, ap. S{rab., lib. xv; Ælian , Anim, XHT, 42.
RPC, Vif, 51:
au moins les cornes dans nos cabinets? Et quelles cornes impaires y possédons-nous, si ce n’est celles du rhinocéros et du narval?
Comment, après cela, s’en rapporter à des figures grossières tracées par des sauvages sur des rochers’? Ne sachant pas la perspective, et voulant représenter une antilope à cornes droites de profil, ils n’auront pu lui donner qu'une corne, et voilà sur-le-champ un oryx. Les oryx des monuments égyptiens ne sont probablement aussi que des produits du style roide imposé aux artistes de ce pays par la religion. Beaucoup de leurs profils de quadrupèdes n'offrent qu'une jambe devant et une derrière; pourquoi auraient-ils montré deux cornes? Peut-être est-il arrivé de prendre à la chasse des individus qu’un accident avait privés d’une corne, comme il arrive assez souvent aux chamois et aux saïgas ; et cela aura suffi pour confirmer l'erreur produite par ces images. C’est probablement ainsi que l’on a trouvé nouvellement la licorne dans les montagnes du Thibet.
Tous les anciens, au reste, n’ont pas non plus réduit l'oryx à une seule corne ; Oppien lui en donne expressément plusieurs?,et Élien cite des oryx qui en avaient quatre; enfin si cet animal était ruminant et à pied fourchu , il avait à coup sûr l’os du front divisé en deux, et n'aurait pu, suivant la remarque très-juste de Camper, porter une corne sur la suture f.
; Barrow, Voyage au Cap, trad. fr., 1F, 178.
? Oppien., Cyneg., lib. u, v. 468 et 471.
3 De An., lib. xv, cap. 14.
4 [Mon oncle a depuis rectifié ce que cette idée de Camper a d’inexact, lorsqu'il eut reçu plusieurs têtes osseuses de girafe. J’extrais le passage suivant de son Compte rendu des travaux de l’Acadé-
LA
Mais, dira-t-on, quel animal à deux cornes à pu donver l’idée de l’oryx et présente les traits que l’on rapporte de sa conformation, même en faisant abstraction de l’unité de corne? Je réponds, avec Pallas, que c’est l’antilope à cornes droites, mal à propos nommée pasan par Buffon (antilope oryx, Gmel.). Elle habite les déserts de l'Afrique , et doit venir jusqu'aux confins de l'Égypte ; c’est celle que les hiéroglyphes paraissent représenter ; sa forme est assez celle du cerf; sa taille égale celle du bœuf ; son poil du dos est dirigé vers la tête ; ses cornes forment des armes terribles, aiguës comme des dards, dures comme du fer; son poil est blanchâtre; sa face porte des traits et des bandes noires : voilà tout ce qu’en ont dit les naturalistes; et pour les fables des prêtres d'Égypte qui ont motivé l'adoption de son image parmi les signes hiéroglyphiques, il n’est pas nécessaire qu’elles soient fondées
mie des Sciences, pendant l’année 1827. « Deux faits curieux et nouveaux pour l'anatomie comparée résultent de l'examen de ces têtes. Le premier, Cest que les cornes de la girafe ne sont pas simplement, comme les noyaux des cornes des bœufs et des moutons, des productions des os frontaux, mais qu’elles constituent des os particuliers, séparés d’abord par des sutures ef attachés à la fois sur l’os frontal et sur le pariétal ; le second, plus important peut-être encore, c’est que la troisième petite corne, ou le tubercule qui est placé entre les yeux en avant des cornes, est elle-même un os particulier, séparé aussi par une suture, et attaché sur la suture longitudinale qui sépare les deux os du front. Cette circonstance affaibli les objections que plusieurs auteurs, et surtout Camper, avaient faites contre l'existence de la licorne, objections fondées sur ce qu’une corne impaire aurait dû être attachée sur une suture, ce qui leur paraissait impossible. Toutefois il ne résulte pas de là que la licorne existe ; et en effet, bien que partout la croyance populaire admette la réalité de cet animal, bien que partout on trouve des hommes qui prétendent l'avoir vu, tous les efforts des voyageurs européens pour le retrouver ont jusqu’à présent été inutiles. »] Fréd. Cuv.
en nature. Qu’on ait donc vu un oryx privé d’une corne ; qu'on l'ait pris pour un être régulier, type de toute l’espèce ; quecette erreur, adoptée par Aristote, ait été copiée par ses successeurs, tout cela est possible, naturel même, et ne prouvera cependant rien pour l’existence d’une espèce unicorne *.
Quant à l'âne des Indes, qu’on lise les propriétés antivénéneuses attribuées à sa corne par les anciens, et l'on verra qu’elles sont absolument les mêmes que les Orientaux attribuent aujourd’hui à la corne du rhinocéros. Dans les premiers temps où cette corne aura été apportée chez les Grecs , ils n'auront pas encore connu l’animal qui la portait. En effet, Aristote ne fait point mention du rhinocéros, et Agatharchide est le premier qui l’ait décrit. C’est ainsi que les anciens ont eu de l’ivoire longtemps avant de connaître l'éléphant. Peut-être même quelques-uns de leurs voyageurs auront-ilsnommé le rhinocéros âne des Indes avec autant de justesse que les Romains avaient nommé l'éléphant bœuf de Lucanie. Tout ce qu’on dit de la force, de la grandeur et de la férocité de cet âne sauvage convient d’ailleurs très-bien au rhinocéros. Par la suite, ceux qui connaissaient mieux le rhinocéros, trouvant dans des auteurs antérieurs cette dénomination d'âne des Indes, l’auront prise, faute de critique, pour celle d'un animal particulier ; enfin de ce nom l’on aura conclu que l’animal devait être solipède. II y a bien une description plus détaillée de l’âne des Indes
1 M. Lichtenstein, considérant que l’antilope oryx de Pallas n’habite que le midi de l'Afrique, pense que l’oryx des anciens est plutôt l’'antilope gazella, Linn.;, qui diffère de l’autre espèce par des cornes arquées. Il paraît en effet que c’est elle qui est représentée le plus souvent sur les monuments égyptiens. «
par Ctésias : ; mais nous avons vu plus haut qu'elle a éte faite d’après les bas-reliefs de Persépolis : elle ne doit donc entrer pour rien dans l’histoire positive de l'animal.
Quand enfin il sera venu des descriptions un peu plus exactes qui parlaient d’un animal à une seule corne, mais à plusieurs doigts, l'on en aura fait encore une troisième espèce, sous le nom de monocéros.Ces sortes de doubles emplois sont d’autant plus fréquents dans les naturalistes anciens, que presque tous ceux dont les ouvrages nous restent étaient de simples compilateurs ; qu’Aristote lui-même a fréquemment mêlé des faits “empruntés ailleurs avec ceux qu'il a observés lui-même; qu’enfin l'art de la critique était aussi peu connu alors des naturalistes que des historiens, ce qui est beaucoup dire.
De tous ces raisonnements, de toutes ces digressions, il résulte que les grands animaux que nous connaissons dans l’ancien continent étaient connus des anciens, et que les animaux décrits par les anciens et inconnus de nos jours étaient fabuleux; il en résulte donc aussi qu'il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que les grands animaux des trois premières parties du monde fussent connus des peuples qui en fréquentaient les côtes.
On peut en conclure que nous n’avons de même aucune grande espèce à découvrir en Amérique. S'il y en existait, il n’y aurait aucune raison pour que nous ne les connussions pas; et en effet depuis cent cinquante ans on n'y en a découvert aucune. Le tapir, le jaguar, le puma, le cabiai , le lama, la vigogne, le loup rouge, le buffalo ou bison d'Amérique, les fourmiliers , les paresseux, les tatous , sont déjà dans Margrave et dans Hernandès comme
2 Ælian., Anim ,1v, 52, Photius, Bibl., p-154.
dans Buffon; on peut même dire qu'ils y sont mieux, car Buffon a embrouillé l’histoire des fourmiliers, méconnu le jaguar et le loup rouge, et confondu le bison d'Amérique avec l’aurochs de Pologne. A la vérité, Pennant est le premier naturaliste qui ait bien distingué le petit bœuf musqué; mais il était depuis longtemps indiqué par des voyageurs. Le cheval à pieds fourchus de Molina n’est point décrit par les premiers voyageurs espagnols ; mais il est plus que douteux qu’ilexiste, et l’autorité de Molina est trop suspecte pour le faire adopter. Il serait possible de mieux caractériser qu’ils ne le sont les cerfs de lAmérique et des Indes ; mais ii en est à leur égard comme chez les anciens à l’égard des diverses antilopes; c’est faute d’une bonne méthode pour les distinguer, et non pas d’occasions pour les voir, qu’on ne les a pas mieux fait connaître. Nous pouvons done dire que le mouflon des montagnes Bleues est jusqu’à présent le seul quadrupède d’Amérique un peu considérable dont la découverte soit tout à fait moderne; et peut-être n’est-ce qu'un argali venu de la Sibérie sur la glace.
Comment croire après cela que les immenses mastodontes , les gigantesques mégathériums, dont on a trouvé les os sous la terre dans les deux Amériques vivent encore sur ce continent? Comment auraient-ils échappé à ces peuplades errantes qui parcourent sans cesse le pays dans tous les sens, et qui reconnaissent elles-mêmes qu'ils n’y existent plus, puisqu'elles ont imaginé une fable sur leur destruction, disant qu’ils furent tués par le Grand Esprit, pour les empêcher d’anéantir la race humaine? Mais on voit que cette fable a été occasionnée par la découverte des os, comme celle des habitants de Ja Sibérie sur le mammouth, qu’ils prétendent vivre sous
DE LA SURFACE DU GLOBR. 6Gf
terre à la manière des taupes , et comme toutes celles des anciens sur les tombeaux de géants, qu’ils plaçaient partout où l’on trouvait des os d’éléphant. |
Ainsi l’on peut bien croire que si, comme nous le dirons tout à l’heure, aucune des grandes espèces de quadrupèdes aujourd’hui enfouies dans des couches pierreuses régulières ne s’est trouvée semblable aux espèces vivantes que l’on connaît, ce n’est pas l’effet d’un simple hasard, ni parce que précisément ces espèces, dont on n’a que les os fossiles , sont cachées dans les déserts et ont échappé jusqu'ici à tous les voyageurs : l’on doit, au contraire, regarder ce phénomène comme tenant à des causes générales , et son étude comme l’une des plus propres à nous faire remonter à la nature de ces causes.
Les os fossiles des quadrupèdes sont difficiles à déterminer.
Mais si cette étude est plus satisfaisante par ses résultats que celle des autres restes d'animaux fossiles, elle est aussi hérissée de difficultés beaucoup plus nombreuses. Les coquilles fossiles se présentent pour l'ordinaire dans leur entier, et avec tous les caractères qui peuvent les faire rapprocher de leurs analogues dans les collections ou dans les ouvrages des naturalistes ; les poissons même offrent leur squelette plus ou moins entier : on y distingue presque toujours la forme générale de leur corps , et le plus souvent leurs caractères génériques et spécifiques, qui se tirent de leurs parties solides. Dans les quadrupèdes, au contraire, quand on rencontrerait le squelette entier, on aurait de la peine à y appliquer des caractères tirés pour la plupart des poils , des couleurs et d’autres marques qui
s'évanouissent avec l'incrustation ; et même il est infini- | 6
ment rare de trouver un squelette fossile un peu complet; des os isolés, et jetés pêle-mêle, presque toujours brisés et réduits à des fragments, voilà tout ce que nos couches nous fournissent dans cette classe, et la seule ressource du naturaliste. Aussi peut-on dire que la plupart des observateurs , effrayés de ces difficultés, ont passé légèrement sur les os fossiles de quadrupèdes, les ont classés d’une manière vague, d’après des ressemblances superficielles, ou n’ont pas même hasardé de leur donner un nom ; en sorte que cette partie de l’histoire des fossiles, la plus importante et la plus instructive de toutes, est aussi de toutes la moins cultivée *.
Principe de cette détermination.
Heureusement l’anatomie comparée possédait un principe qui, bien développé, était capable de faire évanouir tous les embarras : c'était celui de la corrélation des formes dans les êtres organisés, au moyen duquel chaque sorte d’être pourrait, à la rigueur, être reconnue par chaque fragment de chacune de ses parties.
Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement , et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres ne changent aussi, et par conséquent
Je ne prétends point par cette remarque, ainsi que je l'ai déjà dit plus haut, diminuer le mérite des observations de MM. Camper, Pallas, Blumenbach, Sæmmerring, Merk, Faujas, Rosenmüller, Home, etc. ; mais leurs travaux estimables, qui m'ont été fort utiles, et que je cite partout, ne sont que partiels, et plusieurs de ces travaux n’ont été publiés que depuis les premières éditions de ce discours.
chacune d'elles prise séparément indique et donne toutes les autres.
Ainsi, comme je l’ai dit ailleurs, si les intestins d’un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair et de la chair récente , il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie; ses griffes pour la saisir et la déchirer ; ses dents pour la couper et la diviser ‘; le système entier de ses organes du mouvement pour la poursuivre et pour l’atteindre; ses organes des sens pour l’apercevoir de loin ; il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l'instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des piéges à ses victimes. Telles seront les conditions générales du régime carnivore; tout animal destiné pour ce régime les réunira infailliblement, car sa race n’aurait pu subsister sans elles; mais sous ces conditions générales il en existe de particulières , relatives à la grandeur, à l'espèce, au sé— jour de la proie pour laquelle l'animal est disposé ; et de chacune de ces conditions particulières résultent des modifications de détail dans les formes, qui dérivent des conditions générales : ainsi, non-seulement la classe, mais l'ordre, mais le genre, et jusqu’à l’espèce, se trouvent exprimés dans la forme de chaque partie.
En effet, pour que la mâchoire puisse saisir il lui faut une certaine forme de condyle , un certain rapport entre la position et la résistance et celle de Ja puissance avec
* Jine faut pas perdre de vue que les caractères tirés de la forme et de la disposition des dents ne sont applicables qu'aux mammifères. Dans les classes inférieures (oiseaux, reptiles, poissons, etc.) les dents, si elles ne manquent pas entièrement, ne servent point à la mastication ; leur usage ainsi que leur organisation y sont tout différents. (H.)
le point d'appui, un cerlain volume dans le muscle crotaphite qui exige une certaine étendue dans la fosse qui le reçoit, et une certaine convexité de l’arcade zygomatique sous laquelle il passe; cette arcade zygomatique doit aussi avoir une certaine force pour donner appui au muscle masseter.
Pour que l’animal puisse emporter sa proie il lui faut une certaine vigueur dans les muscles qui soulèvent sa tête, d'où résulte une forme déterminée dans les vertèbres où ces muscles ont leurs attäches , et dans l’occiput, où ils s’insèrent.
Pour que les dents puissent couper la chair il faut qu’elles soient tranchantes, et qu’elles le soient plus ou moins selon qu’eiles auront plus ou moins exclusivement de la chair à couper. Leur base devra être d'autant plus solide qu'elles auront plus d’os et de plus gros os à briser. Toutes ces circonstances influeront aussi sur le développement de toutes les parties qui servent à mouvoir la mâchoire.
Pour que les griffes puissent saisir cette proie il faudra une certaine mobilité dans les doigts, une certaine force dans les ongles, d’où résulteront des formes déterminées dans toutes les phalanges et des distributions nécessaires de muscles et de tendons; il faudra que l'avant-bras ait une certaine facilité à se tourner, d'où résulteront encore des formes déterminées dans les os qui le composent. Mais les os de l’avant-bras, s’articulant sur l’humérus, ne peuvent changer de formes sans entraîner des changements dans celui-ci : les os de l'épaule devront avoir un certain degré de fermeté dans les animaux qui emploient leurs bras pour saisir ; et il en résultera encore pour eux des formes particulières. Le jeu de toutes ces parties
exigera dans tous leurs museles de certaines proportions, et les impressions de ces muscles ainsi proportionnés determineront encore plus particulièrement les formes des os.
