‹ Discours sur les révolutions du globe avec des notes et un appendice d'aprèsChapitre 11 sur 19 · I)£ UL SURFACE I>U GM>BE · texte numérisé non relu

I)£ UL SURFACE I>U GM>BE

leur ont eorrespondu; et ces variations ont conduit par degrés les classes des animaux- aquatiques à leur état actuel; enfin ^lorsque la mer a quitté nos continents pour la dernière fois^ ses habitants ne différaient pas beaucoup de ceux qu'elle alimente encore aujourd'hui.

Nous disons pour ' la dernière fois parce que si Ton examine avec encore plus de soin ces débris des êtres organiques y on parvient à découvrir au milieu des couches marines» même les plus anciennes, des couches remplies de productions animales ou végétales de la ferre et de Teau douce ; et parmi les couches les plus récentes y c'est-à-dire les plus superficielles, il en est où des animaux terrestres sont ensevelis sous des amas de productions de la mer. Ainsi les diverses catastrophes qui ont remué les touches n'ont pas seulement fait sortir par degrés du sein de l'onde les diverses parties de nos continents et diminué le bassin des mers; mais ce bassin s'est déplacé en plusieurs sens. Il est arrivé plu« sieurs fois que des terrains mis à sec ont été recouverts parles eaux, soit qu'ils aient été abîmés ou que les eaux aient été seulement portées au-dessus d'eux; et pour ce qui regarde particulièrement le sol que la mer a laissé libre dans sa dernière retraite, celui que l'homme et les animaux terrestres habitent maintenant, il avait déjà été desséché au moins une fois , peut-être plusieurs , et avait nourri alors des quadrupèdes , des oiseaux , des plantes et des productions terrestres de tous les genres ; la mer qui l'a quitté l'avait donc auparavant envahi. Les changements dans la hauteur des eaux

n'ont donc pas consisté seulement dans une retraite plus ou moins graduelle, plus ou moins générale ; il s'est fait diverses irruptions et retraites successives^ dont le résultat définitif a été cependant une diminution universelle de niveau.

Preuves que oe« révolutîoiit ont* été tulntefa

Mais, ce qu'il est ussi bien important de remarquer, ces irruptions, ces retraites répétées n'ont point toutes été lentes, ne se sont point toutes faites par degrés; au contraire, la plupart des catastrophes qui les ont amenées ont été subites; et cela est surtout facile à prouver pour la dernière de ces catastrophes, pour celles qui par un double mouvement a inondé et ensuite remis à sec nos continents actuels, ou du moins une grande partie du sol qui les forme aujourd'hui. Elle a laissé encore dans les pays du Nord des cadavres de grands quadrupèdes que la glace a saisis, et qui se sont conservés j usqu'à nos jours avec leur peau, leur poil et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, la putréfaction les aurait décomposés. Et d'un autre côté, cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis; car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C'est donc le même instant qui a fait périr les apimaux et qui a rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune gradation, et ce qui est si clairement démontré pour cette dernière catastrophe ne l'est guère moins pour celles qui l'ont précédée. Les déchirements , les

redressements^ les renversements des couchas plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites et violentes ne les aient mises en état où nous les voyons ; et même la force des mouvements qu éprouva la masse des eaux est encore attestée par les amas de débris et de cailloux roulés qui s^interposent en beaucoup d'endroits entre les couches solides. La vie a donc souvent été troublée sur cette terre par des événements effroyables. Des êtres vivants sans nombre ont été victimes des catastrophes : les uns, habitants de la terre sèche, se sont vus engloutis par des déluges ; les autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond des mers subitement relevé ; leurs races mêmes ont fini pour jamais, et ne laissent dans le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour le naturaliste.

Telles sont les conséquences où conduisent nécessairement les objets que nous rencontrons à chaque pas^ que nous pouvons vérifier à chaque instant, presque dans tous les pays. Ces grands et terribles événements sont clairement empreints partout pour Tœil qui sait en lire l'histoire dans leurs monuments.

Mais ce qui étonne davantage encore, et ce qui n'est pas moins certain , c'est que la vie n'a pas toujours existé sur le globe , et qu'il est facile à l'observateur de reconnaître le.point où elle a commencé à déposer ses produits.

îk DisGOums sim les eévolutions

Preuvet cia*Sl y a eu dei rèvolutioiifaatérieiirefàl'ezîsteiioe des ètret viventfc

Ëlevons-nous encore; avançons vers les grandes crêtes, vers les sommets escarpés des grandes chaînes : bientôt ces débris d^animaux marins^ ces innombrables coquilles deviendront plus rares ^ et disparaîtront tout à fait; nous arriverons à des couches d'une autre nature, qui ne contiendront point de vestiges d'êtres vivants. Cependant elles montreront par leur cristallisation^ et par leur stratification même , qu'elles étaient aussi dans un état liquide quand elles se sont formées; par leur situation oblique, par leurs escarpements^ qu^elles ont ^ussi été bouleversées; parla manière dont elles s'enfoncent obliquement sous les couches coquillières, qu'elles ont été formées avant elles; enfin, par la hauteur dont leurs pics hérissés et nus s'élèvent audessus de tontes ces couches coquillières, que ces sommets étaient déjà sortis des eaux quand les couches coquillières se sont formées.

Telles sont ces fameuses montagnes primitives ou primordiales qui traversent nos continents en différentes directions, s'élèvent au-dessus des nuages, séparent les bassins des fleuves, tiennent dans leurs neiges perpétuelles les réservoirs qui en alimentent les sources , et forment en quelque sorte le squelette et comme la grosse charpente de la terre.

D'une grande distance Tœil aperçoit dans les dentelures dont leur crête est déchirée, dans les pics aigus qui la hérissent, des signes de la> manière violente dont

elles ont été élevées : bien différentes de ces montagnes arrondies^ de ces collines à longues surfaces plates, dont la masse récente est toujours denieurée dans la situa-^ tion où elle avait été tranquillement déposée par les dernières mers.

Ces signes deviennent plus manifestes à mesure que l'on approche.

Les vallées n'ont plus ces flancs en pente douce , ces angles saillants et rentrants vis-^vis Tun de l'autre, qui semblent indiquer les lits de quelques anciens cou* rants : elles s'élargissent et se rétrécissent sans aucune règle; leurs eaux tantôt s'étendent en lacs, tantôt se précipitent en torrents ; quelquefois leurs rochers, se rapprochant subitement, forment des digues transversales, d'où ces mêmes eaux tombent en cataractes. Les couches déchirées, en montrant d'un côté leur tran* chant à pic, présentent de l'autre obliquement de grandes portions de leur surface ; elles ne correspondent point pour leur hauteur; mais celles qui d'un côté forment le sommet de l'escarpement s'enfoncent de l'autre, et ne reparaissent plus.

Cependant, s^u milieu de tout ce désordre, de grands naturalistes sont parvenus à démontrer qu'il règne encore un certain ordre, et que ces bancs immenses, tout brisés et renversés qu'ils sont, observent entre eux une succession qui est à peu près la mèm^ dans toutes les grandes chaînes. Le granit, disent-ils , dont les crêtes centrales de la plupart de ces chalAes sont composées , le granit , qui dépasse tout , est aussi la pierre qui s'enfonce sous toutes les autres, c'est la plus

76 DISGOUHS SUR USS HÉVOLUTIONS

ancieane de celles quHl nous ait été donné de voir dans la place que lui assigna la nature^ soit qu'elle doive son origine à un liquidé général^ qui auparavant aurait tout tenu en dissolution, soit qu'elle ait été la première fixée par le refroidissement d'une grande masse en fusion ou môme en évaporation. Des roches feuilletées s'appuient sur ses flancs^ et forment les crêtes latérales de ces grandes chaînes ; des schistes^ des porphyres^ des grès, des roches talqueuses se mêlent à leurs couches; enfin des marbres & grains salins , et d'autres calcaires sans coquilles, s'appuyant sur les schistes , for« ment les crêtes extérieures, les échelons inférieurs , les contre-forts de ces chaînes, et sont le dernier ouvrage par lequel ce liquide inconnu , cette mer sans habitants semblait préparer des matériaux aux mollus* ques et aux zoophytes, qui bientôt devaient déposer sur ce fond d'immenses amas de leurs coquilles ou de leurs coraux. On voit même les premiers produits de ces mollusques, de ces zoophy tes, se montrant en petit nombre et de distance en distance, parmi les dernières couches de ces terrains primitifs ou dans cette portion de Técorce du globe que les zoologistes ont nommée les terrains de transition. On y rencontre par-ci par-là des couches coquillières interposées entre quelques granits plus récents que les autres, parmi divers schistes, et entre quelques derniers lits de marbres salins ; la vie, qui voulait s'emparer de ce globe, semble dans ces premiers temps avoir lutté avec la nature inerte qui dominait auparavant; ce n'est qu'après un temps assez long qu'elle a pris entièrement le dessus, qu'à elle seule

a appartenu le droit de continuer et d'élever l'enveloppe solide tle la terre.

Ainsi^ on ne peut le nier : les masses qui forment aujourd'hui nos plus hautes montagnes ont été primitivement dans un état liquide; longtemps après leur consolidation elles ont été recouvertes par des eaux qui n'alimentaient point de corps vivants; ce n'est pas seulement après l'apparition de la vie qu'il s'est fait des changements dans la nature de matières qui se déposaient : les masses formées auparavant ont varié, aussi bien que celles qui se sont formées depuis; elles ont éprouvé de même des changements violents dans leur position, et une partie de ces changements avait eu lieu dès le temps où ces masses existaient seules, et n'étaient point recouvertes par les masses coquillières : on en a la preuve par les renversements, par les déchirements, par les fissures qui s'observent dans leurs couches, aussi bien que dans celles des terrains postérieurs, qui même y sont en plus grand nombre et plus marqués.

Hais ces masses primitives ont encore éprouvé d'autres révolutions depuis la formation des terrains secondaires, et ont peut-être occasionné ou du moins partagé quelques-unes de celles que ces terrains eux-mêmes ont éprouvées. Il y a, en effet, des portions considérables de terrains primitifs ànu^ quoique dans une situation plus basse que beaucoup de terrains secondaires ; comment ceux-ci ne les auraient-ils pas recouvertes, si elles ne se fussent montrées depuis qu'ils se sont formés? On trouve des blocs nombreux et volumineux de substances primitives répandus en certains pays à la surface de terrains

secondaires^ séparés par des vallées profondes, ou même par des bras de mer, des pics ou des crêtes d'où ces blocs peuvent être venus : il faut ou que des éruptions les y aient lancés y ou que les profondeurs qui eussent arrêté leurs cours n'existassent pas à Tépoque de leur transport, ou bien enfin que les mouvements des eaux qui les ont transportés passassent en violence tout ce que nous pouvons imaginer aujourd'hui (1).

(1) Les voyages de Saussure et de Deloc présentent une foole de ces sortes de faits ; et ce sont ces géologîstes qui ont jugé quMls ne pouvaient guère avoir été produits que par d^énorraes éroptions. MM. de Buch et Esctier s'en sont occupés plus récemment. Le mémoire de ce derrnier, inséré dans la Nouvelle Alpina de Stein-Mûller , tomeT', en présente surtout l'ensemble d^une manière remarquable, dont voici à peu près le résumé : Ceux de ces blocs qui sont éparsdans les parties basses delà Suisse ou de la Lombardie viennent des Alpes, et sout descendus le long de leurs vallées. Il y en a partout, et de toute grandeur, jusqu'à celle de cinquante mille pieds cubes, dans la grande étendue qui sépare les Alpes du Jura , et il s'en élève sur les pentes du Jura qui regardent les Alpes jusqu'à des hauteurs de quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer; ils sont à la surface ou dans les couches superficielles de débris, mais non dans celles des grès, de mollasses ou de poudingues qui remplissent presque partout l'intervalle en question : on les trouve tantôt isolés, tantôt en amas ; la hauteur de leur situation est indépendante de leur grosseur ; les petits seulement paraissent quelquefois un peu usés, les grands ne le sont point du tout. Ceux qui appartiennent au bassin de chaque rivière se sont trouvés, à rexanfen, de la même nature que les montagnes des sommets ou des flancs des hautes vallées d'où naissent les affluents de cette rivière : on en voit déjà dans ces vallées, et ils y sont surtout accumulés aux endroits qui précèdent quelques rétrécissements. Il en a passé par-dessus les cols lorsqu'ils n'avaient pas i>lu3 de quatre mille pieds ; et alors on en voit sur les revers des crêtes dans les cantons d'entre les Alpes et le Jura, et sur le Jura même. C'est vis-àvis des débouchés des vallées des Alpes que l'on en voit le plus et de plus élevés; ceux des intervalles se sont portés moins haut : dans les chaînes du Jura, plus éloignées des Alpes, il ne s*en trouve qu'aux endroits placés vis-à-vis des ouvertures des chaînes plus rapprochées.

De ces faits l'auteur tire celte conclusion, que le transport de ces blocs a eu lieu depuis que les grès et les poudingues ont été déposés; qu'il a été occasionné peut-être par la dernière des révolntions du globe. U compare

DE LA SUBFACE DU GLOBB. 79

Voilà donc un ensemble de faits^ une suite d^ëpoques antérieures au temps présent^ dont la succession peut se vérifier sans incertitude, quoique la durée de leurs intervalles ne puisse se définir avec précision; ce sont autant de points qui servent de règle et de direction à cette antique chronologie.

Examen des eaïues ipû agisfent encore anJonrd'lMii à le farfeoe dn ^obe«

Examinons maintenant ce qui se passe aujourd'hui sar le globe; analysons les causes qui agissent encore à sa surface, et déterminons retendue possible de leurs effets. C'est une partie de l'histoire de la terre d'autant plus importante, que Ton a cru longtemps pouvoir expliquer par ces causes actuelles les révolutions antérieures , comme on explique aisément dans l'histoire politique les événements passés quand on connaît bien les passions et les intrigues de nos jours. Mais nous allons voir que malheureusement il n'en est pas ainsi dans l'histoire physique : le fil des opérations est rompu ; la marche de la nature est changée; et aucun des agents qu'elle emploie aujourd'hui ne lui auraitsuffi pour produire ses anciens ouvrages.

Il existe maintenant quatre causes actives qui contribuent à altérer la surface de nos continents : les pluies

ce transport à oe qui a encore lieu de la part îles torrents; mais l'objection de la grandeur des blocs et celle des yallées profondes par-dessus lesquelles ils ont dû passer nous paraissent conserver une grande force contre cette partie de son liypotbèse.

80 DISCOURS SUE LES aÉVOLUTlONS

et les dégels^ qui dégradent les montagnes escarpées, et en jettent les débris à leur pied ; les eaux courantes , qui entraînent ces débris, et vont les déposer dans les lieux où leur cours se ralentit; la mer,' qui sape le pied des côtes élevées, pour y former des falaises^ et qui rejette sur les côtes basses des monticules de sables; enfin les volcans, qui percent les couches solides, et élèvent ou répandent à la surface les amas de leurs déjections (1).

ÉixraleiiieBtfc

Partout où les couches brisées offrent leurs tranchants sur des faces abruptes^ il tombe à leur pied à chaque printemps, et même à chaque orage, des fragments de leurs matériaux, qui ^s^arrondissent en roulant les uns sur les autres^ et dont l'amas prend une inclinaison déterminée par les lois de la cohésion^ pour former ainsi au pied de l'escarpement une croupe plus ou moins élevée, selon que les chutes de débris sont plus ou moins abondantes. Ces croupes forment les flancs des vallées dans toutes les hautes montagnes, et se couvrent d'une riche végétation quand les éboulements supérieurs commencent à devenir moins fréquents; mais leur défaut de solidité les rend sujettes à s'ébouler

(1) Voyez, sur les changements de la surface de la terre connus par Tbistoire 00 par la tradition, et dus par conséquent aux causes actuellement agissantes» l'ouvrage allemand de M. de Hof, en deux toI. in-8^ ; Goth.y 1822 et 1824. Les faits y sont recueiUi^ avec autant de soin que d'érudition. '

DE LA SURFACE DU GLOBE. 8l

elle^mémes guaod elles sont minées par les ruisseaux; et c'est alors que des villes^ que des cantons riches et peuplés se trouvent ensevelis sous la chute d'une montagne, que le cours des rivières est intercepté, qu'il se forme des lacs dans des lieux auparavant fertiles et riants. Hais ces grandes chutes heureusement sont rares, et la principale influence de ces collines de débris, c'est de fournir des matériaux pour les ravages des torrents.

Alluvionf»

Les eaux qui tombent sur les crêtes et les sommets des montagnes, ou les vapeurs qui s'y condensent, ou les neiges qui s'y liquéfient, descendent par une infinité de filets le long de leurs pentes; elles en enlèvent quelques parcelles, et y tracent par leur passage des sillons légers. Bientôt ces filets se réunissent dans les creux plus niarqués dont la surface des montagnes est labourée; ils s'écoulent par lés vallées profondes qui en entament le pied, et vont former ainsi les rivières et les fleuves, qui reportent à la mer les eaux que la mer avait données à Tatmosphère. A la fonte des neiges, ou lorsqu'il survient un orage, le volume de ces eaux des montagnes, subitement augmenté, seprécipite avec une vitesse proportionnée aux pentes; elles vont heurter avec violence le pied de ces croupes de débris qui couvrent les flancs de toutes les hautes vallées; elles entraînent avec elles les fragments déjà arrondis qui les composent; elles les émoussent, les polissent encore par le frottement; mais à mesure qu'elles arrivent à

CIJVIBR. — DISC. SDR LES RÉYOL. 6

8a DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

des vallées plus unies ^ où leur chute diminue, ou dan» des bassins plus larges, où il leur est permis de s*épandre, elles jettent sur la plage les plus grosses de ces pierres qu'elles roulaient, les débris plus petits sont déposés plus bas, et il n'arrive guère au grand canal de la rivière que les parcelles les plus menues ou le limon le plus imperceptible. Souvent même le cours de ces eaux, avant de form^^r le grand fleuve inférieur^ est obligé de traverser un lac vaste et profond, où leur limon se dépose, et d'où elles rassortent limpides. Mais les fleuves inférieurs, et tous les ruisseaux qui naissent des montagnes plus basses, ou des collines, produisent aussi dans les terrains qu'ils parcourent des effets plus ou moins analogues à ceux des torrents des hautes montagnes. Lorsqu'ils sont gonflés par de grandes pluies, ils attaquent le pied des collines terreuses ou sableuses qu'ils rencontrent dans leur cours et en portent les débris sur les terrains bas, qu'ils inondent, et que chaque inondation élève d'une quantité quelconque^ Enfin, lorsque les fleuves arrivent aux grands lacs ou à la mer, et que cette rapidité qui entraînait les parcelles de limon vient à cesser tout à fait, ces parcelles se déposent aux côtés de Tembouchure; elles finissent par y former des terrains, qui prolongent la côte; et si cette* côte est telle que la mer y jette de son côté du sable, et contribue à cet accroissement, il se crée ainsi des pro- ^ vinces, des royaumes entiers, ordinairement les plus fertiles, et bientôt les plus riches du monde, si les gouvernements laissent l'industrie s'y exercer en paix.

Dunes.

Les effets que la mer produit sans le concours des fleuves sont beaucoup moins heureux. Lorsque la côte est basse et le fond sablonneux, les vagues poussent ce sable vers le bord; à chaque reflux il s'en dessèche un peu, et le vent, qui souffle presque toujours de la mer, en jette sur la plage. Ainsi se forment les dunes, ces monticules sablonneux qui^ si Tindustrie de Thomme ne parvient à les fixer par des végétaux convenables, marchent lentement, mais invariablement, vers Tintérieur des terres, et y couvrent les champs et les habitations, parce que le même vent qui élève le sable du rivage sur la dune jetie celui du sommet de la dune à son revers opppsé à la mer ; que si la nature du sable et celle de Teau qui s'élève avec lui sont telles qu'il puisse s'en former un ciment durable, les coquilles, les* os jetés sur le rivage en seront incrustés ; les bois, les troncs d'arbre, les plantes qui croissent près de la mer seront saisis dans ces agrégats, et ainsi naîtront ce que Ton pourra appeler des dunes durcies, comme on en voit sur les côtes de la Nouvelle-Hollande. Oa peut en prendre une idée nette dans la description qu'en a laissée feu Pérou (1).

(1) Dans son Voyage aux Terres AuslraleSy t. I, p. 101.

8ï IISCOU&S SUR LES BÉVOLCTIONS

Quand, au contraire, la côte est élevée, la mer, qui n'y peut rien rejeter, y exerce une action destructive : ses vagues en rongent le pied et en escarpent toute la hauteur en falaise, parce que les parties plus hautes se trouvant sans appui tombent sans cesse dans Peau; elles y sont agitées dans les flots jusqu'à ce que les parcelles les plus molles^ les plus déliées disparaissent. Les portions plus dures, à force d'être roulées en sens contraires par les vagues, forment ces galets arrondis ou cette grève qui finit par s'accumuler assez pour servir de rempart au pied de la falaise.

Telle est Faction des eaux sur la terre ferme; et Ton voit qu'elle ne consiste presque qu'en nivellements, et en nivellements qui ne sont pas indéfinis. Les débris des grandes crêtes charriés dans les vallons; leurs particules , celles des collines et des plaines , portées jusqu'à la mer; desalluvions étendant les côtes aux dépens des hauteurs, sont des effets bornés, auxquels la végétation met en général un terme, qui supposent d'ailleurs la préexistence des montagnes, celle des vallées, celle des plaines, en un mot toutes les inégalités du globe, et qui ne peuvent par conséquent avoir donné naissance à ces inégalités. Les dunes sont un phénomène plus limité encore , et pour la hauteur et pour l'étendue horizontale; elles n'ont point de rapport avec ces énormes masses dont Ja géologie cherche l'origine.

Quant à Taction que les eaux exercent dans leur propre sein^ quoiqu'on ne puisse la connaître aussi bien, il est possible cependant d'en déterminer jusqu'à un certain point les limites.

Dépôts sous les emiica

Les lacs, les étangs, les marais, les porls de mer où il tombe des ruisseaux, surtout quand ceux-ci descendent des coteaux voisins et escarpés, déposent sur leur fond des amas de limon qui finiraient par le combler si Ton ne prenait le soin de les nettoyer. La mer jette également dans les ports, dans les anses, dans tous les lieux où ses eaux sont plus tranquilles, des vases et des sédiments. Les courants amassent entre eux ou jettent sur leurs côtés le sable qu'ils arrachent au fond de la mer, et en composent des bancs et des basfonds.

Stalactites*

Certaines eaux, après avoir dissous des substances calcaires au moyen de Tacide carbonique surabondant dont elles sont imprégnées, les laissent cristalliser quand cet acide peut s'évaporer, et en forment des stalactites et d'autres concrétions. Il existe des couches cristajisées confusément dans l'eau douce, assez étendue pour être comparables à quelques-unes de celles qu'a laissées l'ancienne mer. Tout le monde connaît les fameuses carrières de travertin des environs de Rome,

cl les roches de celle pierre que la rivière du Téverone accroît el fait sans cesse varier en figure. Ces deux sortes d'actions peuvent se combiner; les dépôts accumulés parla mer peuvent être solidifiés par la stalactite : lorsque, par hasard, des sources abondantes en matière calcaire, ou contenant quelque autre substance en dissolution, viennent à tomber dans les lieux où ces amas se sont formés, il se montre alors des agrégats où les produits de la mer et ceux de Teau douce peuvent être réunis. Tels sont les bancs de la Gucdeloupe, qui offrent à la fois des coquilles de mer et de terre et - des squelettes humains. Telle est encore cette carrière d'auprès de Messine, décrite par de Saussure, et où le grès se reforme par les sables que la mer y jette, et qui s*y consolident.

Lîthophytefc

Dans la zone torride , où les liihophy tes sont nombreux en espèces et se propagent avec une grande force, leurs troncs pierreux s'entrelacent en rochers, en récifs, et, s'élevant jusqu'à fleur d*eau, ferment l'entrée des ports, tendent des pièges terribles aux navigateurs. La mer, jetant des sables et du limon sur le haut de ces écueils, en élève quelquefois la surface au-dessus de son propre niveau, et en forme des lies plates, qu'une riche végétation vient bientôt vivifier (1).

(1) Voyez les Observations faites dans la mer du Sud, par R. Forstcr. Quelques-uns pensent que ces tics de corail ont toujours un noyau d^une

Incvustatxoxia

Il est possible aussi que dans quelques endroits les ^animaux à coquillages laissent en mourant leurs dépouilles pierreuses, et que, liées par des vases plus ou moins concrètes, ou par d'autres ciments, elles forment des dépôts étendus ou des espèces de bancs coquilliers; mais nous n'avons aucune preuve que la mer puisse aujourd'hui incruster ces coquilles d'une pâte aussi compacte que les marbres, que les grès, ni même que le calcaire grossier dont nous voyons les coquilles de nos couches enveloppées. Encore moins trouvons-nous qu'elle précipite nulle part de ces couches plus solides, plus siliceuses qui ont précédé la formation des bancs coquilliers.

Enfin, toutes ces causes réunies ne changeraient pas d'une quantité appréciable le niveau de la mer, ne relèveraient pas une seule couche au-dessus de ce niveau, ^t surtout ne produiraient pas le moindre monticule à la surface de la terre.

On a bien soutenu que la mer éprouve une diminution générale, et que Ton en a fait l'observation dans quelques lieux des bords delà Baltique (1). En d'au-

autre nature, qui forme la plus grande masse de leur ba'se. ( Voyez note 2 de V Appendice, )

(1) C'est une opinion commune en Suède, que la mer s^abaisse, et qtfon 4;)asse à gué on à pied sec dans beaucoup d^endroits où cela n'était pas possible autrefois. Des liommes très-savants ont partagé cette opinion du peuple; et M. de Buch Tadopte tellement, qu'il va jusqu''à supposer que le sol de toute la Suède s'élève petit à petit. Ma' s ii est singulier que l'on n'ait pas fait ou du moins publié des observations suivies et précises propres à •constater un fait mis en avant depuis si longtemps, et qui ne laisserait iPeu

ires endroits, comme T Ecosse et divers points de la Méditerranée, on croit avoir aperçu, au contra ire, que la mer s'élève, et qu'elle y couvre aujourd'hui des plages autrefois supérieures à son niveau (1). Mais quelles que soient les causes de ces apparences, il est certain qu'elles n'ont rien de général ; que dans le plus grand nombre des ports, où l'on a tant d'intérêt à observer la hauteur de la mer, et où des ouvrages fixes et anciens donnent tant de moyens d'en mesurer les variations, son niveau moyen est constant; il n'y a point d'abaissement universel, il n'y a point d'empiétement général.

Vploanta

L'action des volcans est plus bornée, plus locale encore que toutes celles dont nous venons de parler. Quoique nous n'ayons aucune idée nette des moyens par lesquels la nature entretient à de si grandes profondeurs ces violents foyers, nous jugeons clairement par leurs effets des changements qu'ils peuvent avoir produits à la surface du globe. Lorsqu'un volcan se déclare, après quel-

à aucun doute si , comme le dit Linnoiiis , cette difTérence de niTeau allait à quatre et cinq pieds par an.

(f ) M. Robert Slevenson, dans ses Observations sur le Ut de la mer du Kord et de la Manche ^ soutient que le niveau de ces mers s^est élevé continuellement et très-sensiblement depuis trois siècles. Fortis dit la môme chose de quelques lieux de la mer Adriatique ; mais l'exemple du temple de Sérapiî!, près de Pouzzoles , prouve que les bords de cette mer sont en plusieurs endroits de nature à pouvoir s'élever et s'abaisser localement. On a en revanche des milliers de quais, de chemins, et d'autres constructions faites le long de la mer par les Romains, depuis Alexandrie jusqu'en Belgique» et dont le niveau relatif n'a pas varii'ï.

ques secousses, quelques tremblements de terre^ il se fait une ouverture. Des pierres, des cendres sont lancées au loin, des laves sont vomies : leur partie la plus fluide s'écoule en longues traînées; celle qui Test moins s'arrôte aux bords de l'ouverture, en élève le contour, y forme un cône terminé par un cratère. Ainsi les volcans accumulent sur la surface, après les avoir modifiées, des matières auparavant ensevelies dans la profondeur; ils forment des montagnes ; ils en ont couvert autrefois quelques parties de nos continents; ils ont fait naître subitement des lies au milieu des mers ; mais c'était toujours de laves que ces montagnes, ces lies étaient composées ; tous leurs matériaux avaient subi l'action du feu : ils sont disposés comme doivent Tètre des matières qui ont coulé d'un point élevé. Les volcans n'élèvent donc ni ne culbutent les couches que traverse leur soupirail ; et si quelques causes agissant de ces profondeurs ont contribué dans certains cas à soulever de grandes montagnes, ce ne sont pas des agents volcaniques tels qu'il en existe de nos jours.

Ainsi, nous le répétons, c'est en vain que Ton cherche dans les forces qui agissent maintenant à la surface de la terre des causes suffisantes pour produire les révolutions et les catastrophes dont son enveloppe nous montre les traces; et si Ton veut recourir aux forces extérieures constantes connues jusqu'à présent. Ton n'y trouve pas plus de ressources.

CaufCf astronomiques constantes*

Le pôle de la terre se meut dans un cercle autour da pôle de l'écliptique; son axe s'incline plus ou moins sur le plan de cette même écliptique ; mais ces deux mouvements^ dont les causes sont aujourd'hui appréciées, s'exécutent dans ^des directions et des limites connues^ et qui n'ont nulle proportion avec des effets tels que ceux dont nous venons de constater la grandeur. Dans tous les cas, leur lenteur excessive empêcherait qu'ils ne pussent expliquer des catastrophes que nous venons de prouver avoir été subites.

Ce dernier raisonnement s'applique à toutes les actions lentes que l'on a imaginées, sans doute dansTespoir qu'on ne pourrait en nier l'existence , parce qu'il serait toujours facile de soutenir que leur lenteur même les rend imperceptibles. Vraies ou non, peu importe ; elles n'expliquent rien, puisque aucune cause lente ne peut avoir produit des effets subits. Y eût-il donc une diminution graduelle des eaux, la mer transportât- elle dans tous les sens des matières solides, la température du globe diminuât ou augmentât-elle, ce n'est rien de tout cela qui a renversé nos couches, qui a revêtu de glace de grands quadrupèdes avec leur chair et leur peau, qui a mis à sec des coquillages aujourd'hui encore aussi bien conservés que si on les eût péchés vivants, qui a détruit enfin des espèces et des genres entiers.

Ces arguments ont frappé le pins grand nombre des naturalistes, et parmi ceux qui ont cherché à expliquer

l'état actuel du globe il n^en est presque aucun qui Vait attribué eu entier à des causes lentes, encore moins ù d^s causes agissant sous nos yeux. Cette nécessité où ils se sont vus de chercher des causes différentes de celles que nous voyons agir aujourd'hui est môme ce qui leur a fait imaginer tant de suppositions extraordinaires, et les a fait errer et se perdre en tant de sens contraires, que le nom môme de leur science, ainsi que je Tai dit ailleurs, a été longtemps un sujet de moquerie (1) pour quelques personn s prévenues, qui ne voyaient que les systèmes qu'elle a fait éclore , et qui oubliaient la longue et importante série des faits certains qu'tlle a fait connaître.

Ajioienf tyilèmei dei géolog;îstesa

Pendant longtemps on n'admit que deux événements, que deux époques de mutations sur le globe : la création et le déluge; et tous les efforts des géologistes tendirent à expliquer l'état actuel en imaginant un certain état primitif, modifié ensuite par le déluge, dont chacun imaginait aussi à sa manière les causes, l'action et les effets.

Ainsi, selon l'un (2) , la terre avait reçu d'abord une croûte égale et légère qui recouvrait l'abîme des mers,

(1) Lorsque j*ai dit cela, fai énoncé on fait dont on est chaque jour témoin ; mais je n*ai pas prétendu exprimer ma propre opinion, comme des géologistes estimables ont paru le croire. Si quelque équivoque dans ma phrase a été la cause de leur erreur, je leur en fais ici mes excuses.

(2) Burnet, Telluris Theoria sacra; Lond., IGSI.

et qui se creva pour produire le déluge : ses débris formèrent les montagnes. Selon l'autre (1), le déluge fut occasionné par une suspension momentanée de la cohésion dans les minéraux : toute la masse du globe fut dissoute, et la pâte en fut pénétrée par les coquilles. Selon an troisième (2) ^ Dieu soûle va les montagnes pour faire écouler les eaux qui avaient produit le déluge, et les prit dans les endroits où il y avait le plus de pierres, parce qu'autrement elles n'auraient pu se soutenir. Un quatrième (3) créa la terre avec l'atmosphère d'une comète^ et la fit inonder par la queue d'une autre : la chaleur qui lui restait de sa première origine fut ce qui excita tous les êtres vivants au péché ; aussi furent-ils tous noyés, excepté les poissons, qui avaient apparemment les passions moins vives.

On voit que, tout en se retranchant dans les limites fixées parla Genèse, les naturalistes se donnaient encore une carrière .assez vaste : ils se trouvèrent bientôt àFétroit; et quand ils eurent réussi à faire envisager les six jours de la création comme autant de périodes indéfinies, les siècles ne leur coûtant plus rien, leurs systèmes prirent un essor proportionné aux espaces dont ils purent disposer.

Le grand Leibnitz lui-même s'amusa à faire, comme Descartes, de la terre un soleil éteint (4), un globe vi-

(t) Woodward, Essay (owards ihe naiural Hislory of the Earth; Lond., 1702.

(2) Scheuchzer, Mém. de VAcad^t 1708.

(3) WhistoD, A new Theorg of the Earth. ;\Jin'y., 1708.

(4) Leibnitz, Prologxa ; Act, lÀps.y 1683; Gott., ir49.

trifié^ surlequel les vapeurs^ étant retombées lors de son refroidissement, formèrent des mers, qui déposèrent ensuite les terrains calcaires.

Demaillet couvrit le globe entier d'eau pendant des milliers d^années; il fit retirer les eaux graduellement; tous les animaux terrestres avaient d'abord été marins; l'homme lui-même avait commencé par être poisson ; et l'auteur assure qu'il n'est pas rare de rencontrer dans l'Océan des poissons qui ne sont encore devenus hommes qu'à moitié, mais dont la race le deviendra tout à fait quelque jour (1).

Le système de Buffon n'est guère qu'un développement de celui de Leibnitz, avec l'addition seulement d'une comète qui a fait sortir du soleil, par un choc violent, la masse liquéfiée de la terre, en môme temps que celle de toutes les planètes; d'où il résulte des dates po-^ sitives : car par la température actuelle de la terre on peut savoir depuis combien de temps elle se refroidit; et puisque les autres planètes sont sorties du soleil en même temps qu'elle, on peut calculer combien les grandes ont encore de siècles à refroidir, et jusqu'à quel point les petites sont déjà glacées (2).

f^stémei plut nouveauza

De nos jours, des esprits plus libres que jamais ont aussi voulu s'exercer sur ce grand sujet. Quelques écrivainsont reproduit et prodigieusement étendu les idées

(1) Telliamed ; Amsicrâ.y 1748.

