IO
gouvernement d’examiner les remèdes que l’on pourrait appliquer aux dévastations qu’occa-
taiis de cette ville ont , sur son antiquité , des prétentions exagérées en bien des points ; mais on ne peut nier qu’elle ne soit une des plus anciennes de l’Italie : elle a donné son nom à la mer qui baigna ses murs. On a reconnu , par quelques fouilles faites dans son intérieur et dans ses environs, l’existence d’une couche de terre parsemée de débris de poteries étrusques , sans mélange d’aucun ouvrage de fabrique romaine : l’étrusque et le romain se trouvent mêlés dans une couche supérieure, sur laquelle on a découvert les vestiges d’un théâtre ; l’une et l’autre couches sont fort abaissées au-dessous du sol actuel; et j’ai vu à Adria des collections curieuses , où les monumens qu’elles renferment sont classés et séparés. Le prince viceroi , à qui je fis observer, il y a quelques années , combien il serait intéressant pour l’histoire et la géologie de s’occuper en grand du travail des fouilles d’ Adria , et de déterminer les hauteurs par rapport à la mer , tant du sol primitif que des couches successives d’alluvions , goûta fort mes idées à cet égard : j’ignore si mes propositions ont eu quelque suite.
En suivant le rivage, à partir d ’Hatria , qui était située dans le fond d’un petit golfe, on trouvait au sud un
sionent les crues du- Pô , il a constaté que cette rivière, depuis l’époque où on l’a enfermée de
rameau de Y Athesis (l’Adige ) , et les Fosses Philistines , dont la trace répond à celle que pourraient avoir leMincio et le Tartaro réunis , si le Pô coulait encore au sud de Ferrare; puis venait le Delta Fenetum , qui paraît avoir occupé la place où se trouve le lac ou la lagune de Comachio. Ce Delta était traversé par sept bouches de Y Eridanus , autrement Fadis , Padus ou Podincus , qui avait sur sa rive gauche , au point de diramation de ces bouches, la ville de Trigopolis , dont la position doit être peu éloignée de celle de Ferrare. Sept lacs- renfermés dans le Delta prenaient le nom de Septem Maria , et Hatria est quelquefois appelée Urbs Septem Mariam .
En remontant le rivage du côté du nord, à partir d’ Hatria , on trouvait l’embouchure principale de Y Athesis , appelée aussi Fossa Philistina , puis Y Æstuarium Altini , mer intérieure, séparée de la grande par une ligne d’îlots, au milieu de laquelle se trouvait un petit archipel d’autres îlots , appelé Rialtum $ c’est sur ce petit archipel qu’est maintenant située Venise : Y Æstuarium Altini est la lagune de Venise qui ne communique plus avec la mer que par cinq passes, les îlots ayant été réunis pour former une digue continue.
digues , a tellement élevé son fond, que la surface de ses eaux est maintenant plus haute que les
A l’est des lagunes et au nord de la ville à’ Este se trouvent les monts Euganèens , formant , au milieu d’une vaste plaine d alluvions , un groupe isolé et remarquable de pitons , dans les environs duquel on place le lieu de la fameuse chute de Phaéton. Quelques auteurs prétendent que des masses énormes de matières enflammées , lancées par des explosions volcaniques dans les bouches de l’Eridan , ont donné lieu à cette fable. Il est bien vrai qu’on trouve aux environs de Padoue et de Vérone beaucoup de produits volcaniques.
Les renseignemens que j’ai recueillis sur le gisement de la cote de l’Adriatique aux bouches du Pô, commencent au douzième siècle à avoir quelque précision : a cette époque toutes les eaux du Pô coulaient au sud de Ferrare dans le Pô di Eolano et le Pô di Primaro , diramations qui embrassaient l’espace occupé par la lagune de Coma chio. Les deux bouches dans lesquelles le Pô a ensuite fait une irruption au nord de Ferrare , se nommaient , l’une , Jiume di Corbola , ou di Longola , ou del Mazorno ; l’autre , Jiume Toi. La première , qui était la plus septentrionale , recevait près de la mer le Tartaro ou canal Bianco : la seconde était grossie à Ariano par une dérivation du Pô, appelée Jiume Goro.
DE LA SURFACE DU GLOBE. l5l
toits des maisons de Ferra re; en meme temps ses atterrissemens ont avancé dans la mer avec
Le rivage de la mer était dirigé sensiblement du sud au nord , à une distance de dix ou onze mille mètres du méridien d’Adria; il passait au point où se trouve maintenant l’angle occidental de l’enceinte de la Mesola , et Loreo , au nord de la Mesola, n’en était distant que d’environ deux cents mètres.
Vers le milieu du douzième siècle les grandes eaux du Pô passèrent au travers des digues qui les soutenaient du côté de leur rive gauche , près delà petite ville de Ficarolo , située à dix-neuf mille mètres au nord-ouest de Ferrare , se répandirent dans la partie septentrionale du territoire de Ferrare et dans la polésine de Rovigo , et coulèrent dans les deux canaux ci-dessus mentionnés de Mazorno et de Toi. Il paraît bien constaté que le travail des hommes a beaucoup contribué à cette diversion des eaux du Pô : les historiens qui ont parlé de ce fait remarquable , ne diffèrent entre eux que par quelques détails. La tendance du fleuve à suivre les nouvelles routes qu’on lui avait tracées devenant de jour en jour plus énergique , ses deux branches du f^olano et du Primaro s’appauvrirent rapidement, et furent, en moins d’un siècle, réduites à peif près à l’état où elles sont aujourd’hui. Le régime du fleuv e s’établissait, entre l’embouchure de l’Adige et le point ap-
tant de rapidité, qu'en comparant d’anciennes cartes avec 1 état actuel , on voit que le rivage a
pelé aujourd’hui Porto di Goro ; les deux canaux dont il s’était d’abord emparé étant devenus insuffisans , il s’en creusa de nouveaux ; et au commencement du dix-septième siècle sa bouche principale , appelée Sbocco di Tramontana , se trouvant très-rapprochée de l’embouchure de l’Adige , ce voisinage alarma les Vénitiens , qui creusèrent, en 1604 , le nouveau lit appelé Taglio di Porto Viro ou Pô delle Fornaci , au moyen duquel la Bocca Maestro, se trouva écartée de l’Adige du côté du midi.
Pendant les quatre siècles écoulés depuis la fin du douzième jusqu’à la fin du seizième, les alluvions du Pô ont gagné sur la mer une étendue considérable. La bouche du nord; celle qui s’était emparée du canal de Mazorno, et formait le Ramo di Tramontana , était, en 1600, éloignée de vingt mille mètres du méridien d’Adria ; et la bouche du sud , celle qui avait envahi le canal Toi , était à la meme époque à dix-sept mille mètres de ce méridien; ainsi, le rivage se trouvait reculé de neuf ou dix mille mètres au nord , et de six ou sept mille mètres au midi» Entre les deux bouches dont je viens de parler, se trouvait une anse ou partie du rivage moins avancée , qu’on appelait Sacca di Goro.
Les grands travaux de dignement du fleuve, et une
gagné plus de six mille toises depuis 1 6c>4 ; ce qui fait cent cinquante ou cent quatre-vingts
partie considérable des défrichemens des revers méridionaux des Alpes , ont eu lieu dans cet intervalle du treizième au dix-septième siècle.
Le Taglio di Porto Viro détermina la marche des alluvions dans l’axe du vaste promontoire que forment actuellement les bouches du Pô. A mesure que les issues à la mer s’éloignaient, la quantité annuelle de dépôts s’accroissait dans une proportion effrayante, tant par la diminution de la pente des eaux (suite nécessaire de rallongement du lit), que par l’emprisonnement de ces eaux entre des digues , et par la facilité que les défrichemens donnaient aux torrens affluens pour entraîner dans la plaine le sol des montagnes. Bientôt l’anse de Sacca di Goro fut comblée , et les deux promontoires formés par les deux premières bouches se réunirent en un seul , dont la pointe actuelle se trouve à trente-deux ou trente-trois mille mètres du méridien d’Adria j en sorte que, pendant deux siècles, les bouches du Pô ont gagné environ quatorze mille mètres sur la mer.
Il résulte des faits dont je viens de donner un exposé rapide, i°. qu’à des époques antiques , dont la date précise ne peut pas être assignée , la mer Adriatique baignait les murs d’Adria.
2°. Qu’au douzième siècle, avant qu’on eût ouvert à
l54 DISCOURS SUR: LES RÉVOLUTIONS
pieds , et, en quelques endroits deux cents pieds par an. L’Adige et le Pô sont aujourd’hui plus élevés que tout le terrain qui leur est intermédiaire ; et ce n’est qu’en leur ouvrant de nouveaux lits dans les parties basses qu’ils ont déposées autrefois , que l’on pourra prévenir les désastres dont ils les menacent maintenant.
.Ficarolo une route aux eaux du Pô sur leur rive gauche , le rivage de la mer s’était éloigné d’Adria de neuf à dix mille mètres.
3°. Que les pointes des promontoires formés par les deux principales bouches du Pose trouvaient» en l’an 1600, avant le Taglio di Porto Viro à une distance moyenne de dix-liuit mille cinq cents mètres d’Adria , ce qui , dequis l’an 1 200 , donne une marche d’alluvions de vingt-cinq mètres par an.
4°. Que la pointe du promontoire unique ? formé parles bouches actuelles, est éloigné de trente-deux ou trentetrois mille mètres du méridien d’Adria; d’où on conclut une marche moyenne des alluvions d’environ soixante-dix mètres par an pendant ces deux derniers siècles , marche qui, rapportée à des époques peu éloignées, se trouverait être beaucoup plus rapide.
De Prony.
Les mêmes causes ont produit les mêmes effets le long des branches du Rhin et de la Meuse; et c’est ainsi que les cantons les plus riches de la Hollande ont continuellement le spectacle effrayant de fleuves suspendus à vingt et trente pieds au-dessus de leur sol.
M. Wicbeking, directeur des ponts et chaussées du royaume de Bavière , a écrit un Mémoire sur cette marche des choses , si importante à bien connaître pour J es peuples et pour les gouvernemens, où il montre que cette propriété d’élever leur fond appartient plus ou moins à tous les fleuves.
Les atterri ssemens le long des côtes de la mer du Nord n’ont pas une marche moins rapide qu’en Italie. On peut les suivre aisément en Frise et dans le pays de Groningue, où l’on connaît l’époque des premières digues construites par le gouverneur espagnol Gaspar Roblès, en 1 570. Cent ans après l’on avait déjà gagné , en quelques endroits , trois quarts de lieue de terrain en dehors de ces digues; et la ville même de Groningue , bâtie en partie sur l’ancien sol , sur un calcaire qui n’appartient point à la mer
actuelle , et où Ton trouve les mêmes coquilles que dans notre calcaire grossier des environs de Paris , la ville de Groningue n’est qu’à six lieues de la mer. Ayant été sur les lieux , je puis confirmer , par mon propre témoignage , des faits d’ailleurs très-connus , et dont M. Deluc a déjà fort bien exposé la plus grande partie h On pourrait observer le même phénomène, et avec la même précision, tout le long des côtes de l’Ost- Frise, du pays de Brême et du Holstein, parce que l’on connaît les époques où les nouveaux terrains furent enceints pour la première fois, et que l’on peut y mesurer ce que l’on a gagné depuis.
Cette lisière , d’une admirable fertilité , formée par les fleuves et par la mer, est pour ces pays un don d’autant plus précieux, que l’ancien sol , couvert de bruyères ou de tourbières , se refuse presque partout à la culture; les alîuvicns seules fournissent à la subsistance des
1 Dans difïerens endroits des deux derniers volumes de ses Lettres à la reine d’Angleterre.
villes peuplées construites tout le long de cette côte depuis le moyen âge , et qui ne seraient peut-être pas arrivées à ce degré de splendeur sans les riches terrains que les fleuves leur avaient préparés , et qu’ils augmentent continuellement.