El est aisé de voir que l’on peut tirer des conclusions semblables pour les extrémités postérieures, qui contribuent à la rapidité des mouvements généraux ; pour la composition du tronc et les formes des vertèbres, qui influent sur la facilité, la flexibilité de ces mouvements ; pour les formes des os du nez, de l'orbite, de l'oreille, dont les rapports avee la perfection des sens de l'odorat, de la vue, de l’ouie sont évidents. En un mot, la forme de la dent entraîne la forme du condyle, celle de l’omoplate, celle des ongles, tout comme l'équation d’une courbe entrainetoutes ses propriétés; et de même qu’en prenant chaque propriété séparément pour base d’une équation particulière , on retrouverait et l'équation ordinaire et toutes les autres propriétés quelconques, de même l’ongle, l'omoplate, ie condyle, le fémur, et tous les autres os pris chacun séparément, donnent la dent ou se donnent réciproquement ; et en commencant par chacun d'eux, celui qui pos séderait rationnellement les lois de l’économie organique pourrait refaire tout l’animal.
Ce principe est assez évident en lui-même, dans cette acception générale, pour n’avoir pas besoin d'une plus ample démonstration ; mais quand il s’agit de l'appliquer il est un grand nombre de cas où notre connaissance théorique des rapports des formes ne suffirait point, si elle n’était appuyée sur l’observation.
Nous voyons bien, par exemple, que les animaux à sabots doivent être herbivores, puisqu'ils n’ont aucun moyen de saisir une proie; nous voyons bien encore q ue’, n'ayant d'autre usage à faire de leurs pieds de devant
que de soutenir leur corps, ils n’ont pas besoin d’une épaule aussi vigoureusement organisée, d'où résulte l'absence de celavicule et d'acromion, létroitesse de l’omoplate; n’ayaot pas non plus besoin de tourner leur avant-bras, leur radius sera soudé au cubitus, ou du moins articulé par ginglyme, et non par athrodie avec l’humérus ; leur régime herbivore exigera des dents à couronne plate pour broyer les semences et les herbages ; il faudra que cette couronne soit iuégale, et pour cet effet que les parties d'émail y alternent avec les parties osseuses ; cette sorte de couronne nécessitant des mouvements horizontaux pour la trituration, le condyle de la mâchoire ne pourra être un gond aussi serré que dans les carnassiers ; il devra être aplati, et répondre aussi à une facette de l’os des tempes plus ou moins aplatie; la fosse temporale, qui n'aura qu’un petit muscle à loger, sera peu large et peu profünde, etc. Toutes ces choses se déduisent l’une de l’autre, selon leur plus où moins de généralité, et de manière que les unes sont essentielles et exclusivement propres aux animaux à sabots, et que les autres , quoique-également nécessaires dans ces animaux, ne leur seront pas exelusives, mais pourront se retrouver dans d'autres animaux, où le reste des conditions permettra encore celles-là.
Si l’on descend ensuite aux ordres ou subdivisions de la classe des animaux à sabots, et que l’on examine quelles modifications subissent les conditions générales , ou plutôt queiles conditions particulières il s’y joint, d’apres le caractère propre à chacun de ces ordres, les raisons des conditions subordonnées commencent à paraître moins claires. On conçoit bien encore en gros la nécessité d'un système digestif plus compliqué dans les espèces où le système dentaire est plus imparfait ; ainsi l’on peut se dire que
ceux-là devaient être plutôt des animaux ruminants où il manque tel ou tel ordre de dents; on peut en déduire une certaine forme d'œsophage et des formes correspon dantes des vertèbres du cou, etc. Mais je doute qu’on eût deviné, si l'observation ne l'avait appris, que les ruminants auraient tous le pied fourchu, et qu'ils seraient les seuls qui l’auraient : je doute qu’on eût deviné qu’il n’y aurait de cornes au front que dans cette seule classe ; que ceux d’entre eux qui auraient des canines aiguës manqueraient pour la plupart de cornes, etc.
Cependant, puisque ces rapports sont constants, il faut bien qu’ils aient une cause suffisante ; mais comme nous ne la connaissons pas, nous devons suppléer au défaut’ de la théorie par le moyen de l’observation ; elle nous sert à établir des lois empiriques, qui deviennent presque aussi certaines que les lois rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez répétées : en sorte qu’aujourd'hui quelqu'un qui voit seulement la piste d’un pied fourchu peut en conclure que l’animal qui a laissé cette empreinte ruminait; et cette conclusion est tout aussi certaine qu'aucune autre en physique ou en morale. Cette seule piste donne donc à celui qui l’observe et la forme des dents, et la forme des mâchoires , et la forme des vertebres, et la forme de tous les os des jambes, des cuisses, des épaules et du bassin de l’animal qui vient de passer. C'est une marque plus sûre que toutes celles de Zadig.
Qu'il y ait cependant des raisons secrètes de tous ces rapports, c'est ce que l’observation même fait entrevoir indépendamment de la philosophie générale.
Eu effet, quand on forme un tableau de ces rapports, on y remarque non-seulement une constance spécifique, si l'on peut s'exprimer ainsi , entre telle forme de tel organe
ettelle autre forme d’un organe différent ; mais l’on aperçoit aussi une constance classique et une gradation correspondante dans le développement de ces deux organes, qui montrent, presque aussi bien qu’un raisonnement effectif, leur influence mutuelle.
Par exemple, le système dentaire des animaux à sabots non ruminants est en général plus parfait que celui des animaux à pieds fourchus ou ruminants, parce que les premiers ont des incisives ou des canines, et presque toujours des unes et des autres aux deux mâchoires ; et la structure de leur pied est en général plus compliquée, parce qu’ils ont plus de doigts, ou des ongles qui enveloppent moins les phalanges, ou plus d'os distincts au métacarpe et au métatarse, ou des os du tarse plus nombreux, ou un péroné plus distinct du tibia , ou bien enfin parce qu’ils réunissent souvent toutes ces circonstances. 4l est impossible de donner des raisons de ces rapports; mais ce qui prouve qu'ils ne sont point l'effet du hasard, c’est que toutes les fois qu’un animal à pied fourchu montre dans l’arrangement de ses dents quelque tendance à se rapprocher des animaux dont nous parlons, il montre aussi une tendance semblable dans l’arrangement de ses pieds. Ainsi les chameaux, qui ont des canines, et même deux ou quatre incisives à la mâchoire supérieure, ont un os de plus au tarse, parce que leur scaphoïde n’est pas soudé au cuboïde, et des ongles très-petits, avec des phalanges onguéales correspondantes. Les chevrotains, dont les canines sont trèsdéveloppées, ont un péroné distinct tout le long de leur tibia, tandis que les autres pieds fourchus n’ont pour tout péroné qu’un petit os articulé au bas du tibia, Il y a donc une harmonie constante entre deux organes en apparence fort étrangers l’un à l’autre, et les gradations de leurs
formes se correspondent sans interruption , même dans les cas où nous ne pouvons rendre raison de leurs rapports.
Or, en adoptant ainsi la méthode de l'observation comme un moyen supplémentaire quand la théorie nous abandonne, on arrive à des détails faits pour étonner. La moindre facette d'os, la moindre apophyse ont un caractère déterminé, relatif à la classe, à l'ordre, au genre et à l'espèce auxquels elles appartiennent , au point que toutes les fois que l’on a seulement une extrémité d'os bien conservée, on pent , avec de l'application et en s’aidant avec un peu d'adresse de l’analogie et de la comparaison effective, déterminer toutes ces choses aussi sûrement que si l’on possédait l'animal entier. J'ai fait bien des fois l'expérience de cette méthode sur des portions d’animaux connus , avant d'y mettre entièrement ma confiance pour les fossiles; mais elle a toujours eu des succes si infaillibles, que je n’ai plus aucun doute sur la certitude des résultats qu’elle m'a donnés ’.
Il est vrai que j'ai joui de tous les secours qui pouvaient m'être nécessaires, et que ma position heureuse et une recherche assidue pendant près de trente ans m'ont procure des squelettes de tous les genres et sous-genres de quadrupèdes, et même de beaucoup d'espèces dans certains genres, et de plusieurs individus dans quelques espèces. Avec de tels moyens il m’a été aisé de multiplier mes comparaisons, et de vérifier dans tous leurs détails les applications que je faisais de mes bois.
Nous ne pouvons traiter plus au long de cette methode, et nous sommes obligé de renvoyer à la grande anatomie comparée que nous ferons bientôt paraitre, et
: Voyez la note 3 de l'Appendice.
où l’on en trouvera toutes les règles. Cependant un lecteur intelligent pourra déjà en abstraire un grand nombre de l'ouvrage sur les os fossiles , s’il prend la peine de suivre toutes les applications que nous y en avons faites. Il verra que c’est par cette méthodeseule que nous nous sommes dirigé, et qu'elle nous à presque toujours suffi pour rapporter chaque os à son espèce , quand il était d’une espèce vivante ; à son genre, quand il était d’une espèce inconnue ; à son ordre, quand il était d’un genre nouveau; à sa classe enfin, quand il appartenait à un ordre non encore établi ; et pour lui assigner dans ces trois derniers cas les caractères propres à le distinguer des ordres, des genres ou des espèces les plus semblables. Les naturalistes n’en faisaient pas davantage, avant nous, pour des animaux entiers. C'est ainsi que nous avons déterminé et classé les restes de plus de cent cinquante mammifères ou quadrupèdes ovipares.
Tableaux des résultats généraux de ces recherches.
Considérés par rapport aux espèces, plus de quatreving-dix de ces animaux sont bien certainement inconnus jusqu’à ce jour des naturalistes; onze ou douze ont une ressemblance si absolue avec des espèces connues, que l'on ne peut guère conserver de doute sur leur idéntité; les autres présentent avec des espèces connues beaucoup de traits de ressemblance; mais la comparaison n'a pu encore en être faite d’une manière assez scrupuleuse pour lever tous les doutes.
Considérés par rapport aux genres, sur les quatre-vingtdix espèces inconnues, il y en a près de soixante qui appartiennent à des genres nouveaux : les autres es-
pèces se rapportent à des genres ou sous-genres connus.
Il n'est pas inutile de considérer aussi ces animaux par rapport aux classes et aux ordres auxquels ils appartiennent. x
Sur les cent cinquante espèces, un quart environ sont des quadrupèdes ovipares , et toutes les autres des mammifères. Parmi celles-ci, plus de la moitié appartiennent aux animaux à sabot non ruminants. À
Toutefois, il serait encore prématuré d'établir sur ces nombres aueune conclusion relative à la théorie de la terre, parce qu'ils ne sont point en rapport nécessaire avec les nombres des genres ou des espèces qui peuvent étre enfouis dans nos couches. Ainsi, l’on a beaucoup plus recueilli d'os de grandes espèces , qui frappent davantage les ouvriers, tandis que ceux des petites sont ordinairement négligés, à moins que le hasard ne les fasse tomber dans les mains d’un naturaliste, ou que quelque circonstance particulière, comme leur abondance extrême en certains lieux ; n’attire l'attention du vulgaire.
Rapports des espèces avec les couches.
Ce qui est le plus important, ce qui fait même l’objet le plus essentiel de tout mon travail et établit sa véritable relation avec la théorie de la terre, c’est de savoir dans quelles couches on trouve chaque espèce , et s’il y a quelques lois générales relatives soit aux subdivisions z6010giques , soitau plus ou moins de ressemblance des espèces avec celles d’aujourd’hui.
Les lois reconnues à cet égard sont très-belles et trèsclaires. y
Premièrement, il est certain que les quadrupèdes ovi-
pares paraissent beaucoup plus tôt que les vivipares, qu'ils sont même. plus abondants, plus forts , plus variés dans les anciennes couches qu’à la surface actuelle du globe.
Les ichthyosaurus, les plesiosaurus, plusieurs tortues, plusieurs crocodiles sont au-dessous de la craie dans les terrains dits communément du Jura. Les monitors de Thuringe seraient plus anciens encore si, comme le pense l'école de Werner, les schistes cuivreux qui les recèlent au milieu de tant de sortes de poissons que l’on croit d’eau douce, sont au nombre des plus anciens lits du terrain secondaire. Les immenses sauriens et les grandes tortues de Maëstricht sont dans la formation crayeuse même; mais ce sont des animaux marins,
Cette première apparition d'ossements fossiles semble donc déjà annoncer qu'il existait des terres sèches et des eaux douces avant la formation de la craie; mais ni à cette époque, ni pendant que la craie s’est formée, ni même longtemps depuis, il ne s’est point incrusté d’ossements de mammifères terrestres, ou du moins le petit nombre de ceux que l'on allègue ne forme qu’une exception presque sans conséquence ‘.
Nous commencons à trouver des os de mammifères marins, c’est-à-dire de Jlamantins et de phoques, dans le calcaire coquillier grossier qui recouvre la craie dans nos environs; mais il n’y a encore aucun os de mammifère terrestre.
* Les mâchoires d’un animal de la famille des-didelphes paraissent avoir été {trouvées dans l’oolithe des environs d'Oxford. Si ce gisement se vérifie, ce sera la plus ancienne espèce de mammifères qui ait laissé des vestiges. Voyez à ce sujet les Mémoires de MM. Ruckland, Constant Prévost, etc.
DE LA SURFACE DU GLOBE. pl:
Malgré les recherches les plus suivies , il m'a été impossible de découvrir aucune trace distincte de cette classe avant les terrains déposés sur le calcaire grossier : des lignites et des molasses en recèlent à la vérité; mais je doute beaucoup que ces terrains soient tous, comme on le croit, antérieurs à ce calcaire; les lieux où ils ont fourni des os sont trop limités, trop peu nombreux, pour que l'on ne soit pas obligé de supposer quelque irrégularité où quelque retour dans leur formation’. Au contraire aussitôt qu’on est arrivé aux terrains qui surmontent le calcaire grossier les os d'animaux terrestres se montrent en grand nombre.
Ainsi, comme il est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n’existaient pas à l’époque de la formation des terrains primordiaux , l'on doit croire aussi que les quadrupèdes ovipares ont commencé avec les poissons, et dès les premiers temps qui ont produit des terrains secondaires ; mais que les quadrupèdes terrestres ne sont venus , du moins en nombre considérable , que longtemps après, et lorsque les calcaires grossiers qui contiennent déjà la plupart de nos genres de coquilles, quoique en espèces différentes des nôtres, eurent été déposés.
Il est à remarquer que ces calcaires grossiers , ceux dont on se sert à Paris pour bâtir, sont les derniers bancs qui annoncent un séjour long et tranquille dela mer sur nos continents. Après eux l’on trouve bien encore des terrains remplis de coquilles et d’autres produits de la mer à mais ce sont des terrains meubles, des sables, des marnes , des grès, des argiles, qui indiquent plutôt des trans-
* M. Robert, jeune naturaliste de Paris , Vient de trouver à Nanterre des os de lophiodon et d’anoplothérium leporinum dans des couches qui paraissent appartenir au calcaire grossier lui-même.
ports plus ou moins tumultueux qu'une précipitation tranquille; et s’il y a quelques bancs pierreux et réguliers un peu considérables au-dessous ou au-dessus de ces terrains de transport, ils donnent généralement des marques d’avoir été déposés dans l’eau douce.
