Voyez le Timée et le Critias de Platon
2 Euterpe, chapitre xerx et suivants.
$ Hérodote croyait avoir reconnu des rapports de figure et de couleur entre les Colchidiens et les Égyptiens ; mais il est infiniment plus probable que ces Colchidiens noirs dont il parle étaient une colonie indienne attirée par le commerce anciennement établi entre l'Inde et
trois cent quarante et un rois et trois cent quarante et un grands-prêtres , en trois cent quarante et une générations, pendant onze mille trois cent quarante ans, et dans cet intervalle, comme pour servir de garant à leur chronologie, ces prêtres assuraient que le soleil s’était levé deux fois où il se couche, sans que rien eût changé dans le climat ou dans les productions du pays, et sans qu’alors ni auparavant aucun dieu se fût montré et eût régné en Egypte.
A ce trait, qui, malgré toutes les explications que l'on a prétendu en donner, prouvait une si grossière ignorance en astronomie, ils ajoutaient sur Sésostris, sur Phéron, sur Hélène, sur Rhampsinite, sur les rois qui ont fait construire les. pyramides, sur un conquérant éthiopien nommé Sabacos, des contes tout à fait dignes du cadre où ils étaient enchâssés.
Les prêtres de Thèbes firent mieux ; ils montrèrent à Hérodote, et auparavant ils avaient montré à Héeatée, trois cent quarante-cinq colosses de bois, représentant trois cent quarante-cinq grands prêtres qui s'étaient succédé de père en fils, tous hommes , tous nés l’un de l’autre, mais qui avaient été précédés par des dieux”.
D'autres Égyptiens lui dirent avoir des registres exacts non-seulement du règne des hommes, mais de celui des dieux. Ils comptaient dix-sept mille ans depuis Hercule jusqu'à Amasis, et quinze mille depuis Bacchus. Pan avait encore précédé Hercule ?.
Évidemment ces gens-là prenaient pour historique
PEurope, par lOxus, la mer Caspienne et le Phase. Voyez Ritter, Vestibule de l’histoire ancienne avant Hérodote, chapitre r.
! Eulerpe, chapitre cxcur.
2 Jbid., exLiv.
quelque allégorie relative à la métaphysique panthéistique, qui faisait, à leur insu, la base de leur mythologie.
Ce n’est qu’à Séthos que commence, dans Hérodote, une histoire un peu raisonnable ; et, ce qu’il est important de remarquer, cette histoire commence par un fait concordant avec les annales hébraïques : par la destruction de l’armée du roi d’Assyrie Sennachérib ’; et cet accord continue sous Nécho 2 et sous Hophra ou Apriès.
Deux siecles après Hérodote (vers deux cent soixante ans avant Jésus-Christ), Ptolomée Philadelphe, prince d’une race étrangère, voulut connaître l’histoire du pays que les événements l’avaient appele à gouverner. Un prètre encore, Manéthon , se chargea de l'écrire pour lui. Ce pe fut plus dans des registres, dans des archives, qu’il. prétendit l’avoir puisée, mais dans les livres sacrés d’Agathodæmon , fils du second Hermès et père de Tât, lequel l’avait copié sur des colonnes érigées avant le déluge par Tôt ou le premier Hermès , dans la terre sériadique#, ct ce second Hermès, cet Agathodæmon, ce Tât, sont des personnages dont qui que ce soit n’avait parlé auparavant, non plus que de cette terre sériadique ni de ses colonnes. Ce déluge est lui-même un fait entièrement inconnu aux Égyptiens des temps antérieurs, et dont Manéthon nc marque rien dans ce qui nous reste de ses dynasties.
Le produit ressemble à la source : non-seulement tout : est plein d’absurdités, mais ce sont des absurdités propres, et impossibles à concilier avec celles que des prêtres plus anciens avaient racontées à Solon et à Hérodote.
! Eulerpe, cxLr.
? Ibid., cuix, et dans le quatrième livre des Rois, chapitre xx, ou dans le deuxième des Paral., chap. xxxu.
3 Syncell., pag. 40.
C’est Vulcain qui commence la série des rois divins ; il règne neuf mille ans ; les dieux et les demi-dieux règnent mille neuf cent quatre-vingt-cinq ans. Ni les noms, ni les successions, ni les dates de Manéthon ne ressemblent à ce qu’on a publié avant et depuis lui; et il faut qu'il ait été aussi obscur et embrouillé qu’il était peu d’accord avec les autres, car il est impossible d'accorder entre eux les extraits qu’en ont donnés Josèphe, Jules Africain et Eusèbe. On ne convient pas même des sommes d’années de ses rois humains. Selon Jules Africain, elles vont à cinq mille cent un ans ; selon Eusèbe, à quatre mille sept cent vingt-trois ; selon le Syncelle, à trois mille cinq cent cinquante-cinq. On pourrait croire que les différences de
noms et de chiffres viennent des copistes ; mais Josèphe cite au long un passage dont les détails sont en contradiction manifeste avec les extraits de ses successeurs.
Une chronique qualifiée d’ancienne *, et que les uns jugent antérieure, les autres postérieure à Manéthon, donne encore d’autres calculs : la durée totale de ses rois est de trente-six mille cinq cent vingt-cinq ans, sur lesquels le Soleil en a régné trente mille, les autres dieux trois mille neuf cent quatre-vingt-quatre , les demi-dieux deux cent dix-sept : il ne reste pour les hommes que deux mille trois cent trente-neuf ans : aussi n’en compte-t-on que cent treize générations, au lieu des trois cent quarante d’'Hérodote.
Un savant d’un autre ordre que Manéthon, l’astronome Ératosthène, découvrit et publia, sous Ptolomée Évergète, vers 240 avant Jésus Christ, une liste particulière de trente-huit rois de Thèbes, commençant à Ménès,
* Syncell., pag. 51.
et se continuant pendant mille vingt-quatre ans : nous en avons un extrait que le Syncelle a copié dans Apollodore '. Presque aucun des noms qui s’y trouvent ne correspond aux autres listes.
Diodore alla en Égypte sous Ptolomée Aulète, vers 60 avant Jésus-Christ , par conséquent deux siècles après Manéthon et quatre après Hérodote.
Il recueillit aussi de la bouche des prêtres l’histoire du pays, et il la recueillit de nouveau toute différente ?.
Ce n’est plus Ménès qui a construit Memphis, mais Uchoréus. Longtemps avant lui Busiris IT avait construit Thèbes.
Le huitième aïeul d'Uchoréus, Osymandyas, a été maître de la Bactriane, et y a réprimé des révoltes. Longtemps après lui, Sésoosis a fait des conquêtes encore plus éloignées ; il est allé jusqu’au delà du Gange, etest revenu par la Secythie et le Tanaïs. Malheureusement ces noms de rois sont inconnus à tous les historiens précédents, et aucun des peuples qu’ils avaient conquis n’en a conservé le moindre souvenir. Quant aux dieux et aux héros, selon Diodore, ils ont régné dix-huit mille ans, et les souverains humains quinze mille : quatre cent soixante-dix rois avaient été Égyptiens, quatre Éthiopiens, sans compter les Perses et les Macédoniens. Les contes dont le tout est entremêlé ne le cèdent point d’ailleurs en puérilité à ceux d'Hérodote.
L'an 18 de Jésus-Christ, Germanicus, neveu de Tibère, attiré par le désir de connaître les antiquités de cette terre célèbre , se rendit en Égypte, au risque de déplaire à un
! Syncell., pages 91 et suivantes.
? Diod. Sic., lib. 1, sect. 11.
prince aussi soupconneux que son oncle : il remonta le Niljusqu’à Thèbes. Ce ne fut plus Sésostris ni Osymandias dont les prêtres lui parlèrent comme d’un conquérant, mais Rhamsès. A la tête de sept cent mille hommes il avait envahi la Libye, l’Éthiopie, la Médie, la Perse, la Bactriane, la Scythie, l'Asie Mineure et la Syrie”. Enfin , dans le fameux article de Pline sur les obélisques ?, on trouve encore des noms de rois que l’on ne voit point ailleurs : Sothies, Mnévis, Zmarreus, Éraphius, Mestirès, un Semenpserteus, contemporain de Pythagore, etc. Un Ramisès, que l’on pourrait croire le même que Rhamsès, y est fait contemporain du siége de Troie. Je n’ignore pas que l’on a essayé de concilier ces listes, en supposant que les rois ont porté plusieurs noms. Pour moi, qui ne considère pas seulement la contradiction de ces divers récits, mais qui suis frappé par-dessus tout de ce mélange de faits réels, attestés par degrands monuments, avec des extravagances puériles, il me semble infiniment plus naturel d'en conclure que les prêtres égyptiens n’avaient point d'histoire; qu'inférieurs encore à ceux des Indes , ils n'avaient pas même de fables convenues et suivies ; qu'ils gardaient seulement deslistes plus ou moins fautives de leurs rois et quelques souvenirs des principaux d'entre eux, de ceux surtout qui avaient eu le soin de
? Tacit., Annal., lib. x1, cap. 60.
