‹ Discours sur les révolutions de la surface du globeChapitre 2 sur 17 · ET SUR LES CHANGEMENS QU ELLES ONT PRODUITS DANS LE RÈGNE ANIMAL · texte numérisé non relu

ET SUR LES CHANGEMENS QU ELLES ONT PRODUITS DANS LE RÈGNE ANIMAL

Dan s mon ouvrage sur les Ossemens fossiles, je nie suis proposé de reconnaître à quels animaux appartiennent les débris osseux dont les couches superficielles du globe sont remplies, C’était chercher à parcourir une route où l’on n’avait encore hasardé que quelques pas. Antiquaire d’une espèce nouvelle ? il me fallut apprendre à la fois à restaurer ces monumens des révolutions passées et à en déchiffrer le sens; j’eus à recueillir et à rapprocher dans leur ordre primitif les fragmens dont ils se composent ; à

reconstruire les êtres antiques auxquels ces frag~ mens appartenaient ; à les reproduire avec leurs proportions et leurs caractères ; à les comparer enfin à ceux qui vivent aujourd’hui à la surface du globe : art presque inconnu 3 et qui supposait une science à peine effleurée auparavant, celle des lois qui président aux coexistences des formes des diverses parties dans les êtres organisés. Je dus donc me préparer à ces recherches par des recherches bien plus longues sur les animaux existans; une revue presque générale de la création actuelle pouvait seule donner un caractère de démonstration à mes résultats sur cette création ancienne; mais elle devait en même temps me donner un grand ensemble de règles et de rapports non moins démontrés , et le règne entier des animaux ne pouvait manquer de se trouver en quelque sorte soumis à des lois nouvelles , à l’occasion de cet essai sur une petite partie de la théorie de la terre.

Ainsi , j étais soutenu dans ce double travail par l’intérêt égal qu’il promettait d’avoir , et pour la science générale de l’anatomie , base

DS

essentielle de toutes celles qui traitent des corps organisés , et pour l’histoire physique du globe , ce fondement de la minéralogie , de la géographie , et même , on peut le dire , de l’histoire des hommes , et de tout ce qu’il leur importe le plus de savoir relativement à eux-mêmes.

Si l’on met de l’intérêt à suivre dans l’enfance de notre espèce les traces presque effacées de tant de nations éteintes, comment n’en mettrait-on pas aussi à rechercher dans les ténèbres de l’enfance de la terre les traces de révolutions antérieures à f existence de toutes les nations? Nous admirons la force par laquelle l’esprit humain a mesuré les mouvemens de globes que la nature semblait avoir soustraits pour jamais à notre vue; le génie et la science ont franchi les limites de l’espace; quelques observations développées par le raisonnement ont dévoilé le mécanisme du monde. N’y aurait-il pas aussi quelque gloire pour l’homme à savoir franchir les limites du temps, et à retrouver, au moyen de quelques observations, l’histoire de ce monde et une succession d’événemens qui ont précédé la naissance du genre humain? Sans doute les

l’osilion.

astronomes ont marché plus vite que les naturalistes, et l’époque où se trouve aujourd’hui la théorie de la terre ressemble un peu à celle où quelques philosophes croyaient le ciel de pierres de taille et la lune grande comme le Péloponèse; mais, après les Anaxagoras , il est venu des Copernic et des Kepler qui ont frayé la route à Newton ; et pourquoi l’histoire naturelle n aurait-elle pas aussi un jour son Newton?

C’est le plan et le résultat de mes travaux sur les os fossiles que je me propose surtout de présenter dans ce discours J’essaierai aussi d’y tracer un tableau rapide des efforts tentés jusqu’à ce jour pour retrouver l’histoire des révolutions du globe. Les faits qu’il m’a été donné de découvrir ne forment sans doute qu’une bien petite partie de ceux dont cette antique histoire devra se composer; mais plusieurs d’entre eux conduisent à des conséquences décisives, et la manière rigoureuse dont j’ai procédé à leur détermination , me donne lieu de croire qu’on les regardera comme des points définitivement fixés et qui constitueront une époque dans la science. J’espère enfin que leur

nouveauté m’excusera si je réclame pour eux l’attention principale des mes lecteurs.

Mon objet sera d’abord de montrer par quels rapports l’histoire des os fossiles d’animaux terrestres se lie à la théorie de la terre , et quels motifs lui donnent à cet égard une importance particulière. Je développerai ensuite les principes sur lesquels repose l’art de déterminer ces os , ou , en d’autres termes , de reconnaître un genre et de distinguer une espèce par un seul fragment d’os, art de la certitude duquel dépend celle de tout mon travail. Je donnerai une indication rapide des espèces nouvelles , des genres auparavant inconnus que l’application de ces principes m’a fait découvrir, ainsi que des diverses sortes de terrains qui les recèlent; et, comme la différence entre ces espèces et celles d’aujourd’hui ne va pas au delà de certaines limites, je montrerai que ces limites dépassent de beaucoup celles qui distinguent aujourd’hui les variétés d’une meme espèce : je ferai donc connaître jusqu’où ces variétés peuvent aller , soit par l’influence du temps , soit par celle du climat, soit enfin par celle de la dômes-

licite. Je me mettrai par là en état de conclure 7 et d’engager mes lecteurs à conclure avec moi? qu’il a fallu de grands événement pour amener les différences bien plus considérables que j’ai reconnues : je développerai donc les modifications particulières que mes recherches doivent introduire dans les opinions reçues jusqu’à ce jour sur les révolutions du globe; enfin j’examinerai jusqu’à quel point l’histoire civile et religieuse des peuples s’accorde avec les résultats de l’observation sur l’histoire physique de la terre , et avec les probabilités que ces observations donnent touchant l’époque où les sociétés humaines ont pu trouver des demeures fixes et des champs susceptibles de culture, et où par conséquent elles ont pu prendre une forme durable.

Première aP- Lorsque le voyageur parcourt ces plaines fé-

,ienCe de ia c()n(jes ^es eaux tranquilles entretiennent

par leur cours régulier une végétation abondante , et dont le sol , foulé par un peuple nombreux, orné de villages florissans, de riches cités, de monumens superbes, n’est jamais troublé que par les ravages de la guerre ou par

l’oppression des hommes en pouvoir , il n’est pas tenté de croire que la nature ait eu aussi ses guerres intestines, et cpie la surface du globe ait été bouleversée par des révolutions et des catastrophes ; mais ses idées changent dès qu’il cherche à creuser ce sol aujourd’hui si paisible, ou qu’il s’élève aux collines qui bordent la plaine; elles se développent pour ainsi dire avec sa vue , elles commencent à embrasser l’étendue et la grandeur de ces événemens antiques dès qu’il gravit les chaînes plus élevées dont ces collines couvrent le pied, ou qu’en suivant les lits des torrens qui descendent de ces chaînes il pénètre dans leur intérieur.

Les terrains les plus bas, les plus unis, ne nous montrent , même lorsque nous y creusons à de très-grandes profondeurs, que des couches horizontales de matières plus ou moins variées, qui enveloppent presque toutes d’innombrables produits de la mer. Des couches pareilles , des produits semblables , composent les collines iusqu’à d’assez grandes hauteurs. Quelquefois les coquilles sont si nombreuses , qu elles for-

Premières preuves de révolutions.

ment à elles seules toute la masse du sol : elles s’élèvent à des hauteurs supérieures au niveau de toutes les mers, et où nulle mer ne pourrait être portée aujourd’hui par des causes existantes : elles ne sont pas seulement enveloppées dans des sables mobiles, mais les pierres les plus dures les incrustent souvent et en sont pénétrées de toute part. Toutes les parties du monde, tous les hémisphères, tous les continens, toutes les îles un peu considérables présentent le même phénomène. Le temps n’est plus où l’ignorance pouvait soutenir que ces restes de corps organisés étaient de simples jeux de la nature , des produits conçus dans le sein de la terre par ses forces créatrices ; et les efforts que renouvellent quelques métaphysiciens ne suffiront probablement pas pour rendre de la faveur à ces vieilles opinions. Une comparaison scrupuleuse des formes de ces dépouilles , de leur tissu , souvent même de leur composition chimique , ne montre pas la moindre différence entre les coquilles fossiles et celles que la mer nourrit : leur conservation n’est pas moins parfaite; l’on (i’y observe le plus souvent ni détrition ni rup-

tures, rien qui annonce un transport violent; les plus petites d’entre elles gardent leurs parties les plus délicates, leurs crêtes les plus subtiles, leurs pointes les plus déliées; ainsi non-seulement elles ont vécu dans la mer, elles ont été déposées par la mer; c’est la mer qui les a laissées dans les lieux où on les trouve : mais cette mer a séjourné dans ces lieux ; elle y a séjourné assez long-temps et assez paisiblement pour y former les dépôts si réguliers , si épais , si vastes, et en partie si solides, que remplissent ces dépouilles d’animaux aquatiques. Le bassin des mers a donc éprouvé au moins un changement , soit en étendue , soit en situation. Voilà ce qui résulte déjà des premières fouilles et de l’observation la plus superficielle.

Les traces de révolutions deviennent plus imposantes quand on s’élève un peu plus haut , quand on se rapproche davantage du pied des grandes chaînes.

Il y a bien encore des bancs eoquilliers; on en aperçoit même de plus épais , de plus solides : les coquilles y sont tout aussi nombreuses , tout pussi bien conservées ; mais ce ne sont plus les

mêmes espèces; les couches qui les contiennent ne sont plus aussi généralement horizontales : elles se redressent obliquement , quelquefois presque verticalement : au lieu que , dans les plaines et les collines plates, il fallait creuser profondément pour connaître la succession des bancs, on les voit ici par leur flanc, en suivant les vallées produites par leurs déchiremens : d’immenses amas de leurs débris forment au pied de leurs escarpemens des buttes arrondies, dont chaque dégel et chaque orage augmentent la hauteur.

Et ces ^bancs redressés qui forment les crêtes des montagnes secondaires ne sont pas posés sur les bancs horizontaux des collines qui leur servent de premiers échelons ; ils s’enfoncent au contraire sous eux. Ces collines sont appuyées sur leurs pentes. Quand on perce les couches horizontales dans le voisinage des montagnes à couches obliques , on retrouve ces couches obliques dans la profondeur : quelquefois même , quand les couches obliques ne sont pas trop élevées , leur sommet est couronné par des couches horizontales. Les couches obliques sont donc

plus anciennes que les couches horizontales; et comme il est impossible , du moins pour le plus grand nombre , qu elles naient pas été formées horizontalement , il est évident qu elles ont été relevées; quelles font été avant que les autres s’appuyassent sur elles h

Ainsi la nier , avant de former les couches horizontales, en avait formé d’autres, que des causes quelconques avaient brisées,' redressées, bouleversées de mille manières; et, comme plusieurs de ces bancs obliques quelle avait formés plus anciennement s’élèvent plus haut que ces couches horizontales qui leur ont suc-

1 L’idée soutenue par quelques géologistes, que certaines couches ont été formées dans la position oblique où elles se trouvent maintenant , en la supposant vraie pour quelques-unes qui se seraient cristallisées , aiusi que le dit M. Greenough , comme les dépôts qui incrustent tout l’intérieur des vases où l’on fait bouillir des eaux gypse uses, ne peut du moins s’appliquer à celles qui contiennent des coquilles ou des pierres roulées , qui n’auraient pu attendre , ainsi suspendues , la formation du ciment qui devait les agglutiner.

cédé , et qui les entourent , les causes , qui ont donné h ces bancs leur obliquité, les avaient aussi fait saillir au-dessus du niveau de la mer, et en avaient fait des îles , ou au moins des écueils et des inégalités, soit qu’ils eussent été relevés par une extrémité, ou que l’affaissement de l’extrémité opposée eût fait baisser les eaux; second résultat non moins clair , non moins démontré que le premier, pour quiconque se donnera la peine d’étudier les monumens qui l’appuient.

Pieures que Mais ce n’est point à ce bouleversement des

ces révolutions . *11 \ 1

ont été nom- couches anciennes, et ce retrait de la mer apres la

Nr!'l,se?' formation des couches nouvelles, que se bornent les révolutions et les changemens auxquels est dû l’état actuel de la terre.

Quand on compare entre elles , avec plus de détail, les diverses couches, et les produits de la vie qu’ elles recèlent , on reconnaît bientôt que cette ancienne mer n’a pas déposé constamment des pierres semblables entre elles , ni des restes d’animaux de mêmes espèces , et que chacun de ses dépôts ne s’est pas étendu sur

DE LA SUE FACE DU GLOBE. l3

toute la surface quelle recouvrait. Il s’y est établi des variations successives , dont les premières seules ont été à peu près générales, et dont les autres paraissent Favoir été beaucoup moins. Plus les couches sont anciennes , plus chacune d’elles est uniforme dans une grande étendue; plus elles sont nouvelles, plus elles sont limitées, plus elles sont sujettes à varier à de petites distances. Ainsi les déplacemens des couches étaient accompagnés et suivis de changemens dans la nature du liquide et des matières qu’il tenait en dissolution ; et lorsque certaines couches , en se montrant au dessus des eaux, eurent divisé la surface des mers par des îles, par des chaînes saillantes, il put y avoir des changemens différens dans plusieurs des bassins particuliers.

On comprend qu’au milieu de telles variations dans la nature du liquide, les animaux qu’il nourrissait ne pouvaient demeurer les mêmes. Leurs espèces, leurs genres même, changeaient avec les couches; et, quoiqu’il y ait quelques retours d’espèces à de petites distances, il est vrai de dire , en général , que les coquilles des couches anciennes ont des formes qui leur sont

ï4 DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

propres; qu’elles disparaissent graduellement, pour ne plus se montrer dans les couches récentes, encore moins dans les mers actuelles, où l’on ne découvre jamais leurs analogues d’espèces, où plusieurs de leurs genres eux-mêmes ne se retrouvent pas; que les coquilles des couches récentes au contraire ressemblent , pour le genre, à celles qui vivent dans nos mers, et que dans les dernières et les plus meubles de ces couches, et dans certains dépôts récens et limités il y a quelques espèces que l’œil le plus exercé ne pourrait distinguer de celles que nourrissent les côtes voisines.

Il y a donc eu dans la nature animale une succession de variations qui ont été occasionéès par celles du liquide dans lequel les animaux vivaient ou qui du moins leur ont correspondu; et ces variations ont conduit par degrés les classes des animaux aquatiques à leur état actuel; enfin, lorsque la mer a quitté nos continens pour la dernière fois, ses habitans ne différaient pas beaucoup de ceux qu’elle alimente encore aujourd’hui.

Nous disons, pour la dernière fois , parce

DE LA SURFACE DU GLOBE. l5

que, si Ion examine avec encore plus de soin ces débris des êtres organiques, on parvient à découvrir au milieu des couches marines , même les plus anciennes, des couches remplies de productions animales ou végétales de la terre et de beau douce ; et , parmi les couches les plus récentes, c’est-à-dire, les plus superficielles , il en est où des animaux terrestres sont ensevelis sous des amas de productions de la mer. Ainsi les diverses catastrophes qui ont remué les couches n’ont pas seulement fait sortir par degrés du sein de Fonde les diverses parties de nos continens et diminué le bassin des mers ; mais ce bassin s’est déplacé en plusieurs sens. Il est arrivé plusieurs fois que des terrains mis à sec ont été recouverts par les eaux , soit qu’ils aient été abîmés , ou que les eaux aient été seulement portées au-dessus d’eux; et pour ce qui regarde particulièrement le sol que la mer a laissé libre dans sa dernière retraite,, celui que l’homme et les animaux terrestres habitent maintenant , il avait déjà été desséché une fois, et avait nourri alors des quadrupèdes , des oiseaux , des plantes et

i 6 DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

des productions terrestres de tous les genres J la mer qui Ta quitté l’avait donc auparavant envahi. Les changemens dans la hauteur des eaux n’ont donc pas consisté seulement dans une retraite plus ou moins graduelle , plus ou moins générale ; il s’est fait diverses irruptions et retraites successives , dont le résultat définitif a été cependant une diminution universelle de niveau .

Preuves que Mais , ce qu’il est aussi bien important de

ces résolutions • . • . , ,

ont été subites reniar<ïuer^ ces irruPtl0ns , ces retraites répétées , n’ont point toutes été lentes , ne se sont point toutes faites par degrés ; au contraire , la plupart des catastrophes qui les ont amenées ont été subites ; et cela est surtout facile à prouver pour la dernière de ces catastrophes * pour celle qui par un double mouvement a inondé et ensuite remis à sec nos continens actuels, ou du moins une grande partie du sol qui les forme aujourd’hui. Elle a laissé encore , dans les pays du Nord , des cadavres de grands quadrupèdes que la glace a saisis, et qui se sont conservés jusquà nos jours avec

DE LA SURFACE DU GLOBE. l'J

leur peau , leur poil , et leur chair. S’ils n’eussent été gelés aussitôt que tués , la putréfaction les aurait décomposés. Et d’un autre côté , cette gelée éternelle n’occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis; car ils n’auraient pas pu vivre sous une pareille température. C’est donc le même instant qui a fait périr les animaux, et qui a rendu glacial le pays qu’ils habitaient. Cet événement a été subit , instantané , sans aucune gradation , et ce qui est si clairement démontré pour cette dernière catastrophe ne l’est guère moins pour celles qui l’ont précédée. Les déchiremens , les redressemens, les renversemens des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites et violentes ne les aient mises en l’état où nous les voyons; et même la force des mouvemens qu’éprouva la masse des eaux est encore attestée par les amas de débris, et de cailloux roulés qui s’interposent en beaucoup d’endroits entre les couches solides. La vie a donc souvent été troublée sur cette terre par des événemens effroyables. Des êtres vivans sans nombre ont été victimes de ces catastrophes; les uns habitans de

l8 DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

la terre sèche se sont vus engloutis par clés déluges; les autres , qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond des mers subitement relevé; leurs races mêmes ont fini pour jamais, et ne laissent dans le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour le naturaliste.

Telles sont les conséquences où conduisent nécessairement les objets que nous rencontrons à chaque pas, que nous pouvons vérifier à chaque instant dans presque tous les pays. Ces grands et terribles événemens sont clairement empreints partout pour l’œil qui sait en lire l’histoire dans leurs monumens.

Mais ce qui étonne davantage encore, et ce qui n’est pas moins certain, c’est que la vie n’a pas toujours existé sur le globe , et qu’il est facile à l’observateur de reconnaître le point où elle a commencé à déposer ses produits.

Preuves qu'il Élevons-nous encore; avançons vers les grandes Liomaatérie,,- crêtes , vers les sommets escarpes des grandes veS à rcKisience cjîajnes . jjigntôt ces débris d’animaux marins,

des êtres vivans.

ces innombrables coquilles, deviendront plus

rares , et disparaîtront tout-à-fait ; nous arriverons à des couches d’une autre nature , qui ne contiendront point de vestiges d’êtres vivans. Cependant elles montreront par leur cristallisation et par leur stratification même , qu’ elles étaient aussi dans un état liquide quand elles se sont formées ; par leur situation oblique , par leurs escarpemens , qu’elles ont aussi été bouleversées; par la manière dont elles s’enfoncent obliquement sous les couches coquiîlières, qu’elles ont été formées avant elles; enfin, par la hauteur dont leurs pics hérissés et nus s’élèvent au-dessus de toutes ces couches coquiîlières, que ces sommets étaient déjà sortis des eaux quand les couches coquiîlières se sont formées.

Telles sont ces fameuses montagnes primitives ou primordiales qui traversent nos continens en différentes directions , s’élèvent au-dessus des nuages, séparent les bassins des fleuves, tiennent dans leurs neiges perpétuelles les réservoirs qui en alimentent les sources, et forment en quelque sorte le squelette et comme la grosse charpente de la terre.

D’une grande distance l’œil aperçoit dans les dentelures dont leur crête est déchirée , dans les pics aigus qui la hérissent, des signes de la manière violente dont elles ont été élevées : bien différentes de ces montagnes arrondies, de ces collines à longues surfaces plates , dont la masse récente est toujours demeurée dans la situation où elle avait été tranquillement déposée par les dernières mers.