Si la grandeur qu’Hérodote attribue à la mer d’Azof , qu’il fait presque égale à l’Euxin 1 , était exprimée en termes moins vagues , et si l’on savait bien ce qu’il a entendu par le Gerrhus 2, nous y trouverions encore de fortes preuves des changemens produits par les fleuves, et de leur rapidité; car les aliuvions des rivières auraient pu seules 3 , depuis cette épo-
1 Melpom. , lxxxvi.
2 Ibid. , lyi.
3 On a aussi voulu attribuer cette diminutiQn supposée de la mer Noire et de la mer d’Azof à la rupture du Bosphore qui serait arrivée à l’époque prétendue du déluge de Deucalion ; et cependant , pour établir le fait lui-même, on s’appuie des diminutions successives de l’étendue attribuée à ces mers dans Hérodote, dansStrabon, etc. Mais il est trop évident que si cette diminution était venue de la rupture du Bosphore, elle aurait dû être complète long-
que , c’est - à - dire depuis deux mille deux ou trois cents ans, réduire la mer d’Àzof comme elle l’est ? fermer le cours de ce Gerrhus , ou de cette branche du Dnieper qui se serait jetée dans l’Hypacyris, et avec lui dans le golfe Carci nites ou d’Olu-Degnitz , et réduire à peu près à rien J’Hypacyris lui-même h On en aurait de non moins fortes s’il était bien certain que TOxus ou Sihoun, qui se jette maintenant dans le lac d’Aral , tombait autrefois dans la mer
temps avant Hérodote , et dès l’époque même où l’on place Deucalion.
1 Voyez la Géographie d’Hérodote de M. Rennel, p. 56 et suivantes , et une partie de l’ouvrage de M. Bureau de Lamalle, intitulé Géographie physique de la mer Noire, etc. Tl n’y a aujourd’hui que la très-petite rivière de Kamennoipost qui puisse représenter le Gerrhus et l’Hypacyris tels qu’ils sont décrits par Hérodote.
N. B. M. Dureau , p. 170 , attribue à Hérodote d’avoir fait déboucher le Borysthène et l’Hypanis dans le Palus Méotide ; mais Hérodote dit seulement (Melpom., lui) que ces deux fleuves se jettent ensemble dans le même lac , c’est-à-dire dans le Liman , comme aujourd’hui. Hérodote n’y fait pas aller davantage le Gerrhus et l’Hypacyris.
DE LA SURFACE DU GLOBE. I 5q
Caspienne ; mais nous avons près de nous des faits assez démonstratifs pour n’en point alléguer d’équivoques , et ne pas nous exposer à faire de l’ignorance des anciens en géographie la base de nos propositions physiques \
1 Par exemple , M. Bureau de Lamalle , dans sa Géographie physique de la mer Noire , cite Aristote (Meteor., 1. i , c. i3 ) comme « nous apprenant que de son temps il » existait encore plusieurs périodes et périples anciens » attestant qu’il y avait un canal conduisant de la mer » Caspienne dans le Palus Méotide. » Or, voici à quoi se réduisent les paroles d’Aristote à l’endroit cité (édition de Buval , i , 545 , B.) : « Du Paropamisus descendent , entre » autres rivières , le Bactrus , le Choaspes et l’Araxe , d’où » le Tanaïs , qui en est une branche , dérive dans le Palus » Méotide. » Qui ne voit que ce galimatias , qui ne se fonde ni sur périples ni sur périodes , n’est que l’idée étrange des soldats d’Alexandre , qui prirent le Jaxarte ou Tanaïs de la Transoxiane pour le Don ou Tanaïs de la Scythie. Arrien et Pline en font la distinction; mais il paraît qu’elle n’était pas faite du temps d’Aristote Et comment vouloir tirer des documens géologiques de pareils géographes ?
Marche des dunes.
Nous avons parlé ci-dessus des dunes , ou de ces monticules de sable que la mer rejette sur les côtes basses quand son fond est sablonneux. Partout où l’industrie de l’homme n’a pas su les fixer, ces dunes avancent dans les terres aussi irrésistiblement que les alluvions des fleuves avancent dans la mer ; elles poussent devant elles des étangs formés par les eaux pluviales du terrain qu’ elles bordent , et dont elles empêchent la communication avec la mer , et leur marche a dans beaucoup d’endroits une rapidité effrayante. Forêts , bàtimens , champs cultivés , elles envahissent tout. Celles du golfe de Gascogne 1 ont déjà couvert un grand nombre de villages mentionnés dans des titres du moyen âge ; et en ce moment , dans le seul département des Landes, elles en menacent dix d’une destruction inévitable. L’un de ces villages , celui de Mimisan , lutte depuis vingt ans contre elles , et une dune de plus de soixante pieds d’élévation s’en approche , pour ainsi dire , à vue d’œil.
1 Voyez le Rapport sur les Dunes du golfe de Gascogne, par M. Tassin. Mont-de-Marsan , an x.
ÜE LA SURFACE OU GLOfcÈ. l'6ï
En 1802, les étangs ont envahi' cinq belles métairies dans celui de Saint- Julien 1 ; ils ont couvert depuis long temps une ancienne chaussée romaine qui conduisait de Bordeaux à Bayonne, et que l’on voyait encore il y a quarante ans, quand les eaux étaient basses 2. L’Adour qui , à des époques connues , passait au vieux Boucaut, et se jetait dans la mer au cap Breton , est maintenant détourné de plus de mille toisés.
Feu M. Bremontier , inspecteur des ponts et chaussées , qui a fait de grands travaux sur les dunes , estimait leur marche à soixante pieds par an , et dans certains points à soixante-douze. Il ne leur faudrait , selon ses calculs , que deux mille ans pour arriver à Bordeaux; et, d’après leur étendue actuelle , il doit y en avoir un peu plus de quatre mille quelles ont commencé h së former 3.
1 Mémoire de M. Bremontier , sur la fixation des dunes.
2 Tassin , loc. cit.
3 Yoyez le mémoire de Mi Bremontier.
jC)2 discours sur les révolutions Le recouvrement des terrains cultivables de l’Egypte par les sables stériles de la Libye quy jette le vent d’ouest , est un phénomène du meme genre que les dunes. Ces sables ont envahi un nombre de villes et de villages dont les ruines paraissent encore, et cela depuis la conquête du pays par les Maliométans , puisqu’on voit percer au travers du sable les sommités des minarets de quelques mosquées 1 : avec une marche si rapide , ils auraient sans doute rempli les parties étroites de la vallée s’il y avait tant de siècles qu’ils eussent commencé à y être jetés 2 : il ne resterait plus rien entre la chaîne îibyque et le Nil. C’est encore là un chronomètre dont il serait aussi facile qu’intéressant d’obtenir la mesure.
Tourbières et éboulemcns.
Les tourbières produites si généralement clans le nord de l’Europe , par l’accumulation des débris de sphagnum et d’autres mousses aqua-
1 Denon. Voyage en Égypte.
2 Nous pouvons citer ici tous les voyageurs qui ont parcouru la lisière occidentale de l’Égypte.
DE LA SURFACE DU GLOBE. l63
tiques , donnent aussi une mesure du temps ; elles s’élèvent dans des proportions déterminées pour chaque lieu : elles enveloppent ainsi les petites buttes des terrains sur lesquels elles se forment; plusieurs de ces buttes ont: été enterrées de mémoire d’hommès. En d’autres endroits la tourbière descend le long des vallons ; elle avance comme les -glaciers ; mais les glaciers se fondent par leur bord inférieur, et la tourbière n’est arrêtée par rien : en la sondant jusqu’au terrain solide , on juge de son ancienneté , et l’on -trouve -, pour les tourbières comme pour les dunes, qu elles ne peuvent remonter à une époque indéfiniment reculée. Il en est de même pour les éboulemens qui se font avec une rapidité prodigieuse au pied de tous les escarpemens, et qui sont encore bien loin de les avoir couverts; mais , comme on n’a pas encore appliqué de mesures précises à ces deux sortes de causes, nous n’y insisterons pas davantage b
1 Ces phénomènes sont très-bien exposés dans les Lettres de M. DeJuc à la reine d’Angleterre , aux endroits
i64 * DISCOURS SUE. LES RÉVOLUTIONS
Toujours voyons-nous que partout la nature nous tient le même langage; partout elle nous dit que l’ordre actuel des choses ne remonte pas très- haut; et , ce qui est Lien remarquable, partout l’homme nous parle comme la nature , soit que nous consultions les vraies traditions
ou il décrit les tourbières de la Westphàlie ; et dans ses lettres à Lametherie, insérées dans le Journal de Physique de 1791 , etc., ainsi que dans celles qu’il a adressées à M. Blumenbach , et que l’on a imprimées en français , en un volume. Paris , 1798. On peut y ajouter les détails pleins cl’iatérêt qu’il donne dans ses voyages géologiques, tome 1 , sur les îles de la côte ouest du duché de Sleswik, et la manière dont elles ont été réunies, soit entre elles , soit avec le continent , par des alluvions et des tourbières, ainsi que sur les irruptions qui de temps en temps en ont détruit ou séparé quelques parties.
Quant aux éboulemens , M. Jameson , dans une note de la traduction anglaise de ce discours , en cite un exemple remarquable pris des roches escarpées dites Salisbury- Craig, près d’Edimbourg. Bien que d’une hauteur médiocre, leur face abrupte et verticale n’est point encore cachée par la masse de débris qui s'accumule à leur pied , et qui cependant augmente chaque année.
DE LA SURFACE DU GLOBE. l65
des peuples , soit que nous examinions leur état moral et politique , et le développement intellectuel qu’ils avaient atteint au moment où commencent leurs monumens authentiques.
En effet, bien qu’au premier coup d’oeil, les L’histoire de*
. . » peuples confia.
traditions de quelques anciens peuples, qui re- melariouveaulé. allaient leur origine de tant de milliers de siè- des ccntinensclés , semblent contredire fortement cette nouveauté du monde actuel , lorsqu’on examine de plus près ces traditions, on n’est pas long temps à s’apercevoir qu’elles n’ont rien d’historique : on est bientôt convaincu , au contraire , que la véritable histoire, et tout ce quelle nous a conservé de documens positifs sur les premiers établissemens des nations , confirme ce que les monumens naturels avaient annoncé.
La chronologie d’aucun de nos peuples d’Occident ne remonte , par un fil continu , à plus de trois mille ans. Aucun d’eux ne peut nous offrir avant cette époque, ni meme deux ou trois siècles depuis, une suite de faits liés ensemble avec quelque vraisemblance. Le nord de l’Europe n’a d’histoire que depuis sa conversion au christia-*.
nisme; l’histoire de l’Espagne, de la Gaule, de l’Angleterre, ne date que des conquêtes des Romains; celle de l’Italie septentrionale, avant la fondation de Rome , est aujourd’hui à peu près inconnue. Les Grecs avouent ne posséder l’art d’écrire que depuis que les Phéniciens le leur ont enseigné il y a trente-trois ou trente-quatre siècles; long-temps encore depuis, leur histoire est pleine de fables, et ils ne font pas remonter à trois cents ans plus haut les premiers vestiges de leur réunion en corps de peuples. Nous n’avons de l’histoire de l’Asie occidentale que quelques extraits contradictoires qui ne vont , avec un peu de suite , qu’à vingt-cinq siècles 1 , et en admettant ce qu’on en rapporte de plus ancien avec quelques détails historiques , on s’élèverait à peine à quarante 2.
1 ÂCyrus, environ six cent cinquante ans avant Jésus- Christ.
2 A Ninus, environ deux mille trois cent quarantehuit ans avant Jésus-Christ, selon Ctésias et ceux qui Font suivi 5 mais seulement à mille deux cent cinquante selon Yolney, d’après Hérodote.
Le premier historien profane dont il nous reste des ouvrages , Hérodote , n a pas deux mille trois cents ans d’ancienneté K Les historiens antérieurs, qu’il n’a pu consulter, ne datent pas d’un siècle avant lui1 2.
On peut meme juger de ce qu’ils étaient par les extravagances qui nous restent , extraites d’Aristée de Proconnèse et de quelques autres.
Avant eux on n’avait que des poètes; et Homère, le plus ancien que l’on possède , Homère , le maître et le modèle éternel de tout F Occident, n’a précédé notre âge que de deux mille sept cents ou deux mille huit cents ans.
Quand ces premiers historiens parlent des anciens événement, soit de leur nation , soit des nations voisines, ils ne citent que des traditions orales et non des ouvrages publics. Ce n’est que
1 Hérodote vivait quatre cent quarante ans avant Jésus- Christ.
2 Cadmus, Phérécvde^ Aristée de Proconnèse, Acusiiaüs; Hécatée de Milct , Charinde Lampsaque, etc.Yoyez Yossius , de Bistor. græc. , lib. 1 , et surtout son quatrième livre.