(2) Théorie de la Terre, 1749; et Époque de la nature, 1775.

Ci> DISCOURS SUA LES RÉVOLUTiONS

de Demaillet : ils disent que tout fut liquide dans Torigine ; que le liquide engendra des animaux d'abord très-simples^ tels que des monades ou autres espèces infusoireset microscopiques; que^ par suite des temps^ et en prenant des habitudes diverses^ les races animales se compliquèrent et se diversifièrent au point où nous les voyons aujourd'hui. Ce sont toutes ces races d'animaux qui ont converti par degrés l'eau de la mer en terre calcaire; les végétauisurTorigineetles métamorphoses desquels on ne nous dit rien^ ont converti de leur côté cette eau en argile ; mais ces deux terres^ à force d'être dépouillées des caractères que la vie leur avait imprimés^ se résolvent, en dernière analyse, en silice ; et voilà pourquoi les plus anciennes montagnes sont plus siliceuses que les autres. Toutes les parties solides de la terre doivent donc leur naissance à la vie, et sangla vie le globe serait entièrement liquide (1).

D'autres écrivains ont donné la préférence aux idées de Kepler : comme ce grand astronome, ils accordent au globe lui-même les facultés- vitales ; un fluide, selon eux, y circule ; une assimilation s'y fait aussi bien que dans les corps animés; chacune de ses parties est vivante; il n'est pas jusqu'aux molécules les plus élémentaires qui n'aient un instinct, une volonté, qui ne s'attirent et ne se repoussent d'après des antipathies et des sympa-

(1) Voyez la Physique de Rodig, page 106, Leipsig, 1801; et la page 169 du deuxième tome de Telliamed, ainsi qu\me inlinilé de nouveaux ouvrages allemands. M. de Lamarck est celui qui a développé dans ces derniers temps ce système en France avec le plus de suite dans son liydro' géologie et dans sa Philosophie zoologique.

fhics : chaque sorte de minéral peut convertir des masses immenses en sa propre nature^ comme nous convertissons nos aliments en chair et en sang; les montagnes sont les organes de la respiration du globe, et les schistes ses organes sécrétoires ; c'est par ceux-ci qu'il décompose l'eau de la mer pour engendrer les déjections volcaniques; les filons enfin sont des caries, des abcès du règne minéral, et les métaux un produit de pourriture et de maladie : voilà pourquoi ils sentent presque tous mauvais (1).

Plus nouvellement encore, une philosophie qui substitue des métaphores aux raisonnements, partant du système de l'identité absolue ou du panthéisme, fait naître tous les phénomènes ou, ce qui est à ses yeux la même chose, tous les êtres, par polarisation comme les deux électricités; et, appelant polarisation toute opposition, toute différénce,soitqu*onlaprenncde la situation, de la nature, ou des fonctions, elle voit successivement s'opposer Dieu et le monde, dans le monde le soleil et les planètes, dans chaque planète le solide et le liquide; et poursuivant cette marche, changeant au besoin ses figures et ses allégories, elle arrive jusqu'aux derniers détails des espèces organisées (2) .

11 faut convenir cependant que nous avons choisi là des exemples extrêmes, et que tous les géologistes n'ont

(1) Feu M. Patrîn a rois beaucoup d'esprit à soutenir ces idées fantastiques, dans plusieurs articles dalSouveau Dictionnaire d'Histoire naturelle.

(2) C'est surtout dans les ouvrages de M. Steffens et de M. Oken qu'il faut Yoir cette application du panthéisme à la géologie.

96 DISCOURS sua les révolutions

pas porté la hardiesse des conceptions aussi loin que ceux que nous venons de citer; mais parmi ceux qui ont procédé avec plus de réserve, et qui n'ont point cherché leurs moyens hors de la physique ou de la chimie ordinaire, combien ne règne-t-il pas encore de diversité et de contradiction !

DÎTergenoet de toat let tystémet*

Chez l'un tout s'est précipité successivement par cristallisation, tout s'est déposé à peu près comme il Test encore; mais la mer, qui couvrait tout, s'est retirée par degrés (i).

Chez l'autre les matériaux des montagnes sont sans cesse dégradés et entraînés par les rivières, pour aller au fond des mers se faire échauffer sous une énorme pression, et former des couches que la chaleur qui les durcit relèvera un jour avec violence (2).

Un troisième suppose le liquide divisé en une multitude de lacs placés en amphithéâtre les uns au-dessus des autres, qui , après avoir déposé nos couches coquillières, ont rompu successivement leurs digues pour aller remplir le bassin de l'Océan (3).

Chez un quatrième, des marées de sept à huit cents toises ont , au contraire, emporté de temps en temps le

(1) M. Delà Metlrie admet la crislallisation comme cause principale , dans sa Géologie,

(2) Hulton et Playfair : Illtistrations ofthe Huttoniam Theory ofthe Earlh ; Eôimb,, tS02,

(3) Lemanon^ en divers endroits du Journal de Physique, d'après Michaëlis et plusieurs autres.

fond de mers^ et Vont jeté en montagnes et en collines dans les vallées^ ou snr les plaines primitives du continent (1).

Un cinquième fait tomber successivement dn çiel^ comme les pierres météoriques^ les divers fragments dont la terre se compose^ et qui portent dans les êtres inconnus dont ils recèlent les dépouilles Tempreinte de leur origine étrangère (2) .

Un sixième fait le globe creux, et y place un noyan d'aimant qui se transporte, au gré des comètes , d'un pôle à Vautre, entraînant avec lui le centre de gravité et la masse des mers, et noyant ainsi alternativement les deux hémisphères (3) ,

Nous pourrions citer encore vingt autres systèmes tout aussi divergents que ceux-là : et, que l'on ne s'y trompe pas, notre intention n'est pas d'en critiquer les auteurs : au contraire, nous reconnaissons que ces idées ont généralement été conçues par des hommes d'esprit et de savoir, qui n'ignoraient point les faits, dont plusieurs même avaient voyagé longtemps dans l'intention de les examiner, et qui en ont procuré de nombreux et d'importants à la science.

(1) Dolomieoy ibid,

(2) MM. de Marschall : Recherches sur Porigine et le développement dé rordre actuel du Monde; Giessen, 1802.

(3) M. Bertrand : Renouvellement périodique des continents terrestres ; Hanabourg, 1799.

CUnCB. — DISC. SUR LEB RÉTOL.

Cauf «f de cet dhrergenoef*

D'où peut donc venir une pareille opposition dans les solutions d'hommes qui partent des mêmes principes pour résoudre le même problème?

Ne serait-ce point que les conditions du problème n'ontjamais été toutes prises en considération; ce qui Ta fait rester jusqu^à ce jour indéterminé et susceptible de plusieurs solutions, toutes également bonnes quand on fait abstraction de telle ou telle condition^ toutes éga-^ lement mauvaises quand une nouveUe condition vient à se faire connaître , ou que l'attention se reporte vers quelque condition connue^ mais négligée?

Nature et condltîont du problème^

Pour quitter ce langage mathématique, nous dirons que presque tous les auteurs de ces systèmes, n'ayant eu égard qu'à certaines difficultés qui les frappaient plus que d'autres, se sont attachés à résoudre celles-là d'une manière plus ou moins plausible, et en ont laissé de côté d'aussi nombreuses, d'aussi importantes. Tel n'a vu, par exemple, que la difficulté de faire changer le niveau des mers ; tel autre, que celle de faire dissoudre toutes les substances terrestres dans un seul et même liquide ; tel autre enfin, que celle de faire vivre sous la zone glaciale des animaux qu'il croyait de 'a zone torride. Épuisant sur ces questions les forces do leur esprit, ils croyaient avoir tout fait en imaginant un ruux en

quelconque d'y répondre : il y a plus, en négligeant ainsi tous les autres phénomènes, ils ne songeaient pas même toujours à déterminer avec précision la mesure et les limites de ceux qu'ils cherchaient à expliquer.

Cela est vrai surtout pour les terrains secondaires , qui forment cependant la partie la plus importante et la plus difficile du problème. Pendant longtemps on ne s'est occupé que bien faiblement de fixer les superpositions de leurs couches, et les rapports de ces couches avec les espèces d'animaux et de plantes dont elles renferment les restes.

Y a-t-il des animaux, des plantes propres à certaines couches, et qui ne se trouvent pas dans les autres? Quelles sont les espèces qui paraissent les premières, ou celles qui viennent après? Ces deux sortes d'espèces s'accompagnent-elles quelquefois? Y a-t-il des alternatives dans leur retour ? ou, en d'autres termes^ les premières reviennent- elles une seconde fois , et alors les secondes disparaissent-elles? Ces animaux, ces plantes, ont-ils tous vécu dans les lieux où l'on trouve leurs dépouilles? ou bien yen a-t-il qui y aient été transportés d'ailleurs ? Vivent-ils encore tous aujourd'hui quelque part? ou bien ont-ils été détruits en tout ou en partie? Y a-t-il un rapport constant entre l'ancienneté des couches et la ressemblance ou la nonressemblance des fossiles avec les êtres vivants? Y en at-il un de climat entre les fossiles et ceux des êtres vivants qui leur ressemblent le plus? Peut-on en conclure que les transports de ces êtres, s'il y en a eu, se soient faits du Nord au Sud, ou de l'Est à l'Ouest, ou par

100 DlSGOCaS SUR LES RÉVOLUTIONS

irradiation et mélange? et peut-on distinguer les époques de ces transports par les couches qui en portent les empreintes?

Que dire sur les causes de l'état actuel du globe y si Ton ne peut répondre à ces questions , si Ton n'a pas encore de motifs suffisants pour choisir entre l'affirmative ou la négative 7 Or , il n'est que trop vrai que pendant longtemps aucun dé ces points n'a été mis absolument hors de doute ^ qu'à peine même semblait-on avoir songé qu'il fût bon de les éclaircir avant de faire un système.

RaifOB pour laqoeUe let oondîtîont ont été né^géei-

On trouvera la raison de cette singularité si l'on réfléchit que les géologistes ont tous été^ ou des naturalistes de cabinet^ qui avaient peu examiné par eux-mêmes la structure des montagnes^ ou des minéralogistes, qui n'avaient pas étudié avec assez de détail les innombrables variétés des animaux^ et la complication infinie Je leurs diverses parties. Les premiers n'ont fait que des systèmes; les derniers ont donné d'ei^cellentes observations : ils ont véritablement posé les bases de la science, mais ils n'ont pu en achever Tédifice.

Progrëi de la géologie mmérale*

En effet, la partie purement minérale du grand problème de la théorie de la terre a été étudiée avec un soin admirable par de Saussure, et portée depuis à un déve-

loppement étonnant par Werner çtpar les nombreux et savants élèves qu'il a formés.

Le premier de ces hommes célèbres, parcourant péniblement pendant vingt années les cantons les plus inaccessibles, attaquant en quelque sorte les Alpes par toutes leurs faces, par tous leurs défilés, nous a dévoilé tout le désordre des terrains primitifs et a tracé plus nettement la limite qui les distingue des terrains secondaires. Le second, profitant des nombreuses excavations faites dans le pays qui possède les plus anciennes mines, a fixé les lois de la succession des couches ; il a montré leur ancienneté respective, et poursuivi chacune d'elles dans toutes ses métamorphoses. C'est de lui, et de lui seulement, que datera la géologie positive, en ce qui concerne la nature minérale des couches ; mais ni Werner ni de Saussure n'ont donné à la détermination des espèces organisées fossiles, dans chaque genre, de couche , la rigueur devenue nécessaire depuis que les animaux connus s'élèvent à un nombre si prodigieux.

D'autres savants étudiaient, à la vérité, les débris fossiles dés corps organisés; ils en recueillaient et en faisaient représenter par milliers; leurs ouvrages seront des collections précieuses de matériaux; mais, plus occupés des animaux ou des plantes,, considérés comme tels, que de la théorie de la terre , ou regardant ces pétrifications comme des curiosités plutôt que comme des documents historiques, ou bien enfin se contentant d'explications partielles sur le gisement de chaque morceau, ils ont presque toujours négligé de rechercher les lois

générales de position ou de rapport des fossiles avec les couches.

In^ortanoe des foisîlet en géologie-

Cependant Tidée de cette recherche était bien naturelle. Comment ne voyait-on pas que c'est aux fossiles seuls qu'est due la naissance de la théorie de la terre; que sans eux Ton n'aurait peut-être jamais songé qu'il y ait eu dans la formation du globe des époques successives et une série d'opérations différentes? Eux seuls, en effets donnent la certitude que le globe n'a pas toujours eu la même enveloppe par la certitude où l'on est qu'ils ont dû vivre à' la surface avant d'être ainsi ensevelis dans la profondeur. Ce n'est que par analogie que l'on a étendu aux terrains primitifs la conclu- . sion que les fossiles fournissent directement pour les terrains secondaires; et s'il n'y avait que des terrains sans fossiles^ personne ne pourrait soutenir que ces terrains n'ont pas été formés tous ensemble.

C'est encore par les fossiles^ toute légère qu'est restée leur connaissance, que nous avons reconnu le peu que nous savons sur la nature des révolutions du globe. U nous ont appris que les couches qui les recèlent ont été déposées paisiblement dans un liquide ; que leurs variations ont correspondu à celles du liquide , que leur mise à nu a été occasionnée par le transport de ce liquide; que cette mise à nu a eu lieu plus d'une fois: rien de tout cela ne serait certain sans les fossiles.

L'étude de la partie minérale delà géologie, qui n'est

pas moins nécessaire^ qui même est pour les arts pratiques d'une utilité beaucoup plusgrande, est cependant beaucoup moins instructive par rapport à Tobjet dont il s'agit.

Nous sommes dans l'ignorance la plus absolue sur les causes qui ont pu faire varier les substances dont les coucbes se composent ; nous ne connaissons pas même les agents qui ont pu tenir certaines d'entre elles en dissolution; ^t Ton dispute encore sur plusieurs si elles doivent leur origine à Feau ou au feu. Au fond l'on a pu voir ci-devant que Ton n'est d'accord que sur un seul points savoir, que la mer a changé de place. Et comment le sait-on, si ce n'est par les fossiles ?

Les fossiles, qui ont donné naissance à la théorie de la terre, lui ont donc fourni en même temps ses principales lumières, les seules qui jusque ici aient été généralement reconnues.

Cette idée est ce qui nous a encouragé à nous en occuper; mais ce champ est immense : un seul homme pourrait à peine en effleurer une faible partie. Il fallait donc faire un choix, et nous le fîmes bientôt. La classe de fossiles qui fait l'objet de cet ouvrage nous attacha dès le premier abord, parce que nous vîmes qu'elle est à la fois plus féconde en conséquences précises, et cependant moins connue, et plus riche en nouveaux sujets de recherches (1).

(1) Mon ouTrage a prouvé en effet à quel point cette matière était encore neuve lorsque je Tai commencé , malgré les excellents travaux des Camper, des Pallas , des Blumenbach , des Merk » de^ Sœmmerring , des Roseninûller, des Fischer, des Faujas, des Home, et des autres savants dont

104 DISG01TB8 SUE LES B^VOLCmONS

ImlporUmoe fpèoialedef ot foinlet de qaadnipèdef*

Il est sensible, en effet, que les ossements de quadrupèdes peuvent conduire, par plusieurs raisons, à des résultats plus rigoureux qu^aucune autre dépouille de corps organisés.

Premièrement, ils caractérisent d^une manière plus nette les révolutions qui les ont affectés. Des coquilles annoncent bien que la mer existait où elles se sont formées; mais leurs changements d'espèce pourraient à la rigueur provenir de changements légers ' dans la nature du liquide ou seulement dans sa températwe. Ils pourraient avoir tenu à des causes encore plus accidentelles. Rien ne nous assure que dans le fond de la mer, certaines espèces , certains genres même , après avoir occupé plus on moins longtemps des espa^ ces déterminés, n'aient pu être chassés par d'autres. Ici, au contraire, tout est précis; l'apparition des os de quadrupèdes, surtout celle de leurs cadavres entiers dans les couches, annonce, ou que la couche même qui les porte était autrefois à sec, ou qu'il s'était au moins formé une terre sèche dans le voisinage. Leur disparition rend certain que cette couche avait été

j'ai eu le plus grand soin de citer les ouvrages dans ceux de mes chapitres auxquels ils se rapportent. Mais depuis quelques années les naturalistes ont cultivé ce nouveau champ avec une ardeur qui a été couronnée des pins grands succès. MM. Brochi , Brongniart , Biikland, Conybeare , Deshayes, Férussac, de Fischer, Goldfuss , Jœger, Marcel de Serres, Mantell et bien d*autre» savants naturalistes, ont montré de plus en plus, par leurs découvertes , l'importance des fossiles en géologie.

inondée, ou que cette terre sèche avait cessé d^exister. C'est donc par eux que nous apprenons d'une manière assurée le fait important des irruptions répétées de la mer ^ dont les coquilles et les autres produils marins à eux seuls ne nous auraient pas instruits ; et c^est par leur étude approfondie que nous pouvons espérer de reconnaître le nombre et les époques de ces irruptions.

Secondement^ la nature des révolutions qui ont altéré la surface du globe a dû exercer sur les quadrupèdes terrestres une action plus complète que sur les animaux marins. Comme ces révolutions ont en grande partie cotisisté en déplacements du lit de la mer^ et qu<^ les eaux devaient détruire tous les quadrupèdes qu'elles atteignaient, si leur irruption a été générale, elle a pu faire périr la classe entière ^ ou si elle n'a porté à la fois que sur certains continents^ elle a pu anéantir au moins les espèces propres à ces continents, sans avoir la même influence sur les animaux marins. Au contraire^ des millions d'individus aquatiques ont pu être laissés à sec ou ensevelis sous des couches nouvelles, ou jetés avec violence à la côte, et leur race être cependant conservée dans quelques lieux plus paisibles, d'où elle se sera de nouveau propagée après que Tagitation des mers aura cessé.

Troisièmement, cette action plus complète est aussi plus facile à saisir; il est plus aisé d'en démontrer les effets, parce que le nombre des quadrupèdes étant borné, la plupart de leurs espèces, au moins les grandes, étant connues, on a plus de moyens de s'assurer si des os fossilesappartiennent à Tune d'elles, ou s'ils viennent

d'une espèce perdue. Comme nous sommes, au contraire^ fort loin de connaître tousles coquillages ettousles poissons de la mer; comme nous ignorons probablement encore la plus grande partie de ceux qui vivent dans la profondeur, il est impossible de savoir avec certitude si une espèce que Ton trouve fossile n'existe pas quelque part vivante. Aussi voyons-nous des savants s'opiniàtrer à donner le nom de coquilles pélagiennes, c'est-à-dire de coquilles de la haute mer, aux bélemnites, aux cornes d'ammon et aux autres dépouilles testacées qui n'ont encore été vues que dans des couches anciennes, voulant dire par là que, si on ne les- a point encore découvertes dans Fétat de vie, c'est qu'elles habitent à des profondeurs inaccessibles pour nos filets. Sans doute les naturalistes n'ont pas encore traversé tous les continents et ne connaissent pas même tousles quadrupèdes qui habitent les pays qu'ils ont traversés. On découvre de temps en temps des espèces nouvelles de cette classe, et ceux qui n'ont pas examiné avec attention toutes les circonstances de ces découvertes pourraient croire aussi que les quadrupèdes inconnus dont on trouve les os dans nos couches sont restés jusqu'à présent cachés dans quelques lies qui n'ont pas été rencontrées par des navigateurs ou dans quelques-uns des vastes déserts qui occupent le milieu de TÂsie, de l'Afrique, des deux Amériques et de la Nouvelle-Hollande.

11 y a peu d'etpéranoe de dëooavrlr de nouveUet «fpéoei de grands quadrt^èdes*

Cependant, que Ton examine bien quelles sortes de quadrupèdes Ton a découvertes récemment et dans quelles circontances on les a découvertes, et Ton verra qu'il reste peu d'espoir de trouver un jour celles que nous n'avons encore vues que fossiles.

Les lies d'étendue médiocre, et placées loin des grandes terres, ont très-peu de quadrupèdes, la plupart fort petits : quand elles en possèdent de grands , c'est qu'ils y ont été apportés d'ailleurs. Bougainville et Cook n'ont trouvé que des cochons et des chiens dans les lies de la mer du Sud. Les plus grands quadrupèdes des Antilles étaient les agoutis.

A la vérité les grandes terres, comme l'Asie, l'Afrique, les deux Amériques et la Nouvelle-Hollande, ont de grands 'quadrupèdes, et généralement des espèces propres à chacune d'elles; en sorte que toutes les fois que l'on a découvert de ces terres que leur situation avait tenues isolées du reste du monde, on y a trouvé la classe des quadrupèdes entièrement différente de ce qui existait ailleurs.

Ainsi, quand les Espagnols parcoururent pour la première fois l'Amérique méridionale, ils n'y trouvèrent pas un seul des quadrupèdes de l'Europe, de l'Asie, ni de l'Afrique. Le puma, le jaguar, le tapir, le cabiai, le lama, la vigogne, les paresseux, les tatous , les sarigues , tous les sapajous furent pour

108 DisGOURS sua les kévolittions

eux des êtres entièrement nouveaux , et dont ils n'avaient nulle idée. Le même phénomène s'est renouvelé de nos jours quand on a commencé à examiner les côtes de la Nouvelle-Hollande et les lies adjacentes. Les divers kangourous^ les phascolomes^ les dasyures^ les péramèles, les phalangers volants^ les ornithorhynques, les échidnés sont venus étonner les naturalistes par des conformations étranges, qui rompaient toutes les règles et échappaient à tous les systèmes.

Si donc il restait quelque grand continent à découvrir, on pourrait encore espérer de connaître de nouvelles espèces, parmi lesquelles il pourrait s'en trouver de plus ou moins semblables à celles dont les entrailles de la terre nous ont montré les dépouilles; mais il suffit de jeter un coup d'œil sur la mappemonde, de voiries innombrables directions selon lesquelles les navigateurs ont sillonné l'Océan, pour juger qu'il ne doit plus y avoir de grande terre, à moins qu'elle ne soit vers le pôle austral, où les glaces n'y laisseraient subsister aucun reste de vie.

Ainsi, ce n'est que de l'intérieur des grandes parties du monde que l'on peut encore attendre des quadrupèdes inconnus.

Or, avec un peu de réflexion, on verra bientôt que l'attente n'est guère plus fondée de ce côté que de celui des lies.

Sans, doute le voyageur européen ne parcourt pas aisémentdevastes étendues de pays, désertes ou nourrissant seulement des peuplades féroces ; et cela est sur-

fout vrai à regard de TAfrique (1) : mais rien n^empèche les animaux de parcourir ces contrées en tous sens^ et de se rendre vers les c6tes. Quand il y aurait entre les côtes et les déserts de l'intérieur de grandes chaînes de montagnes^ elles seraient toujours interrompues à quelques endroits pour laisser passer les fleuves; et dans ces déserts brûlants les quadrupèdes suivent de préférence les bords des rivières. Les peuplades des côtes remontent aussi ces rivières^ et prennent promptement connaissance^ soit par elles-niémes, soit par le commerce et la tradition des peuplades supérieures^ de toutes les espèces remarquables qui viventjusque vers les sources.

Il n'a donc fallu à aucune époque un temps bien long pour que les nations civilisées qui ont fréquenté les côtes d'un grand pays en connussent assez bien les animajix considérables .ou frappants par leur configuration.

Les faits connus répondent à ce raisonnement. Quoique les anciens n'aient point passé l'Imaûs et le Gange, en Asie, et qu'ils n'aient pas été fort loin en

(1) Les Toyages dans rintérieur de TAfrique sont dangereux , moins à cause des animaux et des peuplades féroces qu'on y rencontre, qu'à cause du climat meurtrier. Les exhalaisons pestilentielles des lacs et des marais et la différence énorme qui existe souvent entre la température du jour et celle de la nuit occasionnent des fièvres putrides auxquelles les Européens résistent rarement ; témoin les expéditions de Tuckey, de Lander, de Bouet et de tant d'autres. « L'eau de ces lacs , dit Bouet , est noir&tre et presque stagnante ; d'immenses marais les euTeloppent; enfin un brouillard épais et fétide les couvre jusqu'à une heure avancée de la matinée» malgré l'excessive chaleur des rayons d'un soleil ardent , qui se réfléchissent sur le lac comme sur une surface de Terre. » — Ni le quinquina ni aucun fébrifuge ne triomphent des fièvres qui proTiennent de ces miasmes , et qui deviennent promptement mortelles. (H.)

110 DISCOraS SUR LES RÉVOLUTIONS

Afrique, au midi de PAtlas (1), ils ont réellement connu tous les grands animaux de ces deux parties du monde ; et s*ik n'en ont pas distingué toutes les espèces^ ce n'est point parce qu'ils n'avaient pu les voir ou en entendre parler, mais parce que la ressemblance de ces espèces n'avait pas permis d*en reconnaître les caractères. La seule grande exception que Ton puisse m'opposer est le tapir de Malacca récemment envoyé des Indes par deux jeunes naturalistes de mes élèves, MM. Duvaucel et Diard, et qui forme, en effet, Tune des plus belles découvertes dont rhistoire naturelle se soit enrichie dans ces derniers temps.

Les anciens connaissaient très-bien l'éléphant, et Vhistoire de ce quadrupède est plus exacte dans Aristote que dans Buffon.

Ils n'ignoraient même pas une partie des différences qui distinguent les éléphants d'Afrique de ceux d'Asie (2).

Us connaissaient les rhinocéros à deux cornes, que l'Europe moderne n'a point vus vivants. Domitien en montra à Rome et en fit graver sur des médailles. Pau* sanias les décrit fort bien.

Le rhinocéros unicorne, tout éloignée qu'est sa patrie, leur était également connu. Pompée en fit voir un à

(1) Cette allégation ne nous paratt pas eiacte. Les anciens connaissaient peut-être mieux que nous Tinténear de rAfrique. Ils avaient quelques notions du cours du Niger et du grand lac (lac Tchad), que Clapperton, Denham et Oudney ont découvert, il y a une trentaine d'années à peine, dans rintérieur du Soudan. Voyez ce que nous avons dit à ce sujet dans VUnivers pittoresque {Tripoli, Soudan , etc. ).

(2) Voyez dans le tome l*' de mes Recherches le chapitre des Éléphants.

Rome. Sirabon en décrivit exactement un antre à Âlexan* drie.

Le rhinocéros de Sumatra, décrit par M. Bell, et celui de Java, découvert et envoyé par MH. Duvaucel et Diard, ne paraissent point habiter le continent. Ainsi il n'est point étonnant que les anciens les ignorassent (1) : d'ailleurs ils ne les auraient peut-être pas distingués, à cause de leur trop grande ressemblance avec les autres espèces.

L^hippopotame n'a pas été si bien décrit (}ue les espèces précédentes; mais on en trouve des figures trèsexactes sur les monuments laissés par les Romains, et représentant des choses relatives à TÉgypte, telles que la statue du Nil, la mosaïque de Palestrine^ et un grand nombre de médailles. En effet, les Romains en ont vu plusieurs fois; Scaurus, Auguste, Antonin, Commode, Héliogabale, Philippe et Carin (2) leur en montrèrent.

Les deux espèces de chameaux, celle de Bactriane et celle d'Arabie, sont déjà fort bien décrites et caractérisées par Aristote (3).

Les anciens ont connu la girafe, ou chameau-léopard ; on en a même vu une vivante à Rome, dans le cirque, sous la dictature de Jules César, Tan de Rome 708; il y en avait eu dix de rassemblées par Gordien III, qui furent tuées aux jeux séculaires de Philippe (i), ce qui doit étonner nos modernes, qui n'en ont vu qu'une dans le

(1) Voyez dans le tome II , première partie, le chapitre des Rhinocéros.

(2) Voyez mon chapitre de THippopotame, dans le 1. 1*' des Recherches,

(3) ffist. anim, fWb. u, cap. 1.

(4) Jal. Capitol., Gord., m, cap. 28.

treizième et une dans le quinzième siècle (1)^ et qui ont si fort admiré celle que la France a reçue du pacha d'Egypte, et qui vit aujourd'hui au Jardin du Roi.

Si on lit avec attention les descriptions de l'hippopotame données par Hérodote et par Aristote, et que l'on croit empruntées d'Hécatée de Milet, on trouvera qu'elles doivent avoir été composées avec celles de deux animaux différents, dont l'un était peut-être le véritable hippopotame, et dont l'autre étaitcertainementle gnou [antilope gnut Gmel.), ce quadrupède dont nos naturalistes n'ont entendu parler qu'à la fin du dix-huitième siècle. C'était le même animal dont on avait des relations fabuleuses sous le nom de catoblepas ou catàblepon (2).

Le sangher d'Ethiopie d'Agatharchide, qui avait des cornes, était bien notre sanglier d'Ethiopie d'aujourd'hui , dont les énormes défenses méritent presque autant le nom de cornes que les défenses de l'éléphant (3).

Le bubale, le nagor sont décrits par Pline [i] ; la gazelle, par Élien (5) ; l'oryx, par Oppien (6) ; l'axis Tétait dès le temps de Ctésias (7) ; l'algazel et la corine sont parfaitement représentés sur les monuments égyptiens (8).

(1) Celle qae posséda Feinpdrear Frédéric II et celle qae le sondan d'Egypte enToya à Laurent de Médicis, et qui est peinte dans les fresques de Poggio*Cajano.

(2) Voyez Pline, lib. tiii, cap. 32; et surtout jElien, lib. vn, cap. 5.

(3) i£tian., Anim., v, 27.

(4) Pline f lib. viii, cap. 15 , et lib. xi, cap. 37.

(5) Mii&n.f Anim. , xiv , 14.

(6) Opp , Cyneg.f ii, v. 445 et suiv.

(7) Pline, lib. viii.cap. 2.

(8) Voyez le Grand ouvrage sur PÉgypte, Antiq., IV, pi. 49 et pi. 66.

Élien décrit bien le yali, ou bos grunnienSy sous le nom de bœuf dont la queue sert à faire des chassemouches (1) .

Le buffle n'a pas été domestique chez les anciens; mais le bœuf des Indes^ dont parle Élien (2), et qui avait des cornes assez grandes pour tenir trois amphores, était bien la variété du buffle appelée ami.

Et même ce bdBuf sauvage à cornes déprimées qu'Aristote place dans TArachosie (3) ne peut être que le buffle ordinaire.

Les anciens ont connu les bœufs sans cornes (i) ; les bœufs d'Afrique, dont les cornes attachées seulement à la peau remuaient avec elle (5) ; les bœufs des Indes, aussi rapides à la course que des chevaux (6) ; ceux qui ne surpassent pas un bouc en grandeur (7); les moutons à large queue (8); ceux des Indes, grands comme des ânes (9).

Toutes mêlées de fables que sont les indications données par les anciens sur l'aurochs, sur le renne, et sur Télan, elles prouvent toujours qu'ils en avaient quelque connaissance, mais que cette connaissance, fondée sur

(1) iElian,i4ntm., xv,l4.

(2) ifilian., Anim,^ m, 34.

(3) Ari8t., Hist, an., lib. ii, cap. 5.

(4) i£lian., 11,53.

(5) Idem, ii, 20.

(6) Idem, TV ^ 24.

(7) Idem, ihid.

(S) Idem, Anim., m , 3.

(9)/rfm,iv,32.

CUTIER. — DISC. SVR LES RÉTOL.

lli DISC0UB8 SUR LES BÉVOLUTIONS

le rapport de peuples grossiers, n'avait point été soumise à une critique judicieuse (1).

Ces animaux habitent toujours les pays que les anciens leur assignent^ et n'ont disparu que dans les contrées trop cultivées pour leurs habitudes ; Taurochs,. Félan^ vivent encore dans les forêts de la Lithuanien qui se continuaient autrefois avec la forêt Hercynienne. U y a des aurochs au nord de la Grèce comme du temps de Pausanias. Le renne vit dans le nord^ dans les pays^ glacés^ où il a toujours vécu; il y change de couleur, non pas ft volonté, comme le croyaient les Grecs, mais suivant les saisons. C'est par suite de méprises à peine excusables qu'on a supposé qu'il s'en trouvait au quatorzième siècle dans les Pyrénées (2).

L'ours blanc a été vu même en Egypte sous les Ptolémées (3).

Les lions, les panthères, étaient communs à Rome dans les jeux : on les voyait par centaines ; on y a vu même quelques tigres; l'hyène rayée, le crocodile du Nil, y ont paru. 11 y a dans les mosaïques antiques

(t) Voyez dans mes Recherches, tom. IV, le chapitre des Cerfs et celui des Bœufs.

(2) Baiïon , ayant lu dans Du Fouilloux un passage tronqué de Gaston Pliébiis, comte de Fois, où ce prince décrit la chasse du renne, avait imaginé qu'au temps de Gaston cet animal vivait dans les Pyrénées ; et les éditions ûnpriméea de Gaston étaient si fantÎTes, qu'il était diflieiie de sa> voir au juste ce que cet auteur avait voulu dire ; mais ayant reconni à son manuscrit original , qui est conservé à la Bibliothèque du Roi , j'ai constaté que c'était en Xueden et en Nowrvègue (en Suède et en Norvège),, qu'il disait avoir vu et chassé des rennes.

(3) Athénée, lib.v.

conservées à Rome d'excellents portraits des plus rares de ces espèces ; on voit entre autre l'hyène rayée , parfaitement représentée dans un morceau conservé au Muséum du Vatican ; et pendant que j'étais à Rome ( en 1809) on découvrit, dans un jardin du côté de Tare de Galien, un pavé en mosaïque de pierres naturelles assorties, à la manière de Florence, représentant quatre tigres de Bengale supérieurement rendus. Il a été depuis divisé et placé dans les salons de Thôtel de M. Torlonia y duc de Bracciano.

Le Muséum du Vatican possède un crocodile en basalte'^ d'une exactitude presque parfaite (1). On ne peut guère douter que V hippotigre ne fût le zèbre ^ qui ne vient cependant que des parties méridionales de l'Afrique (2).

Il serait facile de montrer que presque toutes les espèces un peu remarquables de singes ont été assez distinctement indiquées par les anciens sous les noms de pithèques^ de sphinx, de satyres, decébus, de cynocéphales , de cercopithèques (3).

Ils ont connu et décrit jusqu'à d'assez petites espèces de rongeurs , quand elles avaient quelque conforma-

(1) It n'y a d'erreur qu'an ongle de trop an pied de derrière. Auguste en avait montré trente-six. Diofif lib. ly.

