VI - ELOGE HISTORIQUE
erit; que tous ceux qui n’ont pas de cœur n’ont que des trachées ; que partout où le cœur et les branchies existent le foie existe; que partout où ils manquent le foie manque.
Assurément , nul homme encore n’avait porté un coup d’œil aussi étendu, aussi perçant sur les lois générales de l’organisation des animaux ; et il était aisé de prévoir que, pour peu qu'il continuât à s’en occuper avec la même suite, celui dont les premières vues venaient d'imprimer à la science un si brillant essor ne tarderait pas à en reculer toutes les limites.
M. Guvier a souvent rappelé depuis , et jusque dans ses derniers ouvrages, ce premier mémoire, duquel datent en effet les premiers germes et de la grande rénovation qu’il a opérée en zoologie , et de la plupart de ses idées les plus fondamentales en anatomie comparée.
Jamais le domaine d’une science ne s’était, d'ailleurs , aussi rapidement accru. A l’exception d’Aristote , dont le génie philosophique n’avait négligé aucune partie du règne animal , on n’avait guère étudié , à aucune époque, que les seuls animaux vertébrés , du moins d’une manière générale et approfondie.
Les animaux à sang blanc , ou, comme M. de Lamarck les a depuis appelés, les animaux sans vertèbres , formaient en quelque sorte un règne animal nouveau , à peu près inconnu aux naturalistes , et dont M. Cuvier venait tout à coup de leur Tévéler, et les divers plans de structure, et les lois particulières auxquelles chacun de ces plans est assujetti.
Tous ces animaux, si nombreux , si variés dans leurs formes, et dont la connaissance a si fort étendu depuis les bases de la physiologie générale et de la philosophie naturelle, comptaient à peine alors pour le physiologiste et le philosophe ; et longtemps encore, après tous ces grands travaux de M. Cuvier dont je parle ici, combien n’a-t-on pas vu de systèmes qui , prétendant embrasser sous un point de vue unique le règne animal entier, n’embrassaient réellement que les vertébrés ? Tant .la nouvelle voie qu’il venait d’ouvrir aux natu-
DK GEOfiGBS CUVIEfl.
VU
ralistes était immense , et tant il avait été difficile de l’y suivre à cause de cette immensité même!
Dans ce premier mémoire, M. Cuvier venait donc d’établir enfin la vraie division des animaux à sang blanc. Dans un second , reprenant une de leurs classes en particulier, celle des mollusques , il jette les premiers fondements de son grand travail sur ces animaux ; travail qui l’a occupé pendant tant d'années, et qui a produit l’ensemble de résultats le plus étonnant peut-être , et du moins le plus essentiellement neuf de toute la zoologie , comme de toute l’anatomie comparée moderne. - .
On n’avait point eu jusque-là d’exemple d’une anatomie aussi exacte, et portant sur un aussi grand nombre de parties fines et délicates.
Daubenton, ce modèle de précision et d’exactitude, n’avait guère décrit avec ce détail que le squelette et les viscères des quadrupèdes : ici c'était la même attention, et une sagacité d’observation bien plus grande encore, portées sur toutes les parties de l’animal, sur ses muscles, sur ses vaisseaux, sur ses nerfs, sur ses organes des sens. f
. Swamraerdam , Pallas , qui avaient embrassé toutes les parties de l’animal dans leurs anatomies, avaient borné ces anatomies à quelques espèces; en un autre genre, Lyonnet s’était même borné à une seule : ici c’était une classe entière d’animaux , et de tous les animaux la classe la moins connue, dont presque toutes les espèces se montraient décrites , et tout le détail , le détail le plus délicat , le plus secret de leur structure , mis au jour et développé.
Les mollusques ont tous un cœur, ainsi que je l’ai déjà dit : mais les uns n’en ont qu’un seul , comme l'huitre , comme le limaçon; les autres en ont deux ; les autres en ont jusqu’à trois distincts, comme le poulpe , comme la seiche. Et cependant, c’est avec ces animaux , dont l’organisation est si riche , qui ont un cerveau , des nerfs , des organes des sens , des or-
VIII ÉLOGE ÏUSTOBIQUE
ganes sécrétoires, que l’on en confondait d’autres, qui * comme les zoophytes , comme les polypes , par exemple, n’ont pour toute organisation qu’une pulpe presque homogène.
