Discours sur les revolutions du globe, avec des notes et un appendice, d'apres les travaux recents de Mm. Humboldt, Flourens, Lyell, Lyndley, etc. redigee par le dr. Hoefer Cuvier
Membre do l'Académie française et Secrétaire perpétuel do l'Académie des Sciences (Institut de France); Membre des Sociétés royales de Londres et d'Edimbourg , des Académies royales des Sciences de Stockholm , Turin t Munich, Madrid, etc., etc. ; Professeur do Physiologie comparée au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris.
Lorsqu’une nation perd un de ces hommes dont le nom seul suffirait à la gloire d’une nation et d’un siècle, le coup qu’elle en ressent est si profond, sa douleur est si générale, qu’il s’élève de toutes parts des voix pour déplorer le malheur commun. C’est à qui s’honorera d’un regret public sur leur tombe; c’est à qui s’empressera de faire connaître tout ce qu’il a pu savoir de ces vies illustres et si glorieuses à l’humanité.
Voilà ce qui devait arriver, et ce qui est arrivé en effet pour M. Cuvier. Des savants, des écrivains célèbres, plusieurs académies même, ont déjà publié de nombreux détails sur sa vie et sur sa personne; et l’Académie des Sciences vient aujourd’hui trop tard pour avoir rien de nouveau à dire sur le grand homme qu’elle a perdu.
Mais, parmi les travaux sur lesquels repose sa renommée, il en est qui appartiennent plus particulièrement à cette Académie , et dont l’étude est loin d’avoir été épuisée. Je veux parler des progrès que les sciences naturelles ont dus à M. Cu-
il ÉLOGE HISTOIIIQIJF. ,
vier, progrès qui ont renouvelé toutes ces sciences, et qui les ont si fort étendues, qu’ils ont réellement étendu par elles In portée de l'esprit humain et le domaine du génie.
Je ne considère donc ici dans M. Cuvier que le savant; et même dans le savant je considérerai surtout le naturaliste.
Fontenelle a dit de Leibnitz qu’il avait été obligé de partager et de décomposer en quelque sorte ce grand homme ; et que, tout au contraire de l’antiquité, qui de plusieurs Hercules n’en avait fait qu’un , il avait fait du seul Leibnitz plusieurs savants.
Il faut aussi déeomposer M. Cuvier, pour peu qu’on veuille l’approfondir; et cette vaste intelligence, qui, comme celle de Leibnitz, menait de front toutes les sciences, et qui même, ne s’en tenant pas aux sciences , répandait ses lumières jusque sur les institutions les plus élevées de l’État , demande, pour être bien comprise, autant de travaux distincts qu’elle a fait éclater de capacités diverses.
Je le répète donc; je ne considère ici dans M. Cüvier que le naturaliste : encore ma tâche sera-t-elle immense; et, pour oser l’aborder, ai-je besoin de toute l’indulgence de ceux qui m’écoutent.
L’histoire de M. Cuvier, à vouloir rappeler tout ce que lui ont dd les sciences naturelles, n’est rien moins, en effet, que l’histoire même de ces sciences au dix-neuvième siècle.
Le dix-huitième venait de leur imprimer un mouvement rapide. Deux hommes, Linnæus et Buffon, avaient surtout concouru à produire ce mouvement ; et , bien que doués d’ailleurs de qualités très-diverses , il est néanmoins à remarquer que c’est par la même cause qu’ils avaient l’un et l’autre manqué leur but.
En effet, ces phénomènes, ces êtres, ces faits que le génie étendu de Linnæus cherchait à distinguer et à classer; ces faits que le génie élevé de Buffon cherchait à rapprocher et à expliquer, n’étaient point encore assez connus dans leur na-
DE GEO AGES cuvier.
ture intime pour pouvoir donner ni leur véritable classification ni leur explication réelle
Le premier mérite de M. Cuvier, et c’est par ce mérite qu’il a donné dès l’abord une nouvelle vie aux sciences naturelles, est d’avoir senti que la classification , comme l’explication des faits, ne pouvait sortir que de leur nature intime profondément connue. - • •
En un mot, et pour nous en tenir ici à l’histoire naturelle des animaux , branche de l’histoire naturelle générale que M. Cuvier a le plus directement éclairée pas ses travaux, il est évident que ce qui avait manqué à Linnæus et à Buffon, soit pour classer ces animaux, soit pour expliquer convenablement leurs phénomènes, c’était de connaître assez leur structure intime ou leur organisation; et il n’est pas moins évident que les lois de toute classification, commede toute philosophie naturelle de ces êtres , ne pouvaient sortir que des lois de eette organisation même.