N. B. D’après l'interprétation qu’Ammien nous a conservée, lib. xvu, cap. 4, des hiéroglyphes de l’obélisque de Thèbes, qni est aujourd’hui à Rome sur la place de Saint-Jean-de-Latran, il paraît qu'un Rhamestès y était qualifié, à la manière orientale, de seigneur de Ja terre habitable, et que l’histoire faite à Germanicus n'était qu'un commentaire de cette inscription.
«Pline, ÉD. XXE AD 20 0 L
faire inscrire leurs noms sur les temples et les antres grands ouvrages qui décoraient le pays; mais que ces souvenirs étaient confus, qu'ils ne reposaient guère que sur l’explication traditionnelle que l’on donnait aux représentations peintes ou sculptées sur les monuments, explications fondées seulement sur des inscriptions hiéroglyphiques, conçues, comme cebe dont nous avons une traduction :, en termes très-généraux, et qui, passant de bouche en bouche, s'altéraient, quant aux détails, au gré de ceux qui les communiquaient aux étrangers; et qu’il est par conséquent impossible d’asseoir aucune proposition relative à l'antiquité des continents actuels sur les lambeaux de ces traditions, déjà si incomplètes dans leur temps, etdevenues tout à fait méconnaissables sous la plume de ceux qui nous les ont transmises. 5
Si cette assertion avait besoin d’autres preuves, elles se trouveraient dans la liste des ouvrages sacrés d'Hermès, que les prêtres égyptiens portaient dans leurs processions solennelles. Clément d'Alexandrie? nous les nomme tous, au nombre de quarante-deux, etilnes’y trouve pasmême, comme chez les Brahmines, une épopée ou un livre qui ait la prétention d’être un récit, de fixer d’une maniere quelconque aucune grande action, aucun événement.
Les belles recherches de M. Champollion le jeune, et ses étonnantes découvertes sur la langue des hiéroglyphes3, confirment ces conjectures, loin de les détruire. Cet ingénieux avtiquaire à lu, dans une série de tableaux hié-
! Celle de Rhamestès dans Ammien, loc. cit.
2 Stromat., lib. vi, p. 633.
3 Voyez le Précis du Système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, par M. Champollion le jeune, p. 245,.et sa Zetire à M. le duc de Blacas, pages 15 et suivantes,
roglyphiques du temple d’Abydos, les prénoms d’un certain nombre de rois placés à la suite les uns des autres; et une partie de ces prénoms (les dix derniers) s’étant retrouvés sur divers autres monuments, accompagnés de noms propres, il en a conclu qu’ils sont ceux des rois qui portaient ces noms propres, ce qui lui a donné à peu près les mêmes rois, et dans le même ordre que ceux dont Manéthon compose sa dix-huitième dynastie, celle qui chassa les pasteurs. Toutefois la concordance n’est pas complète : il manque dans le tableau d’Abydos six des noms portés sur la liste de Manéthon; il y en a qui ne ressemblent pas; enfin il se trouve malheureusement une lacune avant le plus remarquable de tous, le Rhamsès qui paraît le même que le roi représenté sur un si grand nombre des plus beaux monuments de l'Égypte avec les attributs d’un grand conquérant. Ce serait, selon M. Champollion, dans la liste de Manéthon, le Séthos, chef de la dix-neuvième dynastie, qui, en effet, est indiqué comme puissant en vaisseaux et en cavalerie, et comme ayant porté ses armesen Chypre, en Médie et en Perse. M. Champolion pense, avec Marsham et beaucoup d’autres, que c'est ce Rhamsès ou ce Séthos qui est le Sésostris ou le Sésoosis des Grecs; et cette opinion a de la probabilité, dans ce sens que les représentations des victoires de Rhamsès, remportées probablement sur les nomades voisins de l'Égypte, ou tout au plus en Syrie, ont donné lieu à ces idées fabuleuses de conquêtes immenses attribuées, par quelque autre confusion, à un Sésostris ; mais dans Manéthon c’est dans la douzième dynastie, et non
* Ce bas-relief important est gravé dans le Voyage à Méroé, de M. Caillaud, tom. 11, planche xxxur.
dans la dix-huitième, qu'est inscrit un prince du nom de Sésostris, marqué cornme conquérant de l’Asie et de la Thrace’. Aussi Marsham prétend-il que cette douzième dynastie et la dix-huitième n’en font qu’une *. Manéthon n'aurait donc pas compris lui-même les listes qu’il copiait. Enfin, si l’on admettait dans leur entier, et la vérité historique de ce bas-relief d’Abydos et son accord, soit avec la partie des listes de Manéthon qui paraît lui correspondre, soit avec les autres inscriptions hiéroglyphiques, il en résulterait déjà cette conséquence que la prétendue dixhuitième dynastie, la première sur laquelle les anciens chronologistes commencent à s’accorder un peu, est aussi la première qui ait laissé sur les monuments des traces de son existence. Manéthon a pu consulter ce document et d’autres semblables ; mais il n’en est pas moins sensible qu’une liste, une série de noms ou de portraits, comme il y en a partout, est loin d’être une histoire.
. Ce qui est prouvé et connu pour les Indiens, ce que je viens de rendre si vraisemblable pour les habitants de la vallée du Nil, ne doit-on pas le présumer aussi pour ceux des vallées de l’Euphrate et du Tigre? Etablis, comme les Indiens *, comme les Égyptiens, sur une grande route du commerce, dans de vastes plaines qu'ils avaient été obligés de couper de nombreux canaux , instruits comme eux par des prêtres héréditaires, dépositaires prétendus de livres secrets, possesseurs privilégiés des sciences, astrologues, constructeurs de pyramides et d’autres grands
1 Syncell., pag. 59.
2 C'anon., pag. 353.
3 Toute l’ancienne mythologie des Brahmines se rapporte aux plaines où coule le Gange, et c’est évidemment là qu’ils ont fait leurs preiiers établissements.
monuments ‘, ne devaient-ils pas leur ressembler aussi sur d’autres points essentiels? Leur histoire ne devait-elle pas également se réduire à des légendes ? J’ose presque dire non-seulement que cela est probable, maïs que cela
est démontré par le fait.
Ni Moïse ni Homère ne nous parlent encore d’un grand empire dans la haute Asie. Hérodote ? n’attribue à la suprématie des Assyriens que cinq cent vingt ans de durée, et n’en fait remonter l’origine qu'environ huit siècles avant lui. Après avoir été à Babylone et en avoir consulté les prêtres, il n'en a pas même appris .le nom de Ninus, comme roi des Assyriens, et n’en parle que comme du père d’Agron *, premier roi Héraclide de Lydie. Cependant il le fait fils de Bélus, tant il v avait dès lors de confusion dans les souvenirs. S’il parle de Sémiramis comme de l’une des reines qui ont laissé de grands monuments à Babylone , il ne la place que sept générations avant Cyrus.
Hellanicus, contemporain d’'Hérodote, loin de laisser rien construire à Babylone par Sémiramis, attribue la fondation de cette ville à Chaldæus, quatorzième successeur de Ninus f,
Bérose, babylonien et prêtre, qui écrivait à peine cent vingt ans après Hérodote, donne à Babylone une antiquité effrayante ; mais c’est à Nabuchodonosor, prince relative-
1 Les descriptions des anciens monuments chaldéens ressemblent beaucoup à ce que nous voyons de ceux des Indiens et des Égyptiens ; mais ces monuments ne sont pas conservés de même, parce qu'ils n'étaient construits qu’en briques séchées au soleil.
? Clio, cap. xcv.
3 Clio, cap. vu.
4 Étienne de Byzance, au mot Chaldæi. “
ment très-moderne, qu'il en attribue les monuments principaux *.
Touchant Cyrus lui-même, ce prince si remarquable, et dont l’histoire aurait dû être si connue, si populaire, Hérodote, qui ne vivait que cent ans après lui, avoue qu'il existait déjà trois sentiments differents; et en effet soixante ans plus tard Xénophon nous donne de ce prince une biographie tout opposée à celle d’Hérodote.
Ctésias, à peu près contemporain de Xénophon, prétend avoir tiré des archives royales des Mèdes une chronologie qui recule de plus de huit cents ans l’origine de la monarchie assyrienne, tout en laissant à la tête de ses rois ce même Ninus, fils de Bélus, dont Hérodote avait fait un Héraclide; et en même temps il attribue à Ninus et à Sémiramis des conquêtes vers l'occident d’une étendue absolument incompatible avec l’histoire juive et égyptienne de ce temps-là ?.