Les expériences de Trembley ont rendu célèbre le polype d'eau douce , cet animal qui pousse des bourgeons, comme une plante, et dont chaque partie, séparée des autres, forme un individu nouveau et complet. Toute la structure de ce singulier zoophyte se réduit à un sac, c’est-à-dire à une bouche et à un estomac.
M. Cuvier a fait connaître un autre zoophyte, dont la structure offre quelque chose de plus surprenant encore ; car il n’a pas même de bouche: il se nourrit par des suçoirs ramifiés, comme les plantes ; et sa cavité intérieure lui sert tour à tour d’estomac et d une sorte de cœur, car il s’y rend des vaisseaux qui y conduisent le suc nourricier, et il en part d’autres vaisseaux qui portent ce suc aux parties.
Un des problèmes les plus curieux de toute la physiologie des animaux à sang blanc qui ait été résolu par M. Cuvier est celui de la nutrition des insectes.
Les insectes , comme je l’ai déjà dit, n’ont, an lieu de cœur, qu’un simple vaisseau dorsal; et, de plus , ce vaisseau dorsal n’a aucune branche , aucune ramification, aucun vaisseau particulier qui s’y rende ou qui en parte.
C’est ce que l’on savait déjà par les travaux célèbres de Malpighi, de Swammerdam, de Lyonnet; mais M. Cuvier va beaucoup plus loin : il examine toutes les parties du corps des insectes, l’une après l’autre; et par cet examen détaillé il montre qu’aucun vaisseau sanguin , ou , ce qui revient au même , qu’aucune circulation n’existe dans ces animaux.
Comment s’opère donc leur nutrition ?
M. Cuvier commence par faire remarquer que le but final de la circulation est de porter le sang à l’air. Aussi tous les
DE GEORGES CUVIER
animaux qui ont un cœur ont-ils un organe respiratoire circonscrit, soit poumon, soit branchies; et le sang revenu des parties au cœur est-il invariablement contraint de traverser cet organe, pour y être soumis à l’action de l'air avant de retourner aux parties.
Mais, dans les insectes , l’appareil de la respiration est tout différeut. Ce n’est plus un organe circonscrit qui reçoit l’air ; c’est un nombre presque infini de vaisseaux élastiques , nommés trachées , qui le portent dans toutes les parties du corps, et qui le conduisent ainsi jusque sur le fluide nourricier lui-même, qui baigne continuellement ces parties.
En un mot, tandis que dans les autres animaux c’est le fluide nourricier qui , au moyen de la circulation , va chercher l’air, le phénomène se renverse dans les insectes , et c’est, au contraire, l’air qui.y va chercher le fluide nourricier, et rend par là toute circulation inutile.
Une autre découverte de M. Cuvier, non moins importante j est celle de l'appareil circulatoire de certains vers qui , tels que le ver de terre, la sangsue, avaient été jusque là confondus avec ces zoophytes d’une structure incomparablement plus simple, qui ne vivent que dans l’intérieur d’autres animaux. - . .
Par une singularité remarquable , le sang de ces vers , à appareil circulatoire, est rouge : nouvelle circonstance qui montre encore combien était inexacte et vague la dénomination d'animaux à sang blanc, donnée jusqu’alors, d’une manière générale, aux animaux sans vertèbres.
Par tous ces grands travaux M. Cuvier avait donc fixé les limites de la classe des mollusques; il avait déterminé celle des vers à sang rouge; il les avait complètement séparées l’une et l’autre de celle des zoophytes ; il avait enfin margué la vraie place de ces zoophytes eux-mêmes , désormais relégués à la fin du règne animal. . . ..
X ÉLOGE HISTORIQUE '
Mais un principe qu'il avait employé dans tous ces travaux devait le conduire plus loin encore : ce principe est celui de la subordination des organes ou des caractères.
La méthode ne doit passe borner, en effet, à représenter indistinctement les rapports de structure, elle doit marquer, en outre, l’ordre particulier de ces rapports et l’importance relative de chacun ; et c’est à quoi sert précisément le principe de h subordination des organes.
Bernard et Laurent de Jussieu avaient déjà appliqué ce principe, aussi fécond que sûr, à ia botanique; mais les zoologistes n’avaient point encore osé en faire l’application à leur science , effrayés sans doute par ce grand nombre et par cette complication d’organes qui constituent le corps animal , et qui pour la plupart manquent aux végétaux.