Ion g- temps apres eux que l’on a donné de prétendus extraits des annales égyptiennes, pliéniçiennes et babyloniennes. Bérose n’écrivit que sous le règne de Séleucus Nicator , Hiéronyme que sous celui d’Antioclius Soter, et Manéthon que sous le règne de P toi ornée Philadelphe. Ils sont tous les trois seulement du troisième siècle avant Jésus-Christ.
Que Sanchoniaton soit un auteur véritable ou supposé, on ne Je connaissait point avant que Philon de Byblos en eût publié une traduction sous Adrien , dans le second siècle après Jésus- Christ; et quand on l’aurait connu, l’on n’y aurait trouvé pour les premiers temps , comme dans tous les auteurs de cette espèce, qu’une théogonie puérile , ou une métaphysique tellement déguisée sous des allégories, quelle en est méconnaissable.
Un seul peuple nous a conservé des annales écrites en prose avant l’époque de Cyrus; c’est le peuple juif.
La partie de l’Ancien Testament, que l’on nomme le Pentateuque , existe sous sa forme actuelle au moins depuis le schisme de Jéron
boam, puisque les Samaritains la reçoivent comme les Juifs, c'est-à-dire qu’elle a maintenant, à coup sûr, plus de deux mille huit cents ans.
Il n’y a nulle raison pour ne pas attribuer la rédaction de la Genèse à Moïse lui-même, ce qui la; ferait remonter à cinq cents ans plus haut , à trente-trois siècles; et il suffit de la lire pour s’apercevoir qu’elle a été composée en partie avec des morceaux d’ouvrages antérieurs : on ne peut donc aucunement douter que ce ne soit l’écrit le plus ancien dont notre Occident soit en possession.
Or cet ouvrage, et tous ceux qui ont été faits depuis , quelque étrangers que leurs auteurs fussent à Moïse et à son peuple , nous présentent les nations des bords de la Méditerranée comme nouvelles; iis nous les montrent encore demisauvages quelques siècles auparavant ; bien plus, ils nous parlent tous d’une catastrophe générale, d’une irruption des eaux, qui occasiona une régénération presque totale du genre humain, et ils n’en font pas remonter l’époque à un inter-*, valle bien éloigné.
Les textes du Pentateuque , qui allongent le plus^cet intervalle, ne le placent pas aplus.de vingt siècles avant Moïse, ni par conséquent à plus de cinq mille quatre cents ans avant nous b
Les traditions poétiques des Grecs, sources de toute notre Histoire profane pour ces époques reculées, n’ont rien qui contredise les annales des Juifs; au contraire, elles s’accordent admirablement avec elles, par l’époque qu’elles assignent aux colons égyptiens et phéniciens qui donnèrent à la Grèce les premiers germes de civilisation; on y voit que vers le même siècle où la peuplade israélite sortit d’Egypte pour porter en Palestine le dogme sublime de l’unité de Dieu, d’autres colons sortirent du même pays pour porter en Grèce une religion plus grossière, au moins à l’extérieur, quelles que fussent d’ailleurs les doctrines secrètes quelle réservait à
1 Les Septante à cinq mille trois cent quarante-cinq ; le texte samaritain à quatre mille huit cent soixante-neuf: ];e texte hébreu à quatre mille cent soixante-quatorze..
ses initiés ; tandis que d’autres encore venaient de Phénicie et enseignaient aux Grecs l’art d é- . crire, et tout ce qui a rapport à la navigation et au commerce h
Il s’en faut sans doute de beaucoup que l’on ait eu depuis lors une histoire suivie , puisque l’on place encore long- temps après ces fondateurs de colonies une foule d’événemens mythologiques et d’aventures où des dieux et des héros
1 On sait que les chronologistes varient de plusieurs années sur chacun de ces événemens ; mais ces migrations n’en forment pas moins toutes ensemble le caractère spécial et bien remarquable du quinzième et du seizième siècle avant Jésus-Christ.
Ainsi , en suivant seulement les calculs d’Usserius, Cécrops serait venu d’Egypte à Athènes vers 1 556 avant Jésus-Christ; Deucalion se serait établi sur le Parnasse vers i548: Cadmus serait arrivé de Phénicie à Thèbes vers 1498 ; Danaüts serait venu à Argos vers i485; Dardanus se serait établi sur l’Hellespont vers i449*
Tous ces chefs de nations auraient été à peu près contemporains de Moïse, dont l’émigration est de i4qi. Voyez d’ailleurs sur le synchronisme de Moïse, de Danaiis et de Cadmus, Diodore , îib. xi , dans Photius , page 1 i52,v
interviennent, et qu’on ne lie ces chefs à l’histoire véritable que par des généalogies évidemment factices 1 * ; mais ce qui est bien plus certain encore, c’est que tout ce qui avait précédé leur arrivée ne pouvait s’être conservé que dans des souvenirs très - confus , et n’aurait pu être suppléé que par de pures inventions , pareilles à celles de nos moines du moyen âge sur les origines des peuples de l’Europe.
Ainsi, non -seulement on ne doit pas s’étonner qu’il y ait eu dans l’antiquité même beaucoup de doutes et de contradictions sur les époques de Cécrops, de Deucalion , de Cadmus
1 Tout le monde connaît les généalogies d’Apollodore * et le parti que feu Clavier a cherché à en tirer pour rétablir une sorte d’histoire primitive de la Grèce; mais lorsqu’on a lu les généalogies de\S Arabes , celles des Tartares, et toutes celles que nos vieux moines chroniqueurs avaient imaginées pour les différens souverains de l’Europe et même pour des particuliers , on comprend très-bien que
des écrivains grecs ont dû faire pour les premiers temps
de leur nation ce qu’on a fait pour toutes les autres à de&, époques où la critique n’éclairait pas l’histoire.
et cle Danaüs; non -seulement il serait puéril d’attacher la moindre importance à une opinion quelconque sur les dates précises d’Inachus 1 ou d’Ogygès 2 ; mais si quelque chose peut surprendre , c’est que ces personnages n’aient pas été placés infiniment plus haut. Il est impossible qu’il n’y ait pas eu là quelque effet de l’ascendant des traditions reçues auquel les inventeurs de fables n’ont pu se soustraire. Une des dates assignées au déluge d’Ogygès s’accorde même tellement avec l’une de celles qui ont été attribuées au déluge de Noé , qu’il est presque impossible quelle n’ait pas été prise dans quelque source où c’était de ce dernier déluge qu’on entendait parler 3.
1 Mil huit cent cinquante-six ou mil huit cent vingttrois avant Jésus-Christ, ou d’autres dates encore; mais toujours environ trois cent cinquante ans avant les principaux colons phéniciens ou égyptiens.
2 La date vulgaire d’Ogygès, d’après Acusilaüs, suivi par Eusèbe , est de mille sept cent quatre-vingt seize ans avant Jésus-Christ , par conséquent plusieurs années après Inachus.
3 Yarron plaçait le déluge d’Ogygès, qu’il appelle le
Quant à Deûcalion , soit que l’on regarde ce prince comme un personnage réel ou fictif, pour peu que Ton suive la manière dont son déluge a été introduit dans les poèmes des Grecs, et les
premier déluge , àquatre cents ans avant Jnachus ( à priore cataclismo quem Ogygium dicunt, ad Inachiregnum) , et par conséquent à mille six cents ans avant la première olympiade 5 ce qui le porterait à deux mille trois cent soixante-seize ans avant Jésus-Christ 5 et le déluge de Noé , selon le texte hébreu, est de deux mille trois cent quaranteneuf : ce n’est que vingt-sept ans de différence. Ce témoignage de Yarron est rapporté par Censorin , de Dienatali , cap. xxi. A la vérité, Censorin n’écrivait qu’en deux cent trente-huit de Jésus-Christ, et il paraît, d’après Jules Africain, ap. Euseb. , JPræp. cv , qu’Acusüaüs , le premier auteur qui plaçait un déluge sous le règne d’Ogygès , faisait ce prince contemporain de Phoronée , ce qui l’aurait beaucoup rapproché de la première olympiade. Jules Africain ne met que mille vingt ans d’intervalle entre les deux époques; et il y a même dans Censorin un passage conforme à cette opinion ; aussi quelques-uns veulent-ils lire dans celui de Yarron, que nous venons de citer d’après Censorin, erogitium au lieu d’ Ogygium . Mais qu’est-ce qu’un cataclisme érogitien dont personne n’a jamais parlé?
divers détails dont il s’est trouvé successivement enrichi , il devient sensible que ce n’était qu’une tradition du grand cataclysme, altérée et placée par les Hellènes à l’époque où ils plaçaient aussi Deucalion , parce que Deucalion était regardé comme l’auteur de la nation des Hellènes , et que l’on confondait son histoire avec celle de tous les chefs des nations renouvelées h
1 Homère ni Hésiode n’ont rien su du déluge de Beucaiion , non plus que de celui d’Ogygès.
Le premier auteur subsistant où l’on trouve la mention du premier est Pindare (Od. Olymp. ix). Il fait aborder Deucalion sur le Parnasse , s’établir dans la ville de Protogénie (première naissance) , et y recréer son peuple avec des pierres ; en un mot, il rapporte déjà , mais en l’appliquant à une nation seulement , la fable généralisée depuis par Ovide à tout le genre humain.
Lespremiers historiens postérieurs à Pindare (Hérodote, ThucydideetXénophon ) ne font mention d’aucun déluge, ni du temps d’Ogygès , ni du temps de Deucalion , bien qu’ils parlent de celui-ci comme de l’un des premiers rois des Hellènes.
Platon, dans le Timée , ne dit que quelques mots du déluge , ainsi que de Deucalion et de Pyrrha , pour com-
C’est que chaque peuplade de Grèce qui avait conservé des traditions isolées > les commençait par son déluge particulier, parce que chacune d’elles avait conservé quelque souvenir du déluge
mencer ie récit de la grande catastrophe qui , selon les prêtres de Sais , détruisit P Atlantide ; mais dans ce peu de mots il parle du déluge au singulier , comme si c’était le seul : il dit même expressément plus loin que les Grecs n’en connaissàient qu’un. Il place le nom de Deucalion immédiatement après celui de Phoronée , le premier des hommes, sans faire mention d’Ogygès : ainsi, pour lui, c’est encore un événement général, un vrai déluge universel, et le seul qui soit arrivé. Il le regardait donc comme identique avec celui d’Ogygès.
Aristote (Meteor. , i, i4 ) semble le premier n’avoir considéré ce déluge que comme une inondation locale qu’il place près de Dodone et du fleuve Achéloüs , mais près de P Achéloüs et de là Dodone de Thessalie.
Dans Apollodore (Bibl. , i , § 7 ) , le déluge de Deucalion reprend toute sa grandeur et son caractère mythologique : il arrive à l’époque du passage de Page d’airain à Page de fer. Deucalion est le fils du titan Prométhée , du fabricateur de l’homme 5 il crée de nouveau le genre humain avec des pierres ; et cependant Atlas > son oncle , Phoronée , qui
universel qui était commun à tous les peuples ; et lorsque clans la suite on voulut assujettir ces diverses traditions à une chronologie commune-, on crut voir des événemens diffcrens, parce que
vivait avant lui , et plusieurs autres personnages antérieurs conservent de longues postérités.
A mesure que l’on avance vers des auteurs plus récens , il s’y ajoute des circonstances de détail qui ressemblent davantage à celles que rapporte Moïse.
Ainsi Apollodore donne à Deucalion un coffre pour moyen de salut; Plutarque parle des colombes par lesquelles il cherchait à savoir si les eaux s’étalent retirées, et Lucien dés animaux de toute espèce qu'il avait embarqués avec lui, etc.
Quant à la combinaison de traditions et d’hypothèses de laquelle on a récemment cherché à conclure que la rupture du Bosphore de Thrace a été la cause du déluge deDeucalion , et même de l’ouverture des colonnes d’Hercule, en faisant décharger dans l’Archipel les eaux du Pont-Euxin , auparavant beaucoup plus élevées et plus étendues qu’elles ne Font été depuis cet événement, il n’est plus nécessaire de s’en occuper en détail , depuis qu’il a été constaté, par les observations de M. Olivier , que si la mer Noire eût été aussi haute qu’on le suppose . elle aurait trouvé plusieurs
des dates toiites incertaines, peut-être toutes fausses, mais regardées chacune dans son pays comme authentiques , ne se rapportaient pas entre elles. Ainsi de la même manière que les Hellènes avaient un déluge de Deucalion , parce qu’ils regardaient Deucalion comme leur premier auteur , les Autochtones de l’Attique en avaient un d’Ogygès , parce que c’était par Ogygès qu’ils commençaient leur histoire. Les Pélages d’Arcadie avaient celui qui , selon des auteurs postérieurs , contraignit Darda nus à se
écoulemens par des cols et des plaines moins élevées que les bords actuels du Bosphore; et parcelle deM. le comte Andréossy , que fut-elle tombée un jour subitement en cascade par ce nouveau passage, la petite quantité d’eau qui aurait pu s’écouler à la fois par une ouverture si étroite, non-seulement se serait répandue sur l’immense étendue de la Méditerranée sans y occasioner une marée de queL ques toises, mais que la simple inclinaison naturelle nécessaire à l’écoulement des eaux aurait réduit à rien leur excédant de hauteur sur les. bords de l’Attique.