Selon Mégasthène, c’est Nabuchodonosor qui a fait ces conquêtes incroyables. TI les a poussées par la Libye jusqu'en Espagne à.
On voit que du temps d’Alexandre, Nabuchodonosor avait tout à fait usurpé la réputation que Sémiramis avait eue du temps d’Artaxerxès ; mais on pensera sans doute que Sémiramis, que Nabuchodonosor avaient conquis l’Éthiopie et la Libye à peu près comme les Égyptiens faisaient conquérir par Sésostris ou par Osymandias l’Inde et la Bactriane.
Que serait-ce si nous examinions maintenant les diffé-
! Josèphe (contre Appion), lib. 1, cap. 19.
? Diod. Sic., lib. n.
3 Josèphe (contre Appion), lib, 1, cap. 6, et S/rabon, lib. xv, pag. 687.
rents rapports sur Sardanapale, dans lesquels un savant célèbre a cru trouver des preuves de l'existence de trois princes de ce nom, tous trois victimes de malheurs sem : blables ‘; à peu près comme un autre savant trouve aux Indes au moins trois Vicramaditjia, également tous les trois héros d’aventures pareilles ?
C'est apparemment d’après le peu de concordance de toutes ces relations que Strabon a cru pouvoir dire que autorité d’Hérodote et de Ctésias n’égale pas celle d'Hésiode ou d'Homère ?. Aussi Ctésias n’a-t-il guère été plus heureux en copistes que Manéthon ; et il est bien difficile aujourd’hui d'accorder les extraits que nous en ont donnés Diodore, Eusèbe et le Syncelle.
Lorsqu'on se trouvait en de pareilles incertitudes dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, comment veut-on que Bérose ait pu les éclaircir dans le troisième, et peuton ajouter plus de foi aux quatre cent trente mille ans qu’il met avant le déluge, aux trente-cinq mille ans qu'il place entre le déluge et Sémiramis, qu’aux registres de cent cinquante mille ans qu'il se vante d’avoir consultés $?
On parle d'ouvrages élevés en des provinces éloignées, et qui portaient le nom de Sémiramis ; on prétend aussi avoir vu en Asie Mineure, en Thrace, des colonnes érigées
par Sésostris 4; mais c'est ainsi qu’en Perse aujourd’hui
? Voyez dans les Mémoires de l’Académie des Belles-Lettres, tom. V, le Mémoire de Fréret sur l’histoire des Assyriens.
? Strabon, lib. x1, pag. 507.
3 Syncelle, pages 38 et 39.
4 N. B. 11 est très-remarquable qu'Hérodote ne dit avoir vu des monuments de Sésostris qu’en Palestine , et ne parle de ceux d’lonie que sur le rapport d’autrui, et en ajoutant que Sésostris n’est pas nommé dans les inscriptions , et que ceux qui ont vu ces monuments les attribuent à Memnon. Voyez Æuterpe, chapitre cvr.
les anciens monuments, peut-être même quelques-uns de ceux-là, portent le nom de Roustan ; qu’en Égypte ou en Arabie ils portent ceux de Joseph, de Salomon : c’est une ancienne coutume des Orientaux , et probablement de tous les peuples ignorants. Nos paysans appellent camps de César tous les anciens retranchements romains.
En un mot, plus jy pense, plus je me persuade qu’il n’y avait point d'histoire ancienne à à Babylone, à Ecbatane, plus qu’en Égypte et aux Indes : ; et, au lieu de porter comme Evhémère ou comme paiüies la mythologie dans l'histoire, je suis d’avis qu’il faudrait reporter une grande partie de l'histoire dans la mythologie.
Ce n’est qu’à l'époque de ce qu’on appelle communément le second royaume d’Assyrie que l’histoire des Assyriens et des Chaldéens commence à devenir claire; à l’époque où celle des Égyptiens devient claire aussi, lorsque les rois de Ninive, de Babylone et d'Égypte commencent à se rencontrer ke à se combattre sur le théâtre de la Syrie et de la Palestine. ù
Il paraît néanmoins que les auteurs de ces contrées , ou eeux qui en avaient consulté les traditions, et Bérose, et Hiéronyme , et Nicolas de Damas, s'accordaient à parler d’un déluge; Bérose le décrivait même avec des circonstances tellement semblables à celles de la Genèse, qu'il est presque impossible que ce qu’il en dit ne soit pas tiré des mêmes sources, bien qu’il en recule l'époque d’un grand nombre de siècles, autant du moins que l’on peut en juger par les extraits embrouillés que Josèphe , Eusèbe et le Syncelle nous ont conservés de ses écrits. Mais nous devons remarquer, et c’est par cette observation que nous terminerons ce qui regarde les Babyloniens, que ces siècles nombreux et cette grande suite de rois placés entre
t36 DISCOURS SUR LES REVOLUTIONS
le déluge et Sémiramis sont une chose nouvelle, entièrement propre à Bérose, et dont Ctésias et ceux qui l'ont suivi n'avaient pas eu l’idée, qui n’a même été adoptée par aucun des auteurs profanes postérieurs à Bérose. Justin et Velleius considèrent Ninus comme le premier des conquérants, et ceux qui, contre toute vraisemblance, le placent le plus haut ne le font que de quarante siècles antérieur au temps présent .
Les auteurs arméniens du moyen âge s'accordent à peu près avec quelqu'un des textes de la Genèse, lorsqu'ils font remonter le déluge à quatre mille neuf cent seize ans ; et l’on pourrait croire qu'ayant recueilli les vieilles traditions, et peut-être extrait les vieilles chroniques de leur pays, ils forment une autorité de plus en faveur de la nouveauté des peuples; mais quand on réfléchit que leur littérature historique ne date que du cinquième siècle, et qu’ils ont connu Eusèbe, on comprend qu'ils ont dû s’accommoder à sa chronologie et à celle de la Bible. Moïse de Chorène fait profession expresse d’avoir suivi les Grecs, et l’on voit que son histoire ancienne est calquée sur Cté-
sias ?.
Cependant il est certain que la tradition du déluge existait en Arménie bien avant la conversion des habitants au christianisme ; et la ville qui, selon Josèphe, était appelée le lieu de la Descente existe encore au pied du mont Ararat, et porte le nom de Nachidchevan, qui a en effet ce sens-là ÿ.
Nous en dirons des Arabes, des Persans, des Tures,
* Justin, lib. 1, cap. 1; Velleius Paterculus, lib.1, cap. 7.
? Voyez Mosis Chorenensis, Histor. armen., lib. 1, cap. f.
$ Voyez la Préface des frères Whiston sur Moise de Chorène, pag. 4.
des Mongoles, des Abyssins d'aujourd'hui, autant que des Arméniens. Leurs anciens livres, s'ils en ont eu, n'existent plus; ils n’ont d’ancienne histoire que celle qu'ils se sont faite récemment, et qu’ils ont modelée sur la Bible : ainsi ce qu’ils disent du déluge est emprunté de la Genèse, et n’ajoute rien à l'autorité de ce livre. :
Il était curieux de rechercher quelle était sur ce sujet l'opinion des anciens Perses, avant qu’elle eût été modifiée par les croyances chrétienne et mahométane. On la trouve consignée dans leur Boundehesh, où Cosmogonie, ouvrage du temps des Sassanides, maisévidemment extrait ou traduit d'ouvrages. plus anciens, et qu’Anquetil du Perron a retrouvé chez les Parsis de lFInde. La durée totale du monde ne doit être que de douze mille ans : ainsi il ne peut être encore bien ancien. L'apparition de Cayoumortz | l'homme taureau, le premier homme } est précédée de la création d’une grande eau :.
Du reste, il serait aussi inutile de demander aux Parsis une histoire sérieuse pour les temps anciens qu'aux autres orientaux; les Mages n’en ont pas plus laissé que les Brahmes ou les Chaldéens. Je n’en voudrais pour preuve que les incertitudes sur l’époque de Zoroastre. On prétend même que le peu d'histoire qu’ils pouvaient avoir, ce qui regardait les Achéménides, les successeurs de Cyrus jusqu'à Alexandre, a été altéré exprès, et d’après un ordre officiel d’un monarque sassanide ?.
Pour retrouver des dates authentiques du commencement des empires, et des traces du grand cataclisme, il faut donc aller jusqu’au delà des grands déserts de la
* Zendavesla d'Anquetil, tom. If, pag. 354.
* Mazondi, ap. Sacy, Manuscrits de la Bibliothèque du Roi, tom, VIII, pag. 161.
