DANS LE RÈGNE ANIIIAL
Dans mon ouvrage sur les Ossements fossiles je me suis proposé de reconnaître à quels animaux appar* tiennent les débris osseux dont les couches superficielles du globe sont remplies. C'était chercher à parcourir une route où l'on n'avait encore hasardé que quelques pas. Antiquaire d'une espèce nouvelle, il me fallut apprendre à la fois à restaurer ces monuments des révo* lutions passées et à en déchiffrer le sens; j'eus à recueillir et à rapprocher dans leur ordre primitif les fragments dont ils se composent^ à reconstruire les êtres antiques auxquels ces fragments appartenaient, à les reproduire avec leurs proportions et leurs caractères ; à les comparer enfin à ceux qui vivent aujourd'hui à la surface du globe : art presque inconnu, et qui supposait une science à peine effleurée aupara-
vant, celle des lois qui président aux co-existences des formes des diverses parties dans les êtres organisés. Je dus donc me préparer à ces recherches par des recherches bien plus longues sur les animaux existants ; une revue presque générale de la création actuelle pouvait seule donner un caractère de démonstration à mes résultats sur cette création ancienne; mais elle devait en même temps me donner un grand ensemble de règles et de rapports non moins démontrés, et le règne entier des animaux ne pouvait manquer de se trouver en quelque sorte soumis à des lois nouvelles^ à Toccasioii de cet essai sur une petite partie de la théorie de la terre.
Ainsi, j'étais soutenu dans ce double travail par l'intérêt égal qu'il promettait d'avoir, et pour la science générale de l'anatomie, base essentielle de toutes celles qui traitent des corps organisés, et pour l'histoire physique du globe, ce fondement de la minéralogie, de la géographie, et même, on peut le dire , de l'histoire des hommes, et de tout ce qu'il leur importe le plus de savoir relativement à eux-mêmes.
Si l'on met de l'intérêt à suivre dans l'enfance de notre espèce les traces presque effacées de tant de nations éteintes , comment n'en mettrait-on pas aussi à rechercher dans les ténèbres de l'enfance de la terre les traces de révolutions antérieures à l'existence de toutes les nations? Nous admirons la force par laquelle l'esprit humain a mesuré les mouvements de globes que la nature semblait avoir soustraits pour jamais à notre vue; le génie et la science ont franchi les limites
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de l'espace; quelques observations développées parle raisonuemeut ont dévoilé le mécanisme du monde : n'y aurait-il pas aussi quelque gloire pour Thomme à savoir franchir les limites du temps^ et à retrouver^ au moyen de quelques observations^ Thistoire de ce monde et une succession d'événements qui ont précédé la naissance du genre humain? Sans doute^ les astronomes ont mar* çhé plus vite que les naturalistes^ et l'époque où se trouve aujourd'hui la théorie de la terre ressemble un peu à celle où quelques philosophes croyaient le ciel de pierres de taille et la lune grande comme le Péloponnèse; mais après les Ânazagoras il est venu des Copernic et des Kepler, qui ont frayé la route à Newton : et pourquoi l'histoire naturelle n'aurait-elle pas aussi un jour son Newton?
EzpofîUoife
C'est le plan et le résultat de mes travaux sur les os fossiles que je me propose surtout de présenter dans ce discours. J'essayerai aussi d'y tracer un tableau rapide des efforts tentés jusqu'à ce jour pour retrouver l'histoire des révolutions du globe. Les faits qu'il m'a été donné de découvrir ne forment sans doute qu'une bien petite partie de ceux dont cette antique histoire devra se composer; mais plusieurs d'entre eux conduisent à des conséquences décisives, et la manière rigoureuse dont j'ai procédé à leur détermination me donne lieu de croire qu'on les regardera comme des points définitivement fixés, et qui constitueront une époque dans la
science. J'espère enfin que leur nouveauté m'excusera si je réclame pour eux Fattention principale de mes lecteurs.