Voyez au reste sur ce sujet la note que j’ai publiée en tête du troisième volume de l’Ovide, de la collection de M. Lemaire.
t)E LA SURFACE DU GLOBE. I'^p
rendre vers l’Hellespont b L’ile de Samothrace, l’une de celles où il s’était le plus anciennement formé une succession de prêtres, un culte régulier et des traditions suivies, avait aussi un déluge qui passait pour le plus ancien de tous1 2 , et que l’on y attribuait à la rupture du Bosphore et de l’Hellespont. On gardait quelque idée d’un événement semblable en Asie -Mineure 3 et en Syrie 4 , et par la suite les Grecs y attachèrent le nom de Deucalion 5.
Mais aucune de ces traditions ne plaçait trèshaut ce cataclysme ; aucune d’elle ne refuse à s’expliquer , quant h sa date et k ses autres circonstances, par les variations que subissent toujours les récits qui ne sont point fixés par l’écriture.
1 Denys d’Halicarnasse. Antiq. rom. , lib. i , cap. lxi.
2 Diodore de Sicile, lib. v, cap. xlvii.
3 Etienne de Byzance, voce Iconium; Zénodote, Prov..> Cent, vi ; n°. io ( et Suidas, voce Nannacus.
4 Lucian. , de Deâ Syrâ.
5 Arnobe. Contra Gent. , lib. v, p. m. ï58, parle même d’un rocher de Phrygie, d’où Ton prétendait que Deucalion et Pyrrha avaient pris leurs pierres.
î8o discours sur les révolutions u antiquité Les hommes qui veulent attribuer aux eonti-
Luce à certains tiens et à rétablissement des nations une anti-
peuples n’a rien . , , , , ,
ahistorique, quite tres-reculee sont donc obligés de' s adresser aux Indiens, aux Chàldéens et aux Égyptiens, trois peuples en effet qui paraissent le plus anciennement civilisés de la race caucasique; mais trois peuples extraordinairement semblables entre, eux, non-seulement par le tempérament, par le climat et par la nature du sol qu’ils habitaient , mais encore par la constitution politique et religieuse qu’ils s’étaient donnée , et dont cette constitution même doit rendre le témoignage également suspect h
Chez tous les trois une caste héréditaire était exclusivement chargée du dépôt de la religion , des lois et des sciences ; chez tous les trois cetteeaste avait son langage allégorique et sa doc-
1 Cette ressemblance des institutions va au point qu’il est très-naturel de leur supposer une origine commune. On ne doit pas oublier que beaucoup d’anciens auteurs ont pensé que les institutions égyptiennes venaient de l’Ethiopie, et que le Synceîle , page i5i , nous dit positivement que les Ethiopiens étaient vernis des bords de l’ïndus du temps du roi Amenopbis.
DE LA SURFACE BU GLOBE. l8f
tri ne secrète ; chez tous les trois elle se réservait le privilège de lire et d’expliquer les livres sacrés dans lesquels toutes les connaissances avaient été révélées par les dieux eux-mêmes.
On comprend ce que l’histoire pouvait devenir en dépareilles mains; mais, sans se livrer à de grands efforts de raisonnement on peut le savoir par le fait, en examinant ce quelle est devenue parmi celle de ces trois nations qui subsiste encore parmi les Indiens.
La vérité est qu’elle n’y existe point du tout. Au milieu de cette infinité de livres de théologie mystique ou de métaphysique abstruse que les brames possèdent , et que l’ingénieuse persévérance des Anglais est parvenue à connaître , il n’existe' rien qui puisse nous instruire avec ordre sur l’origine cle leur nation et sur les vicissitudes de leur société : ils prétendent même que leur religion leur défend de conserver la mémoire de ce qui se passe dans l’àge actuel , dans l’âge du malheur h
1 Voyez Police , Mythologie des In dous -, tome 1 , pages 89 et 9 r .
Après les Yedas , premiers ouvrages révélés et fondemens de toute la croyance des Indous 9 la littérature de ce peuple comme celle des Grecs commence par deux grandes épopées : le- Ra~ maïan et le Mahâbarat , mille fois plus monstrueuses dans leur merveilleux que l’Iliade et l’Odyssée , bien que l’on y reconnaisse aussi des traces d’une doctrine métaphysique du genre de celles que l'on est convenu d’appeler sublimes*. Les autres poèmes , qui font avec les deux premiers le grand corps des Pouranas, ne sont que des légendes ou des romans versifiés, écrits dans des temps et par des auteurs différens , et non moins extravagans dans leurs fictions que les grands poèmes. On a cru reconnaître dans quelques-uns de ces écrits des faits ou des noms d’hommes un peu semblables à ceux dont les Grecs et les Latins ont parlé , et c’est principalement d’après ces ressemblances de noms que M. Wilfort a essayé d’extraire de ces Pouranas une espèce de concordance avec notre ancienne chronologie d’Occident , concordance qui décèlé b chaque ligne la nature hypothétique de ses bases et qui , de plus , ne peut être admise qu’en
DE LA SURFACE DU. GLOBE. l83
comptant absolument pour rien les dates données par les Pouranas eux-mêmes K
Les listes de rois que des pandits ou docteurs indiens ont prétendu avoir compilées d'après ces Pouranas , ne sont que de simples catalogues sans détails ou ornés de détails absurdes, comme en avaient les Chaldéens et les Égyptiens, comme Tri thème et Saxon le grammairien en ont donné pour les peuples du Nord1 2. Ces listes sont fort loin de s’accorder ; aucune d’elles ne suppose ni une histoire, ni des registres, ni des titres : le fond même a pu en être imaginé par les poètes dont les ouvrages en ont été la source. L’un des pandits qui en ont fourni à
1 Voyez le grand travail de M. Wilfort , sur la chronologie des rois de Magadha , empereurs de l’Inde, et sur les époques de Vicramaditjÿa (ou Bikermadjit) , et de Salivahanna. Méui. de Calcutta, tome ix, in-8°., page 82
2 Voyez Johnes , sur la chronologie des Indous , Mém. de Calcutta, édition in-8°. , tome n , page 1 1 1 ; traduction française, page 164. Voyez aussi Wilfort sur ce même sujet, ibid, tome v, page 241 , et les listes qu’il donne dans son travail cité plus haut, tome ix , page 1 16.
M.. W il fort ? est convenu qu’il remplissait arbitrairement avec des noms imaginaires , les espaces entre les rois célèbres 1 j et il avouait que ses prédécesseurs en avaient fait autant. Si cela est vrai des listes qu’obtiennent aujourd’hui les Anglais, comment ne le serait-il pas de celles qu’Abou-Fazel a données comme extraites des Annales de Cachemire2, et qui d’ailleurs, toutes pleines de fables qu’elles sont , ne remontent qu’à quatre mille trois cents ans , sur lesquels plus de mille deux cents sont remplis de noms de princes dont les règnes demeurent indéterminés quant à leur durée.
L’ ère même d’après laquelle les Indiens comptent aujourd’hui leurs années qui commence cinquante-sept ans avant Jésus-Christ, et qui porte le nom d’un prince appelé Vicramaditjia ou Bickermadjit , ne le porte que par une sorte
1 Wilfort. Mena, de Calcutta , in-8°. tome ix , page i33.
2 Bans l’Ayeen-Achery , tome n, page i38 de la traduction anglaise. Yoyez aussi Heéren , Commerce des Anciens, premier volume, deuxième partie, page 32g.
DE LA SURFACE DU GLOBE. l8r>
cle convention; car on trouve, d’après les synchronismes attribués à Vicramaditjia , qui! y aurait eu au moins trois, et peut-être jusqu à huit ou neuf princes de ce nom , qui tous ont des légendes semblables, qui tous ont eu des guerres avec un prince nommé Saliwahanna ,• et qui plus est , on ne sait pas bien si cette année cinquantesept avant Jésus-Christ est celle de la naissance , du règne ou de la mort du Vicramaditjia , dont elle porte le nom,1.
Enfin, les livres les plus authentiques des Indiens démentent, par des caractères intrinsèques et très- reconnaissables , l’antiquité que ces peuples leur attribuent. Leurs Vedas, ou livres sacrés , révélés selon eux par Brama lui-même dès l’origine du monde, et rédigés par Via sa (nom qui ne signifie autre chose que collecteur) au commencement de l’âge actuel , si l’on en juge par le calendrier qui s’y trouve annexé
1 Voyez Bentley ., sur les systèmes astronomiques des Indous , et leur liaison avec l’histoire. Mérn. de Calcutta tome vm , page 2^3 de l’édition in-8°.
et auquel ils se rapportent , ainsi que par la position des colures que ce calendrier indique , peuvent remonter à trois mille deux cents ans, ce qui serait à peu près l’époque de Moïse 1. Peut - être même ceux qui ajouteront foi à l’assertion de Mégasthènes 2 , que de son temps les Indiens ne savaient pas écrire ; ceux qui réfléchiront qu’aucun des anciens n’a fait mention de ces temples superbes , de ces immenses pagodes , monumeas si remarquables de la religion des Brames; ceux qui sauront que les époques de leurs tables astronomiques ont été calculées après coup , et mal calculées , et que leurs traités d’astronomie sont modernes et antidatés , seront - ils portés à diminuer encore beaucoup cette antiquité prétendue des Yedas.
Cependant, au milieu de toutes les fables braminiques, il échappe des traits dont la concor4ance , avec ce qui résulte des monumens his-
1 Voyez le Mémoire de M. Colebrocke sur les Vedas. Mém. de Calcutta , tome vin de l’édition in-8°. , page zjcp.
2 Megasthenes apud Strabon. , lib. xv , p. 709. AlmeL
toriques plus occidentaux , est faite pour étonner.
Ainsi , leur mythologie consacre les destructions successives que la surface du globe a essuyées ? et doit essuyer à l’avenir ; et ce n’est qu’à un peu moins de cinq mille ans qu’ils font remonter la dernière i. L’une de ces révolutions , que l’on place à la vérité infiniment plus loin de nous, est décrite dans les termes prèsque correspondans à ceux de Moïse 2.
M. Wilfort assure même que dans un autre
1 Celle qui a donné naissance à l’âge présent ou caliyug ( l’âge de terre ) : elle remonte à quatre mille neuf cent vingt-sept (trois mille cent deux ans avant Jésus-Christ ). Voyez Legentil, Voyage aux Indes , tome 1 , page 235 ; Bentley, Mém. de Calcutta, tome vin de l’édition in-8°.? page 212. Ce n’est que cinquante-neuf ans plus haut que le déluge de Aoé , selon le texte samaritain.