Tartarie. Vers l'Orient et vers le Nord habite une autre race, dont toutes les institutions, tous les procédés diffèrent autant des nôtres que sa figure et son tempérament. Elle parle en monosyllabes ; elle écrit en hiéroglyphes arbitraires ; elle n’a qu’une morale politique, sans religion, car les superstitions de Fo lui sont venues des Indiens. Son teint jaune, ses joues saillantes, ses yeux étroits et obliques, sa barbe peu fournie , la rendent si différente de nous, qu’on est tenté de croire que ses ancêtres et les nôtres ont échappé à la grande catastrophe par deux côtés différents ; mais, quoi qu’il en soit, ils datent leur déluge à peu près de la même époque que nous.
Le Chouking est le plus ancien des livres des Chinois : ; on assure qu’il fut rédigé par Confucius avec des lambeaux d'ouvrages antérieurs, il y a environ deux mille deux cent cinquante-cinq ans. Deux cents ans plus tard arriva, diton, la persécution des lettrés et la destruction des livres sous l’empereur Chi-Hoangti, qui voulait détruire les traces du gouvernement féodal établi sous la dynastie antérieure à la sienne. Quarante ans plus tard, sous la dynastie qui avait renversé celle à laquelle appartenait Chi-Hoangti, une partie du Chouking fut restituée de mémoire par un vieux lettré, et une autre fut retrouvée dans un tombeau , mais près de la moitié fut perdue pour toujours. Or, ce livre, le plus authentique de la Chine, commence l’histoire de ce pays par un empereur Yao, qu'il nous représente occupé à faire écouler les eaux qui, s’élant élevées jusqu’au ciel, baignaïient encore le pied des plus hautes montagnes, couvraient les collines
: Voyez la préface de l'édition du Chouking, donnée par M. de Guignes.
moins élevées, el rendaient les plaines impralicables ». Ce Yao date, selon les uns, de quatre mille cent soixantetrois, selon les autres, de trois mille neuf cent quarantetrois ans avant le temps actuel. La variété des opinions sur cette époque va même jusqu'à deux cent quatre-vingtquatre ans.
Quelques pages plus loin, on nous montre Yu, ministre et ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues, creusant des canaux , et réglant les impôts de chaque province dans toute la Chine, c’est-à-dire dans un empire de six cents lieues en tout sens; mais l’impossibilité de semblables opérations après de semblables événements montre bien qu'il ne s’agit ici que d’un roman moral et politique ?.
Des historiens plus modernes ont ajouté une suite d’empereurs avant Yao , mais avec une foule de circonstances fabuleuses, sans oser leur assigner d’époques fixes, en variant sans cesse entre eux, même sur leur nombre et sur leurs noms, et sans être approuvés de tous leurs compatriotes. Fouhi, avec son corps de serpent, sa tête de bœuf et ses dents de tortue, ses successeurs non moins monstrueux , sont aussi absurdes, et n'ont pas plus existé qu'Encelade et Briarée.
ist-il possible que ce soit un simple hasard qui donne un résultat aussi frappant, et qui fasse remonter à peu près à quarante siècles l’origine traditionnelle des monarchies assyrienne , indienne et chinoise ? Les idées de peuples qui ont eu si peu de rapports ensemble, dont la langue, la religion , les lois n’ont rien de commun, s’ac-
? Chouking , traduction française , pag. 9.
2 C’estle Yu-Kong ou le premier chapitre de la deuxième partie du Chouking , pag. 43 à 60.
corderaient-elles sur ce point si elles n’avaient la vérité pour base?
Nous ne demanderons pas de dates précises aux Américains , qui n'avaient point de véritable écriture, et dont les plus anciennes traditions ne remontaient qu’à quelques siècles avant l’arrivée des Espagnols; et cependant l’on croit encore apercevoir les traces d’un déluge dans leurs grossiers hiéroglyphes. Ils ont leur Noé, ou leur Deucalion comme les Indiens, comme les Babyloniens, comme les Grecs .
La plus dégradée des races humaines, celles des nègres, dont les formes s’approchent le plus de la brute, et dont l'intelligence ne s’est élevée nulle part au point d'arriver à un gouvernement régulier, ni à la moindre apparence de connaissances suivies, n’a conservé nulle part d’annales ni de traditions anciennes. Elle ne peut donc nous instruire sur ce que nous cherchons , quoique tous ses caractères nous montrent clairement qu’elle a échappé à la grande catastrophe sur un autre point que les races cau-casique et altaïique, dont elle était peut-être séparée depuis longtemps quand cette catastrophe arriva.
Mais, dit-on, si les anciens peuples ne nous ont pas laissé d'histoire, leur longue existence en corps de nation n’en est pas moins attestée par les progrès qu'ils avaient faits daus l'astronomie; par des observations dont la date est facile à assigner, et même par des monuments encore subsistants et qui portent eux-mêmes leurs dates.
Ainsi, la longueur de l’année, telle que les Égyptiens sont supposés l'avoir déterminée d’après le lever héliaque
! Voyez l'excellent et magnifique ouvrage desM. de Humboldt sur les monuments mexicains,
de Sirius , se trouve juste pour une période comprise entre l'année 3000 et l’année 1000 avant Jésus-Christ, période dans laquelle tombent aussi les traditions de leurs conquêtes et de la grande prospérité de leur empire. Cette justesse prouve à quel point ils avaient porté l'exactitude de leurs observations, et fait sentir qu'ils se livraient depuis longtemps à des travaux semblables.
Pour apprécier ce raisonnement, il est nécessaire que nous entrions ici dans quelques explications.
Le solstice est le moment de l’année où commence la crue du Nil, et celui que les Égyptiens ont dù observer avec le plus d'attention. S’étant fait dans l’origine, sur dé mauvaises observations, une année civile ou sacrée de trois cent soixante-cinq jours juste, ils voulurent la conserver par des motifs superstitieux, même après qu'ils se furent aperçus qu'elle ne s’accordait pas avec l’année naturelle ou tropique , et ne ramenait pas les saisons aux mêmes jours’. Cependant c'était cette année tropique qu'il leur importait de marquer pour se diriger dans leurs opérations agricoles. Ils durent done chercher dans le ciel un signe apparent de son retour, et ils imaginèrent qu'ils trou veraient ce signe quand le soleil reviendrait à la même position, relativement à quelque étoile remarquable. Ainsi ils s’appliquèrent , comme presque tous les peuples qui commencent cette recherche, à observer les levers et les couchers héliaques des astres. Nous savons qu’ils choisirent particulièrement le lever héliaque de Sirius ; d’abord, sans doute, à cause de la beauté de l'étoile, et surtout parce que dans ces anciens temps ce lever de Sirius coïn-
* Geminus , contemporain de Cicéron , explique au long leurs motifs. Voyez l'édition qu’en donne M. Halma à la suite du P{olomée, page 43.
cidant à peu près avec le solstice, et annonçant l’inondation, était pour eux le phénomène de ce genre le plus important. Il arriva même de là que Sirius, sous le nom de Sothis, joua le plus grand rôle dans toute leur mythologie et dans leurs rites religieux. Supposant donc que le retour du lever héliaque de Sirius et l’année tropique étaient de même durée, et croyant enfin reconnaître que cette durée était de trois cent soixante-cinq jours et un quart, ils imaginèrent une période après laquelle l’année tropique et l’ancienne année, l’année sacrée de trois cent soixante-cinq jours seulement, devaient revenir au même jour ; période qui, d’après ces données peu exactes, était nécessairement de mille quatre cent soixante-une années sacrées et de mille quatre cent soixante de ces années perfectionnées auxquelles ils donnèrent le nom d’années de Sirius.
Ils prirent pour point de départ de cette période, qu'ils appelèrent année sothiaque ou grande année, une année civile, dont le premier jour était ou avait été aussi celui d’un lever héliaque de Sirius ; et l’on sait, par le témoignage positif de Censorin , qu'une de ces grandes années avait pris fin en 138 de Jésus-Christ : : par conséquent elle avait commencé en 1322 avant Jésus-Christ, et celle qui l'avait précédée en 2782. En effet, par des calculs de M. Ideler, on reconnaît que Sirius s’est levé héliaquement le 20 juillet de l’année julienne 139, jour qui répondait cette année-là au premier de Thot ou au premier jour de l’année sacrée égyptienne ?.
1 Tout ce système est développé par Censorin : de Die natali, cap. 18 et 21.
2 Jdeler, Recherches historiques sur les observations astrono-
Mais non-seulement la position du soleil, par rapport aux étoiles de l’écliptique, ou l’année sidérale, n’est pas la même que l’année tropique, à cause de la précession des équinoxes ; l’année héliaque d’une étoile, ou la période de son lever héliaque, surtout lorsqu'elle est éloignée de l’écliptique, diffère encore de l'année sidérale, et en diffère diversement selon les latitudes des lieux où on l’observe. Ce qui est assez singulier cependant , €t ce que déjà Bainbridge : et le père Petau ? ont fait observer Le il est arrivé, par un concours remarquable dans les positions, que sous la latitude de la Haute-Égypte, à une certaine époque et pendant un certain nombre de siècles, l'année de Sirius était réellement, à très-peu de chose près, de trois.cent soixante-cinq jours un quart ; en sorte que le lever héliaque de cette étoile revint en effet au même jour de l’année julienne, au 20 juillet, en 1322 Avant eten 138 après Jésus-Christ 4.