Presque tous les os connus de quadrupèdes vivipares sont donc, ou dans ces terrains d’eau douce, ou dans ces terrains de transport; et par conséquent il y a tout lieu de croire que ces quadrupèdes n’ont commencé à exister, ou du moins à laisser de leurs dépouilles dans les couches que nous pouvons sonder, que depuis l’avant-dernière retraite de la mer, et pendant l’état de choses qui a précédé sa dernière irruption.
Mais il y a aussi un ordre dans la disposition de ces os entre eux, et cet ordre annonce encore une succession très-remarquable entre leurs espèces.
D'abord tous les genres inconnus aujourd’hui, les paléothériums , les anoplothérinms, etc., sur le gisement desquels on a des notions certaines, appartiennent aux plus anciens des terrains dont il est question ici, à ceux qui reposent immédiatement sur le calcaire grossier ". Ce sont eux principalement qui remplissent les bancs réguliers déposés par les eaux douces ou certains lits de transport, très-anciennement formés , composés en général de sables et de cailloux roulés, et qui étaient peut-être les premières alluvions de cet ancien monde. On trouve aussi avec eux quelques espèces perdues de genres connus, mais en petitnombre, et quelques quadrupèdes ovipares et poissons qui paraissent tous d’eau douce. Les lits qui les recèlent sont toujours plus ou moins recouverts par
! Quelquefois au calcaire grossier lui-même, comme je viens de le dire pour le lophiodon et l’anoplothérium leporinum.
des lits de transport remplis de coquilles et d’autres produits de la mer.
Les plus célèbres des espèces inconnues qui appartiennent à des genres connus ou à des genres très-voisins de ceux que l’on connaît, comme les éléphants, les rhinocéros , les hippopotames , les mastodontes fossiles , ne se trouvent point avec ces genres plus anciens. C’est dans les seuls terrains de transport qu’on les découvre, tantôt avec des coquilles de mer, tantôt avec des coquilles d’eau douce, mais jamais dans des bancs pierreux réguliers. Tout ce qui se trouve avec ces espèces est ou inconnu comme elles, ou au moins douteux.
Enfin les os d'espèces qui paraissent les mêmes que les nôtres ne se déterrent que dans les derniers dépôts d’alluvions formés sur les bords des rivières, ou sur Îles fonds d'anciens étangs ou marais desséchés, ou dans l'épaisseur des couches de tourbes , ou dans les fentes et cavernes de quelques rochers, ou enfin à peu de distance de la superficie, dans des endroits où ils peuvent avoir été enfouis par des éboulements ou par la main des hommes; et leur position superficielle fait que ces os, les plus récents de tous, sont aussi, presque toujours, les moins bien conservés.
Il ne faut pas croire cependant que cette classification des divers gisements soit aussi nette que celle des espèces, ni qu’elle porte un caractère de démonstration comparable : il y a des raisons nombreuses pour qu’il n’en soit pas ainsi. |
D'abord toutes mes déterminations d’espèces ont été faites sur les os eux-mêmes, ou sur de bonnes figures ; il s'en faut, au contraire, beaucoup que j'aie observé par moi-même tous les lieux où ces os ont été découverts.
Très-souvent j'ai été obligé de m’en rapporter à des relations vagues, ambigués , faites par des personnes qui ne savaient pas bien elles-mêmes ce qu'il fallait observer ; plus souvent encore je n’ai point trouvé de renseignements du tout. |
Secondement, il peut y avoir à cet égard infiniment plus d'équivoque qu'à l'égard des os eux-mêmes. Le même terrain peut paraître récent dans les endroits où il est superficiel, et ancien dans ceux où il est recouvert par les bancs qui lui ont succédé. Des terrains anciens peuvent avoir été transportés par des inondations partielles, et avoir couvert des os récents; ils peuvent s'être éboulés sur eux et les avoir enveloppés et mêélés avec les productions de l’ancienne mer qu'ils recélaient auparavant ; des os anciens peuvent avoir été lavés par des eaux, et ensuite repris par des alluvions récentes ; enfin des os récents peuvent être tombés dans les fentes ou les cavernes d'anciens rochers, et y avoir été enveloppés par des stalactites ou d’autres incrustations. Il faudrait dans chaque cas analyser et apprécier toutes ces circonstances, qui peuvent masquer aux yeux la véritable origine des fossiles ; et rarement les personnes qui ont recueilli des os se sont-elles doutées de cette nécessité, d’où il résulte que les véritables caractères de leur gisement ont presque toujours été négligés ou méconnus.
En troisieme lieu , il y a quelques espèces douteuses, qui altéreront plus ou moins la certitude des résultats aussi longtemps qu’on ne sera pas arrivé à des distinctions nettes à leur égard ; ainsi les chevaux, les buffles, qu’on trouve avec les éléphants , n’ont point encore de caractères spécifiques particuliers ; et les géologistes qui ne voudront pas adopter mes différentes époques pour les os fossiles pour-
ront en tirer encore pendant bien des années un argument d'autant plus commode que c’est dans mon livre qu'iis le prendront.
Mais, tout en convenant que ces époques sont susceptibles de quelques objections pour les personnes qui considéreront avec légèreté quelque cas particulier, je n’en suis pas moins persuadé que celles qui embrasseront l’ensemble des phénomènes ne seront point arrêtées par ces petites difficultés partielles, et reconnaîtront avec moi qu’il y a eu au moins une et très-probablement deux successions dans la classe des quadrupèdes avant celle qui peuple aujourd’hui la surface de nos contrées.
Ici je m’attends encore à une autre objection, et même
où me l’a déjà faite.
Les espèces perdues ne sont pas des variétés des espèces vivantes.
Pourquoi les races actuelles, me dira-t-on, ne seraientelles pas des modifications de ces races anciennes que l'on trouve parmi les fossiles, modifications qui auraient été produites par les circonstances locales et le changement de climat, et portées à cette extrème différence par la longue succession des années ?
Cette objection doit surtout paraître forte à ceux qui croient à la possibilité indéfinie de l’altération des formes dans les corps organisés, et qui pensent qu'avec des siècles et des habitudes toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les autres ou résulter d’une seule d’entre elles.
Cependant on peut leur répondre, dans leur propre système, que si les espèces ont changé par degrés, on devrait trouver des traces de ces modifications graduelles ;
qu'entre le paléothérium et les espèces d’aujourd’hui l’on devrait découvrir quelques formes intermédiaires , et que jusqu'à présent cela n'est point arrivé’.
Pourquoi les entrailles de la terre n'ont-elles point conservé les monuments d'une généalogie si curieuse, si ce n’est parce que les espèces d'autrefois étaient aussi constantes que les nôtres, ou du moins parce que la catastrophe qui les a détruites ne leur a pas laissé le temps de se livrer à leurs variations ?
Quant aux naturalistes qui reconnaissent que les variétés sont restreintes dans certaines limites fixées par la nature , il faut pour leur répondre examiner jusqu'où s’étendent ces limites , recherche curieuse , fort intéressante en elle-même sous une infinité de rapports, et dont on s’est cependant bien peu occupé jusqu'ici.
Cette recherche suppose la définition de l'espèce qui sert de base à l’usage que l'on fait de ce mot, savoir que l'espèce comprend les individus 'qui descendent les uns des autres, ow de parents communs, et ceux qui leur ressemblent, autant qu'ils se ressemblent entre eux. Ainsi nous n’appelons variétés d’une espèce que les races plus ou moins différentes qui peuvent en être sorties par la génération. Nos observations sur les différences entre les ancêtres et les descendants sont donc pour nous la seule règle raisonnable; car toute autre rentrerait dans des hypothèses sans preuves.
Or, en prenant ainsi la variété, nous observons que les différences qui la constituent dépendent de circonstances déterminées, et que leur étendue augmente avec l'intensité de ces circonstances,
* Voyez note 4 de l’Appendice.
Ainsi les caractères les plus superficiels sont les plus variables : la couleur tient beaucoup à la lumière, l'épaisseur du poil à la chaleur, la grandeur à l’abondance de la nourriture ; mais dans un animal sauvage ces variétés .mêmes sont fort limitées par le naturel de cet animal, qui ne s’écarte pas volontiers des lieux où il trouve au degré convenable tout ce qui est nécessaire au maintien de son espèce, et qui ne s'étend au loin qu'autant qu’il y trouve aussi la réunion de ces conditions. Ainsi, quoique le loup et le renard habitent depuis la zone torride jusqu’à la zone glaciale, à peine éprouvent-ils dans cet immense intervalle d'autre variété qu’un peu plus ou un peu moins de beauté dans leur fourrure. J’ai comparé des crânes de renards du Nord et de renards d'Égypte avec ceux des renards de France, et je n’y ai trouvé que des différences individuelles.
Ceux des animaux sauvages qui sont retenus dans des espaces plus limités varient bien moins encore, surtout les carnassiers. Une crinière plus fournie fait la seule ditférence entre l’hyène de Perse et celle du Maroc.
Les animaux sauvages herbivores éprouvent un peu plus profondément l'influence du climat, parce qu’il s’v joint celle de la nourriture, qui vient à différer quant à l’abondance et quant à la qualité. Aïnsi, les éléphants seront plus grands dans telle forêt que dans telle autre ; ils auront des défenses un peu plus longues dans les lieux où la nourriture sera plus favorable à la formation de la matière de l’ivoire; il en sera de même des rennes, des cerfs, par rapport à leur bois : mais que l’on prenne les deux éléphants les plus dissemblables, et que:l’on voice s’il y a la moindre différence dans le nombre ou les articulations des os, dans la structure de leurs dents, etc.
D'ailleurs , les espèces herbivores à l’état sauvage paraissent plus restreintes que les carnassières dans leur dispersion, parce que le changement des espèces végétales se joint à la température pour les arrêter.
La nature a soin aussi d'empêcher l’altération des es-pèces, qui pourrait résulter de leur mélange, par l’aversion mutuelle qu’elle leur a donnée. Il faut toutes les ruses, toute la puissance de l’homme pour faire contracter ces unions , même à celles quise ressemblent le plus ; et quand les produits sont féconds, ce qui est très-rare , leur fécondité ne va point au delà de quelques générations, et n’aurait probablement pas lieu sans la continuation des soins qui l'ont excitée. Aussi ne voyons-nous pas dans nos bois d'individus intermédiaires entre le lièvre et le lapin, entre le cerf et le daim, entre la marte et la fouine.
Mais l’empire de l’homme altère cet ordre; il développe toutes les variations dont le type de chaque espèce est susceptible, et en tire des produits que ces espèces, livrées à elles-mêmes , n'auraient jamais donnés.
Ici le degré des variations est encore proportionné à l'intensité de leur cause, qui est l'esclavage.
Il n’est pas très-élevé dans les espèces demi-domestiques, comme le chat. Des poils plus doux , des couleurs plus vives, une taille plus ou moins forte, voilà tout ce qu’il éprouve ; mais le squelette d’un chat d’Angora ne diffère en rien de constant de celui d'un chat sauvage.
Dans les herbivores domestiques, que nous transportons en toutes sortes de climats, que nous assujettissons à toutes sortes de régimes, auxquels nous mesurons diversement le travail et la nourriture, nous obtenons des variations plus grandes , mais encore toutes superficielles : plus ou moins de taille, des cornes plus ou moins longues, qui
CEE PE
manquent quelquefois entièrement, une loupe de graisse plus où moins forte sur les épaules, forment les différences des bœufs: et ces différences se conservent longtemps, même dans les races transportées hors du pays où elles se ‘sont formées, quand on a soin d’en empêcher le croisement.
De cette nature sont aussi les innombrables variétés des moutons, qui portent principalement sur la laine, parce que c’est l’objet auquel l’homme a donné le plus d’attention. Elles sont un peu moindres, quoique encore trèssensibles, dans les chevaux.
En général, les formes des os varient peu ; leurs connexions, leurs articulations, la forme des grandes dents molaires, ne varient jamais.
Le peu de développement des défenses dans le cochon domestique, la soudure de ses ongles dans quelques-unes de ses races , sont l'extrême des différences que nous avons produites dans les herbivores domestiques.
Les effets les plus marqués de l'influence de l’homme se montrent sur l'animal dont il a fait le plus complétement la conquête, sur le chien, cette espèce tellement dévouée à la nôtre, que les individus mêmes semblent nous avoir sacrifié leur moi, leur intérêt, leur sentiment propre. Transportés par les hommes dans tout l'univers, soumis à toutes les causes capables d’influer sur leur développement , assortis dans leurs unions au gré de leurs maîtres, les chiens varient pour la couleur, pour l’abondance du poil, qu'ils perdent même quelquefois entièrement, pour sa nature; pour la taille, qui peut différer comme un à cinq dans les dimensions linéaires, ce qui fait plus du centuple de la masse; pour la forme des oreilles, du nez, de la queue; pour la hauteur relative des
jambes: pour le développement progressif du cerveau dans les variétés domestiques, d’où résulte la forme même de leur tête, tantôt grêle, à museau effilé, à front plat, tantôt à museau court, à front bombé ; au point que les différences apparentes d’un mâtin et d’un barbet, d’un lévrier et d’un doguin, sont plus fortes que celles d’aucunes espèces sauvages d'un même genre nature]; enfin, et ceci est le maximum de variation connu jusqu’à ce jour dans le règne animal, il y a des races de chiens qui ont un doist de plus au pied de derrière avec les os du tarse correspondants, comme il y a dans l'espèce humaine quelques familles sexdigitaires.
Mais dans toutes ces variations les relations des os restent les mêmes, et jamais la forme des dents ne change d’une manière appréciable; tout au plus y a-t-il quelques individus où il se développe une fausse molaire de plus, soit d'un côté, soit de l’autre *.
lya | done dans les animaux des caractères qui résistent à toutes les influences, soit naturelles, soit humaines ; et rien n’annonce que le temps ait à leur égard plus d’effet que le climat et la domesticité.
Je sais que quelques naturalistes comptent beaucoup sur les milliers de siècles, qu’ils accumulent d’un trait de plume; mais dans de semblables matières nous ne pouvons guère juger de ce qu'un long temps produirait qu’en multipliant par la pensée ce que produit un temps moindre. J’ai donc cherché à recueillir les plus anciens documents sur les formes des animaux , et il n’en existe
! Voyez le Mémoire de mon frère sur les variétés des chiens, qui est inséré dans les Annales du Muséum d'Histoire Naturelle. Ce travail a été exécuté à ma prière, avec les squelettes que j'ai fait préparer exprès de toutes les variétés de chiens.
point qui égalent pour l antiquité et pour Énontines ceux que nous fournit l” Égypte. Elle nous offre nonseulement des images, mais les corps des animaux euxmêmes, embaumés dans ses catacombes.
J'ai examiné avec le plus grand soin les figures d’animaux et d'oiseaux gravées sur les nombreux obélisques venus d'Égypte dans l’ancienne Rome. Toutes ces figures sont pour l’ensemble, qui seul a pu être l’objet de l’attention des artistes, d’une ressemblance parfaite avec les espèces telles que nous les voyons aujourd’hui.
Chacun peut examiner les copies qu’en donnent Kirker et Zoega : sans conserver la pureté de trait des originaux , elles offrent encore des figures tres-reconnaissables. On y distingue aisément l’ibis, le vautour, la chouette, le faucon, l’oie d'Égypte, le vanneau , le râle de terre , la vipère haje ou l’aspic , le céraste, le lièvre d’ Ég HA avec ses longues oreilles, l'hippopotame même; et dans ces nombreux monuments gravés dans le grand ouvrage sur l'Égypte , on voit quelquefois les animaux les plus rares, l'algazel, par exemple, qui n’a été vu en, Europe que depuis quelques années *.