Ces signes deviennent plus manifestes à mesure que l’on approche.

Les vallées n’ont plus ces flancs en pente douce, ces angles saillans et rentrans vis-à-vis l’un de l’autre , qui semblent indiquer les lits de quelques anciens courans : elles s’élargissent et se rétrécissent sans aucune règle; leurs eaux tantôt s’étendent en lacs, tantôt se précipitent en torrens; quelquefois leurs rochers, se rapprochant sùbitement , forment des digues transversales , d’où ces mêmes eaux tombent en cataractes. Les couches déchirées, en montrant d’un côté leur tranchant à pic, présentent de l’autre obliquement de grandes portions de leur surface : elles ne correspondent point pour leur

hauteur ; mais celles qui, d’un côté, forment le sommet de l’escarpement , s’enfoncent de l’autre , et ne reparaissent plus.

Cependant , au milieu de tout ce désordre , de grands naturalistes sont parvenus à démontrer qu’il règne encore un certain ordre, et que ces bancs immenses, tout brisés et renversés qu’ils sont, observent entre eux une succession qui est à peu près la même dans toutes les grandes chaînes. Le granit, disent -il s , dont les crêtes centrales de la plupart de ces chaînes sont composées , le granit qui dépasse tout , est aussi la pierre qui s’enfonce sous toutes les autres , c’est la plus ancienne de celles qu’il nous ait été donné de voir dans la place que lui assigna la nature , soit qu’elle doive son origine à un liquide général qui , auparavant , aurait tout tenu en dissolution , soit qu’elle ait été la première fixée par le refroidissement d’une grande masse en fusion ou même en évaporation I. Des roches feuilletées s’appuient sur ses flancs , et forment

1 La conjecture de M. le marquis de Laplace^ que les matériaux dont se compose le globe ont pu être d’abord

les crêtes latérales de ces grandes chaînes; des schistes , des porphyres , des grès , des roches talqueuses se mêlent à leurs couches ; enfin des marbres à grains salins , et d’autres calcaires sans coquilles, s’appuyant sur les schistes, forment les crêtes extérieures, les échelons inférieurs, les contreforts de ces chaînes, et sont le dernier ouvrage par lequel ce liquide inconnu , cette mer sans habitans semblait préparer des matériaux aux mollusques et aux zoophytes , qui bientôt devaient déposer sur ce fonds d’immenses amas de leurs coquilles ou de leurs coraux. On voit même les premiers produits de ces mollusques , de ces zoophytes, se montrant en petit nombre et de distance en distance, parmi les dernières couches de ces terrains pri-

sous forme élastique , «et avoir pris successivement en se refroidissant la consistance liquide , et enfin s’être solidifiés , est bien renforcée par les expériences récentes de M. Mitcherlich , qui a composé de toutes pièces et fait cristalliser par le feu des hauts fourneaux plusieurs des espèces minérales qui entrent dans la composition des montagnes primitives,

m i tifs ou dans cette portion de l’écorce du globe que les géologistes ont nommée les terrains de transition. On y rencontre par-ci par- là des couches coquillières interposées entre quelques granits plus récens que les autres, parmi divers schistes et entre quelques derniers lits de marbres salins; la vie qui voulait s’emparer de ce globe semble, dans ces premiers temps, avoir lutté avec la nature inerte qui dominait auparavant; ce n’est qu’après un temps assez long quelle a pris entièrement le dessus , qu’à elle seule a appartenu le droit de continuer et d’élever l’enveloppe solide de la terre.

Ainsi, on ne peut le nier : les masses qui forment aujourd’hui nos plus hautes montagnes ont été primitivement dans un état liquide; long - temps elles ont été recouvertes par des eaux qui n’alimentaient point de corps vivans; ce n’est pas seulement après l’apparition de la vie qu’il s’est fait des changemens dans la nature des matières qui se déposaient : les masses formées auparavant ont varié , aussi-bien que celles qui se sont formées depuis; elles ont éprouvé de même des changemens violens dans leur po-

sition, et une partie de ces cliaiigemens avait eu lieu dès le temps où ces masses existaient seules , et n’étaient point recouvertes par les masses coquillières : on en a la preuve par les renversemens , par les déchiremens , par les fissures qui s’observent dans leurs coucbes aussibien que dans celles des terrains postérieurs, qui même y sont en plus grand nombre et plus marqués.

Mais ces masses primitives ont encore éprouvé d’autres révolutions depuis la formation des terrains secondaires , et ont peutêtre occasioné ou du moins partagé quelquesunes de celles que ces terrains eux-mêmes ont éprouvées. Il y a en effet des portions considérables de terrains primitifs à nu , quoique dans une situation plus basse que beaucoup de terrains secondaires; comment ceux-ci ne les auraient - ils pas recouvertes , si elles ne se fussent montrées depuis qu’ils se sont formés? On trouve des blocs nombreux et volumineux de substances primitives , répandus en certains pays a la surface des terrains secondaires, séparés par des vallées profondes ou même par des

bras de mer , des pics ou des crêtes d’où ces blocs peuvent être venus : il faut ou que des éruptions les y aient lancés ou que les profondeurs qui eussent arrêté leurs cours n’existassent pas à l’époque de leur transport, ou bien enfin que les mouvemens des eaux qui les ont transportés passassent en violence tout ce que nous pouvons imaginer aujourd’hui \

1 Les Yoyages de Saussure et de Deluc présentent une foule de ces sortes de faits 5 et ce sont ces géologistes qui ont jugé qu’ils ne pouvaient guère avoir été produits que par d’énormes éruptions, MM. de BuchetEscher s’en sont occupés plus récemment. Le Mémoire de ce dernier, inséré dans la Nouvelle Alpina de Stein-Müller, tome Ier. , en présente surtout l’ensemble d’une manière remarquable, dont voici à peu près le résumé : Ceux de ces blocs qui sont épars dans les parties basses de la Suisse ou de la Lombardie viennent des Alpes , et sont descendus le long de leurs vallées. Il y en a partout, et de toute grandeur, jusqu’à celle de cinquante mille pieds cubes, dans la grande étendue qui sépare les Alpes du Jura, et il s’en élève sur les pentes du Jura qui regardent les Alpes jusqu’à des hauteurs de quatre mille pieds au dessus du niveau de la mer; ils sont à la surface ou dans les couches superficielles

Voilà donc un ensemble de faits , une suite d’époques antérieures au temps présent , dont la succession peut se vérifier sans incertitude , quoique la durée de leurs intervalles ne puisse se définir avec précision ; ce sont autant de points qui servent de règle et de direction à cette antique chronologie.

de débris , mais non dans celles de grès , de: mollasses ou de poudingues qui remplissent presque partout l’intervalle en question : on les trouve tantôt isolés , tantôt en amas : la hauteur de leur situation est indépendante de leur grosseur : les petits seulement paraissent quelquefois un peu usés : les grands ne le sont point du tout. Ceux qui appartiennent au bassin de chaque rivière se sont trouvés , à l’examen , de la même nature que les montagnes des sommets ou des flancs des hautes vallées d’où naissent les aflluens de cette rivière : on en voit déjà dans ces vallées , et ils y sont surtout accumulés aux endroits qui précèdent quelques rétrécissemens : il en a passé par dessus les cols lorsqu’ils n’avaient pas plus de quatre mille pieds ; et alors on en voit sur les revers des crêtes dans les cantons d’entre les Alpes et le Jura, et sur le Jura même : c’est vis-à-vis les débouchés des vallées des Alpes que l’on en voit le plus et de plus élevés : ceux des intervalles se sont portés moins haut : dans les chaînes du Jura, plus éloi-

Examinons maintenant ce qui se passe aujour- Examcn de3

causes qui agis-

d’hui sur ie globe ; analysons les causes qui Sent encore au-

. . r i , jourd'hui à la

agissent encore a sa surlace, et déterminons surfaceduglo]je l’étendue possible de leurs effets. C’est une partie de l’histoire de la terre d’autant plus importante , que l’on a cru long - temps pouvoir expliquer , par ces causes actuelles , les révolutions antérieures , comme on explique aisément dans l’histoire politique les événemens passés , quand on connaît bien les passions et les intrigues de nos jours. Mais nôus allons voir que malheureusement il n’en est pas ainsi dans l’histoire physique : le fil des opérations est rompu ;

gnées des Alpes , il ne s’en trouve qu’aux endroits placés vis-à-vis des ouvertures des ehaînes plus rapprochées.

De ces faits , l’auteur tire cette conclusion, que le transport de ces blocs a eu lieu depuis que les grès et les poudingues ont été déposés; qu’il a été occasioné peut-être par la dernière des révolutions du globe. 11 compare ce transport à ce qui a encore lieu de la part des torrens ; mais l’objection de la grandeur des blocs et celle des vallées profondes par dessus lesquelles ils ont dû passer, nous paraissent conserver une grande force contre cette partie de son hypothèse.

Éloulemons.

3a marche de la nature est changée ; et aucun des agens qu’elle emploie aujourd’hui ne lui aurait suffi pour produire ses anciens ouvrages.

Il existe maintenant quatre causes actives qui contribuent à altérer la surface de nos continens : les pluies et les dégels qui dégradent les montagnes escarpées , et en jettent les débris à leurs pieds ; les eaux courantes qui entraînent ces débris , et vont les déposer dans les lieux où elles ralentissent leur cours ; la mer qui sape le pied des côtes élevées , pour y former des falaises, et qui rejette sur les côtes basses des monticules de sables ; enfin les volcans qui percent les couches solides , et élèvent ou répandent à la surface les amas de leurs déjections 1.

Partout où les couches brisées offrent leurs tranchans sur des faces abruptes , il tombe à

1 Voyez, sur les changemens de la surface de la terre , connus par l’histoire ou par la tradition , et dus par conséquent aux causes actuellement agissantes, l’ouvrage allemand de M. de Hof , en 2 vol. in-8°. Goth. 1 822 et 1 824. Les faits y sont recueillis avec autant de soin que d’érudition,.

leur pied , à chaque printemps, et même à chaque orage , des fragmens de leurs matériaux , qui s’arrondissent en roulant les uns sur les autres , et dont l’amas prend une inclinaison déterminée par les lois de la cohésion, pour former ainsi au pied de l’escarpement une croupe plus ou moins élevée, selon que les chutes de débris sont plus ou moins abondantes; ces croupes forment les flancs des vallées dans toutes les hautes montagnes , et se couvrent d’une riche végétation quand les éboulemens supérieurs commencent à devenir moins fréquens; mais leur défaut de solidité les rend sujettes à s’ébouler elles - mêmes quand elles sont minées par les ruisseaux; et c’est alors que des villes , que des cantons riches et peuplés se trouvent ensevelis sous la chute d’une montagne ; que le cours des rivières est intercepté; qu’il se forme des lacs dans des lieux auparavant fertiles et rians. Mais ces grandes chutes heureusement sont rares , et la principale influence de ces collines de débris, c’est de fournir des matériaux pour les ravages des torrens.

Âlluvions.

3o DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

Les eaux qui tombent sur les crêtes et les sommets des montagnes , ou les vapeurs qui s’y condensent , ou les neiges qui s’y liquéfient , descendent par une infinité de filets le long de leurs pentes ; elles en enlèvent quelques parcelles , et y tracent par leur passage des sillons légers. Bientôt ces filets se réunissent dans les creux plus marqués dont la surface des montagnes est labourée ; ils s’écoulent par les vallées profondes qui en entament le pied , et vont former ainsi les rivières et les fleuves qui reportent à la mer les eaux que la mer avait données à l’atmosphère. A la fonte des neiges, ou lorsqu’il survient un orage , le volume de ces eaux des montagnes subitement augmenté , se précipite avec unë vitesse proportionnée aux pentes; elles vont heurter avec violence le pied de ces croupes de débris qui couvrent les* flancs de toutes les hautes vallées; elles entraînent avec elles les fragmens déjà arrondis qui les composent ; elles les émoussent , les polissent encore par le frottement ; mais, à mesure quelles arrivent à des vallées plus unies où leur chute diminue, ou dans des bassins plus larges où il

DE LA SURFACE DU GLOBE. 3l

leur est permis de s’épandre , elles jettent sur la plage les plus grosses de ces pierres quelles roulaient ; les débris plus petits sont déposés plus bas; et il n’arrive guère au grand canal de la rivière que les parcelles les plus menues , ou le limon le plus imperceptible. Souvent même le cours de ces eaux, avant de former le grand fleuve inférieur , est obligé de traverser un lac vaste et profond , où leur limon se dépose , et d’où elles ressortent limpides. Mais les fleuves inférieurs , et tous les ruisseaux qui naissent des montagnes plus basses , ou des collines , produisent aussi , dans les terrains qu’ils parcourent , des effets plus ou moins analogues à ceux des torrens des hautes montagnes. Lorsqu’ils sont gonflés par de grandes pluies , ils attaquent le pied des collines terreuses ou sableuses qu’ils rencontrent dans leur cours, et en portent les débris sur les terrains bas qu’ils inondent , et que chaque inondation élève d’une quantité quelconque ; enfin , lorsque les fleuves arrivent aux grands lacs ou à la mer, et que cette rapidité qui entraînait les parcelles de limon vient à cesser tout- à-lait , ces

parcelles se déposent aux côtés de l’embouchure; elles finissent par y former des terrains qui prolongent la côte; et, si cette côte est telle que la mer y jette de son côté du sable, et contribue à cet accroissement , il se crée ainsi des provinces, des royaumes entiers, ordinairement les plus fertiles , et bientôt les plus riches du monde , si les gouvernemens laissent l’industrie s’y exercer en paix.

Les effets que la mer produit sans le concours

Dunes. A A

des fleuves sont beaucoup moins heureux. Lorsque la côte est basse et le fond sablonneux , les vagues poussent ce sable vers le bord ; à chaque reflux il s’en dessèche un peu , et le vent qui souffle presque toujours de la mer en jette sur la plage. Ainsi se forment les dunes, ces monticules sablonneux qui , si l’industrie de l’homme ne parvient à les fixer par des végétaux convenables , marchent lentement, mais invariablement, vers l’intérieur des terres, et y couvrent les champs et les habitations , parce que le même vent qui élève le sable du rivage sur la dune jette celui du sommet de la dune à son

revers opposé à la mer : que si la nature du sable et celle de l’eau qui s’élève avec lui sont telles qu’il puisse s’en former un ciment durable, les coquilles, les os jetés sur le rivage en seront incrustés; les bois, les troncs d’arbres, les plantes qui croissent près de la mer seront saisis dans ces agrégats; et ainsi naîtront ce que l’on pourra appeler des dunes durcies, comme on en voit sur les côtes de la Nouvelle-Hollande. On peut en prendre une idée nette dans la description qu’en a laissée feu Péron 1 .

Quand , au contraire , la côte est élevée , la mer, qui n’y peut rien rejeter, y exerce une action destructive : ses vagues en rongent le pied et en escarpent toute la hauteur en falaise, parce que les parties plus hautes se trouvant sans appui tombent sans cesse dans l’eau : elles y sont agitées dans les flots jusqu’à ce que les parcelles les plus molles et les plus déliées disparaissent. Les portions plus dures , à force d’être roulées en sens contraires par les vagues ,

Falaises.

1 Dans son Voyage aux Terres Australes, 1. 1, p. 161.

forment ces galets arrondis, ou cette grève qui finit par s’accumuler assez pour servir de rempart au pied de la falaise.

Telle est Faction des eaux sur la terre ferme ; et l’on voit qu elle ne consiste presque qu’en nivellement , et en nivellemens qui ne sont pas indéfinis. Les débris des grandes crêtes charriés dans les vallons; leurs particules, celles des collines et des plaines, portées jusqu’à la mer; des alluvions étendant les côtes aux dépens des hauteurs , sont des effets bornés auxquels la végétation met en général un terme , qui supposent d’ailleurs la préexistence des montagnes , celle des vallées, celle des plaines, en un mot toutes les inégalités du globe, et qui ne peuvent par conséquent avoir donné naissance à ces inégalités. Les dunes sont un phénomène plus limité encore, et pour la hauteur et pour l’étendue horizontale; elles n’ont point de rapport avec ces énormes masses dont la géologie cherche l’origine.

Quant à Faction que les eaux exercent dans leur propre sein , quoiqu’on ne puisse la connaître aussi bien, il est possible cependant d’en

déterminer jusqu’à un certain point les limites.

Les lacs, les étangs, les marais, les ports de Dépôts sous les mer où il tombe des ruisseaux, surtout quand ceux-ci descendent de coteaux voisins et escarpés, déposent sur leur fond des amas de limon qui finiraient par les combler si l’on ne prenait le soin de les nettoyer. La mer jette également dans les ports , dans les anses , dans tous les lieux où ses eaux sont plus tranquilles des vases et des sédimens. Les courans amassent entre eux ou. jettent sur leurs côtés le sable qu’ils arrachent au fond de la mer, et en composent des bancs et des bas-fonds.

Certaines eaux, après avoir dissout des sub- stalactites, stances calcaires au moyen de l’acide carbonique surabondant dont elles sont imprégnées, les laissent cristalliser quand cet acide peut s’évaporer , et en forment des stalactites et d’autres concrétions. Il existe des couches cristallisées confusément dans l’eau douce , assez étendues pour être comparables à quelques-unes de celles qu’a laissées l’ancienne mer. Tout le monde

connaît les fameuses carrières de travertin des

Lithophytes.

environs de Rome , et les roches de cette pierre que la rivière du Teverone accroît et fait sans cesse varier en figure. Ces deux sortes d’actions peuvent se combiner; les dépôts accumulés par la mer peuvent être solidifiés par de la stalactite : lorsque , par hasard , des sources abondantes en matière calcaire, ou contenant quelque autre substance en dissolution , viennent à tomber dans les lieux où ces amas se sont formés , il se montre alors des agrégats où les produits de la mer et ceux de l’eau douce peuvent être réunis. Tels sont les bancs de la Guadeloupe, qui offrent à la fois des coquilles de mer et de terre, et des squelettes humains. Telle est encore cette carrière d’auprès de Messine , décrite par de Saussure , et où le grès se reforme par les sables que la mer y jette , et qui s’y consolident.

Dans la zone torride ,où les lithophytes sont nombreux en espèces et se propagent avec une grande force, leurs troncs pierreux s’entrelacent en rochers , en récifs , et , s’élevant jusqu’à fleur d’eau, ferment l’entrée des ports, tendent des

DE LA SURFACE DU GLOBE. 3r]

pièges terribles aux navigateurs. La mer, jetant des sables et du limon sur le haut de ces écueils , en élève quelquefois la surface au-dessus de son propre niveau , et en forme des îles qu’une riche végétation vient bientôt vivifier b

Il est possible aussi que dans quelques en- incrustation, droits les animaux à coquillages laissent en monrant leurs dépouilles pierreuses, et que, liées par des vases plus ou moins concrètes , ou par d’autres cimens, elles forment des dépôts étendus , ou des espèces de bancs coquilliers ; mais nous n’avons aucune preuve que la mer puisse aujourd’hui incruster ces coquilles d’une pâte aussi compacte que les marbres , que les grès , ni même que le calcaire grossier dont nous voyons les coquilles de nos couches enveloppées.

Encore moins trouvons-nous qu’elle précipite nulle part de ces couches plus solides, plus siliceuses qui ont précédé la formation des bancs coquilliers.

1 Voyez les Observations faites dans la mer du Sud, par R. Forster.

Enfin toutes ces causes réunies ne changeraient pas d’une quantité appréciable le niveau de la mer, ne relèveraient pas une seule couche au-dessus de ce niveau, et surtout ne produiraient pas le moindre monticule à la surface de la terre.