Le principe de la subordination des organes ne pouvait s'introduire en zoologie que précédé par l’anatomie. Le premier pas à faire était de connaître les organes ; la détermination de leur importance relative ne pouvait être que le second. Ces deux pas faits, il ne restait plus qu’à fonder les caractères sur les organes, et à subordonner ces caractères les uns aux autres, comme les organes sont subordonnés entre eux : tel a été proprement l’objet du Règne animal distribué d’après son organisation , ce grand ouvrage où la nouvelle doctrine zoologique de l’illustre auteur se montre enfin reproduite dans son ensemble , et coordonnée dans toutes ses parties.
C’est à compter de cet ouvrage que l’art des méthodes a pris une face toute nouvelle.
Linnæus n’avait guère vu dans cet art, comme chacun sait, qu’un moyen de distinguer les espèces. M. Cuvier est le premier qui ait entrepris de faire, de la méthode, l’instrument même de la généralisation des faits.
Prise en elle-même, la méthode n’est, pour lui, que la subordination des propositions, des vérités, des faits, les uns aux autres, d’après leur ordre de généralité.
DE GEORGES CUVIER. XI
Appliquée au règne animal, «’est la subordination des groupes entre eux , d’après l’importance relative des organes qui forment les caractères distinctifs de ces groupes.
Or, les organes les plus importants sont aussi ceux qui entraînent les ressemblances les plus générales.
D'où il suit qu’en fondant les groupes inférieurs sur les organes subordonnés , et les groupes supérieurs sur les organes dominateurs , les groupes supérieurs comprendront toujours nécessairement les inférieurs , ou , en d’autres termes , que l’on pourra toujours passer des uns aux autres par des propositions graduées et de plus en plus générales, à mesure qu’on remontera des groupes inférieurs vers les supérieurs.
La méthode , bien vue, n’est donc que l’expression généralisée de la science; c’est la science elle-même, mais réduite à ses expressions les plus simples ; c’est plus encore : cêt en- • chaînement des faits d’après leurs analogies, cet enchaînement des analogies d’après leur degré d’étendue , ne se borne pas à représenter les rapports connus; il met au jour une foule de rapports nouveaux , contenus les uns dans les autres; il les dégage les uns des autres; il donne ainsi de nouvelles forces à l’esprit pour apercevoir et pour découvrir ; il lui crée de nouveaux procédés logiques.
Jusque ici M. Cuvier n’avait vu dans chacune de ces trois grandes classes des animaux sans vertèbres : les mollusques, les insectes et les zoophytes, qu’un groupe pareil à chacune des quatre classes des animaux vertébrés : les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles et les poissons.
C’est qu'il n’avait considéré encore que les organes de la circulation.
En considérant le système nerveux, qui èst nn organe beaucoup plus important, il vit que chacune des trois grandes classes des animaux sans vertèbres répondait ou équivalait,
XH ÉLOGE HISTOtHQUF. •
non plus à telle ou telle classe des animaux vertébrés, prise * à part , mais à tous ces animaux vertébrés , pris ensemble.
Une première forme du système nerveux réunit tous les animaux vertébrés eu un seul groupe; une seconde forme réunit tous les mollusques; une troisième réunit les insectes aux vers à sang rouge , et les uns et les autres aux crustacés, c'est le groupe des articulés ; une quatrième forme , enfin , réunit tous les zoophijtes.
Il y a donc quatre plans , quatre types, dans le règne animal, quatre embranchements, comme M. Cuvier les appelle ; ou , en termes plus clairs et dépouillés de tout vague , il y a quatre formes générales dusystème nerveux dans les animaux.
Dans les sciences d’observation et d’expérience l’art suprême du génie est de transformer les questions , de simples questions de raisonnement, en questions de fait.
On disputait depuis plus d’un siècle sur la question de savoir s’il n’y a qu’un seul plan d’organisation dans les animaux ou s’il y en a plusieurs. Cette question , jusque là posée en termes si vagues , M. Cuvier la transforme en cette autre , positive et de fait , savoir, combien il y a de formes distinctes du système nerveux dans les animaux.
Or, il y en a quatre, comme je viens de le dire : une pour les vertébrés, une pour les mollusques, une pour les articulés, une pour les z oophytes; il y a donc quatre plaus , quatre types , quatre formes dans le règne animal.