2 le personnage de Satyavrata y joue le même rôle que Noé : il s’y sauve avec sept couples de saints. Voyez Will. Johnes, Mém. de Calcutta, tome 1 in-8°. , page 23o, et traduction française in~4°. , page 170; et dans le Bagavadam (ou Bagvata ) , traduction de Fouché d’Obsonville , page 212.
l88 T/ÆSCOXIRS SUR LES Ji ÉVOLUTION S
événement de cette mythologie , ligure un personnage qui ressemble à Deuealion , par l’origine, par le nom, par les aventures, et jusque par le nom et les aventures de son père K
Une chose assez également digne de remarque, c’est que dans ces listes de rois, toutes sèches, toutes peu . historiques qu’elles sont, les Indiens placent le commencement de leurs souverains humains ( ceux de la race du soleil et de la lune) , à une époque qui est à peu près la même que celle où Gtésias, dans une liste
1 Cala-Javana , ou dans le langage familier Cal-Yun, à qui ses partisans peuvent avoir donné l’épithète de deva , deo (dieu), ayant attaqué Chrishna (l’Apollon desindiens), à la tête des peuples septentrionaux (des Scythes tel qu’était Deuealion selon Lucien) , fut repoussé par le feu et par l’eau. Son père Garga avait pour l’un de ses surnoms Pramathesa (Prométhée) ; et selon une autre légende , il est dévoré par l’aigle Garuda. Ces détails ont été extraits par M. Wilfort (dans son Mémoire sur le mont Caucase, parmi ceux de Calcutta, tome vi de l’édition in-80., page O07) du drame sanscrit intitulé Ïiari-Yansa. M. Charles llittei^ dans son Vestibule de l’histoire européenne avant Hérodote, en conclut que toute la fable de Deuealion était
DE LA SURFACE DU GLOBE. l8l)
entièrement de la meme nature , lait commencer ses rois d’Assyrie. ( environ quatre mille ans avant le temps présent) h
Cet état déplorable des connaissances historiques devait être celui "d’un peuple ou les prêtres héréditaires d’un culte., monstrueux dans ses formes extérieures et cruel dans^ beaucoup de ses préceptes , avaient seuls le privilège d’écrire, de conserver et d’expliquer les livres; quelque légende faite pour mettre en vogue un
d’origine étrangère, et avait été apportée en Grèce avec les autres légendes de cette partie du culte grec qui était venue par le Nord , et qui avait précédé les colons égyptiens et phéniciens. Mais s’il est vrai que les, constellations de la sphère indienne ont aussi des noms de personnages grecs; quony voit Andromède sous le nom cYjfitajvnadia,Ceplïéc sous celui de Capiia , etc. , on sera peut-être tenté d’en cirer, avec M.Wilfort, une conclusion entièrement inverse. Malheureusement on commence à douter beaucoup, parmi les savans , de l’authenticité des doeumens allégués par cet écrivain.
1 Bentley. Mém. de Calcutta, tome vm, page 22b de l’édition in-8°. , note.
lieu de pèlerinage, des inventions propres à graver plus profondément 3e respect pour leur caste devrait les intéresser plus que toutes les vérités historiques. Parmi les sciences , ils pouvaient cultiver l’astronomie , qui leur donnait du crédit comme astrologues, la mécanique, qui les aidait à élever les monumens , signes de leur puissance et objets de la vénération superstitieuse des peuples, la géométrie , base de l’astronomie, comme de la mécanique , et auxiliaire important de l’agriculture dans ces vastes plaines d’alluvion qui ne pouvaient être assainies et rendues fertiles qu’à l’aide de nombreux canaux ; ils pouvaient encourager les arts mécaniques ou chimiques qui alimentaient leur commerce , et contribuaient à leur luxe et à celui de leurs temples ; mais ils devaient redouter l’histoire qui éclaire les hommes sur leurs rapports mutuels.
Ce que nous voyons aux Indes , nous devons donc nous attendre à le retrouver partout où des races sacerdotales , constituées comme celle des Bramines , établies dans des pays semblables, s’arrogeaient le même empire sur la masse du
peuple. Les mêmes causes amènent les mêmes résultats; et en effet, pour peu que l’on réfléchisse sur les fragmens qui nous restent des traditions égyptiennes et chaldéennes, on s’aperçoit quelles notaient pas plus historiques que celles des Indiens.
Pour juger de la nature des chroniques que les prêtres égyptiens prétendaient posséder , il suffit de rappeler les extraits qu’ils en ont donnés euxmêmes en différons temps, et à des personnes différentes.
Ceux de Sais, par exemple, disaient à Solon , environ cinq cent cinquante ans avant Jésus- Christ, que, l’Egypte n’étant point sujette aux déluges , ils avaient conservé, non-seulement leurs propres annales , mais celles des autres peuples; que la ville d’Athènes et celle de Sais avaient été construites par Minerve; la première depuis neuf mille ans , la seconde seulement depuis huit mille ; et à ces dates ils ajoutaient les fables si connues sur les Atlantes , sur la résistance que les anciens Athéniens opposèrent à leurs conquêtes, ainsi que toute la description
romanesque de l’Atlantide 1 ; description où se trouvent des faits et des généalogies semblables à celles de tous les romans mythologiques.
Un siècle plus tard, vers quatre cent cinquante , les prêtres de Memphis firent à Hérodote' des récits tout différons 2, Menés, premier roi d’Egypte, avait construit selon eux Memphis, et, renfermé le 'Nil dans des digues , comme si de pareilles opérations étaient possibles au premier roi d’un pays. Depuis lors ils avaient eu trois cent trente autres rois jusqu’à Mœris, qui régnait , selon eux , neuf cents ans avant l’époque où ils parlaient (mille trois cent cinquante ans avant Jésus-Christ).
Après ces rois vint Sésostris , qui poussa ses conquêtes jusqu’à la Colchide 3 ; et au total il
1 Voyez le Timée et le Cri lias de Platon.
2 Euterpé, chapitre xcix et suivans.
3 Hérodote croyait avoir reconnu des rapports de figure et de couleur entre les Colchidienset les Egyptiens 5 mais il est infiniment plus probable que ees Coîchidiens
ÿ eut, jusqu a Sethps , trois cent quarante-un rois et trois cent quarante-un grands -prêtres, en trois cent quarante-une générations, pendant onze mille trois cent quarante ans, et dans cet intervalle, comme pour servir de garant à leur 'chronologie , ces prêtres assuraient que le soleil s’était levé deux fois où il se couche, sans que rien eût changé dans le climat ou dans les productions du pays , et sans qu’alors ni auparavant aucun dieu se fût montré et eût régné en Égypte.
A ce trait qui, malgré toutes les explications que l’on a prétendu en donner , prouvait une si grossière ignorance en astronomie, ils ajoutaient sur Sésostris , sur Pheron , sur Hélène , sur Rhampsinite, sur les rois qui ont fait construire les pyramides, sur un conquérant éthiopien, nommé Sabacos , des contes tout-à-fait dignes du cadre où ils étaient enchâssés.
noirs dont il parle étaient une colonie indienne attirée par le commerce anciennement établi entre l’Inde et l’Europe , par rOxus, la mer Caspienne et le Phase. Voyez Rittei\ Vestibule de l’histoire ancienne avant Hérodote, chap. i,
Les prêtres de Thèbes firent mieux ; ils montrèrent à Hérodote, et auparavant ils avaient montré à Hécatée trois cent quarante-cinq colosses de bois, représentant trois cent quarantecinq grands-prêtres qui s’étaient succédés de père en fils , tous hommes , tous nés l’un de l’autre , mais qui avaient été précédés par des dieux 1.
D’autres Egyptiens lui dirent avoir des registres exacts , non-seulement du règne des hommes, mais de celui des dieux. Us comptaient dix -sept mille ans depuis Hercule jusqu’à Amasis , et quinze mille depuis Bacchus. Pan avait encore précédé Hercule 2.
Evidemment ces gens-là prenaient pour historique quelque allégorie relative à la métaphysique panthéistique, qui faisait, à leur insu, la hase de leur mythologie.
Ce n’est qu’à Sethos que commence , dans Hérodote , une histoire un peu raisonnable ; et , ce qu’il est important de remarquer, cette histoire
1 Euterpe, chapitre cxliii.
2 Ibid. , cxliv.
commence par un fait concordant avec les annales hébraïques , par la destruction de l’armée du roi d’Assyrie , Sennacherib 1 ; et cet accord continue sous Necho 2 et sous Hophra ou Âpriès.
Deux siècles après Hérodote (vers deux cent soixante ans avant Jésus - Christ) , Ptolomée Philadelphe , prince d’une race étrangère, voulut connaître l’histoire du pays que les événemens l’avaient appelé à gouverner. Un prêtre encore, Manétbon, se chargea de l’écrire pour lui. Ce ne fut plus dans des registres, dans des archives qu’il prétendit l’avoir puisée , mais dans les livres sacrés d’Agathodæmon , fils du second Hermès et père du Tàt , lequel l’avait copiée sur des colonnes érigées avant le déluge, par Tôt ou le premier Hermès, dans la terre sériadique 3 ; et ce second Hermès , cet Agathodæmon , ce Tàt , sont des personnages dont qui que ce soit n’avait parlé auparavant, non plus que de
1 Euterpe , cxli.
2 Ibid. , clix , et dans le quatrième livre des Rois , ehapitre 19, ou dans le deuxième des Parai. , chapitre 3i.
3 Synceli. , page 4.0.
rgb Discours sur les révolutions cotto terre sériaclique ni de ses colonnes. Ce déluge est lui-même un fait entièrement inconnu aux Egyptiens des temps antérieurs, et dont Manéthon ne marque rien dans ce qui nous reste de ses dynasties.
Le produit ressemble à la source : non -seulement tout est plein d’absurdités ; mais ce sont des absurdités propres, et impossibles à concilier avec celles que des prêtres plus anciens avaient racontées à Solon et à Hérodote.
C’est Yulcain qui commence la série des rois divins; il règne neuf mille ans; les dieux et les demi- dieux régnent mille neuf cent ouatrevingt-cinq ans. Ni les noms, ni les successions 7 ni les dates de Manéthon ne ressemblent à ce qu’on a publié avant et depuis lui ; et il faut qu’il ait été aussi obscur et embrouillé qu’il était peu d’accord avec les autres; car il est impossible d’accorder entre eux les extraits qu’en ont donnés Josèphe, Jules Africain et Eusèbe. On ne convient pas même des sommes d’années de ses rois humains. Selon Jules Africain , elles vont à cinq mille cent une; selon Eusèbe, à quatre mille sept cent vingt -trois;
de la surface du globe. 197
selon le Sy ocelle , à trois mille cinq cent cinquante-cinq. On pourrait croire que les différences de noms et de chiffres viennent des copistes; mais Josèphe cite au long un passage dont les détails sont en contradiction manifeste avec les extraits de ses successeurs.
Une chronique , qualifiée d ancienne 1 , et que les uns jugent antérieure, les autres postérieure à Manéthon , donne encore d’autres calculs : la durée totale de ses rois est de trente-six mille cinq cent vingt-cinq ans, sur lesquels le Soleil en a régné trente mille, les autres dieux trois mille neuf cent quatre-vingt-quatre, les demi-dieux deux cent dix-sept : il 11e reste pour les hommes que deux mille trois cent trenteneuf ans : aussi n’en compte-t-on que cent treize générations , au lieu des trois cent quarante d Hérodote.
Un savant d’un autre ordre que Manéthon, l’astronome Eratosthènes , découvrit et publia, sous Ptol ornée Evergète , vers deux cent quarante ans avant Jésus-Christ , une liste particulière
1 Syncell. . page 5i
de trente-huit rois de Thèbes, commençant à Menés , et se continuant pendant mille vingtquatre ans : nous en avons un extrait que le Syncelîe a copié dans Apollodore h Presque aucun des noms qui s’y trouvent ne correspond aux autres listes.
Diodore alla en Egypte sous Ptolomée Aulètes, vers soixante ans avant Jésus-Christ, par conséquent deux siècles après Manéthon et quatre après Hérodote.
Il recueillit aussi de la bouche des prêtres fhistoire du pays, et il la recueillit de nouveau toute différente 1 2.
Ce n’est plus Menés qui a construit Memphis, mais Uehoréus. Long- temps avant lui Busiris II avait construit Thèbes.
Le huitième aïeul d’Uchoréus, Osymandias, a été maître de la Bactriane, et y a réprimé des révoltes. Long-temps après lui , Sésoosis a fait des conquêtes encore plus éloignées; i! est allé jusqu’au delà du Gange , et est revenu par la Scythie et le Tanaïs. Malheureusement ces noms
1 Synceil. , pages 91 et suivantes.
2 Diod. Sic. , lib. 1 , sect. 11.
de rois sont inconnus à tous les historiens précédées , et aucun des peuples qu’ils avaient conquis n’en a gardé le moindre souvenir. Quant aux dieux et aux héros, selon Diodore , ils ont régné dix-huit mille ans, et les souverains humains quinze mille : quatre cent soixante-dix rois avaient été égyptiens , quatre éthiopiens , sans compter les Perses et les Macédoniens. Les contes dont le tout est entremêlé ne le cèdent point d’ailleurs en puérilité à ceux d’Hérodote.