Mon savant collèoue M. Geoffroy Saint-Hilaire, pénétré de l’importance de cette recherche, a eu soin de recueillir dans les tombeaux et dans les temples de la haute et de la basse Égypte le plus qu’il a pu de momies d'animaux. Il a rapporté des chats, des ibis, des oiseaux de proie, des chiens, des singes , des crocodiles, une tête de bœuf, embaumés ; et l’on n’aperçoit certainement pas plus de différence entre ces êtres et ceux que nous voyons
1 La première image que l’on en ait d'après nature est dans la Description de la Ménagerie, par mon frère : on le voit parfaitement représenté, Descriplion de l'Égypte, Antig., tom. IV, pl. xLIx.
qu'entre les momies humaines et les squeiettes d'hommes d'aujourd'hui *. On pouvait en trouver entre les momies d’ibis et l’ibis tel que le décrivaient jusqu’à ce jour les naturalistes ; mais j'ai levé tous les doutes dans un mémoire sur cet oiseau *, où j'ai montré qu’il est encore maintenant le même que du temps des Pharaons. Je sais bien que je ne cite là que des individus de deux ou trois mille ans; mais c’est toujours remonter aussi haut que possible *. |
Il n’y a donc dans les faits connus rien qui puisse appuyer le moins du monde l'opinion que les genres nouveaux que j'ai découverts ou établis parmi les fossiles , non plus que ceux qui l’ont été par d'autres naturalistes, les paléothériums , les anoplothériums, les mégalonyæ, les mastlodontes , les ptérodactyles, les ichthyosaurus, ete. , aient pu être les souches de quelques-uns des animaux d'aujourd'hui, lesquels n’en différeraient que par linfluence du temps ou du climat; et quand il serait vrai (ce que je suis loin encore de croire) que les éléphants, les rhinocéros , les cerfs gigantesques , les ours fossiles ne diffèrent pas plus de ceux d’à présent que les races des chiens ne diffèrent entre elles, on ne pourrait pas conelure de là l'identité d’espèces , parce que les races des chiens ont été soumises à l'influence de la domesticité, que ces autres animaux n’ont ni subie ni pu subir.
Au reste, lorsque je soutiens que les bancs pierreux
: Voyez sur les variétés des crocodiles la note du tom. If, p. 31, de mon Règne Animal, deuxième édition. ; 2 [ Voyez ce mémoire, avec les planches qui accompagnent, dans les Recherches sur les ossements fossiles, 2° et 3° éd, in-4°, t I, p. CxL1, et 4° éd. in-8°, 1834, t. I, p. 418.]
+ Voyez note 5 de l’Appendice.
contiennent les os de plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui n’existent plus, je ne prétends pas qu’il ait fallu une création nouvelle pour produire les espèces aujourd’hui existantes ; je dis seulement qu’elles n’existaient pas dans les lieux où on les voit à présent , et qu’elles ont dû y venir d’ailleurs.
Supposons , par exemple, qu’une grande irruption de la mer couvre d’un amas de sables ou d’autres débris le continent de la Nouvelle- Hollande : elle y enfouira les cadavres des kangourous, des phascolomes, des dasyures, des péramèles, des phalangers volants, des échidnés et des ornithorhynques, et elle détruira entièrement les espèces de tous ces genres, puisque aucun d'eux n'existe maintenant en d’autres pays.
Que cette même révolution mette à sec les petits détroits multipliés qui séparent la Nouvelle-Hollande du continent de l’Asie, elle ouvrira un chemin aux éléphants, aux rhinocéros, aux buffles, aux chevaux, aux chameaux, aux tigres, et à tous les autres quadrupèdes asiatiques, qui viendront peupler une terre où ils auront été auparavant inconnus.
Qu’ensuite un naturaliste, après avoir bien étudié toute cette nature vivante, s’avise de fouiller le sol sur lequel il vit, il y trouvera des restes d'êtres tout différents.
Ce que la Nouvelle-Hollande serait dans la supposition que nous venons de faire, l’Europe, la Sibérie, une grande partie de l'Amérique, le sont effectivement ; et peut-être trouvera-t-on un jour, quand on examinera les autres contrées et la Nouvelle-Hollande elle-même, qu'elles ont toutes éprouvé des révolutions semblables, je dirais presque des échanges mutuels de productions ; car, poussons
la supposition plus loin : après ce transport des animaux
asiatiques dans la Nouvelle-Holiande , admettons une seconde révolution , qui détruise l'Asie, leur patrie primitive : ceux qui les observeraient dans la Nouvelle-Hollande , leur seconde patrie, seraient tout aussi embarrassés de savoir d’où ils seraient venus qu’on peut l'être maintenant pour trouver l'origine des nôtres.
J’applique cette manière de voir à l'espèce humaine.
I n'y a point d’os humains fossiles.
Il est certain qu’on n’a pas encore trouvé d'os humains parmi les fossiles; et c'est une preuve de plus que les races fossiles n'étaient point des variétés, puisqu’elles n'avaient pu subir l'influence de l’homme.
Je dis que l’on n'a jamais trouvé d'os humains parmi les fossiles, bien entendu parmi les fossiles proprement dits, ou, en d’autres termes, dans les couches régulières de la surface du globe; car dans les tourbières, dans les alluvions, comme dans les cimetières, on pourrait aussi bien déterrer des os humains que des os de chevaux ou d’autres espèces vulgaires ; il pourrait s’en trouver également dans des fentes de rocher, dans des grottes où la stalactite se serait amoncelée sur eux ; mais dans des lits qui recèlent les anciennes races, parmi les paléothériums, et même parmi les éléphants et les rhinocéros, on n’a jamais découvert le moindre ossement humain. Il n’est guère autour de Paris d'ouvriers qui ne croient que les os dont nos plâtrières fourmillent sont en grande partie des os d'hommes ; mais, comme j'ai vu plusieurs milliers de ces os, il m'est bien permis d’affirmer qu'il ny en a jamais eu un seul de notre espèce, J'ai examiné à Payie les groupes d’ossements rapportés par Spallanzani de l'île
de Cérigo; et, malgré l’assertion de cet observateur célèbre, j'affirme égaiement qu’il n’y en a aucun dont on puisse soutenir qu'il est humain. L’homo diluvii teslis de Scheuchzer a été replacé, dès ma première édition, à son véritable genre, qui est celui des salamandres'; et dans un examen que j'en ai fait depuis à Harlem, par la complaisance de M. Van Marum, qui m'a permis de découvrir les parties cachées dans la pierre, j'ai obtenu la preuve complète de ce que j'avais annoncé?. On voit parmi les os trouvés à Canstadt un fragment de mâchoire et quelques ouvrages humains ; mais on sait que le terrain fat remué sans précaution, et que l’on ne tint point note des diverses hauteurs où chaque chose fut découverte. Partout ailleurs les morceaux donnés pour humains se sont trouvés , à l'examen, de quelque animal, soit qu'on les ait examinés en nature ou simplement en figures. Tout nouvellement encore on a prétendu en avoir découvert à Marseille, dans une pierre longtemps négligée ? : c'étaient des empreintes de tuyaux marins À. Les véritables os d’hommes étaient des cadavres tombés dens des fentes ou restés en d'anciennes galeries de mines, ou enduits d’incrustatious ; et j'étends cette assertion jusqu'aux squelettes humains découverts à la Guadeloupe dans une roche formée
1 L'homme témoin du déluge est une grande salamandre, alliée à un animal fort singulier, l’axolotl, que M. de Humboldt à rapportée des grands lacs silués autour de Mexico. Il appartient aux plus récentes formations d’eau douce d'Œningen. (Humboldt, Cosmos, tome, p. 316.) (H.)
? Voyez note 6 de l’Appendice.
3 Voyez le Journal de Marseille et des Bouches-du-Rhône des 27 sept., 25 oct. et 1°" nov. 1820.
4 Je m’en suis assuré par les dessins que m’en a envoyés M. Cottard , aujourd’hui recteur de l’Académie d’Aix.
de parcelles de madrépores rejetées par la mer et unies par un stuc calcaire *. Les os humains trouvés près de
* Ces squelettes plus ou moins mutilés se tronvent près du port du Moule, à la côte nord-ouest de la grande terre de la Guadelonpe, dans une espèce de glacis appuyé contre les bords escarpés de l’île, que l’eau recouvre en grande partie à la haute mer , et qui n’est qu’un tuf formé et journellement accru par les débris très-menus de coquillages et de coraux que les vagues détachent des rochers, et dont l’amas prend une grande cohésion dans les endroits qui sont plus souvent à sec. On reconnaît à la loupe que plusieurs de ces fragments ont la même teinte rouge qu’une partie des coraux contenus dans les récifs de l’île. Ces sortes de formations sont communes dans tout ’Archipel des Antilles, où les nègres ies connaissent sous le nom de maconne-bon-dieu. Leur accroissement est d'autant plus rapide, que le mouvement des eaux est plus violent. Elles ont étendu la plaine deë Cayes à Saint-Domingue, dont la situation a quelque analogie avec la plage du Moule, et l’on y trouve quelquefois des débris de vases et d’autres ouvrages humains à vingt pieds de profondeur. On a fait mille conjectures, et même imaginé des événements pour expliquer ces squelettes de la Guadeloupe; mais, d’aprèstoutes ces circonstances, M. Moreau de Jonnès, correspondant de l’Académie des Sciences, qui a été sur les lieux, et à qui je dois tout le détail ci-dessus, pense que ce sont simplement des cadavres de personnes qui ont péri dans quelque naufrage. Ils furent découverts en 1805 par M. Manuel Gortès y Campomanès, alors officier d’état-major, de service dans la colonie. Le général Ernouf, gouverneur, en fit extraire un avec beaucoup de peine, auquel il manquait la tête et presque toutes les extrémités supérieures : on l'avait déposé à la Guadeloupe, et on attendait d’en avoir un plus complet pour les envoyer ensemble à Paris, lorsque Pile fut prise par les Anglais. L’amiral Cochrane ayant trouvé ce squelette au quartier général lenvoya à l’amirauté anglaise, qui l’offrit au Muséum Britannique. Il est encore dans cette collection, où M. Kœnig, conservateur de la partie minéralogique, l'a décrit pour les Trans. phil. de 1814, et où je l’ai vu en 1818. M. Kœnig fait observer que la pierre où il est engagé n’a point été taillée, mais qu’elle semble avoir.été simplement insérée, comme un noyau distinct, daus . Ja masse environnante. Le squelette y est tellement superficiel, qu’on
Kæstriz, et indiqués par M. de Schlotheim , avaient été annoncés comme tirés de bancs très-anciens; mais ce savant respectable s'est empressé de faire connaître combien cette assertion est encore sujette au doute '. Ilen est de même des objets de fabrication humaine. Les morceaux de fer trouvés à Montmartre sont des broches que les ouvriers emploient pour mettre la poudre, et qui cassent quelquefois dans la pierre *.
On a fait grand bruit il y a quelques mois de certains fragments humains, trouvés dans des cavernes à ossements de nos provinces méridionales ; mais il suffit qu'ils aient
a dû s’apercevoir de sa présence à la saillie de quelques-uns de ses 08. Ils contiennent encore des parties animales et tout leur phosphate de chaux. La gangue, toute formée de parcelles de coraux et de pierre calcaire compacte, se dissout promptement dans l'acide nitrique. M. Kœnig y a reconnu des fragments de millepora miniacea: de quelques madrépores , et de coquilles qu’il compare à Phelix acula et au turbo pica. Plus nouvellement le général Donzelot a fait extraire un autre de ces squelettes, que l’on voit au cabinet du roi. C’est un corps qui a les genoux reployés. Il y reste quelque peu de la mâchoire supérieure, la moitié gauche de Pinférieure, presque tout un côté du tronc et du bassin , et une grande partie de l’extrémité supérieure et de l'extrémité inférieure gauches. La gangue est sensiblement un travertin dans lequel sont enfouies des coquilles de la mer voisine et des coquilles terrestres qui vivent encore aujourd’hui dans l'île, nommément le bulimus guadalupensis de Férussac.
1 Voyez le Traité des Pétrifications de M. de Schlotheim ; Gotha, 1820, pag. 57; et sa lettre dans l’Jsis de 1820, huitième cahier, supplément n° 6.
2 ]1 n’est pas sans doute nécessaire que je parle de ces fragments de grès dont on a cherché à faire quelque bruit il y a quelques années (en 1824), et où l’on prétendait voir un homme et un cheval pétrifiés. Cette seule circonstance, que c'était d’un homme et d’un cheval avec leur chair et leur peau qu’ils devaient offrir à la représentation, aurait dù faire comprendre à tout le monde qu’il ne pouvait s’agir que d’un jeu de la nature et non d’une pétrification véritable.
été trouvés dans des cavernes pour qu'ils rentrent dans la règle.
Cependant les os humains se conservent aussi bien que ceux des animaux, quand ils sont dans les mêmes circonstances ‘. On ne remarque en Égypte nulle différence eatre les momies humaines et celles de quadrupèdes. J'ai recueilli, dans les fouilles faites , il y a quelques années, dans l'ancienne église de Sainte-Geneviève, des os humains enterrés sous la première race, qui pouvaient même appartenir à quelques princes de la famille de Clovis , et qui ont encore très-bien conservé leurs formes 2. On ne voit pas dans les champs de bataille que les squelettes des hommes soient plus altérés que ceux des chevaux, si l'on défalque l'influence de la grandeur ; et nous trouvons parmi les fossiles des animaux aussi petits que le rat encore parfaitement conservés.
Tout porte donc à croire que l’espèce humaine n’existait point dans les pays où se découvrent les os fossiles, à l’époque des révolutions qui ont enfoui ces os ; car il : n’y aurait eu aucune raison pour qu’elle échappât tout entière à des catastrophes aussi générales, et pour que ses restes ne se trouvassent pas aujourd’hui comme ceux des autres animaux : mais je n’en veux pas conclure que l'homme n'existait point du tout avant cette époque. II pouvait habiter quelques contrées peu étendues, d’où il a repeuplé la terre après ces événements terribles ; peutêtre aussi les lieux où il se tenait ont-ils été entierement abimés, et ses os ensevelis au fond des mers actuelles, à l'exception du petit nombre d'individus qui ont continué
' Voyez Appendice, note 7.
2? Feu Fourcroy en a donné. une analyse ( Annales du Muséum, tom, X, p. 1).
son espèce. Quoi qu’il en soit , l'établissement de l’homme dans les pays où nous avons dit que se trouvent les fossiles d'animaux terrestres, c’est-à-dire dans la plus grande partie de l'Europe., de l'Asie et de l'Amérique , est nécessairement postérieure, non-seulement aux révolutions qui ont enfoui ces os, mais encore à celles qui ont remis à découvert les couches qui les enveloppent, et qui sont les dernières que le globe ait subies : d'où il est clair que l'on ne peut tirer ni de ces os eux-mêmes, ni des amas plus ou moins considérables de pierres ou de terre qui les recouvrent, aucun argument en faveur de l'ancienneté de l'espèce humaine dans ces divers pays. f
Preuves physiques de la nouveauté de l’état actuel des continents.
Au contraire, en examinant bien ce qui s’est passé à la surface du globe , depuis qu’elle a été mise à sec pour Ja dernière fois, et que les continents ont pris leur forme actuelle au moins dans leurs parties un peu élevées, l'on voit clairement que cette dernière révolution et par conséquent l'établissement de nos sociétés actuelles ne peuvent pas être très anciens. C’est un des résultats à la fois les mieux prouvés et les moins attendus de la saine géologie; résultat d'autant plus précieux, qu’il lie d’une chaine non interrompue l’histoire naturelle et l’histoire civile. -
En mesurant les effets produits dans un temps donne par les causes aujourd’hui agissantes , et en les comparant avec ceux qu’elles ont produits depuis qu’elles ont commencé d'agir, l’on parvient à déterminer à peu près l'instant où leur action a commencé , lequel est nécessairement le même que celui où nos continents ont pris leur
forme actuelle, ou que celui de la dernière retraite subite des eaux.