On a bien soutenu que la mer éprouve une diminution générale , et que l’on en a fait l’observation dans quelques lieux des bords de la Baltique \ Mais quelles que soient les causes de ces apparences, il est certain qu’elles n’ont rien de général; que dans le plus grand nombre

1 C'est une opinion commune en Suède, que la mer s’abaisse, et que l’on passe à gué ou à pied sec dans beaucoup d’endroits où cela n était pas possible autrefois. Des hommes très-savans ont partagé cette opinion du peuple ; et M. de Buch l’adopte tellement, qu’il va jusqu’à supposer que le sol de toute la Suède s’élève petit à petit. Mais il est singulier que l’on n’ait pas fait ou du moins publié des observations suivies et précises propres à constater un fait mis en avant depuis si long-temps , et qui ne laisserait lieu à aucun doute si, comme le dit Linnæus, cette différence de niveau allait à quaire et cinq pieds par an.

DE LA SURFACE DU GLOBE. 3p

des ports où Ton a tant d’intérêt à observer la hauteur de la mer , et où des ouvrages fixes et anciens donnent tant de moyens d'en mesurer les variations , son niveau moyen est constant; il n’y a point d’abaissement universel ; il n’y a point d’empiétement général. En d’autres endroits ? comme l’Ecosse et divers points de la Méditerranée ? on croit avoir aperçu au contraire , que la mer s’élève , et quelle y couvre aujourd’hui des plages autrefois supérieures à son niveau 1 .

1 M. Robert Stevenson , dans ses Observations sur le lit de la mer du Nord et de la Manche , soutient que le niveau de ces mers s est élevé continuellement et trèssensiblement depuis trois siècles. Fortis dit la même chose de quelques lieux de la mer Adriatique ; mais l’exemple du temple de Sérapis , près de Pouzzoles prouve que les bords de cette mer sont en plusieurs endroits de nature à pouvoir s’élever et s’abaisser localement. On a en revanche des milliers de quais , de chemins , et d’autres constructions faites le long de la mer par les Romains ,, depuis Alexandrie jusqu’en Belgique , et dont le niveau relatif n’a pas .varié.

Volcans.

L’action des volcans est plus bornée , plus locale encore que toutes celles dont nous venons de parler. Quoique nous n’ayons aucune idée nette des moyens par lesquels la nature entretient à de si grandes profondeurs ces violens foyers, nous jugeons clairement par leurs effets des changemens qu’ils peuvent avoir produits à la surface du globe. Lorsqu’un volcan se déclare, après quelques secousses, quelques tremblemens de terre, il se fait une ouverture. Des pierres, des cendres sont lancées au loin; des laves sont vomies ; leur partie la plus fluide s’écoule en longues traînées ; celle qui l’est moins s’arrête aux bords de l’ouverture, en élève le contour, y forme un cône terminé par un cratère. Ainsi les volcans accumulent sur la surface, après les avoir modifiées, des matières auparavant ensevelies dans la profondeur; ils forment des montagnes; ils en ont couvert autrefois quelques parties de nos continens ; ils ont fait naître subitement des îles au milieu des mers; mais c’était toujours de laves que ces montagnes , ces îles étaient composées ; tous leurs matériaux avaient subi l’action du feu : ils sont disposés

comme doivent l’être des matières qui ont coulé d’un point élevé. Les volcans n’élèvent donc ni ne culbutent les couches que traverse leur soupirail : et si quelques causes agissant de ces profondeurs ont contribué dans certains cas à soulever de grandes montagnes , ce ne sont pas des agens volcaniques tels qu’il en existe de nos jours.

Ainsi , nous le répétons , c’est en vain que l’on cherche , dans les forces qui agissent maintenant à la surface de la terre, des causes suffisantes pour produire les révolutions et les catastrophes dont son enveloppe nous montre les traces; et, si l’on veut recourir aux forces extérieures constantes connues jusqu’à présent, l’on n’y trouve pas plus de ressources.

Le pôle de la terre se meut dans un cercle autour du pôle de l’écliptique; son axe s’incline plus ou moins sur le plan de cette même écliptique; mais ces deux mouvemens , dont les causes sont aujourd’hui appréciées, s’exécutent dans des directions et des limites connues, et qui n’ont nulle proportion avec des effets tels que

Causes astronomiques constantes.

ceux dont nous venons de constater la grandeur. Dans tous les cas, leur lenteur excessive empêcherait qu’ils ne pussent expliquer des catastrophes que nous venons de prouver avoir été subites.

Ce dernier raisonnement s’applique à toutes les actions lentes que l’on a imaginées , sans doute dans l’espoir qu’on ne pourrait en nier l’existence, parce qu’il serait toujours facile de soutenir que leur lenteur même les rend imperceptibles. Vraies ou non, peu importe; elles n’expliquent rien , puisque aucune cause lente ne peut avoir produit des effets subits. Y eût-il donc une diminution graduelle des eaux , la mer transportât-elle dans tous les sens des matières solides, la température du globe diminuât ou augmentât-elle, ce n’est rien de tout cela qui a renversé nos couches , qui a revêtu de glace de grands quadrupèdes avec leur chair et leur peau , qui a mis â sec des coquillages aujourd’hui encore aussi bien conservés que si on les eût pêchés vivans , qui a détruit enfin des espèces et des genres entiers.

Ces argumens ont frappé le plus grand nom-

DE LA SURFACE DU GLOBE. Zp

bre des naturalistes ; et , parmi ceux qui ont cherché à expliquer l’état actuel du globe , il n’ en est presque aucun qui l’ait attribué en entier à des causes lentes , encore moins à des causes agissant sous nos yeux. Cette nécessité où ils se sont vus de chercher des causes différentes de celles que nous voyons agir aujourd’hui , est même ce qui leur a fait imaginer tant de suppositions extraordinaires , et les a fait errer et se perdre en tant de sens contraires , que le nom même de leur science , ainsi que je l’ai dit ailleurs ? a été long- temps un sujet de moquerie pour quelques personnes prévenues qui ne voyaient que les systèmes quelle a fait éclore , et qui oubliaient la longue et importante série des faits certains qu’elle a fait connaître h

1 Lorsque j’ai dit cela, j’ai énoncé un fait dont on est chaque jour témoin ; mais je n’ai pas prétendu exprimer ma propre opinion , comme des géologistes estimables ont paru le croire. Si quelque équivoque dans ma phrase a été la cause de leur erreur, je leur en fais ici mes excuses.

Anciens systèmes des géologistes.

Pendant long-temps on n’admit que deux événemens, que deux époques de mutations sur le globe : la création et le déluge ; et tous les efforts des géologistes tendirent à expliquer l’état actuel , en imaginant un certain état primitif , modifié ensuite par le déluge , dont chacun imaginait aussi à sa manière les causes , l’action et les effets.

Ainsi, selon l’un 1 , la terre avait reçu d’abord une croûte égale et légère qui recouvrait l’abime des mers , et qui se creva pour produire le déluge : ses débris formèrent les montagnes. Selon l’autre 2 , le déluge fut occasioné par une suspension momentanée de la cohésion dans les minéraux : toute la masse du globe fut dissoute , et la pâte en fut pénétrée par les coquilles. Selon un troisième 3 , Dieu souleva les montagnes pour faire écouler les eaux qui

1 Burnet. Telluris Theoria sacra. Lond. 1681.

2 Woodward. Essay towards the natural history of the Earth. Lond. 1702

3 Scheuchzer. Mena, de l’Acad. 1708.

DE LA SURFACE DU GLOBE. /fi

avaient produit le déluge , et les prit dans les endroits où il y avait le plus de pierres , parce qu’au trement elles n’auraient pu se soutenir. Un quatrième 1 créa la terre avec l’atmosphère d’une comète , et la fit inonder par la queue d’une autre : la chaleur qui lui restait de sa première origine fut ce qui excita tous les êtres vivans au péché; aussi furent-ils tous noyés , excepté les poissons qui avaient apparemment les passions moins vives.

On voit que , tout en se retranchant dans les limites fixées par la Genèse , les naturalistes se donnaient encore une carrière assez vaste : ils se trouvèrent bientôt h l’étroit ; et , quand ils eurent réussi à faire envisager les six jours de la création comme autant de périodes indéfinies, les siècles ne leur coûtant plus rien , leurs systèmes prirent un essor proportionné aux espaces dont ils purent disposer.

Le grand Leibnitz lui-même s’amusa à faire, comme Descartes , de la terre un soleil éteint 2,

1 Whiston. A New Theory of the Earth. Lond. 1708.

2 Leibnitz. Protogæa. Act. Lips. i683; Gott. 1749.

un globe vitrifié sur lequel les vapeurs , étant retombées lors de son refroidissement , formèrent des mers qui déposèrent ensuite les terrains calcaires.

Demaillet couvrit le globe entier d’eau pendant des milliers d’années ; il fit retirer les eaux graduellement ; tous les animaux terrestres avaient d’abord été marins ; l’homme lui-même avait commencé par être poisson ; et Fauteur assure qu’il n’est pas rare de rencontrer dans l’Océan des poissons qui ne sont encore devenus hommes qu’à moitié, mais dont la race le deviendra tout-à-fait quelque jour F

Le système de Buffon n’est guère qu’un développement de celui de Leibnitz, avec l’addition seulement d’une comète qui a fait sortir du soleil , par un choc violent , la masse liquéfiée de la terre, en même temps que celle de toutes les planètes ; d’où il résulte des dates positives : car , par la température actuelle de la terre , on peut savoir depuis combien de temps elle se refroi-

1 Telliamed. Amsterd.

DE LA SURFACE DU GLOBE. Zf7

dit; et, puisque les autres planètes sont sorties du soleil en même temps quelle, on peut calculer combien les grandes ont encore de siècles à refroidir, et jusqu’à quel point les petites sont déjà glacées* 1.

De nos jours, des esprits plus libres que jamais ont aussi voulu s’exercer sur ce grand sujet. Quelques écrivains ont reproduit et prodigieusement étendu les idées de Demaillet : ils disent que tout fut liquide dans l’origine; que le liquide engendra des animaux d’abord trèssimples , tels que les monades ou autres espèces infusoires et microscopiques; que par suite des temps , en prenant des habitudes diverses , les races animales se compliquèrent et se diversifièrent au point où nous les voyons aujourd’hui. Ce sont toutes ces races d’animaux qui ont converti par degrés l’eau de la mer en terre calcaire; les végétaux, sur l’origine et les mé-

1 Théorie de la- terre, 1749; et Époques de la nature,

tamorplioses desquels on ne nous dit rien , ont converti de leur côté cette eau en argile ; mais ces deux terres, a force d’être dépouillées des caractères que la vie leur avait imprimés , se résolvent , en dernière analyse , en silice ; et voilà pourquoi les plus anciennes montagnes sont plus siliceuses que les autres. Toutes les parties solides de la terre doivent donc leur naissance à la vie, et sans la vie le globe serait encore entièrement liquide1.

D’autres écrivains ont donné la préférence aux idées de Képler : comme ce grand astronome , ils accordent au globe lui-même les facultés vitales; un fluide, selon eux, y circule; une assimilation s’y fait aussi-bien que dans les corps animés; chacune de ses parties est vivante; il n’est pas

1 Voyez la Physique de Rodig, p. 106, Leipsig, 1801 ; et la page 169 du deuxième tome de Telliamed , ainsi qu’une infinité de nouveaux ouvrages allemands. M. de Lamarck est celui qui a développé dans ces derniers temps ce système en France avec le plus de suite et la sagacité la plus soutenue dans son Hydrogéologie et dans sa Philosophie zoologique.

jusqu aux molécules les plus élémentaires qui n’aient un instinct, une volonté; qui ne s’attirent et ne se repoussent d’après des antipathies et des syaipathies : chaque sorte de minéral peut convertir des masses immenses en sa propre nature , comme nous convertissons nos alimens en chair et en sang ; les montagnes sont les organes de la respiration du globe, et les schistes ses organes sécrétoires ; c’est par ceuxci qu’il décompose l’eau de la mer pour engendrer les déjections volcaniques; les fdons enfin sont des caries, des abcès du régime minéral, et les métaux un produit de pouriture et de maladie : voilà pourquoi ils sentent presque tous mauvais h

Plus nouvellement encore, une philosophie qui substitue des métaphores aux raisonnemens, partant du système de l’identité absolue ou du panthéisme, fait naître tous les phénomènes ou, ce qui est à ses yeux la même chose, tous les êtres par polarisation comme les deux électrici-

1 Feu M. Patrin a mis beaucoup d’esprit à soutenir ces idées fantastiques dans plusieurs articles du Nouveau Dictionnaire d’Histoire naturelle.

Divergences de tous les systèmes.

tés , et appelant polarisation toute opposition 7 toute différence , soit quon la prenne de la situation , de la nature, ou des fonctions, elle voit successivement s’opposer Dieu et le monde; dans le monde le soleil et les planètes; dans chaque planète le solide et le liquide; et poursuivant cette marche, changeant au besoin ses figures et ses allégories, elle arrive jusqu’aux derniers détails des espèces organisées \

Il faut convenir cependant que nous avons choisi là des exemples extrêmes, et que tous les géologistes n’ont pas porté la hardiesse des conceptions aussi loin que ceux que nous venons de citer ; mais , parmi ceux qui ont procédé avec plus de réserve , et qui n’ont point cherché leurs moyens hors de la physique ou de la chimie ordinaire, combien ne règne-t-il pas encore de diversité et de contradiction !

Chez f un tout s’est précipité successivement par cristallisation, tout s’est déposé à peu près

1 C’est surtout dans les ouvrages de M. Steffens et de M. Oken qu’il faut voir cette application du panthéisme à la géologie.

comme il est encore ; mais la mer , qui couvrait tout, s’est retirée par degrés \

Chez l’autre, les matériaux des montagnes sont sans cesse dégradés et entraînés par les rivières pour aller au fond des mers se laire échauffer sous une énorme pression, et former des couches que la chaleur qui les durcit relèvera un jour avec violence 1 2.

Un troisième suppose le liquide divisé en une multitude de lacs placés en amphithéâtre les uns au-dessus des autres, qui, après avoir déposé nos couches coquillières , ont rompu successivement leurs digues pour aller remplir le bassin de l’Océan 3.

Chez un quatrième , des marées de sept à huit cents toises ont au contraire emporté de temps en temps le fond des mers, et l’ont jeté en mon-

1 M. Delamétherie admet la cristallisation comme cause principale dans sa Géologie.

2 Hutton et Play f air : Illustrations of the Huttonian Tlieory of the Earth. Edimb. 1802.

■ Lamanon , en divers endroits du Journal de Physique , d’après Michaëlis et plusieurs autres.

tagnes et en collines dans les vallées, ou sur les plaines primitives du continent b

Un cinquième fait tomber successivement du ciel, comme les pierres météoriques, les divers fragmens dont la terre se compose, et qui portent dans les êtres inconnus dont ils récèlent les dépouilles l’empreinte de leur origine étrangère 1 2 .

Un sixième fait le globe creux, et y place un noyau d’aimant qui se transporte, au gré des comètes, d’un pôle à l’autre, entraînant avec lui le centre de gravité et la masse des mers , et noyant ainsi alternativement les deux hémisphères 3.

Nous pourrions citer encore vingt autres systèmes tout aussi divergens que ceux-là : et, que l’on ne s’y trompe pas , notre intention n’est pas d’en critiquer les auteurs : au contraire, nous reconnaissons que ces idées ont généralement été conçues par des hommes d’esprit et de savoir,

1 Dolomieu, ibid.

2 MM. de Marschall : Recherches sur l’origine et le développement de l’ordre actuel du monde. Giessen, 1802.

3 M. Bertrand ; Renouvellement périodique des Continens terrestres. Hambourg, 1799.

qui n’ignoraient point les faits, dont plusieurs même avaient voyagé long-temps dans l’intention de les examiner , et qui en ont procuré de nombreux et d’importans à la science.

D’où peut donc venir une pareille opposition dans les solutions d’hommes qui partent des mêmes principes pour résoudre le même problème ?

Ne serait-ce point que les conditions du problème n’ont jamais été toutes prises en considération ; ce qui l’a fait rester , jusqu’à ce jour, indéterminé et susceptible de plusieurs solutions, toutes également bonnes quand on fait abstraction de telle ou telle condition; toutes également mauvaises, quand une nouvelle condition vient à se faire connaître , ou que l’attention se reporte vers quelque condition connue , mais négligée ?

Pour quitter ce langage mathématique, nous dirons que presque tous les auteurs de ces systèmes, n’ayant eu égard qu’à certaines difficultés qui les frappaient plus que d’autres , se sont attachés à résoudre celle-là d’une manière plus ou moins plausible, et en ont laissé de côté d’aussi nombreuses, d’aussi importantes. Tel n’a vu, par exemple, que la diffîculé de faire chan-

Causes de ces divergences.

Nature et conditions du problème.

ger le niveau des mers; tel autre, que celle de faire dissoudre toutes les substances terrestres dans un seul et même liquide; tel autre enfin , que celle de faire vivre sous la zone glaciale des animaux qu’il croyait de la zone torride. Épuisant sur ces questions les forces de leur esprit, ils croyaient avoir tout fait en imaginant un moyen quelconque d’y répondre ; il y a plus , en négligeant ainsi tous les autres phénomènes , ils ne songeaient pas même toujours à déterminer avec précision la mesure et les limites de ceux qu’ils cherchaient à expliquer.

Cela est vrai surtout pour les terrains secondaires, qui forment cependant la partie la plus importante et la plus difficile du problème» Pendant long-temps on ne s’est occupé que bien faiblement de fixer les superpositions de leurs couches, et les rapports de ces couches avec les espèces d’animaux et de plantes dont elles ren ferment les restes.

Y a-t-il des animaux, des plantes propres à certaines couches , et qui ne se trouvent pas dans les autres ? Quelles sont les espèces qui paraissent les premières, ou celles qui viennent

DE LA SURFACE DU GLOl^p.

après? Ces deux sortes d’espèces s’accompagnentelles quelquefois? Y a-t-il des alternatives dans leur retour; ou , en d’autres termes, les premières reviennent -elles une seconde fois , et alors ]es secondes disparaissent -elles? Ces ani-

maux, ces plantes, ont-ils tous vécu dans les lieux où l’on trouve leurs dépouilles , ou bien y en a-t-il qui ont été transportés d’ailleurs? Vivent-ils encore tous aujourd’hui quelque part , ou bien ont-ils été détruits en tout ou en partie? Y a-t-il un rapport constant entre l’ancienneté des couches et la ressemblance ou la non-ressemblance des fossiles avec les êtres vivans? Y en a-t-il un de climat entre les fossiles et ceux des êtres vivans qui leur ressemblent le plus ? Peut-on en conclure que les transports de ces êtres, s’il y en a eu, se soient faits du nord au sud , ou de l’est à l’ouest , ou par irradiation et mélange , et peut-on distinguer les époques de ces transports par les couches qui en portent les empreintes ?

Que dire sur les causes de l’état actuel du globe , vsi l’on ne peut répondre à ces questions , si l’on n’a pas encore de motifs suffîsans pour

choisir entre l’affirmative ou la négative? Or il n’est que trop vrai que pendant long-temps aucun de ces points n’a été mis absolument hors de doute, qu’à peine même semblait-on avoir songé qu’il fût bon de les éclaircir avant de faire un système.

Raison pour On trouvera la raison de cette singularité, si

laquelle les cou-

düions ont été Ion réfléchit que les geologistes ont tous été, ou des naturalistes de cabinet, qui avaient peu examiné par eux-mêmes la structure des montagnes; ou des minéralogistes qui n’avaient pas étudié avec assez de détail les innombrables variétés des animaux , et la complication infinie de leurs diverses parties. Les premiers n’ont fait que des systèmes; les derniers ont donné d’excellentes observations; ils ont véritablement posé les bases de la science : mais ils n’ont pu en achever l’édifice.

Progrès de la En effet, la partie purement minérale du géologie mine- granc| problème de la théorie de la terre a été

étudiée avec un soin admirable par de Saussure , et portée depuis à un développement étonnant par Werner, et par les nombreux et savans élèves qu’il a formés.