L’an 18 de Jésus-Christ, Germa ni eus , neveu de Tibère, attiré par le désir de connaître les antiquités de cette terre célèbre, se rendit en Egypte, au risque de déplaire à un prince aussi soupçonneux que son oncle : il remonta le Nil jusqu’à Thèbes. Ce ne fut plus Sésostris ni Osymandias dont les prêtres lui parlèrent comme d’un conquérant , mais Rhamsès. À la tête de sept cent mille hommes il avait envahi la Libye, l’Ethiopie, la Médie, la Perse, la Bactriane , la Sçythie, l’Asie mineure et la Syrie h
1 Tacit. , Annal, , lib. u, cap. lx.
N: B. D’après l’interprétation qu’Ammien nous a con-
Enfin, dans îe fameux article de Pline sur les obélisques 1 , on trouve encore des noms de rois que Ton ne voit point ailleurs : Sothies , Mnevis , Zmarreus , Erapîiius , Mestirès , un Semenpserteus, contemporain de Py thagore, etc» Un Ramisès, que l’on pourrait croire îe même que Rliamsès , y est fait contemporain du siège de Troie.
Je n’ignore pas que l’on a essayé de concilier ces listes, en supposant que les rois ont porté plusieurs noms. Pour moi, qui ne considère pas seulement la contradiction de ces divers récits, mais qui suis frappé par-dessus tout de ce mélange de faits réels attestés par de grands monumens , avec des extravagances puériles , il me semble infiniment plus naturel d’en conclure
servée, lib. xvu , cap, iv, des hiéroglyphes de l’obélisque de Thèbes , qui est aujourd’hui à Rome sur la place de Saint- Jean de Latran , il paraît qu’un Rhamestès y était qualifié , à la manière orientale , de seigneur de la terre habitable , et que l’histoire faite à Germanicus n’était qu’un commentaire de cette inscription.
^ Pline,, lib. xxxvi, cap. vm, ix , x , xi
que les prêtres égyptiens n avaient point d’histoire; qu’inférieurs encore à ceux des Indes, ils n’ avaient pas même de fables convenues et suivies; qu’ils gardaient seulement des listes plus ou moins fautives de leurs rois et quelques souvenirs des principaux d’entre eux , de ceux surtout qui avaient eu le soin de faire inscrire leurs noms sur les temples et les autres grands ouvrages qui décoraient le pays \ mais que ces souvenirs étaient confus, qu’ils ne reposaient guère que sur l’explication traditionnelle que l’on donnait aux représentations peintes ou sculptées sur les monumens, explications fondées seulement sur des inscriptions hiéroglyphiques conçues comme celle dont nous avons une traduction 1 en termes très-généraux , et qui , passant de bouche en bouche, s’altéraient , quant aux détails, au gré de ceux qui les communiquaient aux étrangers ; et qu’il est par conséquent impossible d’asseoir aucune proposition relative à l’antiquité des continens actuels sur les lambeaux de ces traditions, déjà si incomplètes dans leur temps, et
1 Celle de Rhamestès dans Ammien , loc. cit.
202 DISCOURS SU il LES RÉVOLUTIONS
devenues tout-à-fait méconnaissables sous la plume de ceux qui nous les ont transmises.
Si cette assertion avait besoin d’autres preuves , elles se trouveraient dans la liste des ouvrages sacrés d’Hermès , que les prêtres égyptiens portaient dans leurs processions solennelles. Clément d’Alexandrie 1 nous les nomme tous au nombre de quarante-deux , et il ne s’v trouve pas même , comme chez les Bramines , une épopée ou un livre qui ait la prétention d’être un récit, de fixer d’une manière quelconque aucune grande action, aucun événement.
Les belles recherches de M. Champollion le jeune, et ses étonnantes découvertes sur la lam gue des hiéroglyphes 2 confirment ces conjectures, loin de les détruire. Cet ingénieux antiquaire a lu, dans une série de tableaux hiéroglyphiques du temple d’Abÿdos 3 , les pré-
1 Stromat. , lib. vi , page 633.
2 Voyez le Précis du Système hiéroglyphique des anciens Egyptiens, par M. Champollion le jeune , page 2^.5 , et sa Lettre à M. le duc de Plaças , pages i5 et suivantes.
3 Ce bas-relief important est gravé dans le voyage à Méroë , de M. C ailla ud , tome u , planche xxxn.
DE LA SURFACE DU GLOBE. 2o3
noms d’un certain nombre de rois placés à la suite les uns des autres; et une partie de ces prénoms ( les dix derniers ) s'étant retrouvés sur divers autres mon um en s , accompagnés de noms propres, il en a conclu qu’ils sont ceux des rois qui portaient ces noms propres , ce qui lui a donné à peu près les mêmes rois, et dans le même ordre que ceux dont Manéthon compose sa dix- huitième* dynastie , celle qui chassa les Pasteurs. Toutefois la concordance n’est pas complète : il manque dans le tableau d’Àbydos six des noms portés sur la liste de Manéthon; il y en a qui ne ressemblent pas ; enfin il se trouve malheureusement une lacune avant le plus remarquable de tous, le Rhamsès , qui parait le même que le roi représenté sur un si grand nombre des plus beaux monumens avec les attributs d’un grand conquérant. Ce serait, selon M. Ghampollion, dans la liste de Manéthon, le Sethos , chef de la dix-neuvième dynastie, qui, en effet, est indiqué comme puissant en vaisseaux et en cavalerie, et comme ayant porté ses armes en Chypre, en Médie et en Perse. M. Çhampolîion pense, avec Marsham et beaucoup d’autres , que
2C>4 discours sur les révolutions c est ce Rhamsès ou ce Setlios qui est le Sésostris ou le Sesoosis des Grecs ; et cette opinion a de la probabilité, dans ce sens que les représentations des victoires de Rhamsès , remportées probablement sur les nomades voisins de l’Égypte, ou tout au plus en Syrie, ont donné lieu à ces idées fabuleuses de conquêtes immenses attribuées, par quelque autre confusion, à un Sésostris; mais dans Manéthon , c’est dans la douzième dynastie, et non dans la dix-huitième, qu’est inscrit un prince du nom de Sésostris, marqué comme conquérant de l’Asie et de la Thrace h Aussi Marsham prétend-il que cette douzième dynastie et la dix-huitième, n’en font qu’une 1 2. Manéthon u’aurait donc pas compris lui-même les listes qu’il copiait. Enfin , si l’on admettait dans leur entier, et la vérité historique de ce bas-relief d’Abydos et son accord, soit avec la partie des listes de Manéthon cpii paraît lui correspondre, soit avec les autres inscriptions hiéroglyphiques , il en ré-
1 Syncçll. , page 5 9,
! Canon. , page 353.
DE LA SURFACE DU GLOBE. 2o5
sulterait déjà cette conséquence que la prétendue dix-huitième dynastie, la première sur laquelle les anciens chronologistes commencent à s’accorder un peu, est aussi la première qui ait laissé sur les monumens des traces de son existence. Manéthon a pu consulter ce document et d’autres semblables; mais.il n’en est pas moins sensible qu’une liste, une série de noms ou de portraits , comme il y en a partout , est loin d’être une histoire.
Ce qui est prouvé et connu pour les Indiens, ce que je viens de rendre si vraisemblable pour les habitans de là vallée du Nil, ne doit-on pas le présumer aussi pour ceux des vallées de l’Euphrate et du Tigre? Établis, comme les Indiens 1 , comme les Égyptiens , sur une grande route du commerce, dans de vastes plaines qu’ils avaient été obligés de couper de nombreux ea-
1 Toute l’aiacièmie mythologie des Bramines se rapporte aux plaines où coule le Gange , et c’est évidemment là qu’ils ont fait leurs premiers étabîissemens.
20b discours sur les révolutions riaux 7 instruits comme eux par des prêtres héréditaires, dépositaires prétendus de livres secrets, possesseurs privilégiés des sciences, astrologues, constructeurs de pyramides et d’autres grands monumens \ ne deVaient-ils pas leur ressembler aussi sur d’autres points essentiels? Leur histoire ne devait- elle pas également se réduire à des légendes? J’ose presque/ dire, non-seulement que cela est probable, mais que cela est démontré par le fait.
JNi Moïse ni Homère ne nous parlent encore d’un grand empire dans la Haute-Asie. Hérodote j2 n’attribue à la suprématie des Assyriens que cinq cent vingt ans de durée, et n’en fait remonter l’origine qu’environ huit siècles avant lui. Après avoir été à Babylone, et en avoir consulté les prêtres, il n’en a pas même appris le
1 Les descriptions des anciens monumens chaldéeus ressemblent beaucoup à ce que nous voyons de ceux des Indiens et des Egyptiens ; mais ces monumens ne sont pas conservés de même, parce qu’ils n’étaient construits qu’en briques séchées au soleil.
2 Clio , cap. xcv.
110m de Nions, comme roi des Assyriens, et n’en parle que comme du père d’Agron \ premier roi Héraclide de Lydie. Cependant il le fait fils de Bélus , tant il y avait dès lors de confusion dans les souvenirs. S’il parle de Sémiramis comme de l’une des reines qui ont laissé de grands monumens à Babylone, il ne la place que sept générations avant Cyrus.
Helîanicus, contemporain d’Hérodote, loin de laisser rien construire à Babylone par Sémiramis, attribue 3a fondation de cette ville à Chaldæus , quatorzième successeur de Ninus 1 2 3.
Bérose , babylonien et prêtre, qui écrivait à peine cent vingt ans après Hérodote, donne à Babylone une antiquité effrayante; mais c’est à N a bucliodonosor , prince relativement très-moderne, qu’il en attribue les monumens principaux \
Touchant Cyrus lui-même, ce prince si remarquable, et dont l’histoire aurait dû être si
1 Glio , cap. vu.
2 Etienne de Byzance au mot Chaldæi.
3 Josèphe (contre Appion), îib. i, cap. xix.
2o8 discours sur les révolutions connue, si populaire, Hérodote, qui ne vivait que cent ans après lui , avoue qu’il existait déjà trois sentimens différens ; et en effet , soixante ans plus tard, Xénophon nous donne de ce prince une biographie toute opposée à celle d’Hérodote.
Ctésias, à peu près contemporain de Xénophon , prétend avoir tiré des archives royales des Mècles une chronologie qui recule de plus de huit cents ans l’origine de la monarchie assyrienne , tout en laissant à la tête de ses rois ce même Ninus, fils de Bélus, dont Hérodote avait fait un Héraclide; et en même temps il attribue à Ninus et à Sémiramis des conquêtes vers l’occident d’une étendue absolument incompatible avec l’histoire juive et égyptienne de ce temps-là h
Selon Mégasthènes, c’est Nabuchodonosor qui a fait ces conquêtes incroyables. Il les a poussées par la Libye jusqu’en Espagne 1 2. On voit
1 Diod. Sic. , lib. n.
2 Josèphe (contre Appiqn), lib. i, cap. vi j et Strabon, lib. xv, page 687.
que du temps d’Alexandre ? Nabuchodonosor avait tout-à-fait usurpé la réputation que Sémiramis avait eue du temps d’Artaxerxès. Mais on pensera sans doute que Sémiramis, que Nabuebodonosor avaient conquis l’Ethiopie et la Libye , à peu près comme les Egyptiens faisaient conquérir, par Sésostris ou par Osymandias ? l’Inde et la Baetnane.
Que serait-ce si nous examinions maintenant les diiiërens rapports sur Sardanapale , dans lesquels un savant célèbre a cru trouver des preuves * de 3 existence de trois princes de ce nom , tous trois victimes de malheurs semblables 1 ; à peu près comme un autre savant trouve aux Indes au moins trois Yieramaditjia , également tous les trois héros d’aventures pareilles ?
C’est apparemment d’après le peu de concordance de toutes ces relations que Strabon a cru pouvoir dire que l’autorité d’Hérodote et de Ctésias n’égale pas celle d’Hésiode ou d’Bo-
1 Voyez dans les Mémoires de l’Académie des Belles- Lettres, tome v, le Mémoire de Frère t sur l’histoire des Assyriens.
mère 1 . Aussi Ctësias n’a-t-il guère été plus heureux en copistes que Manéthon; et il est bien difficile aujourd’hui d’accorder les extraits que nous en ont donnés Bioclore, Eusèbe^et le Syneelle.
Lorsqu’on se trouvait en de pareilles incertitudes dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, comment veut-on que Bérose ait pu les éclaircir dans le troisième? et peut-on ajouter plus de foi aux quatre cent trente mille ans qu’il met avant le déluge, aux trente-cinq mille ans qu’il place entre le déluge et Sémiramis, qu’aux registres de cent cinquante mille ans qu’il se vante d’avoir consultés 2 ?