C'est en effet à compter de cette retraite que nos escar-pements actuels ont commencé à s’ébouler et à former à leur pied des collines de débris ; que nos fleuves actuels ont commencé à couler et à déposer leurs alluvions ; que notre végétation actuelle a commencé à s'étendre et à produire du terreau; que nos falaises actuelles ont commencé à être rongées par la mer; que nos dunes actuelles ont commencé à être rejetées par le vent; tout comme c’est de cette même époque que des colonies humaines ont commencé ou recommencé à se répandre, et à faire des établissements dans les lieux dont la nature l’a permis. Je ne parle point de nos volcans, non-seulement à cause de l’irrégularité de leurs éruptions, mais parce que rien ne prouve qu’ils n’aient pu exister sous Ja mer, et qu’ainsi l'on ne peut les faire servir à la mesure du temps qui s’est écoulé depuis sa dernière retraite.
Alterrissements.
MM. Deluc et Dolomieu sont ceux qui ont le plus soigneusement examiné la marche des atterrissements ; et, quoique fort opposés sur un grand nombre de points de la théorie de la terre, ils s'accordent sur celui-là : les atterrissements augmentent très-vite; ils devaient augmenter bien plus vite encore dans Îles commencements, lorsque les montagnes fournissaient davantage de matériaux aux fleuves, et cependant leur étendue est encore assez bornée.
Le Mémoire de Dolomieu, sur l'Égypte ‘, tend à prou-
" Journal de Physique, tom. XLIT, pag. 40 et sui.
ver que du temps d’Homère la langue de terre sur laquelle Alexandre fit bâtir sa ville n'existait pas encore; que l’on pouvait naviguer immédiatement de l'île du Phare dans le golfe appelé depuis /ac Maréotis, et que ce golfe avait alors la longueur indiquée par Ménélas, d'environ quinze à vingt lieues. Il n’aurait donc fallu que les neuf cents ans écoulés entre Homère et Strabon pour mettre les choses dans l’état où ce dernier les décrit, et pour réduire ce golfe à la forme d’un lac de six lieues de longueur. Ce qui est plus certain, c’est que depuis lors les choses ont encore bien changé. Les sables que la mer et le vent ont rejetés ont formé, entre l’île du Phare et l’ancienne ville, une langue de terre de deux cents toises de largeur, sur laquelle la nouvelle ville a été bâtie. Ils ont obstrué la bouche du Nil la plus voisine, et réduit à peu près à rien le lac Maréotis. Pendant ce temps, les alluvions du Nil ont été déposées le long du reste du rivage, et l’ont immensément étendu.
Les anciens n'ignoraient pas ces changements. Hérodote dit que les prêtres d'Égypte regardaient leur pays comme un présent du Nil’. Ce n’est, pour ainsi dire, ajoute-t-il, que depuis peu de temps que le Delta a paru?. Aristote fait déjà observer qu'Homère parle de Thèbes comme si elle eût été seule en Égypte, et ne fait aucune mention de Memphis 3. Les bouches canopique et pélusiaque étaient autrefois les principales, et la côte s’étendait en ligne droite de l’une à l’autre; elle paraît encore ainsi dans les cartes de Ptolomée ; depuis lors l’eau s’est jetée dans les bouches bolbitine et phatnitique; c’est à
* Voyez Appendice, note 8.
2 Hérod. Euterpe, v et xv.
3 Acist., Metcor., lib. 1, cap. 14.
leurs issues que se sont formés les plus grands atterrissements, qui ont donné à la côte un contour demi-cireulaire. Les villes de Rosette et de Damiette, bâties au bord de la mer sur ces bouches, il y a moins de mille ans, en sont aujourd'hui à deux lieues. Selon Demaillet, il n'aurait fallu que vingt-six ans pour prolonger d’une demilieue un cap en avant de Rosette ".
L'élévation du sol de l'Égypte s'opère en même temps que cette extension de sa surface, et le fond du lit du fleuve s'élève dans la même proportion que les plaines adjacentes, ce qui fait que chaque siècle l'inondation dépasse de beaucoup les marques qu'elle a laissées dans les siècles précédents. Selon Hérodote, un espace de neuf cents ans avait suffi pour établir une différence de niveau de sept à huit coudées ?. A Éléphantine l’inondation surmonte aujourd'hui de sept pieds les plus grandes hauteurs qu'elle atteignait sous Septime-Sévère, au commencement du troisième siècle. Au Caire pour qu’elle soit jugée suffisante aux arrosements elle doit dépasser de trois pieds et demi la hauteur qui était nécessaire au neuvième siècle. Les monuments antiques de cette terre célèbre sont : tous plus ou moins enfouis par leur base. Le limon amené par le fleuve couvre même de plusieurs pieds les monticules factices sur lesquels reposent les anciennes villes $.
1 Demaillet, Description de l'Égypte, p. 102 et 103.
2 Hérod, Eulerve, xui.
8 Voyez les Observations sur la vallée d'Égypte et sur l’exhaussement séculaire du sol qui la recouvre, par M. Girard (grand ouvr. sur l'Égypte, ét. mod., Mém., tom. 11, pag. 343). Sur quoi nous ferons encore remarquer que Dolomieu, Shaw, et d’autres auteurs respectables, estimaient ces élévations séculaires beaucoup plus haut que M. Girard. Il est fâcheux que nulie part on nait essayé
Le delta du Rhône n’est pas moins remarquable par ses accroissements. Astrue en donne le détail dans son Æistoire naturelle du Languedoc, et, par une comparaison soignée des descriptions de Méla, de Strabon et de Pline, avec l'état des lieux au commencement du dix-huitième siècle, il prouve, en s'appuyant de plusieurs écrivains du moyen âge, que les bras du Rhône se sont allongés de trois lieues depuis dix-huit cents ans ; que des atterrissements semblables se sont faits à l’ouest du Rhône, et que nombre d’endroits situés encore il y a six et huit cents ans au bord de la mer ou des étangs sont aujourd’hui à plusieurs milles dans la terre ferme.
Chacun peut apprendre, en Hollande et en ftalie, avec quelle rapidité le Rhin, le Pô, PArno, aujourd'hui qu'ils sont ceints par des digues, élèvent leur fond ; combien leur embouchure avance dans la mer en formant de longs promontoires à ses côtés, et juger par ces faits du peu de siècles que ces fleuves dnt employés pour déposer les plaines basses qu'ils traversent maintenant.
Beaucoup de villes qui à des époques bien connues de l’histoire étaient des ports de mer florissants sont aujourd’hui à quelques lieues dans les terres; plusieurs même ont été ruinées par suite de ce changement de position. Venise a peine à maintenir les lagunes qui la séparent du continent, et malgré tous ses efforts elle sera inévitablement un jour liée à la terre ferme *.
On sait, par le témoignage de Strabon, que du temps d'Auguste Ravenne était dans les lagunes comme y est
d'examiner quelle épaisseur ont aujourd’hui ces terrains au-dessus du sol primitif, du roc naturel.
! Voyez le Mém. de M. Forfait, sur les lagunes de Venise. ( Mém. de la Classe physique de l’Institut, t. V, p. 213.)
aujourd’hui Venise ; et à présent Ravenne est à une lieue du rivage. Spina avait été fondée au bord de la mer par les Grecs, et dès le temps de Strabon elle en était à quatre-vingt-dix stades : aujourd'hui elle est détruite. .Adria en Lombardie, qui avait donné son nom à la mer dont elle était il y a vingt et quelques siècles le port principal, en est maintenant à six lieues. Fortis a même rendu vraisemblable qu’à une époque plus ancienne les monts Euganéens pourraient avoir été des îles.
Mon savant confrère à l’Institut M. de Prony, inspecteur général des ponts et chaussées, m’a communiqué des renseignements bien précieux pour l'explication de ces changements du littoral de l’Adriatique '. Ayant été
1 Extrait des Recherches de M. de Prony sur le Système hydrau lique de l’Ilalie.
Déplacement de la partie du rivage de l’Adriatique occupée par les bouches du P6.
La partie du rivage de l’Adriatique comprise entre les extrémités méridionales du lac ou des lagunes de Comacchio et des lagunes de Venise a subi depuis les temps antiques des changements considérables , attestés par les témoignages des auteurs les plus dignes de foi, et que l’état actuel du sol dans les pays situés près de ce rivage ne permet pas de révoquer en doute; mais il est impossible de donner sur les progrès successifs de ces changements des détails exacts, et surtout des mesures précises pour des époques antérieures au douzième siècle de notre ère.
On est cependant assuré que la ville de Hatria, actuellement Adria, était autrefois sur les bords de la mer; et voilà un point fixe et connu du rivage primitif, dont la plus courte distance au rivagc actuel, pris à l'embouchure de l’Adige, est de vingt-cinq mille mètres (*). Les habitants de cette ville ont sur son antiquité des prétentions exagérées en bien des points; mais on ne peut nier qu’elle ne soit
(*) On verra bientôt que la pointe du promontoire d’alluvions formée par le
Pô est plus avancée dans la mer de dix mille mètres environ que l’'embouchurt de l’Adige,
chargé par le gouvernement d'examiner les remèdes que l’on pourrait appliquer aux dévastations qu’occasionnent
une des plus anciennes de l'Italie : elle a donné son nom à la mer qui baïgna ses murs. On a reconnu, par quelques fouilles faites dans son intérieur et dans ses environs, l'existence d’une couche de terre parsemée de débris de poteries étrusques , sans mélange d’aucun ouvrage de fabrique romaine ; l’étrusque et le romain se trouvent mêlés dans une couche supérieure, sur laquelle on a découvert les vestiges d’un théâtre ; l’une et l’autre couches sont fort abaissées au-dessous du sol actuel ; et j'ai vu à Adria des collections curieuses , où les monuments qu’elles renferment sont classés et séparés. Le prince vice-roi, à qui je fis observer il y a quelques années combien il serait intéressant pour l’histoire et la géologie de s'occuper en grand du travail des fouilles d’Adria , et de déterminer les hauteurs par rapport à la mer, tant du sol primitif que des couches successives d’alluvions, goûta fort mes idées à cet égard : j'ignore si mes propositions ont eu quelque suite.
En suivant le rivage à partir d’Æatria, qui était située dans le fond d’un petit golfe, on trouvait au sud un rameau de l’Afhesis (l'Adige), etles Fosses Philistines, dont la trace répond à celle que pourraient avoir le Mincio et le Tartaro réunis si le PÔ coulait encore au sud de Férrare; puis venait le Delta Venetum, qui paraît avoir occupé la place où se trouve le lac ou la lagune de Comacchio. Ce delta était traversé par sept bouches de l£Zridanus, autrement Vadis, Padus ou Podincus, qui avait sur sa rive gauche, au point de dirimation de ces bouches, la ville de Trigopolis , dont la position doit être peu éloignée de celle de Ferrare. Sept lacs renfermés dansle delta prenaient le nom de Septem Maria, et Hatria est quelquefois appelée Urbs Septem Marium.
En remontant le rivage du côté du nord, à partir d’Hatria, on trouvait l'embouchure principale de l’Afhesis, appelée aussi Fossa Philistina, puis lÆstuarium”’Altini, mer intérieure, séparée de la grande par une ligne d’ilots, au milieu de laquelle se trouvait un petit archipel d’autres îlots, appelé Rialtum; c’est sur ce petit archipel qu’est maintenant située Venise : l'Æs{uarium Altini est la lagune de Venise, qui ne communique plus avec la mer que par cinq passes, les flots ayant été réunis pour former une digue continue.
A l’est des lagunes et au nord de la ville d’Æsfe se trouvent les monts
les crues du PÔô, il à constaté que cette rivière, depuis l’époque où on l'a enfermée de digues, a tellement élevé
Eugancéens , formant, au milieu d’une vaste plaine d’alluvions, un groupe isolé et remarquable de pitons, dans les environs duquel on place le lieu de la fameuse chute de Phaéton. Quelques auteurs prétendent que des masses énormes de matières enflammées lancées par des explosions volcaniques dans les bouches de l’Éridan ont donné lieu à cette fable, Il est bien vrai qu’on trouve aux environs de Padoue et de Vérone beaucoup de produits que plusieurs croient volcaniques.
Les renseignements que j'ai recueillis sur le gisement de la côte de l’Adriatique aux bouches du Pô commencent au douzième siècle à avoir quelque précision : à cette époque toutes les eaux du Pô coulaient au sud de Ferrare dans le P6 di Volanoet le P6 di Primaro, dirimations qui embrassaient l’espace occupé par la lagune de Comacchio. Les deux bouches dans lesquelles le PÔ a ensuite fait une irruption au nord de Ferrare se nommaient, l’une, fiume di Corbola, ou di Longola, ou del Mazorno; l’autre, fiume Toi. La première, qui était la plus septentrionale, recevait près de la mer le Tartaro ou canal Bianco ; la seconde était grossie à Ariano par une dérivation du Pô, appelée fiume Goro.
Le rivage de la mer était dirigé sensiblement du sud au nord, à une distance de dix ou onze mille mètres du méridien d’Adria; il passait au point où se trouve maintenant l’angle occidental de l'enceinte de la Mesola ; et Loreo, au nord de la Mesola, n’en était distant que d'environ deux cents mètres.
Vers le milieu du douzième siècle les grandes eaux du PÔ passèrent au travers des digues qui les soutenaient du côté de leur rive gauche, près de la petite ville de Ficarolo, située à dix-neuf mille mètres au nord=ouest de Ferrare, se répandirent dans la partie septentrionale du territoire de Ferrare et dans la Polésine de Rovigo, et coulèrent dans les deux canaux ci-dessus mentionnés de Mazorno et de Toi. Il paraît bien constaté que le travail des hommes a beaucoup contribué à cette diversion des eaux du Pô : les historiens qui ont parlé de ce fait remarquable ne diffèrent entre eux que par quelques détails. La tendance du fleuve à suivre les nouvelles routes qu’on lui avait tracées devenant de jour en jour plus énergique, ses deux branches du Volano et du Primaro s'apauvrirent rapidement, et furent, en
son fond, que la surface de ses eaux est maintenant plus haute que les toits des maisons de Ferrare; en même
moins d’un siècle réduites à peu près à l’état où elles sont aujonrd'hui. Le régime du fleuve s’établissait entre l'embouchure de l’Adige et le point appeié aujourd’hui Porto di Goro; les deux canaux dont il s'était d'abord emparé étant devenus insuffisants, il s’en creusa de nouveaux ; et au commencement du dix-septième siècle sa bouche principale, appelée Bocco di Tramontana, se trouvant très-rapprochée de l'embouchure de lAdige, ce voisinage alarma les Vénitiens , qui creusèrent, en 1604, le nouveau lit appelé Taglio di Porto Viro, ou P6 delle Fornaci, au moyen duquel la Bocca Maestra se trouva écartée de l’Adige du côté du midi.
Pendant les quatre siècles écoulés depuis la fin du douzième siècle jusqu'à la fin du seizième les alluvions du PÔ ont gagné sur la mer une étendue considérable. La bouche du nord, celle qui s'était emparée du canal de Mazorno, et formait le Ramo di Tramontana, était en 1600 éloignée de vingt mille mètres du méridien d’Adria ; et la bouche du sud, celle qui avait envahi le canal Toi, étail à la même époque à dix-sept mille mètres de ce méridien ; ainsi le rivage se trouvait reculé de neuf ou dix mille mètres au nord, et de six ou sept mille mètres au midi. Entre les deux bouches dont je viens de parler se trouvait une anse ou partie du rivage moins avancée , qu'on appelait Sacea di Goro.