De cette coïncidence effective, à cette époque reculée : M. le baron Fourier, qui a constaté tous ces rapports par un grand travail et par de nouveaux calculs , conclut que
miques des anciens, traduction de M. Halma, à la suite de son Canon de Plolomée, pag. 32 et suivantes.
! Bainbridge, Canicul.
* Petau, Var. Diss. lib. v, cap. 6, pag. 108.
3 Voyez aussi La Nauze, sur l’année égyptienne, Académie des Belles Leltres, tom. XIV, pag. 346 ; et le Mémoire de M. Fourier, dans le Grand Ouvrage sur l'Égypte, Mém., tom. ], pag. 803.
4 Petau, loc. cit. M. Ideler affirme que cetle rencontre du lever héliaque de Sirius eut aussi lieu en 2782 avant Jésus Christ. (Recherches historiques, dans le Ptolomée de M. Halma, tom. IV, pag. 37.) Mais pour l’année julienne 1598 de Jésus-Christ, qui est aussi la dernière d’une grande année , le père Petau et M. Ideler diffèrent beaucoup entre eux, Celui ci met le lever héliaque de Sirius au 22 juillet ; le premier le place au 19 ou au 20 d’août.
puisque la longueur de l'année de Sirius était si parfaitement connue des Égyptiens, il fallait qu’ils l’eussent déterminée sur des observations faites pendant longtemps et avec beaucoup d’exactitude, observations qui remontaient au moins à deux mille cinq cents ans avant notre ère, et qui n'auraient pu se faire ni beaucoup avant ni beaucoup après cet intervalle de temps‘.
Certainement ce résultat serait très- hip si c'était directement et par des observations faites sur Sirius luimême qu'ils eussent fixé lalongueur de l’année de Sirius ; mais des astronomes expérimentés affirment qu'il est impossible que le lever héliaque d’une étoile ait pu servir de base à des observations exactes sur un pareil sujet, surtout dans un climat où /e tour de l'horizon est toujours tellement chargé de vapeurs, que dans les belles nuits on ne voil jamais d'étoiles à quelques degrés au-dessus de l'horizon , dans les seconde et troisième grandeurs, et que le soleil même, à son lever et à son coucher, se trouve entièrement déformé?. Ils soutiennent que si la longueur de l’année n’eût pas été reconnue autrement, on aurait pu s’y tromper d’un et dé deux jours*. Ils ne doutent donc pas que cette durée de trois cent soixante-cinq jours un quart ne soit celle de l’année tropique, mal déterminée par l'observation de l'ombre ou par celle du point où le soleil se levait chaque jour, et identi-
1 Voyez, dans le Grand Ouvrage sur l'Égypte, Antiquités, Mémoires,t.1, pag. 803, l’ingénieux Mémoire de M. Fourier intitulé Recherches sur les sciences et le gouvernement de l'Égypte.
? Ce sont les expressions de feu Nouet, astronome de l'expédition d'Égypte. Voyez Volney, Recherches nouvelles sur l’histoire ancienne , tome III.
3 Delambre, Abrégé d'Astronomie, pag. 217, et dans $a note sun les paranatellons, Histoire de l’ Astronomie du moyen âge, pag. lij.
liée par ignorance avec l’année héliaque de Sirius; en sorte que ce serait un pur hasard qui aurait fixé avec tant de justesse la durée de celle-ci pour l’époque dont il est question ”
Peut-être jugera-t-on aussi que des hommes capables d'observations si exactes, et qui les auraient continuées pendant si longtemps, n’auraient pas donné à Sirius assez d'importance pour lui vouer un culte; car ils auraient vu que les rapports de son lever avec l’année tropique et avec la crue du Nil n'étaient que temporaires, et n’avaient lieu qu’à une latitude déterminée. En effet, selon les calculs de M. Ideler, en 2782 avant Jésus-Christ, Sirius se montra dans la haute Égypte le deuxième jour après le solstice, en 1322 le treizième, et en 139 de Jésus-Christ le vingt-sixième *. Aujourd’hui il ne se lève héliaquement que plus d’un mois après le solstice. Les Égyptiens se seraient donc attachés de préférence à trouver l’époque qui ramènerait la coïncidence du commencement de leur année sacrée avec celui de la véritable année tropique; et alors ils auraient reconnu que leur grande période devait être de mille cinq cent huit années sacrées , et non pas de mille quatre cent soixante-une ?. Or, on ne trouve certainement aucune trace de cette période de mille cinq cent huit ans dans l’antiquité.
En général, peut-on se défendre de l’idée que si les Égyptiens avaient eu de si longues suites d'observations et d'observations exactes, leur disciple Eudoxe, qui étu-
* Delambre, Rapport sur le Mémoire de M. de Paravey sur la Sphère, dans le tome VIII des Nouvelles Annales des Voyages. : ? Ideler, loc. cit., pag. 38.
3 Voyez Laplace, Système du Monde, troisième édilion , Pag. L7 et Annuaire de 1818.
dia treize ans parmi eux, aurait porté en Grèce une astronomie plus parfaite, des cartes du ciel moins grossières, plus cohérentes dans leurs diverses parties * ?
Comment la précession n’aurait-elle été connue aux Grecs que par les ouvrages d’Hipparque si elle eüt été consignée dans les registres des Égyptiens, et écrite en caractères si manifestes aux plafonds de leurs temples ?
Comment enfin Ptolomée, qui écrivait en Égypte, n'aurait-il daigné se servir d'aucune des observations des Égyptiens? ?
Il y a plus, c’est qu'Hérodote, qui a tant vécu avec eux, ne parle nullement de ces six heures qu’ils ajoutaient à l’année sacrée , ni de cette grande période sothiaque qui en résultait; il dit, au contraire, positivement que les Égyptiens faisant leur année de trois cent soixante-cinq jours, les saisons reviennent au même point, en sorte que de son temps on ne paraît pas encore s’être douté de la nécessité de ce quart de jour *. Thalès, qui avait visité les prêtres d'Égypte moins d’un siècle avant Hérodote, ne fit aussi connaître à ses compatriotes qu’une année de trois cent soixante-cinq jours seulement *; et si l’on réfléchit que les colonies sorties de l'Égypte quatorze ou quinze cents ans avant Jésus-Christ, les Juifs, les Athéniens, en ont toutes apporté l’année lunaire, on jugera peut-être que l’année de trois cent soixante-cinq jours elle-même n'existait pas encore en Égypte dans ces siècles reculés.
1 Voyez, sur la grossièreté des déterminations de la sphère d’Eudoxe, M. Delambre, dans le premier tome de son Histoire de l’Astronomie ancienne, pag. {20 et suivantes.
2 Voyez le discours préliminaire de l'Histoire de l’Astronomie du moyen äge, par M. Delambre, pag. viij et suivantes.
$ Euterpe, chap. 1v.
4 Diog. Laert., lb. 1, in Thalet.
Je n’ignore pas que Macrobe : attribue aux Égyptiens une année solaire de trois cent soixante-cinq jours un quart; mais cet auteur, récent comparativement , et venu longtemps après l’établissement de l’année fixe d’Alexandrie, a pu confondre les époqües. Diodore : et Strabon 3 ne donnent une telle année qu'aux Thébains : ils ne disent pas qu’elle fût d’un usage général , et eux-mêmes ne sont venus que longtemps après Hérodote.
Ainsi l’année sothiaque, la grande année, a dû être une invention assez récente, puisqu'elle résulte de la comparaison de l’année civile avec cette prétendue année héliaque de Sirius; et c’est pourquoi il n’en est parlé que dans des ouvrages du second et du troisième siècle après Jésus- Christ 4, et que le Syncelle seul , dans le neuvième , semble citer Manéthon comme en ayant fait mention.
On prend, malgré qu’on en ait, les mêmes idées de la science astronomique des Chaldéens. Qu'un peuple qui habitait de vastes plaines, sous un ciel toujours pur, ait été porté à observer le cours des astres, même dès l'épo— que où il était encore nomade, et où les astres seuls pou: vaient diriger ses courses pendant la nuit, c’est ce qu’il était naturel de penser; mais depuis quand étaient-ils astronomes, et jusqu'où ont-ils poussé l'astronomie ? Voilà la question. On veut que Callisthène ait envoyé à Aristote des observations faites par eux, et qui remonteraient à deux mille deux cents ans avant Jésus-Christ. Mais ce fait
* Saturnal., lib. 1, cap. 15.
? Bibl, lib. 1, pag. mea 46.