Le premier de ees hommes célèbres, parcourant péniblement pendant vingt années les cantons les plus inaccessibles, attaquant en quelque sorte les Alpes par toutes leurs faces , par tous leurs défilés , nous a dévoilé tout le désordre des terrains primitifs , et a tracé plus nettement la limite qui les distingue des terrains secondaires. Le second , profitant des nombreuses excavations faites dans le pays qui possède les plus anciennes mines , a fixé les lois de succession des couches; il a montré leur ancienneté respective, et poursuivi chacune d’elles dans toutes ses métamorphoses. C’est de lui, et de lui seulement, que datera la géologie positive, en ce qui concerne la nature minérale des couches; mais ni Werner ni Saussure n’ont donné à la détermination des espèces organisées fossiles , dans chaque genre de couche , la rigueur devenue nécessaire, depuis que les animaux connus s’élèvent à un nombre si prodigieux.

D’autres savans étudiaient , à la vérité , les débris fossiles des corps organisés; ils en recueillaient et en faisaient représenter par milliers ; leurs ouvrages seront des collections précieuses

Importance des fossiles en géologie.

de matériaux ; mais , plus occupés des animaux ou des plantes, considérés comme tels, que de la théorie, de la terre , ou regardant ces pétrifications ou ces fossiles comme des curiosités, plutôt que comme des documens historiques, ou bien enfin, se contentant d’explications partielles sur le gisement de chaque morceau, ils ont presque toujours négligé de rechercher lestais générales de position ou de rapport des fossiles avec les couches.

Cependant l’idée de cette recherche était bien naturelle. Gomment ne voyait-on pas que c’est aux fossiles seuls qu’est due la naissance de la théorie de la terre ; que , sans eux , l’on n’aurait peut-être jamais songé qu’il y ait eu dans la formation du globe des époques successives, et une série d’opérations différentes? Eux seuls, en effet, donnent la certitude que le globe n’a pas toujours eu la même enveloppe , par la certitude où l’on est qu’ils ont dû vivre à la surface avant d’être ainsi ensevelis dans la profondeur. Ce n’est que par analogie que l’on a étendu aux terrains primitifs la conclusion que les fossiles fournissent directement pour les terrains secondaires; et,

s’il il’ y avait que des terrains sans fossiles , personne ne pourrait soutenir que ces terrains n ont pas été formés tous ensemble^

C’est encore par les fossiles , toute légère qu’est restée leur connaissance , que nous avons reconnu le peu que nous savons sur la nature des révolutiops du globe. Ils nous ont appris que les couches qui les recèlent ont été déposées paisiblement dans un liquide; qûe leurs variations ont correspondu à celles du liquide ; que leur mise à nu a été oecasionée par le transport de ce liquide ; que cette mise à nu a eu lieu plus d’une fois : rien de tout cela ne serait certain sans les fossiles.

L’étude de la partie minérale de la géologie / qui n’est pas moins nécessaire , qui même est pour les arts pratiques d’une utilité beaucoup plus grande , est cependant beaucoup moins instructive par rapport à l’objet dont il s’agit.

Nous sommes dans l’ignorance la plus absolue sur les causes qui ont pu faire varier les substances dont les couches se composent ; nous ne connaissons pas même les agens qui ont pu tenir certaines d’entre elles en dissolution ; et l’on

6o DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

dispute encore sur plusieurs , si elles doivent leur origine à l’eau ou au feu. Au fond l’on a pu voir ci-devant que l’on n’est d’accord que sur un seul point, savoir, que la mer a changé de place. Et comment le sait-on , si ce n’est par les fossiles?

Les fossiles, qui ont donné naissance à la théorie de la terre , lui ont donc fourni en même temps ses principales lumières , les seules qui jusqu’ici aient été généralement reconnues.

Cette idée est ce qui nous a encouragé à nous en occuper ; mais ce champ est immense : un seul homme pourrait à peine en effleurer une faible partie. Il fallait donc faire un choix , et nous le finies bientôt. La classe de fossiles, qui fait l’objet de cet ouvrage, nous attacha dès le premier abord , parce que nous vîmes qu elle est à la fois plus féconde en conséquences précises, et cependant moins connue, et plus riche en nouveaux sujets de recherches b

1 Mon ouvrage a prouvé en effet à quel point cette matière était encore neuve lorsque je l’ai commencé, malgré les excellens travaux des Camper, des Pallas, des Blumenbach, des Merk , des Sœmmerring, des Bosen-

DE LA SURFACE DU GLOBE. 6l

Il est sensible , en effet , que les ossemens de importance

spéciale des os

quadrupèdes peuvent conduire , par plusieurs fossiles de qua-

. -, . . , drupèdes.

raisons , à des résultats plus rigoureux qu aucune autre dépouille de corps organisés.

Premièrement , ils caractérisent d’une manière plus nette les révolutions qui les ont affectés.

Des coquilles annoncent bien que la mer existait où elles se sont formées; mais leurs changemens d’espèces pourraient à la rigueur provenir de changemens légers dans la nature du liquide, ou seulement dans sa température. Ils pourraient avoir tenu à des causes encore plus accidentelles. Rien ne nous assure que , dans le fond de la mer, certaines espèces, certains genres même , après avoir occupé plus ou moins long-temps des espaces déterminés , n’aient pu être chassés par d’autres. Ici, au contraire , tout est précis ; l’apparition des os de quadrupèdes , surtout celle de leurs cadavres entiers dans les couches , annonce , ou que la couche même qui

millier, des Fischer, des Faujas, des Home, et des autres savans dont j’ai eu le plus grand soin de citer les ouvrages dans' ceux de mes chapitres auxquels ils se rapportent.

les porte était autrefois à sec , ou qu’il s’était au moins formé une terre sèche dans le voisinage. Leur disparition rend certain que cette couche avait été inondée , ou que cette terre sèche avait cessé d’exister. C’est donc par eux que nous apprenons, d’une manière assurée, ]e fait important des irruptions répétées de la mer, dont les coquilles et les autres produits marins à eux seuls ne nous auraient pas instruits; et c’est par leur étude approfondie que nous pouvons espérer de reconnaître le nombre et les époques de ces irruptions.

Secondement , la nature des révolutions qui ont altéré la surface du globe a dû exercer rsur les quadrupèdes terrestres une action plus complète que sur les animaux marins. Comme ces révolutions ont, en grande partie, consisté en cléplacemens du lit de la mer, et que les eaux devaient détruire tous les quadrupèdes quelles atteignaient, si leur irruption a été générale, elle a pu faire périr la classe entière, ou, si elle n’a porté à la fois que sur certains continens , elle a pu aiuéantir au moins les espèces propres à ces continens, sans avoir la même influence

sur les animaux marins. Au contraire , des millions d’individus aquatiques ont pu être laissés à sec, ou ensevelis sous des couches nouvelles, ou jetés avec violence à la côte , et leur race être cependant conservée dans quelques lieux plus paisibles , d’où elle se sera de nouveau propagée après que l’agitation des mers aura cessé.

Troisièmement, cette action plus complète, est aussi plus facile à saisir ; il est plus aisé d’en démontrer les effets , parce que le nombre des quadrupèdes étant borné , la plupart de leurs espèces , au moins les grandes , étant connues , on a plus de moyens de s’assurer si des os fossiles appartiennent à lune d’elles , ou s’ils viennent d’une espèce perdue. Gomme nous sommes , au contraire , fort loin de connaître tous les coquillages et tous les poissons de la mer; comme nous ignorons probablement encore la plus grande partie de ceux qui vivent dans la profondeur, il est impossible de savoir avec certitude si une espèce que l’on trouve fossile n’existe pas quelque part vivante. Aussi voyons-nous des sa va ns s’opiniâtrer à donner le nom de coquilles pélagiennes , c’est-à-dire, de coquilles de la haute

I] y a ]ifeu d’espérance de découvrir de nouvelles espèces de grands quadrupèdes.

mer, aux bélemnites, aux cornes damrnon , et aux autres dépouilles testacées qui n’ont encore été vues que dans les couches anciennes , voulant dire par-là que, si on ne les a point encore découvertes dans l’état de vie , c’est qu’elles habitent à des profondeurs inaccessibles pour nos filets.

Sans doute les naturalistes n’ont pas encore traversé tous les continens , et ne connaissent pas meme tous les quadrupèdes qui habitent les pays qu’ils ont traversés. On découvre de temps en temps des espèces nouvelles de cette classe; et ceux qui n’ont pas examiné avec attention toutes les circonstances de ces découvertes pourraient croire aussi que les quadrupèdes inconnus dont on trouve les os dans nos couches sont restés jusqu’à présent cachés dans quelques îles qui n’ont pas été rencontrées par des navigateurs, ou dans quelques-uns des vastes déserts qui occupent le milieu de l’Asie, de l’Afrique, des deux Amériques et de la JNouvelle-Hollande.

Cependant , que l’on examine bien quelles sortes de quadrupèdes l’on a découvertes récemment, et dans quelles circonstances on les a

découvertes, et l’on verra qu’il reste peu d’espoir de trouver un jour celles que nous n’avons encore vues que fossiles.

Les îles d’étendue médiocre, et placées loin des grandes terres, ont très-peu de quadrupèdes, la plupart fort petits : quand elles en possèdent de grands : c’est qu’ils y ont été apportés d’ailleurs. Bougainville et Cook n’ont trouvé que des codions et des chiens dans les îles de la mer du Sud. Les plus grands quadrupèdes des Antilles étaient les agoutis.

A la vérité , les grandes terres , comme l’Asie , l’Afrique, les deux Amériques et la Nouvelle-Hollande ont de grands quadrupèdes , et généralement des espèces propres à chacune d’elles; en sorte que toutes les fois que l’on a découvert de ces terres que leur situation avait tenues isolées du reste du monde, on y a trouvé la classe des quadrupèdes entièrement différente de ce qui existait ailleurs. Ainsi, quand les Espagnols parcoururent pour la première fois l’Amérique méridionale, ils n’y trouvèrent pas un seul des quadrupèdes de l’Europe , de l’Asie , ni de l’Afrique.

Le puma , le jaguar, le tapir, le cabiai, le lama,

Ja vigogne, les paresseux, les tatous, les sarigues , tous les sapajous , furent pour eux des êtres entièrement nouveaux, et dont ils n’avaient nulle idée. Le même phénomène s’est renouvelé de nos jours quand on a commencé à examiner les côtes de la Nouvelle-Hollande et les îles adjacentes. Les divers kanguroos , les phascolomes , les dasyures, les péramèles , les phalangers volans, les ornithorinques, les échidnés, sont venus étonner les naturalistes par des conformations étranges qui rompaient toutes les règles , et échappaient à tous les systèmes.

Si donc il restait quelque grand continent à découvrir, on pourrait encore espérer de connaître de nouvelles espèces , parmi lesquelles il pourrait s’en trouver de plus ou moins semblables à celles dont les entrailles de la terre nous ont montré les dépouilles; mais il suffit de jeter un coup d’œil sur la mappemonde , de voir les innombrables directions selon lesquelles les navigateurs ont sillonné l’Océan , pour juger qu’il ne doit plus y avoir de grande terre , à moins qu elle ne soit vers le pôle austral , où les glaces n’y laisseraient subsister aucun reste de vie.

Ainsi ce n’est que de l’intérieur des grandes parties du monde que l’on peut encore attendre des quadrupèdes inconnus.

Or, avec un peu de réflexion , on verra bientôt que l’attente n’est guère plus fondée de ce côté que de celui des îles.

Sans doute le voyageur européen ne parcourt pas aisément de vastes étendues de pays, désertes, ou nourrissant seulement des peuplades féroces; et cela est surtout vrai à l’égard de l’Afrique : mais rien n’empêcbe les animaux de parcourir ces contrées en tous sens , et de se rendre vers les côtes. Quand il y aurait entre les côtes et les déserts de l’intérieur de grandes chaînes de montagnes , elles seraient toujours interrompues à quelques endroits pour laisser passer les fleuves ; et , dans ces déserts brûla ns, les quadrupèdes suivent de préférence les bords des rivières. Les peuplades des côtes remontent aussï ces nvieres, et prennent promptement connaissance, soit par elles-mêmes, soit par le commerce et la tradition des peuplades supérieures , de toutes les espèces remarquables qui vivent jusque vers les sources.

Il n’a donc fallu à aucune époque un temps bien long pour que les nations civilisées qui ont fréquenté les côtes d’un grand pays en connussent assez bien les animaux considérables , ou frappans par leur configuration.

Les faits connus répondent à ce raisonnement. Quoique les anciens n’aient point passé Flmaüs et le Gange, en Asie , et qu’ils n’aient point été fort loin , en Afrique , au midi de 1 Atlas, ils ont réellement connu tous les grands animaux de ces deux parties du monde; et, s’ils n’en ont pas distingué toutes les espèces, ce n’est point parce qu’ils n’avaient pu les voir, ou en entendre parler, mais parce que la ressemblance de ces espèces n’avait pas permis d’en reconnaître les caractères. La seule grande exception que l’on puisse m’opposer est le tapir de Malacca, récemment envoyé des Indes par deux jeunes naturalistes de mes élèves , MM. Duvaucel et Diard, et qui forme en effet l’une des plus belles découvertes dont l’histoire naturelle se soit enrichie dans ces derniers temps.

Les anciens connaissaient très-bien l’éléphant,

et l’histoire de ce quadrupède est plus exacte dans Aristote que dans Buffon.

Ils n’ignoraient même pas une partie des différences qui distinguent les éléphans d’Afrique de ceux d’Asie b

Ils connaissaient les rhinocéros à deux cornes que l’Europe moderne n’a point vus vivans. Domitien en montra à Rome , et en fit graver sur des médailles. Pausanias les décrit fort bien.

Le rhinocéros unicorne , tout éloignée qu’est sa patrie, leur était également connu. Pompée en fit voir un à Rome. Strabon en décrivit exactement un autre à Alexandrie 1 2.

Le rhinocéros de Sumatra décrit par M. Bell , et celui de Java , découvert et envoyé par MM. Duvaucel et Diard , ne paraissent point habiter le continent. Ainsi il n’est point étonnant que les anciens les ignorassent ; d’ailleurs ils ne les auraient peut-être pas distingués!

1 Voyez dans le tome ier. de mes Recherches le chapitre des Eléphans.

2 Voyez dans le tome n , première partie , le chapitre des Rhinocéros.

L’hippopotame n’a pas été si bien décrit que les espèces précédentes; mais ou en trouve des figures très-exactes sur les monumens laissés par les Romains, et représentant des choses relatives à l’Egypte, telles que la statue du*Nil, la mosaïque de Palestrine , et un grand nombre de médailles. En effet , les Romains en ont vu plusieurs fois; Scaurus , Auguste, Antonin , Commode , Héliogabale , Philippe et Carin 1 leur en montrèrent.

Les deux espèces de chameaux , celle de Bactriane et celle d’Arabie , sont déjà fort bien décrites et caractérisées par Aristote 2.

Les anciens ont connu la girafe, ou chameauléopard; on en a même vu une vivante à Rome, dans le cirque , sous la dictature de Jules César, l’an de Rome 708; il y en avait eu dix de rassemblées par Gordien III, qui furent tuées aux jeux séculaires de Philippe 3, ce qui doit éton-

1 Voyez mon chapitre de THippopotame dans ie tome ier. des Recherches.

2 Hist. anim. , lib. 11 , cap. 1.

3 JuL Capitol., Gord, ni, cap. xxm.

ner nos modernes qui n’en ont ^vu quune seule dans le quinzième siècle h

Si on lit avec attention les descriptions de l’iiippopotame , données par Hérodote et par Aristote , et que Ton croit empruntées d’Héeatée deMilet, on trouvera qu’elles doivent avoir été composées avec celles de deux animaux différens, dont l’un était peut-être le véritable hippopotame, et dont l’autre était certainement le gnou ( Antilope gnu , Gmel. ) , ce quadrupède dont nos naturalistes n’ont entendu parler qu’à la lin du dix-huitième siècle. C’était le même animal dont on avait des relations fabuleuses sous le nom de catoblepas ou de catablepon 1 2.

Le sanglier d’Ethiopie d’Agatharchides , qui avait des cornes , était bien notre sanglier d’Éthiopie d’aujourd’hui, dont les énormes défenses

1 Celle que le Soudan d’Égypte envoya à Laurent de Médicis , et qui est peinte dans les fresques de Poggio- Cajano.

2 Voyez Pline, lib. vin, cap. xxxii ; et surtout Ælien , lib. vii, cap. v.

méritent presque autant le nom de cornes que les défenses de l’éléphant 1 .

Le bubale, le nagor sont décrits par Pline2 ; la gazelle, par Elien 3 ; l’oryx, par Oppien 4 ; l’axis l’était dès le temps de Ctésias5; l’algazel et la corine sont parfaitement représentés sur les monumens Egyptiens 6.

Elien décrit bien le yak , ou bos grunniens , sous le nom de boeuf, dont la queue sert à faire des chasse-mouches 7 .

Le buffle n’a pas été domestique chez les anciens; mais le bœuf des Indes , dont paile Elien 8 , et qui avait des cornes assez grandes

1 Ælian. , Anim. , v , *27.

2 Pline, lib. vin, cap. xv, et lib. xi, cap. xxxvn.

3 Ælian. , Anim. , xiv, i4*

4 Opp. , Cyneg. ,11, v. 44^ et suiv.

5 Pline, lib. vm , cap. xxi.

6 Yoyez le grand ouvrage sur l’Egypte, Antiq. , rvy pl. xlix et pl. lxvi.

7 Ælian., Anim , xv, 14.

8 Idem , iii , 34.

pour tenir trois amphores, était bien la variété du buffle, appelée arni.

Et meme ce bœuf sauvage à cornes déprimées , qu Aristote place dans l’Arachosie1, ne peut être que le buffle ordinaire.

Les anciens ont connu les bœufs sans cornes2 ; les bœufs d’Afrique , dont les cornes attachées seulement à la peau se remuaient avec elle3; les bœufs des Indes, aussi rapides à la course que des chevaux 4 ; ceux qui ne surpassent pas un bouc en grandeur 5 ; les moutons à large queue6 ; ceux des Indes , grands comme des ânes7.

Toutes mêlées de fables que sont les indications données par les anciens sur l’aurochs , sur le renne, et sur l’élan, elles prouvent toujours

1 Arist. Hist. an. , lib. ii , cap. 5.

2 Ælian. , n, 53.

3 Idem , ii, 20.

4 Idem , xv, 24.

5 Idem, ibid.

6 Idem, Ànim. , 111, 3,

7 Idem , iv, 32.

qu’ils en avaient qùelque connaissance , mais que cette connaissance , fondée sur le rapport de peuples grossiers, n’avait point été soumise à une critique judicieuse1.

Ces animaux habitent toujours les pays que les anciens leur assignent, et n’ont disparu que dans les contrées trop cultivées pour leurs habitudes; l’aurochs, l’élan, vivent encore dans les forêts de la Lithuanie qui se continuaient autrefois avec la forêt Hercynienne. Il y a des aurochs au nord de la Grèce comme du temps de Pausanias. Le renne vit dans le nord, dans les pays glacés où il a toujours vécu ; il y change de couleur, non pas à volonté , mais suivant les saisons. C’est par suite de méprises à peine excusables qu’on a supposé qu’il s’en trouvait au quatorzième siècle dans les Pyrénées2.

1 Voyez dans mes Recherches, tome iv, le chapitre des Cerfs et celui des Bœufs.

2 BufFon ayant lu dans Du Fouilloux un passage tronqué de Gaston-Phébus , comte de Foix, où ce prince décrit la chasse du renne, avait imaginé qu’au temps de Gaston cet animal vivait dans les Pyrénées ; et les éditions imprimées de Gaston étaient si fautives , qu’il était

L’ours blanc a été vu même en Égypte sous les Ptolomées* 1.

Les lions, les panthères, étaient communs à Rome dans les jeux : on les y voyait par centaines; on y a vu même quelques tigres; l’hyène rayée , le crocodile du Nil y ont paru. Il y a dans les mosaïques antiques conservées à Rome d’ excellons portraits des plus rares de ces espèces; on voit entre autres l’hyène rayée,' parfaitement représentée dans un morceau conservé au Muséum du Vatican; et, pendant que j’étais à Rome (en 1809 ), on découvrit, dans un jardin , du coté de l’arc de Galien, un pavé en mosaïque de pierres naturelles assorties à la manière de Florence , représentant quatre tigres de Bengale supérieurement rendus.