Les grands travanx de diguement du fleuve, et une partie considérable des défrichements des revers méridionaux des Alpes, ont eu lieu dans cet intervalle du treizième au dix-septième siècle.
Le Taglio di Porto Viro détermina la marche des alluvions dans l’axe du vaste promontoire que forment actuellement les bouches du Pô. A mesure que les issues à la mer s'éloignaient, la quantité annuelle de dépôts s’accroissait dans une proportion effrayante, tant par la diminution de la pente des eaux (suite nécessaire de l’allongement du lit), que par l’emprisonnement de ces eaux entre des digues, et par la facilité que les défrichements donnaient aux torrents affluents pour entraîner dans la plaine le sol des montagnes. Bientôt l'anse de Sacca di Goro fut comblée, et les deux promontoires formés par les deux premières bouches se réunirent en un seul, dont la pointe actuelle se trouve à trente-deux ou treute-trois mille mètres du méridien d’A-
temps ses atterrissements ont avancé dans la mer avec tant de rapidité, qu’en comparant d'anciennes cartes avec l’état actuel on voit que le rivage a gagné plus de six mille toises depuis 1604, ce qui fait cent cinquante ou cent quatre-vingts pieds et en quelques endroits deux cents pieds par an. L’Adige et le PÔ sont aujourd’hui plus élevés que tout le terrain qui leur est intermédiaire; et ce n’est qu’en leur ouvrant de nouveaux lits dans les parties basses qu’ils ont déposées. autrefois que l’on pourra prévenir les désastres dont ils les menacent maintenant.
Les mêmes causes ont produit les mêmes effets le long des branches du Rhin et de la Meuse, et c'est ainsi que les cantons les plus riches de la Hollande ont continuellement le spectacle effrayant de fleuves suspendus à vingt et trente pieds au-dessus de leur sol.
M. Wiebeking, directeur des ponts et chaussées du
dria ; en sorte que pendant deux siècles les bouches du Pô ont gagné environ quatorze mille mètres sur la mer.
Il résulte des faits dont je viens de donner un exposé rapide : 1° qu’à des époques antiques, dont la date précise ne peut pas être assignée, la mer Adriatique baignait les murs d’Adria.
2° Qu’au douzième siède, avant qu’on eût ouvert à Ficarolo une route aux eaux du Pô sur leur rive gauche, le rivage de la mer s'était éloigné d’Adria de neuf à dix mille mètres. |
3° Que les pointes des promontoires formés par les deux principales bouches du Pô se trouvaient en l’an 1600 avant le Taglio di Porto Viro, à une distance moyenne de dix-huit mille cinq cents mètres d’Adria, ce qui depuis l’an 1200 donne une marche d’alluvions de vingt-cinq mètres par an.
4° Que la pointe du promontoire unique formé par les bouches actuelles est éloignée d’environ trente-deux ou trente-trois mille mètres du méridien d’Adria : d’où on conclut une marche moyenne des alluvions d'environ soixante-dix mètres par an pendant ces deux derniers siècles , marche qui, rapportée à des époques plus éloignées, se trouverait être beaucoup plus rapide. DE PRONY.
royaume de Bavière, a écrit un mémoire sur cette marche des choses, si importante à bien connaître pour les peuples et pour les gouvernements, où il monire que cette propriété d'élever leur fond appartient plus ou moins à tous les fleuves.
Les atterrissements le long des côtes de la mer du Nord n’ont pas une marche moins rapide qu’en Italie. On peut les suivre aisément en Frise et dans le pays de Groningus, où l’on connaît l'époque des premières digues construites par le gouverneur espagnol Gaspar Roblès, en 1570. Cent ans après l’on avait déjà gagné en quelques endroits trois quarts de lieue de terrain en dehors de ces digues ; et la ville même de Groningue, bâtie en partie sur l'ancien sol, sur un calcaire qui n'appartient point à la mer ac tuelle, et où l’on trouve les mêmes coquilles que dans notre calcaire grossier des environs de Paris, la ville de Groningue n’est qu’à six lieues de la mer. Ayant été sur les lieux , je puis confirmer, par mon propre témoignage, des faits d’ailleurs très-connus, et dont M. Deluc a déjà fort bien exposé la plus grande partie *. On pourrait observer le même phénomène, et avec la même précision, tout le long des côtes de l'Ost-Frise, du pays de Brême et du Holstein, parce que l’on connaît les époques où les nouveaux terrains furent enceints pour la première fois, et que l’on peut y mesurer ce que l’on a gagné depuis.
Cette lisière, d’une admirable fertilité, formée par les fleuves et par la mer, est pour ces pays un don d'autant plus précieux, que l’ancien sol, couvert de bruyères et de tourbières, se refuse presque partout à la culture; les al-
1 Dans différents endroits des deux derniers volumes de ses Lettres à la reine d'Angleterre, , a à
luvions seules fournissent à la subsistance des villes peu: plées construites tout le long de cette côte depuis le moyen âge , et qui ne seraient peut-être pas arrivées à ce degré de splendeur sans les riches terrains que les fleuves leur avaient préparés, et qu’ils augmentent continuellement.
Si la grandeur qu'Hérodote attribue à la mer d’Azof, qu'il fait presque égale à l'Euxin :, était exprimée en termes moins vagues et si l’on savait bien ce qu’il a entendu par le Gerrhus ?, nous y trouverions encore de fortes preuves des changements produits par les fleuves et de leur rapidité; car les alluvions des rivières auraient pu seules * depuis cette époque, c'est-à-dire depuis deux mille deux ou trois cents ans, réduire la mer d’Azof comme elle l’est, fermer le cours de ce Gerrhus, ou de cette branche du Dniéper qui se serait jetée dans l'Hypacyris, et avec lui dans le golfe Carcinites ou d’Olu-Degnitz, et réduire à peu près à rien l’'Hypacyris lui-même À. On
1 Melpom., LXxx VI.
Ibid., vi.
3 On a aussi voulu attribuer cette diminution supposée de la mer Noire et de la mer d’Azof à la rupture du Bosphore qui serait arrivée à l’époque prétendue du déluge de Deucalion; et cependant, pour établir le fait lui-même, on s’appuie des diminutions successives de l'étendue attribuée à ces mers dans Hérodote, dans Strabon, etc. Mais il est trop évident que si cette diminution était venue de la rup- {ure du Bosphore, elle aurait dû être complète longtemps avant Hérodote et dès l’époque même où l’on place Deucalion.
4 Voyez la Géographie d’Hérodote de M. Rennel, p. 56 et suivantes, et une partie de l'ouvrage de M. Dureau de Lamalle, intitulé Géographie physique de la mer Noire, etc. Il n’y a aujourd’hui que la très-petite rivière de Kamennoipost qui puisse représenter le Gerrhus et l'Hypacyris tels qu’ils sont décrits par Hérodote.
N. B.M. Dureau, p. 170, attribue à Hérodote d’avoir fait déboucher le Borysthène et l’Hypanis dans le Palus-Méotide ; mais Hérodote
en aurait de non moins fortes s’il était bien certain que lOxus ou Sihoun, qui se jette maintenant dans le lac d’Aral, tombait autrefois dans la mer Caspienne; mais nous avons près de nous des faits assez démonstratifs pour n’en point alléguer d’équivoques et ne pas nous exposer à faire de l'ignorance des anciens en géographie la base de nos propositions physiques *.
Marches des dunes.
Nous avons parlé ci-dessus des dunes ou de ces monticules de sable que la mer rejette sur les côtes basses quand son fond est sablonneux. Partout où l'industrie de l’homme n’a pas su les fixer, ces dunes avancent dans les terres aussi irrésistiblement que les alluvions des fleuves avancent dans la mer; elles poussent devant elles des étangs
dit seulement (Melpom., tint) que ces deux fleuves se jettent ensemble dans le même lac, c’est-à dire dans le Liman , comme aujourd’hui. Hérodote n’y fait pas aller davantage le Gerrhus et PHypacyris,
1 Par exemple, M. Dureau de Lamalle, dans sa Géographie physique de la mer Noire, cite Aristote (Meteor., 1 1,c. 13), comme « nous apprenant que de son temps il existait encore plusieurs pé- « riodes et périples anciens attestant qu’il y avait un canal conduisant « de la mer Caspienne dans le Palus-Méotide. » Or, voici à quoi se réduisent les paroles d’Aristote à l’endroit cité (édition de Duval, I, 545, B.) : « Du Paropamisus descendent, entre autres rivières, le « Bactrus , lé Choaspes et l’Araxe, d’où le Tanaïs, qui en est une « branche, dérive dans le Palus-Méotide. » Qui ne voit que ce galimatias, qui ne se fonde ni sur périples ni sur périodes, n’est que l’idée étrange des soldats d'Alexandre, qui prirent le Jaxarte ou l'anaïs de la Transoxiane pour le Doñ ou Tanaïs de la Scythies Arrien et Pline en font la distinction ; mais il paraît qu’elle n’était pas faite du temps d’Aristote, Et comment vouloir tirer des documents géologiques de pareils géographes +
formés par les eaux pluviales du terrain qu’elles bordent, et dont elles empêchent la communication avec la mer, et leur marche a dans beaucoup d’endroits une rapidité effrayante : forêts, bâtiments, champs cultivés, elles envahissent tout.
“ Celles du golfe de Gascogne * ont déjà couvert un grand nombre de villages mentionnés dans des titres du moyen âge; et en ce moment dans le seul département des Landes elles en menacent dix d’une destruction inévitable. L'un de ces villages , celui de Mimisan, lutte depuis vingt ans contre elles, et une dune de plus de soixante pieds d'élévation s’en approche, pour ainsi dire, à vue d’œil. En 1802 les étangs ont envahi cinq belles métairies dans celui de Saint-Julien ? ; ils ont couvert depuis longtemps une ancienne chaussée romaine qui conduisait de Bordeaux à Bayonne, et que l’on voyait encore il y a quarante ans quand les eaux étaient basses *. L’Adour, qui à des époques connues passait au vieux Boucaut et se jetait dans la mer au cap Breton, est maintenant détourné le plus de mille toises ?.
‘Voyez le rapport sur les Dunes du golfe de Gascogne, par M. Tassin. Mont-de-Marsan , an X.
2 Mémoire de M. Bremontier, sur la fixation des dunes.
8 Tassin, loc. cit.
# Les dunes sont peu à peu changées en terres cultivables par plusieurs graminées, au nombre desquelles nous signalerons surtout l’arundo arenaria L. et l’elymus arenarius L. Ces plantes sont garnies de racines lonbues, traçantes et nombreuses, éminemment propres à fixer les sables mobiles. L’arundo arenaria, connue sous le nom de Aoya dans lemonde, se multiplie avec une rapidité extrême, dure longtemps, et résiste également bien au froid et à la chaleur. On cultive ce précieux végétal dans plusieurs contrées de la Hollande, pour l’'opposer à l’envahissement des dunes, (H.)
Feu M. Bremontier, inspecteur des ponts et chaussées, qui a fait de grands travaux sur les dunes , estimait leur marche à soixante pieds par an, et dans certains points à soixante-douze. Il ne leur faudrait, selon ses calculs, que deux mille ans pour arriver à Bordeaux; et, d’après leur étendue actuelle, il doit y en avoir un peu plus de quatre mille qu’elles ont commencé à se former *.
Le recouvrement des terrains cultivables de l'Égypte par les sables stériles de la Libye qu’y jette le vent d'ouest est un phénomène du même genre que les dunes. Ces sables ont envahi un nombre de villes et de villages dont les ruines paraissent encore , et cela depuis la conquête du pays par les Mahométans; puisqu'on voit percer au travers du sable les sommités des minarets de quelques mogquées 2 : avec une marche si rapide, ils auraient sans doute rempli les parties étroites de la vallée; s’il y avait tant de siècles qu’ils eussent commencé à y être jetés *, il ne resterait plus rien entre la chaîne libyque et le Nil. C’est encore là un chronomètre dont il serait aussi facile qu’intéressant d'obtenir la mesure.
Tourbières et éboulements.
Les tourbières produites si généralement dans le nord de l’Europe, par l'accumulation des débris de sphagnum et d'autres mousses aquatiques, donnent aussi une mesure du temps ; elles s'élèvent dans des proportions déterminées pour chaque lieu ; elles enveloppent ainsi les petites buttes
! Voyez le Mémoire de M. Bremontier.
2 Denon, Voyage en Égypte.
3 Nous pouvons citer ici tous les voyageurs qui ont parcouru la lisière occidentale de l'Égypte,
des terrains sur lesquels elles se forment ; plusieurs de ces buttes ont été enterrées de mémoire d'homme. En d’autres endroitsla tourbière descend le long des vallons, elle avance comme les glaciers ; mais les glaciers se fondent par leur bord inférieur, et la tourbière n’est arrêtée par rien : en lasondant usqu’au terrain solide on juge de son ancienneté, ct l’on trouve pour les tourbières, comme pour les dunes, qu’elles ne peuvent remonter à une époque indéfiniment reculée”. Il en est de même pour les éboutements qui se font avec unc rapidité prodigieuse au pied de tous les escarpements, et qui sont encore bien loin de les avoircouverts; mais comme l'on n’a pas encore appliqué de mesures précises à ces deux sortes de causes, nous n’y insisterons pas davantage ?.
Toujours voyons-nous que partout la nature nous tient le même langage ; partout elle nous dit que l’ordre actuel
1 Voyez note 9 de l’Appendice.
2 Ces phénomènes sont très-bien exposés dans les Lettres de M. Deluc à la reine d'Angleterre, aux endroits où il décrit les tourbières de la Westphalie; et dans ses Lettres à La Mettrie, insérées dans le Journal de Physique de 1791, etc.; ainsi que dans celles qu’il a adressées à M. Blumenbach, et que l’on à imprimées en français, en un volume, Paris, 1798. On peut y ajouter les détails pleins d’intérêt qu’il donne dans ses Voyages géologiques , tom. 1°", sur les îles de la côte ouest du duché de Sleswig, et la manière dont elles ont été réunies , soit entre elles, soit avec le continent, par des alluvions et des tourbières, ainsi que sur les irruptions qui . temps en temps en ont détruit ou séparé quelques parties.
Quant aux éboulements, M. Jameson, dans une note de la traduction anglaise de ce discours, en cite un exemple remarquable pris des roches escarpées dites Salisbury-Craig, près d'Édimbourg. Bien que d’une hauteur médiocre, leur face abrupte et verticale n’est point encore Cachée par la masse de débris qui s’accumyle à leur pied, et qui cependant augmente chaque année.
des choses ne remonte pas très-haut; et, ce qui est bien remarquable, partout l’homme nous parle comme la pature, soit que nous consultions les vraies traditions des peuples, soit que nous examinions leur état moral et politique et le développement intellectuel qu'ils avaient atteint au moment où commencent leurs monuments authentiques.
L'histoire des peuples confirme la nouveauté des continents.