Telle est la lumière que le grand ouvrage qui nous occupe a répandue sur le règne animal entier, que, guidé par lui, l’esprit saisit nettement les divers ordres de rapports qui lient les animaux entre eux : les rapports d’ensemble qui constituent l’unité, le caractère du règne; les rapports plus ou moins généraux qui constituent l’unité des embranchements,
Aes classes; les rapports plus particuliers qui constituent l’unité désordres, des genres. ,
Cependant cet ouvrage, d’une portée si vaste, d’un détail
DE GEORGES CUVlEK.
si immense, n'était point encore ce qu’aurait voulu M. Cu- • vier : c’est le propre du génie de voir toujours mieux et plus loin que tout ce qu’il fuit.
Et d’ailleurs , en effet, bien que dans ce grand ouvrage toutes les espèces eussent été revues , la plupart n’étaient pourtant qu’indiquées ; ce n’était donc qu’un système abrégé , ce n’était pas un système complet des animaux.
Or, l’idée d’un système complet des animaux , d’un système où toutes les espèces seraient non-seulement indiquées , distinguées , classées , mais représentées et décrites dans toute leur structure , est une de celles qui ont le plus constamment occupé M. Cuvier.
Aussi à peine ce grand ouvrage sur le règne animal était-il terminé , qu’un autre était commencé déjà , et sur un plan non moins vaste : je veux parler de l 'Histoire naturelle des Poissons, dont le premier volume a paru en 1828.
Après^ avoir opéré, dans le premier de ces deux ouvrages, la réforme complète du système des animaux, ce qu’il avait voulu , dans le second , c’était de montrer, par l’exposition détaillée et approfondie de toutes les espèces connues d’une classe , ce qu’on pourrait faire pour toutes les autres espèces , et pour toutes les autres classes.
Dans cette vue, il avait choisi la classe des poissons, comme étant , parmi toutes celles des vertébrés, la plus nombreuse , la moins connue , la plus enrichie par les découvertes récentes des voyageurs.
En effet, Bloch et Lacépède, les. derniers auteurs principaux en ichthyologie , n’avaient guère cennu que quatorze cents espèces de poissons : dans l’ouvrage de M. Cuvier le nombre de ces espèces se serait élevé à plus de cinq mille ; l’ouvrage entier n’aurait pas eu moins de vingt volumes; tous les matériaux étaient mis en ordre; et les neuf volumes qui ont paru en moins de six années témoignent assez de la prodigieuse rapidité avec laquelle toute cette vaste entreprise devait marcher.
XIV ÉLOGB IUST0R1QUK
Pressé parle peu de temps dont je puis disposer, je m'interdis la lecture de tout détail sur cet ouvrage , étonnant par son étendue, plus étonnant encore par cet art profond de la formation des genres et des familles , dont l’auteur semble s’élre complu à dévoiler les secrets les plus cachés, et par cette science des caractères, que nul homme ne posséda jamais à un tel degré : résultats de l’expérience la plus consommée , et fruits du génie parvenu à toute sa maturité.
Tel est l’ensemble des grands travaux par lesquels M. Cuvier a renouvelé la zoologie ; mais une réforme plus importante encore, et dont celle-ci n’est effectivement que la conséquence , c’est celle qu’il avait déjà opérée, ou qu’il opérait en même temps , dans l 'anatomie comparée.
On ne peut parler des progrès que Y anatomie comparée a dus à M. Cuvier, sans un respect plus profond encore, et mêlé d’une sorte de recueillement ; il ne parlait jamais luimême de cette science qu’avec enthousiasme; il la regardait, et avec juste raison , comme la science régulatrice de toutes celles qui se rapportent aux êtres organisés ; et la mort l’a surpris méditant ce grand ouvrage qu’il lui consacrait , et où , rassemblant toutes ses forces , ce génie si vaste eût enfin paru dans toute sa grandeur.
Mais si cet ouvrage est à jamais perdu , du moins les éléments principaux en subsistent, répandus dans tant de mémoires dont j’ai déjà parlé ; surtout dans les Leçons d’ Anatomie comparée, surtout dans les Recherches sur les Ossements fossiles : travaux immortels , et qui ont imprimé à Y anatomie comparée un tel essor, qu’après avoir été pendant si longtemps la plus négligée des brandies de Y histoire naturelle, elle les a tout à coup dépassées et dominées toutes.
L’histoire de Y anatomie comparée compte trois époques nettement marquées : l’époque d’Aristote, celle de Claude Perrault, et celle de M. Cuvier.
DE GEORGES CUVIER. XV
Chacun sait avec quel génie Aristote a jeté ies premiers fondements de Y anatomie comparée chez les anciens. Mais ce qui n'a pas été aussi remarqué, quoique non moins digne de î'étre , c’est la puissance de tête avec laquelle Claude Perrault a recommencé tonte cette science, dès le milieu du dix-septième siècle , et l’a recommencée par sa base même , c’est-à-dire par les faits particuliers.