Mon objet sera d*al>orâ de montrer par quels rapports rhistoire des os fossiles d'animaux terrestres se lie à la théorie de la terre^ et quels motifs lui donnent à cet égard une importance particulière. Je développerai ensuite les principes sur lesquels repose Fart de déterminer ces os^ ou^ en d'autres termes, de reconnaître un genre, et de distinguer une espèce par un seul fragment d'os, art de la certitude duquel dépend celle de tout mon travail. Je donnerai une indication rapide des espèces nouvelles, des genres auparavant inconnus que Tapplication de ces principes m'a fait découvrir, ainsi que des diverses sortes de terrains qui les recèlent ; et comme la différence entre ces espèces et celles d'aujourd'hui ne va pas au delà de certaines limites, je montrerai que ces limites dépassent de beaucoup celles qui distinguent aujourd'hui les variétés d'une même espèce : je ferai donc connaître jusqu'où ces variétés peuvent aller, soit par l'influence du temps, soit par celle du climat, soit enfin par celle de la domesticité. Je me mettrai par là en état de conclure, et d'engager mes lecteurs à conclure avec moi, qu'il a fallu de grands événements pour amener les différences bien plus considérables que j'ai reconnues : je développerai donc les modifications particulières que mes recherches doivent introduire dans les opinions reçuesjusqu'àce jour surlesrévolutions du globe; enfin j'examinerai jusqu'à quel point l'histoire civile et religieuse des peuples s'ac-
DE LA SURFACE tV GLOBE. 6S
coi<de avec les résultats de Tobservation snr l'histoire physique de la terre^ et avec les probabilités que ces observations donnent touchant Tépoque où les sociétés Immàines ont pu trouver des demeures fires et des cbàfflfps siîsceptibles de culture, et où par conséquent elles ont pu prendre une forme durable .
'' '* iPrenûère apparence de la terre.
Lorsque le voyageur parcourt ces plaines fécondes où des eâiix tranquilles entretiennent par leur cours régulier une végétation abondante, et dont le sol, foulé par un peuple nombreux, orné de villages florissants, de riches cités, de monuments superbes, n'est jamais troublé que par les ravages de la guerre ou par Poppression: des hommes en pouvoir, il n^est pas tenté de croire que la nature ait eu aussi ses guerres intestines, et que là surface du globe ait été bouleversée par des révolutions et des catastrophes ; mais ses idées changent dès qu'il cherche à creuser ce sol aujourd'hui si paisible, ou qu'il s'élève aux collines qui bordent la plaine; elles se développent pour ainsi dire avec sa vue, elles comraértcent à embrasser l'étendue et la grandeur de ces événements antiques dès qu'il gravit les chaînes plus élevéesdont ces collines couvrent le pied, ou, qu'en suivant les lits des torrents qui descendent de ces chaînes, il pénètre dans leur intérieur.
CUVIEft.— Bise. SUR LES RÉVOI.. 5
66 DISCOURS sua les révolutions
Premîéref prenvei de l é woi i iU onfc
Les terrains les plus bas, les plus unis^ ne nous montrent, même lorsque nous y creusons à de trèsgrandes profondeurs, que des couches horizontales de matières plus ou moins variées, qui enveloppent presque toutes d'innombrables produits de la mer. Des couches pareilles, des produits semblables, composent les collines jusqu'à d'assez grandes hauteurs. Quel^ quefois les coquilles sont si nombreuses, qu'elles forment à elles seules toute la masse du sol : elles s'élèvent à des hauteurs supérieures au niveau de toutes les mers, et où nulle mer ne pourrait être portée aujourd'hui par des causes existantes : elles ne sont pas seulement enveloppées dans des sables mobiles, mais les pierres les plus dures les incrustent souvent, et en sont pénétrées de toutes parts. Toutes les parties du monde, tous les hémisphères, tous les continents, toutes les lies un peu considérables présentent le même phénomène. Le temps n'est plus où l'ignorance pouvait soutenir que ces restes de corps organisés étaient de simples jeux de la nature, des produits conçus dans le sein de la terre par ses forces créatrices; et les efforts que renouvellent quelques métaphysiciens ne suffiront probablement pas pour rendre de la faveur à ces vieilles opinions. Une comparaison scrupuleuse des formes de ces dépouilles, de leur tissu, souvent même de leur composition chimique, ne montre pas la moindre différence entre les coquilles fossiles et celles que la mer nourrit; leur con-
-servation n'est pas moins parfaite; Ton n'y observe le plus souvent nidéfrition ni ruptures^ rien qui annonce tin transport violent ; les plus petites d'entre elles gardent leurs parties les plus délicates^ leurs crêtes les plus subtiles^ leurs pointes les plus déliées : ainsi non-seulement elles ont vécu dans la mer , elles ont été déposées par la mer, c'est la mer qui les a laissées dans les lieux où on les trouve; mais cette mer a séjourné dans ces lieux , elle y a séjourné assez longtemps et assez paisiblement pour y former les dépôts si réguliers, si épais, isi vastes, et en partie si solides que remplissent ces dépouilles d'animaux aquatiques. Le bassin des mers a donc éprouvé au moins un changement, soit en étendue, soit en situation. Voilà ce qui résulte déjà des premières fouilles et de l'observation la plus superficielle.
Les traces de révolutions deviennent plus imposantes quand on s'élève un peu plus haut^ quand on se rapproche davantage du pied des grandes chaînes.