3 Geogr., pag. 102.
4 Voyez, sur la nouveauté probable de cette période , l'excellente dissertation de M. Biot, dans ses Recherches sur plusieurs points de l’astronomie égyptienne , pag. 148 et suivantes.
n’est rapporté que par Simplicius : , à ce qu'il dit d’après Porphyre, et six cents ans après Aristote. Aristote lui— même n’en a rien dit; aucun véritable astronome n’en a parlé. Ptolomée rapporte et emploie dix observations d’éclipses véritablement faites par les Chaldéens ; mais elles ne remontent qu’à Nabonassar {sept cent vingt-un ans avant. Jésus-Christ); elles sont grossières; le temps n’y est exprimé qu'en heures et en demi-heures, et l’ombre qu’en demis ou en quarts de diamètre. Cependant, comme elles avaient des dates certaines, les Chaldéens devaient avoir quelque connaissance de la vraie longueur de l’année et quelque moyen de mesurer le temps. Ils paraissent avoir connu la période de dix-huit ans qui ramène les éclipses de lune dans le même ordre, et que la simple inspection de leurs registres devait promptement leur donner ; mais il est constant qu’ils ne savaient ni expliquer ni prédire les éclipses de soleil.
C’est pour n'avoir pas entendu un passage de Josephe que Cassini et, d’après lui, Bailly ont prétendu y trouver une période luni-solaire de six cents ans qui aurait été connue des premiers patriarches ?.
Ainsi tout porte à croire que cette grande réputation des Chaldéens leur a été faite, à des époques récentes, par les indignes successeurs qui, sous le même nom, vendaient dans tout l'empire romain des horoscopes et des prédictions, et qui, pour se procurer plus de crédit, attri-
‘ Voyez M. Delambre, Histoire de l’ Astronomie, tom. [, pag. 212. Voyez aussi son Analyse de Geminus, ibid., pag. 211. Comparez-la avec les mémoires de M. Ideler sur l’Astronomie des Chaldéens, dans le quatrième tome du P{olomée de M. Halma, pag. 166.
2 Voyez Bailly, Histoire de l’Astronomie ancienne; et M. Delambre, dans son ouvrage sur le même sujet, tom. I, pag. 3.
buaient à leurs grossiers ancêtres l’honneur des découvertes des Grecs.
Quant aux Indiens, chacun sait que Baïlly, croyant que l’époque qui sert de point de départ à quelques-unes de leurs tables astronomiques avait été effectivement observée, a voulu en tirer une preuve de la haute antiquité de la science parmi ce peuple, ou du moins chez la nation qui lui aurait légué ses connaissances ; mais tout ce système si péniblement conçu tombe de lui-même, aujourd’hui qu’il est prouvé que cette époque a été adoptée après coup sur des calculs faits en rétrogradant, et dont le résultat était faux *.
M. Bentley a reconnu que les tables de Tirvalour, sur lesquelles portait surtout l’assertion de Bailly, ont dù être calculées vers 1281 de Jésus-Christ (il y a cinq cent quarante ans), etque le Surya-Siddhanta, que les brahmes regardent comme leur plus ancien traité scientifique d’astronomie , et qu’ils prétendent révélé depuis plus de vingt millions d'années, ne peut avoir été composé qu’il y a environ sept cent soixante ans ?.
Des solstices, des équinoxes indiqués dans les Pouranas, et calculés d’après les positions que semblaient leur attribuer les signes du zodiaque indien, tels qu’on croyait les connaître, avaient paru d’une antiquité énorme. Une étude plus exacte de ces signes ou nacchatrons a montré
* Voyez Laplace, Exposé du Système du monde, pag. 330 ; et le mémoire de M. Davis, sur les calculs astronomiques des Indiens, Mém. de Calcutta, tom. NH, pag. 225 de l'édition in-8°.
? Voyez les mémoires de M. Bentley sur l'antiquité du Surya- Siddhanta, Mém. de Calcutta, tom. VI, p. 540 ; et sur les systèmes astronomiques des Indiens, ibid., tom. VIII, page 195 de l'édition in-8°,
récemment à M. de Paravey qu'il ne s’agit que de solstices de douze cents ans avant Jésus-Christ. Cet auteur avoue en même temps que le lieu de ces solstices est si grossièrement fixé qu’on ne peut répondre de cette détermination à deux ou trois siècles près. Ce sont les mêmes que ceux d'Eudoxe, que ceux de Tchéou-Kong '.
Il est bien avéré que les Indiens n’observent pas, et qu’ils ne possedent aucun des instruments nécessaires pour cela. M. Delambre reconnaît à la vérité, avec Bailly et Legentil, qu’ils ont des procédés de caleul qui, sans prouver l’ancienneté de leur astronomie, en montrent au moins l'originalité 2; et toutefois on ne peut étendre cette conclusion à leur sphère : car, indépendamment de leurs vingt-sept nacchatrons ou maisons lunaires , qui ressemblent beaucoup à celles des Arabes, ils ont au zodiaque les mêmes douze constellations que les Égyptiens, les Chaldéens et Les Grecs *; et si l’on s’en rapportait aux assertions de M. Wilford, leurs constellations extra-zodiacales seraient aussi les mêmes que celles des Grecs, et porteraient des noms qui ne sont que de légères altérations de leurs noms grecs +.
" Mémoires, encore manuscrits, de M. de Paravey sur la sphère de la haute Asie.
2 Voyez le traité approfondi sur l’astronomie des Indiens dans l’Aistoire de l’Astronomie ancienne de M. Delambre, tom. I, pag. 400 à 556.
3 Voyez le mémoire de sir Will. Johnes sur l'antiquité du zodiaque indien, Mém. de Calcutta, tom. II, pag. 289 de l’édition in-8°, et dans Ja traduction française , tom. IT, pag. 332.
4 Voici les propres paroles de M. Wilford, dans son mémoire sur les témoignages des anciens livres indous touchant l'Égypte et le Nil, Mémoires de Calcutta, tom. IE, pag. 433 de l'édition in-8° :
« Ayant demandé à mon pandit, qui est un savant astronome, de « me désigner dans le ciel la constellation d’Antarmada, il me dirigea
C'est à Yao que l’on attribue l'introduction de l'astroaomie à la Chine : il envoya, dit le Chouking, des astroaomes vers les quatre points cardinaux de son empire, pour examiner quelles étoiles présidaient aux quatre saisons, et pour régler ce qu’il y avait à faire dans chaque temps de l’année :, comme s’il eût fallu se dispersér pour une semblable opération. Environ deux cents ans plus tard, le Chouking parle d’une éclipse de soleil, mais avec des circonstances ridicules, comme dans toutes les fabies de cette espèce; car on fait marcher un général et toute l’armée chinoise contre deux astronomes, parce qu’ils ne l'avaient pas bien prédite 2 ; et l’on sait que plus de deux mille ans après les astronomes chinois n’avaient aucun moyen de prédire exactement les éclipses de soleil. En 1629 de notre ère , lors de leur dispute avec les jésuites, ils ne savaient pas même calculer les ombres.
Les véritables éclipses, rapportées par Confucius dans sa Chronique du royaume de Lou, ne commencent que mille quatre cents ans après celle-là , en 776 avant Jésus- Christ, et à peine un demi-siècle plus haut que celles des Chaldéens rapportées par Ptolomée ; tant il est vrai que les
« aussitôt sur Andromède , que j'avais eu soin de ne pas lui montrer « comme un astérisme qui me serait connu, JI m’apporta ensuite un « livre très-rare et très-curieux , en sanscrit, où se trouvait un cha- « pitre particulier sur les Upanacshatras ou constellations extra-zo- « diacales, avec des dessins de Capéya, de Câsyapé assise, tenant une « fleur de lotus à la main, d’Antarmada enchaînée avec le poisson « près d'elle, et de Pârasica tenant la tête d’un monstre qu’il avait « tué, dégouttant de sang et avec des serpents pour cheveux. »
Qui ne reconnaitrait là Persée, Céphée et Cassiopée? Mais noublons pas que ce pandit de M. Wilford est devenu bien suspect,
! Chouking, pag. 6 et 7.
? Chouking, pag 66 et suivantes.
nations échappées en même temps à la destruction sont aussi arrivées vers le même temps, quand les circonstances ont été semblables, à un même degré de civilisation. Or, on croirait, d’après l'identité de nom des astronomes chinois sous différents règnes {ils paraissent, d’après le Chouking, s'être tous appelés Hi et Ho), qu’à cette époque reculée leur profession était héréditaire en Chine, comme dans l'Inde, en Égypte et à Babylone.
La seule observation chinoise plus ancienne qui ne porte pas en elle-même la preuve de sa fausseté serait celle de lombre faite par Tchéou-Kong vers 1100 avant Jésus-Christ ; encore est-elle au moins assez grossière *.