Les descriptions de Perrault sont le premier pas assuré qu’ait fait l 'anatomie comparée moderne. Daubenton lui en fit faire un autre ; car il rendit ces descriptions comparables.
Vicq-d’Azyr alla plus loin encore.
Riche des travaux de Daubenton , de Haller, dé Hunter, de Monro, de Camper, de Pallas, Vicq-d*Azyr embrassa l’anatomie comparée dans son ensemble; il y porta Ce génie profond qui voit dans les sciences le but à atteindre, et cet esprit de suite par lequel on l’atteint ; et la grande réforme opérée en effet par M. Cuvier dans l 'anatomie comparée, nul ne l’avait plus avancée que Vicq-d’Azyr. . ’ * .
Ce fut même un bonheur pour cette science qne de passer immédiatement des mains de l’un de ces deux grands hommes dans les mains de l’autre.
Vicq-d’Azyr y avait porté le coup d’œil du physiologiste , M. Cuvier y porta plus particulièrement celui du zoologiste ; et l’on peut croire qu’elle avait un égal besoin d’être considérée sous ces deux points de vue. On peut croire que sa réforme n’a été si complète, et son influence si générale, que parce que, tour à tour étudiée et remaniée pour se prêter à la zoologie et à la physiologie, elle a pu devenir tout à la fois le guide et le flambeau de ces deux sciences.
Quoi qu’il en soit, Yanatomie comparée n’étaitencore qu’un recueil de faits particuliers touchant la structure des animaux : M. Cuvier en a fait la science des lois générales de l’organisation animale. V - • *
Ce même homme qui avait transformé la méthode zaologique, de simple nomenclature, en un instrument de géné-’
XVI ÉLOGE HISTORIQUE
ralisation, a su disposer les faits en anatomie comparée d.m> un ordre tel que de leur simple rapprochement sont sorties toutes ces lois admirables et de plus en plus élevées : par exemple, que chaque espèce d’organe a ses modifications fixes et déterminées; qu’nn rapport constant lie entre elles toutes les modifications de l’organisme ; que certains organes Ont sur l’ensemble de l’économie une influence plus marquée et plus décisive, d’où la loi de leur subordination; que certains traits d’organisation s’appellent nécessairement les uns les autres, et qu'il en est, au contraire, d’incompatibles et qui s’excluent, d’où la loi de leur corrélation ou co-existence ; et tant d’autres lois, tant d’autres rapports généraux, qui ont enfin créé etdéveloppé la partie philosophique de cette science.
Parmi tant de découvertes, parmi tant de faits particuliers dont il l’a enrichie, je dois me borner à citer ici les plus saillants, et encore ne puis-je, à beaucoup près, les citer tous.
Les travaux de Hunter et de Tenon avaient déjà fait faire de grands pas à la théorie du développement des dents; il a porté cette théorie à peu de chose près à sa perfection.
Ces parties, ces espèces de petits os qu’on appelle dents, paraissent, au premier aspect, des parties fort simples, et qui méritent à peine l’attention de l’observateur. Ces parties sont pourtant fort compliquées; elles ont des organes sécréteurs, comme leur germe, leur membrane propre; des substances sécrétées, comme leur émail, leur ivoire; et chacune de ces substances parait à son tour, chacune parait à une époque fixe. - Ces petits corps naissent , se développent, poussent leurs racines, meurent, tombent, sont remplacés par d’autres avec un ordre, une régularité admirables.
Et ce qui n’est pas moins admirable, bien que sous un autre point de vue, c’est que toutes les circonstances de leur orgauisation et de leur développement sont aujourd’hui rigoureusement démontrées.
En s’appuyant sur l’étude des dents de Y éléphant, où tout
DK GEOBGES CUVIEB. XVII
se voit en grand , JL Cuvier est parvenu à constater l'époque précise où chaque partie de la dent se forme, et par quel mécanisme elle se forme; comment chaeune de ces parties, ayant fait son rôle d’organe producteur, disparaît ; comment la dent tout entière disparaît à son tour, pour faire place à une autre, qui aura aussi et son développement d’ensemble et de détail, et son point d’organisation complète, et son dépér rissement , et sa chute. . ,
Perrault, Hérissant, Vicq-d’Azyr, avaient déjà fait connaître quelques points de la structure des organes de la voix des oiseaux ; il a fait connaître cette structure d’une manière générale et par des comparaisons détaillées.