(2) Caracalla en tua an dans te cirque. Dion , lib. lxxtii. Conf. Gisb. Cuperide Eleph. in nummis oMis, ex. ii, cap. 7.

(3) Voyez LIclitenstein : CommenU de Simiarum quotquot veterthus iiinotuerun formis; Hamburg. 1791. Et en générai consultez sur tous ce9, animaux les note$% que j'ai insérées dans le Pline de l'édition de Lemaire, ainsi que dans la traduction de Pline publiée par M. Panckouke.

116 riSCOUES SUR LES REVOLUTIONS

tioa ou quelque propriété notable (1). Mais les petites espèces ne nous importent point relativement à notre objets et il nous suffit d'avoir montré que toutes les grandes espèces remarquables par quelque caractère frappant, que nous connaissons en Europe, en Asie et en Afrique, étaient déjà connues des anciens; d'où nous pouvons aisément conclure que, s^ils ne font pas mention des petites, ou s'ils ne distinguent point celles qui se ressemblent trop, comme les diverses gazelles et autres, ils en ont été empêchés par le défaut d'attention et de méthode, plutôt que par les obstacles du climat. Nous conclurons également que si dix-huit ou vingt siècles et la circumnavigation de l'Afrique et des Indes ont si peu ajouté en ce genre à ce que les anciens nous ont appris y il n'y a pas d'apparence que les siècles qui suivront apprennent beaucoup à nos neveux.

Mais peut-être quelqu'un fera-t-il un argument inverse, et dira que non-seulement les anciens, conmie nous venons de le prouver, ont connu autant de grands animaux que nous , mais qu'ils en ont décrit plusieurs que nous n'avons pas; que nous nous hâtons de regarder ces animaux comme fabuleux; que nous devons les chercher encore avant de croire avoir épuisé l'histoire de la création existante ; enfin que parmi ces animaux prétendus fabuleux se trouveront peut-être, lorsqu'on les connaîtra mieux, les originaux de nos ossements d'espèces inconnues. Quelques-uns penseront même

(4) La gerboise est gravée 8;ir les médailles de Cyrène, et indj<|uée pii Aristote sous le nom de rat à deux pieds.

que ces monstres divers^ ornements essentiels de l'histoire héroïque de presque tous les peuples ^ sont précisément ces espèces^ qu'il a fallu détruire pour permettre à la civilisation de s'établir. Ainsi les Thésée et les Bellérophon auraient été plus heureux que toiis nos peuples d'aujourd'hui; qui ont bien repoussé les animaux nuisibles , mais qui ne sont encore parvenus à en exterminer aucun.

Il est facile de répondre à cette objection en examinant les descriptions de ces êtres inconnus et en remontant à leur origine.

Les plus nombreux ont une source purement mythologique ^ et leurs descriptions en portent Tempreinte irrécusable ; car on ne voit dans presque toutes que des parties d'animaux connus réunies par une imagination sans frein y et contre toutes les lois de la nature.

Ceux qu'ont inventés ou arrangés les Grecs ont au moins de lagr&ce dans leur composition : semblables à ces arabesques qui décorent quelques restes d'édifices antiques, et qu'a multipliées le pinceau fécond de Raphaël , les formes qui s'y marient, tout en répugnant à la raison , offrent & l'œil des contours agréables ; ce sont des produits légers d'heureux songes ; peut-être des emblèmes dans le goût oriental, où l'on prétendait voiler sous des images mystiques quelques propositions de métaphysique ou de morale. Pardonnons à ceux qui emploient leur temps à découvrir la sagesse cachée dans le sphinx de Thèbes, ou dans le pégase de Thessalie, ou dans le minotaure de Crète, ou dans la chimère de l'Épire; mais espérons que per-

118 Discouns SUR les révolutions

sonne ne les cherchera sérieusement dans la naiare : autant vaudrait y chercher les animaux de Daniel ou la bête de l'Apocalypse.

N'y cherchons pas davantage les animaux mythologiques des Perses^ enfants d'une imagination encore plus exaltée ; cette martichorey ou destructeur éChomtneSy qui porte une tète humaine sur un corps de lion , terminé par une queue de scorpion (1) ; ce griffon , ou gardeur de trésors, à moitié aigle, à moitié lion (2) ; ce eartazonon (3) , ou Àne sauvage , dont le front est armé d'une longue corne.

Ctésias^ qui a donné ces animaux pour existants^ a passé chez beaucoup d'auteurs pour un inventeur de fables , tandis qu'il n'avait fait qu'attribuer de la réalité à des figures emblématiques. On a retrouvé ces compositions fantastiques sculptées dans les ruines de Persépolis {&) ; que signifiaient-elles? Nous ne le saurons probablement jamais; mais à coup sûr elles ne représentent pas des êtres réels (5).

Agatharchide, cet autre fabricateur d'animaux, avait probablement puisé à une source analogue : les monu-

(1) Plin. Yui, 31 ; ArUt,, Ub. ii, cap. 11; Pliot., Bibl.^ art. 72; Ctes., Ind.; ^lian., Anim,, ir, 21.

(2) iËlian., Anim. , iy,27.

(3) Idenif xvi , 20 ; Pliotiiis , BibL^ art. 72 ; Clés. , Ind*

(4) Voyez Corneille Lebrun, Voyage en Moscovïe, en Perse et aux Indes, tom. II, et Vouvrage allemand de M. Heeren sur le commerce des anciens.

(5) Ces mêmes animaux fantastiques sont aussi représentés sur les monuments retirés des fouilles de Kliorsabad , de Rouyounjiii , de Kararoles. Ces ruines, qu*on a prises à tort pour celles de Mliii?e, sont sous ce rapport identiques avec celles de Persépolis. (H.)

ments de l'Egypte nous montrent encore des combinaisons nombreuses de parties d'espèces diverses; les dieux y sont souvent représentés avec un corps humain et une tète d'animal; on y voit des animaux avec des tètes d'homme, qui ont produit les cynocéphales, les sphinx et les satyres des anciens naturalistes. L'habitude d'y re« présenter dans un même tableau des hommes de tailles très-différentes, le roi ou le vainqueur gigantesque, les vaincus ou les sujets trois ou quatre fois plus petits, aura donné naissance à la fable des pygmées. C'est dans quelque recoin d'un de ces monuments qu'Agatharchide aura vu son taureau Carnivore, dont la gueule, fendue jusqu'aux oreilles, n'épargnait aucun autre animal (1), mais qu'assurément les naturalistes n'avoueront pas; car la nature ne combine ni des pieds fourchus, ni des corneS) avec des dents tranchantes.

Il y aura peut-être eu bien d'autres figures tout aussi étranges, ou dans ceux de ces monuments qui n'ont pu résister au temps, ou dans les temples de TËthiopie et del'Arabiey que les mahométans et les Abyssins ont détruits par zèle religieux. Ceux de l'Inde en fourmillent; mais les combinaisons en sont trop extravagantes pour avoir trompé quelqu'un : des monstres à cent bras, à vingt tètes, toutes différentes, sont aussi par trop monstrueux.

Il n'est pas jusqu'aux Japonais et aux Chinois qui n'aient des animaux imaginaires, qu'ils donnent comme réels, qu'ils représentent même dans leurs livres dere-

(1) PhotiuSy Bibl.^ art. 250 ; Agatharcliid., Excerpt, hist., cap. xxxix; jElian., Anm., xtii, 45 j Piio., viii, 21,

ligioD. Les Mexicains en avaient. C'est Thabitude de tous les peuples^ soit aux époques où leuridolÀtrie n'est point encore raffinée, soit lorsque le sens de ces combinaisons emblématiques a été perdu. Mais qui oserait prétendre trouver dans la nature ces enfants de l'ignorance ou de la superstition?

Il sera arrivé cependant que des voyageurs, pour se faire valoir, auront dit avoir observé ces êtres fantastiques, ou que, faute d'attention, et trompés par une ressemblance légère, ils auront pris pour eux des êtres réels. Les grands singes auront paru de vrais cynocéphales, devrais sphinx, de vrais hommes à queue; c'est ainsi que saint Augustin aura cru avoir vu un satyre.

Quelques animaux véritables, mal observés et mal décrits, auront aussi donné naissance à des idées monstrueuses, bien que fondées sur quelque réalité; ainsi l'on né peut douter de l'existence de l'hyène, quoique cet animal n'ait pas le cou soutenu par un seul os (1) et qu'il ne change pas chaque année de sexe, comme le dit Pline (2); ainsi le taureau Carnivore n'est peut-être qu'un rhinocéros à deux cornes dénaturé. M. de Wel«

(1) J^ai même to, dans le cabinet dé fèu M. Adrien Camper, un sqnel- Jette d'hyène où plusieurs des vertèbres du cou étaient soudées ensemble. l\ est probable que c'est quelque indifidu semblable qui aura fait attribuer en général ce caractère à toutes les hyènes. Cet animal doit être plus sujet que d'autres à cet accident , à cause de la force prodigieuse des muscles de son cou et de l'usage fréquent qu'il en fait. Quand Thyène a saisi quelque chose, il est plus aisé de Tattirer tout entière que de lui arracher ce qu'elle tient ; et c'est ce qui en a fait pour les Arabes Temblème de l'opiniâtreté invincible.

(2) n ne change pas de sexe; mais il a au périnée on orifice qui a pu le (aire croire hermaphrodite.

theim prétend bien que les fourmis aurifères d'Hérodote sont des corsacs.

L'un des plus fameux, parmi ces animaux des anciens^ c'est la licorne. On s'est obstiné jusqu'à nos jours à la chercher^ ou du moins à chercher des arguments pour ensoutenir l'existence. Trois animaux sont fréquemment mentionnés chez les anciens comme n'ayant qu'une corne au milieu du front. Voryx d'Afrique, qui a en même temps le pied fourchu, le poil à contre-sens (1), une grande taille, comparable à celle du bœuf (2) ou même du rhinocéros (3), et que l'on s'accorde à rapprocher des cerfs et des chèvres (k) pour la forme ; l'âne des Indes, qui est solipède, et le monoceros proprement dit, dont les pieds sont tantôt comparés à ceux du lion (5), tantôt à ceux de l'éléphant (6), qui par conséquent est censé fissipède. Le cheval (7) et le bœufunicorne se rapportent l'un et l'autre, sans doute, à l'âne des Indes; carie bœuf même est donné comme solipède (8). Je le demande, si ces animaux existaient comme espèces distinctes, n'en aurions-nous pas au moins les cornes dans nos cabinets? Et quelles cornes impaires y possédons-nous, si ce n'est celles du rhinocéros et du narval?

Comment, après cela, s'en rapporter à des figures gros-

(1) Arist, Anim., ii, l>iiii, 1; Plin,, \i, 46.

(2) Hérod., ly, 192.

(3) Oppien., Cyneg., ii» v, 551.

(4) Plin., VIII, 53.

(5) Philostorge, m,

(6) Plin., VIII, «.

(7) Onésicrite , ap. Sirab., lib. xv; ^lian., Anim., xiii» 42.

(8) Plin., VIII, 31.

122 DISCOURS sua les révolutions

sières tracées par des sauvages sur des rochers (1)? Ne sachant pas la perspective^ et voulant représenter une antilope & cornes droites de profil^ ils n'auront pu lui donner qu'une corne^ et voilà sur-le-champ un oryx. Les oryx des monuments égyptiens ne sont probablement aussi que des produits du style roide imposé aux artistes de ce pays par la religion. Beaucoup de leurs profils de quadrupèdes n'offrent qu'une jambe devant et une derrière; pourquoi auraient-ils montré deux cornes? Peut-être est-il arrivé de prendre à la chasse des individus qu'un accident avait privés d'une corne^ comme il arrive assez souvent aux chamois et aux saTgas; et cela aura suffi pour confirmer l'erreur produite par ces images. C'est probablement ainsi que l'on a trouvé nouvellement la licorne dans les montagnes du Thibet. Tous les anciens y au reste, n'ont pas non plus réduit l'oryxàune seule corne; Oppien lui en donne expressément plusieurs (2)^ et Élien cite des oryx qui en avaient quatre (3) ; enfin, si cet animal était runrinant et à pied fourchu^ il avait à coup sûr l'os du front divisé en deux, et n'aurait pu^ suivant la remarque très-juste de Camper^ porter une corne sur la suture (&•).

(1) Barrow, Voyage au Cap, trad. fr., II, 178.

(2) Oppien., Cyneg., lib. ii, y. 468 et 471.

(3) De An,, lib. xv, cap. 14.

(4) [ Moti oncle a depuis rectifié ce que cette idée de Camper a d'inexact, lorsqiiMl eut reçu plusieurs têtes osseuses de girafe. J'extrais le passage suivant de son Compte rendu des travaux de V Académie des Sciences, pendant Tannée 1827. « Deux faits curieux et nouveaux |)our Tanatomie comparée résultent de Texamen de ces tètes. Le premier, c'est que les cornes de la girafe ne sont pas simplement , comme les noyaux des cornes des bœufs et des moutons, des productions des os frontaux, mais qu'elles

Mais^dira-t-ODy quel animal à deux cornes a pu donner ridée de Voryt et présente les traits que Ton rapporte de sa conformation^ môme en faisant abstraction de l'unité de corne? Je réponds, avec Pallas, que c'est Tantilope à cornes droites, mal à propos nommée pasan par Buffon {antilope oryXy Gmel.)- Elle habite les déserts de rAfrique, et doit venir jusqu'aux confins de l'Egypte; c'est celle que les hiéroglyphes paraissent représenter; sa forme est a^'sez celle du cerf; sa taille égale celle du bœuf ; son poil du dos est ^irigé vers la tête; ses cornes forment des armes terribles, aiguës comme des dards, dures comme du fer; son poil est blanchâtre ; sa face porte des traits et des bandes noires : voilà tout ce qu^en ont dit les naturalistes ; et pour les fables des prêtres d'Egypte qui ont motivé l'adoption de son image parmi les signes hiéroglyphiques, il n'est pas nécessaire qu'elles soient fondées en nature. Qu'on ait donc vu un oryx privé d'une corne ; qu'on l'ait pris pour un être régulier, type de toute l'espèce ; que cette erreur, adop-

«onstitaéQt des os particaliers , séparés d'abord par des sutures et attaches à la fois sar Tos frontal et sur le pariétal; le second, plus important peutêtre encore, c'est que la troisième petite corne, on le tubercule qui est placé entre les yeu\ en avant des cornes, est elle-même un os particulier, séparé aussi par une suture, et attaché sur la suture longitudinale qui sépare les deux os du front. Cette circonstance affaiblit les objections que plusieurs auteurs , et surtout Camper, avaient faites contre Texistence de la licorne, objections fondées sur ce qu^une corne impaire aurait dû être attachée sur une suture, ce qui leur paraissait impossible. Toutefois il ne résulte pas de là que la lifcorne existe; et en effet, bien que partout la croyance populaire admette la réalité de cet animal, bien que partout on trouve des hommes qui prétendent Pavoir vu , tous les efforts des voyageurs européens pour le retrouver ont jusqu'à présent été inutiles. » 1 (Fréd. Cuv.)

lée par Aristote^ ait été copiée par ses successeurs^ tont cela est possible, naturel môme, et ne prouvera cependant rien pour l'existence d^une espèce unicorne (1).

Quant à V&ne des Indes, qu'on lise les propriétés antivénéneuses attribuées & sa corne par les anciens, et Ton verra qu'elles sont absolument les mêmes que les Orientaux attribuent aujourd'hui à la corne du rhinocéros. Dans les premiers temps où cette corne aura été apportée chez les Grecs, ils n'auront pas encore connu l'animal qui la portait. En qffet, Aristote ne fait point mention du rhinocéros, et Agatharchide est le premier qui l'ait décrit. C'est ainsi que les anciens ont eu de l'ivoire longtemps avant de connaître l'éléphant. Peut-être même quelques-uns de leurs voyageurs auront-ils nommé le rhinocéros âne des Indes avec autant de justesse que les Romains avaient nommé l'éléphant b<Buf de Lueanie. Tout ce qu'on dit de la force, de la grandeur et de la férocité de cet âne sauvage convient d'ailleurs très-bien au rhinocéros. Par la suite, ceux qui connaissaient mieux le rhinocéros, trouvant dans des auteurs antérieurs cette dénomination d'âne des Indes, l'auront prise, faute de critique, pour celle d'un animal particulier; enfin de ce nom Ton aura conclu que l'animal devait être solipède. U y a bien une description plus détaillée de Tàne des Indes par Ctésias (2) ; mais nous avons vu plus haut

(1) M. Lîchtenstein , considérant qae Tantilope oryx de Pallas n^habite que le midi de TAfriqne , pense que i'oryx des anciens est plutôt Vantilope gazella, Linn., qui diffère de Tautre espèce par des cornes arquées. Il parait en effet que c*est elle qui est représentée le pins souvent sur les monuments égyptiens.

(2) i£lian. , Anim. » ly » 52; Photius, BibL, p. 154.

qu^elle a été faite d'après les bas-reliefs de Persépolis : elle ne doit donc entrer pour rien dans Fhistoire positive de l'animal.

Quand enfin il sera venu des descriptions un peu plus exactes qui parlaient d'un animal à une seule corne^ mais à plusieurs doigts^ l'on en aura fait encore une troisième espèce, sous le nom de monociros. Ces sortes de doubles emplois sont d'autant plus fréquents dans les naturalistes anciens^ que presque tous ceux dont les ouvrages nous restent étaient de simples compilateurs; qu'Aristote lui-même a fréquemment mêlé des faits empruntés ailleurs avec ceux qu'il a observés lui-même; qu'enfin l'art de^la critique était aussi peu connu alors des naturalistes que des historiens, ce qui est beaucoup dire.

De tous ces raisonnements, de toutes ces digressions, il résulte que les grands animaux que nous connaissons dans l'ancien continent étaient connus des anciens, et que les animaux décrits par les anciens et inconnus de nos jours étaient fabuleux; il en résulte donc aussi qu'il n'a pas fallu beaucoup de temps pour que les grands animaux des trois première$ parties du monde fussent connus des peuples qui en fréquentaient les côtes.

On peut en conclure que nous n'avons de même aucune grande espèce à découvrir en Amérique. S'il y en existait, il n'y aurait aucune raison pour que nous ne les connussions pas; et, en effet, depuis cent cinquante ans on n'y en a découvert aucune. Le taptr, le jaguar, le puma, le càbiai, le lama, la vigogne, le loup rouge, le buffalo ou bison d'Amérique^ les fourmiliers, les pares-

seux j les tatous^ sont déjà dans Margrave et dans Hernandès comme dans Buffon ; on peut même dice qu*ils y sont mieux, car Buffon a embrouillé Ubistoire des fourmiliers, méconnu le jaguar et le loup rouge, et, confondu le bison d'Amérique avec Faurochs de Pologne. A la vérité, Pennant est le premier naturaliste qui ait bien distingué le petit bœuf musqué ; mais il était depuis longtemps indiqué par des voyageurs. Le cbeval à pieds fourchus de Holina n'est point décrit par les premiers voyageurs espagnols, mais il est plus que douteux qu'il existe, et l'autorité de Holina est trop suspecte pour le faire adopter. Il serait possible de mieux camctériser qu'ils ne le sont les cerfs de l'Amérique et des Indes; mais il en est à leur égard comme chez les anciens à l'égard des diverses antilopes; c'est faute d'une bonne méthode pour les distinguer, et non pas d'occasions pour les voir, qu'on ne les a pas mieux fait connaître» Nous pouvons donc dire que le mouflon des montagnes Bleues est jusqu'à présent le seul quadrupède d'Amérique un peu considérable dont la découverte soit tout à fait moderne, et peut-être n'est-ce qu'un argali venu de la Sibérie sur la glace.

Comment croire après cela que les immenses mastodontes, les gigantesques mégathériums, dont on a trouvé les os sous la terre dans les deux Amériques vivent encore sur ce continent? Comment auraient-ils échappé à ces peuplades errantes qui parcourent sans cesse le pays dans tous les sens, et qui reconnaissent elles-mêmes qu^ls n'y existent plus , puisqu'elles ont Imaginé une fable sur leur destruction,

DE £â subface du GLOBE. 127

disant qu'ils furent tués par le Grand-Esprit , pour les empèclier d'anéantir la race humaine? Mais on voit que cette fable a été occasionnée par la découverte des os, comme celle des habitants de la Sibérie sur le mam* mouth qu'ils prétendent vivre sous terre à la manière des taupes , et comme toutes celles des anciens sur les tombeaux de géants^ qu'ils plaçaient partout où Ton trouvait des os d'éléphant*

Ainsi, Von peut bien croire que si, comme nous le dirons tout à rheure, aucune des grandes espèces de quadrupèdes aujourd'hui enfouies dans des couches pierreuses régulières ne s'est trouvée semblable aux espèces vivantes que Ton connaît, ce n'est pasTeffet d'un simple hasard, ni parce que précisément ces espèces, dont on n'a que les os fossiles, sont cachées dans les déserts et ont échappé jusqu'ici à tous les voyageurs : l'on doit, au contraire , regarder ce phénomène comme tenant à des causes générales, et son étude comme l'une des plus propres à nous faire remonter à la nature de ces causes.

Les os fottUes des quadrupèdes sont dâffioUe» à détermmer.

Mais, si cette étude est plus satisfaisante par ses résultats que celle des autres animaux fossiles, elle est aussi hérissée de difficultés beaucoup plus nombreuses. Le3 coquilles fossiles se présentent pour l'ordinaire dans leur entier, et avec tous les caractères qui peuvent les faire rapprocher de leurs analogues dans les collections ou dans les ouvrages des naturalistes; les poissons même offrent leur squelette plus ou moins entier :

on 7 distingue presque toujours la forme générale de leur corps ^ et le plus souvent leurs caractères génériques et spécifiques^ qui se tirent de leurs parties solides. Dans les quadrupèdes, au contraire^ quand on rencontrerait le squelette entier, on aurait de la peine à y appliquer des caractères tirés pour la plupart des poils^ des couleurs et d'autres marques qui s'évanouissent avec rincrustaticm; et même il est infiniment rare de trouver un squelette fossile un peu complet; des os isolés, et jetés péle-méle, presque toujours brisés et réduits à des fragments, voilà tout ce que nos couches nous fournissent dans cette classe, et la seule rassource du naturaliste. Aussi, peut-on dire que la plupart des observateurs, effrayés de ces difficultés, ont passé légèrement sur les os fossiles de quadrupèdes, les ont classés d'une manière vague , d'après des ressemblances superficielles, ou n'ont pas mèihe hasardé de leur donner un nom ; en sorte que cette partie de l'histoire des fossiles , la plus importante et la plus instructive de toutes, est aussi de toutes la moins cultivée (1).

Principe de cette déteimiaatioii*

Heureusement Tanatomie comparée possédait un principe qui, bien développé, était capable défaire évanouir tous les embarras : c'était celui de la corrélation des

(1) Je ne prétends point par cette remarque , ainsi que Je Ta! déjà dit plus haut, diminuer le mérite des observations de MM. Camper, Pallas, Blumenbach , Sœmmerring, Merk, Faujas, Ao<«enmuller, Home» etc.; niais leurs travaux estimables, qui m*ont été fort utiles, et que je cite partout, ne sont que partiels, «C plusieurs de ces travaux n'ont été publiés que depuis les premières éditions de ce discours.

formes dans les êtres organisés, au moyen duquel chaque sorte d'être pourrait, à la rigueur, être reconnue par chaque fragment de chacune de ses parties.

Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement, et concourent à la même action déGnitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres ne changent aussi , et par conséquent chacune d'elles prise séparément indique et donne toutes les autres.

Ainsi , comme je l'ai dit ailleurs, si les intestins d'un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair et de la chair récente , il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie; ses griffes pour la saisir et la déchirer; ses dents pour la couper et la diviser (1); le système entier de ses organes du mouvement pour la poursuivre et pour Tatteindre; ses organes des sens pour l'apercevoir de loin; il faut même que la nature ait phi ce dans son cerveau Tinstinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des pièges à ses victimes. Telles seront les conditions générales du régime Carnivore ; tout animal destiné pour ce régime les réunira infailliblement , car sa race n'aurait pu subsister sans elles ; mais sous ces conditions générales il en existe de particulières, relatives à la grandeur, à l'espèce, au séjour de la proie pour laquelle

(1) II ne faut pas perdre de vue que les caractères tirés de la forme et de la disposition des dents ne sont applicables qu'aux mammifères. Dans les classes inférieures (oiseaux, reptiles, poissons, etc.) les dents, si elles ne man<(kieiit pas entièrement, ne servent point à la mastication; leur osage ainsi que leur organisation y sont tout dilTérents. (H.)

ranimât est disposé; et de chacune de ces conditions particulières résultent des modifications de détail dans les formes^ qui dérivent des conditions générales : ainsi ^ non-seulement la classe^ mai& Tordre^ mais le genre, et jusqu'à l'espèce, se trouvent exprimés dans la forme de chaque partie.

En effet y pour que la mâchoire puisse saisir il lui faut une certaine forme decondyle, un certain rapport entre la position et la résistance et celle de la puissance avec le point d'appui, un certain volume dans le muscle crotaphite qui exige une certaine étendue dans la fosse qui le reçoit, et une certaine convexité de l'arcade zygomatique sous laquelle il passe ; cette arcade zygomatique doit aussi avoir une certaine force pour donner appui au muscle masseter.

Pour que ranimai puisse emporter sa proie il lui faut une certaine vigueur dans les muscles qui soulèvent sa tète, d'où résulte une forme déterminée dans les vertèbres où ces muscles ont leurs attaches, et dans l'occiput, où ils s'insèrent.

Pour que les dents puissent couper la chair il faut qu'elles soient tranchantes, et qu'ellesle soient plus ou moins selon qu'elles auront plus ou moins exclusivement de la chair à couper. Leur base devra être d'autant plus solide qu*elles auront plus d'os et de plus gros os à briser. Toutes ces circonstances influeront aussi sur le développement de toutes les parties qui servent à mouvoir la mâchoire.

Pour que les griffes puissent saisir cette proie, il faudra une certaine mobilité dans les doigts, une cer-

taine force dans les ongles^ d'où résulteront des formes déterminées dans toutes les phalanges et des distributions nécessaires de muscles et de tendons; il faudra que Favant-bras ait une certaine facilité à se tourner, <d^où résulteront encore des formes déterminées dans les os qui le composent. Mais les os de Tavant-bras^ s^articulant sur l'humérus, ne peuvent changer de formes sans entraîner des changements dans celui-ci : les os de l'épaule devront avoir un certain degré de fermeté dans les animaux qui emploient leurs bras pour saisir ; -et il en résultera encore pour eux des formes particulières. Le jeu de toutes ces parties exigera dans tous leurs muscles de certaines proportions^ et les impressions de ces muscles ainsi proportionnés détermineront encore plus particulièrement les formes des os.

il est aisé de voir que l'on peut tirer des conclusions semblables pour les extrémités postérieures, qui contribuent à la rapidité des mouvements généraux ; pour la composition du troue et les formes des vertèbres, qui influent sur la facilité^ la flexibilité de ces mouvements; pour les formes des os du nez, de l'orbite, de l'oreille, dont les rapports avec la perfection des sens de Todorat, de la vue^ de l'ouïe sont évidents. En un mot, la forme de la dent entraîne la forme du condyle, celle de Tomoplate, celle des ongles, tout comme l'équation d'une courbe entraîne toutes ses propriétés; et de même qu'en prenant chaque propriété séparément pour base d'une équation particulière, on retrouverait et Téquation ordinaire et toutes les autres propriétés

quelconques, de même Tongle^ Tomoplate, le condyle^ le fémur, et tous les autres os pris chacun séparément , donnent la dent ou se donnent réciproquement; et en commençant par chacun d^eux , celui qui posséderait rationnellement les lois de l'économie organique pourrait refaire tout Tanimal.

Ce principe est assez évident en lui-même^ dans cette acception générale^ pour n'avoir pas besoin d'une plus ample démonstration; mais y quand il s'agit de l'appliquer, il est un grand nombre de cas où notre connaissance théorique des rapports des formes ne suffirait point, si elle n'était appuyée sur l'observation. ' Nous voyons bien , par exemple , que les animaux à sabots doivent être herbivores, puisqu'ils n'ont aucun moyen de saisir une proie ; nous voyons bien encore que, n'ayant d'autre usage à faire de leurs pieds de devant que de soutenir leur corps, ilsn'ont pas besoin d'une épaule aussi vigoureusement organisée, d'où résulte l'absence de clavicule et d'acromion, Tétroitesse de l'omoplate; n'ayant pas non plus besoin de tourner leur avant-bras , leur radius sera soudé au cubitus, ou du moins articulé par ginglyme, et non par athrodie avec l'humérus; leur régime herbivore exigera des dents à couronne plate pour broyer les semences et les herbages ; il faudra que cette couronne soit inégale, et pour ceteffetquelespartiesd'émaily alternent avec les parties osseuses; cette sorte de couronnes nécesitant des mouvements horizontaux pour la trituration , le condyle de la mâchoire ne pourra être un gond aussi serré que dans les carnassiers ; il devra être aplati , et répondre

aussi à une facette de Tos des tempes plus ou moins aplatie; la fosse temporale, qui n'aura qu'un petit muscle à loger, sera peu large et peu profonde, etc. Toutes ces choses se déduisent Tune de Tautre, selon leur plus ou moins de généralité, et de manière que les unes sont essentielles et exclusivement propres aux animaux à sabots, et que les autres, quoique également nécessairesdans ces animaux, ne leur seront pas exclusives, mais pourront se retrouver dans d^autres animaux, où le reste des conditions permettra encore celles-là.

Si Ton descend ensuite aux ordres ou subdivisions de la classe des animaux à sabots, et que Ton examine quelles modifications subissent les conditions générales, ou plutôt quelles conditions particulières il s'y joint, d'après le caractère propre à chacun de ces ordres, les raisons des conditions subordonnées commencent à paraître moins claires. On conçoit bien encore en gros la nécessité d'un système digestif plus compliqué dans les espèces où le système denfaire est plus impar-* fait; ainsi. Ton peut se dire que ceux-là devaient être plutôt des animaux ruminants où il manque tel ou tel ordre de dents; on peut en déduire une certaine forme d'œsophage et des formes correspondantes des vertèbres du cou, etc. Mais je doute qu'on eiit deviné, si l'observation ne Tavait appris, que les ruminants auraient tous le pied fourchu, et qu'ils seraient les seuls qui l'auraient : je doute qu'on eût deviné qu'il n'y aurait de cornes au front que dans cette seule classe; que ceux d'entre eux qui auraient des canines aiguës manqueraient 2 our la plupart de cornes, etc.

131 DISCOnS STE LES KÉVOLCTIONS

Cep«Ddant, paisqaeces rapports sontconstants^ il faut bien qu^ilsaient une eanse soCGsante; odais, comme nous ne la connaissons pas, nous devons suppléer au dé&ut de la théorie par le moyen de Fobservation ; elle nous^ sert à établir des lois empiriques, qui deviennent presque aussi certaines que les lois rationnelles, quand elles re* posent sur des observations assez répétées : en sorte qu'aujourd^hui quelqu'un qui voit seulement la piste d'un pied fourchu peut en conclure que Tanimal qui a laissé cette empreinte ruminait ; et cette conclusion est tout aussi certaine qu'aucune autre en physique ou en morale. Cette seule piste donne donc à celui qui l'observe et la forme des dents, et la forme des mâchoires, et la forme des vertèbres, et la forme de tous les os des jambes, des cuisses, des épaules et du bassin de l'animal qui vient de passer. C'est une marque plus sûre que toutes celles de Zadig.

Qu'il y ait cependant des raisons secrètes de tous ces "rapports, c'est ce que l'observation même fait entrevoir indépendamment de la philosophie générale.

En effet, quand on forme un tableau de ces rapports, on y remarque, non-seulement une constance spécifique, si l'on peut s'exprimer ainsi, entre telle forme de tel organe et telle autre forme d'un organe différent; mais Ton aperçoit aussi une constance classique et une gra^ dation correspondante dans le développement de ces deux organes, qui montrent, presque aussi bien qu'un raisonnemeiit effectif, leur influence mutuelle.

Par exemple, le système dentaire des animaux à sabots non ruminants est en général plus parfait que celui

DE LA SURFACE BU GtOBE. 135

des animaux à pieds fourchus ou ruminants^ parce que les premiers ont des incisives ou des canines, et presque toujours des unes et des autres aux deux m&choires ; et la structure de leur pied est en général plus compliquée^ parce qu'ils ont plus de doigts, ou des ongles qui enveloppent moins les phalanges, ou plus d'os distinbts au métacarpe et au métatarse, ou des os du tarse plus nombreux, ou un péroné plus distinct du tibia, ou bien enfin parce qu'ils réunissent souvent toutes ces circonstances. 11 est impossible de donner des raisons de ces rapports; mais ce qui prouve qu'ils ne sont point Teffet du hasard, c'est que toutes les fois qu'un animal à pied fourchu montre dans l'arrangement de ses dentsquelque tendance à se rapprocher des animaux dont nous parlobs, il montre aussi une tendance semblable dans l'arrangement de ses pieds. Ainsi, les chameaux, qui ont des canines, et même deux ou quatre incisives à la mâchoire supérieure, ont un os de plus au tarse, parce que leur scaphoïde n'est pas soudé au cuboXde, et des ongles très-petits, avec des phalanges onguéales correspondan-* tes. Les chevrotains, dont les canines sont très-développécs, ont un péroné distinct tout le long de leur tibia, tandis que les autres pieds fourchus n'ont pour tout péroné qu'un petit os articulé au bas du tibia. Il y a donc une harmonie constante entre deux organes en apparence fort étrangers l'un à l'autre, et les gradations de Jeurs formes se correspondent sans interruption, même dans les cas où nous ne pouvons rendre raison de leurs rapports. Or, en adoptant ainsi la méthode de l'observation

comme un moyen supplémentaire quand la thécme nous abandonne, on arrive à des détails faits pour étonner. La moindre facette d'os, la moindre apophyse ont un caractère déterminé, relatif à la classe, à Tordre, au genre et à Tespèce auxquels elles appartiennent, an point que toutes les fois que Ton a seulement une extrémité d'os bien conservée, on peut , avec de rapplicaiâon et en s'aidant avec un peu d'adresse de Tanalogie et de la comparaison effective, déterminer toutes ces choses aussi sûrement que si Ton possédait l'animal entier. Tai fait bien des fois l'expérience de cette méthode sur des portions d'animaux connus, avant d'y mettre entièrement ma confiance pour les fossiles ; mais elle a toujours eu des succès si infaillibles, que je n'ai plus aucun doute sur la certitude des résultats qu'elle m'a donnés (1).