Ainsi nos lecteurs peuvent juger que les inductions tirées d’une haute perfection de l'astronomie des anciens peuples ne sont pas plus concluantes en faveur de l’excessive antiquité de ces peuples que les témoignages qu'ils se sont rendus à eux-mêmes.
Mais quand cette astronomie aurait éte plus parfaite, que prouverait-elle? A-t-on calculé les progrès que devait faire une science dans le sein de nations qui n’en avaient en quelque sorte point d’autres ; chez qui la sérénité du ciel, les besoins de la vie pastorale ou agricole, et la superstition faisaient des astres l’objet de la contemplation générale ; où des colléges d'hommes les plus respectés étaient chargés de tenir registre des phénomènes intéressants , et d’en transmettre la mémoire; où l’hérédité de la profession faisait que les enfants étaient dès le berceau nourris dans les connaissances acquises par leurs pères ?
* Voyez dans la Connaissance des Temps de 1809, pag. 382, et dans l’Histoire de l’Astronomie ancienne de M. Delambre, tom. F, pag. 391, l'extrait d’un mémoire du P. Gaubil sur les observations des Chinois.
Que parmi les nombreux individus dont l’astronomie était la seule occupation il se soit trouvé un ou deux esprits géométriques, et tout ce que ces peuples ont su à pu se découvrir en quelques siècles.
Songeons que depuis les Chaldéens la véritable astronomie n’a eu que deux âges, celui de l’école d'Alexandrie, qui a duré quatre cents ans, et le nôtre, qui n’a pas été aussi long. À peine l’âge des Arabes y a-t-il ajouté quelque chose. Les autres siècles ont été nuls pour elle. Il ne s’est pas écoulé trois cents ans entre Copernic et l’auteur de la Mécanique céleste, et l’on veut que les Indiens aient eu besoin de milliers d'années pour arriver à leurs informes
théories : ?
Les monuments astronomiques laissés par les anciens ne portent pas les dates excessivement reculées que l’on a cru y voir.
On a donc eu recours à des arguments d’un autre genre. On a prétendu qu'indépendamment de ce qu’ils ont pu savoir, ces peuples ont laissé des monuments qui portent, par l’état du ciel qu’ils représentent, une date certaine et une date très-reculée ; et les zodiaques sculptés dans deux temples de la haute Égypte parurent il y à quelques années fournir pour cette assertion des preuves tout à fait démonstratives. Ils offrent les mêmes figures des constellations zodiacales que nous employons aujourd’hui, mais distribuées d’une façon particulière. On crut voir
1 Le traducteur anglais de ce discours cite à ce sujet l'exemple du célèbre James Ferguson, qui était berger dans son enfance , et qui, en gardant les troupeaux pendant la nuit, eut de lui-même li: dée de se faire une carte céleste, et la dessina peut-être mieux qu’aucun astronome chaldéen. On raconte quelque chose d’assez semblable de Jamerey Duval.
dans cette distribution une représentation de l’état du ciel au moment où l’on avait dessiné ces monuments, et l’on pensa qu’il serait possible d’en conclure la date de la construction des édifices qui les contiennent r.
1 Ainsi à Dendera (l’ancienne Tentyris), ville au-dessous de Thèbes, dans le portique du grand temple dont l’entrée regarde le nord (*), on voit au plafond les signes du zodiaque marchant sur deux bandes, dont l’une est le long du côté oriental et l’autre du côté opposé : elles sont embrassées chacune par une figure de femme aussi longue qu’elles, dont les pieds sont vers l’entrée, la tête et les bras vers le fond du portique : par conséquent les pieds sont au nord et les têtes au sud.
Le Lion est à la tête de la bande qui est à l'occident ; il se dirige vers le nord ou vers les pieds de la figure de femme, et il a lui-même les pieds vers le mur oriental. La Vierge, la Balance, le Scorpion, le Sagittaire et le Capricorne, le suivent, marchant sur une même ligne. Ce dernier se trouve vers le fond du portique et près des mains et de la tête de la grande figure de femme. Les signes de la bande orien- ‘ fale commencent à l'extrémité où ceux de l’autre bande finissent, et se dirigent par conséquent vers le fond du portique ou vers les bras de la grande figure. Ils ont les pieds vers le mur latéral de leur côté, et les têtes en sens contraire de celles de la bande opposée. Le Verseau marche le premier, suivi des Poissons, du Bélier, du Taureau, des Gémeaux. Le dernier de la série, qui est le Cancer ou plutôt le Scarabée, car c’est par cet insecte que le Cancer des Grecs est remplacé dans les zodiaques d'Égypte, est jeté de côté sur les jambes de la grande figure. A la place qu’il aurait dû occuper est un globe posé sur le sommet d’une pyramide composée de petits triangles qui représentent des espèces de rayons, et devant la base de laquelle est une grande tête de femme avec deux petites cornes. Un second Scarabée est placé de côté et en travers sur la première bande, dans l’angle que les pieds de la grande figure forment avec le corps et en avant de l’espace où marche le Lion, lequel est un peu en arrière. A l’autre bout de cette même bande le Capricorne est très-près du fond ou des bras de la grande figure , et sur la bande à gauche le Verseau en est assez éloigné : cependant le Capricorne n’est pas répété comme le
(*) Voyez le Grand Ouvrage sur PÉgypte, Antiquités, vol. IV, pl. XX.
Mais pour en venir à la haute antiquité que l’on prétendait en déduire, il fallut supposer premièrement que leur division avait un rapport déterminé avec un certain état du ciel, dépendant de la précession des équinoxes,
Cancer. La division de ce zodiaque dès l’entrée se fait donc entre le Lion et le Cancer ; ou, si l’on pense que la répétition du Scarabée marque une division du signe, elle a lieu dans le Cancer lui-même; mais celle du fond se fait entre le Capricorne et le Verseau.
Dans une des salles intérieures du même temple était un planisphère circulaire inscrit dans un carré, celui-là même qui a été apporté à Paris par M. Lelorrain, et que l’on voit à la Bibliothèque du Roi. On y remarque aussi les signes du zodiaque parmi beaucoup d’autres figures qui paraissent représenter des constellations (*).
Le Lion y répond à l’une des djagonales du carré; la Vierge, qui le suit, répond à une ligne perpendiculaire qui est dirigée vers lorient ; les autres signes marchent dans l’ordre connu jusqu’au Cancer, qui, au lieu de compléter la chaîne en répondant au niveau du Lion, est placé au-dessus de lui, plus près du centre du cercle, en sorte que les
signes sont sur une ligne un peu spirale.
Ce Cancer, ou plutôt ce Scarabée, marche en sens contraire des autres signes. Les Gémeaux répondent au nord, le Sagittaire au midi et les Poissons à l’orient, mais pas très-exactement. Au côté oriental de ce planisphère est une grande figure de femme, la tête dirigée vers le midi et les pieds vers le nord, comme celle du portique.
On pourrait donc aussi élever quelque doute sur le point de ce second zodiaque où il faudrait commencer la série des signes. Suivant que l’on prendra une des perpendiculaires ou une des diagonales, ou endroit où une partie de la série passe sur l’autre partie, on le jugera divisé au Lion, ou bien entre le Lion et le Cancer, ou bien enfin aux Gémeaux.
A Esné (l’ancienne Latopolis), ville placée au-dessus de Thèbes, il y a des zodiaques aux plafonds de deux temples différents.
Celui du grand temple, dont l'entrée regarde le levant, est sur deux bandes contigués et parallèles l’une à l’autre le long du côté sud du plafond (**).
(*) Voyez le Grand Ouvrage sur: PÉgypte, 4dntiquités, vol. IV, pl. XXI. (**) Voyez le Grand Ouvrage sur l'Égypte, vol. I, pl. LXXIX.
qui fait faire aux colures le tour du zodiaque en vingt-six mille ans ; qu’elle indiquait, par exemple, la position du point solsticial; et secondement, que l’état du ciel représenté était précisément celui qui avait lieu à l’époque où le monument a été construit; deux suppositions qui en
Les figures de femmes qui les embrassent ne sont pas sur leur longueur , mais sur leur largeur, en sorte que l’une est en travers près de l'entrée ou à l’orient, la tête et les bras vers le nord, et les pieds vers le mur latéral ou vers le sud , et que l’autre est dans le fond du portique, également en travers et regardant la première.
La bande la plus voisine de l’axe du portique ou du nord présente d’abord, du côté de l'entrée ou de l’orient et vers la tête de la figure de femme , le Lion, placé un peu en arrière et marchant vers le fond, les pieds du côté du mur latéral; derrière le Lion , à l’origine de la bande, sont deux Lions plus petits ; au-devant de lui est le Scarabée, et ensuite les Gémeaux, marchant dans le même sens ; puis le Taureau et le Bélier , et Les Poissons, rapprochés les uns des autres, placés en travers sur le milieu de la bande ; le Taureau la tête vers le mur latéral, le Bélier vers l’axe. Le Verseau est plus loin, et reprend la même direction vers le fond que les trois premiers signes.