U a, le premier, mis dans tout son jour la disposition singulière de l’organe de l’ouïe et la disposition, plus singulière encore, des fosses nasales dans les cétacés.
Tout le monde connaît la merveilleuse métamorphose qu’éprouve la grenouille pour passer de l’état de fœtus, ou de têtard, à l’état adulte. On sait qu’après avoir respiré, dans le premier de ces deux états, par des branchies, comme les poissons, elle respire, dans le second, par des poumons ,, comme les animaux terrestres.
M. Cuvier a fait connaître la structure des organes de la respiration et de la circulation d’un genre de reptiles qui offrent quelque chose de plus curieux encore.
La grenouille est tour à tour poisson dans son premier âge et reptile dans le second. Ges nouveaux reptiles, plus singuliers encore, tels que le protée, X axolotl, la sirène, sont toute leur vie reptiles et poissons ; ils ont tout à la fois des branchies et des poumons, et peuvent pendant toute leur vie respirer alternativement dans l’air et dans l’eau.
M. Cuvier est encore le premier qui ait donné une compa-
XVItl ÉLOGE HISTOKIQL'E
raison suivie des cerveaux dans les quatre classes des animaux vertébrés ; le premier qui ait fait remarquer les rapports du développement de cet organe avec le développement de l’intelligence, branche de Yanatomie comparée devenue depuis si féconde et si étendue; le premier, enfin, qui ait déduit , d’une manière rigoureuse , de la quantité respective de la respiration de ces animaux non-seulement le degré de leur chaleur naturelle, mais celui de toutes leurs autres facultés, de leur force de mouvement, de leur finesse des sens, de leur rapidité de digestion. *
Mais l’application la plus neuve et la plus brillante qu’il ait faite de Yanatomie comparée est celle qui se rapporte anx ossements fossiles.
Tout le monde sait aujourd’hui que le globe que nous habitons présente, presque partout, des traces irrécusables des plus grandes révolutions.
Les productions de 1« création actuelle , de la nature vivante , recouvrent partout les débris d’une création antérieure, d’une nature détruite. . , ' • •
D’une part, des amas immenses de coquilles et d’autres corps marins, se trouvent à de grandes distances de toute mer, à des hauteurs où nulle mer ne saurait atteindre aujourd’hui ; et de là sont venus les premiers faits à l’appui de toutes, ces traditions de déloges, conservées chez tant de peuples.
D’autre part, les grands ossements découverts à divers intervalles dans les entrailles de la terre , dans les cavernes des montagnes , ont fait naître ces autres traditions populaires , non moins répandues et non moins anciennes , de races de géants qui auraient peuplé le monde dans ses premiers âges.
Les traces des révolutions de notre globe ont donc frappé de tout temps l’esprit des hommes; mais elles l’ont frappé longtemps en vain , et d’un étonnement stérile.
longtemps même l’ignorance a été portée à ce point qu’une opinion à peu près générale, et je ne parle plus d’une opinion
DE GEORGES CUVIER. -
populaire, je parle de l’opinion des savants et des philosophes, regardait les pierres chargées d’empreintes d’animaux ou de végétaux , et les coquillages trouvés dans la terre ; . comme des jeux de la nature.
» 11 a fallu, dit Fontenelle , qu’un potier de terre, qui ne « savait ni latin ni grec, osât, vers la fin du seizième siècle,
« dire dans Paris, et à la face de tous les docteurs, que les ' « coquilles fossiles étaient de véritables coquilles déposées « autrefois par la mer dans les lieux où elles se trouvaient « alors; que des animaux avaient donné aux pierres figurées • toutes leurs différentes figures , et qu’il défiât hardiment « toute l’école d’Aristote d’attaquer ses preuves. »
Ce potier de terre était Bernard Palissy, immortel pour avoir fait à peine un premier pas dans cette carrière, parcourue depuis par tant de grands hommes , et qui les a conduits à des découvertes si étonnantes.
A la vérité , les idées de Palissy ne pouvaient guère être remarquées à l’époque où elles parurent; et ce n’a été que près de cent ans plus tard , c’est-à-dire vers la fin du dix-septième siècle, qu’elles ont commencé à se réveiller, et, pour rappeler encore une expression de Fontenelle, à faire la fortune qu’elles méritaient.