Il est vrai que j'ai joui de tous les secours qui pouvaient m' être nécessaires, et que ma position heureuse et une recherche assidue pendant près de trente ans m'ont procuré des squelettes de tous les genres et sous* genres de quadrupèdes, et même de beaucoup d'espèces dans certains genres, et de plusieurs individus dans quelques espèces. Avec de tels moyens il m'a été aise de multiplier mes comparaisons, et de vérifier dans tous leurs détails les applications que je faisais de mes lois.

Nous ne pouvons traiter plus au long de cette méthode, et nous sommes obligé de renvoyer à la grande anatomie comparée que nous ferons bientôt paraître, et

(1) Voyez la note 3 de TAppeDdiGC.

OÙ Ton en trouvera toutes les règles. Cependant un lecteur inielligent pourra déjà en. abstraire un grand nombre de l'ouvrage sur les os fossiles, s'il prend la peine de suivre toutes les applications que nous y en avons faites. Il verra que c'est par cette méthode seule que nous nous sommes dirigé^ et qu'elle nous a presque toujours suffi pour rapporter chaque os à son espèce^ quand il était d'une espèce vivante ; à son genre^ quand il était d'une espèce inconnue; à son ordre ^ quand il était d'un genre nouveau; à sa classe enfin, quand il appartenait à un ordre non encore établi ; et pour lui assigner dans ces trois .derniers cas les caractères propres à le distinguer des ordres, des genres ou des espèces les plus semblables. Les naturalistes n'en faisaient pas davantage^ avant nous^ pour des animaux entiers. C'est ainsi que nous avons déterminé et classé les restes de plus de cent cinquante mammifères ou quadrupèdes ovipares.

TaMeanx dei véfullatf gènèrMix de oei reoberohei*

Considérés par rapport aux espèces, plus de quatrevingt-dix de ces animaux sont bien certainement inconnus jusqu'à ce jour des naturalistes; onze ou douze ont une ressemblance si absolue avec des espèces connues, que Ton ne peut guère conserver de doute sur leur identité; les autres présentent avec des espèces connues beaucoup de traits de ressemblance; mais la comparaison n'a pu encore en être faite d'une manière assez scrupuleuse pour lever tous les doutes.

138 DISCODES SUE LES EÉVOLDTIONS

Connidérés par rapport aux genres , sur les quafareviugt-dix espèces inconnues^ il y eu a près de soixante qui appartiennent à des genres nouveaux : les autres espèces se rapportent à des genres ou sous-genres connus.

Il n'est pas inutile de considérer aussi ces animaux par rapport aux classes et aux ordres auxquels ils appartiennent.

Sur les cent cinquante espèces, un quart environ sont des quadrupèdes ovipares , et toutes les autres des mammifères. Parmi celles-ci , plus de la moitié appartiennent aux animaux à sabot non ruminants.

Toutefois^ il serait encore prématuré d'établir sur ces nombres aucune conclusion relative à la théorie de la terre y parce qu'ils ne sont point en rapport nécessaire avec les nombres des genres ou des espèces qui peuvent être enfouis dans nos couches. Ainsi, Tona beaucoup plus recueilli d'os de grandes espèces , qui frappent davantage les ouvriers, tandis que ceux des petites sont ordinairement négligés^ à moins que le hasard ne les fasse tomber dans les mains d'un naturaliste, ou que quelque circonstance particulière, comme leur abondance extrême en certains lieux , n'attin^ Tattention du vulgaire.

Eapporti det etpèoet avec les eoiMbeia

Ce qui est le plus important, ce qui fait même l'objet le plus essentiel de tout mon travail et établit sa véritable relation avec la théorie de la terre, c'est de savoir dans quelles couches on trouve chaque espèce^ et s'il y

' BE LA SVftFAGE DU GLOBE. 139

a quelques lois générales relatives soit aux subdivisions zooIogiques> soit au plus ou moins de ressemblance des espèces avec celles d'aujourd'hui.

Les lois reconnues à cet égard sont très-belles et très-claires.

Premièrement^ il est certain que les quadrupèdes ovipares paraissent beaucoup plus t6t que les vivipares, qu'ils sont même plus abondants, plus forts, plus variés dans les anciennes couches qu'à la surface actuelle du globe.

Les ichthyasaurus, lesplesiosaurus , plusieurs tortues^ plusieurs crocodiles sont au-dessous de la craie dans les terrains dits communément du Jura. Les monitors de Thuringe seraient plus anciens encore, si, comme le pense l'école de Werner, les schistes cuivreux qui les recèlent au milieu de tant de sortes de poissons que Ton croit d'eau douce, sont au nombre des plus anciens lits du terrain secondaire. Les immenses sauriens et lès grandes tortues de Haëstricht sont dans la formation crayeuse même; mais ce sont des animaux marins.

Cette première apparition d'ossements fossiles semble donc déjà annoncer qu'il existait des terres sèches et des eaux douces avant la formation de la craie; mais ni à cette époque, ni pendant que la craie s'est formée , ni même longtemps depuis, il nç s est point incrusté d'ossements de mammifères terrestres, ou du moins le petit nombre de ceux que l'on allègue ne forme qu'une exception presque sans conséquence (1).

(1) Les mâchoires d'un animal de la famille des didelphes paraissent avoir été trouvées dans Toolithe des environs d'Oiford. Si ce gisement

Nous commençons à trouver des os de mammifères marins^ c'est-à-dire de lamantins et de phoques , dans le calcaire coquillier grossier qui recouvre la craie dans nos environs; mais il n'y a encore aucun os de mammifère terrestre.

Malgré les recherches les plus suivies, il m'a élé impossible de découvrir aucune trace distincte de cette classe avant les terrains déposés sur le calcaire grossier : des lignites et des molasses en recèlent à la vérité ; mais je doute beaucoup que ces terrains soient tous, comme on le croit^ antérieurs à ce calcaire ; les lieux où ils ont fourni des os sont trop limités, trop peu nombreux, pour que Ton ne soit pas obligé de supposer quelque irrégularité ou quelque retour dans leur formation (1). Au contraire, aussitôt qu'on est arrivé aux terrains qui surmontent le calcaire grossier, les os d'animaux terrestres se montrent en grand nombre.

Ainsi ^ comme il est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n'existaient pas à l'époque de la formation des terrains primordiaux, l'on doit croire aussi que les quadrupèdes ovipares ont commencé avec les poissons, et dès les premieris temps qui ont produit des terrains secondaires; mais que les quadrupèdes terrestres ne sont venus, du moins en nombre considérable, que longtemps après, et lorsque les calcaires'

se vérifie, ce sera ta pi as ancienne espèce de mammifères qui ait laissé des vestiges. Voyez à ce sujettes Mémoires de MM. Ruckland, Constant Prévost, etc.

(I) M. Robert, jeune naturaliste de Paris, vient de trouver à Nanterre des os de lophiodon et d'anoplothérium leporinum dans des couches qai paraissent appartenir au calcaire grossier lui-même.'

grossiers qui contiennent déjà la plupart de nos genres de coquilles^ quoique en espèces dilférentes des nôtres^ curent été déposés.

Il est à remarquer que ces calcaires grossiers ^ ceux dont on se sert à Pdris pour bàtir^ sont les derniers bancs qui annoncent un séjour long et tranquille de la mer sur nos continents. Après eux Ton trouve bien encore des terrains remplis de coquilles et d'autres produits de la mer; mais ce sont des terrains meubles, des sables, des marnes, des grès^ des argiles^ qui indiquent plutôt des transports plus ou moins tumultueux qu'une précipitation tranquille; et s'il y a quelques bancs pierreux et réguliers un peu considérables audessous ou au-dessus de ces terrains de transport, ils donnent généralement des lùarques d'avoir été déposés dans l'eau douce.

Presque tous les os connus de quadrupèdes vivipares sontdonc^ ou dans ces terrains d'eau douce, ou dans ces terrains de transport; et par conséquent il j atout lieu de croire que ces quadrupèdes n'ont commencé à exister, ou du moins à laisser de leurs dépouilles dans les couches que nous pouvons sonder, que depuis l'avantdernière retraite de la mer, et pendant l'état de choses qui a précédé sa dernière irruption.

Hais il y a aussi un ordre dans la disposition de ces os entre eux, et cet ordre annonce encore une succession très-remarquable entre leurs espèces.

D'abord tous les genres inconnus aujourd'hui, lespaléolhériums, les anoplothériums, etc., sur le gisement desquels on a des notions certaines^ appartiennent aux

H2 DISCOURS soa les révolutions

plus anciens des terrains dont il est question ici, à c^ux qui reposent immédiatement sur le calcaire grossier (1). Ce sont eux principalement qui remplissent les bancs réguliers déposés par les eaux douces ou certains lits de transport^ très-anciennement formés, composés en général de sables et de cailloux roulés, et qui étaient peut-être les premières alluvions de cet ancien monde. On trouve aussi aveceux quelques ei^èces perdues des genres connus, mais en petit nombre , et quelques quadrupèdes ovipares et poissons qui paraissent tous d'eau douce. Les lits qui les recèlent sont toujours plus ou moins recouverts par des lits de transport remplis^ 'de coquilles et d'autres produits de la mer.

Les plus célèbres des espèces inconnues qui appartiennent à des genres conniis ou à des genres très-voisins de ceux que Ton connaît^ comme les éléphants , les rhinocéros^ les hippopotames , les mastodontes fossiles^ ne se trouvent point avec ces genres plrus anciens. C'est dans les seuls terrains de transport qu'où les découvre, tantôt avec des coquilles de mer, tantôt avec des coquilles d'eau douce , mais jamais dans des bancs pierreux réguliers. Tout ce qui se trouve avec ces esyèces est ou inconnu comme elles, ou au moins doùtéuxi

Enfin , les os d'espèces qui paraissent les mêmes que les nôtres ne se déterrent que dans les derniers dépôts d'alluvions formés sur les bords des rivières, ou sur les fonds d'anciens étangs ou marais desséchés , ou

(1) Quelquefois au calcaire grossier lui-même, comme je Tiens de le dirt po«r ie loptiMon et ranoplolliérinm leporinuiD.

dans Tépaisseur des couches de tourbes^ ou dans les fentes et cavernes de quelques rochers^ ou enfin à peu de dlstaoce de la superficie , dans des endroits où ils peuvent avoir été enfouis par des ébouleraents ou par la main des hommes; et leur position superficielle fait que ces os^ les plus récents de tous^ sont aussi , presque toujours j les moins bien conservés.

Il ne faut pas croire cependant que cette classification des divers gisements soit aussi nette que celle des espèces, ni qu'elle porte un caractère de démons* tration comparable : il y a des raisons nombreuses pour qu'il n'en soit pas ainsi.

D'abord toutes mes déterminations d'eq^es ont été faites sur les os eux-mêmes ^ ou sur de bonnes figures ; il s'en faut 9 au contraire, beaucoup que j'aie observé par moi-même tous les lieux où ces os ont été découverts. Très-souvent j'ai été obligé de m'«n rapporter à des relations vagues y ambiguôs , faites par des personnes qui ne savaient pas bien elles-mêmes ce qu'il fallait observer ; plus souvent encore je n'ai point trouvé de renseignements du tout.

Secondement, il peut y avoir à cet égard infiniment plus d'équivoque qu'à l'égard des os eux-mêmes. Le même terrain peut paraître récent dans les endroits où il est superficiel, et ancien dans ceux où il est re* couvert par les bancs qui lui ont succédé. Des terrains anciens peuvent avoir été transportés par des inondations partielles, et avoir couvert des os récents ; ils peuvent s'être ébojiles sur eux et les avoir enveloppés et mêlés avec les productions de l'ancienne mer qu'ils re-

144 DISCOURS SUR LKS RÉYOLUTIOirS

celaient auparavant; des os anciens peuvent avoir été lavés par des eaux^ et ensuite repris par des allu viens récentes; enfin, des os récents peuvent être tombés dans les fentes ou les cavernes d'anciens rochers, et y avoir été enveloppés par des stalactites ou d'autres incrustations. Il faudrait dans chaque cas analyser et apprécier toutes ces circonstances, qui peuvent masquer aux yeux la véritable origine des fossiles; et rarement les personnes qui ont recueilli des os se sont-elles doutées de cette nécessité, d'où il résulte que les véritables caractères de leur gisement ont presque toujours été négligés ou méconnus.

En troisième lieu , il y a quelques espèces douteuses , qui altéreront plus ou moins la certitude des résultats aussi longtemps qu'on ne sera pas arrivé à des distinctions nettes à leur égard; ainsi les chevaux, les buffles, qu'on trouve avec les éléphants, n'ont point encore de caractères spécifiques particuliers; et les géologistes qui ne voudront pas adopter mes différentes époques pour les os fossiles pourront en tirer encore pendant bien des années un argument d'autant plus commode que c'est dans mon livre qu'ils le prendront.

Hais, tout en convenant que ces époques sont susceptibles de quelques objections pour les personnes qui considéreront avec légèreté quelque cas particulier, je n'en suis pas moins persuadé que celles qui embrasseront l'ensemble des phénomènes ne seront point arrêtées par ces petites difficultés partielles, et reconnaîtront avec, moi qa'il y a eu au moins une et très-

probablement deux successions dans la classe des quadrupèdes avant celle qui peuple aujourd'hui la surface de nos contrées.

Ici je m'attends encore à une autre objection, et même on me l'a déjà faite.

I^es efpëoes perdues ne font pa« des vapétéf des espèces vîvADtes*

Pourquoi les races actuelles , me dira-t-on , ne seraient-elles pas des modifications de ces races anciennes que Ton trouve parmi les fossiles^ modifications qui auraient été produites par les circonstances locales et le changement de climat^ et portées à cette extrême différence par la longue succession des années?

Cette objection doit surtout paraître forte à ceux qui croient à la possibilité indéfinie de l'altération des formes dans les corps organisés, et qui pensent qu'avec des siècles et des habitudes toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les autres ou résulter d'une seule d'entre elles.

Cependant on peut leur répondre, dans leur propre système, que, si les espèces ont changé par degrés, on devrait trouver des traces de ces modifications graduelles; qu'entre le paléothérium et les espèces d'aujourd'hui l'on devrait découvrir quelques formes intermédiaires, et que jusqu'à présent cela n'est point arrivé (1).

Pourquoi les entrailles de la terre n'ont-elles point conservé les monuments d'une généalogie si curieuse,

(I) Voyez note 4 de l'Appendice.

OJVIER. — DIéC. SUR LES RÉTOL- 10

tk6 MSCOURS SDR LES RÉVOLUTIONS

si ce n'est parce que les espèces d'autrefois étaient aussi constantes que les nôtres , ou du moins parce que la catastrophe qui les a détruites ne leur a pas laissé le temps de se livrer à leurs variations?

Quant aux naturalistes qui reconnaissent que les variétés sont restreintes dans certaines limites fixées par la nature , il faut pour leur répondre examiner jusqu'où s'étendent ces limites, recherche curieuse ^ fort intéressante en elle-même sous une infinité de rapports , et dont on s'est cependant bien peu occupé jusqu'ici.

Cette recherche suppose la définition de l'espèce qui sert de base à l'usage que Ton fait de ce mot^ savoir que l'espèce comprend les individus qui descendent les uns des autres , ou de parents communs , et ceux qui leur ressemblent , autant qu'ils se ressemblent entre eux» Ainsi , nous n'appelons variétés d'une espèce que les races plus ou moins différentes qui peuvent en être sorties par la génération. Nos observations sur les différences entre les ancêtres et les descendants sont donc pour nous la seule règle raisonnable; car toule autre rentrerait dans des hypothèses sans preuves.

Or^ en prenant ainsi la variété , nous observons que les différences qui la constituent dépendent de circonstances déterminées, et que leur étendue augmente avec l'intensité de ces circonstances.

Ainsi les caractères les plus superficiels sont les plus variables : la couleur tient beaucoup à la lumière, l'épaisseur du poil à la chaleur, la grandeur à l'abondance de la nourriture; mais dans un animal sauvage

DE LA SUBFACB BU GLOBE. iVI

ces variétés mêmes sont fort limitées par le naturel de cet animal y qai ne s'écarte pas volontiers des lieux où il trouve au degré convenable tout ce qui est nécessaire au maintien de son espèce y et qui ne s'étend au loin qu'autant qu'il y trouve aussi la réunion de ces conditions. Ainsi, quoique le loup et le renard habitent depuis la zone torride jusqu'à la 'zone glaciale^ à peine 4prouvent-ils dans cet immense intervalle d'autre variété qu'un peu plus ou un peu moins de beauté dans leur fourrure. J'ai comparé des crânes de renards du Nnrd et derenalrds d'Egypte avec ceux des renards de France , et je n'y ai trouvé que des différences individuelles.

Ceux des animaux sauvages qui sont retenus dans des espaces plus limités varient bien moins encore; surtout Us carnassiers. Une crinière plus fournie fait la seule différence entre l'hyène de Perse et celle du Maroc.

Les animaux sauvages herbivores éprouvent un peu plus profondément l'influence du climat , parce qu'il s'y joint celle de la nourriture^ qui vient à différer quant à l'abondance et quant à la qualité. Ainsi , les éléphants seront plus grands dans telle forêt que dans telle autre; ils auront des défenses un peu plus longues dans les lieux où la nourriture sera plus favorable à la formation de la matière de l'ivoire; il en sera de môme des rennes, des cerfs, par rapport à leur bois : mais que l'on prenne les deux éléphants les plus dissemblables, et que Ton voie s'il y a la moindre différence dans le nombre ou les articulations des os, dans la structure de leurs dents^ etc.

148 DISCOURS sua les révolutions

D'aillearS; les espèces herbivores à l'éiat sauvage paraissent plus restreintes que les carnassières dan$ leur dispersion, parce que le .changement des espèces végétales se joint à la température pour les arrêter.

La nature a soin aussi d^empècher l'altération des espèces^ qui pourrait résulter de leur mélange, par Faversion mutuelle qu'elle leur adonnée. Il faut toutes les ruses^ toute la puissance de Thomme pour faire contracter ces unions , même à celles qui se ressemblent le plus; et quand les produits sont féconds^ ce qui est très-rare, leur fécondité ne va point au delà de quelques générations, et n'aurait probablement pas lieu sans la continuation des soins qui Font excitée. Aussi ne voyons-nous pas dans nos bois d'individus intermédiaires entre le lièvre et le lapin^ entre le cerf et le daim, entre la marte et la fouine.

Mais lempire de l'homme altère cet ordre; il développe toutes les variations dont le type de chaque espèce est susceptible, et en tire des produits que ces espèces, livrées à elles-mêmes, n'auraient jamais donnés.

Ici le degré des variations est encore proportionné à l'intensité de leur cause, qui est l'esclavage.

Il n'est pas très-élevé dans les espèces demi-domestiques, comme le chat. Des poils plus doux, des couleurs plus vives, une taille plus ou moins forte, voilà tont ce qu'il éprouve ; mais le squelette d'un chat d'Angora ne diffère en rien de constant de celui d'un chat sauvage.

Dans les herbivores domestiques, que nous trans-

poitons en toutes sortes de climats^ que nous assujettissons à toutes sortes de régimes, auxquels nous mesu* rons diversement le travail et la nourriture, nous obtenons des variations plus grandes, n)ais encore toutes superficielles : plus ou moins de taille, des cornes plus ou moins longues, qui manquent quelquefois entièrement, une loupe de graisse plus ou moins forte sur les épaules y forment les différences des bœufs; et ces différences se conservent longtemps , même dans les races transportées hors du pays où elles se sont formées, quand on a soin d'en empêcher le croisement.

De cette nature sont aussi les innombrables variétés des moutons, qui portent principalement sur la laine , parce que c'est l'oiqet auquel l'homme a donné le plus d'attention. Elles sont un peu moindres^ quoique encore très-sensibles, dans les chevaux.

En général, les formes des os varient peu ; leurs connexions, leurs articulations, la forme des grandes dents molaires, ne varient jamais.

Le peu de développement des défenses dans le cochon domestique , la soudure de ses ongles dans quelquesunes de ses races, sont l'extrême des différences que BOUS avons produites dans les herbivores domestiques.

Les effets les plus marqués de l'influence de Thomme se montrent sur l'animal dont il a fait le plus complètement la conquête, sur le chien, cette espèce tellement dévouée à la nôtre, que les individus mêmes semblent nous avoir sacrifié leur moi, leur intérêt, leur sentiment propre. Transportés parles hommes dans tout l'univers, soumis à toutes les causes capables d'in-

fluer sur leur développement , assortis dans leurs unions au gré de leurs maîtres , les chiens varient pour la couleur, pour Fabondance du poil , qu^ils perdent même quelquefois entièrement^ pour sa nature; pour la taille, qui peut différer comme un à cinq dans les dimensions linéaires, ce qui fait plus du centuple de la masse; pour la forme des oreilles, du nez^ de la queue; pour la hauteur relative des jambes; pour le développement progressif du cerveau dans les variétés domestiques , d'où résulte la forme même de leur tète, tantôt grêle, à museau effilé, à front plat, tantôt à museau court, à front bombé; au point que les différences apparentes d^un matin et d'un barbet, d'un lévrier et d'un doguin , sont plus fortes que celles d'aucunes espèces sauvages d'un même genre naturel; enfin, et ceci est le maximum de variation connu jusqu^à ce jour dans le règne animal , il y a des races de chiens qui ont un doigt de plus au pied de derrière avec les os du tarse correspondants , comme il y a dans l'espèce humaine quelques familles sex-djgitaires.

Mais dans toutes ces variations les relations des os restent les mêmes , et jamais la forme des dents ne change d'une manière appréciable ; tout au plus y at-il quelques" individus où il se développe une fausse molaire de plus, soit d'un côté, soit de l'autre (1).

Il y a donc dans les animaux des caractères qui ré-

(1) Voyez le Mémoire de mon frère Ror les yari^tés des ehiem, qui ^st in8<^Té dans les Annales du Muséum d^ histoire Naturelle, Ce travail a été exécuté à ma prier** , a^ec les squelettes que j'ai fait préparer exprès de toutes les variétés de cliieos.

DE LA SUBFAGE DU GLOBB. 151

sistent à toutes les influences, soit naturelles, soit humaines; et Hlnn^annonceque le temps ait à leur égard plus d'effet que le climat et la domesticité.

Je sais que quelques naturalistes comptent beaucoup sur les milliers de siècles, qu'ils accumulent d'un trait de plume ; mais dans de semblables matières nous ne pouvons guère juger de ce qu'un long temps produirait qu'en multipliant par la pensée ce que produit un temps moindre. J'ai donc cherché à recueillir les plus anciens documents sur les formes des animaux, «t il n'en existe point qui égalent pour l'antiquité et pour l'abondance ceux que nous fournit l'Egypte. Elle nous offre ^ non-seulement des images, mais les corps des animaux eux-mêmes, embaumés dans ses catacombes.

J'ai examiné avec le plus grand soin les figures d'animaux et d'oiseaux gravées sur les nombreux obélisques venus d'Egypte dansTancienne Rome. Toutes ces figures sont pour l'ensemble, qui seul a pu être l'objet de l'attention des artistes, d'une ressemblance parfaite avec les espèces telles que nous les voyons aujourd'hui.

Chacun peut examiner les copies qu'en donnent Kirker et Zoega : sans conserver la pureté de trait des originaux, elles offrent encore des figures très-reconnaissables. On y distingue aisément l'ibis, le vautour, la chouette, le faucon, l'oie d'Egypte, le vanneau, le râ-le de terre, la vipère haje ou l'aspic, le céraste, le lièvre d'Egypte avec ses longues oreilles, l'hippopotame même ; et dans ces nombreux monuments gravés dans le grand ouvrage sur l'Egypte, on voit quelquefois les animaux

les plus rares ^ Talgazel , par exemple^ qui n'a été vue en Europe que depuis quelques années (!]?

Mon savant collègue M. Geoffroy Saint-Hilaire, pénétré de l'importance de cette recherche, a eu soin de recueillir dans les tombeaux et dans les temples de la haute et de la basse Egypte le plus qu'il a pu de momies d'animaux. Il a rapporté des chats, des ibis, des oiseaux de proie, des chiens, des singes, des crocodiles, une tête de bœuf, embaumés; et Ton n'aperçoit certainement pas plus de différence entre ces êtres et ceux que nous voyons qu'entre les momies humaines et les squelettes d'hommes d'aujourd'hui (2). On pouvaiten trouver entre les momies d'ibis et l'ibis tel que le décrivaient jusqu'à ce jour les naturalistes ; mais j'ai levé tous les doutes dans un mémoire sur cet oiseau (3], où j ai montré qu'il est encore maintenant le môme que du temps des Pharaons. Je sais bien que je ne cile là que des individus de deux ou trois mille ans; mais c'est toujours remonter aussi haut que possible (^).

Il n'y a donc dans les faits connus rien qui puisse appuyer le moins du monde l'opinion que les genres nouveaux que j'ai découverts ou établis parmi les fossiles, non plus que ceux qui l'ont été par d'autres naturalistes,

(1) La première image que Ton en ait d'après nature est dans la Description de la Ménagerie, par mon frère : on le voit parfaitement représenté, Description de V Egypte Antiq,, tom. IV, pi. xlix.

(2) Voyez sur les variétés des crocodiles la note du tom. H, p. 31, de mon Règne Animal, deuxième édition.

(3) [ Voyez ce mémoir<% avec les planches qui raccompagnent, dans les Recherches sur les ossements fossiles, 2* et 3" éd. in-é*, t. 1 , p. cxu, et 4* éd. in-s*», 1834, 1. 1, p. 418.1

(4) Voyez note 5 de l'Appendice.

les paléothériums, les anoplolhériums y les tnégalonyx, les mastodontes, les ptérodactyles^ les ichthyosauruSy etc. y aieDt pu être les souches de quelques-uns des animaux d'aujourd'hui^ lesquels n'en différeraient que par Tinfluence du temps ou du climat ; et quand il serait vrai (ce queje suis loin encore de croire) que les éléphants^ les rhinocéros, les cerfs gigantesques, les ours fossiles ne diffèrent pas plus de ceux d'à présent que les races des chiens ne diffèrent entre elles, on ne pourrait pas conclure de là ridentité d espèces, parce que les races des chiens ont été soumises à l'influence de la domesticité, que ces autres animaux n'ont ni subie ni pu subir.

Au reste, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui n'existent plus, je ne prétends pas qu'il ait fallu une création nouvelle pour produire les espèces aujourd'hui existantes; je dis seulement qu'elles n'existaient pas dans les lieux où on les voit à présent, et qu'elles ont dû y venir d'ailleurs.

Supposons, par exemple, qu'une grande irruption de la mer couvre d'un amas de sables ou d'autres débris le continent de la Nouvelle-Hollande : elle y enfouira les cadavres des kangourous, des phascolomes, des dasyures^ des péramèles, des phalangers volants, des échidnés et des ornithorhynques, et elle détruira entièrement les espèces de tous ces genres, puisque aucun d'eux n'existe maintenant en d'auti*es pays.

Que cette même révolution mette à sec les petits détroits multipliés qui séparent la Nouvelle Hollande du

154 Discouas sur les révolctions

continent de TAsie, elle ouvrira un chemin aux élé* pbants, aux rhinocéros^ aux buffles^ aux chevaux, aux chameaux, aux tigres, et à tous les autres quadrupèdes asiatiques, qui viendront peupler une terre où ils au* ront été auparavant inconnus.

Qu'ensuite un naturaliste, après avoir bien étudié toute cette nature vivante, s*avise de fouiller le sol sur lequel il vit, il y trouvera des restes d'êtres tout différents.

Ce que la Nouvelle-Hollande serait dans la supposition que nous venons de faire, l'Europe, la Sibérie, une grande partie de l'Amérique, le sont effectivement; et peut-être trouvera-t-on un jour, quand on examinera les autres contrées et la Nouvelle-Hollande elle-même, qu'elles ont toutes éprouvé des révolutions semblables, je dirais presque des échanges mutuels de productions; car, poussons la supposition plus loin : après ce transport des animaux asiatiques dans la Nouvelle-Hollande, admettons une seconde révolution, qui détruise l'Asie, leur patrie primitive : ceux qui les observeraient dans la Nouvelle-Hollande, leur seconde patrie, seraient tout aussi embarrassés de savoir d'où ils seraient venus qu'on peut l'être maintenant pour trouver l'origine des nôtres.

J'applique cette manière de voir à l'espèce humaine.

11 a'y a point d?os Inniiaîns fostUefa

Il est certain qu'on n'a pas encore trouvé d'osJiuraa ins parmi les fossiles; et c'est une preuve de plus que les

races fossiles n'étaient point des variétés, puisqu'elles n'avaient pu subir l'influence de l'homme.

Je dis que Ton n'a jamais trouvé d'os humains parmi les fossiles, bien entendu parmi les fossiles proprement dits, ou, en d'autres termes, dans les couches régulières de la surface du globe; car dans les tourbières, dans les alluvions, comme dans les cimetières, on pourrait aussi bien déterrer des os humains que des os de chevaux ou d'autres espèces vulgaires; il pourrait s'en trouver également dans des fentes de rocher, dans des grottes où la stalactite se serait amoncelée sur eux ; mais dans des lits qui recèlent les anciennes races, p^irmi les paléothériums, et même parmi les éléphants el les rhinocéros, on n'a jamais découvert le moindre ossement humain. Il n'est guère autour de Paris d'ouvriers qui ne croient que les os dont nos plàtrières fourmillent sont en grande partie des os d'hommes; mais, comme j'ai vu plusieurs milliers de ces os, il m'est bien permis d'affirmer qu'il n'y en a jamais eu un seul de notre espèce. J'ai examiné à Pavie les groupes d'ossements rapportés par Spallanzani de l'Ile de Cérigo ; et, malgré l'assertion de cet observateur célèbre, j'affirme également qu'il n'y en a aucun dont on puisse soutenir qu'il est humain. Vhomo diluvii testisde Scheuchzer a été replacé, dès ma première édition , à son véritable genre, qui est celui des salamandres (1); et dans un examen que j'en ai fait depuis à

(1) Vhomme témoin du déluge est une grande salamandre, alliée à un animal fort singulier, Taxolill , que M. de HiiinbolJt a rapportée des grautls lacs situés autour de Mexico. Il appartient aux plus récentes rormations d*eau douce d'ŒBingen. ( Hutnboldt» Cosmos , tome I, p. 316. ) (U).

Harlem^ par la complaisance de H. Van Marum^ qui m'a permis de découvrir, les parties cachées dans la pierre j^ai obtenu la preuve complète de ce que j'avais annoncé (1). On voit parmi les os trouvés à Canstiatdfc un fragment de mâchoire et quelques ouvrages humains ; maisionsait que le terrain fut remué sans précaution^ et que Ton ne tint point note des diverses hauteurs où chaque chose fut découverte. Partout ailleurs les morceaux donnés pour humains se sont trouvés, à Texamen^ de quelque animal, soit qu'on les ait examinés en nature ou simplement en figures. Tout nouvellement encoreonaprétenduen avoir découvert àMarseille, dans une pierre longtemps négligé^e(2) : c'étaient des empreintes de tuyaux marins (3). Les véritables os d'hommes étaient des cadavres tombés dans des fentes ou restés en d'anciennes galeries de mines^ ou enduits d'incrustations; et j'étends cette assertion jusqu'aux squelettes humains découverts à la Guadeloupe dans une roche formée de parcelles de madrépores rejelées par la mer et unies par un stuc calcaire (4) . Les os humains trouvés près de

(1) Voyez nofe 6 de rAppendice.

(2) Voyez le Journal de Marseille et des Bouches du- Rhône des 27 sept., 25 cet. et l"*" nov. 1820.

(3) Je ra*en suis assuré par te.<i dessins que m'en a envoyés M. Cottard, aujourd'liui recteur de PAcadémie d'Aix.

(4) Ces squelettes plus ou moins mutilés se trouvent près du port du Moule, à la côte nord-ouest de la grande terre de la Guadeloupe, dans une espèce de glacis apimyé contre les bords escarpés de Plie; que l'eau recouvre en grande partie à la haute mer, et qui u'esl qu un tuf formé et journellement accru par les débris très-menus de coquillages et de corau^i que les vagues délaciMînt des rochers, et dont l'amas prend une grande cohésion dam les endroiU qui sont plus souvent à sec. On reconnaît à la loupe que plu^eurs de ces fragmenUontlamôme teinte rouge qu'une partie dcscorau. Ltenus

Kœstriz, et indiqués par M. de Schlolheim, avaient été annoncés comme tirés de bancs très-anciens; mais ce savant respectable s'est empressé de faire connaître

dans les récifs de Tlle. Ces sortes de formations sont communes dans tout PArchipel des Antilles, on les nègres les connaissent sous le nom de maçonne- don-dieu. Leur accroi.^semeiit est d'autant plus rapide, que le mouvement des eaux est plus violent. Elles ont étendu la plaine des Cayes à Saint- Domin«;ne , dont la situation a quelque analogie avec la plage 4u Moule , et Ton y trouve quelquefois des débris de vases et d'autres ouvrages humains à vingt pieds de profondeur. On a fait mille conjectures, et mdme imaginé des événements pour expliquer ces squelettes de la Guadeloupe; mais, diaprés toutes ces circonstances, M. Moreau de Jonnès, correspondant de l'Académie des Sciences, qui a été sur les lieux et h qui )e dois tout le détail ci-dessus , |>ense que ce sont simplement des cadavres de per- . sonnes qui ont péri dans quelque naufrage. Ils furent découverts en 1805 par M. Manuel Gortés y Campomanès, alors officier d'état-major, de service dans h colonie. Ijr général Ernouf , gouverneur, en fit extraire un avec beaucoup de peine, auquel il manquait la tête et presque toutes les extrémités supérieures : on Pavait déposé à la Guadeloupe, et on attendait d^en avoir un plus complet pour les envoyer ensemble à Paris , lorsque Tlle fut prise par les Ant^lais. L'amiral Goclirane ayant trouvé ce squelette au quartier général l'envoya à Tamirauté anglaise, qui l'offrit au Muséum Britannique. Il est eui'ore dans ce.tt' collection, où M. Kœnig, conservateur de la partie minéralogique. Ta décrit pour les Trans. phU. de 1814, et où Je l'ai vu en 18t8. M. Kopnig fait observer que la pierre où il est engagé n'a point été taillée, mais qu'elle semble avoir été simplement insérée comme un noyjiu distinct , dans la masse environnante. Le squelette y est tellement superficiel, qu'on a dft s'apercevoir de sr. présence à la saillie de quelques uns de ses os. Ils contiennent encore 'les parties animales et tout leur phosplinte de «baux. La gangue, toute formée de parcelles de coraux et de |)ierre calcaire compacte, se dissout |>romplement dans l'acide nitrique. M. Kœn'g y ancounu d«s rraî?m»'nls de niHlepora miniacea, de quelques madrépores et de coquilles qu'il rompare à Vhelix acuta et au turbo pica. Plus nouvellement le g«'néral Donzelot a fait extraire un autre de ces squelettes j que Ton voit au cabinet du roi. C'est un corps qii a les genoux reployés. Il y re^te quelque peu de la mâ< boire supérieure, la moitié gaucbe d»* l'inférieure, presque tout un côté du tronc et du bassin, et une grande partie de l'extréruitô supi^rieure et de l'extrémité inférieure gaucbes. La gangue est sensiblement un travertin dans leauel sont enfouies des coquilles de la mer voisiue et des coquilles terrestres qui vivent en-

combien cette assertion est encore sujette au doute (1). lien est de même des objets de fabrication humaine. Lies morceaux de fer trouvés à Montmartre sont des broches que les ouvriers emploient pour mettre la poudre^ et qui cassent quelquefois dans la pierre (2).