En effet, bien qu’au premier coup d’œil les traditions de quelques anciens peuples, qui reculaient leur origine de tant de milliers de siècles, semblent contredire fortement cette nouveauté du monde actuel, lorsqu'on examine de plus près ces traditions, on n’est pas longtemps à s'apercevoir qu’elles n’ont rien d'historique : on est bientôt convaincu, au contraire, que la véritable histoire , et tout ce qu’elle nous a conservé de documents positifs sur les premiers établissements des nations, confirme ce que les monuments naturels avaient annoncé. |
La chronologie d’aucun de nos peuples d'Occident ne remonte, par un fil continu, à plus de trois mille ans. Aucun d'eux ne peut nous offrir avant cette époque, ni même deux ou trois siècles depuis, une suite de faits liés ensemble avec quelque vraisemblance. Le nord de l’Europe n’a d'histoire que depuis sa conversion au christianisme. ‘L'histoire de l'Espagne , de la Gaule, de l’Angleterre, ne date que des conquêtes des Romains; celle de l'Italie septentrionale avant la fondation de Rome est aujourd'hui à peu près inconnue, Les Grecs avouent ne posséder l'art d'écrire que depuis que les Phéniciens le leur ont enseigné, il y a trente-trois ou trente-quatre siècles; longtemps encore depuis, leur histoire est pleine de fables, et ils ne
font pas remonter à trois cents ans plus haut les premiers vestiges de leur réunion en corpsde peuples, Nous n'avons de l’histoire de l'Asie occidentale que quelques extraits contradictoires, qui ne vont avec un peu de suite qu’à vingt-cinq siècles *, et en admettant ce qu’on en rapporte de plus ancien avec quelques détails historiques, on s’éléverait à peine à quarante ?.
Le premier historien profane dont il nous reste des ouvrages , Hérodote, n’a pas deux mille trois cents ans d'ancienneté. Les historiens antérieurs qu’il a pu consulter ne datent pas d’un siècle avant lui f. On peut même juger de ce qu'ils étaient par les extravagances qui nous restent, extraites d'Aristée de Proconnèse et de quelques autres.
Avant eux on n'avait que des poëtes ; et Homère, le plus ancien que l’on possède, Homère, le maître et le modèle éternel de tout l'Occident, n’a précédé notre âge que de deux miile sept cents ou deux mille huit cents ans.
Quand ces premiers historiens parlent des anciens événements , soit de leur nation, soït des nations voisines, ils necitent que des traditions orales et non des ouvrages publics. Ce n’est que longtemps après eux que l'on a donné de prétendus extraits des annales égyptiennes, phéniciennes et babyloniennes. Béros n’écrivit que sous le rèone de Séleucus Nicator, Hiéronyme que sous celui
1 À Cyrus, environ six cent cinquante ans avant Jésus-Christ.
3? A Ninus, environ deux mille trois cent quarante-huit ans avant Jésus-Christ, selon Ctésias et ceux qui l'ont suivi; mais seulement mille deux cent cinquante, selon Volney , d’après Hérodote.
3 Hérodote vivait quatre cent quarante ans avant Jésus-Christ.
4 Caämus, Phérécyde, Aristée de Proconnèse, Acusilaüs, Hécatée de Milet, Charon de Lampsaque, etc. Voyez Vossius, de Histor. Græc., lib. f, et surtout son quatrième livre.
Ps TS
d'Antiochus Soter, et Manéthon que sous le règns de Ptolémée Philadelphe. Ils sont tous les trois seulement du troisième siècle avant Jésus-Christ. |
Que Sanchoniaton soit un auteur véritable ou supposé, on ne le connaissait point avant que Philon de Byblos en eût publié une traduction, sous Adrien, dans le second siècle après Jésus-Christ; et quand on l'aurait connu, l’on n’y aurait trouvé pour les premiers temps, comme dans tous les auteurs de cette espèce, qu’une théogonie puérile, ou une métaphysique tellement déguisée sous des allégories , qu’elle en est méconnaissable. |
Un seul peuple nous a conservé des annales écrites en prose avant l’époque de Cyrus ; c’est le peuple juif.
La partie de l'Ancien Testament que l'on nomme Île Pentateuque existe sous sa forme actuelle au moins depuis le schisme de Jéroboam, puisque Îles Samaritains la reçoivent comme les Juifs, c’est-à-dire qu’elle à maintenant à coup sûr plus de deux mille huit cents ans.
Ïl n’y a nulle raison pour ne pas attribuer la rédaction de la Genèse à Moïse lui-même, ce qui la ferait remonter à cinq cents ans plus haut, à trente-trois siècles; et il suffit de la lire pour s’apercevoir qu’elle a été composée en partie avec des morceaux d'ouvrages antérieurs : on ne peut done aucunement douter que ce ne soit l'écrit le plus ancien dont notre Occident soit en possession.
Or, cet ouvrage et tous ceux qui ont été faits depuis, quelque étrangers que leurs auteurs fussent et à Moïse et à son peuple, nous présentent les nations des bords de la Méditerranée comme nouvelles; ils nous les montrent encore demi-sauvages quelques siècles auparavant ; bien plus, ils nous parlent tous d'une catastrophe générale,
d’une irruption des eaux, qui occasionna une régénération CUVIER, — DISC SUR LES RÉVOL. 10
presque totale du genre humain, et ils n’en font pas remonter l’époque à un intervalle bien éloigné.
Les textes du Pentateuque qui allongent le plus cet intervalle ne le placent pas à plus de vingt siècles avant Moïse, ni par conséquent à plus de cinq mille quatre cents ans avant nous’.
Les traditions poétiques des Grecs, sources de toute notre histoire profane pour ces époques reculées, n’ont rien qui contredise les annales des Juifs ; au contraire, elles s'accordent admirablemeut avec elles, par l’époque qu’elles assignent aux colons égyptiens et phéniciens qui donnèrent à la Grèce les premiers germes de civilisation ; on y voit que vers le même siècle où la peuplade israélite sortit d'Égypte pour porter en Palestine le dogme sublime de l’unité de Dieu, d’autres colons sortirent du même pays pour porter en Grèce une religion plus grossière, au moins à l'extérieur, quelles que fussent d’ailleurs les doctrines secrètes qu’elle réservait à ses initiés; tandis que d’autres encore venaient de Phénicie, et enseignaient aux Grecs l'art d'écrire et tout ce qui a rapport à la navigation et au commerce ?.
' Les Septante à cinq mille trois cent quarante-cinq; le texte samaritain à quatre mille huit cent soixante-neuf; le texte hébreu à quatre mille cent soixante-quatorze.
2 On sait que les chronologistes varient de plusieurs années sur chacun de ces événements ; mais ces migrations n’en forment pas moins toutes ensemble le caractère spécial et bien remarquable du quinzième et du seizième siècle avant Jésus-Christ.
Ainsi, en suivant seulement les calculs d’Usserius, Cécrops serait venu d'Égypte à Athènes vers 1556 avant Jésus-Christ; Deucalion se serait établi sur le Parnasse vers 1548; Cadmus serait arrivé de Phénicie à Thèbes vers 1493; Danaüs serait venu à Argos vers 1485; Dardanus se serait établi sur l’Hellespont vers 1449.
[1 s'en faut sans doute beaucoup que l’on ait eu depuis lors une histoire suivie, puisque l'on place encore ongtemps après ces fondateurs -de colonies une foule d’événements mythologiques et d'aventures où des dieux et des héros interviennent, et qu’on ne lie ces chefs à l’histoire véritable que par des généalogies évidemment factices : ; mais ce qui est bien plus certain encore, c'est que tout ce qui avait précédé leur arrivée ne pouvait s’être conservé que dans des souvenirs très-confus, et n’aurait pu être suppléé que par de pures inventions, pareilles à celles de nos moines du moyen âge sur les origines des peuples de VEurope.
Ainsi, non-seulement on ne doit pas s'étonner qu'il y ait eu dans l’antiquité même beaucoup de doutes et de contradictions sur les époques de Cécrops, de Deucalion , de Cadmus et de Danaüs ; non-seulement il serait puéril d’attacher la moindre importance à une opinion quelconque sur les dates précises d’Inachus * ou d’Ogy-
Tous ces chefs de nation auraient été à peu près contemporains de Moïse, dont l’émigration est de 1491. Voyez d’ailleurs sur le synehronisme de Moïse, de Danaüs et de Cadmus, Diodore, Kb. xt; dans Photius, p. 1152.
‘ Tout le monde connaît les généalogies d’Apollodore, et le parti que feu Clavier a cherché à en tirer pour rétablir une sorte d'histoire primitive de la Grèce; mais lorsqu’on a lu les généalogies des Arabes, celles des Tartares , et toutes celles que nos vieux moines chroniqueurs avaient imaginées pour les différents souverains de l’Europe et même pour des particuliers, on comprend très-bien que des écrivains grecs ont dû faire pour les premiers temps de leur nation ce qu’on a fait pour toutes les autres à des époques où la critique n’é— clairait pas l’histoire.
2 Mille huit cent cinquante-six ou mille huit cent vingt-trois avant Jésus-Christ, ou d’autres dates encore ; mais toujours environ trois éent cinquante ans avant les principaux colons phéniciens où égyptiens. [
ges '; mais si quelque chose peut surprendre, c’est que ces personnages n'aient pas été placés infiniment plus haut. Il est impossible qu’il n’y ait pas eu là quelque effet de l’ascendant des traditions reçues, auquel les inventeurs de fables n’ont pu se soustraire. Une des dates assignées au déluge d’Ogygès s'accorde même tellement avec l'une de celles qui ont été attribuées au déluge de Noé, qu'il est presque impossible qu’elle n'ait pas été prise dans quelque source où c'était de ce dernier déluge qu’on entendait parler ?.
Quant à Deucalion, soit que l’on regarde ce prince comme un personnage réel ou fictif, pour peu que l'on suive la manière dont son déluge a été introduit dans les poëmes des Grecs, et les divers détails dont il s’est trouvé
‘ La date vulgaire d'Ogygès, d’après Acusilaüs, suivi par Eusèbe, est de mille sept cent quatre-vingt-seize ans avant Jésus-Christ, par conséquent plusieurs années après Inachus.
3 Varron placçait Ie déluge d’Ogygès, qu’il appelle le premier déluge , à quatre cents ans avant Inachus (a priore cataclismo, quem Ogygium dicunt, ad Inachi regnum), et par conséquent à mille six cents ans avant la première olympiade, ce qui le porterait à deux mille trois cent soixante-seize ans avant Jésus-Christ; et le déluge de Noé, selon le texte hébreu, est de deux mille trois cent quarante neuf : ce n’est que vingt-sept ans de différence. Ce témoignage de Varron est rapporté par Censorin, de Die nalali, cap. xxr. A la vérité, Censorin n’écrivait qu’en 238 de Jésus Christ, et il paraît, d’après Jules Africain, ap, Euseb., Præp. ev., qu'Acusilaüs, le premier auteur qui plaçait un déluge sous le règne d’Ogygès, faisait ce prince contemporain de Phoronée, ce qui Paurait beaucoup rapproché de la première olympiade. Jules Africain ne met que mille vingt ans d’intervalle entre les deux époques ; il y a même dans Censorin un passage conforme à cette opinion : aussi quelques-uns veulent-ils lire dans celui de Varron, que nous venons de citer d’après Censorin, erogitium , au lieu d’Ogygium. Mais qu'est-ce qu'un cataclisme érogitien, dont personne n’a jamais parlé ?
successivement enrichi, il devient sensible que ce n'était qu’une tradition du grand cataclisme , altérée et placée par les Hellènes à l’époque où ils plaçaient aussi Deucalion , parce que Deucalion était regardé comme l'auteur de la nation des Hellènes, et que l’on confondait son histoire avec celle de tous les chefs des nations renouvelées !.
Homère ni Hésiode n’ont rien su du délage de Deucalion, non plus que de celui d'Ogygès.
Le plus ancien auteur subsistant où l’on trouve la mention dû pre: mier est Pindare (Od., olyp. 1x). D fait aborder Deucalion sur le Par nasse , s'établir dans la ville de Protogénie (première naissance}, et y recréer son peuple avec des pierres ; en un mot, il rapporte déjà, mais en l’appliquant à une nation seulement, la fable généralisée depuis par Ovide à tout le genre humain.
Les premiers historiens postérieurs à Pindare (Hérodote, Thucydide et Xénophon), ne font mention d'aucun déluge, ni du temps d'Ogygès ni du temps de Deucalion, bien qu’ils parlent de celui-ci comme de l’un des premiers rois des Heliènes.
Platon, dans le Timée, ne dit que quelques mots du déluge, ainsi que de Deucalion et de Pyrrha, pour commencer le.récit de la grande catastrophe qui, selon les prêtres de Sais, détruisit PAtlantide ; mais dans ce peu de mots il parle du déluge au singulier, COMME si c'était, le seul : il dit même expressément plus Join que les Grecs n’en Connaissaient qu’un. 11 place le nom de Deucalion immédiatement après celui de Phoronée, le premier des hommes , sans faire mention d’Ogygès : ainsi, pour Jui c’est encore un événement général, un vrai déluge universel, et le seul qui soit arrivé. Il le regardait donc comme identique avec celui d'Ogygès.
Aristote (Meteor., I, 14) semble le premier n’avoir considéré ce déluge que comme une inondation locale, qu’il place près de Dodone et du fleuve Achéloüs, mais près de PAchéloùs et de la Dodone de Thessalie.
Dans Apollodore (Bibl. 1,6 7) le déluge de Deucalion reprend toute sa grandeur et son caractère mythologique : il arrive à l’époque du passage de l’âge d’airain à l’âge de fer. Deucalion est le fils du titan Prométhéé, du fabricateur de l’homme ; il crée de nouveau le genre
C'est que chaque peuplade de Grèce qui avait conservé des traditions isolées les commençait par son déluge particulier, parce que chacune d’elles avait conservé quelque souvenir du déluge universel qui était commun à tous les peuples; et lorsque dans la suite on voulut assujettir ces. diverses traditions à une chronologie commune, on crut voir des événements différents, parce que des dates toutes
humain avec des pierres ; et cependant Atlas, son oncle, Phoronée, qui vivait avant lui, et plusieurs autres personnages antérieurs conservent de longues postérités.
A mesure que l’on avance vers des auteurs plus récents, il s’y ajoute des circonstances de détails qui ressemblent davantage à celles que rapporte Moïse.
Ainsi Apollodore donne à Deucalion un coffre pour moyen de salut ; Plutarque parle des colombes par lesquelles ïl cherchait à savoir si les eaux s'étaient retirées, et Lucien des animaux de toute espèce qu’il avait embarqués avec lui, etc.
Quant à la combinaison de traditions et d’hypothèses de laquelle on a récemment cherché à conclure que la rupture du Bosphore de Thrace a été la cause du déluge de Deucalion, et même de l’ouverture des colonnes d’Hercule, en faisant décharger dans l’Archipel les eaux du Pont-Euxin, auparavant beaucoup plusélevées et plus étendues qu’elles ne l’ont été depuis cet événement, il n’est plus nécessaire de s’en occuper en détail depuis qu’il a été constaté, par les observations de M. Olivier, que si la mer Noire eût été aussi haute qu’on le suppose, elle aurait trouvé plusieurs écoulements par des cols et des plaines moins élevées que les bords actuels du Bosphore; et par eelles de M. le comte Andréossy, que, fût-elle tombée un jour subitement en cascade par ce nouveau passage , la petite quantité d’eau qui aurait pu s’écouler à la fois par une ouverture si étroite non-seulement se serait répandue.sur l'immense étendue de la Méditerranée sans y occasionner une marée de quelques toises, mais que la simple inclinaison naturelle nécessaire à Pécoulement des eaux aurait réduit à rien leur excédant de hauteur sur les bords de l’Attique.
Voyez au reste sur ce sujet la note que j'ai publiée en tête du troisième volume de l’Ovide de la collection de M. Lenraire.
incertaines , peut-être toutes fausses, mais regardées chacune dans son pays comme authentique, ne se rapportaient pas entre elles. Ainsi de la même manière que les Hellènes avaient un déluge de Deucalion , parce qu'ils regardaient Deucalion comme leur premier auteur, les autochthones de l’Attique en avaient un d'Ogygès , parce que c'était par Ogygès qu’ils commencaient leur histoire. Les Pélages d’Arcadie avaient celui qui, selon des auteurs postérieurs, contraignit Dardanus à se rendre vers l’'Hellespont'. L'île de Samothrace, l’une de celles où il s'était le plus anciennement formé une succession de prêtres, un eulte régulier et des traditions suivies, avait aussi un déluge, qui passait pour le plus ancien de tous”, et que l’on y attribuait à la rupture du Bosphore et de l’Hellespont. On gardait quelque idée d’un événement semblable en Asie Mineure 5 et en Syrie #, et par la suite les Grecs y attachèrent le nom de Deucalion °.