Le Muséum du Vatican possède un crocodile

difficile de savoir au juste ce que cet auteur avait voulu dire; mais ayant recouru à son manuscrit original , qui est conservé à la Bibliothèque du Roi , j’ai constaté que c’était en Xueden et en Nourçegue (en Suède et en Norvège) qu’il disait avoir vu et chassé des rennes.

1 Athénée, lib. v.

7ë DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

en basalte, d’une exactitude presque parfaite1. On ne peut guère douter que Y hippotigre ne fût le zèbre, qui ne vient cependant que des parties méridionales de l’Afrique2.

11 serait facile de montrer que presque toutes les espèces un peu remarquables de singes ont été assez distinctement indiquées par les anciens, sous les noms de pitbèques, de spbinx , de satyres, de cébus, de cynocéphales, de cercopithèques3.

Ils ont connu et décrit jusqu’à d’as§ez petites espèces de rongeurs, quand elles avaient quelque conformation ou quelque propriété notable4. Mais les petites espèces ne nous importent point

1 II n’y a d’erreur qu’un ongle de trop au pied de derrière. Auguste en avait montré trente-six. Dion , lib, lv.

2 Caracalla en tua un dans le cirque. Dion, lib. lxxvii, Gonf. Gisb. Cuperi de Elepb. in nummis obviis, ex. n , cap. vii.

3 Yoyez Lichtenstein : Comment, de Simiarum quotquot veteribus innotuerunt formis. Hamburg. 1791.

4 La gerboise est gravée sur les médailles de Cyrène , et indiquée par Aristote sous le nom de Rat à deux pieds .

relativement à notre objet , et il nous suffit d’avoir montré que toutes les grandes espèces remarquables par quelque caractère frappant, que nous connaissons aujourd’hui en Europe , en Asie et en Afrique , étaient déjà connues des anciens , d’où nous pouvons aisément conclure que s’ils ne font pas mention des petites , ou s’ils ne distinguent point celles qui se ressemblent trop, comme les diverses gazelles et autres, ils en ont été empêchés par le défaut d’attention et de méthode, plutôt que par les obstacles du climat. Nous conclurons également que si dix-huit ou vingt siècles, et la circumnavigation de l’Afrique et des Indes , n’ont rien ajouté en ce genre à ce que les anciens nous ont appris , il n’y a pas d’apparence que les siècles qui suivront apprennent beaucoup à nos neveux.

Mais peut-être quelqu’un fera-t-il un argument inverse , et dira que non-seulement les anciens, comme nous venons de le prouver, ont connu autant de grands animaux que nous , mais qu’ils en ont décrit plusieurs que nous n’avons pas ; que nous nous hâtons trop de regarder ces animaux comme fabuleux , que

nous devons les chercher encore avant de croire avoir épuisé l’histoire de la création existante ; enfin que parmi ces animaux prétendus fabuleux se trouveront peut-être , lorsqu’on les connaîtra mieux , les originaux de nos o^semens d’espèces inconnues. Quelques - uns penseront même que ces monstres divers , ornemens essentiels de l’histoire héroïque de presque tous les peuples , sont précisément ces espèces qu’il a fallu détruire pour permettre à la civilisation de s’établir. Ainsi les Thésée et les Bellérophon auraient été plus heureux que tous nos peuples d’aujourd’hui ? qui ont bien repoussé les animaux nuisibles , mais qui ne sont encore parvenus à en exterminer aucun.

Il est facile de répondre à cette objection en examinant les descriptions de ces êtres inconnus et en remontant à leur origine.

Les plus nombreux ont une source purement mythologique , et leurs descriptions en portent l’empreinte irrécusable ; car on ne voit dans presque toutes que des parties d’animaux connus , réunies par une imagination sans frein , et contre toutes les lois de la nature.

Ceux qu’ont inventés ou arrangés les Grecs ont au moins de la grâce dans leur composition ; semblables à ces arabesques qui décorent quelques restes d’édifices antiques . et qu’a multipliés le pinceau fécond de Raphaël , les formes qui s’y marient 3 tout en répugnant à la raison , offrent à l’œil des contours agréables ; ce sont des produits légers d’heureux songes ; peut-être des emblèmes dans le goût oriental ? où l’on prétendait voiler sous des images mystiques quelques propositions de métaphysique ou de morale. Pardonnons à ceux qui emploient leur temps à découvrir la sagesse cachée dans le sphinx de Thèbes, ou dans le pégase de Thessalie , ou dans le minotaure de Crète , ou dans la chimère de l’Epire ; mais espérons que personne ne les cherchera sérieusement dans la nature : autant vaudrait y chercher les animaux de Daniel , ou la bête de l’Apocalypse.

N’y cherchons pas davantage les animaux mythologiques des Perses , enfans d’une imagination encore plus exaltée; cette martichore ou destructeur d'hommes , qui porte une tête humaine sur un corps de lion , terminé par une

3o DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

queue de scorpion 1 ; ce griffon ou gardeur de trésors , à moitié aigle , à moitié lion 2 3 ; ce cartcizonon 3 ou âne sauvage , dont le front est armé d’une longue corne.

Gtésias , qui a donné ces animaux pour existans , a passé , chez beaucoup d’auteurs , pour un inventeur de fables, tandis qu’il n’avait fait qu’attribuer de la réalité à des figures emblématiques. On a retrouvé ces compositions fantastiques sculptées dans les ruines de Persépolis 4 ; que signiliaient-elles ? Nous ne le saurons probablement jamais ; mais à coup sûr elles ne représentent pas des êtres réels.

Aga tha rchidés , cet autre fabricateur d’animaux, avait probablement puisé à une source

1 Plin. , viij, 3i ; Arist. , lib. n, cap. xi ; Phot. , Bibl. , art. 72 ; Ctes. , indic. ; Ælian. , Aiiim. , iv , 21.

2 Ælian. , Anim. , iv, 27.

3 Idem, xyi , 20; Photius , Bibl., art. 72; Ctes., Indic.

4 Voyez Corneille Lebrun, Voyage en Moscovie, en Perse et aux Indes , t. n ; et l’ouvrage allemand de M. Heeren, sur le commerce des anciens.

DK LA SURFACE DU GLOBE. 8l

analogue : les monumens de l’Egypte nous montrent encore des combinaisons nombreuses de parties d’espèces diverses : les dieux y sont souvent représentés avec un corps humain et une tête d’animal; on y voit des animaux avec des têtes d’hommes , qui ont produit les cynocéphales les sphinx et les satyres des anciens naturalistes. L’habitude d’y représenter dans un même tableau des hommes de tailles très-différentes , le roi ou le vainqueur gigantesque ? les vaincus ou les sujets trois ou quatre fois plus petits , aura donné naissance à la fable des pygmées. C’est dans quelque recoin d’un de ces monumens qu ' Agatharchides aura vu son taureau carnivore ? dont la gueule , fendue jusqu’aux oreilles , n’épargnait aucun autre animal 1 ? mais qu’assurément les naturalistes n’avoueront pas , car la nature ne combine ni des pieds fourchus* ni des cornes , avec des dents tranchantes.

1 Photius , Bibl., art. 9,5o; Agatharchid. , Excerpt. List. ? cap. xxxtx ; Ælian. , Anim. , xvn , 45 ; Plin» , vin , qii.

Il y aura peut-être eu bien d’autres figures tout aussi étranges , ou dans ceux de ces monumens qui n’ont pu résister au temps, ou dans les temples de l’Ethiopie et de l’Arabie , que les Mahométans et les Abyssins ont détruits par zèle religieux. Ceux de l’Inde en fourmillent ; mais les combinaisons en sont trop extravagantes pour avoir trompé quelqu’un ; des monstres à cent bras , à vingt têtes toutes différentes , sont aussi par trop monstrueux.

Il n’est pas jusqu’aux Japonais et aux Chinois qui n’aient des animaux imaginaires qu’ils donnent comme réels , qu’ils représentent même dans leurs livres de religion. Les Mexicains en avaient. C’est l’habitude de tous les peuples , soit aux époques où leur idolâtrie n’est point encore raffinée , soit lorsque le sens de ces combinaisons emblématiques a été perdu. Mais qu oserait prétendre trouver dans la nature ces enfans de l’ignorance ou de la superstition ?

11 sera arrivé cependant que des voyageurs , pour se faire valoir, auront dit avoir observé ces êtres fantastiques, ou que, faute d’attention, et trompés par nue ressemblance légère , ils

auront pris pour eux des êtres réels. Les grands singes auront paru de vrais cynocéphales , de vrais sphinx, de vrais hommes à queue; c’est ainsi que saint Augustin aura cru avoir vu un satyre.

Quelques animaux véritables mal observés et mal décrits auront aussi donné naissance à des idées monstrueuses , bien que fondées sur quelque réalité; ainsi l’on ne peut douter de l’existence de l’hyène, quoique cet animal n’ait pas le cou soutenu par un seul os 1 , et qu’il ne change pas chaque année de sexe , comme le dit

1 J’ai même vu , dans le cabinet de feu M. Adrien Camper, un squelette d’hyène où plusieurs des vertèbres du cou étaient soudées ensemble. Il est probable que c’est quelque individu semblable qui aura fait attribuer en général ce caractère à toutes les hyènes. Cet animal doit être plus sujet que d’autres à cet accident , à cause de la force prodigieuse1 des muscles de son cou et de l’usage fréquent qu’il en fait. Quand l’hyène a saisi quelque chose , il est plus aisé de l’attirer toute entière que de lui arracher ce qu’elle tient ; et c’est ce qui en a fait pour les Arabes l’emblème de l’opiniâtreté invincible.

Pline 1 ; ainsi le taureau carnivore n’est peut-être quun rhinocéros à deux cornes dénaturé. M. de Weltheim prétend bien que les fourmis aurifères d’Hérodote sont des corsacs.

L’un des plus fameux , parmi ces animaux des anciens, c’est la licorne. On s’est obstiné jusqu’à nos jours à la chercher, ou du moins à chercher des argumens pour en soutenir l’existence. Trois animaux sont fréquemment mentionnés chez les anciens comme n’ayant qu’une corne au milieu du front. JJorjx d! Afrique , qui a en même temps le pied fourchu , le poil à contre-sens2, une grande taille, comparable à celle du bœuf 3 ou même du rhinocéros 4 , et que l’on s’accorde à rapprocher des cerfs et des chèvres pour la forme 5 ; Y âne des

1 II ne change pas de sexe ; mais il a au périnée un orifice qui a pu le faire croire hermaphrodite.

2 Arist. , Anim. , ii i ; ni i. Plin. , xi , 46.

3 Hérod. , iv , 192.

4 Oppien , Cyneg. , 11 , vers. 55 1 .

5 Plin. , vin , 53.

Indes , qui est solipède , et le monoceros proprement dit, dont les pieds sont tantôt comparés à ceux du lion 1 , tantôt à ceux de l’éléphant 2, qui est par conséquent censé fissipède. Le cheval 3 et le bœuf unicornes se rapportent l’un et l’autre , sans doute , à l’âne des Indes, car le bœuf même est donné comme solipède 4. Je le demande, si ces animaux existaient comme espèces distinctes, n’en aurions-nous pas au moins les cornes dans nos cabinets? Et quelles cornes impaires y possédons-nous , si ce n’est celles du rhinocéros et du narval?

Gomment , après cela , s’en rapporter à des ligures grossières tracées pat des sauvages sur des rochers 5 ? Ne sachant pas la perspective ,

1 Philostorge , m , n.

2 Plin. , vin ,21.

3 Onésicrite , ap. Strab. , lib. xv ; Ælian. , Anim. , xiii, 42-

4 Plin. , vin . 3i .

5 Barrow : Voyage au Gap, trad, fr. , ii , 178.

et voulant représenter une antilope à cornes droites de profil , ils n’auront pu lui donner qu’une corne, et voilà sur-le-cliamp un oryx. Les or yx des monumens égyptiens ne sont probablement aussi que des produits du style raide , imposé aux artistes de ce pays par la religion. Beaucoup de leurs profils de quadrupèdes n’offrent qu’une jambe devant et une derrière; pourquoi auraient-ils montré deux cornes? Peut-être est-il arrivé de prendre à la chasse des individus qu’un accident avait privés d’une corne , comme il arrive assez souvent aux chamois et aux saïgas, et cela aura suffi pour confirmer l’erreur produite par ces images. C’est probablement ainsi que l’on a trouvé nouvellement la licorne dans les montagnes du Thibet.

Tous les anciens, au reste, nont pas non plus réduit l’oryx à une seule corne; Oppien lui en donne expressément plusieurs 1 , et Elien cite des oryx qui en avaient quatre 2 ; enfin

1 Opp*el1. , Cyneg. , lib, n , vers 468 et 47 * .

2 De An., lib. xv, cap. 14.

si cet animal était ruminant et à pied fourcliu , il avait à coup sûr l’os du front divisé en deux , et n’aurait pu, suivant la remarque très-juste de Camper, porter une corne sur la suture.

Mais, dira-t-on, quel animal à deux cornes a pu donner Vidée de l’oryx , et présente les traits que Von rapporte de sa conformation , même en faisant abstraction de l’unité de corne ? Je ré-

ponds, avec Pallas, que c’est l’antilope à cornes droites , ] ual à propos nommée pasan par BufFon. ( Antilope orjx , Gmel.) Elle habite les déserts de l’Afrique, et doit venir jusqu’aux confins de l’Egypte; c’est elle que les hiéroglyphes paraissent représenter ; sa forme est assez celle du cerf; sa taille égale celle du bœuf; son poil du dos est diriué vers la tête : ses cornes forment

des armes terribles , aiguës comme des dards , dures comme du fer; son poil est blanchâtre; sa face porte des traits et des bandes noires : voilà tout ce qu’en ont dit les naturalistes; et, pour les fables des prêtres d’Egypte qui ont motivé l’adoption de son image parmi les signes hiéroglyphiques, il nest pas nécessaire quelles soient fondées en nature. Qu’on ait donc vu un

oryx privé d’une corne; qu’on l’ait pris pour un être régulier, type de toute l’espèce; que cette erreur adoptée par Aristote ait été copiée par ses successeurs , tout cela est possible , naturel même , et ne prouvera cependant rien pour l’existence d’une espèce unicorne.

Quant à l’àne des Indes, qu’on lise les propriétés anti - vénéneuses attribuées à sa corne par les anciens, et l’on verra quelles sont absolument les mêmes que les Orientaux attribuent aujourd’hui à la corne du rhinocéros. Dans les premiers temps où cette corne aura été apportée chez les Grecs , ils n’auront pas encore connu l’animal qui la portait. En effet, Aristote ne fait point mention du rhinocéros, et Agatharchides est le premier qui l’ai décrit. C’est ainsi que les anciens ont eu de l’ivoire long-temps avant de connaître l’éléphant. Peut-être même quelques-uns de leurs voyageurs auront-ils nommé le rhinocéros âne des Indes , avec autant de justesse que les Romains avaient nommé l’éléphant bœuf de Lucanie. Tout ce qu’on dit de la force, de la grandeur et de la férocité de cet àne sauvage, convient d’ailleurs très- bien au

rhinocéros. Par 3a suite ceux qui connaissaient mieux le rhinocéros, trouvant dans des auteurs antérieurs cette dénomination d'ânes des Indes , l’auront prise , faute de critique , pour celle d’un animal particulier ; enfin de ce nom l’on aura conclu que l’animal devait être solipède. Il y a bien une description plus détaillée de l’âne des Indes par Ctésias 1 , mais nous avons vu plus haut qu’elle a été faite d’après les bas-reliefs de Persépoîis ; elle ne doit donc entrer pour rien dans l’histoire positive de l’animal .

Quand enfin il sera venu des descriptions un peu plus exactes qui parlaient d’un animal à une seule corne , mais à plusieurs doigts , l’on en aura fait encore une troisième espèce , sous le nom de monocéros. Ces sortes de doubles emplois sont d’autant plus fréquens dans les naturalistes anciens , que presque tous ceux dont les ouvrages nous restent étaient de simples compilateurs ; qu’ Aristote lui-même a fréquemment mêlé des faits empruntés ailleurs avec ceux qu’il

1 Ælian. , Ànim. , iv, 52; Photius Bibl. , p. 1 54*

a observés lui-même ; qu’enfin l’art de la critique était aussi peu connu alors des naturalistes que des historiens , ce qui est beaucoup dire.

De tous ces raisonnemens , de toutes ces digressions , il résulte que les grands animaux que nous connaissons dans l’ancien continent étaient connus des anciens ; et que les animaux décrits par les anciens, et inconnus de nos jours, étaient fabuleux; il en résulte donc aussi qu’il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que les grands animaux des trois premières parties du monde fussent connus des peuples qui en fréquentaient les côtes.

On peut en conclure que nous n’avons de même aucune grande espèce à découvrir en Amérique. S’il y en existait , il n’y aurait aucune raison pour que nous ne les connussions pas; et en effet, depuis cent cinquante ans, on n’y en a découvert aucune. Le tapir, le jaguar, le puma , le cabiai , le lama , la vigogne , le loup rouge, le buffalo ou bison d’Amérique, les fourmiliers , les paresseux, les tatous, sont déjà dans Margrave et dans Hernandès comme dans Buffon; on peut même dire qu’ils y sont mieux.

car Buffon a embrouillé l’histoire des fourmiliers , méconnu le jaguar et le loup rouge , et confondu le bison d’Amérique avec l’aurochs de Pologne. A la vérité Pennant est le premier naturaliste qui ait bien distingué le petit bœuf musqué ; mais il était depuis long-temps indiqué par les voyageurs. Le cheval à pieds fourchus , de Molina , n’est point décrit par les premiers voyageurs espagnols ; mais il est plus que douteux qu’il existe , et l’autorité de Molina est trop suspecte pour le faire adopter. Il serait possible de mieux caractériser, qu’ils ne le sont , les cerfs de l’Amérique et des Indes ; mais il en est à leur égard , comme chez les anciens à l’égard des diverses antilopes; c’est faute d’une bonne méthode pour les distinguer, et non pas d’occasions pour les voir, qu’on ne les a pas mieux fait connaître. Nous pouvons donc dire que le mouflon des montagnes Bleues est jusqu’à présent le seul quadrupède d’Amérique un peu considérable , dont la découverte soit tout-à-fait moderne ; et peut-être n’est-ce qu’un argali venu de la Sibérie sur la glace.

Comment croire, après cela , que les immenses mastodontes, les gigantesques mégathériums ,

dont on a trouvé les os sous la terre dans les deux Amériques , vivent encore sur ce continent? Comment auraient-ils échappé à ces peuplades errantes qui parcourent sans cesse le pays dans tous les sens/ et qui reconnaissent ellesmêmes qu’ils n’y existent plus , puisqu’elles ont imaginé une fable sur leur destruction , disant qu’ils furent tués par le Grand Esprit , pour les empêcher d’anéantir la race humaine. Mais on voit que cette fable a été occasionée par la découverte des os, comme celle des habitans de la Sibérie sur leur mammouth , qu’ils prétendent vivre sous terre à la manière des taupes ; et comme toutes celles des anciens sur les tombeaux de géans qu’ils plaçaient partout où l’on trouvait des os d’éléphans.

Ainsi l’on peut bien croire que si , comme nous le dirons tout à l’heure , aucune des grandes espèces de quadrupèdes , aujourd’hui enfouies dans des couches pierreuses régulières , ne s’est trouvée semblable aux espèces vivantes que l’on connaît, ce n’est pas l’effet dun simple hasard, ni parce que précisément ces espèces, dont on n’a que les os fossiles, sont cachées dans les

déserts, et ont échappé jusqu’ici à tous les voyageurs : l’on doit, au contraire, regarder ce phénomène comme tenant à des causes générales , et son étude comme une des plus propres à nous faire remonter à la nature dè ces causes.