11 y a bien encore des bancs coquilliers; on en aperçoit même de plus épais, de plus solides; les coquilles 7 sont tout aussi nombreuses, tout aussi bien conservées : mais ce ne sont plus les mêmes espèces ; les cou • ches qui les contiennent ne sont plus aussi généralement horizontales; elles se redressent obliquement, quelquefois presque verticalement. Au lieu que dans les plaines et les collines plates il fallait creuser profondément pour connaître la succession des bancs, on les voit ici par leur flanc, en suivant les vallées produites par leurs déchirements : dlmmenses amas de leurs débris
forment au pied de^eurs escarpements des buttes arrondies ^ dont chaque dégel et chaque orage augmen* tent la hauteur.
Et ces bancs redressés qui forment les crêtes des montagnes secondaires ne sont pas posés sur les bancs horizontaux des collines qui leur servent de premiers échelons; ils s'enfoncent^ au contraire^ sous eux. Ces collines sont appuyées sur leurs pentes. Quand on perce les couches horizontales dans le voisinage des montagnes à couches obliques^ on retrouve ces couches obliques dans la profondeur; quelquefois même, quand les couches obliques ne sont pas trop élevées, leur sommet est couronné par des couches horizontales. Les couches obliques sont donc plus anciennes que les couches horizontales; et comme il est impossible, du moins pour le plus grand nombre, qu'elles n'aient pas été formées horizontalement, il est évident qu'elles ont été relevées, qu'elles l'ont été avant que les autres s'appuyassent sur elles.
Un ingénieux géologiste vient même de prouver qu'il n'est pas impossible de fixer les époques relatives de chacun de ces relèvements des couches obliques d'après la nature et l'ancienneté des couches horizontales qui s'appuient sur elles (1).
Ainsi la mer, avant de former les couches horizontales, en avait formé d'autres, que des causes quelconques avaient brisées, redressées, bouleversées, de mille manières; et comme plusieurs de ces bancs obliques qu'elle
(1) Voyez note 1 de l'Appendice.
avait formés plus anciennement s^élèvent plus haut que ces couches horizontales qui leur ont succédé et qui les entourent, les causes qui ont donné à ces bancs leur obliquité les avaient aussi fait saillir au-dessus du niveau de la mer^ et en avaient fait des lies, ou au moins des écueils et des inégalités, soit qu ils eussent été relevés par une extrémité^ ou que Faffaissement de Tex-r trémité opposée eût fait baisser les eaux; second résultat non moins clair non moins démontré que le premier pour quiconque se donnera la peine d'étudier les monuments qui l'appuient.
Preuves que oei rérolutîoiif ont été nombreiuefc
Hais ce n^est point à ce bouleversement des couches anciennes, à ce retrait de la mer après la formation des couches nouvelles^ <que se bornent les révolutions et les changements auxquels est dû l'état actuel de la terre.
Quand on compare entre elles avec plus de détail les diverses couches et les produits de la vie qu'elles recèlent^ on reconnaît bientôt que cette ancienne mer n'a pas déposé constamment des pierres semblables entre elles, ni des restes d'animaux de mêpaes espèces, et que chacun de ses dépôts ne s'est pas étendu sur toute la surface qu'elle recouvrait. U s'y est établi des variations successives , dont les premières seules ont été à peu près générales, et dont les autres paraissent l'avoir été beaucoup moins. Plus les couches sont anciennes , plus chacune d'elles est uniforme dans une grande étendue ;
plus elles sont nouvelles, plus elles sont limitées; plus elles sont sujettes à varier à de petites distances. Ainsi^ les déplacements des couches étaient accompagnés et suivis de changements dans la nature du liquide et des matières qu'il tenait çn dissolution; et lorsque certaines couches, en se montrant au-dessus des eaux ^ eurent divisé la surface des mers par des lies, par des chaînes saillantes, il put y avoir des changements différents dans plusieurs des bassins particuliers.
On comprend qu'au milieu de telles variations dans la nature du liquide les animaux quUl nourrissait ne pouvaient demeurer les mêmes. Leurs espèces, leurs genres même, changeaient avec les couches; et quoiqu'il y ait quelques retours d'espèces à de petites distances, il est vrai de dire, en général, que les coquilles des couches anciennes ont des formes qui leur sont propres; qu'elles disparaissent graduellement pour ne plus se montrer dans les couches récentes, encore moins dans les mers actuelles, où l'on ne découvre jamais leurs analogues d'espèces, ou plusieurs de leurs genres euxmêmes ne se retrouvent pas; que les coquilles des couches récentes, au contraire, ressemblent pour le genre à celles qui vivent dans nos mers, et que dans les dernières et les plus meubles de ces couches, et dans certains dépôts récents et limités, il y a quelques espèces que l'oeil le plus exercé ne pourrait distinguer de celles que nourrissent les côtes voisines.
Il y a donc eu dans la nature animale une succession de variations qui ont été occasionnées par celles du liquide dans lequel les animaux vivaient ou qui du moins