Mais dès lors aussi on s’est occupé avec tant d’activité , et à rassembler les restes des corps organisés enfouis sous l'écorce du globe; et à étudier les eouehes qui les recèlent ; et, soüs ces deux rapports, les faits Se sont tellement et si rapidement multipliés, que quelques esprits élevés et hardis n’ont pas craint dès lors même de chercher à en embrasser la généralité dans leurs théories, et d’essayer de remonter ainsi à leurs causes.
C’est eh effet à partir de la fin du dix-septième siècle et de la première moitié du dix-huitième qu’ont paru successi vement les systèmes fameux de Burnet , de Leibnitz, de Woodward , de Whiston , de Buffon ; tous systèmes prématurés, tous systèmes plus ou moins erronés sans doute, mais
XX ' . ÉLOGE HISTORIQUE
qui eurent du moins cet avantage d'accoutumer l’esprit humain à porter enfin une vue philosophique sur ces étonnants phénomènes , et à oser se mesurer avec eux.
Un autre avantage , et plus précieux encore , c’est que tous ces systèmes, excitant tes esprits, amenèrent bientôt, de toutes parts, des observations plus nombreuses, plus précises, plus complètes, dont le premier effet fut de renverser tout ce que ces systèmes avaient d'imaginaire et d’absurde ; et le second , de fonder sur leurs débris mêmes la véritable théorie, l’histoire positive de la terre.
Le dix-huitième siècle , qui a marché si vite en tant de choses, n’a rien vu peut-être de plus rapide que les progrès de la science qui nous occupe. Ce même siècle , qui dans sa première moitié avait vu ou s’élever ou tomber tous ces systèmes dont je viens de parler, édifices brillants et fragiles , a vu poser dans la seconde, parles mains des Pallas, des l)eluc , des de Saussure , des Werner, des Blumenbach , des Camper, les premiers fondements du monument durable qui devait leur succéder.
Parmi ces progrès , je dois surtout rappeler ici ceux qui se rapportent aux dépouilles fossiles des corps organisés.
Ce sont en effet ces restes des corps organisés, témoins subsistants de tant de révolutions , de tant de bouleversements éprouvés par le globe, qui ont fait naître les premières hypothèses de la géologie fantastique; et ce sont encore ces restes qui ont fini par donner, entre les mains de M. Cuvier, les résultats les plus évidents, les lois les plus assurées de la géologie positive. J - • . • . , , ■
Les recherches de M. Cuvier ont eu principalement pour objet les ossements fossiles des quadrupèdes ■■ partie du règne animai jusque alors peu étudiée sous ce nouveau point de vue, et dont l’étude devait néanmoins conduire à des conséquences bien plus précises , bien plus décisives que cellè de toute autre classe. „ . '
DE GEOBGES CtiVïBR. XXI
Tat déjà parlé de ces grands ossements fossiles découverts à différentes époques, et de ces idées ridicules de géants, qui se renouvelaient à chaque découverte qu’ou en faisait.
Daubenton a, le premier, détruit toutes ces idées; il a, le premier* appliqué F anatomie comparée à la détermination de ces os; mais, comme il l’avoue lui-méme, cette scienee était loin d’être assez avancée encore pour donner dans tous les cas , et donner avec certitude , l’espèce ou le genre d’animal auquel un os inconnu, un os isolé, pouvait appartenir ; et tel était pourtant le problème à résoudre.
Le mémoire où Daubenton a tenté, pour la première fois, la solution de ce problème important est de 1762.
En 1769, Pallas publia son premier mémoire sur les ossements fossiles de Sibérie. On n’y put voir sans étonnement la démonstration de ce fait que l’éléphant , le rhinocéros , l’hippopotame , tous animaux qui ne vivent actuellement que sous la zone torride ; avaient habité autrefois les contrées les plus septentrionales de nos continents. : •
Le second mémoire de Pallas dut beaucoup plus étonner encore ; car il y rapporte ce fait , qui parut effectivement alors à peine croyable , d’un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée , avec sa peau et sa chair ; fait qui s’est renouvelé depuis, comme chacun sait, dans cet éléphant découvert en 1806 sur les bords de la mer Glaciale, et si bien conservé que les chiens et les ours ont pu en dévorer et s'en disputer les chairs.
L’éveil une fois donné par Pallas , on trouva bientôt de ces dépouilles d’animaux du midi , non- seulement dans les pays du nord, mais dans tous les pays de l’Ancien comme du Nouveau Monde.