Sur la bande la plus voisine du mur latéral et du nord l’on voit d’abord, mais assez loin du mur du fond ou de Poccident, le Capricorne, qui marche en sens contraire du Verseau, et se dirige vers lorient ou l’entrée du portique, les pieds tournés vers le mur latéral. Tout près de lui est le Sagittaire, qui répond ainsi aux Poissons et au Bélier. 11 marche aussi vers l’entrée ; mais ses pieds sont tournés vers la xe et en sens contraire de ceux du Capricorne. :
A une certaine distance en avant, et près l’un de l’autre, sont le Scorpion et une Femme tenant la balance; enfin un peu plus en avant, mais encore assez loin de l'extrémité antérieure ou orientale, est la Vierge, qui est précédée d’un sphinx. La Vierge et la Femme qui tient la balance ont aussi les pieds vers le mur, en sorte que le Sagittaire est le seul qui soit placé la tête à l’envers des autres signes.
Au nord d’Esné est un petit temple isolé, également dirigé vers lorient, et dont le portique a encore un zodiaque (*); il est sur deux
(*) Voyez le Grand Ouvrage sur l'Égypte, Antiquités, vol. 1, pl. LXXX VIT
supposaient elles-mêmes, comme on voit, un grand nombre d’autres.
En effet, les figures de ces zodiaques sont-elles les constellations, les vrais groupes d'étoiles qui portent aujourd’hui les mêmes noms, ou simplement ce que les astro-
bandes latérales et écartées ; celle qui est le long du côté sud commence par le Lion, qui marche vers le fond ou vers l'occident, les pieds tournés vers le mur ou le sud; il'est précédé du Scarabée, et celui-ci des Gémeaux marchant dans le même sens. Le Taureau, au contraire, vient à leur rencontre, se dirigeant à lorient ; mais le Bélier et les Poissons reprennent la direction vers le fond ou vers Poccident.
A la bande du côté du nord, le Verseau est près du fond ou de l'occident, marchant vers l'entrée ou lorient , les pieds tournés vers le mur, précédé du Capricorne et du Sagittaire, qui marchent dans le même sens. Les autres signes sont perdus; mais il est clair que la Vierge devait marcher en tête de cette bande du côté de Pentrée:
Parmi les figures accessoires de ce petit zodiaque on doit remarquer deux béliers ailés placés en travers, l’un entre le Taureau et les Gémeaux, l’autre entre le Scorpion et le Sagittaire, et chacun presque au milieu de sa bande, le second cependant un peu plus avancé vers l'entrée.
On avait pensé d’abord que dans le grand zodiaque d’Esné la division de l’entrée se fait entre la Vierge et le Lion, et eelle du fond entre les Poissons et le Verseau. Mais M. Hamilton, MM. Jollois et Devilliers, ont cru voir dans le sphinx qui précède la Vierge une répétition du Lion analogue à celle du Cancer dans le grand zodiâque de Dendera ; en sorte que selon eux la division aurait lieu dans le Lion. En effet, sans cette explication il n’y aurait que cinq signes d’un côté et sept de l’autre.
Quant au petit zodiaque du nord d’Esné, on ne sait si quelque emblème analogue à ce sphinx s’y trouvait, parce que cette parlie est détruite (*).
{*) British Review, février 1817, pag. 156; et à la suite de la Lettre critique sur la Zodiacomanie , pag. 55
nomes appellent des signes , c’est-à-dire des divisions du zodiaque partant de l’un des colures, quelque place que ce colure occupe?
Le point où l’on a partagé ces zodiaques en deux bandes est-il nécessairement celui d’un solstice ?
La division du côté de l’entrée est-elle nécessairement celle du solstice d’été?
Cette division indique-t-elle, même en général, un phénomène dépendant de la précession des équinoxes ?
Ne se rapporterait-elle pas à quelque époque dont la rotation serait moindre; par exemple, au moment de l’année tropique où commençait telle ou telle des années sacrées des Égyptiens, lesquelles, étant plus courtes que la véritable année tropique de près de six heures, faisaient le tour du zodiaque en mille cinq cent huit ans?
Enfin , quelque sens qu’elle ait eu , a-t-on voulu marquer par-là le temps où le zodiaque a été sculpté, ou celui où le temple a été construit? N'’a-t-on pas eu l’idée de rappeler un état antérieur du ciel à quelque époque intéressante pour la religion, soit qu'on l’ait observé ou qu’on l’ait conclu par un caleul rétrograde ?
D’après le seul énoncé de pareilles questions, on doit sentir tout ce qu’elles avaient de compliqué, et combien la solution quelconque que l’on aurait adoptée devait être sujette à controverse et peu susceptible de servir elle-même de preuve solide à la solution d’un autre problème, tel que l’antiquité de la nation égyptienne. Aussi peut-on dire que parmi ceux qui essayèrent de tirer de ces données une date, il s'éleva autant d'opinions qu’il y eut d'auteurs.
Le savant astronome M. Burkard, d’après un premier aperçu, jugea qu’à Dendera le solstice est dans le Lion, par conséquent de deux signes moins reculé qu'aujour-
d’hui , et que le temple a au moins quatre mille aus ‘.
Il en donnait en même temps sept mille à celui d’Esné, sans que l’on sache trop comment il entendait faire accorder ces nombres avec ce que l’on connaît de la précession des équinoxes.
Feu Lalande, voyant que le Cancer était répété sur les deux bandes, imagina que le solstice passait au milieu de cette constellation; mais comme c'était ce qui avait lieu dans la sphère d’Eudoxe, il conclut que quelque Grec pouvait avoir représenté cette sphère au plafond d’un temple égyptien, sans savoir qu’il représentait un état du ciel qui depuis longtemps n'existait plus’. C'était, comme on voit, une conséquence bien contraire à celle de M. Burkard.
Dupuis, le premier, .crut nécessaire de chercher des preuves de cette idée, en quelque sorte adoptée de confiance , qu'il s'agissait du solstice ; il les vit, pour le grand zodiaque de Dendera, dans ce globe au sommet de la pyramide, et dans plusieurs emblèmes placés près de différents signes, et qui tantôt, selon d’anciens auteurs, comme Plutarque, Horus-A pollo ou Clément d'Alexandrie, tantôt selon ses propres conjectures, devaient représenter des phénomènes qui auraient été réellement ceux des saisons affectées à chaque signe.
Du reste, il soutient que cet état du ciel donne la date du monument, et que l’on avait à Dendera l'original et non pas une copie de la sphère d’Eudoxe, ce qui le conduisit à mille quatre cent soixante-huit ans avant Jésus-Christ, au règne de Sésostris.
* Description des pyramides de Gizé, par M. Grobert, page 117. ? Connaissance des Temps pour l'an x1v.
Cependant ce-nombre de dix-neuf bateaux placés sous chaque bande lui donna l’idée que le solstice pourrait bien avoir été au dix-neuvième degré du signe, ce qui ferait deux cent quatre-vingt huit ans de plus".
M. Hamilton ? ayant remarqué qu’à Dendera le Scarabée du côté des signes ascendants est plus petit que celui de l’autre côté, un auteur anglais 3 en a conclu que le solstice peut avoir été plus près de son point actuel que le milieu du Cancer, ce qui pourrait nous ramener à mille ou mille deux cents ans avant Jésus-Christ.
Feu Nouet, jugeant que ce globe, ces rayons et cette tête cornue ou d’Isis représentent le lever héliaque de Sirius , prétendit que l’on avait voulu marquer une époque de la période sothiaque, mais qu’on avait voulu la marquer par la place qu’occupait le solstice; or, ‘dans l’avant-dernière de ces périodes, celle qui s’est écoulée depuis 2782 jusqu’à 1322 avant Jésus-Christ, le solstice a passé de trente degrés quarante-huit minutes de la constellation du Lion à treize degrés trente-quatre minutes du Cancer. Au milieu de cette période il était donc à vingttrois degrés trente-quatre minutes du Cancer; le lever héliaque de Sirius arrivait alors quelques jours après le solstice ; c’est à peu près ce que l’on a indiqué, selon M. Nouet, par la répétition du Scarabée et par l’image de Sirius dans les rayons du soleil placée au commence-
* Observations sur le zodiaque de Dendera , dans la Revue philosophique et liliéraire, en 1806, deuxième trimestre, pages 257 et suivantes.
2? Ægypliaca, pag. 212.
3 Voyez dans le British Review de février 1817, pages 136 el suivantes, l’article vi sur l’origine et l’antiquité du zodiaque. Il est traduit à la suite de la Lettre critique sur la’ Zodiacomanie, de Swartz.