On parle d’ouvrages élevés en des provinces éloignées, et qui portaient le nom de Sémiramis; on prétend aussi avoir vu en Asie mineure, en Thrace, des colonnes érigées par Sésostris 3 ;
1 Strabon , îib. xi , page 5o^.
2 Syneelle, pages 38 et 3y.
3 N. B. ïl est très-remarquable quTIérodote ne dit avoir vu de monumen.s de Sésostris qu’en Palestine, et ne parle de ceux d’Ionie que sur le rapport d’autrui, et. en ajoutant que Sésostris n'est pas nommé dans les inscrip-
mais c’est ainsi qu’en Perse aujourd’hui, les aneiens rnonumens , peut-être même quelques-uns de ceux-là, portent le nom de Roustan; qu’en Egypte ou en Arabie ils portent ceux de Joseph , de Salomon : c’est une ancienne coutume des Orientaux, et probablement de tous les peuples ignorans. Nos paysans appellent Camp de César tous les anciens retranchent ens romains.
En un mot, plus j’y pense, plus je me persuade qu’il n’y avait point d’histoire^ ancienne à Babyîone, à Ecbatane, plus qu’en Egypte et aux Indes; et au lieu de porter comme Evhémère ou comme Bannier la mythologie dans l’histoire, je suis davis qu’il faudrait reporter une grande partie de l’histoire dans la mythologie.
Ce n’est qu’à l’époque de ce qu’on appelle communément le second royaume d’Assyrie que l’histoire des Assyriens et des, Chaldéens commence à devenir claire ; à l’époque où celle des Egyptiens devient claire aussi, lorsque les rois
lions , et que ceux qui ont vu ces rnonumens les attribuent à Memnon. Yoyez Euterpe, chapitre cvi.
de Ninive , de Babylone et d’Egypte commencent à se rencontrer et à se combattre sur le théâtre de ]a Syrie et de la Palestine.
Il paraît néanmoins que les auteurs de ces contrées , ou ceux qui en avaient consulté les traditions , et Bérose , et Hiéronyme , et Nicolas de Damas , s’accordaient à parler d’un déluge; Bérose le décrivait même avec des circonstances tellement semblables à celles de la Genèse, qu’il est presque impossible que ce quil en dit ne soit pas tiré des mêmes sources, bien qu’il en recule l’époque d’un grand nombre de siècles, autant du moins que l’on peut en juger par les extraits embrouillés que Josèphe, Eusèbe et le Syncelle nous ont conservés de ses écrits. Mais nous devons remarquer, et c’est par cette observation que nous terminerons ce qui regarde les Babyloniens , que ces siècles nombreux et cette grande suite de rois placés entre le déluge et Sémiramis sont une chose nouvelle, entièrement propre à Bérose , et dont Gtésias et ceux qui l’ont suivi n’avaient pas eu l’idée , qui n’a même été adoptée par aucun des auteurs profanes postérieurs à Bérose. Justin et Yeliéius considèrent Ninus
«comme le premier des conquérons , et ceux qui , contre toute vraisemblance , le placent le plus haut , ne le font que de quarante siècles antérieur au temps présent b
Les auteurs arméniens du moyen âge s’accordent à peu près avec quelqu’un des textes de la Genèse, lorsqu’ils font remonter le déluge à quatre mille neuf cent seize ans; et l’on pourrait croire qu’ayant recueilli les vieilles traditions , et peut-être extrait les vieilles chroniques de leur pays , ils forment une autorité de plus en faveur de la nouveauté des peuples; mais quand on réfléchit que leur littérature historique ne date que du cinquième siècle , et qu’ils ont connu Eusèbe , on comprend qu’ils ont dû s’accommoder à sa chronologie et à celle delà Bible. Moïse de Ghorène fait profession expresse d’avoir suivi les Grecs, et l’on voit que son histoire ancienne est calquée sur Ctésias1 2.
1 Justin, lib. i, cap. i ; Yelleius Paterculus , tib. i, cap. vu.
2 Voyez Mosis Chorenensis , Histor. armeniac. , lib. x, cap. i.
Cependant il est certain que îa tradition du déluge existait en Arménie bien avant la conversion des babitans au christianisme; et îa ville qui, selon Josèplie, était appelée le Lieu cle la Descente , existe encore au pied du mont Ararat , et porte le nom de Ncichidchevan , qui a en effet ce sens-là 1 .
Nous en dirons des Arabes, des Persans, des Turcs , des Mongols , des Abyssins d’aujourd’hui , autant que des Arméniens, Leurs anciens livres, s’ils en ont eu, n’existent plus ; ils n’ont d’ancienne histoire que celle qu’ils se sont faite récemment , et qu’ils ont modelée sur la Bible : ainsi ce qu’ils disent du déluge est emprunté de la Genèse , et n’ajoute rien à l’autorité de ce livre.
Il était curieux de rechercher quelle était sur ce sujet l’opinion des anciens Perses , avant quelle eût été modifiée par les croyances chrétienne et mahométane. On la trouve consignée dans leur Boundehesh , ou Cosmogonie , ouvrage
1 Voyez la préface des frères Whiston sur Moïse de Çkorène page 4.
DE LA SURFACE DU GLOBE. 2l5
du temps des Sassanides , mais évidemment extrait ou traduit d’ouvrages plus anciens, et qu’Anquetil du Perron a retrouvé chez les Parsis de l’Inde. La durée totale du monde ne doit être que de douze mille ans : ainsi il ne peut être encore bien ancien. L’apparition de Cajoumortz (l’homme taureau , le premier homme) est précédée de la création d une grande eau h
Du reste il serait aussi inutile de demander aux Parsis une histoire sérieuse pour les temps anciens qu’aux autres Orientaux ; les Mages n’en ont pas plus laissé que les Brames ou les Chah déens. Je n’en voudrais pour preuve que les incertitudes sur l’époque de Zoroastre. On prétend même que le peu d’histoire qu’ils pouvaient avoir , ce qui regardait les Achéménides , les successeurs de Gy rus jusqu’à Alexandre, a été altéré exprès, et d’après un ordre officiel d’ün monarque Sassanide 1 2.
Pour retrouver des dates authentiques du
1 Zendavesta çTAnquetil, tome ii , page 354*
2 Mazoudi, ap. Sacy, manuscrits de la Bibliothèque du Roi , tome vm, page 1 6 1 „
2l6 DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS
coin me oce m eut des empires,- et des traces du grand cataelisme , il faut donc aller jusqu’au delà des grands déserts de la Tartarie. Vers l’orient et vers le nord habite une autre race 9 dont toutes les institutions , tous les procédés diffèrent autant des nôtres que sa figure et son tempérament. Elle parle en monosyllabes ; elle écrit en hiéroglyphes arbitraires; elle n’a qu’une morale politique sans religion, car les superstitions de Fo lui sont venues des Indiens. Son teint jaune, ses joues saillantes, ses yeux étroits et obliques, sa barbe peu fournie la rendent si différente de nous , qu’on est tenté de croire que ses ancêtres et les nôtres ont échappé à la grande catastrophe par deux côtés différons; mais, quoi qu’il en soit , ils datent leur déluge à peu près de la même époque que nous.
Le Chouking est le plus ancien des livres des Chinois 1 ; on assure qu’il fut rédigé par Confucius avec des lambeaux d’ouvrages antérieurs ,
1 Voyez la préface de l'édition du Chouking* donnée par M. de Guignes.
il y a environ deux mille deux cent cinquantecinq ans. Deux cents ans plus tard arriva , dit-on , la persécution des lettrés et la destruction des livres sous l’empereur Chi-Hoarigti , qui voulait détruire les traces du gouvernement féodal établi sous la dynastie antérieure à la sienne. Quarante ans plus tard, sous la dynastie qui avait renversé celle à laquelle appartenait Chi-Hoangti , une partie du Chouking fut restituée de mémoire par un vieux lettré, et une autre fut retrouvée dans un tombeau; mais près de la moitié fut perdue pour toujours. Or ce livre, le plus authentique de la Chine , commence l’histoire de ce pays par un empereur nommé I bo, qu’il nous représente occupé à faire écouler les eaux qui, s’ étant- élevées jusqu au ciel , baignaient encore le pied des plus hautes montagnes , couvraient les collines moins élevées , et rendaient les plaines impraticables 1. Ce Yao date, selon les uns, de quatre mille cent soixante-trois , selon les autres , de trois mille neuf cent quarante-
1 Chouking, traduction française, page 9,
2ï8 discours sur les révolutions trois ans avant le temps actuel. La variété des opinions sur cette époque va même jusqu’à deux cent quatre-vingt-quatre ans.
Quelques pages plus loin on nous montre Yu, ministre et ingénieur , rétablissant le cours des eaux, élevant des digues, creusant des canaux, et réglant les impôts de chaque province dans toute la Chine, c’est-à-dire dans un empire de six cents lieues en tout sens ; mais l’impossibilité de semblables opérations, après de semblables événemens , montre bien qu’il ne s’agit ici que d'un roman moral et politique h
Des historiens plus modernes ont ajouté une suite d’empereurs avant Yao, mais avec une foule de circonstances fabuleuses, sans oser leur assigner d’époques fixes, en variant sans cesse entre eux, même sur leur nombre et sur leurs noms , et sans être approuvés de tous leurs compatriotes. Fouhi, avec son corps de serpent, sa tête de bœuf et ses dents de tortue, ses sue-
1 C’est le Yu-Kong ou le premier chap. delà deuxième partie du Ghouking , pages 43 à 60.
cesseurs non moins monstrueux , sont aussi absurdes et n’ont pas plus existé qu’Eneélade et Briarée.
Est-il possible que ce soit un simple hasard qui donne un résultat aussi frappant , et qui fasse remonter à peu près à quarante siècles l’origine traditionnelle des monarchies assyrienne , indienne et chinoise ? Les idées de peuples qui ont eu si peu de rapports ensemble, dont la langue , la religion , les lois n’ont rien de commun , s’accorderaient-elles sur ce point si elles n’avaient la vérité pour base?
Nous ne demanderons pas de dates précises aux Américains , qui n’avaient point de véritable écriture, et dont les plus anciennes traditions ne remontaient qu’à quelques siècles avant l’arrivée des Espagnols , et cependant l’on croit encore apercevoir des traces d’un déluge dans leurs grossiers hérogliyphes. Ils ont leur Noé, ou leur Deucalion ,v comme les Indiens , comme les Babyloniens , comme les Grecs 1 .
1 Voyez l’excellent et magnifique ouvrage de M. de* Hiuâboldt, sur les monumens mexicains.
La plus dégradée des races humaines, celle des nègres, dont les formes s’approchent le plus de la brute , et dont l’inteHigence ne s’est élevée nulle part au point d’arriver à un gouvernement régulier , ni à la moindre apparence de connaissances suivies , n’a conservé nulle part d’annales ni de tradition. Elle ne peut donc nous instruire sur ce que nous cherchons , quoique tous ses caractères nous montrent clairement quelle a échappé à la grande catastrophe sur un autre point que les races caucasique et altaïque, dont elle était peut-être séparée depuis long-temps quand cette catastrophe arriva.
Mais , dit-on , si les anciens peuples 11e nous ont pas laissé d’histoire , leur longue existence en corps de nation n’en est pas moins attestée par les progrès qu’ils avaient faits dans l’astronomie ; par des observations dont la date est facile à assigner , et même par des mon uni en s encore subsistans et qui portent eux-mêmes leurs dates.
Ainsi la longueur de l’année , telle que les Egyptiens sont supposés l avoir déterminée d’après le lever héliaque de Sirius , se trouve juste
pour une période comprise entre Vannée trois mille et l’année mille ayant Jésus-Christ, période dans laquelle tombent aussi les traditions de leurs conquêtes et de la grande prospérité dé leur empire. Cette justesse prouve à quel point ils avaient porté l’exactitude de leurs observa tions , et fait sentir qu’ils se livraient depuis long-temps à des travaux semblables.
Pour apprécier ce raisonnement , il est nécessaire que nous entrions ici dans quelques explications.