Mais si cette étude est plus satisfaisante par ses Les os fossiles résultats que celle des autres restes d’animaux de qu^np(eiies fossiles, elle est aussi hérissée de difficultés detevmi,ier beaucoup plus nombreuses. Les coquilles fossiles se présentent pour l’ordinaire dans 'leur entier , et avec tous les caractères qui peuvent les faire rapprocher de leurs analogues dans les collections ou dans les ouvrages des naturalistes; les poissons même offrent leur squelette plus ou moins entier; on y distingue presque toujours la forme générale de leur corps , et le plus souvent leurs caractères génériques et spécifiques qui se tirent de leurs parties solides. Dans les quadrupèdes au contraire , quand on rencontrerait le squelette entier on aurait de la peine à y appliquer des caractères tirés, pour la plupart, des poils, des couleurs et d’autres marques qui s’évanouissent avant l’incrustation; et même il est infiniment

rare de trouver un squelette fossile un peu complet; des os isolés-, et jetés pèle mêle, presque toujours brisés et réduits à des fragmens, voilà tout ce que nos couciies nous fournissent dans cette classe , et la seule ressource du naturaliste. Aussi peut-on dire que la plupart des observateurs, effrajés de ces difficultés, ont passé légèrement sur les os fossiles de quadrupèdes; les ont classés d’une manière vague , d’après des ressemblances superficielles, ou n ont pas meme hasardé de leur donner un nom, en sorte que cette partie de l’histoire des fossiles, la plus importante et la plus instructive de toutes, est aussi de toutes la moins cultivée1.

4 Je ne prétends point par cette remarque, ainsi que je l’ai déjà dit plus haut , diminuer le mérite des observations de MM. Camper, Pallas, Blumenbach , Sœmmering, Merk , Faujas, Rosenmüller, Rome, etc.; mais leurs travaux estimables, qui m’ont été fort utiles, et que je cite partout, ne sont que partiels, et plusieurs de ces travaux n’ont été publiés que depuis les premières éditions de ce discours.

DE LA SURFACE DU GLOBE. gO

Heureusement l’anatomie comparée possédait un principe qui, bien développé, était capable de faire évanouir tous les embarras : c’était celui de la corrélation des formes dans les êtres organisés , au moyen duquel chaque sorte d’être pourrait, à la rigueur, être reconnue par chaque fragment de chacune de ses parties.

Tout être organisé forme un ensemble , un système unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement, et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres changent aussi ; et par conséquent chacune d’elles, prise séparément, indique et donne toutes les autres.

Ainsi, comme je l’ai dit ailleurs, si les intestins d’un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair et de la chair récente , il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie; ses griffes pour la saisir et la déchirer; ses dents pour la couper et la diviser; le système entier de ses organes du mouvement pour la poursuivre et pour l’atteindre ; ses organes des sens pour

Principe de cette détermination.

l’apercevoir de loin ; il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l’instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des pièges à ses victimes. Telles seront les conditions générales du régime carnivore; tout animal destiné pour ce régime les réunira infailliblement , car sa race n’aurait pu subsister sans elles; mais sous ces conditions générales il en existe de particulières, relatives à la grandeur, à l’espèce, au séjour de la proie pour laquelle l’animal est disposé; et de chacune de ces conditions particulières résultent des modifications de détail dans les formes qui dérivent des conditions générales : ainsi, non-seulement la classe, mais l’ordre, mais le genre, et jusqu’à l’espèce, se trouvent exprimés dans la forme de chaque partie.

En effet, pour que la mâchoire puisse saisir, il lui faut une certaine forme de condyle, un certain rapport entre la position de la résistance et celle de la puissance avec le point d’appui , un certain volume dans le muscle crotaphite qui exige une certaine étendue dans la fosse qui le reçoit , et une certaine convexité de l’arcade

DE LA SURFACE DlJ GLOBE. 97

zygomatique sous laquelle il passe; cette arcade zygomatique doit aussi avoir une certaine force pour donner appui au muscle masséter.

Pour que l’animal puisse emporter sa proie, il lui faut une certaine vigueur dans les muscles qui soulèvent sa tête, d’où résulte une forme déterminée dans les vertèbres où ces muscles ont leurs attaches , et dans l’occiput où ils s’insèrent.

Pour que les dents puissent couper la chair , il faut qu’ elles soient tranchantes, et qu’elles le soient plus ou moins , selon qu’elles auront plus ou moins exclusivement de la chair à couper. Leur base devra être d’autant plus solide , qu’ elles auront plus d’os , et de plus gros os à briser. Toutes ces circonstances influeront aussi sur le développement de toutes les parties qui servent à mouvoir la mâchoire.

Pour que les griffes puissent saisir cette proie, il faudra une certaine mobilité dans les doigts, une certaine force dans les ongles, d’où résulteront des formes déterminées dans toutes les phalanges, et des distributions nécessaires de muscles et de tendons; il faudra que l’avant-

bras ait une certaine facilité à se tourner , d’où résulteront encore des formes déterminées dans Jes os qui le composent ; mais les os de l’avantbras s’articulant sur l’humérus , ne peuvent changer de formes sans entraîner des changemens dans celui-ci. Les os de l’épaule devront avoir un certain degré de fermeté dans les animaux qui emploient leurs bras pour saisir, et il en résultera encore pour eux des formes particulières. Le jeu de toutes ces parties exigera dans tous leurs muscles de certaines proportions , et les impressions de ces muscles ainsi proportionnés détermineront encore plus particulièrement les formes des os.

Il est aisé de voir que l’on peut tirer des conclusions semblables pour les extrémités postérieures qui contribuent à la rapidité des mouvemens généraux; pour la composition du tronc et les formes des vertèbres, qui influent sur la facilité , la flexibilité de ces mouvemens ; pour les formes des os du nez, de 1 orbite, de l’oreille, dont les rapports avec la perfection des sens de l’odorat, de la vue, de l’ouïe sont évidens. En un mot , la forme de la dent entraîne la forme

du condy le, -celle de l’omoplate , celle des ongles , tout comme l’équation d’une courbe entraîne toutes ses propriétés ; et de même qu’en prenant chaque propriété séparément pour base d’une équation particulière , on retrouverait , et l’équation ordinaire , et toutes les autres propriétés quelconques , de même l’ongle , l’omoplate , le condyle , le fémur , et tous les autres os pris chacun séparément , donnent la dent ou se donnent réciproquement ; et en commençant par chacun d’eux , celui qui posséderait rationnellement les lois de l’économie organique , pourrait refaire tout l’animal.

Ce principe est assez évident en lui-même , dans cette acception générale , pour n’avoir pas besoin d’une plus ample démonstration; mais quand il s’agit de l’appliquer , il est un grand nombre de cas où notre connaissance théorique des rapports des formes ne suffirait point, si elle n’était appuyée sur l’observation.

Nous voyons bien , par exemple , que les animaux à sabots doivent tous être herbivores, puisqu’ils n’ont aucun moyen de saisir une proie; nous voyons bien encore que, n’ayant

d’autre usage à faire de leurs pieds de devant que de soutenir leur corps , ils n’ont pas besoin d’une épaule aussi vigoureusement organisée : d’où résulte l’absence de clavicule et d’acromion, l’étroitesse de l’omoplate; n’ayant pas non plus besoin de tourner leur avant-bras , leur radius sera soudé au cubitus, ou du moins articulé par gynglyme, et non par artbrodie avec lliumérus ; leur régime herbivore exigera des dents à couronne plate pour broyer les semences et les herbages; il faudra que cette couronne soit inégale, et, pour cet effet, que les parties d’émail y alternent avec les parties osseuses; cette sorte de couronne nécessitant des mouvemens horizontaux pour la trituration , le condyle de la mâchoire ne pourra être un gond aussi serré que dans les carnassiers : il devra être aplati, et répondre aussi à une facette de l’os des tempes plus ou moins aplatie; la fosse temporale , qui n’aura qu’un petit muscle à loger, sera peu large et peu profonde, etc. Toutes ces choses se déduisent l’une de l’autre , selon

leur plus ou moins de généralité, et de manière que les unes sont essentielles et exclusivement

DE LA SURFACE DU GLOBE. IOl

propres aux animaux à sabot, et que les autres, quoique également nécessaires clans ces animaux , ne leur seront pas exclusives, mais pourront se retrouver dans d’autres animaux , où le reste des conditions permettra encore celles-là.

Si l’on descend ensuite aux ordres ou subdivisions de la classe des animaux à sabots , et que l’on examine quelles modifications subissent les conditions générales , ou plutôt quelles conditions particulières il s’y joint, d’après le caractère propre à chacun de ces ordres, les raisons de ces conditions subordonnées commencent à paraître moins claires. On conçoit bien encore en gros la nécessité d’un système digestif plus compliqué dans les espèces où le système dentaire est plus imparfait; ainsi l’on peut se dire que ceux-là devaient être plutôt des animaux ruminans, où il manque tel ou tel ordre de dents; on peut en déduire une certaine forme d’œsophage et des formes correspondantes des vertèbres du cou , etc. Mais je doute qu’on eût deviné, si l’observation ne l’avait appris, que les ruminans auraient tous le pied fourchu , et

quils seraient les seuls qui l’auraient : je doute qu’on eût deviné qu’il n’y aurait des cornes au front que dans cette seule classe; que ceux d’entre eux qui auraient des canines aiguës, manqueraient, pour la plupart , de cornes, etc.

Cependant , puisque ces rapports sont constans , il faut bien qu’ils aient une cause suffisante; mais comme nous ne la connaissons pas , nous devons suppléer au défaut de la théorie par le moyen de l’observation ; elle nous sert à établir des lois empiriques qui deviennent presque aussi certaines que les lois rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez répétées; en sorte qu’aujourd’hui , quelqu’un qui voit seulement la piste d’un pied fourchu, peut en conclure que l’animal qui a laissé cette empreinte ruminait ; et cette conclusion est tout aussi certaine qu’aucune autre en physique ou en morale. Cette seule piste donne donc à celui qui l’observe, et la forme des dents, et la forme des mâchoires, et la forme des vertèbres, et la forme de tous les os des jambes, de cuisses, 'des épaules et du bassin de l’animal qui vient de passer. C’est une marque plus sûre que toutes celles de Zadig.

Qu’il y ait cependant des raisons secrètes de tous ces rapports , c’est ce que l’observation même fait entrevoir indépendamment de la philosophie générale.

En effet, quand on forme un tableau dejces rapports , on y remarque non - seulement une constance spécifique , si l’on peut s’exprimer ainsi , entre telle forme de tel organejeti telle autre forme d’un organe différent ; mais 1 on aperçoit aussi- une constance classique et une gradation correspondante dans le développement de Mes deux organes , qui montrent , presque aussi bien qu’un raisonnement effectif, leur influence mutuelle.

Par exemple , le système dentaire des animaux à sabots , non ruminans ,: est en général plus parfait que celui des ‘ animaux à pieds fourchus ou ruminans , parce que les premiers ont des incisives ou des canines, et presque toujours des unes et des autres aux deux mâchoires ; et la structure de leur pied est en général plus compliquée, parce qu’ils ont plus de doigts, ou des ongles qui enveloppent moins les phalanges, ou plus d’os distincts au métacarpe et au meta-

104 DISCOURS SLR LES RE VOLETIONS

tarse, ou des os du tarse plus nombreux, ou un péroné plus distinct du tibia , ou bien enfin parce qu’ils réunissent souvent toutes ces circonstances. 11 est impossible de donner des raisons de ces rapports; mais ce qui prouve qu’ils ne sont point l’effet du hasard , c’est que toutes les fois qu’un animal à pied fourchu montre dans l’arrangement de ses dents quelque tendance à se rapprocher des animaux dont nous parlons, il montre aussi une tendance semblable dans l’arrangement de ses pieds. Ainsi les chameaux qui ont des canines, et môme deux ou quatre incisives à la mâchoire supérieure , ont un os de plus au tarse , parce que leur scaphoïde n’est pas soudé au cuboïde , et des ongles très-petits avec des phalanges onguéales correspondantes. Les chevrotains, dont les canines sont très- développées, ont un péroné distinct tout le long de leur tibia, tandis que les autres pieds fourchus n’ont pour tout péroné qu’un petit os articulé au bas du tibia. Il y a donc une harmonie constante entre deux organes en apparence fort étrangers l’un à l’autre ; et les gradations de leurs formes se correspondent sans interruption , même dans

DE JjÀ SURFACE DU GLOBE. I o5

Iss cas où nous ne pouvons rendre raison de leurs rapports.

Or , en adoptant ainsi la méthode de l’observation comme un moyen supplémentaire quand la théorie nous abandonne , on arrive à des détails faits pour étonner. La moindre facette d’os , la moindre apophyse ont un caractère déterminé, relatif à la classe, h l’ordre, au genre et à l’espèce auxquels elles appartiennent, au point que toutes fe fois que l’on a seulement une extrémité d’os bien conservée , on peut , avec de l’application , et en s’aidant avec un peu d’adresse de l'analogie et de la comparaison effective , déterminer toutes ces. choses aussi sûrement que si l’on possédait l’animal entier. J’ai fait bien des fois l’ expérience de cette méthode sur des portions d’animaux connus, avant d’y mettre entièrement ma confiance pour les fossiles; mais elle a toujours eu des succès si infaillibles , que je n’ai plus aucun doute sur la certitude des résultats qu’elle m’a donnés.

Il est vrai que j’ai joui de tous les secours qui pouvaient m’être nécessaires , et que ma position heureuse et une recherche assidue

pendant près de trente ans m’ont procuré des squelettes de tous les genres et sous -genres de quadrupèdes, et même de beaucoup d’espèces dans, certains genres , et de plusieurs individus dans quelques espèces. Avec de tels moyens il m’a été aisé de multiplier mes comparaisons, et de vérifier dans tous leurs détails les applications que je faisais de mes lois.

Nous ne pouvons traiter plus au long de cette méthode, et nous sommes obligés de renvoyer à la grande anatomie comparée que nous ferons bientôt paraître , et où l’on en trouvera toutes les règles. Cependant un lecteur intelligent pourra déjà en abstraire un grand nombre de l’ouvrage sur les os fossiles, s’il prend la peine de suivre toutes les applications que nous y en avons faites. Il verra que c’est par cette méthode seule que nous nous sommes dirigés, et qu’elle nous a presque toujours suffi pour rapporter chaque os à son espèce, quand il était d’une espèce vivante; à son genre , quand il était d’une espèce inconnue ; à son ordre , quand il était d’un genre nouveau; à sa classe enfin , quand il appartenait à un ordre non encore établi , et pour lui assi-

gner, dans ces trois derniers cas, les caractères propres à le distinguer des ordres , des genres , ou des espèces les plus semblables. Les naturalistes n’en faisaient pas davantage, avant nous , pour des animaux entiers. C’est ainsi que nous avons |déterminé et classé les restes de plus de cent cinquante mammifères ou quadrupèdes ovipares.

Considérés par rapport aux espèces , plus de Tableaux des

1 " ! résultats géné-

qu a tre- vingt-dix de ces animaux sont bien certai- raux de ces re-

. . . -j 1 . cherches.

nement inconnus jusqu a ce jour des naturalistes ; onze ou douze ont une ressemblance si absolue

avec des espèces connues , que Ton ne peut guère conserver de doutes sur leur identité; les autres présentent , avec des espèces connues , beaucoup de traits de ressemblance ; mais la comparaison n’a pu encore en être faite d’une manière assez scrupuleuse pour lever tous les doutes.

Considérés par rapport aux genres , sur les quatre-vingt-dix espèces inconnues, il y en a près de soixante qui appartiennent à des genres nouveaux : les autres espèces se rapportent à des genres ou sous- genres connus.

J1 n’est pas inutile de considérer aussi ces ani-

maux par rapport aux classes et aux ordres auxquels ils appartiennent.

Sur les cent cinquante espèces , un quart environ sont des quadrupèdes ovipares, et toutes les autres des mammifères. Parmi celles-ci , plus cle la moitié appartiennent aux* animaux à sabot non ruminans.

Toutefois il serait encore prématuré d’établir sur ces nombres aucune conclusion relative à la théorie de la terre, parce qu’ils ne sont point en rapport nécessaire avec les nombres des genres ou des espèces qui peuvent être enfouis dans nos couches. Ainsi l’on a beaucoup plus recueilli d’os de grandes espèces , qui frappent davantage les ouvriers , tandis que ceux des petites sont ordinairement négligés , à moins que le hasard ne les fasse, tomber dans les mains d’un naturaliste, ou que quelque circonstance particulière, comme leur abondance extrême en certains lieux, n’attire l’attention du vulgaire.

Rapports des Ce qui est plus important, ce qui fait même especes avec les ^ p]us essentiel de tout mon travail , et

établit sa véritable relation avec la théorie de la

terre, c’est de savoir dans quelles couches on trouve chaque espèce , et s’il y a quelques lois générales relatives, soit aux subdivisions zoologiques, soit au plus ou moins de ressemblance des espèces avec celles d’aujourd’hui.

Les lois reconnues à cet égard sont très-belles et très-claires.

Premièrement, il est certain que les quadrupèdes ovipares paraissent beaucoup plus tôt que les vivipares; qu’ils sont même plus abondans, plus forts, plus variés dans les anciennes couches qu’à la surface actuelle du globe.

Les ichtyosaurus, les plesiosaurus , plusieurs tortues, plusieurs crocodiles sont au-dessous de la craie dans les terrains dits communément du Jura. Les monitors de Thuringe seraient plus anciens encore si , comme le pense l’Ecole cfe Werner, lés schistes cuivreux qui les recèlent au milieu de tant de sortes de poissons que l’on croit d’eau douce, sont au nombre des plus anciens lits du terrain secondaire. Les immenses sauriens et les grandes tortues de Maëstricbt sont dans la formation crayeuse même; mais ce sont des animaux marins.

Cette première apparition d’ossemens fossiles semble donc déjà annoncer qu’il existait dés terres sèches et des eaux douces avant la formation de la craie; mais, ni à cette époque, ni pendant que la craie s’est formée , ni même longtemps depuis, il ne s’est point incrusté d’ossemens de mammifères terrestres, ou du moins le petit nombre de ceux que l’on allègue ne forme qu’une exception presque sans conséquence.

Nous commençons à trouver des os de mammifères marins, c’est-à-dire de lamantins et de phoques, dans le calcaire coquillier grossier qui recouvre la craie dans nos environs; mais il n’y a encore aucun os de mammifère terrestre.

Malgré les recherches les plus suivies , il m’a été impossible de découvrir aucune trace distincte de cette classe avant les terrains déposés sur le calcaire grossier ; des lignites et des molasses en recèlent à la vérité; mais je doute beaucoup que ces terrains soient tous , comme on le croit , antérieurs à ce calcaire ; les lieux où ils ont fourni des os sont trop limités , trop peu nombreux pour que l’on ne soit pas obligé de supposer quelque irrégularité ou quelque

retour dans leur formation. Au contraire , aussitôt qu’on est arrivé aux terrains qui surmontent le calcaire grossier, les os d’animaux terrestres se montrent en grand nombre.

Ainsi , comme il est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n’existaient pas à l’époque de la formation des terrains primordiaux, l’on doit croire aussi que les quadrupèdes ovipares ont commencé avec les poissons, et dès les premiers temps qui ont produit les terrains secondaires; mais que lest quadrupèdes terrestres ne sont venus , du moins en nombre considérable, que long-temps après, et lorsque les calcaires grossiers qui contiennent déjà la plupart de nos genres de coquilles , quoique en espèces différentes des nôtres, eurent été déposés.

Il est à remarquer que ces calcaires grossiers, ceux dont on se sert à Paris pour bâtir, sont les derniers bancs qui annoncent un séjour long et tranquille de la mer sur nos continens. Après eux l’on trouve bien encore des terrains remplis de coquilles et d’autres produits de la mer ; mais ce sont des terrains meubles, des sables, des marnes , des grès , des argiles , qui indiquent

plutôt des transports plus ou moins tumultueux qu’une précipitation tranquille; et, s’il y a quelques bancs pierreux et réguliers un peu considérables au-dessous ou au-dessus de ces terrains de transport , ils donnent généralement des marques d’avoir été déposés dans l’eau douce.