On a fait grand bruit, il y a quelques mois, de certains fragments humains^ trouvés dans des cavernes à ossements de nos provinces méridionales ; mais il suffit qu'ils aient été trouvés dans des cavernes pour qu'ils rentrent dans la règle.

Cependant les os humains se conservent aussi bien que ceux des animaux^ quand ils sont dans les mêmes circoDbtances (3), On ne remarque en Egypte nulle différence entre les momies humaines et celles de quadrupèdes. J'ai recueilli, dans les fouilles faites, iiyaquelques années, dans l'ancienneéglise de Sainte-Geneviève, des os humains enterrés sous la première race, qui pou* vaient même appartenir à quelques Princes de la famille de Clovis, et qui ont encore très-bien conservé leurs

core aujourd'hui dans Ilie , nommément le bulimus guadalupensis de Férassac.

(1) Voyez le Traité des Pëtrificaiions da M. de Scblolbeîm; Gotha, 1820, pag. 57; et sa lettre dans VIsis de 1820, huitième caliier supplément n"" 6.

(2) Il n*est pas sans doute néeessaire que je parle de ces fragments de grès dont on a cherché à faire quelque bruit il y a quelques années (en 1824), et où Ton prétendait Toir un homme et un cheval pétrifiés. Cette seule circonstance que c^était d*un homme et d^un cheval avec leur chair et leur peau qu'ils devaient offrir à la représentation , aurait dû faire comprendre à tout le. inonde qu'il ne pouvait 8*agir que d'un jeu de la nature et non d'un<f pétrification Téritable.

(3) Voyez Appendice, note 7.

DE LA SURFACE DU âLOBfi. 159

formes (1). On ne voit pas dans les champs de bataille que les squelettes des hommes soient plus altérés que ceux des chevaux, si Ton défalque Tinfluence de la grandeur; et nous trouvons parmi les fossiles des animaux aussi petits que le rat encore parfaitement conservés.

Tout porte donc à croire que l'espèce humaine n'existait point dans les pays où se découvrent les os fossiles, à Tépoque des révolutions qui ont enfoui ces os; car il n'y aurait eu aucune raison pour qu'elle échappât tout entière à des catastrophes aussi générales, et pour que ses restes ne se trouvassent pas aujourd'hui comme ceux des autres animaux : mais je n'en veux pas conclure que rhomme n'existait point du tout avant cette époque. Upouvait habiter quelques contrées peu étendues, d'où il a repeuplé la terre après ces événements terribles ; peut-être aussi les lieux où il se tenait ont-ils été entièrement abîmés, et ses os ensevelis au fond des mers actuelles, à l'exception du petit nombre d'individus qui ont continué son espèce. Quoi qu'il en soit, l'établissement de l'homme dans les pays où nous avons dit que se trouvent les -fossiles d'animaux terrestres, c'est-à-dire dans la plus grande partie de l'Europe , de l'Asie et de l'Amérique, est nécessairement postérieure, non-seulementaux révolutions qui ont enfoui ces os, mais encore à celles qui ont remis à découvert les couches qui les enveloppent, et qui sont les dernières que le globe ait subies : d'où il est clair que l'on ne peut tirer ni de

(1) Feu Fourcroy en a donné une analyse. (Annales du Muséum, tom. X, p. 1.)

160 DISCOUàS SUR LES BÉVOLUTIONS

ces os eax-mèmes^ ni des amas plus ou moins considérables de pierres ou de terre qui les recouvrent^ aucun argument en faveur de Tancienneté de l'espèce humaine dans ces divers pays,

Preures phynquet de la nouveauté de l'état aotuel des oontÎMents.

Au contraire, en examinant bien ce qui s'est passé à la surface du globe, depuis qu'elle a été mise à sec pour la dernière fois, et que les continents ont pris leur forme actuelle au moins dansleurs parties un peu élevées, l'on voit clairement que cette dernière révolution et par conséquent rétablissement de nos sociétés actuelles ne peuvent pas être très-anciens. C'est un des résultats à la fois les mieux prouvés et les moins attendus de la saine géologie ; résultat d'autant plus précieux, qu'il lie d'une chaîne non interrompue l'histoire naturelle et l'histoire civile.

En mesurant les effets produits dans un temps donné parles causes aujourd'hui agissantes, et eu les comparant avec ceux qu'elles ont produits depuis qu'elles ont commencé d'agir, l'on parvient à déterminer à peu près l'instant où leur action a commencé , lequel est nécessairement le même que celui où nos continents ont pris leur forme actuelle, ou que celui de li dernière retraite subite des eaux.

C'est, en effet, à compter de cette retraite que nos escarpements actuels ont commencé à s'ébouler et à former à leur pied des collines de débris; que nos fleuves actuels ont commencé à couler et à déposer leurs allu-

^ions; que notre végétation actuelle a commencé à s^étendreet à produire du terreau; que nos falaises actuelles ont commencé à être rongées par la mer; que nos dunes actuelles ont commencé à être rejetées par le vent ; tout comme c'est de cette même époque que des colonies humaines ont commencé ou recommencé à se répandre , et à faire des établissements dans les lieux dont la nature Ta permis. Je ne parle point de nos volcans^ non-seulement à cause de Tirrégularité de leurs éruptions, mais parce que rien ne prouve qu'ils niaient pu exister sous la mer, et qu'ainsi l'on ne peut les faire servir à la mesure du temps qui s'est écoulé depuis sa dernière retraite.

Atterrisfementfc

HM. Deluc et Dolomieu sont ceux qui ont le plus soigneusement examiné la marche des atterrissements ; et, quoique fort opposés sur un grand nombre de points de la théorie de la terre, ils s'accordent sur celui-là : les atterrissements augmentent très-vite ; ils devaient augmenter bien plus vite encore dans les commencements, lorsque les montagnes fournissaient davantage de matériaux aux fleuves, et cependant leur étendue est encore assez bornée.

Le Mémoire de Dolomieu , sur TÉgypte (1) , tend à prouver que du temps d'Homère la langue de terre sur laquelle Alexandre fit bâtir sa ville n'existait pas encore ; que l'on pouvait naviguer immédiatement de

(i) Journal de Physique, tom. XLII, pag. 40 et suiv.

CUYIER. — DISC. SUR LES RÉVUL. H

162 DISGOUES SUR LES BBVOLUTIONS

rUe du Phare dans le golfe appelé d^epuis lac Maréatts^ et que ce golfe avait alors la longueur indiquée par Ménélas^ d^environ quinze à vingt lieues. Il n'aurait donc fallu que les neuf cents ans écoulés entre Homère et Strabon pour mettre les choses dans Tétat où ce dernier les décrit, et pour réduire ce go^e à la forme d'un lac de six lieues de longueur, tie qui est plus certain, c'est que depuis lors les choses ont encore bien changé. Les sables que la mer et le vent ont rejetés ont formé , entre rile du Phare et Tancienne ville , une langue de terre de deux cents toises de largeur, sur laquelle la nouvelle ville a été bâtie. Ils ont obstrué la bouche du Nil la plus voisine, et réduit à peu près à rien le lac Maréotis. Pendant ce temps, les alluvions du Nil ont été déposées le long du reste du rivage, et Pont immensément étendu.

Les anciens nUgnoraîent pas ces changements. Hérodote dit que les prêtres d'Egypte regardaient leur pays comme un présent du Nil (1). Ce n'est , pour ainsi dire, ajoute-t-il, que depuis peu de temps que le Delta a paru (2). Aristote fait déjà observer qu'Homère parle de Thèbes comme si elle eût été seule en Egypte, et ne fait aucune mention de Hemphis (3). Les bouches car nopique et pélusiaque étaient autrefois les principales, et la côte s'étendait en ligne droite de l'une à l'autre; elle parait encore ainsi dans les cartes de Ptolomée; depuis lors l'eau s'est jetée dans les bouches bolbitine et

(1) Voyez Appendice, note 8.

(2) Hérod., Buter pe, v et xv.

(3) Arist.yitfe^eor., Ub. 1, cap. 14.

phatnitique ; c'est à leurs issues que se sont formés les plus grands atterrissements, qui ont donné à la côte un •contour demi-circulaire. Les villes de Rosette etdeDamiette, bâties au bord de la mer sur ces boucbes^ il y a moins de mille ans^ en sont aujourd'hui à deux lieues. Selon 'Demaillet, il n'aurait fallu que vingt-six ans pour prolonger d'une demi-lieue un cap en avant de Rosette (1). ^

L'élévation du sol deTÉgypte s'opère en même temps que cette extension de sa surface^ et le fond du lit du fleuve s'élève dans la même proportion que les plaines adjacentes^ ce qui fait que chaque siècle Finondation dépasse de beaucoup les marques qu'elle a laissées dans les siècles précédents. Selon Hérodote^ un espace de neuf cents ans avait suffi pour établir une différence de niveau de septà huit coudées (2). A Éléphantine l'inondation surmonte aujourd'hui de sept pieds les plus grandes hauteurs qu'elle atteignait sousSeptime-Sévère^ au commencement du troisième siècle. Au Caire pour qu'elle soit jugée {Suffisante aux arrosements elle doit dépasser de trois pieds et demi la hauteur qui était néicessaire au neuvième siècle. Les monuments antiques de cette terre célèbre sont tous plus ou moins enfouis par leur base. Le limon amené par le fleuve couvre même de plusieurs pieds les monticules factices sur lesquels reposent les anciennes villes (3).

Le delta du Rhône n'est pas moins remarquable par

(1) Demaillet, Description de V Egypte, p. 102 et 103. (2)Hérod., EuterpSy xiii.

^3) Voyez les Observations sur la vallée d'Egypte et sttr VexhaiiS-

16& * DISCOURS SUK tBS AÉVOLUTIONS

ses accroissements. Astnic en doone le détail dans son Histoire naturelle du Languedoc, et, par une comparaison soignée des descriptions, de IMla» de Siraboa M de Pline, avec l'état des lieux au commencement du dix* huitième siècle, il prouve, en s'appuyant de plusieurs écrivains du moyen âge, que les bras du Khâae se sont allongés de trois lieues depuis dix*huit cents ans j quedes atterrissements semblables se sont faits;à Touest du Rhône^ et que nombre d'endroits situés encore il y a six et huit cents ans au bord de la mer<m dès étangs sont aujourd'hui à plusieurs milles dans la tecrefeilaie.

Chacun peut apprendre, en HoUande «i en Italie^ > avec quelle rapidité le Rhin» le Pô, l'Arao, aujourd'hui qu'ils sont ceints par des digues> élèvent >leur. ionà; combien leur embouchure avance dans la mer ^en formant de longs promontoires & 4iea côtés, eiti juger par ces faits du peu de siècles que ces fleuves ont employés pour déposer les plaines basses qu'ils traversenimâintenant.

Beaucoup de villes qui à des époques bien connues de rhistoire étaient des ports de mer florissants\sont aujourd'hui à quelques lieues dans les terres; plusieurs même ont été ruinées par suite de ce changement de position. Venise a peine à maintenir les lagunes qui la séparent du continent; et malgré tous ses efforts

$meni sécutaire du soi qui la recmitré, par M. Girard (grand wm, sur VÉgypte, et. inod., Stëm. , tom. H, pag. 343 ). Sar quoi noas ferons encore remarquer qae Dolômiea , Shaw, et d'antres auleurs respectables, estimaient ces éléTations séculaires beaucoup plus haut que M. Girard. H est fâcheux que nulle part on n*ait essayé d*examiner quelle épaisseur ont aujourd'hui ces terrains au-dessus du sol primitif» du roc uatureL

elle sera inévitablement an jour liée à la terre ferme (1} .

On sait, par le témoignage de Strabon^ que du temps d'Auguste Ravenne était dans les lagunes comme y est aujourd'hui Venise; et à présent Ravenne est à une lieue du rivage. Spina avait été fondée au bord de là mer parles Grecs; et dès le temps de Strabon elle en était à quatre-vingt-dix stades : aujourd'hui elle est détruite. Adria en Lombardie, qui avait donné son nom à la mer dont elle était il y a vingt et quelques siècles le port principal^ en est maintenante six lieues. Fortis a même rendu vraisemblable qu'aune époque plus ancienne les monts Euganéens pourraient avoir été des lies.

Mon savant confrère à l'Institut M. de Prony, inspecteur général des ponts et chaussées^ m'a communiqué des renseignements bien précieux pour l'explication de ces changements du littoral de l'Adriatique (2). Ayant

(f) Voyez le Mém. de M. Forf&ft, sur les lagunes de Venise. ( Mém. de la Classe physique de l* Institut , t. V, p. 213. )

(2) Extrait des recherches de M. de Prony «tir le Système hydrau' ligue de VllalU.

Déplacement de la partie du rivage de ^Adriatique occupée par les bouches du Pô,

La partie da rivage de rAdriatiqne comprise entre les extrémités méridionales du lac ou des lagunes de Comacehio et des lagunes de Venise a subi depuis les temps antiques des changements considérables, attestés par les témoignages des auteurs les plus dignes de foi, et que Tétat actuel du sol dans les pays situés près de ce rivage ne permet pas de révoquer en doute; mais il est impossible de donner sur les progrès successifs de ces changement^ des détails exacts , et surtout des mesures précises pour des époques antérieures au douzième siècle de notre ère.

On est cependant assuré que la ville de Hatria, actuellement iéefria , étiit autrefois sur les bords de la mer, et voilà un point fixe et connu du rivage prmutif, dont la plus courte distance au rivage actuel, pris à Tem-

166 DI8G0UBS SUR LES KÉTOLITTIONS

été chargé par le gouvernement d'examiner les remèdes que Ton pourrait appliquer aux dévastations

bouchorede l'Adife» «tt de TingUdiiq mille mètres (*). Les hsbilaiits de celte Tille ont sur sonentiqoité des prétentioDS eiagérées en bien des pointSy mais en ne pent nier qu'elle ne soit une des plus anciennes de lltalie : eOe a donné son nom à la mer qui baigna ses mars. On a reconna, par quelques fouilles Alites dans son intérieur «t dans sesenTîrons, fexislenee d'une couche de terre parsemée de débris de poteries étrusques , sans mélange d*aucun ooTrage de fUirique romaine ; l'étrasqne et le romain se trouYent mêlés dans une couche supérieure f sur laquelle on a découvert les yestiges d'un théâtre ; l'une et l'autre couches sont fort abaissées au-dessous du sd actuel ; et j'ai tu à Adria des collections eorieuses , où les monuments, qu'elles renformeni sont classés et séparés. Le prince Tiee^roi , à qui je fis observer, il y a quelques années, combien il serait intéressant pour rhi«toire et la géologie de s'occuper en grand du tniTail des fooiHes d'Adrîa , et de déterminer les hauteurs par rapport à la mer, tant du sol primitif que des couches sucoessires d'alluTions , goftta fort mes idées à cet égard : j'ignore si mes propositions ont eu quelque suite. '^

En suivant le rivage à partir d*Hatria , qui était ^toée dans le fond d'un petit golfo*; on trouvait au sud un rameau de VAthesis (l'Adige), ^ les Foues Philistines , dont ta trace répond à celle qoe pourraient avoir le MIncio et le Tartaro réunis si le P6 coulait encore au sud de Ferrare; puis venait le Délia Venehtmf qui parait avoir occupé la place où se trouve le lac ou la lagune de Comacchio. Ce delta était traversé par sept bouches de ri?ri(iantMrautrement Vadis, Podtfs ou Po(finctM, qui avait sur sa rive gauche, au point de dirimation de ces bouches, la ville de Trigopolis, dont la position doit être peu éloignée de celle de Ferrare. Sept lacs renfermés dans le delta prenaient le nom de Septem Maria^ et Hatria est quelquefois appelée Vrhs Seplem Marium.

En remontant le rivage du côté du nord , à partir expatria ^ on trouvait l'embouchure principale de IM^Aeslâ , appelée aussi FosM Philislina , puis VMshuarium Àllini, mer intérieure , séparée de la grande par une ligne d'Ilots, an milieu de laquelle se trouvait un petit archipel d'antres tlots, ap» pelé RicUlum; c'est sur ce petit archipel qu'est maintenant située Venise : V^sluarium Altini est la lagune de Venise , qui ne communique plus avec la mer qoe par cinq passes , les Ilots ayant été réunis poor former une digue continue.

A l'est des lagunes et au nord de la ville d'i?5^e se trouvent les monts

(*) On Terra bientôt que la pointe du promontoire d'allavlons formée par le PO est phis. avancée dans ta mer de dit mille metret covlroa gae rembovdinre de l'Adige.

qu'occasionnent les crues du Pô, il a constaté que cette rivière^ depuis Fépoque où on Va enfermée de digues^

Mitganéens , formant , aa miUea d*tuie vasle plaiiie d'alhiTimis , an gronpe isoié et remarquable de piUas , dans les enTîrons doquel on place le Uea de la ûuneuse ebute de PbaéCon. Quelques auteurs prétendent que des masses énormes de matières enflammées, lanoées par des exploaiens Tolcaniqaesdans les bouobes de i'Ëridaa ont donné lieu à cette fiible. Il est bien ?rai qu'on .trouve aux environs de Padooeet de Vérone beaucoup de produits que plusieurs croient volcaniques.

Les reaseignemcpats que j'ai recueillis sur le gisement de lacAte de FA* driatiquetauxbonGbesdu F6 commencent au douzième siècle à avoir quel* que précision : k cette époque toutes les eaux du P6 coulaient au sud de Ferraredans lePd di VûUmQ ei\tPo4i Primaro, dirimalions quierobras* aafent Tespaoe occnpé par la lagune de Comacchia, Les deux bouches dans lesquelles le Pd a ensuite lait une irruption an nord de Ferrare se nommaient , Tune fitme di Oorkola , ou di Longofa^ ou del Mazorno » l'autre, ^time W, ha pneunèce, qui était la plus septentrionale» recevait près de la mer le Tartaro ou canal Bkaneo ; la seconde était grossie à Ariane par une dérivation du Pô , appelée lîttme Qoro.

Le rivage. de la mer était dirigé lensiblement du sud au nord» à une distance de dix. ou gm» miUe mètres du méridien d'Adria; il passait au point oùse trouve maintenant Tangle occidental de Tencetute de la Mesola; et Loreo , au nord de la Mesola, n'en était distant que d'environ deu& cents mètres.

Vers le milieu du douzième siècle les grandes eaux do Pô passèrent au travers dos digues qui les soutenaient du côté de leur rive gauche, près de la petite ville dùPicarolo , i&ituée à dix*neuf mille mètres au nord-ouest de Ferrare, se répandirent dans la partie sepleutrionalo du territoire de Ferrare et dans la Polésine de Rovigo» et coulèrent dans les deux canaux ci-dessus mentionnée de Mazorno et de Toi. Il parait bien constaté que le travail des hommes a beaucoup contribué à cette diversion des eaux du Pô : les historiend qui ont parlé de ce fait remarquable ne diiïèrent entre eux que par quelques détails. La tendance du fleuve à suivre les nouvelles routes qu'on lui avait tracées devenant de jour en jour plus énergique, ses deux branches du Volano et du Primaro s'apaiivrirent rapidement et furent, en moins d'un siècle réduites à peu près à Tétat où elles sont aujourd'hui. Le régime du fleuve s'établissait entre l'embouchure de TAdige et le point appelé aujourd'hui Porto di Goro ; les deux canaux dont il s'était d'abord emparé étant devenus insuffisante, il s'en creusa de nouveaux ; et au commencement du dix-'Septième siècle sa bouche principale, appelée Bocco di Tramontanàf se trouvant très-rapprochée de Tembou-

a tellemeiit élevé son fond, que la sarCace de ses eaux est maintenant plos haute que les toits des maisons de

chare de TAdige, ee Tolilnage atonnt les Vétitiem, «pli creusèrent , en 1804, le noQTeaa lit appelé Taglio di Porto Viro, oo Po délie Fornaci^ an moyen duquel la Boeca Maesira se trouva écartée de t'Adige du cdté du midi.

Pendant les qnatre sièdes éoeolét dépota U in do douauème aiède Jusqu'à la fin do seixiènie les allufions du P6 ont gagné sur la mer une étendue considérable. La bouche du nord , celle qui 8*était emparée du canal de Maionio, et formait le Bamo di Tramoniana^ était en 1600 éloignée de vingt rolUe mètres dn méridien. d'Adria; et la boache dM wd, celle qui avait envahi le canal Toi, était à la même époque à dix-sept mille mèhres de œ méridien ; ainsi le rivage se troovait tioculé de* neuf oa dix mille mètres au nord, et de six ou sept mille mètres an midi. Entre les deux bouches dont je viens de parler se trouvait une anse ou partie du rivage monis avancée, qu*on appelait Saeea di Goro, '

Les grands traVkns de dignement du Peuve» et une padie considérable des défrichements des revers méridionaux des Alpes , ont «u lieu dans cet intervalle du treizième au dix-septième siède.

Le Taglio dk Poito VIro détermina la marche des alluvions dans Taxe dn vaste promontoire que forment actuellement les bouches du PO. A mesure que les issues à la mer s'éloignaient, la quantité annuelle de dépôts s'accroissait dans une proportion effrayante ^ tant par la diminution de la pente des eaux (suite nécessaire de l'allpngement du lit) , que par Tempri' sonnement de ces eaux entre des digues, et par la facilité que les défrichements donnaient aux torrents affluents pouf entraîner dansia plaine le sol des montagnes. Bientôt l'anse de Sacca di Goro fut comblée, et les deux promontoires formés par les deux premières bouches se réunirent en un seiil,dontla potnteactnellese trouveà trente-denx ou trente-trois irifflë mèfres du méridien d'Adria ; en sorte que pendant deux siècles les bouches du PO ont gagné environ quatorze mille mètres sur la mer.

Il résulte des ftuts dont je viens de donner un exposé rapide : V* qu^à des époques antiques, dont la date précise: ne peut pas étrer^ssigoéei la mer Adriatique baignait les murs d'Adria.

2^ Qu'au douzième siècle , avant qo^n eût Odvert à Ficarolo une roole aux eaux du PO sur leur rive gauche, le rivage de la mer s'était éloigné d'Adria de neuf à dix milie mètres.

8* Que les pointes des promontoires formés par les deux principales bouches du PO se trouvaient, en Pan 1606, avant le Tàglio di Pdrto Viro, aune distance moyenne 'de dix-hnît thi Ile ciniq cents mètres d*Àdria , ce qui depuis Tan 1200 donne une marche d'alluvions de vîngt-cinq mètres p&r an.

FerraFe} en môme temps ses attemssements ont avancé dan&lamer avec tantderapidité^ qu'en comparant d'anciennes cartes avec Vétat actuel on voit que le rivage a gagné plus de six mille toises depuis 160^^ ce qui fait cent cinquante ou cent quatre-vingts pieds et en quelques endroi4s deux cents* pieds par an. L'Adige et le P6 sont aujourd'hui plus élevés que tout le terrain qui leur est intermédiaire; et ce n'est qu'en leur ouvrant de nouveaux lits dans les parties basses qu'ils ont déposées autrefois que l'on pourra prévenir les désastres dont ils les menacent maintenant.

Les mêmes causes ont produit les mêmes effets le long des branches du Rhin et de la Meuse, et c'est ainsi que les cantons les plus riches de la Hollande ont continuell^n^nt le spectacle effrayant de fleuves suspendus à vingt et trente pieds au-dessus de leur sol.

M. Wiebekingy directeur des ponts et chaussées du rx)y aume de Bavière^ a écrit un mémoire sur cette marche des choses, si importante à bien connaître pour les peuples et pour les gouvernements, où il monti*e que cette propriiété d'élever leur fond appartient plus ou moins à tous les fleuves.

Les atterrissements le long des côtes de la mer du Nord n'ont pas une marche moins rapide qu'en Italie. On peut les suivre aisément en Frise et dans le pltys de

4° Qae la pointe du promontoire unique formé par les bouches actuelles est éloignée d'environ trente-deui ou trente-trois mille mètres du méridien d'Adria : d?où on conclut une marche moyenne des alluvions d'environ soixante-dix mètres par an pendant ces deux derniers siècles, marche qui, rapportée à des époques plus éloignées, se trouverait être beaucoup plus rapide. de pront.

170 Discoums SUR les bévolutions

Groningue^ oùl'on connaltrépoque despremîères digues oonstroites par le gouverneur ^pagnol Gas^par AodléSy en 1570. Cent ans après l'on avait d^à g(^né ea quelques endroits trois quarts de lieue de terrain en dehors de ces digues; et la ville même de Groaingue, bâtie en partie sur l'ancien sol, sur un calcaire qui n'appairtient point à la mer actuelle^ et où l'on trouve les mêmes coquilles que daxis notre calcaire grossier des environs de Paris^ la ville de Groningue n'est qu'à six lieues de la mer. Ayant été sur les lieux, je puiss confirmer^ par mon propre témoignage^ des faits d'ailleurs trèsroonnus^ et dont M. Deluc a déjà fort bien exposé la plas grande partie (1). On pourrait observer le môme phénomène^ et avec la même précision, tout le long des cMea de l'Ost-Frise, du pays de Brème et du Holstein, parée que l'on connaît les époques où les nouveaux terrains furent enceints pour la première fois, et que Ton peut y mesurer ce que l'on a gagné depuis.

Cette lisière, d'une admirable fertilité, formée par leà fleuves et par la mer, est pour ces pays un don d'autant plus précieux, que l'ancien sol, couvert de bruyères et de tourbières, se refuse presque partout à la culture; les alluvions seules fournissent à la subsistance des villes peuplées construites tout le long de cette côte depuis le moyeiFàge, et qui ne seraient peut-être pas arrivées à ce degré de splendeur sans les riches terrains que les fleuves leur avaient préparés, et qu'ils augmentent continuellement.

(1) Dans différents endroits des deux derniers Tolumes de ses Lettres à la reine d'Angleterre. "

S la grandeur qu'Hérodote attribue à la mer d'Azof^ qu'il fait presque égale à l'Euxin (1)^ était exprimée en termes moins vagues^ et si l'on savait bien ce qu'il a en« tendu par le Gerrhus (2)^ nous y trouverions encore de fortes preuves des changements produits pw les fleuves et de leur rapidité; car les allu viens des rivières auraient pu seules (3) depuis cette époque^ c'est-À-dire depuis deux mille deux ou trois cents ans, réduireiamer d'Âzof comme elle l'est^ fermer le cours de ce Gerrhus, ou de cette branche du Dnieper qui se serait jetée dans l'Hypaeyris^ et avec lui dans le goUe Gareinites ou d'Olu-Degnitz, et réduire à peu près .à rien rHypacyris lui-même (4<).0n en aurait de non moins fortes s'il était bien certain que l'Oxus ou Sihoun, qui se jette maintenant dans le lac d'Ai*al^ tombait autrefois dans la mer Caspienne ; mais nous avons près de nous des faits assez démonstratifs pour n'en point alléguer d'équivoques et ne pas nous exposer à faire de Vignorance des anciens

(1) Melpom., Lxxxvi. "

(2) md., LVi.

(3) On a aussi voulu attribuer cette dimîDtttion supposée de la mer Noire et de la mer d'Azof à la rupture du Bosphore qui serait arrivée à Tépoque prétendue du déluge de Deifcalion ; et cependant , pour établir le fait luimême ^ on s^appuie àes diminutions successives de l'étendue attribuée à ces mers dans Hérodote, dans Strabon, etc. Mais il est trop évident que, si cette diminution était venue de la rupture du Bosphore, elle aurait être complète longtemps avant Hérodote et dès Tépoqoe même où Ton place Deucalion.

(4) Voyez la Géographie d'Hérodote de M. Rennely p. 56 et suivantes, et une partie de l'ouvrage de M. Dureau de Lamalle, intitulé Géographie physique de la mer Noire, etc. Il n'y a aujourd'hui que la Irès-petite rivière de Kamennoipost qui puisse représenter le Gerrhus et THypacyris tels qu'ils sont décrits par Hérodote.

N. B, M. Dureau, p. 170, attribue à Hérodote d'avoir fait déboucher le

172 Discouis sua les eiîvolotions

en géographie la base de nos propositions physiques (1).

Blarohef det duneta

Nous avons parlé ci-dessus des dunes ou de ces monticules de sable que la mer rejette sur les côtes basses quand son fond est sablonneux. Partout où l'industrie derhomme n'a pas su les fixer, ces dunes avancent dans les terres aussi irrésistiblement que lés alluvions des fleuves avancent dans la mer; elles poussent devant elles des étangs formés par les eaux pluviales du terrain qu'elles bordent, et dont elles empêchent la communication avec la mer, et leur marche a dans beaucoup d'endroits une rapidité effrayante : forêts, bâtiments, champs cultivés , elles envahissent tout.

Celles du golfe de Gascogne (2) ont déjà couvert un

Borysthèneet rHypaois dans le Palas-Méottde ; nais Hérodote dit seulement ( Melpom., un } qae ces deux fleuves se jettent ensei^tile dans le même lac, c*est-à-dire dans le Liman,' comme aujourd'hui. Hérodote n'y fait pas aller davantage le Gerrhus et l'Hypacyrîs.

(1) Par exemple, M. Dareau de Lamalle , dans sa Qéographie p^sique de la mer Noire ^ cite Aristote { Meteor,, 1. 1, c. 13 ) , comme nous apte prenant que de son temps il existait encore plusieurs périodes et périples a anciens attestant qu'il y avait un canal conduisant de la mer Caspienne « dans le Palus-Bléotide. » Or, voici à quoi s^ réduisent les paroles d'Aristote à Tendroit cité (édition de Duval, I, 545, B.) : « Du Paropamisus « descendent, entre autres rivières , le Bactrus, le Choaspeset TAraxés, K d^où le Tanais , qui en est une branche , dérive dans le Palus-Méotide. » Qui ne voit que ce galimatias , qui ne se fonde ni sur périples ni sur périodes , n'est que ridée étrange des soldats d'Alexandre, qui prirent le Jaxarte ou Tanaïs de la Transoxiane pour le Don ou Tanaïs de la Scythie. Arrien et Pline en font la distinction ; mais il parait qu'elle n'était pas iaHe du temps d' Aristote. Et comment vouloir tirer des documents géologiques de pareils géographes.

(2) Voyez le rapport sur les Dunes du golfe de Gascogne, par M. Tassin. Mont-de-Marsan, an X.

..DS .LArSVAFAGE DU 6L0BE. 173

grand nombre de villages mentionnés dans des titres du moyen âge; et en ce moment dans le seul département des Landes elles en menacent dix d'une clestruc* lion inévitable. L'un de ces villages^ celui de Mimisan^ lutte depuis vingt ans contre elles, et une dune de plus de soixante pieds d'élévation s'en approche, pour ainsi dire, à vue d'œil. En 1802 les étangs ont envahi cinq belles métairies dans celui de 3aint-Julien (1) ; ils ont couvert depuis longtemps une ancienne chaussée romaine qui conduisait de Bordeaux à Bayonne, et que l'on voyait encore il y a qusui^ante ans quand les eaux étaient basses (2). L'Adpur, qui à des époques connues passait au vieux Boucaut et se jetait dans la mer au cap Breton, est maintenant détourné de plus de mille toises (3).

Feu M. Bremontier, inspecteur des ponts et chaussées, qui a fait de grands travaux sur les dunes, estimait leur marche & soixante pieds par an, et dans certains points à soixante-douMw Q ne leur faudrait, selon ses' calculs, que deux mille ans pour arriver à Bordeaux; et^ d'après leur étendue actuelle , il doit y en avoir un

, (tyMénuâre dé M, Bremùntier, sur la fixation des dones.

(^) Tassin i]oc. cit.

(3) Les dones sont pen à pen changées en terres cultifables par plusieurs graminées « au nombre desquelles nous signalerons surtout Varundo are^ noria h* et YeiynMuf arenarius L. Ces plantes sont garnies de racines longues, traçantes et nombreuses, éminemment propres à fixer les sables mobiles. Varundo arenaria , connue sous le nom de hoya dans le monde se multiplie* avec une rapidité extrême , dure longtemps, et résiste également bien au froid et à la chaleur. On coltife ce précieux végétal dans 'plosienr» contrées de la Hollande, pour l'opposera renvahissement des dones. (H-)

ili DlSCOUmS SUR LES BÉVOLUTIONS

peu plus de quatre mille qu'elles ont commencé à se former (!}•

Le recouvrement des terrains cultivables de PËgypte par les sablés stériles de la Libye qu'y jette le vent d'ouest est un phénomène du même gènt*e que les dunes* Ces sables ont envahi un nombre de villes et de villages dont les ruines paraissent encore^ et cela depuis la conquête du pays par les Mahométans ; puisqu'on voit pereer au travers du sable les sommités des minarets de quelques mosquées (2) : avec une marche si rapide, ils auraient sans doute rempli les parties étroites de la vaUée; s'il y avait tant de siècles qu'ils eussent commencé à y être jetés (3), il ne resterait plus rien entre la chaîne libyque et le Nil. C'est encore là un chronomètre dont il serait aussi facile qu'intéressant d'obtenir la mesure.

Tourlnéref et éboolemeatfs

Les tourbières produites si généralement dans le nord de l'Europe , par l'accumulation des débris de sphagnum et d'autres mousses aquatiques , donnent aussi une mesure du temps; elles s'élèvent dans des proportions déterminées pour chaque lieu; elles enveloppent ainsi les petites buttes^ des terrains sur lesquels elles se forment; plusieurs de ces buttes ont été enterrées de mémoire d'homme. En d'autres endroits

(1) Voyez le Mémoire de M. Bremontier.

(2) Denon, Voyage en Egypte.

(3) Nous pouvons citer ici tous les royagears qui ont parcotira la lisière occidentale de l'Egypte.

la.tourhièrQ desoend le long des vallons, elle avance comme les glaciers ; mais les glaciers se fondent par leur bord inférieur^ et la tourbière n'est arrêtée par rien : en la sondant jusqu^au terrain solide on jnge de son ancienneté y et Ton trouve pour les tourbières^ comme pour les dunes, qu'elles ne peuvent remonter à une époque indéfiniment reculée (1). Il en est de même pour leséboulementsqui se font avec une rapidité prodigieuse au pied de tous les escarpements, et qui sont encore bien loin de les avoir couverts; mais comme l'on n'a pas encore appliqué de mesures précises à ces deux sortes de causes , nous n'y insisterons pas davan* tage (2).