Buffoiî se hâta d’en déduire son système du refroidissement graduel des régions polaires et de l’émigration successive des animaux du Nord au Midi.
Mais le dernier fait observé par Pallas , et que je viens de citer, renversait déjà ce système. Ce fait démontre effective*
XXII ÉLOGE HISTORIQUE
ment, de la manière la plus formelle, que le refroidissement du globe , loin d’avoir été graduel , a nécessairement été, au contraire , subit, instantané, sans aucune gradation ; il démontre que le même instant qui a fait périr les animaux dont il s’agit a rendu glacial le pays qu’ils habitaient; car, s’ils n’eussent été gelés aussitôt que tués, il est évident qu’ils n’auraient pu nous parvenir avec leur peau, leur chair, toutes leurs parties , et toutes ces parties parfaitement conservées.
L’hypothèse du refroidissement graduel ne pouvant donc plus être soutenue, Pallasy substitua celle d’une irruption des eaux venues du sud-est; irruption qui, selon lui, aurait transporté dans le nord les animaux de L'Inde.
Mais cette seconde hypothèse n’était pas plus heureuse que la première ; car les animaux fossiles sont très-différents de ceux de l’Inde , et même de tous les animaux aujourd’hui vivants : dernier fait plus extraordinaire encore que tous ceux qui précèdent, et qu’il était réservé à M. Cuvier de mettre dans tout son jour.
1^ fait d’une création ancienne d’animaux , entièrement distincte de la création actuelle , et depuis longtemps entièrement perdue , est le fait fondamental sur lequel reposeut les preuves les plus évidentes des révolutions du globe. Il ne saurait donc être sans intérêt de voir comment a pu naître , se développer, se confirmer enfin l’idée de ce fait , le plus extraordinaire assurément qu’il ait été donné aux recherches scientifiques de découvrir et de démontrer.
Nous avons vu comment , vers la fin dit seizième siècle , Bernard Palissy avait osé , le premier parmi les modernes , avancer que les ossements , le6 empreintes, les coquillages fossiles, regardés pendant si longtemps comme des jeux de la nature , étaient les restes d'êtres réels , les véritables dépouilles de corps organisés. • *
En 1670, Augustin Scilla renouvela l’opinion de Palissy, et la soutint avec force. Peu après , en 1683 , Leibnitz lui
DE GEORGES CUVIER. XX1JI
donna l'autorité de son nom et de sou génitv Enfin , dès La première moitié du dix-huitième siècle , Huffon la reproduisit avec plus d’éclat encore , et la rendit bientôt populaire.
Mais cos êtres organisés, dont les débris innombrables se montrent répandus partout, sont-ils les analogues de ceux -qui vivent aujourd’hui, soit sur les lieux mêmes où l’on trouve ces débris, soit dans d’autres lieux? ou bien leur, espèce, leur genre ont-ils péri, et sont-ils entièrement perdus?
C’est là qu’est toute la difficulté, et l’on peut croire que cette difficulté n’aurait jamais été résolue , du moins avec une certitude complète , tant que l’on s’en serait tenu , par exemple, à l’étude des coquilles fossiles ou des poissons.
On aurait eu beau trouver, en effet, de nouvelles coquilles, de nouveaux poissons inconnus , on aurait pu toujours supposer que leur espèce vivait encore, soit dans des mers éloignées, soit à des profondeurs inaccessibles.
Il n’en est pas, à beaucoup près, ainsi pour les quadrupèdes. Leur nombre est beaucoup plus borné, surtout pour les grandes espèces ; on peut donc espérer de parvenir à les connaître toutes ; il est donc infiniment plus facile de s’assurer si des os inconnus appartiennent à l’une de ces espèces encore vivantes, ou s’ils viennent d’espèces perdues.
C’est là ce qui donne à l’étude des quadrupèdes fossiles une importance propre , et aux déductions que l’on peut en tirer une force que ne sauraient avoir les déductions tirées de l’étude de la plupart des autres classes.
Buffon semble l’avoir senti. C’est principalement , en effet, sur les grands ossements fossiles de la Sibérie et du Canada qu’il chercha d’abord à appuyer la conjecture (car, vu l’état de l 'anatomie comparée à l’époque où il écrivait, ce ne pouvait être encore qu’une conjecture) de certaines espèces perdues.
Et d’ailleurs cette conjecture même était si peu établie dans son esprit , du moins relativement aux quadrupèdes , qu 'après avoir regardé, dans sa Théorie de la Terre, tous