Presque tous les os connus de quadrupèdes vivipares sont donc , ou dans ces terrains d’eau douce, ou dans ces terrains de transport, et par conséquent il y a tout lieu dé croire que ces quadrupèdes n’ont commencé à exister, ou du moins à laisser de leurs dépouilles dans les couches que nous pouvons sonder, que depuis l’avant-dernière retraite de la mer, et pendant l’état de choses qui a précédé sa dernière irruption.

Mais il y a aussi un ordre dans la disposition de ces os entre eux , et cet ordre annonce encore une succession très - remarquable entre leurs espèces.

D’abord tous les genres inconnus aujourd’hui , les palæothériums , les anoplothériums, etc., sur le gisement desquels on a des notions certaines, appartiennent aux plus anciens des

terrains dont il est question ici , à ceux qui reposent immédiatement sur le calcaire grossier. Ce sont eux principalement qui remplissent les bancs réguliers déposés par les eaux douces ou certains lits de transport , très-anciennement formés , composés en général de sables et de cailloux roulés , et qui étaient peut-être les premières alluvions de cet ancien monde. On trouve aussi avec eux quelques espèces perdues de genres connus , mais en petit nombre , et quelques quadrupèdes ovipares et poissons qui paraissent tous d’eau douce. Les lits qui les recèlent sont toujours plus ou moins recouverts par des lits de transport remplis de coquilles et d’autres produits de la mer.

Les plus célèbres des espèces inconnues , qui appartiennent à des genres connus ou à des genres très-voisins de ceux que l’on connaît, comme les élépbans, les rhinocéros , les hippopotames, les mastodontes fossiles , ne se trouvent point avec ces. genres plus anciens. C’est dans les seuls terrains de transport qu’on les découvre, tantôt avec des coquilles de mer, tantôt avec

des coquilles d’eau douce, mais jamais dans des

bancs pierreux réguliers. Tout ce qui se trouve avec ces espèces est ou inconnu comme elles, ou au moins douteux.

Enfin les os d’espèces qui paraissent les mêmes que les nôtres , ne se déterrent que dans les derniers dépôts d’alluvions formés sur les bords des rivières, ou sur les fonds d’anciens étangs ou marais desséchés , ou dans l’épaisseur des couches de tourbes , ou dans les fentes et cavernes de quelques rochers, ou enfin à peu de distance de la superficie dans des endroits où ils peuvent avoir été enfouis par des éboulemens ou par la main des hommes; et leur position superficielle fait que ces os , les plus récens de tous , sont aussi , presque toujours , les moins bien conservés.

Il ne faut pas croire cependant que cette classification des divers gisemens soit aussi nette que celle des espèces, ni qu’elle porte un caractère de démonstration comparable : il y a des raisons nombreuses pour qu’il n’en soit pas ainsi.

D’abord toutes mes déterminations d’espèces ont été faites sur les os eux-mêmes, ou sur de

DE LA SURFACE DU GLOBE. Il5

bonnes ligures ; il s’en faut au contraire beaucoup que j’aie observé par moi-même tous les lieux où ces os ont été découverts. Très-souvent j’ai été obligé cle m’en rapporter à des relations vagues , ambiguës , faites par des personnes qui ne savaient pas bien elles-mêmes ce qu’il fallait observer : plus souvent encore je n’ai point trouvé de renseignemens du tout.

Secondement , il peut y avoir à cet égard infiniment plus d’équivoque qu’à l’égard des os euxmêmes. Le même terrain peut paraître récent dans les endroits où il est superficiel , et ancien dans ceux où il est recouvert par les bancs qui lui ont succédé. Des terrains anciens peuvent avoir été transportés par des inondations partielles, et avoir couvert des os récens, ils peuvent s’être éboulés sur eux et les avoir enveloppés et mêlés avec les productions de l’ancienne mer qu’ils recelaient auparavant ; des os anciens peuvent avoir été lavés par les eaux et ensuite repris par des alluvions récentes ; enfin des os récens peuvent être tombés dans les fentes ou les cavernes d’anciens rochers, et y avoir été enveloppés par des stalactites ou d’autres incrusta-

lions. Il faudrait dans chaque cas analyser et apprécier toutes ces circonstances , qui peuvent masquer aux yeux la véritable, origine des fossiles ; et rarement les personnes qui ont recueilli des os se sont-elles douté de cette nécessité ; d’où il résulte que les véritables caractères de leur gisement ont presque toujours été négligés çu méconnus.

En troisième lieu , il y a quelques espèces douteuses qui altéreront plus ou moins la certitude des résultats aussi long -temps qu’on ne sera pas arrivé à des distinctions nettes à leur égard ; ainsi les chevaux , les buffles , qu’on trouve avec les éléphans , n’ont point encore de caractères spécifiques particuliers ; et les géologistes qui ne voudront pas adopter mes différentes époques pour les os fossiles , pourront en tirer encore pendant bien des années un argument d’autant plus commode , que c’est dans mon livre qu’ils le prendront.

Mais tout en convenant que ces époques sont susceptibles de quelques objections pour les personnes qui considéreront avec légèreté quelque cas particulier , je n’en suis pas moins per-

suadé que celles qui embrasseront F en semble des phénomènes ne seront point arrêtées par ces petites difficultés partielles , et reconnaîtront avec moi qui! j a eu au moins une et très-probablement deux successions dans la classe des quadrupèdes ayant celle qui peuple aujourd’hui la surface de nos contrées.

Ici je m’attends encore à une autre objection , et même on me l’a déjà faite.

Pourquoi les races actuelles, me dira-t-on , ne Les espèces seraient-elles pas des modifications de ces racés perd“s ne .sünt

i pas des variétés

anciennes que l’on trouve parmi les fossiles , de3 esPèces vi-

^ntes.

modifications qui auraient été produites par les circonstances locales et le changement de climat , et portées à cette extrême différence par la longue succession des années ?

Cette objection doit surtout paraître forte à ceux qui croient à la possibilité indéfinie de l’ altération des formes dans les corps organisés , et qui pensent qu’avec des siècles et des habitudes toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les autres , <xi résulter d’une seule d’entre elles.

I l8 DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

Cependant on peut leur répondre , dans leur propre système , que si les espèces ont changé par degré, on devrait trouver des traces de ces modifications graduelles; qu’entre le palæothérium et les espèces d’aujourd’hui l’on devrait découvrir quelques formes intermédiaires, et que jusqu’à présent cela n’est point arrivé.

Pourquoi les entrailles de la terre n’ont-elles point conservé les monumens d’une généalogie si curieuse , si ce n’est parce que les espèces d’autrefois étaient aussi constantes que les nôtres, ou du moins parce que la catastrophe qui les a détruites ne leur a pas laissé le temps de se livrer à leui's variations?

Quant aux naturalistes qui reconnaissent que les variétés sont restreintes dans certaines limites fixées par la nature , il faut , pour leur répondre , examiner jusqu’où s’étendent ces limites, recherche curieuse , fort intéressante en elle-même sous une infinité de rapports , et dont on s’est cependant Lien peu occupé jusqu’ici.

Cette recherche suppose la définition de l’espèce qui sert de base à l’usage que l’on fait de ce mot, savoir, que l’espèce comprend les indi-

DK LA SURFACE DU GLOBE. I IÇ)

vidus qui descendent les uns des autres ou de parens communs , et ceux qui leur ressemblent autant quils se ressemblent entre eux. Ainsi nous n’appelons variétés d’une espèce que les races plus ou moins différentes qui peuvent en être sorties par la génération. Nos observations sur les différences entre les ancêtres et les descendais sont donc pour nous la seule règle raisonnable ; car toute autre rentrerait dans des hypothèses sans preuves.

Or, en prenant ainsi la variété , nous observons que les différences qui la constituent dépendent de circonstances déterminées , et que leur étendue augmente avec l’intensité de ces circonstances.

Ainsi les caractères les plus superficiels sont les plus variables ; la couleur tient beaucoup à la lumière ; l’épaisseur du poil à la chaleur ; la grandeur à l’abondance de la nourriture : mais , dans un animal sauvage , ces variétés mêmes sont fort limitées par le naturel de cet animal , qui ne s’écarte pas volontiers des lieux où il trouve, au degré convenable , tout ce qui est nécessaire au maintien de son espèce, et qui ne s’étend au

loin qu autant qu’il y trouve aussi la réunion de ces conditions. Ainsi , quoique le loup et le renard habitent depuis la zone torride jusqu’à la * zone glaciale , à peine éprouvent-ils , dans cet immense intervalle, d’autre variété qu’un peu plus ou un peu moins de beauté dans leur fourrure. J’ai comparé des crânes de renards du Nord et de renards d’Egypte avec ceux des renards de France , et je n’y ai trouvé que des différences individuelles.

Ceux des animaux sauvages qui sont retenus dans des espaces plus limités varient bien moins encore , surtout les carnassiers. Une crinière plus fournie fait la seule différence entre l’hyène de Perse et celle de Maroc.

Les animaux sauvages herbivores éprouvent un peu plus profondément l’influence du climat, parce qu’il s’y joint celle de la nourriture-, qui vient à différer quant à l’abondance et quant à la qualité. Ainsi les éléphans seront plus grands dans telle forêt que dans telle autre; ils auront' des défenses un peu plus longues dans les lieux où la nourriture sera plus favorable à la formation de la matière de l’ivoire ; il en sera de même

des rennes , des cerfs , par rapport à leur bois : niais que l’on prenne les deux éléphans les plus dissemblables , et que Ton voie s’il y a la moindre différence dans le nombre ou les articulations des os, dans la structure de leurs dents, etc.

D’ailleurs les espèces herbivores à l’état sauvage paraissent plus restreintes que les carnassières dans leur dispersion , parce que l’espèce de la nourriture se joint à la température pour les arrêter,

La nature a soin aussi d’empêcher l’altération des espèces, qui pourrait résulter de leur mélange , par l’aversion mutuelle qu’elle leur - a donnée. Il faut toutes les ruses, toute la puissance de l’homme pour faire contracter ces unions, même aux espèces qui se ressemblent le plus; et quand les produits sont féconds , ce qui est très-rare , leur fécondité ne va point au delà de quelques générations, et n’aurait probablement pas lieu sans la continuation des soins qui l’ont excitée. Aussi ne voyons-nous pas dans nos bois d’individus intermédiaires entre le lièvre et le lapin, entre le cerf et le daim, entre la marte et la fouine.

Mais l’empire de l’homme altère cet ordre; il développe toutes les variations dont le type de chaque espèce est susceptible , et en tire des produits que les espèces , livrées à elles-mêmes , n’auraient jamais donnés.

Ici le degré des variations est encore proportionné à l’intensité de leur cause , qui est l’esclavage.

Il n’est pas très-élevé dans les espèces demidomestiques , comme le chat. Des poils plus doux, des couleurs plus vives, une taille plus ou moins forte, voilà tout ce qu’il éprouve; mais le squelette d’un chat d’Angora ne diffère en rien de constant de celui d’un chat sauvage.

Dans les herbivores domestiques , que nous transportons en toutes sortes de climats , que nous assujétissons à toutes sortes de régimes , auxquels nous mesurons diversement le travail et la nourriture , nous obtenons des variations plus grandes , mais encore toutes superficielles : plus ou moins de taille, des cornes plus ou moins longues qui manquent quelquefois entièrement.; une loupe de graisse plus ou moins forte sur les épaules, forment les différences des bœufs; et

ces différences se conservent long -temps, même dans les races transportées hors du pays où elles se sont formées, quand on a soin d’en empêcher le croisement.

De cette nature sont aussi les innombrables variétés des moutons qui portent principalement sur la laine, parce que c’est l’objet auquel l’homme a donné le plus d’attention : elles sont un peu moindres , quoique encore très-sensibles dans les chevaux.

En général les formes des os varient peu ; leurs connexions, leurs articulations, la forme des grandes dents molaires ne varient jamais.

Le peu de développement des défenses dans le cochon domestique, la soudure de ses ongles dans quelques-unes de ses races, sont l’extrême des différences que nous avons produites dans les herbivores domestiques.

Les effets les plus marqués de l’influence de l’homme se montrent sur l’animal dont l’homme a fait le plus complètement la conquête, sur le chien, cette espèce tellement dévouée à la nôtre, que les individus mêmes semblent nous avoir sacrifié leur moi, leur intérêt, leur sentiment

propre. Transportés par les hommes dans tout l’univers , soumis à toutes les causes capables d’influer sur leur développement, assortis dans leurs unions au gré de leurs maîtres , les chiens varient pour la couleur , pour l’abondance du poil , qu’ils perdent même quelquefois entièrement ; pour sa nature ; pour la taille qui peut différer comme un à cinq dans les dimensions linéaires , ce qui fait plus du centuple de la masse; pour la forme des oreilles, du nez, de la queue; pour la hauteur relative des jambes; pour le développement progressif du cerveau dans les variétés domestiques, d’où résulte la forme même de leur tête, tantôt grêle, à museau effilé, à front plat, tantôt à museau court, à front bombé; au point que les différences apparentes d’un mâtin et d’un barbet, d’un lévrier et d’un doguin , sont plus fortes que celles d’aucunes espèces sauvages d’un même genre naturel; enfin, et ceci est le maximum de variation connu jusqu’à ce jour dans le règne animal, il y a des races de chiens qui ont un doigt "de plus au pied de derrière avec les os du tarse corres-

pondans, comme il y a, dans l’espèce humaine, quelques familles sexdigitaires.

Mais dans toutes ces variations les relations des os restent les mêmes, et jamais la forme des dents ne change d’une manière appréciable; tout au plus y a-t-il quelques individus où il se développe une fausse molaire de plus, soit d’un côté , soit de l’autre \

Il y a donc, dans les animaux, des caractères qui résistent à toutes les influences , soit naturelles, soit humaines, et rien n’annonce que le temps ait, à leur égard, plus d’effet que le climat et la domesticité.

Je sais que quelques naturalistes comptent beaucoup sur les milliers de siècles qu’ils accumulent d’un trait de plume ; mais dans de semblables matières nous ne pouvons guère juger de ce qu’un long temps produirait , qu’en mul-

1 Voyez le mémoire de mon frère sur les variétés des chiens , qui est inséré dans les Annales du Muséum d’histoire naturelle. Ce travail a été exécuté à ma prière avec les squelettes que j’ai fait préparer exprès de toutes les variétés de chien.

tipliant par la pensée ce que produit un temps moindre. J’ai donc cherché à recueillir les plus anciens documens sur les formes des animaux, et il n’en existe point , qui égalent , pour l’antiquité et pour l’abondance, ceux que nous fournit l’Egypte. Elle nous offre , non-seulement des images, mais les corps des animaux eux-mêmes embaumés dans ses catacombes.

J’ai examiné avec le plus grand soin les figures d’animaux et d’oiseaux gravés sur les nombreux obélisques venus d’Egypte dans l’ancienne Rome. Toutes ces figures sont , pour l’ensemble, qui seul a pu être l’objet de l’attention des artistes , d’une ressemblance parfaite avec les espèces telles que nous les voyons aujourd’hui.

Chacun peut examiner les copies qu’en donnent Kirker et Zoega : sans conserver la pureté de trait des originaux , elles offrent encore des figures très-reconnaissables. On y distingue aisément l’ibis , le vautour , la chouette, le faucon , l’oie d’Égypte, le vanneau, le râle de terre, la vipère haje ou l’aspic, le céraste, le lièvre d’Égypte avec ses longues oreilles , l’hippopo-

tamemême; et dans ces nombreux monumens gravés dans le grand ouvrage sur l’Egypte, on voit quelquefois les animaux les plus rares, l’algazel , par exemple, qui n’a été vu en Europe que depuis quelques années h

Mon savant collègue, M. Geoffroy Saint-Hilaire, pénétré de l’importance de cette recherche, a eu soin de recueillir dans les tombeaux et dans les temples de la Haute et de la Basse- Egypte le 7- ;us qu’il a pu de momies d’animaux. 11 a rapporté des chats, des ibis, des oiseaux de pioie, des chiens, des singes, des crocodiles, une tête de bœuf, embaumés; et l’on n’aperçoit certainement pas plus do différence entre ces êtres et ceux que nous voyons , q’uentre les momies humaines et les squelettes d’hommes d’aujourd’hui. On pouvait en trouver entre les momies d’ibis et l’ibis , tel que le décrivaient jusqu’à ce jour les naturalistes; mais j’ai levé

1 La première image que Ton. en ait d’après nature est dans la Description de la Ménagerie , par mon frère ; on le voit parfaitement représenté, Descrip. de l’Egypte. Antiq. , tome iv, planche xlix.

tous les doutes dans un mémoire sur cet oiseau , que Ton trouvera à la suite de ce discours, et où j’ai montré qu’il est encore maintenant le même que du temps des Pharaons. Je sais bien que je ne cite là que des individus de deux ou trois mille ans; mais c’est toujours remonter aussi haut que possible.

Il n’y a donc, clans les faits connus, rien qui puisse appuyer le moins du monde l’opinion que les genres nouveaux qüe j’ai découverts ou établis parmi les fossiles , non plus que ceux qui l’ont été par d’autres naturalistes, les palœothériums , les anoplothériums , les mégalonjx , les mastodontes , les ptérodacty les , les ichtjosaurus , etc., aient pu être les souches de quelquesuns des animaux d’aujourd’hui , lesquels n’en différeraient que par l’influence du temps ou du climat ; et quand il serait vrai ( ce que je suis loin encore de croire) que les éléphans, les rhinocéros, les élans, les ours fossiles ne diffèrent pas plus de ceux d’à présent que les races des chiens ne diffèrent entre elles, on ne pourrait pas conclure de là l’identité d’espèces , parce que les races des chiens ont été soumises à

l’influence de la domesticité que ces autres animaux n’ont ni subie, ni pu subir.

Au reste, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui n’existent plus, je ne prétends pas qu’il ait fallu une création nouvelle pour produire les espèces aujourd’hui existantes ; je dis seulement quelles n’existaient pas dans les lieux où on les voit à présent , et quelles ont dû y venir d’ailleurs.

Supposons , par exemple , qu’une grande irruption de la mer couvre d’un amas de sables ou d’autres débris le continent de la Nouvelle-Hollande, elle y enfouira les cadavres des kanguroos, des phascolomes , des dasyures , des péramèles , des phalangers volans, des échidnés et des ornitborinques , et elle détruira entièrement les espèces de tous ces genres , puisqu’aucun d’eux n’existe maintenant en d’autres pays.

Que cette même révolution mette à sec les petits détroits multipliés qui séparent la Nouvelle- Hollande du continent de l’Asie, elle ouvrira un chemin aux éléphans, aux rhinocéros, aux buffles, aux chevaux , aux chameaux , aux tigres , et à

tous les autres quadrupèdes asiatiques qui viendront peupler une terre où ils auront été auparavant inconnus.

Qu’ensuite un naturaliste, après avoir bien étudié toute cette nature vivante , s’avise de fouiller le sol sur lequel elle vit , il y trouvera des restes d’êtres tout différens.

Ce que la Nouvel! e-Hollande serait, dans la supposition que nous venons de faire , l’Europe , îa Sibérie, une grande partie de l’Amérique , le sont effectivement ; et peut-être trouvera - 1 - on un jour, quand on examinera les autres contrées -et la Nouvelle-Hollande elle-même, qu’elles ont toutes éprouvé des révolutions semblables, je dirais presque des échanges mutuels de productions; car , poussons la supposition plus loin , après ce transport des animaux asiatiques dans la Nouvelle - Hollande , admettons une seconde révolution qui détruise l’Asie, leur patrie primitive , ceux qui les observeraient dans la Nouvelle-Hollande, leur seconde patrie, seraient tout aussi embarrassés de savoir d’où ils seraient venus, qu’on peut l’être maintenant pour trouver l’origine des nôtres.