Toujours Toyons-nous que partout la nature nous tient le même langage; partout elle nous dit que Tordre actuel des choses ne remonte pas très-haut; et, ce qui est bien remarquable, partout l'homme nous

(I) Voyez note 9 de l'Appendice.

(3) Ces phénomènes 8on^ très- bien exposés dans les Lettres de M. Velue à la reine d* Angleterre , aux endroits où il décrit les tourbières de la Westphalie; et dans ses Lettres à La Mettriez insérées dans le Journal de physique de 1791, etc.; ainsi que dans celles qu*il a adressées à M. BIumenbach , et que Ton a imprimées en français , en un volume , Paris, 179S. On peut y ajouter les détails pleins d'intérêt quMl donne dans ses Voyages géologiques , tom. I^', sur les lies de la c6te ouest du duché de Sleswig, et la manière dont elles ont été réunies , soit entre elles, soit avec le continent, par des alluvions et des tourbières, ainsi que sur les irruptions qui de temps en temps en ont détruit ou séparé quelques parties.

Quant aux éboulements, M. Jameson, dans une note de la traduction anglaise de ce discours , en cite un exemple remarquable pris des roches escarpées dites Salisbury-Craig, près d'Edimbourg. Bien que d'une hauteur médiocre, leur face abrupte et verticale n'est point encore cachée par la masse de débris qui s'accumule à leur pied , et qui cependant augmente chaque année.

176 DISCOURS sua les eévolutioks

parle comme la nature , soit que nous consultions les vraies traditions des peuples, soit que noas examinions leur état moral et politique et le développement intellectuel qu'ils avaient atteint au moment où commencent leurs monuments authentiques.

Lliîtioîre des peiqplet oonfirme la nouveauté des oontmenta*

En effet; bien qu'au premier coup d'oeil les traditions de quelques anciens peuples, qui reculaieilt leur origine de tant de milliers de siècles, semblent contredire fortement cette nouveauté du monde actuel, lorsqu'on examine de plus près ces traditions, ou n'est pas longtemps à s'apercevoir qu'elles n'ont rien d'historique : on est bientôt convaincu, au contraire, que la véritable histoire, et tout ce qu'elle nous a conservé de documents positifs sur les premiers établissements des nations, confirme ce que les monuments naturels avaient annoncé.

La chronologie d'aucun de nos peuples d'Occident ne remonte , par un fil continu , à plus de trois mille ans. Aucun d'eux ne peut nous offrir avant cette époque, ni même deux ou trois siècles depuis, une suite de faits liés ensemble avec quelque vraisemblance. Le nord de l'Europe n'a d'histoire que depuis sa conversion au christianisme. L'histoire de l'Espagne, de la Gaule , de l'Angleterre, ne date que des conquêtes des Romains ; celle de l'Italie septentrionale avant la fondation de Rome est aujourd'hui à peu près inconnue. Les Grecs avouent ne posséder l'art d'écrire que depuis que les Phéniciens le

leur ont enseigné, il y a trente-trois ou trente-quatre siè* clés ; longtemps encore depuis, leur histoire est pleine de fables , et ils ne font pas remonter à trois cents ans plus haut les premiers vestiges de leur réunion en corps de peuple. Nous n^avons de l'histoire de TAsie occidentale que quelques extraits contradictoires, qui ne vont avec un peu de suite qu'à vingt-cinq siècles (1), et en admettant ce qu'on en rapporte de plus ancien avec quelques détails historiques, on s'élèverait à peine à quarante (2).

Le premier historien profane dont il nous reste des ouvrages, Hérodote, n'a pas deux mille trois cents ans d'ancienneté (3). Les historiens antérieurs qu'il a pu consulter ne datent pas d'un siècle avant lui (&). On peut même juger de ce qu'ils étaient pàv les extravagances qui nous restent, extraites d'Aristée de Proconnèse et de quelques autres.

Avant eux on n'avait que des poètes ; et Homère, le plus ancien que l'on possède, Homère, le maître et le modèle éternel de tout l'Occident, n'a précédé notre âge que de deux mille sept cents ou deux mille huit cents ans.

Quand ces premiers historiens parlent des anciens événements, soit de leur nation, soit des nations voisines, ils

(1) A Cyrus, environ six cent cinquante ans avant Jésus-Christ.

(2) A Ninus f environ deux mille trois cent quarante-huit ans avant Jésus- Christ, selon Ctésias et ceux qui Pont suivi; mais seulement mille deux cent cinquante, selon Voluey , d'après Hérodote.

, (3) Hérodote vivait quatre cent quarante ans avant Jésus-Christ. (4) Cadmus, Phérécyde, Aristée de Proconnèse, Acusilaûs, Hécatée de Milet, Charon de Lampsaque, etc. Voyez Vossius, de Histor. Grœe., lib. I , et surtout son quatrième livre.

Discorms stb les bevolutioxs

ne citent qne des traditions orales et non des oavrages publics. Ce n'est que longtemps après eux que Fon a donné de prétendus extraits des annales égyptiennes^ phéniciennes et babyloniennes. Béros n'écrivit que sous le règne de SéleucusNicator, Hiéronyme que sous celui d'Antiochus Soter^ et Hanéthon que sous le règne de Ptolémée-Philadephe. Ils sont tous les trois seulement du troisième siècle avant Jésus-Christ.

Que Sanchoniaton soit un auteur véritable ou supposé^ <m ne le c(Minaissait point avant que Philon de Byblos en eût publié une traduction, sous Adrien, dans le second siècle après Jésus-(3irist; et, quand on l'aurait connu. Ton n'y aurait trouvé pour les premiers temps, comme dans tous les auteurs de cette espèce, qu'une théogonie puérile, ou une méthaphysique tellement déguisée sous des allégories y qu'elle en est méconnais* sable.

Un seul peuple nous a conservé des annales écrites en prose avant l'époque de Cyrus ; c'est le peuple juif.

La partie de TAncien Testament que l'on nomme le PentaleuqtM existe sous sa forme actuelle au moins depuis le schisme de Jéroboam, puisque les Samaritains la reçoivent comme les Juifs, c'est-à-dire qu'elle a maintenant à coup sur plus de deux mille huit cents ans.

11 n'y a nulle raison pour ne pas attribuer la rédaction de la Genèse à Moïse lui-même, ce qui la ferait remonter à cinq cents ans plus haut, à trente-trois siècles ; et il suffit de la lire pour s'apercevoir qu'elle a été com.posée en partie avec des morceaux d'ouvrages an té-

DE LA SURFACE DU atOBB. 179

rieurs : on ne peut donc aucunement douter que ce ne soit récrit le plus ancien dont notre Occident soit en possession.

Or, cet ouvrage et tous ceux qui ont été faits depuis, quelque étrangers que leurs auteurs fussent et à Moïse et à son peuple, nous présentent les nations des bords de la Méditerranée comme nouvelles; ils nous les montrent encore demi-sauvages quelques siècles auparavant ; Uen plus, ils nous parlent tous d'une catastrophe générale, d'une irruption des eaux, qui occasionna une régénération presque totale du genre humain, et ils n'en font pas remonter Tépoque à un intervalle bien éloigné.

Les textes du Pentateuque qui allongent le plus cet intervalle ne le placent pas à plus de vingt siècles avant Moïse, ni par conséquent à plus de cinq mille quatre cents ans avant nous (1).

Les traditions poétiques des Grecs, sources de toute notre histoire profane pour ces époques reculées, n'ont rien qui contredise les annales des Juifs ; au contraire, elles s'accordent admirablement avec elles, par l'époque qu'elles assignent aux colons égyptiens et phéniciens qui donnèrent à la Grèce les premiers germes de civilisation; on y voit que vers le même siècle où la peuplade Israélite sortit d'Egypte pour porter en Palestine le dogme sublime de l'unité de Dieu, d'autres colons sortirent du même pays pour porter en Grèce une

(1) Les Septanle à cinq mille trois cent quarante-cinq ; le texte samaritain à quatre mille huit cent soixante-neuf; le texte hébreu à quatre mille cent soixante-quatorze.

religion plus grossière^ au moins à l'extérieur, quelles que fussent d'ailleurs les doctrines secrètes qu'elle réservait à ses initiés ; tandis que d'autres encore venaient de Phénicie , et enseignaient aux Grecs l'art d'écrire et tout ce qui a rapport à la navigation et au commerce (1).

Il s'en faut sans doute beaucoup que Ton ait eu depuis lors une histoire suivie y puisque Ton place encore longtemps après ces fondateurs de colonies une foule d'événements mythologiques et d'aventures où des dieux et des héros interviennent^ et qu'on ne lie ces chefs à l'histoire véritable que par des généalogies évidemtnént factices (2); mais ce qui est bien plus certain encore, c'est que tout ce qui avait précédé leur arrivée ne pouvait s'être conservé que dans des souvenirs très-confus,

(r) On sait que les chronologistes varient de plusieurs années sur chacun de ces événements; mais ces migrations n^en forment pas moins toutes ensemble le caractère spécial et bien remarquable du quinzième et du seizième siècle avant Jésus-Christ.

Ainsi, en Suivant seulement les calculs d'Ussérius, Cécrops serait venu d'Egypte à Athènes vers 1556 avant Jésus-Christ; Deucalion.se serait éta^ bli sur le Parnasse vers 1548 ; Cadmus serait arrivé de Phénicie k Thèbes vers 1493;Danaûs serait venu à Argos vers 1485; Dardaqus se serait établi sur VHellespont vers 1449.

Tous, ces chefs de nation auraient été à peu près contemporains de Moïse dont Témigralion est de 1491. Voyez d'ailleurs sur le synchronisme de Moïse, de Danaus et de Cadmus, Diodore^ lib. xi; dans Photim^^, M52.

(2) Tout le monde connaît les généalogies d*Apo1lodore , et le parti que feu Clavier a cherché à en tirer pour rétablir une sorte d^histoire primitive de la Grèce; mais, lorsqu'on a lu les généalogies des Arabes , celles des Tartares, et toutes celles que nos vieux moines chroniqueurs avaient imaginées pour les difTérents souverains de l'Europe et même pour des particuliers, on comprend très-bien que des écrivains grecs ont dû faire pour les premiers temps de leur nation ce qu^on a fait poiir toutes les autres à des époques où la critique n'éclairait pas l'histoire.

et n'aurait pu être suppléé que par de pures inventions, pareilles à celles de nos moines du moyen âge sur les origines des peuples de TEurope.

Ainsi 9 non-seulement on ne doit pas s'étonner qu'il y ait eu dans l'antiquité même beaucoup de doutes et de contradictions sur les époques de Cécrops, de Deucalion, de Cadmus et de Danaûs; non-seulement il serait puéril d'attacher la moindre importance^ une opinion quelconque sur les dates précises d'Inachus (1) ou d'Ogygès (2); maia^ si quelque chose peut surprendre, c'est que ces personnages n'aient pas été placés infiniment plus haut. Il est impossible qu'il n'y ait pas eu là quelque effet de l'ascendant des traditions reçues , auquel les inventeurs* de fables n'ont pu se soustraire. Une des dates assignées au déluge d'Ogygès s'accorde même tellement avec Tune de celles qui ont été attribuées au déluge de Noé , qu'il est presque impossible qu'elle n'ait pas été prise dans quelque source où c'était de ce dernier déluge qu'on entendait parler (3).

(1) Mille huit cent cinquante-six ou mille huit cent Tingt-trois avant Jésus- Christ, ou d'autres dates encore ; mais toujours environ trois cent cinquante ans avant les principaux colons phéniciens ou égyptiens.

(?) La date vulgaire d'Ogygès, d>près Acusilaûs, suivi par Eusèbe, est de mille sept cent quatre-vingt-seize ans avant Jésus Christ, par conséquent plusieurs années après Inachus.

(3) Varron plaçait le déluge d'Ogygès, qu'il appelle le premier déluge, k quatre cents ans avant Inachus ( a prlore cataclismo , qwm Ogygium dicuntf ad Inachi regnum ), et par conséquent à mille six cents ans avant la première olympiade, ce qui le porterait à deux mille trois cent soixanteseize ans avant Jésus-Christ; et le déluge de Noé, selon le texte hébreu, est de deux mille trois cent quarante-neuf : ce n'est que vingt-sept ans de différence. Ce témoignage de Varron est rapporté par Censorin, de Die nataliy cap. xxi. A la vérité, Censorin n'écrivait qu'en 238 de Jésus- Christ, et il parait, d'après Jules Africain, ap. Euseb., Prœp. ev., qu»A-

Quant à Deucalion^ soit que Ton regarde ce prince comme un personnage réel ou fictif, pour peu que Ton suive la manière dont son déluge a été introduit dans les poèmes des Grecs , et les divers détails dont il s'est trouvé successivement enrichi, il devient sensible que ce n^était qu'une tradition du grand cataclisme, altérée et placée parles Hellènes à l'époque où ils plaçaient aussi Deucalîon, parce que Deucalion était regardé comme Tauteur de la nation des Hellènes , et que Ton confondait son histoire avec celle de tQus les chefs des nations renouvelées (1 ) .

cusiiaûs, le premier autear qui plaçait un déluge sous le règne d*0gygès, faisait ce prince contemporain de Phoronée , ce qui Taurait beaucoup rapproché de la première olympiade. Jules Africain ne met que mille Yingt ans d'intervalle entre les deux époques ; il y a même dans Ceosorin un passage conforme à cette opinion : aussi quelques-uns veulent-ils lire dans celui de Yarron , que nous venons de citer diaprés Censorin , erogitium , aa lieu d'Ogygium, Mais qo^est-ce qu'un cataclUme érogitien p dont personne n'a jamais parlé?

(1) Homère ni Hésiode n^ont rien su du déluge de Deucalion , non plus que de celui d'Ogygès.

Le plus ancien auteur subsistant où l'on trouve la mention du premier est Pindare ( Od,, olyp. ix ). Il fait aborder Deucalion sur le Parnasse, s'établir dans la ville de Protogénie (première naissance), et y recréer son peuple avec des pierres ; en un mot, il rapporte déjà , mais en l'appliquant à une nation seulement, la fable généralisée depuis par Ovide à tout le genre humain. ^

Les premiers historiens postérieurs à Pindare ( Hérodote, Thucydide et Xénophon ), ne font mention d'aucun déluge, ni du temp^ d'Qgygès ni du temps de Deucalion , bien qu'ils parlent de celui-ci comme de l'un des premiers rois des Hellènes.

Platon , dans le Timée^ ne dit que quelques mots du déluge, aiasi que de Deucalion et de Pyrrha, pour commencer le récit de la grande catastrophe qui , selon les prêtres de Sais, détruisit l'Atlantide; mais dans ce peu de mots il parle du déluge au singulier, comme si c'était le seul : il dit même expressément plus loin que les Grecs n'en connaissaient qu'on. Il place le nom de Deucalion immédiatement après celui de Phoronée, le pre-

C'est que chaque peuplade de Grèce qui avait conservé des traditions isolées les commençait par son déluge particulier, parce que chacune d'elles avait con-

mier des hommes, sans faire mention d^Ogygès; ainsi, pour lui, c'est encore un éyénement général , un vrai déluge universel , et le seul qui soit arrivé. U le regardait donc comme identique avec celui d'Ogygès.

Aristote ( Meteor., ^ 14 ) semble le premier n^avoir considéré ce déluge que comme une inondation locale > qu^il place près de Dodone et du fleure Achéloûs , mais près de TAchéloiis et de la Dodone de Thessalie.

Dans ApoUodore ( Bibl, I, § 7 ) le déluge de Deucalion reprend toute sa grandeur et son caractère mythologique : il arrive à Tépoqne du passage de r&ge d*airain à Tâge de fer. Deucalion est le fils du titan Proniéthée , du fabricateur de Thomme; il crée de nouveau le genre humain avec des pierres; et cependant Atlas, son oncle, Phoronée, qui vivait avant lui, et plusieurs, autres personnage antérieurs conservent de longues postérités.

A mesure que l'on avance vers des auteurs plus récents, il s^ ajoute des circonstances de détails qui ressemblent davantage à celles que rapporte Moise.

Ainsi, ApoUodore donne à Deucalion un coffre pour moyen de salut; Plutarque parle des colombes par lesquelles il cherchait à savoir si les eaux s'étaient retirées , et Lucien des animaux de toute espèce qu^il avait embarqués avec lui , etc.

Quanta la combinaison de traditions et d^hypothèses de laquelle on a récemment cherché à conclure que la rupture du Bosphore de Thrace a. été la «ausedu déluge de Deucalion, et même de Touverture des colonnes d'Her- 4nile, en faisant décharger dans TArchipel les eaux du Pont-£uxin, auparavant beaucoup plus élevées et plus étendues qu'elles ne Pont .été depuis cet événement, il n'est plus nécessaire de s'en occuper en détail depuis qu'il a été constaté, par les observations de M. Olivier, que, si la mer Noire eût été aussi haute qu'on le suppose, elle aurait trouvé plusieurs écoulements par des cols et des plaines moins élevées que les bords actuels du Bosphore; et par celles de M. le comte Andréossy , que, fût-elle tombée un jour subitement en cascade par ce nouveau passage, la petite quantité •d'eau qui aurait pu s'écouler à la fois par une ouverture si étroite non-seulement se serait répandue sur l'immense étendue de la Méditerranée sans y occasionner une marée de quelques toises, mais que la simple inclinaison natureOe nécesstdre à l'écoulement des eaux aurait réduit à rien leur excédant de bauteur sur les bords de l'Attique.

Voyez an reste sur ce sujet la note que j'ai publiée en tète du troisième wolume de VOvide de la collection de M. Lemaire.

serve quelque souvenir du déluge universel qui était commun à tous les peuples; et^ lorsque dans I.a suite on voulut assujettir ces diverses traditions à une chronologie commune, on crut voir des événements différents , parce que des dates toutes incertaines , peut-être toutes fausses , mais regardées chacune dans son pays comme authentique ^ ne se rapportaient pas entre elles. Ainsi, de la même manière que les Hellènes avaient un déluge de Deucalion , parce quUIs regardaient Deucalion comme leur premier auteur, les autochthones de TAttique en avaient un d'Ogygès, parce que c'était par Ogygès qu'ils commençaient leur histoire. Les PéJag-es d'Arcadie avaient celui qui^ selon des auteur^ postérieurs, contraignit Dardanus à se rendre vers l^^lellespont (1). L'Ue de Samothrace, l'une de celles où il s'était le plus anciennement formé une succession de prêtres, un culte régulier et des traditioui^ suivies, avait aussi un déluge, qui passait pour le plus ancden de tous (2), et que l'on y attribuait à la. rupture du Bosphore et de THellespont. On gardait quelque idée d'un événement semblal>le en Asie Mineure (3) et en Syrie ( 4), et par la suite les Grecs y attachèrent le nom deJDeuça^ lion (5).

(1) Denys d'Haltcarnaste, AnUq. rom,, Itb. I » cap. 61 .

(2) Diodore de Sicile, lib. v, 47.

(3) É tienne de Byzahce, voce Iconium : Zénodote, Prot?., centvi, n® 10; et Suidas f voce Nannacus .

(4) LbcUb., de Dea Syra,

<5) Âraobe, Contra Gent.Jib. y, p. m. 158, parle même à^ua. roeber de Phrygie d'où Ton prâtendaH que Deucalion et Pyrrha avaient pm leurs pierres.

Mais aucune de ces traditions ne plaçait très-haut ce cataclysme; aucune d'elles ne refuse à s^expliquer, quant à sa date et à ses autres circonstances^ par les variations que subissent toujours tes récits qui ne sont point fixés par TÉcriture.

L'antiquité excessive attribuée à certains peuples n'a rien d'historique»

Les hommes qui veulent attribuer aux continents et à rétablissement des nations une antiquité très-reculée sont donc obligés de s'adresser aux Indiens, aux Chaldéens et aux Égyptiens, trois peuples, en effet, qui paraissent les plus anciennement civilisés de la race caucasique; mais trois .peuples extraordinai rement isemblables entre eux, non-seulement par le. tempérament, par le climat et par la nature du sol qu'ils habitaient, mais encore par la constitution politique et religieuse qu'ils s'étaient donnée , et dont cette constitution même doit rendre le témoignage également suspect (1).

Chez tous les trois une caste héréditaire était exclusivement chargée du dépôt de la religion , des lois et des sciences ; chez tous les trois cette caste avait son langage allégorique et sa doctrine secrète ; chez tous les trois elle se réservait le privilège de lire et d'expliquer les

(1) Cette ressemblance des institutions va au point qu'il est très-naturel de leur supposer une origine commune. On ne deilpas oublier qoe beaucoup é'anGiens auteurs ont pensé que les institutions égyptiemiés Tenaient de l'Ethiopie, et que le S^Mêlle ^^ pug/b 15l> nous dit posititement que les Éthiopiens étaient venus des bords de Tlndus, au temps du roi Âménophtis,

livres sacrés dans lesquels toutes les connaissaiices avaient été révélées par les dieux eux-mêmes.

On comprend ce que Fhistoire pouvait devenir en de pareilles mains; mus, sans se livrer à de grands efforts de raisonnement, on peut le savoir par le fait, en examinant ce qu^elle est devenue parmi celle de oes trois nations qui subsistent encore : parmi les Indiens.

La vérité est qu^eJle n'y existe point du tout. Au milieu de cette infinité de livres de théologie mystique ou de métaphysique abstruse que les brahmes possèdent, et que Tingénieuse persévérance des Anglais est parvenue à connaître , il n'existe rien qui puisse nous instruire avec ordre sur Torigine de leur nation et sur les vicissitudes de leur société : ils prétendent même que leur religion leur défend de conserver la mémoire de ce qui se passe dans FÀge actuel , dans Tàge du malheur (1).

Après les Védas, premiers ouvrages révélés et fondements de toute la croyance des Indous, la littérature de ce peuple , comme celle des Grecs, commence par deux grandes épopées; le Ramdian et le Mahàbarat , mille fois plus monstrueuses dans leur merveilleux que VIliade et VOdyssée^ bien que Ton y reconnaisse aussi des traces d'une doctrine métaphysique du genre de celles que Ton est convenu d'appeler sublimes. Les autres poëmes, qui font avec les deux premiers le grand corps des Pouranas , ne sont que des légendes ou des romans versifiés , écrits dans des temps

(1) Voyez Polier, Mythologie des Indous^ tom. I, pages 89 et 91.

et par des auteurs différents^ et non moins extravagants dans leurs fictions que les grands poèmes. On a cru reconnaître dans quelques-uns de ces écrits des &its ou des noms d'homme un peu semblables à ceux dont les Grecs et les Latins ont parlé; et c'est prihcipal^nent diaprés ces ressemblances de noms que H. Wilfort a essayé d'extraire de ces Pouranas une espèce de concordance avec notre ancienne chronologie d'Occident, concordance qui décèle à chaque ligne la nature hypothétiquede ses bases, et qui de plus ne peut être admise qu'en comptant absolument pour rien les dates données par les Pouranas eux-mêmes (1).

Les listes de rois que des pandits ou docteul^ indiens ont prétendu avoir compilées d'après ces Pouranas ne sont que de simples catalogues sans détails, ou ornés de détails absurdes, comme en avaient les Chaldéens et les Égyptiens ; comme Trithème et Saxon le Grammairien en ontdonné pour les peuples du Nord (2) . Ces listes sont fort loin de s'accorder; aucune d'elles ne suppose ni une histoire, ni des registres, ni des titres : le fond même a pu en être imaginé par les poôtes dont les ouvrages en ont été la source. L'un des pandits qui en ont fourni à M. WiUort est convenu qu'il remplissait arbi- .trairemôut avec des noms imaginaires les espaces entre

<1) Voyez te grand travail de M. Wllfort sur la dironologie des rois de Magadha , empereurs de Tlnde, et sur les époques de VicramadiQya ( ou Bikermadjit), et de Salivahanna ; Mém. de Calcutta, t. IX, in-S^ pag. 82.

(2) Voyez Johnes, sur la chronologie des Indous, Mém, de Calcutta, édition in-B^, tom. Il» pag» ill; traduction française, p. 164. Voyez aussi Wiifort sur ce même sujet, ibid., tom. V, pag. 241, et les listes quHl donne dans son travail cité plus haut, tom. IX, p. 116*

les rois célèbres (1), et il avouait que ses prédécesseurs en avaient fait autant. Si cela est vrai des listes qu'obtiennent aujourd'hui les Anglais/comment ne le seraitil pas de celles qu'Âbou-Fazel a données comme extraites des annales de Cachemire (2)^ et qui d'ailleurs , toutes pleines de fables qu'elles sont, ne remontent qu'à quatre mille trois cents ans, sur lesquels plus de mille deux cents sont remplis de noms de princes dont les règnes demeurent indéterminés quant à leur durée.

L'ère même diaprés laquelle les Indiens comptent aujourd'hui leurs années, qui commence cinquante^ept ans avant Jésus-Christ^ et qui porte le nom d'un prince appelé Vicramaditjia ou BickermàdjU, ne le porte que par une sorte de convention ; car on trouve, d'après les synchronismes attribués à Vicramaditjia, qu'il y aurait eu au moins trois, et peut-être jusqu'à huit ou neuf, princes de ce nom, qui tous ont des légendes semblables, qui tous ont eu des guerres avec un prince nommé Siliwahanna; et, qui plus est, on ne sait pas bien si cette année cinquante-sept avant Jésus-Christ est celle de la naissance, du règne ou de la mort du Vicramaditjia, dont elle porte le nom (3).

Enfin, les livres les plus authentiques des Indiens démentent , par des caractères intrinsèques et très-recon-

(i) WiMovi, Mém. de CalcuUa, iïi'S'^.tom. IX, p. 133.

(2) Dans VAyeen-Acbery, tom. II, p. 138 de la traduction anglaise. Voyez aussi Heeren, Commerce des Anciens ^ premier volume, deuxième partie , pag. 329.

(3) Voyez Bentley, sur les systèmes astronomiques des Indous et leur liaison avec Tliistoire, Mém, de Calcutta, tom. VIU, pag. 243 de l'édition in- S*'.

naissables, l'antiquité que ces peuples leur attribuent. Leurs Védas, ou livres sacrés, révélés selon eux par Brahma lui*mème dès l'origine du monde, et rédigés par Viasa ( nom qui ne signifie autre chose que collecteur) au commencement de Tàgë actuel, si Ton en juge parle calendrier qui s'y trouve annexé et auquel ils se rapportent, ainsi que par la position des colures que ce calendrier indique, peuvent remonter à trois mille deux cents ans, ce qui serait à peu près à Tépoque de Moïse (1). Peut-être même ceux qui ajouteront foi à l'assertion de Hégasthène (2)^ que de son temps les Indiens ne savaient pas écrire ; ceux qui réfléchiront qu'aucun des anciens n'a fait mention de ces temples superbes , de ces immenses pagodes, monuments si remarquables de la religion des Brahmes; ceux qui sauront que les époques de leurs tables astronomiques ont été calculées après coup, et mal calculées, et que leurjs traités d'astronomie sont modernes et antidatés , seront-ils portés à diminuer encore beaucoup cette antiquité prétendue des rida$?

Cependant, au milieu de toutes les fables brahminiques, il échappe des traits dont la concordance avec ce qui résulte des monuments historiques plus occidentaux est faite pour étonner.

Ainsi, leur mythologie consacre les destructions successives que la surface du globe a essuyées et doit essuyer à l'avenir; et ce n'est qu'à un peu moins de cinq

(f) VoyeÉ le Mémoire de M. Colebrooke sur les Védas, Mém, de Calcutta, tom. yniâe rédilionin-8*, pag. 493.

(2) Megasthenes apud Strabon., lib. xv, pag. 709. Almel.

190 DISCOURS SUR LES RéVO|.UTIONS

mille ans qu'ils font remonter la dernière (1). L'une de ces révolutions^ que Ton place à la vérité infiniment plus loin de nous^ est décrite dans les termes presque correspondants à ceux de Moïse (2) .

M. Wilfort assure même que dans un autre événement de cette mythologie figure un personnage qui ressemble à Deucalion^ par Torigine, par le nom^ par les aventures, et jusque par le nom et les aventures de son père (3),

(1) Celle qui a donné naissance à l'flge présent ou eali yug ( l'âge de terre) : die remonte à quatre mille neuf cent Tingt-sept ans (trois mille cent denx ans avant Jésus-Christ). Voyez Legentil, Voyage aux Indes ^ tom. I, p. 235; Bentley, Mém. de Calcutta, tom. VllI de Tédition in-8% p. 212. Ce n'est que cinquante-neuf ans plus haut que le déluge de Noé , selon le texte samaritain.

(2) Le personnage de Satyayrata y joue le même r61e que Noé : il s'y sauTe avec sept couples de saints. Voyez WiiU Johnes, Mém. de Calcutta, tom. I, io-8°, p. 230 , et la traduction française in^"*, pag. 170; et dans leBagavadam (ou Bagvata), traduction de Fouché d'Obson ville, pag. 212.

(3) Cala-Javana, ou dans le langage familier Cal-Yun, à qui ses partisans (peuvent avoir donné l'épithète de deva, dev (dieu), ayant attaqué Ghrisbna (TApollon des Indiens), à la tête des peuples septentrionaux ( des Scythes, tels qu'était Dencalion, selon Lucien), fut repoussé par le feu et par Peau. Son père, Garga, avait pour l'un de ses surnoms Pramathesa ( Prométhée) ; et selon une autre légende il est dévoré par Kaigle Garuda. Ces déUils ont été extraits par M. Wilfort ( dans son Mémoire sur le mont Caucase, parmi ceux de Calcutta, iom. VI de l'édition in-S"*, pag. 507) du drame sanscrit intitulé Hari-Vansa. M. Charles Ritter, dans son Vestibule de Vhxstoire européenne avant Hérodote , en conclut que toute la fable de Deocalion était d'origine étrangère, et avait été apportée en Grèce avec les autres légendes de cette partie du culte grk: qui était venue par le Nord» et qui avait précédé les colons égyptiens et phéniciens. Mais, s'il est vrai que les constellations de la sphère indienne ont aussi des noms de personnages grecs; qu'on y voit Andromède sous le nom d'vlntormadta, Céphéc soos celui de Capita, etc., on sera peut-être tenté d'en tirer avec M. Wilfort nne conclusion entièrement inverse. Mallienreusement on commence à douter beaucoup, parmi les savants, de l'authentidité des documents allégués par cet écrivain.

Une chose également assez digne de remarque ^ c^est que dans ces listes des rois^ toutes sèches^ toutes peu historiques qu'elles sont^ les Indiens placent le commencement de leurs souverains humains (ceux de la race du Soleil et de la Lune ) à une époque qui est à peu près la même que celle où Ctésias^ dans une liste entièrement de la même nature^ fait commencer ses rois d'Assyrie (environ quatre mille ans avant le temps présent) (1).

Cet état déplorable des connaissances historiques devait être celui d'un peuple où les prêtres héréditaires d'un culte monstrueux danS ses formes extérieures, et cruel dans beaucoup de ses préceptes^ avaient seuls le . privilège d'écrire, de conserver et d'expliquer les livres. Quelque légende faite pour mettre en vogue un lieu de pèlerinage, des inventions propres à graver plus profondément le respect pour leur caste, devaient les intéresser plus que toutes les vérités historiques. Parmi les sciences, ils pouvaient cultiver l'astronomie, qui leur donnait du crédit comme astrologues ; la mécanique, qui les aidait à élever les monuments, signes de leur puissance et objets de la vénération superstitteuse des peuples; la géométrie, base de l'astronomie comme de la mécanique, et auxiliaire important de l'agriculture dans ces vastes plaines d'alluvion qui ne pouvaient être assainies et rendues fertiles qu'à Taide de nombreux canaux; ils pouvaient encourager les arts mécaniques ou chimiques, qui alimentaient leur

(1) Bentley, Mém, de Calcutta, i. VUI, p 226 de l'édition in-8S note.

192 DISGOUBS SUA LES BÉVOLUTIONS

commerce et contribuaient & leur luxe et à celui de leurs temples; mais ils devaient redouter Thistoire^ qui éclaire les hommes sur leurs rapports mutuels.

Ce que nous voyons aux Indes, nous devons donc nous attendre à le retrouver partout où des races sacerdotales constituées comme celles des brahmines établies dans des pays semblables, s'arrogeaient le même empire sur la masse du peuple. Les mêmes causes amènent les mêmes résultats; et, en effet, pour peu que Ton réfléchisse sur les fragments qui nous restent des traditions égyptiennes et chaldéennes , on s'aperçoit qu'elles n'étaient pal plus historiques que celles des Indiens.

Pour juger de la nature des chroniques que les prêtres égyptiens prétendaient posséder, il suffit de rappeler les extraits qu'ils en ont donnés eux-mêmes en différents temps et à des personnes différentes.

Ceux de Sals^ par exemple, disaient à Solon, environ cinq cents ans avant Jésus-Christ , que, TÉgypte n'étant point sujette aux déluges, ils avaient conservé, non-seulement leurs propres annales , mais celles des autres peuples; que la ville d'Athènes et celle de Sais avaient été construites par Minerve : la première depuis neuf mille BUS, la seconde seulement depuis huit mille; et à ces dates ils ajoutaient les fables si connues sur les Atlantes, sur la résistance que les anciens Athéniens opposèrent à leurs conquêtes, ainsi que toute la description romanesque de l'Atlantide (1) ; description où se trouvent

<1) Voyez le Timée et le Critias de Platon.

des faits et des généalogies semblables à celles de tous les Fômans mythologiques.

Un siècle plus tard^ vers 450, les prêtres de Hemphis firent à Hérodote des récits tout différents (1). Mènes, premier roi d^Égypte^ avait construit, selon eux, Hemphis^ et renfermé le Nil dans des digues, comme si de pareilles opérations étaient possibles au premier roi d'un pays. Depuis lors ils avaient eu trois cent trente autres rois jusqu'à Mœris, qui régnait selon eux neuf cents ans avant Tépoque où ils parlaient ( mille trois cent cinquante ans avant Jésus-Christ).

Après ces rois vint Sésostris^ qui poussa ses conquêtes jusqu'à la Colchide (2); et au total il y eut jusqu'à Séthos trois cent quarante et un rois et trois cent quarante et un grands-prêtres, en trois cent quarante et une générations, pendant onze mille trois cent quarante ans, et dans cet intervalle, comme pour servir de garant à leur chronologie, ces prêtres assuraient que le soleil s'était levé deux fois où il se couche, sans que rien eût changé dans le climat ou dans les productions du pays , et sans qu'alors ni auparavant aucun dieu se fût montré et eût régné en Egypte.

 ce trait, qui, malgré toutes les explications que Ton a prétendu en donner^ prouvait une si grossière igno-

(1) Buterpe, chapitre xcix et suivants.