Le solstice est le moment de l’année où commence la crue du Nil, et celui que les Égyptiens ont dû observer avec le plus d’attention. S’étant fait dans l’origine sur de mauvaises observations une année civile ou sacrée de trois cent soixantecinq jours juste , ils voulurent la conserver par des motifs superstitieux , même après qu iis se furent aperçu quelle ne s’accordait pas avec l’année naturelle ou tropique , et ne ramenait pas les saisons aux mêmes jours L Cependant
1 Gemnus , contemporain de Cicéron , explique au long leurs motifs. Voyez l’édition qu’en donne M. Halma à ia suite du Ptolomée, page 43.
c’était cette année tropique qu’il leur importait de marquer pour se diriger dans leurs opérations agricoles. Ils durent donc chercher dans le ciel un signe- apparent de son retour, et ils imaginèrent qu’ils trouveraient ce signe quand le soleil reviendrait à la meme position , relativement à quelque étoile remarquable. Ainsi ils s’appliquèrent , comme presque tous les peuples qui commencent cette recherche , à observer les levers et les couchers héliaques des astres. Nous savons qu’ils choisirent particulièrement le lever héliaque de Sirius; d’abord , sans cloute , à cause de la beauté de l’étoile , et surtout parce que dans ces anciens temps ce lever de Sirius coïncidant à peu près avec le solstice, et annonçant l’inondation , était pour eux le phénomène de ce genre le plus important. Il arriva même de là que Sirius, sous le nom de Sothis, joua le plus grand rôle dans toute leur mythologie et dans leurs rites religieux. Supposant donc que le retour du lever héliaquè de Sirius et l’année tropique étaient de même durée , et croyant enfin reconnaître que cette durée était de trois cent soixante-cinq jours et un quart , ils imaginèrent
mie période après laquelle Tannée tropique et l’ancienne année , Tannée sacrée de trois cent soixante-cinq jours seulement , devaient revenir au meme jour ; période qui , d’après ces données peu exactes , était nécessairement de mille quatre cent soixante - une années sacrées et de mille quatre cent soixante de ces années perfectionnées auxquelles ils donnèrent le nom d’années de Sirius.
Ils prirent pour point de départ de cette période, qu’ils appelèrent année sothia que ou grande année , une année civile, dont le premier jour était ou avait été aussi celui d’un lever liéliaque de Sirius; et Ton sait, par le témoignage positif de Censorin , qu’une de ces grandes années avait pris fin en cent trente-liuit de Jésus - Christ 1 : par conséquent elle avait commencé en mille trois cent vingt-deux avant Jésus - Christ , et celle qui l’avait précédée en deux mille sept cent quatre-vingt-deux. En effet , par les calculs de M. Icleler on reconnaît que
1 Tout ce système est développé par Censorin : de Die nataîi, cap. xyiii et xxi.
Sirius s’est levé héliaquement le 20 juillet de l’année julienne cent trent-neuf, jour qui répondait cet e année-là au premier de Thot ou au premier jour de l’année sacrée égyptienne '.
Mais non-seulement la position du soleil , par rapport aux étoiles de l’écliptique , ou l’année sidérale , n’est pas la même que l’année tropique, à cause de la précession des équinoxes; l’année héliaque d’une étoile ou la période de son lever héliaque , surtout lorsqu’elle est éloignée de l’écliptique , diffère encore de l’année sidérale , et en diffère diversement selon les latitudes des lieux où on l’observe. Ce qui est assez singulier cependant , et ce que déjà Bainbridge 1 2 et le père Petau 3 ont fait observer 4, il est arrivé,
1 Ideler. Recherches historiques sur les observations astronomiques des anciens, traduction de M. Halma, à la suite de son Canon de Ptolomée, pages 32 et suivantes.
2 Bainbridge. Canicul.
3 Petau. Var. Diss., lib. v, cap. vr , page 108.
4 Y oyez aussi La Nauze , sur l’année égyptienne ..Académie des belles-lettres , tome xiv, page 34b ; et le Mémoire de M. Fourier, dans le grand ouvrage sur l’Egypte , Mém. , tome i , page 8o3
par un concours remarquable dans les positions, que sous la latitude de la Haute-Egypte , à une certaine époque et pendant un certain nombre de siècles, l’année de Sirius était réellement, à très-peu de chose près, de trois cent soixante-cinq jours et un quart; en sorte que le lever héliaque de cette étoile revint en effet au même jour de l’année julienne, au 20 juillet, en 1 522 avant et en 1 38 après Jésus-Christ b
De cette coïncidence effective , à cette époque reculée, M. Fourier, qui a constaté tous ces rapports par un grand travail et par de nouveaux calculs, conclut que puisque la longueur de l’année de Sirius était si parfaitement connue des Egyptiens, il fallait qu’ils l’eussent déterminée
1 Petau , loc. cit. M. Xdeler affirme que cette rencontre du lever héliaque de Sirius eut aussi lieu en 2782 avant Jésus-Christ. (Recherches historiques dans lePtolomée de M. Halma , tome iv, page 37,) Mais pour l’année julienne 1598 de Jésus -Christ , qui est aussi la dernière d’une grande année , le père Petau et M. Ideler diffèrent beaucoup entre eux. Celui-ci met le lever héliaque de Sirius au 23 juillet; le premier le place au 19 ou au 20 août.
sur des observations faites pendant long-temps et avec beaucoup d’exactitude, observations qui remontaient au moins à deux mille cinq cents ans avant notre ère, et qui n’auraient pu se faire ni beaucoup avant, ni beaucoup après cet intervalle de temps \
Certainement ce résultat serait très-frappant si c’était directement et par des observations faites sur Sirius lui -même qu’ils eussent fixé la longueur de l’année de Sirius ; mais des astronomes expérimentés affirment qu’il est impossible que le lever béliaque d’une étoile ait pu servir de base à des observations exactes sur un pareil sujet, surtout dans un climat où le tour de i horizon est toujours tellement chargé de vapeurs , que dans les belles nuits on ne voit jamais d’étoiles à quelques degrés au-dessus de Ihorizon , dans les seconde et troisième grandeurs , et que le soleil même , à son lever et à son coucher , se
1 Voyez, dans le grand ouvrage, sur l'Egypte, Anti- (juités, Mémoires, tome i , page 8o3 , l’ingénieux Mémoire de M. Fourier, intitulé Recherches sur les sciences et le gouvernement de l’Egypte.
DE LA SURFACE DU GLOBE. 22rJ
trouve entièrement déforïné \ Ils soutiennent que si la longueur de l’année n’eût pas été reconnue autrement , on aurait pu s’y tromper d’un et de deux jours 1 2. Us ûe doutent donc pas que cette durée de trois cent soi Xante- trois jours un quart ne soit celle de l’année tropique , mal déterminée par l’observation de l’ombre ou par celle du point où le soleil se levait chaque jour, et identifiée par ignorance avec l’année béliaque de Sirius; en sorte que ce serait un pur hasard qui aurait fixé avec tant de justesse la durée de celle-ci pour l’époque dont il est question 3.
Peut-être jugera-t-on aussi que des hommes
1 Ce sont les expressions de feu INouet, astronome de l’expédition d’Egypte. Voyez Volney, Recherches nouvelles sur l’histoire ancienne, tome m.
2 Delambre. Abrégé d’ Astronomie, page sîi y ; et dans sa note sur les paranateïlons , Histoire de l’Astronomie du moyen âge, page lij.
3 Delambre. Rapport sur le Mémoire de M. de Paravey sur la sphère, dans le tome vm des nouvelles Annales des Voyages.
22 8 DISCOURS SUR LES RÉVOTAiTIONS
capables d’observations si exactes, et qui les auraient continuées pendant si long -temps, n’auraient pas donné à Sirius assez d’importance pour lui vouer un culte ; car ils auraient vu que les rapports de son lever avec l’année tropique et avec la crue du Nil n’étaient que temporaires , et n’avaient lieu qu’à une latitude déterminée. En effet, selon les calculs de M. Ideler, en 2782 avant Jésus-Christ, Sirius se montra dans la Haute-Egypte le deuxième jour après le solstice; en 1822 , le treizième; et en 189 de Jésus- Christ , le vingt-sixième b Aujourd’hui il ne se lève héliaquement que plus d’un mois après le solstice. Les Égyptiens se seraient donc attachés de préférence à trouver l’époque qui ramènerait la coïncidence du commencement de leur année sacrée avec celui de la véritable année tropique ; et alors ils auraient reconnu que leur grande période devait être de mille cinq cent huit années sacrées , et non pas de mille quatre cent
1 Ideler, ioc. cite , page 38»
DÉ LA SURFACE DU GLOBE. 2 2c)
soixaute-une K Or, on ne trouve certainement aucune trace de cette période de mille cinq cent huit ans dans l’antiquité.
En général , peut-on se défendre de l’idée que si les Égyptiens avaient eu de .si longues suites d’observations, et d’observations exactes, leur disciple Eudoxe, qui étudia treize ans parmi eux , aurait porté en Grèce une astronomie plus parfaite , des cartes du ciel moins grossières , plus cohérentes dans leurs diverses parties 1 2.
Gomment la précession n’aurait-elle été connue aux Grecs que par les ouvrages d’Hipparque , si elle eût été consignée dans les registres des Egyptiens , et écrite en caractères si manifestes aux plafonds de leurs temples?
Gomment enfin Ptolomée, qui écrivait en
1 Voyez Laplace , Système du Monde, troisième édition, page 17; et Annuaire de 1818.
2 Voyez sur la grossièreté des déterminations de la sphère d’Eudoxe, M. Délambre, dans le premier tome de son Histoire de l’Astronomie ancienne , pages 120 et suiv.
23o discours sur les révolutions Egypte, n’aurait-il daigné se servir d’aucune des observations des Égyptiens 1 ?
Il y a plus, c’est qu’Hérodote qui a tant vécu avec eux ne parle nullement de ces six heures qu’ils ajoutaient à l’année sacrée, ni de cette grande période sothiaque qui en résultait ; il dit au contraire positivement que , les Égyptiens faisant leur année de trois cent soixantecinq jours, les saisons reviennent au même point , en sorte que de son temps on ne parait pas encore s être douté de la nécessité de ce quart de jour 2. Thalès, qui avait visité les prêtres d’Égypte moins d’un siècle avant Hérodote, ne fit aussi connaître à ses compatriotes qu’une année de trois cent soixante-cinq jours seulement 3 ; et si l’on réfléchit que les colonies sorties de l’Égypte quatorze ou quinze cents ans avant Jésus-Christ, les Juifs, les Athéniens, en
1 Voyez le discours préliminaire de l’Histoire de l’Astronomie du moyen âge , par M. Delambre , pages vij et suivantes.
2 Euterpe, chapitre iv.
3 Diog. Laërt. , lib. i, in Thalet.
DE LA SURFACE DU GLOBE. «i3l
ont toutes apporté l’année lunaire, on jugera peut-être que l’année de trois cent soixante- cinq jours elle-même n’existait pas encore en Egypte clans ces siècles reculés.
' Je n’ignore pas que Macrobe 1 attribue aux Egyptiens une année solaire de trois cent soixantecinq jours un quart ; mais cet auteur récent comparativement, et venu long -temps après 3’établissement de l’année fixe d’Alexandrie, a pu confondre les époques. Diodore 2 et Strabon 3 ne donnent une telle année qu’aux Thébains : ils ne disent pas qu’elle fût d’un usage général , et eux-mêmes ne sont venus que longtemps après Hérodote.
Ainsi l’année,. sothiaque , la grande année, a dû être une invention assez récente, puisqu’elle résulte de la comparaison de l’année civile avec cette prétendue année béliaque de Sirius ; et c’est pourquoi il n’en est parlé que dans des ouvrages du second et du troisième siècle après
1 Saturnal. , lib. i, cap. xv.
2 Bibl. , lib. i , pag. m. 4b.
3 Geogr. , page 102.
Jésus- Christ 1 , et que le Syncelle seul, dans le neuvième, semble citer Manéthon comme en ayant fait mention.
On prend, malgré qu’on en ait, les memes idées de la science astronomique des Chaîdéens. Qu’un peuple qui habitait de vastes plaines, sous un ciel toujours pur , ait été porté à observer le cours des astres , meme dès l’époque où il était encore nomade, et où les astres seuls pouvaient diriger ses courses pendant la nuit , c’est ce qu’il était naturel de penser ; mais depuis quand étaient-ils astronomes? et jusqu’où ont-ils poussé l’astronomie? Voilà la question. On veut que CaSlisthènes ait envoyé à Aristote des observations faites par eux , et qui remonteraient à deux mille deux cents ans avant Jésus- Christ. Mais ce fait n’est rapporté que par Simpîicius 2 ,
1 Voyez, sur la nouveauté probable de cette période , l'excellente dissertation de M. Biot , dans ses Recherches sur plusieurs points de l'astronomie égyptienne , pages izjB et suivantes.
} Voyez M. Delambre , Histoire de l’Astronomie ,