DE LA SURFACE DU GLOBE. l3l

J’applique cette manière de voir à F espèce humaine.

Il eét certain qu’on n’a pas encore trouvé d’os 11 n’y a r»**

d’os humains i-os-

humains parmi les fossiles; et d’est une preuve siies. de plus que les races fossiles n’étaient point des variétés, puisqu’elles n’avaient pu subir l’influence de l’homme.

Je dis que Ton n’a jamais trouvé d’os humains parmi les fossiles, bien entendu parmi les fossiles proprement dits, ou, en d’autres termes, dans les couches régulières de la surface du globe; car dans les tourbières, dans les alluvions, comme dans les cimetières, on pourrait aussi bien déterrer des os humains que des os de chevaux ou d’autres espèces vulgaires; il pourrait s’en trouver également dans des fentes de rocher, dans des grottes où la stalactite se serait amoncelée sur eux; mais dans les lits qui recèlent les anciennes races, parmi les palæothériums, et même parmi les éléphans et les rhinocéros, on n’a jamais découvert le moindre ossement humain. Il n’est guère, autour de Paris , d’ouvriers qui ne croient que les ds dont nos

p] à tri ères fourmillent sont en grande partie des os d’hommes ; mais comme j’ai vu plusieurs milliers de ces os, il m’est bien, permis d’affirmer qu’il n’y en a jamais eu un seul de notre espèce. J’ai examiné à Pavie les groupes d’ossemens rapportés par Spallanzani , de file de Cérigo ; et malgré l’assertion de cet observateur célèbre, j’affirme également qu’il n’y en a aucun dont on puisse soutenir qu’il est humain. L’Ao~ rno diluvii testis de Scbeucbzer a été replacé, dès ma première édition, à son véritable genre, qui est celui des salamandres; et dans un examen que j’en ai fait depuis à Harlem, par la complaisance de M. Van Marum, qui nia permis de découvrir les parties cachées dans la pierre , j’ai obtenu la preuve complète de ce que j’avais annoncé. On voit , parmi les os trouvés à Canstadt , un fragment de mâchoire et quelques ouvrages humains; mais on sait que le terrain fut remué sans précaution , et que l’on ne tint point note des diverses hauteurs où chaque chose fut découverte. Partout ailleurs les morceaux donnés pour humains se sont trouvés , à l’examen, de quelque animal , soit qu’on les ait

examinés en nature ou simplement en figures. Tout nouvellement encore on a prétendu en avoir découvert à Marseille dans une pierre long-temps négligée.1 : c’étaient des empreintes de tuyaux marins2. Les véritables os d’hommes étaient des cadavres tombés dans des fentes ou restés en d’anciennes galeries de mines, ou enduits d’incrustation ; et j’étends cette assertion jusqu’aux squelettes humains découverts à la Guadeloupe dans une roche formée de parcelles de madrépore rejetées par la mer et unies par un suc calcaire3. Les os humains trouvés

1 Voyez le Journal de Marseille et des Bouches-du- Rhône , des 27 sept. , i5 oct. et ier. nov. 1820.

2 Je m’en suis assuré par les dessins que rn’en a envoyés M. Cottard , professeur au collège de Marseille.

3 Ces squelettes plus ou moins mutilés se trouvent près du port du Moule , à la côte nord-ouest de la grande terre de la Guadeloupe , dans une espèce de glacis appuyé contre les bords escarpés de l’île , que l’eau recouvre en grande partie à la haute mer, et qui n’est qu’un tuf formé et journellement accru par les débris très-menus de coquillages et de coraux que les vagues détachent des rochers, et dont l’amas prend une grande cohésion dans les endroits

ï 34 DISCOURS SD R LES RÉVOLUTIONS

près de Kœstriz, et indiqués par M. de Schlotheim, avaient été annoncés comme tirés de

qui sont plus souvent à sec. On reconnaît à la loupe que plusieurs de ces fragment ont la meme teinte rouge qu’une partie des coraux contenus dans les récifs de l’ile. Ges sortes de formations sont communes dans tout l’Archipel des Antilles, où les nègres les connaissent sous le nom de Maçonne-bon-dieu. Leur accroissement est d’autant plus rapide, que le mouvement des eaux est plus violent. Elles ont étendu la plaine des Cayes à Saint-Domingue, dont la situation a quelque analogie avec la plage du Moule , et l’on y trouve quelquefois des débris de vases et d’autres ouvrages humains à vingt pieds de profondeur. On a fait mille conjectures , et même imaginé des événemens pour expliquer ces squelettes de la Guadeloupe ; mais , d’après toutes ces circonstances, M. Moreau de Jonnès, correspondant de l’Académie des Sciences, qui a été sur les lieux, et à qui je dois tout le détail ci-dessus , pense que ce sont simplement des cadavres de personnes qui ont péri dans quelque naufrage. Ils furent découverts en i8o5 par M. Manuel Cortès y Campomanès, alors officier d’étatmajor, de service dans la colonie. Le général Ernouf, gouverneur, en fit extraire un avec beaucoup de peine , auquel il manquait la tête et presque toutes les extrémités supérieures : on l’avait déposé à la Guadeloupe, et on

bancs très-anciens; mais ce savant respectable s’est empressé de faire connaître combien cette

attendait d’en avoir un plus complet pour les envoyer ensemble à Paris , lorsque File fut prise par les Anglais. L’amiral Cochrane ayant trouvé ce squelette au quartier général, l’envoya à l’amirauté anglaise, qui l’offrit au Muséum britannique. Il est encore dans cette collection où M. Kœnig , conservateur de la partie minéralogique , Fa décrit pour les Trans. phil. de 1814» et où je Fai vu en 1818. M. Kœnig fait observer que la pierre où il est engàgé n’a point été taillée , mais quelle semble avoir été simplement insérée , comme un noyau distinct , dans la masse environnante. Le squelette y est tellement superficiel , qu’on a dû s’apercevoir de sa présence à la saillie de quelques-uns de ses os. Ils contiennent encore des parties animales et tout leur phosphate de chaux. La gangue , toute formée de parcelles de coraux et de pierre calcaire compacte , se dissout promptement dans l’acide nitrique. M. Kœnig y a reconnu des fragmens demrllepora miniacea, de quelques madrépores , et de coquilles qu’il compare à FhéMx acuta et au turbo pica. Plus nouvellement , le général Donzelot a fait extraire un autre de ces squelettes que l’on voit au Cabinet du Roi , et dont nous donnons la figure , planche i . C’est un corps qui a les genoux reployés. Il y reste quelque peu de la mâchoire supé-

assertion est encore sujette au doute* 1. Il en est de même des objets de fabrication humaine. Les morceaux de fer trouvés à Montmartre sont des broches que les ouvriers emploient pour mettre la poudre, et qui casseut quelquefois dans la pierre 2.

rieure, la moitié gauche de l’inférieure , presque tout un côté du tronc et du bassin , et une grande partie de l’extrémité supérieure et de l’extrémité inférieure gauches. La gangue est sensiblement un travertin dans lequel sont enfouies des coquilles de la mer voisine, et des coquilles terrestres qui vivent encore aujourd’hui dans l’île , nommément le bulimus Guadalupensis de Férussac.

1 Yoyez le Traité des Pétrifications de M. de Schlotheim. Gotha, 1820, page 5y ; et sa lettre dans l’Jsis de 1820 , huitième cahier, supplément, n°. 6.

2 II n’est pas sans doute nécessaire que je parle de ces fragmens de grès dont on a cherché à faire quelque bruit l’année dernière (1824), où l’on prétendait voir un homme et un cheval pétrifiés. Cette seule circonstance, que tétait d’un homme et d’un cheval avec leur chair et leur peau qu’ils devaient offrir la représentation , aurait dû faire comprendre à tout le monde qu’il ne pouvait s’agir que d’un jeu de la nature et non d’une pétrification véritable.

Cependant les os humains se conservent aussi bien que ceux des animaux, quand ils sont dans les mêmes circonstances. On ne remarque en Égypte nulle différence entre les momies humaines et celles de quadrupèdes. J ai recueilli, dans les fouilles faites il y a quelques années dans l’ancienne église de Sainte-Geneviève, des os humains enterrés sous la première race , qui pouvaient même appartenir à quelques princes de la famille de Clovis, et qui ont encore trèsbien conservé leurs formes1. On ne voit pas dans les champs de bataille que les squelettes des hommes soient plus altérés que ceux des chevaux , si l’on défalque l’influence de la grandeur; et nous trouvons, parmi les fossiles, des animaux aussi petits que le rat encore parfaitement conservés.

Tout porte donc à croire que l’espèce humaine n’existait point dans les pays où se découvrent les os fossiles , à l’époque des révolutions qui ont enfoui ces os ; car il n’y- aurait eu aucune raison

1 Feu Fourcroy en a donné une analyse. (Annales du Muséum, tome x, page i . .)'

pour qu elle échappât toute entière à des catastrophes aussi générales, et pour que ses restes ne se retrouvassent pas aujourd’hui comme ceux des autres animaux : mais je n’en veux pas conclure que l’homme n’existait point du tout avant cette époque. Il pouvait habiter quelques contrées peu étendues, d’où il a repeuplé la terre après ces événemens terribles; peut-être aussi les lieux où il se tenait ont-ils été entièrement abîmés et ses os ensevelis au fond des mers actuelles, à l’exception du petit nombre d’individus qui ont continué son espèce. Quoi qu’il en soit, rétablissement de l’homme dans les pays où nous avons dit que se trouvent les fossiles d’animaux terrestres, c’est-à-dire dans la plus grande partie de l’Europe , de l’Asie et de l’Amérique, est nécessairement postérieur non-seulement aux révolutions qui ont enfoui ces os, mais encore à celles qui ont remis à découvert les couches qui les enveloppent et qui sont les dernières que le globe ait subies : d’où il est clair que l’on ne peut tirer ni de ces os euxmêmes , ni des amas plus ou moins considérables de pierres ou de terre qui les recouvrent , aucun

argument en faveur de l’ancienneté de l’espèce humaine dans ces divers pays.

Au contraire, en examinant bien ce qui s’est passé à la surface du globe , depuis qu’elle a été mise à sec pour la dernière fois, et que les continens ont pris leur forme actuelle au moins dans leurs parties un peu élevées, l’on voit clairement que cette dernière révolution , et par conséquent l’établissement de nos sociétés actuelles ne peuvent pas être très-anciens. C’est un des résultats à la fois les mieux prouvés et les moins attendus de la saine géologie; résultat d’autant plus précieux, qu’il lie d’une chaîne non interrompue l’histoire naturelle et l’histoire civile.

En mesurant les effets produits dans un temps donné par les causes aujourd’hui agissantes , et en les comparant avec ceux quelles ont produits depuis qu’ elles ont commencé d’agir , l’on parvient à déterminer à peu près l’instant où leur action a commencé, lequel est nécessairement le même que celui où nos continens ont pris leur

Prouves physiques de la nouveauté' de l’etat actuel des conlinens.

Alterrissemcns.

l4o DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

forme actuelle, ou que celui de la dernière retraite subite des eaux.

C’est en effet à compter de cette retraite que nos escarpemens actuels ont commencé à s’ébouler, et à former à leur pied des collines de débris; que nos fleuves actuels ont commencé à couler et à déposer leurs alluvions; que notre végétation actuelle a commencé à s’étendre et à produire du terreau; que nos falaises actuelles ont commencé à être rongées par la mer; que nos dunes actuelles ont commencé à être rejetées par le vent; tout comme c’est de cette même époque que des colonies humaines ont commencé ou recommencé à se répandre et h faire des établissemens dans les lieux dont la nature l’a permis. Je ne parle point de nos volcans, nonseulement à cause de l’irrégularité de leurs éruptions, mais parce que rien ne prouve qu’ils n’aient pu exister sous la mer, et qu?ainsi iis ne peuvent servir à la mesure du temps qui s’est écoulé depuis sa dernière retraite.

MM. Deluc et Dolomie u sont ceux qui ont le plus soigneusement examiné la marche des

atterrissemens , et , quoique fort opposés sur un grand nombre de points de la théorie de la terre , ils s’accordent sur celui - là : les atterrissemens augmentent très - vite ; ils devaient augmenter bien plus vite encore dans les commencemens , lorsque les montagnes fournissaient davantage de matériaux aux fleuves , et cependant leur étendue est encore assez bornée.

Le Mémoire de Dolomieu , sur l’Egypte 1 , tend à prouver que ? du temps d’Homère , la langue de terre sur laquelle Alexandre fit bâtir sa ville n’existait pas encore ; que l’on pouvait naviguer immédiatement de file du Phare dans le golfe appelé depuis lac Maréotis , et que ce golfe avait alors la longueur indiquée par Ménélas, d’environ quinze à vingt lieues. Il n’aurait donc fallu que les neuf cents ans écoulés entre Homère et Strabon pour mettre les choses dans l’état où ce dernier les décrit , et pour réduire ce golfe à la forme d’un lac de six lieues de longueur. Ce qui est plus certain , c’est que , depuis lors , les choses ont encore bien changé. Les

1 Journal de Physique , tome xlii, pag. 4o et suiv.

142 DISCOURS sur les révolutions sables que la mer et lèvent ont rejetés ont formé , entre l’ile du Phare et l’ancienne ville, une langue de terre de deux cents toises de largeur , sur laquelle la nouvelle ville a été bâtie. Ils ont obstrué la bouche du Nil la plus voisine, et réduit à peu près à rien le lac Maréotis. Pendant ce temps les alluvions du Nil ont été déposées le long du reste du rivage , et Font immensément étendu.

Les anciens n’ignoraient pas ces changemens. Hérodote dit que les prêtres d’Egypte regardaient leur pays comme un présent du Nil. Ce n’est pour ainsi dire, ajoute-t-il, que depuis peu de temps que le Delta a paru \ Aristote fait déjà observer qu Homère parle de Thèbes comme si elle eût été seule en Egypte , et ne parle aucunement de Memphis 1 2. Les bouches canopique et pélusiaque étaient autrefois les principales, et la côte s’étendait en ligne droite de l’une à l’autre; elle paraît encore ainsi dans les cartes de Ptolémée ; depuis lors l’eau s’est jetée dans

1 Hérod. Euterpe , v et xv.

2 Ar-ist. ,.Meteoi\, lib. i, cap. xiv.

Jes bouches bolbitine et piratai tique; c’est h leurs „ issues que se sont formés les plus grands attei’rissemens qui ont donné à 3a côte un contour demicirculaire. Les villes de Rosette et de Damiette , bâties au bord de la mer sur ces bouches , il y a moins dé mille ans, en sont aujourd’hui à deux lieues. Selon Demaillet, il n’aurait fallu que vingtsix ans pour prolonger d’une demi-lieue un cap en avant de Rosette b

L’élévation du sol de l’Egypte s’opère en même temps que cette extension de sa surface, et le fond du lit du fleuve s’élève dans la même proportion que les plaines adjacentes, ce qui fait que chaque siècle l’inondation dépasse de beaucoup les marques quelle a laissées dans les siècles précédens. Selon Hérodote, un espace de neuf cents ans avait suffi pour établir une différence de niveau de sept à huit coudées 1 2. A Eléphantine , l’inondation surmonte aujourd’hui de sept pieds les plus grandes hauteurs qu’elle atteignait sous Septime - Sévère , au commencement

1 Demaillet. Description de l’Egypte , pag. 102 et io3„

2 Hérod Euterpe, xui.

du troisième siècle. Au Caire, pour quelle soit jugée suffisante aux arrosemens , elle doit dépasser de trois pieds et demi la hauteur qui était nécessaire au neuvième siècle. Les monumens antiques de cette terre célèbre sont tous plus ou moins enfouis par leur base. Le limon amené par le fleuve couvre même de plusieurs pieds les monticules factices sur lesquels reposent les anciennes villes b

Le delta du Rhône n’est pas moins remarquable par ses accroissemens. Astruc en donne le détail dans son Histoire naturelle du Languedoc ; et, et par une comparaison soignée des descriptions de Mêla , de Strabon et de Pline , avec

1 Voyez les Observations sur la vallée d’Égypte et sur l’exhaussement séculaire du sol qui la recouvre , par M. Girard (grand ouvr. sur l’Égypte^ ét. mod. Mém. , tome ii, page 343). Sur quoi nous ferons encore remarquer que Dolomieu , Shaw, et d’autres auteurs respectables, estimaient ces élévations séculaires beaucoup plus haut que M. Girard. Il est fâcheux que nulle part on n’ait essayé d’examiner quelle épaisseur ont ces terrains audessus du sol primitif, au-dessus du roc naturel.

l’état des lieux au commencement du dix-huitième siècle, il prouve , en s’appuyant de plusieurs écrivains du moyen âge , que les bras du Rhône se sont allongés de trois lieues depuis dix-huit cents ans; que des atterrissemens semblables se sont faits à l’ouest du Rhône, et que nombre d’endroits , situés encore il y a six et huit cents ans au bord de la mer ou des étangs, sont aujourd’hui à plusieurs milles dans la terre ferme.

Chacun peut apprendre, en Hollande et en Italie, avec quelle rapidité le Rhin, le Pô, l’Arno , aujourd’hui qu’ils sont ceints par des digues , élèvent leur fond; combien leur embouchure avance dans la mer en formant de longs promontoires à ses côtés, et juger par ces faits du peu de siècles que ces fleuves ont employés pour déposer les plaines basses qu’ils traversent maintenant.

Beaucoup de villes qui , à des époques bien connues de l’histoire , étaient des ports de mer florissans , sont aujourd’hui h quelques lieues dans les terres ; plusieurs même ont été ruinées par suite de ce changement de position.

IO

l46 DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

Venise a peine à maintenir les lagunes qui la séparent du continent ; et , malgré tous ses efforts , elle sera inévitablement un jour liée à la terre ferme \

On sait , par le témoignage de Strabon , que, du temps d’Auguste, Ravenne était dans les lagunes comme y est aujourd’hui Venise; et à présent Ravenne est à une lieue du rivage* Spina avait été fondée au bord de la mer par les Grecs, et , dès le temps de Strabon , elle en était à quatre-vingt-dix stades : aujourd’hui elle est détruite. Adria en Lombardie , qui avait donné son nom à la mer, dont elle était, il y a vingt et quelques siècles, le port principal, en est maintenant à six lieues. Fortis a même rendu vraisemblable qu’à une époque plus ancienne les monts Euganéens pourraient avoir été des îles.

Mon savant confrère à l’Institut, M. de Pro ny, inspecteur général des ponts et chassées, m’a

1 Voyez le mémoire de M. Forfait, sur les lagunes de Venise. (Mém. de la Classe physique de l’Institut , tomev, page 21 3. )

Hl

communiqué des renseignemens bien précieux pour l’explication de ces changemens du littoral de l’Adriatique \ Ayant été chargé par le

1 Extrait des Recherches de M. de Prony , sur ie Système hydraulique de l’Italie^

Déplacement de. la partie du rivage de i Adriatique occupée par les bouches du Pô.

La partie du rivage de l’Adriatique , comprise entre les extrémités méridionales du lac ou des lagunes de Comachio et des lagunes de Venise, a subi, depuis les temps antiques, des changemens considérables, attestés par les témoignages des auteurs les plus dignes de foi, et que l’état actuel du sol , dans les pays situés près de ce rivage , ne permet pas de révoquer en doute 5 mais il est impossible de donner, sur les progrès successifs de ces changemens, des détails exacts , et surtout des mesures précises pour des époques antérieures au. douzième siècle de notre ère.

On est cependant assuré que la ville de Hatria , actuellement Adria , était autrefois sur les bords de la mer; et voilà un point fixe et connu du rivage primitif, dont la plus courte distance au rivage actuel , pris à l’embouchure de l’Adige, est de vingt-cinq mille mètres *. Les habi-

* Du verra bientôt, que la poinie du promontoire cfalluvions , formes par le l’ô , esl plus avancée dans la mer de dix mille inèlres environ que i’emboucliure de l’Adige.

Page 1