(2) Hérodote croyait avoir reconnu des rapports de fignre et de couleur entre les Colchidiens et les Égyptiens; mais il est infiniment plus probable qne ces Colchidiens noirs dont il parle étaient une colonie indienne attirée par le commerce anciennement établi entre Tlnde et l'Europe, par POxns, la mer Caspienne et le Phase. Voyez Ritter, Vestibuie de Vhistoire ancienne avant Hérodote ^ chapitre i .

CDTIER. — DISC SUR LES RÉTOL. 13

rance en astronomie^ ils ajoutaient sur Sésostris^ sur Phéron, sur Hélène, sur Rhampsinite, sur les roîs qui ont fait construire les pyramides^ sur un conquérant éthiopien nommé Sabacos. des contes tout à fait dignes du cadre où ils étaient enchâssés.

Les prêtres de Thèbes firent mieux; ils montrèrent à Hérodote, et auparavant ils avaient montré à Hécatée^ trois cent quarante-cinq colosses de bois, représentant trois cent quarante-cinq grands prêtres qui s'étaient succédé de père en fils , tous hommes , tous nés Tun de Tautre, mais qui avaient été précédés par des dieux (1).

D'autres Égyptiens lui dirent avoir des registres exacts, non-seulement du règne des hommes, mais de celui des dieux. Ils comptaient dix-sept mille ans depuis Hercule jusqu'à Âmotsis, et quinze mille depuis Bacchus. Pan avait encore précédé Hercule (2).

Évidemment ces gens-là prenaient pour historique quelque allégorie relative à la métaphysique panthéistique, qui faisait, à leur insu, la base de leur mythologie.

Ce n'est qu'à Séthos que commence, dans Hérodote, une histoire un peu raisonnable; et, ce qu'il est important de remarquer, cette histoire commence par un fait concordant avec les annales hébraïques : parla destruction de l'armée du roi d'Assyrie Sennachérib(3);

(1) Euterpe y chapitre ciuu.

(2) Ibid.t cxLiY.

(3) ibid.y cxLi.

DE LA Surface DU globe. 195

«t cet accord continue sous Nécho (1) et sous Hophra ou Apriês.

Deux siècles après Hérodote (vers deux cent soixante ans avant Jésus-Christ), Ptolomée Philadelphe, prince d'une race étrangère, voulut coijnaltre l'histoire du pays que les événements Pavaient appelé à gouverner. . Un prêtre encore, Hanéthon, se chargea de l'écrire pour lui. Ce ne fut plus dans des registres, dans des archives, qu'il prétendit l'avoir puisée; mais dans les livres sacrés d'Agathodaemôn, fils du second Hermès et père de Tàt, lequel Tavait copié sur des colonnes érigées avant le déluge par Tôt ou le premier Hermès, dans la terre «ériâdique (2), et ce second Hermès, cet AgathodsBmon, ceTàt,sont des personnages dont qui que ce soit n'avait parlé auparavant, non plus que de cette terre sériadique ni de ses colonnes. Ce déluge est lui-même un fait entièrement inconnu aux Égyptiens des temps antérieurs, et dont Manéthon ne marque rien dans ce qui nous reste de ses dynasties.

Le produit ressemble à. la source : non -seulement tout est plein d'absurdités, mais ce sont des absurdités propres, et impossibles à concilier avec celles que des prêtres plus anciens avaient racontées à Selon et à Hérodote.

C'est Vulcain qui commence la série des rois divins; il règne neuf mille ans ; les dieux et les demi-dieux rè^ ^nent mille neuf centquatre-vingt-cinqans. Ni les noms^

(1) Euterpe , eux, et dans )e quatrième livre des Rois^ chapitre xix, on 4lans le deuxième des Parai, j chap. xxxu. •

(2) Syncell., pag. 40.

ni les successions^ ni les dates de Hanéthon nç ressemblent à ce qu'on a publié ayaat et depuis lui ; et il faut qu'il ait été aussi obscur et embrouillé qu'il était peu d'accord avec les autres^ car il, est impossible d'accorder entre eux les extraits qu'en ont donnés Josèpbe^ Jules Africain et Ëusèbe . On ne convient pas même des sommes d'années de ses rois humaius. Selon Jules Africain^ elle^ vont à cin<j mille cent un aps; s^lon Eusèbe^ & quatre mille sept cent Vingt-trois;,. selon le Syncelle, à trois mille cinq cent cinquante-cinq. On pourrait croire quç les différences de noms et de chiffres viennent des copistes ; mais Josèpbe, cite s^u long un passage dont les détails sont en contradiction manifeste avec les extraits de ses successeurs.

Une chronique c[ualifiée d'ancienne (1), et que les uns jugent antérieure ; les autres postérieure à Manéthpn^ donne encore d'autres calculs : la durée totale de ses rois est de trente-^six mille cîpq cent vingt-cinq ans, sur lesquels le Soleil en a régné trente mille, les autres dieux trois mille neuf cent quatre-vingt-quatre, les demi-dieux deux cent dix-sept: il ne reste pour les hommes que deux mille trois cent trente-neufans: aussi n'en compteton que cent treize générations, au Heu des trois cent quarante d'Hérodote,,

^ Un suivant d^u^i autre , ordr^ que Mànéthon, l'astronome Ératostbène, découvrit et publia, sous Ptolomée Évergète, vers 240 avant Jésus-Christ, une liste particulière de trente-huit rois 4e Thèbes, .commençant àïïé-

(l)SynccW.,pag. 51. . ,

nèS; et se continuant pendant mille vingt-quatre ans : nous en avons un extrait' que le Syncelle a copié dans Âpollodore (1). Presque aucun des noms qui s'y trouvent ne correspond aux autres listes.

Diodore alla en Egypte sous Ptolomée Aulète, vers 60 avant Jésus-Christ, par conséquent deux siècles après Manéthon et quatre après Hérodote.

Il recueillit aussi de la bouche des prêtres l'histoire du pays^ et il la recueillit de nouveau toute différente (2).

Ce n'est plus Menés qui a construit Hemphis^ mais Uchoréus. Longtemps avant lui Busiris II avait construit Thèbes.

Le huitième aïeul d'Uchoréus^ Osymandias, a été maître de la Bactriane, et y a réprimé des révoltes. Longtemps après lui; Sésoosis a fait des conquêtes encore plus éloignées; il est allé jusqu'au delà du Gange^ et est revenu par la Scy thie et le Tanals. Malheureusement ces noms de rois sont inconnus à tous les historiens précédents, et aucun des peuples qu'ils avaient conquis n'en a conservé le moindre souvenir. Quant aux dieux et aux héros ; selon Diodore^ ils ont régné dix-huit mille ans, et les souverains humains quinze mille : quatre cent soixante-dix rois avaient été Égyptiens, quatre Éthiopiens, sans compter les Perses et les Macédoniens. Les contes dont le tout est entremêlé ne le cèdent point d'ailleurs en puérilité à ceux d'Hérodote.

L'an 18 de Jésus-Clirist, Germanicus, neveu de Tibère,

(1) SyncelL, pages 91 el suivantes.

(2)Diod, Sic, Ub. I, sect 11.

attiré par le désir de connaître les antiquités de cette terre célèbre^ se rendit en Egypte^ au rjiçque de déplaire à un prince aussi soupçonneux que son oncle : il remonta le Nil jusqu'à Thèbes. Ce ne fut plus Sésostris ni Osymandias dont les prêtres lui parlèrent comme d- un conquérant^ mais Rhamsès. A la tête de sept cent mille hommes il avait envahi la Libye, TÉthiopie^ la Médie, la Perse, la Bactriane, la Scythie, TAsie Mineure et la Syrie (1).

Enfin dans le fameux article de Pline sur lesobéli»q^es (2), on trouve encore des noms de rois que Ton ne voit point ailleurs : Sothies, Mnévis^ Zmareus/Ëraphius^ Mestirès, un SemenpserteuSi contemporains de Pythagore, etc. Un R^misès^ que Ton pourrait croire le même que Rhamsès, y est fait contemporain du siège de Troie.

le n'ignore pas que Ton a essayé de concilier ces listes^ en supposant que les rois ont porté plusieurs noms. Pour moi, qui ne considère pas seulement lacontradic^ tion de ces divers récits , mais qui suis frappé par-dessus tout de ce mélange de faits réels ^ attestés par de grands monuments, avec des extravagances puériles, il me semble infiniment plus naturel d'en conclure que les prêtres égyptiens n'avaient point d'histoire ; qu'infé-

(1) Tadi., Annal^t lîb. xi, cap* 60.

iV. j?. D'après l'interprétation qu'AmmIen nous a conservée, lib. xvir^ cap. 4, des liiéroglyphes de Tobélisque de Thèbes, qui est aujourd'hui à ïiome sur la place de Saint-Jean-de-Latran , il parait qu'un Rhamestès y était qualifié, à la manière orientale, de seigneur de la terre habitable, et que l'histoire faite à Germanicus n'était qu'un commentaire de cette inscrip^ tion. '

(2) PZtne, lib. xxxvi, cap. 8,9, 10, U.

DE LA SlURFACB DtJ GIt>BE. 199

rieurs encore à ceax des Indes, ils n'avaient pas même de fables convenues et suivies; qu'ils gardaient seulement des listes plus ou moins fautives de leurs rois et quelques souvenirs des principaux d'entre éux> de ceux surtout qui avaient eu le soin de faire inscrire leurs noms sur les temples et les autres grands ouvrages qui décoraient le pays ; mais que ces souvenirs étaient confus, qu'ils ne reposaient guère que sur Fexplication traditionnelle que l'on donnait aux représentations peintes ou sculptées sur les monuments , explications fondées seulement sur des inscriptions hiéroglyphiques, conçues, comme celle dont nous avons une traduction (1), en termes très-généraux, et qui, passant de bouche en bouche, s'altéraient, quant aux détails, au gré de ceux qui les communiquaient aux étrangers; et qu'il est par conséquent impossible d'asseoir aucune proposition relative & l'antiquité des continents actuels sur les lambeaux de ces traditions, déjà si incomplètes dans leur temps, et devenues tout à fait méconnaissables sous la plume de ceux qui nous les ont transmises.

Si cette assertion avait besoin d'autres preuves, elles se trouveraient dans la liste des ouvrages sacrés d'Hermès, que les prêtres égyptiens portaient dans leurs processions solennelles. Clément d'Alexandrie (2) nous les nomme tous, au nombre de quarante-deux, et il ne s'y trouve pas môme, comme chez les Brahmines, une épopée ou un livre qui ait la prétention d'être un récit.

(1) Celle de Rhamestès dans Ammien, loc. cit.

(2) Slromat, Ub. ti, p. 633.

200 BiSCOimS SUR LES EÉV0L17TI0NS

de fixer d'ané manière qdeleonqué aucune grande àc^ ' tion^ aucun événement.

Les belles reclierches de M; Champollion lejéune, et ses étonnantes découvertes sur la langue dés hiéroglyphes (1), confirment ces «onjelctures, loin de les détruire. Cet ingénieur antiquaire a lu ^ dans une série de tableaux hiérogly^îqctes du temple d'Abydos (2), les préncfms d^un certain nombre de rois placés à la suite les uns des^kùtres; et une partie de ees prénoms (les dix derniers }^Mtant rétk*c(uvés sur divers autres monumèntSy accomipagnés de ûotas propres^ il en a conclu qu'ils sont ceux'dèjË rois'c[ûi 'portaient ces noms propres, ce qui'lki a donné à peu près les mèûi«s rois, et dânis le inèiÀlè oWire que ceux dont Manéthon compose sa dix-^htîitièàiie' dynastie^ ^lle qui châsëa lèS pasteurs. Toutefoislâ conéàt^dàliGie n'est pas complète : il liiânque dans le tablèaii d'Abydôs six des noms portés sur la liste de Mànéthoii ; È y en a qui ne se ressembieni pafe ; enfiii il se trouve màlhétiréulsément une lacune avant le plus remarquable dé tôùs^ le fthamsès qui parait le même que le roi représenté sûr un si grand nombre des plus beaux m<muménts de l'%ypté avec les attributs d*an grand conquérant^ Ce serait^ selon M. Champollion^ dans là liste de Hànéfhôriy lé Séthos^ chef de la dix^neuvième dynastie, qui^ en effets est indiqué comme puissant en

(t) Voyet te Prétis du système hïéfùplyphique des ancient ÉgyptiênSf par M. Champollion le jeune, p., 245, et sa LeUre àM, U duc de B laças , pages 15 et suivantes.

(2) Ce bas-relief important est gravé dans le Voyeige à Méràé^ àè M . Caillaud , tom. Il , planche xxwi.

vaisseaux et eu cavalerie», et pomiueayaat porté ses armes en Chypre^ eu Médie et en Perse. M, Cbampollioa pégase, avec Marsham et beaucoup d'autres^ quec^est ce Rhamsès ou ce Séthos qui est le Sésostris ou le Sésoosis des Grecs; et cette opiniona4elaprohabilité| dans'ceseus que. les représentations des victoires de Rhamsès^ rem* portées probablement suriçsi^^uxiades voisins de Vtr gypte^ ou, tout au plus eoSyrie^ont donné lieu à ces idées fabuleuses de conquêtes immenses attribuées^ par quelque, autre confusion^ à un Sésostris; mais dans Manéthon c^est dans la do9zième dynastie^ et non dans la dix-buit)Âme^ qu'^tiniM^rit.un prinoedu nom de Sésostris^ marqué comme conquérait de F Asie et de la Thrace (1). Aiusi Mar^hao^prétend-il que cette douzième dynastie et la. dix-huitlèr^e n'ei^ fout qu'une (3)* Manéthon n^au^ait douQ pas cpmpr^ lui-môme les listes qu'il copiait. EjQfin^ si Ton admettait dans leur entier, et la vérité historique de ce bas-relief d'Abydos et son accord^ soit avec la partie des listes 4^ Manéthon qui parait lui correspondre^ soit avfK^ les autres in^scriptions hiéroglypbiquiBSy ilen résu^^rait déjà cette conséquence que la prétendue di^Thuitième dynastie, la première sur laquelle les anciens chronologpistes commencent à s'accorder un peu^ est aussi la première qui ait laissé sur les monuments des traces de son e}^|stenoe. Manéthon a pu consulter ce document et d'autres semblables; mais il n'en est pas moins sensible-qi^'une liste.

(t)SyiieeL,pag. 59.

(2) Canon, f pag. 353.

202 ^ DISCOITKS SUR L«0 E^VOLUTICKCS

une isérie de noms ou de portraits^ comme il y en a partouti est loin d'être une histoire. /

Ce qui est prouvé et connu pour les Indiens, ce que je viens de rendre si vraisemblable pour les habitants de la vallëe du Nil, ne doit^on pas le présumer aussi pour ceui des vallées de TEuphrate et du Tigre? Établis, comme les Indiens (!/),• comme les Égyptiens, sur une grande route du commerce, dans de vastes plaines quMls avaient été obligés de couper de nombreux canaux, instruits comme eux par des prêtres héréditaires, dépositaires prétendus de livres secrets, possesseurs privilégiés des sciences, astrologues, constructeurs de pyramides et d'autres grands monuments (2), ne devaient-ils pas leur ressembler aussi sur d'autres points essentiels? Leur histoire ne devait-elle pas également se réduire à des légendes? J'ose presque dire non-seulement que cela est probable , mais que cela est démontré par le fait.

Ni Moïse ni Homère ne nous parlent encore d'un grand empire dans la haute Asie. Hérodote (3) n'attribue à la suprématie des Assyriens que cinq cent vingt ans de durée, et n'en fait remonter l'origine qu'environ huit siècles avant lui. Après avoir été à Babylone et en avoir

(1) Toot^ randefine mythologie des Brahmînes se rapporte aax plaines où coule le Gange , et e'est évidemment là qu'ils ont fait leurs premiers établissements.

(2) Les descriptions des anciens monuments clialdéens ressemblent beaucoup à ce que nous Toyons de ceux des Indiens et des Égyptiens; mais ces monuments ne se sont pas consenrés^de même , parce qu'ils n'étaient construits qu'en briques séchées au soleil.

(3) Clio^ cap. \cv.

consulté les prêtres^ il n'en a pas même appris le nom de Ninus^ comme roi des Asisyriens, et n'en parle que comme du pôred'Agron (1), premier roi Héraclide de Lydie , Cependant il le fait'fils de Bélus, tant il y avait dès lors de confusion dans les souvenirs. S'il parle de Sémiramis comme de l'une des reines qui ont laissé de grands monuments àBabylone^ il ne la place que sept générations avant Cyrus.

Hellanicus^ contemporain d'Hérodote^ loin délaisser rien construire à Babylone par Sémiramis^ attribue la fondation de cette ville à Chaldaens, quatorzième successeur de Ninus (2).

Bérose^ babylonien et prêtre, qui écrivait à peine cent vingt ans après Hérodote, donne à Babylone une antiquité effrayante; mais c'est à Nabnchodonosor, prince relativement très-moderne, qu'il en. attribue les monuments prineipauz( 3).

Toucliant Cyrus lui-même, ce prince si remarquable, et dont l'histoire aurait dû être si connue , si populaire^ Hérodote, qui ne vivait que cent ans après lui, avoue qu'il existait déjà trois sentiments différents ; et en effet, soixante ans plus tard, Xénophon nous donne de ce prince une biographie tout opposée à celle d'Hérodote.

Ctésias, à peu près contemporain de Xénophon, prétend avoir tiré des archives royales des Mèdes une chronologie qui recule de plus de huit cents ans Tori-

(1) CUo , cap. vn.

(2) Etienne de Byzance^ aa mot Chaldxi.

(3) Josèjlie (contre Appion), lib. I, cap. 19.

20k DISCOURS SVB LES RÉVOLtTIONS

gine de la motiarcliie assyrienne^ tout en laissant à la tète 4e ses rois ce même Ninus^ fils de Bélus^ dont Hérodote avait fait un Béraclide; et en même temps il attribue à Ninus et à Sémiramis des conquêtes vers TOccident d'une étendue absolument incompatible avec lliistoire juive et égyptienne de ce temps-là (1).

Selon Mégasthène, c'est Nabuchodonosor quia fait ces conquêtes incroyables. Il les a poussées par la Lybie jusqu'en Espagne (2).

On voit que du temps d'Alexandre, Nabuchodonosor avait tout à fait usurpé la réputation que Sémiramis avait eue du temps d^Artaxerxès; mais on pensera sans doute que Sémiramis^ que Nabuchodonosor avaient conquis TÉthiôpie et la Lybie à peu près comme les Égyptiens faisaient conquérir par Sésostris ou par Osymandias llnde et la Bactriane.

Que serait-ce si nous examinions maintenant les différents rapports sur Sardanapale, dans lesquels un savant célèbre a cru trouver des preuves de Texistence de trois princes de ce nom , tous trois victimes de malheurs semblables (3) ; à peu près comme un autre savant trouve aux Indes au moins trois Yicramaditjia^ également tous les trois héros d'aventures pareilles?

C'est Apparemment d'après le peu de concordance de toutes ces relations que Strabon a cru pouvoir dire

(1) Diorf. sk., iib. II.

(7) Jû$ephe (contre Appion), Iib. I, cap. 6, et Sirabon, iib. xv, pag. 687.

(3) Voyez dans les Méntoires de VAcadémie des Bellet'letireMfUm.Yy le Mémoire de Fréret sur Tliistoire des Assyriens.

DB. IJL SVIIFACE SU G^ÛBE., 205

que rautorité d'Hérodote ^ji, de Ctési^s n^égale pasce^e d'Hésiode oa d'Homère (l)..Auj5si Çtéçias n'ar(-il guère, été plus heureux en copist^es que Mi^ni^tbon; et il est bien difficile aujourd'hui d'accpi^der les extraits que nous en ont donnés Diodore, Eusèbe qt le Synpelle.

Lorsqu'on se trouvait en. de pareilles incertitudes dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, comment veut-on que Bérose ait pu les é4wrcir dans le troisième y et peut-on ajouter plus de foi aux quatre cent trente mille ans qu'il met av|int le délu^, .aux trentecinq. miUe ans qu'jyi place entre le déluge et Sé^^ramis^ qu'aux registres d^ ccpt, x>^pquAU.te m\\\j^ ans qu'il se vante d'avoir consultés (2)^? .

On parle d'ouvrages éley^S; en des provinces éloignées^ et qui portaient le ;pom de Sémiramis ;, on prétend aussi avoir vu en Asie Mineure , en Thraoïe , des colonnes érigées par Sésostns (3); mais c'est ainsi qu'en Perse aujourd'hui les anciens mpnumej^ts, p^ut^tre même quelques-uns de ceux-là , portent Je uom çle Rous-r tan ; qu'en Egypte ou en Arabie il^ portent ceux, de Joseph, de.Salomon: c'est une ancienne coutume des Orientaux > et probablement, de tous Isa peuples ignorants. Nos paysans appellent camps de César tou9 les anciens retranchements romains. » • , . ♦

(1) Sirabon^ lib. xi, pag. 507.

(1) Syncellôf pages 38 et 89.

(3) N. B. n est très-remarquable qu'Hérodote ne dit avoi» tu ^de« mo- Bameiits de Sésottria qa'en PaMioi, eine iMttle de cenx dlonfe que aar le rapport d'aotroî, et en ajoutant que Sésostris n'est pas nommé dam le« inscriptions, et que i^enx q«ii ont YQces fHoQttmeiita.las attribuent à Memnon. Voyez Euierpe, chapitre en.

206 DISCOURS sua LES RÉVOLUTIONS

En un mot , plus j'y pense , plus je me persuade qu'a n'y avait point d'histoire ancienne à Babylone , à Ecbatane, plus qu'en Egypte et aux Indes; et, au lieu de porter comme Èvhémëre ou comme Bannier la mythologie daiis l'histoire , je suis d'avis qu'il faudrait reporter ifne grande parjtie de l'histoire dans la mythologie.

Ce n'est qu'à l'époque de ce qu'on appelle communément le second royaume d'Assyrie que l'histoire des Assyriens et des Chaldéens commence à devenir claire ; à l'époque où celle des Égyptiens devient claire aussi , lorsque les rois de Ninive, de Babylone et d'Egypte commencent à se rencontrer et à se combattre sur le théâtre de la Syrie et de la Palestine.

Il parait néanmoins que les auteurs de ces contrées, ou ceux qui en avaient consulté les traditions, et Bérose, et Hiéronyme, eit Nicolas de Damas , s'accordaient à parler d'un déluge ; Bérose le décrivait même avec des circonstances tellement semblables à celles de la Genèse, qu'il est presque impossible que ce qu'il en dit ne soit pas tiré des mêmes sources, bien qu'il en recule l'é* poque d'un grand nombre de siècles, autant du moins que Ton peut en juger par les extraits embrouillés que Josèphe, Ëusèbe et le Syncelle nous ont conservés de ses écrits. Mais nous devons remarquer, et c'est par cettç observation que nous terminerons ce qui regarde les Babyloniens, que ces siècles nombreux et cette grande suite de rois placés entre le déluge et Sémiramis sont une chose nouvelle, entièrement propre & Bérose, et dont Ctésias et ceux qui l'ont suivi n^avaient pas eu

DE LA SUEFAGE DU GLOBC 207

ridée ^ qai n'a même été adoptée par aucun des auteurs profanes postérieurs à Bérose. Justin et Yeileiùs considèrent Ninus comme le premier des conquérants^ et ceux qui^ contre toute vraisemblance^ le placent le plus haut ne le font que de quarante siècles antérieur au temps présent (1) .

Les auteurs arméniens du moyen âge s'accordent à peu près avec quelqu'un des textes de la Genèse , lorsqu'ils font remonter le déluge à quatre mille neuf cent seize ans; et Ton pourrait croire qu'ayant recueilli hs vieilles traditions, et peut-être extrait les vieilles chroniques de leur pays, ils forment une autorité de plus en faveur de la nouveauté des peuples; mais^ quand on réfléchit que leur littérature historique ne date que du cinquième siècle^ et qu'ils ont connu Eusèbe, on comprend qu'ils ont dû s'accommoder à sa chronologie età celle de la Bible. Moïse de Chorène fait profession expresse d'avoir suivi les Grecs , et l'on voit que son histoii'e ancienne est calquée *sur Ctésias (2).

Cependant il est certain que la tradition du déluge existait en Arménie bien avant la conversion des habitants au christianisme ; et la ville ^qui^ selon Josèphe^ était appelée le lieu de la Descente existe encore au pied du mont Ararat, et porte le nom de Nachidchevan , qui a en effet ce sens-là (3),

Nous en dirons des Arabes, des Persans , des Turcs, des Mongoles, des Abyssins d'aujourd'hui, autant que

(1) Justin., Ub. l,ca{^. 1 ; Velleius Paterculus, lib. 1, cap. 7.

(2) Voyez Mosis Chorenensi», Histor, armen^^ Hb. I, cap. 1^

(3) Voyez la Préface des frères Whiston sur Moïse de Chorène^ pag. 4.

des Arméniens. Leurs anciens livres^ s'ils en. ont eu, n'existent plus; ils n'ont d'ancienne histoire que celle qu'ils se sont ftiite récemment^ et qu'ils ont modelée sur la Bible : ainsi , ce qu'ils disent du déluge est emprunté de la Genèse^ et n'ajoute rien à Tautorité de ce livre.

11 était curieux de rechercher qu'elle était sur ce sujet l'opinion des anciens Perses, avant qu'elle eût été modifiée par les croyances chrétienne et mahométane. On la trouve consignée danslenr Bùundeheshoix Cosouh gante, ouvrage du temps des Sassanides^ mais évidemment extrait ou traduit d'ouvrages plus anciens, et qu'Anquetil du Perron a retrouvé chez les Parsis de l'Inde. La durée totale du monde ne doit être que de douze mille ans : ainsi^ il ne peut être encore bien an* cien. L'apparition de Cayoumortz (l'homme taureau, le premier homme) est précédée de la création d'une grande eau (1).

Du reste, il serait aussi inutile de demander aux Parsis une histoire sérieuse pour les temps anciens qu'aux autres Orientaux; les Mages n'en ont pas plus laissé que les Brahmes ou les Chaldéens. Je n'en voudrais pour preuve que les incertitudes sur l'époque de Zoroastre, On prétend mjème que le peu d'histoire qu'ils pouvaient avoir, ce qui regardait les Achéménides, les successeurs de Cyrus jusqu'à Alexandre, a été altéré exprès, et d'après un ordre officiel d'un monarque sassanide (2).

(1) ZendavestacTAnquetil, tom. H, pag. 354.

(2)Mazondî,ap.Sacy, Manuscritsde la Bibliothèque du lîai,tom. VIÏI, pag. lei.

DE LA SURFjUSE BU fiLOEE. 209

Pour retrouver des date» authentiques du commencement des empires et des traces da grand cataclisme^ il faut donc aller jusqu'au delà des grands déserts de la Tartarie. Vers l'Orient et vers le Nord habite une autre race^ dont toutes les institutions^ tous les procédés di£fèrent autant des nôtres que sa figure et son tempérament. Elle parle en monosyllabes ; elle écrit en hiéroglyphes arbitraires ; elle n'a qu'une morale politique , sans religion , car les superstitions de Fo lui sont venues des Indiens. Son teint jaune^ ses joues saillantes^ ses yeux étroits et obliques, sa barbe peu fournie, la rendent si différente de nous , qu'on est tenté de croire que ses ancêtres et les nôtres ont échappé à la grande catastrophe par deux côtés différents ; mais, quoi qu'il en soit, ils datent leur déluge à peu près de la même époque que nous.

Le Chouking est le plus ancien des livres des Chinois (1); on assure qu'il fut rédigé par Gonfucius avec des lambeaux d'ouvrages antérieurs , il y a environ deux mille deux cent cinquante-cinq ans. Deux cents ans plus tard arriva, dit-on, la persécution des lettrés et la destruction des livres, sous l'empereur Chi-Hoangti, qui voulait détruire les traces du gouvernement féodal établi soùs la dynastie antérieure à la sienne. Quarante ans plus tard, sous la dynastie qui avait renversé celle à laquelle appartenait Chi-Hoangti, une partie du Chouking fut restituée de mémoire par un vieux lettré, et une autre fut retrouvée dans un tombeau, mais près de la

(1) Voyez la préface de l'édition AnChouking, donnée par M. de Guignes.

CDYIER. — . DISC. SUR LES RÉYOL. 14

moitié fut perdue pour toujours. Or, ce livre, le plus authentique de la Chine, commence Thistoire de ce pays par tin empereur Tao , qu'il nous représente occupé & feire écouler les eaux qui, s'élant élevées jus^ qu'au ciel, baignaient encore le pied des plm hautes moniagnesy couvraient les collines moins élevées^ et rendaient les plaines impraticables (1). Ce Yaodate, selon lesuns,^ de quatre mille cent soixante-trois ans; selon les autres,, de trois mille neuf cent quarante-trois ans avant le temps actuel. La variété des opinions sur cette époque va même jusqu'à deux cent quatre-vingt-quatre ans.

Quelques pages plus loin, on nous montre Yu, minis* tre et ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues, creusant des canaux, et réglant les^ impôts de chaque province dans toute la Chine, c'està-dire dans un empire de six cents lieues en tout sens;: mais l'impossibilité de semblables opérations après de semblables événements montre bien qu'il ne s'agit ici que d'un roman moral et politique (2).

Des historiens plus modernes ont ajouté une suite d'empereurs avant Yao, mais avec une foule de circonstances fabuleuses, sans oser leur assigner d'époques fixes,, en variant sans cesse entre eux, même sur leur nombre et sur leurs noms et sans être approuvés de tous leurs compatriotes. Fouhi, avec son corps de serpent, sa tête de bœuf et ses dents de tortue, ses successeurs noa

(1) Chouking, ^iràducilon française, pag. 9.

(2) C'est ie Yu-Kong ou le premier chapitre de la deuxième partie de Choukingf pag. 43 à 60.

moins monstrueux , sont aussi absurdes^ et n'ont pas plus existé qu'Encelade et Briarée.

Est-il possible que ce soit un simple hasard qui donne un résultat aussi frappant, et qui fasse remonter à peu près à quarante siècles Torigine traditionnelle des monarchies assyrienne, indienne et chinoise? Les idées de peuples qui ont eu si peu de rapports en* semblé, dont la langue, la religion, les lois n'ont rien de commun s'accorderaient-elles sur ce point si elles n'avaient la vérité pour base?

Nous ne demanderons pas de dates précises aux Américains, qui n'avaient point de véritable écriture, et dont les plus anciennes traditions ne remontaient qu'à quelques siècles avant l'arrivée des Espagnols ; et cependant l'on croit encore apercevoir les traces d'un déluge dans leurs grossiers hiéroglyphes. Us ont leur Noé, ou leur Deucalion comme les Indiens, comme les Babylonieiis, comme les Grecs (1).

La plus dégradée des races humaines, celles des nègres, dont les formes s'approchent le plus dé la brute, et dont l'intelligence ne s'est élevée nulle part au point d'arriver à un gouvernement régulier, ni à la moindre apparence de connaissances suivies , n'a conservé nulle part d'annales ni de traditions anciennes. Elle ne peut donc nous instruire sur ce que nous cherchons , quoique tous ses caractères nous montrent clairement qu'elle a échappé à la grande catas-

(1) Voyez Texcellent et magnifique oonage de M. de Humboidt sur les monuments mexicains.

trophe sur un autre point que les races caucasique et altalque , dont elle était peut-être séparée depuis longtemps quand cette catastrophe arriva.

Mais^ dit-on^ si les anciens peuples ne nous ont pas laissé d'histoires^ leur longue existence en corps de nation n'en est pas moins attestée par les progrès qu'ils avaient faits dans l'astronomie; par des observations dont la date est facile à assigner^ et même par des monuments encore subsistants et qui portent eux-mêmes leurs dates.

Ainsi, la longueur de l'année, telle que les Égyptiens sont supposés l'avoir déterminée d'après le lever héliaque de Sirius, se trouve juste pour une période comprise entre l'année 3000 et l'année 1000 avant Jésus-Christ, période dans laquelle tombent aussi les traditions de leurs conquêtes et de la grande prospérité de leur empire. Cette justesse prouve à quel point ils avaient porté l'exactitude de leurs observations, et fait sentir qu'ils se livraient depuis longtemps à des travaux semblables.

Pour apprécier ce raisonnement il est nécessaire que nous entrions ici dans quelques explications.

Le solstice est le moment de l'année où commence la crue du Nil, et celui que les Égyptiens ont dû observer avec le plus d'attention. S'étant fait dans l'origine, sur de mauvaises observations, une année civile ou sacrée de trois cent soixante-cinq jours juste, ils voulurent la conserver par des motifs superstitieux, même après qu'ils se furent aperçus qu'elle ne s'accordait pas avec l'année naturelle ou tropique, et ne ramenait pas les

saisons aux mêmes jours (1). Cependant c'était cette année tropique qu'il leur importait de marquer pour se diriger dans leurs opérations agricoles. Us durent donc cherclier dans le ciel up signe apparent de son retour^ et ils imaginèrent qu'ils trouveraient ce signe quand le soleil reviendrait à la même position^ relativement à quelque étoile remarquable. Ainsi^ ils s'appliquèrent^ comme presque tous les peuples qui commencent cette recherche^ à observer les levers et les couchers héliaques des astres. Nous savons qu'ils choisirent particulièrement le lever héliaque de Sirius; d'abord, sans doute, à cause delà beauté de l'étoile, et surtout parce que dans ces anciens temps ce lever de Sirius coïncidant à peu près avec le solstice, et annonçant l'inondation, était pour eux le phénomène de ce genre le plus im* portant. Il arriva même de là que Sirius, sous le nom de Sothis, joua le plus grand rôle dans toute leur mythologie et dans leurs rites religieux. Supposant donc que le retour du lever héliaque de Sirius et l'année tropique étaient de même durée, et croyant enfin reconnaître que cette durée était de trois cent soixantecinq jours et un quart, ils imaginèrent une période après laquelle Vannée tropique et l'ancienne année, l'année sacrée de trois cent soixante-cinq jours seulement, devaient revenir au même jour; période qui, d'après ces données peu. exactes, était nécessairement de mille quatre cent soixante et une années sacrées et de mille quatre

(1) Geminus» contemporain de Cicéron, explique au long leurs motifs. Voyez l'édition qu^en donne M. Halma à la suite du Ptolomée^ page 43.

au DISGOtTBS SUR LBS REVOLUTIONS

cent soixante de ces années perfectionnées auxquelles ils donnèrent le nom d'années de Sirius.