On verra bientôt, en effet, que c’est par l’étude assidue de ces lois fécondes que M. Cuvier a successivement renouvelé la zoologie et l’anatomie comparée, qu’il les a renouvelées l’une par l’autre, et qu’il a fondé sur l’une et sur l’autre la science des animaux fossiles, science toute nouvelle, due tout entière à son génie , et qui a éclairé à son tour jusqu’à la science même de la terre.
Mais, avant d’en venir à ces derniers et étonnants résultats, fruits de tant de grandes conceptions et de tant de découvertes inattendues, voyons d’abord ce qu’il a fait en particulier pour chacune des sciences que je viens d’indiquer, afin de pouvoir mieux saisir ensuite et embrasser d’un coup d’œil général ce qu’il a fait pour toutes.
Je commence par la zoologie.
Linnæus, celui de tous les naturalistes du dix-huitième siècle dont l'influence avait été la plus universelle sur les
ELOGE HISTORIQUE
esprits, particulièrement en fait de méthode, divisait le règne animal eu six classes : les quadrupèdes, les oiseaux, les rep - Ules, les poissons, les insectes et les vers.
Or, en cela , Linnæus commettait une première erreur générale ; car en mettant sur une même ligne ces six divisions primitives, il supposait qu’un même intervalle les séparait l’une de l’autre; et rien n’était moins exact.
D’un autre côté , presque toutes ces classes ou divisions , nommément la dernière , tantôt séparaient les animaux les plus rapprochés, tantôt réunissaient les plus disparates. En un mot, la classification, qui n’a pourtant d’autre but que de marquer les vrais rapports des êtres, rompait presque partout ces rapports; et cet instrument de la méthode, qui ne sert l’esprit qu’autant qu’il lui donne des idées justes des choses , ne lui en donnait presque partout que des idées fausses.
Toute cette classification de Linnæus était donc à refondre, et le cadre presque entier de la science à refaire.
• Or, pour atteindre ce but il fallait d’abord fonder la classification sur l’organisation , ear c’est l’organisation seule qui donne les vrais rapports ; en d'autres termes, il fallait fonder la zoologie sur l’anatomie ; il fallait ensuite porter sur la méthode elle-même des vues plus justes et surtout plus élevées qu’on ne le faisait alors.
Ce sont, en effet, ces vues élevées sur la méthode , ce sont ces études approfondies sur l’organisation qui brillent dès les premiers travaux de M . Cuvier : ressorts puissants , au moyen desquels il est parvenu à opérer successivement la réforme de toutes les branches de la zoologie l’une après l’autre, et à renouveler enfin, dans tout son ensemble, cette vaste et grande science.
J’ai déjà dit que c’était surtout dans la classe des vers de Linnæus que régnaient le désordre et la confusion. Linnæus y avait jeté tous les animaux à sang blanc, c’est-à-dire plus de la moitié du règne animal.
DE GEORGES CUVIER
C’est dès le premier de ses mémoires, publié en 1795, que M. Cuvier fait remarquer l’extrême différence des êtres confondus jusque là sous ce nom vague d 'animaux à sang blanc , et qu’il les sépare nettement les uns des autres, d’abord en trois grandes classes : <-
Les mollusques , qui, comme le poulpe , la seiche , les huîtres , ont nn cœur, un système vasculaire complet, et respirent par des branchies ;
Les insectes , qui n’ont, au lieu de cœur, qu’un simple vaisseau dorsal , et respirent par des trachées ;
Enfin , les zoophytes , animaux dont la structure est si simple qu’elle leur a valu ce nom même de zoophytes, (T animaux-plantes , et qui n’ont ni cœur, ni vaisseaux, ni organe distinct de respiration. ' . .
Et formant ensuite trois autres classes : des vers , des crustacés , des êchynodermes , tous les animaux à sang blanc se trouvent compris et distribués en six elasses : les mollusques , les crustacés , les insectes , les vers , les êchynodermes et les zoophytes.
Tout était neuf dans cette distribution ; mais aussi tout y était si évident qu’elle fut généralement adoptée , et dès lors le règne animal prit une nouvelle face.
D’ailleurs, la précision des caractères sur lesquels était appuyée chacune de ces classes , la convenance parfaite des êtres qui se trouvaient rapprochés dans chacune d’elles, tout dut frapper les naturalistes ; et ce qui sans doute ne leur parut pas moins digne de leur admiration que ces résultats directs et immédiats, c’était la lumière subite qui venait d’atteindre les parties les plus élevées de la science ; c’étaient ces grandes idées sur la subordination des organes et sur le rôle de cette subordination dans leur emploi comme caractères; c’étaient ces grandes lois de l’organisation animale déjà saisies : que tous les animaux à sang blanc qui ont un cœur ont des branchies , ou un organe respiratoire circons,-