Mais aucune de ces traditions ne plaçait très-haut ce cataclysme ; aueune d'elles ne refuse à s'expliquer, quant à sa date et à ses autres circonstances, par les variations que subissent toujours les récits qui ne sont point fixés par l'Écriture.
* Denys d'Halicarnasse, Antiq. rom., lib. 1, cap. 61.
2 Diodore de Sicile, lib. v, cap. 47.
3 Étienne de Byzance, voce Iconium : Zénodote, Prov., cent. vi, n° 10; et Suidas, voce Nannacus.
4 Lucian., de Dea Syra.
5 Arnobe, Contra Gent., lib. v,p. m. 158, parle même d’un rocher de Phrygie d’où l’on prétendait que Deucalion et Pyrrha avaient pris leurs pierres.
L'antiquitlé excessive attribuée à certains peuples n'a rien d'historique.
Les hommes qui veulent attribuer aux continents et à
l'établissement des nations une antiquité très-reculée sont donc obligés de s’adresser aux Indiens, aux Chaldéens et aux Égyptiens, trois peuples en effet qui paraissent les plus anciennement civilisés de la race caucasique; mais
trois peuples extraordinairement semblables entre eux ,.
non-seulèment par le tempérament, par le climat et par la nature du sol qu’ils habitaient, mais encore par la constitution politique et religieuse qu'ils s'étaient donnée, et dont cette constitution même doit rendre le témoignage également suspect . -
Chez tous les trois une caste héréditaire était exclusivement chargée du dépôt de la religion, des lois et des sciences ; chez tous les trois cette caste avait son langage allégorique et sa doctrine secrète; chez tous les trois elle se réservait le privilége de lire et d'expliquer les livres sacrés dans lesquels toutes les connaissances avaient été révélées par les dieux eux-mêmes.
On comprend ce que l’histoire pouvait devenir en de pareilles mains; mais, sans se livrer à de grands efforts de raisonnement, on peut le savoir par le fait, en examinant ce qu’elle est devenue parmi celle de ces trois nations qui subsiste encore : parmi les Indiens.
* Cette ressemblance des institutions va au point qu’il est trèsnaturel de leur supposer une origine commune. On ne doit pas oublier que beaucoup d'anciens auteurs ont pensé que les institutions égyptiennes venaient de l'Éthiopie, et que le Syncelle, page 151, nous dit positivement que les Éthiopiens étaient venus des bords de l’'Indus, au temps du roi Aménophtis.
DE LA SURFACE DU GLOBE. M ir
La vérité est qu’elle n’y existe point du tout. Au milieu de cette infinité de livres de théologie mystique ou de métaphysique abstruse que les brahmes possèdent, et que l’ingénieuse persévérance des Anglais est parvenue à conpaître, il n’existe rien qui puisse nous instruire avec ordre sur l’origine de leur nation et sur les vicissitudes de leur société : ils prétendent même que leur religion leur défend de conserver la mémoire de ce qui se passe dans l’âge actuel, dans l’âge du malheur ‘.
Après les Védas, premiers ouvrages révélés et fondements de toute la croyance des Indous, la littérature de ce peuple, comme celle des Grecs, commence par deux grandes épopées ; le Ramaïan et le Mahäbarat, mille fois plus monstrueuses dans leur merveilleux que l’liade et l'Odyssée , bien que l’on y reconnaisse aussi des traces d'une doctrine métaphysique du genre de celles que l'on est convenu d'appeler sublimes. Les autres poëmes, qui font avec les deux premiers le grand corps des Pouranas, ne sont que des légendes ou des romans versifiés, écrits dans des temps et par des auteurs différents, et non moins extravagants dans leurs fictions que les grands poëmes. On a cru reconnaître dans quelques-uns de ces écrits des faits ou des noms d'homme un peu semblables à ceux dont les Grecs et les Latins ont parlé; et c’est principalement d’après ces ressemblances de noms que M. Wilfort a essayé d’extraire de ces Pouranas une espèce de concordance avec notre ancienne chronologie d'Occident, concordance qui décèle à chaque ligne la nature hypothétique de ses bases, et qui de plus ne peut être admise
" Voyez Polier, Mythologie des Indous, tom. I, pages 89 (TE
tits DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS
qu'en comptant absolument pour rien les dates données par les Pouranas eux-mêmes.
Les listes de rois que des pandits ou docteurs indiens ont prétendu avoir compilées d’après ces Pouranas ne sont que de simples catalogues sans détails, ou ornés de détails absurdes, comme en avaient les Chaldéens et les Égyptiens ; comme Trithème et Saxon le Grammairien en ont donné pour les peuples du Nord ?. Ces listes sont fort loin de s’accorder ; aucune d’elles ne suppose ni une histoire , ni des registres, ni des titres : le fond même a pu en être imaginé par les poëtes dont les ouvrages en: ont été la source. L’un des pandits qui en ont fourni à M. Wilfort est convenu qu’il remplissait arbitrairement avec des noms imaginaires les espaces entre les rois célèbres 5, et il avouait que ses prédécesseurs en avaient fait autant. Si cela est vrai des listes qu'obtiennent aujourd'hui les Anglais, comment ne le serait-il pas de celles qu’Abou-Fazel a données comme extraites des annales. de Cachemire 4, et qui d’ailleurs , toutes pleines de fables. qu’elles sont, ne remontent qu’à quatre mille trois cents ans, sur lesquels plus de mille deux cents sont remplis de
1 Voyez le grand travail de M. Wilfort sur la chronologie des rois. de Magadha, empereurs de l'Inde, et sur les époques de Vicramaditjya (ou Bikermadjit), et de Salivahanna ; Mém. de Calculla, t. IX, in-8°, pag. 82.
? Voyez Johnes, sur la chronologie des Indous, Mém. de Calculta, édition in-8°, tom. ff, pag. 111; traduction française, p. 164. Voyez aussi Wilfort sur ce même sujet, ibid., tom. V, pag. 241, et les listes qu’il donne dans son travail cité plus haut, tom. IX, p. 116.
$ Wilfort, Mém. de Calcutta, in-8°, tom. IX, p. 133:
# Dans l’Ayeen-Acbery, tom. IT, p. 138 de la traduction anglaise. Voyez aussi Heeren, Commerce des Anciens, premier volume ,. deuxième partie, pag. 329.
noms de princes dont les règnes demeurent indéterminés quant à leur durée.
L'ère même d’après laquelle les Indiens comptent aujourd’hui leurs années, qui commence cinquante-sept ans avant Jésus-Christ, et qui porte le nom d’un prince appelé Vicramaditjia ou Bickermadjit, ne le porte que par une sorte de convention ; car on trouve, d'après les synchronismes attribués à Vicramaditjia , qu’il y aurait eu au moins trois, et peut-être jusqu’à huit ou neuf, princes de ce nom, qui tous ont des légendes semblables, qui tous ont eu des guerres avec un prince nommé Siliwahanna ; et, qui plus est, on ne sait pas bien si cette année cinquante-sept avant Jésus-Christ est celle de la naissance, du règne ou de la mort du Vicramaditjia, dont elle porte le nom.
Enfin, les livres les plus authentiques des Indiens démentent, par des caractères intrinsèques et tres-reconnaissables, l’antiquité que ces peuples leur attribuent. Leurs Védas, ou livres sacrés, révélés selon eux par Brahma luimême dès l’origine du monde, et rédigés par Viasa (nom qui ne signifie autre chose que collecteur) au commencement de l’âge actuel, si l’on en juge par le calendrier qui
s'y trouve annexé et auquel ils se rapportent, ainsi que par la position des colures que ce calendrier indique, peuvent remonter à trois mille deux cents ans, ce qui serait à peu près à l’époque de Moïse *, Peut-être même ceux qui
: Voyez Bentley, sur les systèmes astronomiques des Indous et leur liaison avec l’histoire, Mém. de Calcutta, tom. VHI, pag. 243 de l'édition in-8°.
2 Voyez le Mémoire dé M. Colebrooke sur les Védas, Hém. de Calcutta, tom. VIH de l'édition in-8°, pag. 493.
ajouteront foi à l’assertion de Mégasthène', que de son temps les Indiens ne savaient pas écrire; ceux qui réfléchiront qu'aucun des anciens n’a fait mention de ces temples superbes, de ces immenses pagodes, monuments si remarquables de ia religion des Brahmes; ceux qui sauront que les époques de leurs tables astronomiques ont été calculées après coup, et mal calculées, et que leurs traités d'astronomie sont modernes et antidatés, seront-ils portés à diminuer encore beaucoup cette antiquité prétendue des Védas ? |
Cependant, au milieu de toutes les fables brahminiques, iléchappe des traits dont la concordance avec ce qui résulte des monuments historiques plus occidentaux est faite pour étonner.
Ainsi leur mythologie consacre les destructions successives que la surface du globe a essuyées et doit essuyer à l’avenir; et ce n’est qu'à un peu moins de cinq mille ans qu'ils font remonter la dernière ?. L'une de ces révolutions, que l’on place à la vérité infiniment plus loin de nous, est décrite dans des termes presque correspondants à ceux de Moïse’. | |
? Megasthenes apud Strabon., lib. xv, pag. 709. Almel.
2 Celle qui a donné naissance à l’âge présent ou cali yug (l’âge de terre ) : elle remonte à quatre mille neuf cent vingt-sept ans (trois mille cent deux ans avant Jésus-Christ). Voyez Legentil, Voyage aux Indes,tom. 1, p. 235; Bentley, Mém. de Calcutta, tom. VI de lédition in-8°, p. 212. Ce n’est que cinquante-neuf ans plus haut que le déluge de Noé, selon le texte samaritain.
3 Le personnage de Satyavrata y joue le même rôle que Noé : il s’y sauve avec sept couples de saints. Voyez Will. Johnes, Mém. de Calcutta, tom.1, in-8°, p. 230, et la traduction française in-4°, pag. 170; et dans le Bagavadam (ou Bagvata), traduction de Fouché d’Obsonville, pag. 212.
M. Wilfort assure même que dans un autre événement de ceite mythologie figure un personnage qui ressemble à Deucalion, par l'origine, par le nom, par les aventures, et jusque par le nom et les aventures de son père r. .
Une chose également assez digne de remarque, c’est que dans ces listes de rois, toutes sèches, toutes peu historiques qu’elles sont, les Indiens placent le commencement de leurs souverains humains (ceux de la race du Soleil et de la Lune) à une époque qui est à peu près la même que celle où Ctésias, dans une liste entièrement de la même nature, fait commencer ses rois d’Assyrie (environ quatre mille ans avant le temps présent )?.
1 Cala-Javana, ou dans le langage familier Cal-Yun, à qui ses partisans peuvent avoir donné l’épithète de deva, dev (dieu), ayant attaqué Chrishna (lApollon des {ndiens), à la tête des peuples septentrionaux (des Scythes, tels qu'était Deucalion selon Lucien), fut repoussé par le feu et par l’eau. Son père, Garga, avait pour l’un de ses surnoms Pramathesa ( Prométhée); et selon une autre légende il est dévoré par l'aigle Garuda. Ces détails ont été extraits par M. Wilfort (dans son Mémoire sur le mont Caucase, parmi ceux de Calcutta, tom. VI de lédition in-8°, pag. 507) du drame sanserit intitulé Hari-Vansa. M. Charles Ritter, dans son Vesfibule de l’histoire européenne avant Hérodote, en conclut que toute la fable de Deucalion était d’origine étrangère, et avait été apportée en Grèce avec les autres légendes de cette partie du culte grec qui était venue par le Nord , et qui avait précédé les colons égyptiens et phéniciens. Mais s’il est vrai que les constellations de la sphère indienne ont aussi des noms de personnages grecs ; qu’on y voit Andromède sous le nom d’Antarmadia, Céphée sous celui de Capita, etc., onsera peut-êtretenté d'en tirer avec M. Wilfort une conclusion entièrement inverse. Malheureusement on commence à douter beaucoup, parmi les savants, de l'authenticité des documents allégués par cet écrivain.
2? Bentley, Mém. de Calcutta, tom. VIT, pag. 226 de l'édition in-8°, note.
Cet état déplorable des connaissances historiques devait être celui d’un peuple où les prêtres héréditaires d’un culte monstrueux dans ses formes extérieures, et cruel dans beaucoup de ses préceptes, avaient seuls le privilége d'écrire, de conserver et d’expliquer les livres. Quelque légende faite pour mettre en vogue un lieu de pèlerinage, des inventions propres à graver plus profondément le respect pour leur caste, devaient les intéresser plus que toutes les vérités historiques. Parmi les sciences, ils pouvaient cultiver l’astronomie, qui leur donnait du crédit comme astrologues ; la mécanique, qui les aïdait à élever les monuments, signes de leur puissance et objets de la vénération superstitieuse des peuples ; la géométrie, base de l'astronomie comme de la mécanique, et auxiliaire important de l’agriculture dans ces vastes plaines d’alluvion quine pouvaient être assainies etrendues fertiles qu’à l’aide de nombreux canaux ; ils pouvaient encourager les arts mécaniques ou chimiques, quialimentaient leur commerce et contribuaient à leur luxe et à celui de leurs temples ; mais ils devaient redouter l'histoire, qui éclaire les hommes sur leurs rapports mutuels.
Ce que nous voyons aux Indes, nous devons donc nous attendre à le retrouver partout où des races sacerdotales constituées comme celle des Brahmines, établies dans des pays semblables, s’arrogeaient le même empire sur la masse du peuple. Les mêmes causes amènent les mêmes résultats; et en effet, pour peu que l’on réfléchisse sur les fragments qui nous restent des traditions égyptiennes et chaldéennes, on s’apercoit qu'elles n'étaient pas plus historiques que celles des Indiens.
Pour juger de la nature des chroniques que les prêtres égyptiens prétendaient posséder, il suffit de rappeler les
extraits qu'ils en ont donnés eux-mêmes en différents temps et à des personnes différentes.
Ceux de Saïs, par exemple, disaient à Solon , environ cinq cents ans avant Jésus-Christ, que, l'Égypte n'étant point sujette aux déluges, ils avaient conservé, non-seulement leurs propres annales, mais celles des autres peuples; que la ville d'Athènes et celle de Saïs avaient été construites par Minerve : la première depuis neuf mille ans, la seconde seulement depuis huit mille; et à ces dates ils ajoutaient les fables si connues sur les Atlantes, sur la résistance que les anciens Athéniens opposèrent à leurs conquêtes , ainsi que toute la description romanesque de l’Atlantide: ; description où se trouvent des faits et des généalogies semblables à celles de tous les romans mythologiques.
Un siècle plus tard, vers 450, les prêtres de Memphis firent à Hérodote des récits tout différents ?. Menès, premier roi d'Égypte, avait construit, selon eux, Memphis, et renfermé le Nil dans des digues, comme si de pareilles opérations étaient possibles au premier roi d’un pays. Depuis lors ils avaient eu trois cent trente autres rois jusqu'à Mœæris, qui régnait selon eux neuf cents ans avant l’époque où ils parlaient (mille trois cent cinquante ans avant Jésus-Christ ).
Après ces rois vint Sésostris, qui poussa ses conquêtes jusqu’à la Colchide* ; et au total il y eut jusqu’à Sethos