Ils prirent pour point de départ de cette période, qu'ils appelèrent année sothi^que ou grande année, une année civile, dont le premier jour était ou avait été aussi celui d'un lever héliaque de Sirius ; et Ton sait, par le témoignage positif de Censorin, qu'une de ces grandes années avait pris fin en 138 de Jésus-Christ (1): par conséquent elle avait commencé en 1322 avant Jésus- Christ, et celle qui l'avait précédée en 2782. En effet, par des calculs de M. Ideler, on reconnaît que Sîrius s'est levé héliaquement le 20 juillet de l'année julienne 139, jour qui répondait cette année-l& au premier de Thot ou au premier jour de l'année sa<^ée égyptienne (2),

Mais non-seulement la position du soleil par rapport aux étoiles de Técliptique, ou l'année sidérale, n'est pas la même que l'année tropique , à cause de la procession des équinoxes; Tannée héliaque d'une étoile, ou la période de son lever héliaque, surtout lorsqu'elle est éloignée de l'écliptique, diffère encore de l'année sidérale et en diffère diversement selon les latitudes des lieux où on l'observe. Ce qui est assez singulier cependant, et ce que déjà Bainbridge (3) et le père Pe-

(0 Tout ce système est développé par Censorin : de Die natali, cap. 18 et 21.

(2) Ideler, Recherches historiques sur les observations àstronomiqueê des anciens, traduction de M. Hatma, à la suite de son Canon de Pto* lamée y pag. 32 et suivantes.

(3) Bainbridge , CanicuU

DE LA SUAPACE DU GLOBE. t215

tau (1) ont fait <Aserv€P <2), il est arrivé, par un concours remarquable dans les positions, que sous la latitude de la Haute-Egypte, à une certaine époque et pendant un certain nombre de siècles, l'année de Si- Tius était réellement, à très-peu de chose près, de trois €ent soixante-cinq jours un quart; en sorte que le lever héliaque de cette étoile revint, en effet, au même jour de Tannée julienne, au 20 juillet, en 1322 avant et en 138 après Jésus-Christ (3).

De cette coïncidence effective, à cette époque reculée, ll« le baron Fourier, qui a constaté tous ces rapports par un grand travail et par de nouveaux calculs, conclut que, puisque la longueur de Tannée de Sirius était si parfaitement connue des Égyptiens, il fallait qu^ils Teussent déterminée sur des observations faites pendant longtemps et avec beaucoup d'exactitude, observations qui remontaient au moins à deux mille cinq cents ans avant notre ère, et qui n^auraient pu se faire ni beaucoup avant ni beaucoup après cet intervalle de temps (4).

(1) Pctao, Var. Djm., lib. v, cap. 6, pag. 108.

(2) Voyez aussi La Nauze » sur rannée égyptienne, Académie des Belles^ Lettres j, tom. XIV, pag. 346; et le Mémoire de M. Fourier, dans le Grand Ouvrage sur V Egypte, Mém., tom. I, pag. 803.

(3) Pefan, loc.cit. M. Ideler affirme que cette rencontre du lever héliaque ^e Sirius eut aussi lieu en 2782 avant Jésus-Christ. ( Recherches historiques, dans le Ptolomée de M. Halm», tom. IV, pag. 37. ) Mais pour Tannée julienne 1598'de Jésus-Christ, qui est aussi la dernière d^me grande année, le père Petau et M. Ideler diiïèrent beaucoup entre eux. Celui-ci met le lever héliaque de Sirius au 22 juillet ; le premier le place au 19 ou au 20 d*aoftt.

(4) Voyez dans le Grand Ouvrage sur PÉgypte^ Antiquités, Mémoires, 1. 1 , pag, 803, riogénieux' Mémoire de M. Fourier intitulé Recherches sur -les sciences et le gouvernement de T Egypte.

Certainement ce résultat serait très-frappant si e^était directement et par des observations faites sur Sirius lui-même qu'ils eussent fixé la longueur de Tannée de Sirius ; mais des astronomes expérimentés affirment qu^il est impossible que le lever héliaque d'une étoile ait pu servir de base à des observations exactes sur un pareil sujet, surtout dans un climat où le tour de rhorizon est toujours tellement chargé de tapeursy que dans les belles nuits on ne voit jamais d'étoiles à quelques degrés aur dessus de Vhorizony dans les seconde et troisième grandeurSf et que le soleil même, à son lever et à son coucher, se trouve entièrement déformé (1). Us soutiennent que si la longueur de Tannée n'eût pas été reconnue autrement^ on aurait pu s'y tromper d'un et de deux jours (2). Ils ne doutent donc pas que cette durée de trois cent soixante-cinq jours un quart ne soit celle de Tannée tropique, mal déterminée par Tobservation de l'ombre ou par celle du point où le soleil se levait chaque jour, et identifiée par ignorance avec Tannée héliaque de Sirius; en sorte que ce serait un pur hasard qui aurait fixé avec tant de justesse la durée de celle-ci pour Tépoque dont il est question (3), 4

Pwt-étrejugera-t-on aussi que des hommes capables d'observations si exactes, et qui les auraient continuées

(1) Ce SQnt les expressions de feu Nouet, astronome de Texpédition d*Égypte. Voyez \o\ney^ Recherches nouvelles sur V histoire ancienne, tome in.

(2) Delambre, Abrégé d'Astronomie, pag. 217, et dans sa note sur les paranatellons, Histoire de V Astronomie du moyen Age, pag, Irj.

(3) Delambre, Rapport sur le Mémoire de M, de Paravey sur la Sphère, dans le tome VIU des Nouvelles Annales des Voyages,

pendant si longtemps^ n'auraient pas donné à Sirius assez d'importance pour lui vouer un culte; car ils auraient vu que les rapports de son lever avec Tannée tropique et avec la crue du Nil n'étaient que temporaires^ et n'avaient lieu qu'à une latitude déterminée. En effet, selon les calculs de M. Ideler^ en 2782 avant Jésus-Christ , Sirius se montra dans la Haute-Egypte le deuxième jour après le solstice, en 1322 le treizième, et en 139 de Jésus-Christ le vingt-sixième (1). Aujourd'hui il ne se lève héliaquèment que plus d'un mois après le solstice. Les Égyptiens se seraient donc attachés de préférence à trouver l'époque qui ramènerait la coïncidence du commencement de leur année sacrée avec celui de la véritable' année tropique; et alors ils auraient reconnu que leur grande période devait être de mille cinq cent huit années sacrées, et non pas de mille quatre cent soixante et une (2). Or, on ne trouve certainement aucune trace de cette période de mille cinq cent huit ans dans l'antiquité.

En général, peut-on se défendre de l'idée que si les Égyptiens avaient eu de si longues suites d'observations et d'observations exactes, leur disciple Eudoxe, qui étudia treize ans parmi eux, aurait porté en Grèce une astronomie plus parfaite, des cartes du ciel moins grossières, plus cohérentes dans leurs diverses parties (3)?

(1) Ideler, loc. cit., pag. 38.

(2) Voyez Uplace, Système du Monde ^ troisième édition, pag. 17, et Annuaire de 1818.

(3) Voyez, sur la grossièreté des déterminations de la splière d'Eudoxe,

Comment la précession n'aurait-elle été connue aux Grecs que par les ouvrages d'Hipparque, si elle eût été consignée dans les registres des Égyptiens et écrite en caractères si manifestes aux plafonds de leurs temples?

Comment enfin Ptolomée^ qui écrivait en Egypte^ n'aurait-il daigné se servir d'aucune des observations des Égyptiens (1)?

Il y a plus, c'est qu'Hérodote, qui a tant vécu avec eux, ne parle nullement de ces six heures qu'ils ajoutaient à Tannée sacrée, ni de cette grande période sothiaque qui en résultait ; il dit, au contraire, positivement que les Égyptiens faisant leur année de trois cent soixante-cinq jours, les saisons reviennent au même point, en sorte que de son temps on ne parait pas encore s'être douté de la nécessité dece quart de jour (2). Thaïes, qui avait visité les prêtres d'Egypte moins d'un siècle avant Hérodote, ne fit aussi connaître à ses compatriotes qu'une année de trois cent soixante-cinq jours seulement (3) ; et, si Ton réfléchit que les colonies sorties de rÉgypte quatorze ou quinze cents ans avant Jésus-Christ, les Juifs, les Athéniens, en ont toutes apporté l'année lunaire, on jugera peut-être que l'année de trois cent soixante-cinq jours elle-même n'existait pas encore en Egypte dans ces siècles reculés.

M. Delambre, dans le premier tome de son Histoire de VÀstroHomie ancienne, pag. 120 et suivantes.

(1) Voyez le discours préliminaire de V Histoire de PAstronmHie du moyen dge, par M. Delambre, pag. Tiij et suivantes.

(2) Euterpey chap. iv,

(3) Diog. Laert., lib. I, in Thalet

Je n'ignore pas que Macrobe (1) attribue aux Égyptiens une année solaire de trois eent soixante-cinq jours un quart; mais cet auteur, récent comparativement, et venu longtemps après rétablissement de Tannée fixe d'Alexandrie, a pu confondre les époques. Diodore (2) et Strabon (3) ne donnent une telle année qu'aux Thébains : ils ne disent pas qu'dLle fiit d'un usage général, et eux-mêmes ne sont venus que longtemps a^ès Hérodote.

Ainsi, Tannée sothiaque, la grande année, a dû être une invention assez récente, puisqu'elle résulte de la comparaison de Tannée civile avec cette prétendue année héliaque de Sirius; et c'est pourquoi il n'en est parlé que dans des ouvrages du second et du troisième siècle après Jésus-Christ (4), et que le Syncelle seul, dans le neuvième, semble citer Hanéthon comme en ayant fait mention.

On prend, malgré qu'on en ait, les mêmes idées de la science astronomique des Chaldéens. Qu'un peuple qui habitait de vastes plaines, sous un ciel toujours pur, ait été porté à observer le cours des astres, même dès Tépoque où il était encore nomade et où les astres seuls pouvaient diriger ses courses pendant la nuit, c'est ce qu'il était naturel de penser; mais depuis quand étaientils astronomes, et jusqu'où ont-ils poussé l'astronomie?

(0 Saiumal,, Ub. I, cap. 15.

(2) Bibl.y lib. I, pag. mea 46.

(3) Geogr.f pag. 102.

(4) Voyez, sur la nouveauté probable de cette période, rexcellente dissertation de M. Biot, dans ses Recherches sur plusieurs points de l'as* tronomie égyptienne , pag. 148 et siiirantes.

Voilà la question. On veut que Callisthène ait envoyé à Aristote des observations faites par eux^ et qui remonteraient à deux mille deux conts ans avant Jésus-Christ. Mais ce fait n'est rapporté que par Simplicius (1), à ce qu'il dit d'après Porphyre, et six cents ans après Aristote. Aristote lui-même n'en a rien dit; aucun véritable astronome n'en a parlé. Ptolomée rapporte et emploie dix observations d'éclipsés véritablement faites par les Chaldéens; mais elles ne remontent qu'à Nabonassar (sept cent vingt et un ans avant Jésus-Christ) ; elles sont grossières; le temps n'y est exprimé qu'en heures et en demi-heures ; et l'ombre qu'en demis ou en quarts de diamètre. Cependant, comme elles avaient des dates certaines, les Chaldéens devaient avoir quelque connaissance de la vraie longueur de l'année et quelque moyen de mesurer le temps. Ils paraissent avoir connu la période de dix-huit ans qui ramène les éclipses de lune dans lé même ordre ^ et que la simple inspection de leurs registres devait prompte ment leur donner; mais il est constant qu'ils ne savaient ni expliquer ni prédire les éclipses de soleil.

C'est pour n'avoir pas entendu un passage de Josèphe, que Cassini et, d'après lui, Bailly ont prétendu y trouver une période luni-solaire de six cents ans qui aurait été connue des premiers patriarches (2).

(1) Voyez M. Delambre, Histoire de V Astronomie, tom. I, pag. 212. Voyez aussi son Analyse de Geminas, ibid., pag. 211. Comparez-la avec les mémoires de M. Ideler sur V Astronomie des Chaldéens^ dans le quatrième tome du Ptolomée de M. Halma, pag. 166.

(2) Voyez Baitly , Histoire de V Astronomie ancienne; et M. Delambre^ dans son ouvrage sur le même sujet, tom. I, pag. 3.

Ainsi tout porte à croire que cette grandît réputation des Chaldéens leur a été faite^ à des époques récentes, par les indignes successeurs qui, sous le même nom, vendaient dans tout Tempire romain des horoscopes et des prédictions, et qui, pour se procurer plus de crédit, attribuaient à leurs grossiers ancêtres l'honneur des découvertes des Grecs.

Quant aux Indiens, chacun sait que Bailly, croyant que l'époque qui sert de point de départ à quelquesunes de leurs tables astronomiques avait été effectivement observée, a voulu en tirer une preuve de la hauteantiquité de la science parmi ce peuple, ou du moins chjBzla nation qui lui aurait légué ses connaissances; mais tout ce système si péniblement conçu tombe de lui-même, aujourd'hui qu'il est prouvé que cette époque a été adoptée après coup sur des calculs faits en rétrogradant, et dont le résultat était faux (1).

M. Bentley a reconnu que les tables de Tirvalour, sur lesquelles portait surtout l'assertion de Bailly, ont dû être calculées vers 1281 de Jésus-Christ (il y a cinq cent quarante ans), et que le Surya-Siddhanta, que les brahmes regardent comme leur plus ancien traité scientifique d'astronomie, et qu'ils prétendent révélé depuis plus de vingt millions d'années , ne peut avoir été composé qu'il y a environ sept cent soixante ans (2).

(1) Voyez Laplace, Exposé du Système du monde, pag. 3S0; et le mémoire de M. DaTÎs, sur les calculs astronomiques des Indiens, Mém. de' Calcutta, tom. II, pag. 225 de rédillon ^n-8^

(2) Voyez les mémoires de M. Bentley sur l'antiquité du Surya-Siddhanta, Mém, de Calcutta^ tom. Vï, p. 540; et sur les systèmes astronomiques des Indiens, ibid., tom. VIII, page 195 de Tédition in-S».

Des solstices, des éqninoxes indiqués dans les Pouranas, et calculés d'après les positions que semblaient leur attribuer les signes du zodiaque indien, tels qu'on croyait les connaître, avaient paru d'une antiquité énorme. Une étude plus exacte de ces signes ou naçchatrons a montré récemment à M. de Paravey qu^il ne s'agit que de solstices de douze cents ans avant Jésus- Christ. Cet auteur avoue en même temps que le lieu de ces solstices est si grossièrement fixé, qu'on ne peut répondre de cette détermination à deux ou trois siècles près. Ce sont 1^ mêmes que ceux d'Eudoxe, que ceux deTchéou-Kong (1).

Il est bien avéré que les Indiens n'observent pas, et qu'ils ne possèdent aucun des instruments nécessaires pour cela. M. Delambre reconnaît à la vérité, avec Bailly et Legentil, qu'ils ont des procédés de calcul qui, sans prouver l'ancienneté de leur astronomie, en montrent au moins l'originalité (2) ; et toutefois on ne peut étendre cette conclusion à leur sphère : car, indépendamment de leurs vingt-sept nacchatrons ou maisons lunaires, qui ressemblent beaucoup à celles des Arabes, ils ont au zodiaque les mêmes douze constellations que les Égyptiens, les Chaldéens et les Grecs (3) ; et, si l'on s'en rapportait aux assertions de

(1) Mémoires, encore manascrits, de M. de Paravey sur la sphère de la haute Asie.

(2) Voyez le traité approfondi sur Tastronomiedes Indiens dans V Histoire dé VAstronomie ancienne de M. Delambre, tom. T, pag. 400 à 556.

(3) Voyez le mémoire de sir Will. Johnes sur Tantiquité du zodiaque indien, Mém, de Calcutta, tom. II, pag. 289 de l'édition in-^% et dans la traduction française, tom. II, pag. 332.

H. Wilford, leurs constellatioDs extra*zodiacales seraient aussi les mêmes que celles des Grecs, et porteraient des noms qui ne sont que de légères altérations de leurs noms grecs (1).

C'est à Yao que Ton attribue Tintroduction de Tastronomie à la Chine : il envoya, dit le Chouking , des astronomes vers les quatre points cardinaux de son empire, pour examiner quelles étoiles présidaient aux quatre saisons, et pour régler ce qu'il y avait à faire dans chaque temps de Tannée (2), comme s'il eût fallu se disperser pour une semblable opération. Environ deux cents ans plus tard, le Chouking parle d'une éclipse de soleil, mais avec des circonstances ridicules, comme dans toutes les fables de cette espèce ; car on fait marcher un général et toute Farmée chinoise contre deux astronomes, parce qu'ils ne l'avaient pas bien prédite (3); et Ton sait que plus de deux mille ans

(1) Voici left propres paroles de M. Wilford , dans son mémoire sur les témoignages des anciens livres indoiis touchant TÉgypte et le Nil, Mémoires de Calcutta, tom. JII, pag. 433 de l'édition in- 8** :

« Ayant demandé à mon pandit ^ qui est un savant astronome, de me •t désigner dans le ciel la constellation d'Anlarmada, il me dirigea aussitôt « sur Andromède , que j'avMs eu soin de ne pas lui montrer comme un « astérisme qui me serait connu. Il m'apporta ensuite un livre très-rare (f et très-curieux y en sanscrit, où se trouvait un chapitre particulier flUr les « Upanaschatcas ou constellations extra-zodiacales avec des dessins de Ca- « péya , de C&syapé assise , tenant une fleur de lotus à la main , d'Antar- « mada enchaînée avec le poisson près d'elle, et de Pftrasica tenant la tête « d'un monstre qu'il avait tué, dégouttant de sang et avec des serpents « pour cheveux . »

Qui ne reconnaîtrait là Persée, Céphée et Cassiopée? Mais n'oublions pas que ce pandit de M. Wilford est devenu bien suspect.

(2) Chouking, pag. 6 et 7.

(3) Chmkingy pag. 66 et suivantes.

224 DISGOUHS SUR LES RJÎVOLUTIONS

après ^ les astronomes chinois n'avaient aucun moyen de prédire exactement les éclipses de soleil. En 1629 de notre ère, lors de leur dispute avec les jésuites, ils ne savaient pas même calculer les ombres.

Les véritables éclipses, rapportées par Confucius dans sa Chronique du royaume de Lou, ne commencent que mille quatre cents ans après celle-là, en 776 avant Jésus-Christ, et à peine un demi-siècle plus haut que celles des Chaldéens rapportées par Ptolomée; tant il est vrai que les nations échappées en même temps à la destruction sont aussi arrivées vers le même temps, quand les circonstances ont été semblables, à un même degré de civilisation. Or, on croirait, d'après l'identité de nom des astronomes chinois sous différents règnes (ils paraissent, d'après le Chouking , s'être tous appelés Eiel Ho) y qu'à cette époque reculée leur profession était héréditaire en Chine, comme dans l'Inde, en Egypte et àBabylone.

La seule observation chinoise plus ancienne qui ne porte pas en elle-même la preuve de sa fausseté serait celle de l'ombre faite par Tchéou-Kong vers 1100 avant Jésus-Christ; encore est-elle au moins assez grossière (1).

Ainsi nos lecteurs peuvent juger que les inductions tirées d'une haute perfection de l'astronomie des anciens peuples ne sont pas plus concluantes en faveur de l'ex-

(0 Voyez dans la Connaissance des temps de 1809, pag. 382, et dans V Histoire de Vastronomie ancienne de M. Delarabre, tom. I, pag. 391 , Textrait d*un mémoire du P. Gaubil sar les observations des Chinois.

cessive antiquité de ces peuples que les témoignages qu'ils se sont rendus à eux-mêmes.

Hais quand cette astronomie aurait été plus parfaite, que prouverait-elle? A-t-on calculé les progrès que devait faire une science dans le sein de nations qui n'en avaient en quelque sorte point d'autres; chez qui la sérénité du ciel, les besoins de la vie pastorale ou agricole et la superstition faisaient des astres l'objet de la contemplation générale; où des collèges d'hommes les plus respectés étaient chargés de tenir registre des phénomènes intéressants, et d'en transmettre la mémoire; où l'hérédité de la profession faisait que les enfants étaientdès le berceau nourrisdans les connaissances acquises par leurs pères? Que parmi les nombreux individus dont l'astronomie était la seule occupation il se soit trouvé un ou deux esprits géométriques, et tout ce que ces peuples ont su a pu se découvrir en quelques siècles.

Songeons que depuis les Chaldéens la véritable astronomie n'a eu que deux âges, celui de l'école d'Alexandrie, qui a duré quatre cents ans, et le nôtre, qui n'a pas été aussi long. A peine l'âge des Arabes y a-t-il ajouté quelque chose. Les autres siècles ont été nuls pour elle. Il ne s'est pas écoulé trois cents ans entre Copernic et l'auteur de la Mécanique céleste y et l'on veut que les Indiens aient eu besoin de milliers d'années pour arriver à leurs informes théories (1)?

(1) Le traductear anglais de ce discours cite à ce sujet Pexemple du célèbre James Ferguson, qui était berger dans son enfance, et qui en gardant les troupeaux pendant la nuit, eat de lui-même Tidée de se faire une

226 DISCOURS SUH LES RÉVOLCTIONS

Les monuments astronomiques laissés par les ancnens ne portent pas les dates ezoessÎTement reoulées que Pon a ont j Yoîrw

On a donc eu recours à des arguments d'un autre genre. On a prétendu qu'indépendamment de ce qu'ils ont pu savoir^ ces peuples ont laissé des monuments qui portent^ par Tétat du ciel qu'ils représentent^ une date certaine et une date très-reculée; et les zodiaques sculptés dans deux temples de la Haute-Egypte parurent il y a quelques années fournir pour cette assertion des preuves tout à fait démonstratives. Ils offrent les mêmes figures des constellations zodiacales que nous employojis aujourd'hui , mais distribuées d'une façon particulière. On crut voir dans cette distribution une représentation de l'état du ciel au moment où l'on avait dessiné ces monuments^ et l'on pensa qu'il serait possible d'en (5t)nclure la date de la construction des édifices qui les contiennent (1).

carte céleste, et la dessina peut-être mieux qu'aucun astronome chaldéen. On raconte quelque chose d'assez semblable de Jamerey Duyal.

(1) Ainsi à Dendera (TanclenneTenty ris), ville au-dessous de Thèbes, dans le portique du grand temple, dont l'entrée regarde le nord (*), on voit an plafond les signes du zodiaque marchant sur deux banfles , dont l'une est le long du côté oriental et l'autre da côté opposé : elles sont embrassées chacune par une figure de femme aussi longue qu'elles , dont les pieds sont vers l'entrée, la tête et les bras vers le fond du portique : par conséquent les pieds sont au nord et les têtes au sud.

Le Lion est à la tête de la bonde qui est à l'occident ; il se dirige vers le nord ou vers les pieds delà figure de femme, et il a lui-même les pieds vers le mur oriental. La Vierge, la Balance, le Scorpion, le Sagittaire et le Capricorne, le suivent, marchant sur une même ligne. Ce dernier se trouve vers le fond du portique et près des mains et de la tête de la grande figure

O Voyei le Grand Ouvrage sur VÈgy^xe , JntiguiUs , vol. iv, pi. jcx.

Hais ^our en venir à la haute antiquité que Ton prétendait en déduire^ il fallut supposer premièrement que leur division avait un rapport déterminé avec un

de femme. Les signes de la bande orientale commencent à Pextrémité où «eux de Tantre iNinde finissent, et se dirigent par conséquent vers le fond du portique ou vers les bras de la grande figure. Ils ont les pieds vers le mur latéral de leur côté, et les tètes en sens contraire de celles de la bande opposée. Le Verseau marche le premier» suivi des Poissons, du Bélier, du Taurean, des Gémeaux. Le dernier de la série; qui est le Cancer ou plutôt le Scarabée, car c'est par cet insecte que le Cancer des Grecs est remplacé dans les zodiaques d^Égypte, est jeté de côté sur les jambes de la grande figure. A la place qu'il aurait dû occuper est un globe posé sur le sonmiet d'une pyramide composée de |>etits triangles qui représentent des espèces de rayons, et devant la base de laquelle est une grande tète de femme avec deux petites cornes. Un second Scarabée est^lacé de côté et en travers sur la première bande, dans Taugle que les pieds de la grande figure forment avec le corps et en avant de Pespace où marche le Lion , lequel est un peu en arrière. A Fautre bout de cette même bande le Capricorne est très-près du fond ou des bras de la grande figure , et sur la bande à gauche le Verseau en est assez éloigné : cependant le Capricorne n'est pas répété comme le Cancer. La division de ce zodiaque dès l'entrée se fait donc entre le Lion et le Cancer; ou^ si Ton pense que la répétition du Scarabée marque une division du signe , elle a lieu dans le Cancer lui-même ; mais celle du fond se fait entre le Capricorne et le Verseau. \ Dans une des salles intérieures du même temple était un planisphère circulaire inscrit dans un carré, celui-là même qui a été apporté à Paris par M. Lelorram, et que l'on voit à la Bibliothèque du Roi. On y remarque aussi les signes du zodiaque parmi beaucoup d'autres figures qui paraissent représenter des constellations (*).

Le Lion y répond à Tune des diagonales du carré; la Vierge, qui le suit répond à une ligne perpendiculaire qui est dirigée vers l'orient; les autres signes marchent dans l'ordre connu jusqu'au Cancer, qui, au lieu de compléter ta chaîne en répondant au niveau du Lion, est placé au-dessus de lui, plus près du centre du cercle, en sorte que les signes sont sur une ligne un peu spirale.

Ce Cancer, ou plutôt ce Scarabée, marche en sens contraire des autres Signes. Les Gémeaux répondent au nord, le Sagittaire au midi et les Poisons à l'orient, mais pas très-exâctement. Au côté oriental de ce planis-

n Voyez le Grand Ouvrage sur rÈgyple, Antiquités, vol. 1% pi. xxt.

certain état du ciel^ dépendant de la précession des équinoxes^ qui fait faire aux colures le tour du zodiaque en vingt-six mille ans; qu'elle indiquait/ par

plière est one grande figare de femme, la tête dirigée vers le midi et les pieds Ters le nord, comme celle da portique.

On pourrait donc aussi éleTer quelque doute sur le point de ce second zodiaque où il faudrait commencer la série des signes. Suivant que Ton prendra nne des perpendiculaires ou une des diagonales , ou l'endroit où une partie de la série passe sur l'autre partie , on le jugera divisé an Lion, ou bien entre le Lion et le Cancer, ou bien enûn aux Gémeaux «

A Esné ( l'ancienne Latopolis), ville placée aa-dessas de Thèbes, il y a des zodiaques aux plafonds de deux temples différents.

Celui du grand temple, dont rentrée regarde le levant, est sor deux bandes contiguês et parallèles Tune à Tautre le long du côté sud du plafond (*).

Les figures de femmes qui les embrassent ne sont pas sur leur longueur, mais sur leur largeur, en sorte qu^ Tune est en travers près de rentrée ou à Torient, la tête et les bras vers le nord, et les pieds vers le mur latéral ou vers le sud, et que Pautre est dans le fond du portique, également en travers et regardant la prenuère.

La bande la plus voisine de Taxe du portique ou du nord présente d'abord» du c6té de l'entrée ou de l'orient et vers la téfe de la figure de femme , le Lion, placé un peu en .arrière et marchant vers le fond, les pieds du côté du mur latéral; derrière le Lion, à l'origine de la bande, sont deux Lions plus petits ; au-devant de lui est le Scarabée , et ensuite les Gémeaux , marchant dans le même sens; puis le Taureau et le Bélier, et les Poissons , rapprochés les uns des autres, placés en travers sur le milieu de la bande; le Taureau la tête vers le mur latéral , le Bélier vers Taxe. Le Verseau est plus loin , et reprend la même direction vers le fond que les trois premiers signes. . ^ >

Sur la bande la plus voisine du mur latéral et du nord l'on voit d'abord, mais assez loin du mur du fond ou de l'occident, le Capricorne, qui marche en sens contraire du Vei'seau , et se dirige vers l'orient ou l'entrée du portique, les pieds tournés vers le mur latéral. Tout près de lui est le Sagittaire, qui répond ainsi aux Poissons et au Bélier. Il marche aussi vers l'entrée : mais ses pieds sont tonri^és yçr^ I'^xq et en sens contraire do

ceux du Capricorne.

A une certaine distance ért aVânt, et près l*on de l*aulre, sont le Scor^ pion et une Femme tenant la balance; enfin un peu plus en avant, ma»

(•) Vojez le Grand Ouvrage sur l'Egypte, JntiquUés, vol. I, pL lxxix.

«xemple^ la position du point solsticial; et secondement, que l'état du ciel représenté était précisément celui qui avait lieu à Tépoque où le monument a été construit; deux suppositions qui en supposaient ellesmêmes, comme on voit/ un grand nombre d'autres. En effets les figures de ces zodiaques sont-elles les

«Dcore assez loin de Textrémité antérieure ou orientale» est la Vieiige, qui est précédée d'un sphinx. La Vierge et la Femme qui tient la balance ont aussi les pieds vers le mur, en sorte que le Sagittaire est le seul qui soit placé la tète à Tenvers des autres signes.

Au nord d^Esné est un petit temple isolé» également dirigé vers Porient, et dont le portique a encore un zodiaque (*) ; il est sur deux bandeslatérales et écartées; celle qui est le long du côté sud commence par le Lion , qui marche vers le fond ou vers roccident, les pieds tournés vers le mur on la sud ; il est précédé du Scarabée » et celui-ci des Gémeaux marchant dans le même sens. Le Taureau» au contraire, vient à leur rencontre, se dirigeant à l'orient; mais le Bélier et les Poissons reprennent la direction vers le fond ou vers l'occident.

A la bande du cdté du nord» le Verseau est près du fond ou de l'occident, marchant vers rentrée ou l'orient, les pieds tournés vers le mur» précédé du Capricorne et du Sagittaire» qui marchent dans le nlème sens. Les autres signes sont perdus ; mais il est clair que la Vierge devait marcher en tète de cette bande du cété de rentrée.

Parmi les figures accessoires de ce petit zodiaque» on doit remarquer deux béliers ailés placés en travers» l'un entre le Taureau et les Gémeaux, l'autre entre le Scorpion et le Sagittaûe » et chacun presque an milieu de sa bande, le second cependant un peu plus avancé vers l'entréOi

On avait pensé d'abord que dans le grand zodiaque d'Esné la division de l'entrée se fait entre la Vierge et le Lion, et celle du fond entre les Poissons et le Verseau. Mais M. Hamilton» MM. Jollois et DeviUiers» ont cru voir dans le sphinx qui précède la Vierge une répétition dq Lion analogue à celle du Cancer dans le grand tocliaquè de Ôéttdèrà; èà Aorie qoè :!Î05 eux la division aurait lieu dans le Lion. En effet» sans [cette explicatioD il n'y aurait que cinq signes d'un côté et sept de l'autre.

Quand au petit zodiaque du nord d'Esné » on ne sait si quelque emblème analogue à ce sphinx s'y trouvait, parce que cette partie est détruite (**).

O Voyei le Grand Oanage snr l'JÉgypte . ^ntUiuttés , vol. I , pi. lxxxvii. D British Review, féTrier 181T, pag. IM; et à la suite de la UUre crUiaue sur la 2od<acomanfo, pag. 88.

280 DISGOUI^ SUR LES BÉYOLUTIONS

constellations j les vrais groupes d^étoilesqui portent aujourd'hui les mêmes noms, ou simplement ce que les astronomes appellent des signes, c'est-à-dire des divisions du zodiaque partant de l'un des colures^ quelque place que ce colure occupe? •

Le point où l'on a partagé ces zodiaques en deux bandes est-il nécessairement celui d'un solstice?

La division du c6té de Tentrée est-elle nécessairement celle du solstice d'été?

Cette division indique-t-elle^ même en général, un phénomène dépendant de la précession des équinoxes?

Ne se rapporterait-elle pas à quelque époque dont la rotation serait moindre; par exemple, au moment de l'année tropique où commençait telle ou telle des années sacrées des Égyptiens, lesquelles, étant plus courtes que la véritable année tropique de près de six heures, faisaient le tour du zodiaque en mille cinq cent huit ans?

Enfin, quelque sens qu'elle ait eu , a-t-on voulu marquer par là le temps où le zodiaque a été sculpté, ou celui où le temple a été construit? N'a-t-on pas eu l'idée de rappeler un état antérieur du ciel à quelque époque intéressante pour la religion , soit qu'on Tait observé QÙ qu'on Tait conclu par un calcul rétrograde?

D'après le seul énoncé de pareilles questions, on doit sentir tout ce qu'elles avaient de compliqué, et combien la solution quelconque que l'on aurait adoptée devait être sujette à controverse et peu susceptible de servir elle-même de preuve solide à la solution d'un autrô^

problème, tel que Tantiquité de la nation égyptienne. Aussi peut-on dire que parmi ceux qui essayèrent de tirer de ces données une date, il s'éleva autant d'opinions qu'il y eut d'auteurs.

Le savant astronome M. Burkard, d'après un premier aperçu^ jugea qu'à Dendera le solstice est dans le Lion , par conséquent de deux signes moins reculé qu'aujourd'hui, et que le temple a au moins quatre mille ans(i).

Il en donnait en même temps sept mille à celui d'Esné , sans que l'on sache trop comment il entendait faire accorder ces nombres avec ce que l'on connaît de ' la précession des équinoxes.

Feu Lalande, voyant que le Cancer était répété sur les deux bandes, imagina que le solstice passait au milieu de cette constellation ; mais comme c'était ce qui avait lieu dans la sphère d'Eudoxe , il conclut que quelque Grec pouvait avoir représenté cette sphère au plafond d'un temple égyptien , sans savoir qu'il représentait un état du ciel qui depuis longtemps n'existait plus (2). C'était, comme on voit , une conséquence bien contraire àxeUe de H. Burkard.

Dupuis, le premier, crut nécessaire de chercher des preuves de cette idée , en quelque sorte adoptée de confiance, qu'il s'agissait du solstice; il les vit, pour le grand zodiaque de Dendera, dans ce globe au sommet de la pyramide , et dans plusieurs emblèmes placés près de différents signes, et qui tantôt, selon d'anciens auteurs, comme Plutarque , Horus-Apollo ou Clément d'A-

(1) Description des Pyramides de Gizét par M. Grobert, page 117.

(2) Connaissance des Temps pour Tan xiv.

2^k DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS

Il s^agirait encore de savoir quand on cessait de placer la constellation dans laquelle le soleil entrait après le solstice, à la tète des signes descendants^ et si

la note stiiTante, qui éclaircitla remarque ci-dessas. {Voyez le tableau ciannexé.)

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