‹ Discours sur les revolutions du globe, avec des notes et un appendice, d'apres les travaux recents de Mm. Humboldt, Flourens, Lyell, Lyndley, etc. redigee par le dr. Hoefer CuvierChapitre 17 sur 50 · DISCOURS 811 R LES RÉVOLUTIONS · texte numérisé non relu

DISCOURS 811 R LES RÉVOLUTIONS

saltè, d'une exactitude presque parfaite On ne peut guère douter que l ’ hippotigre ne fût le zèbre, qui ne vient cependant que des parties méridionales de l’Afrique >.

Il serait facile de montrer que presque toutes les espèces un peu remarquables de singes ont été assez distinctement indiquées par les anciens sous lesnoms de pithèqucs, de sphinx , de satyres , de cébus, de cynocéphales, de cercopithèques 3 .

Ils ont connu et décrit jusqu’à d’assez petites espèces de rongeurs, quand elles avaient quelque conformation ou quelque propriété notable 4 . Mais les petites espèces ne nous importent point relativement à notre objet, et il nous suffit d’avoir montré que toutes les grandes espèces remarquables par quelque caractère frappant , que nous connaissons en Europe, en Asie et en Afrique, étaient déjà connues des anciens; d’où nous pouvons aisément conclure que s’ils ne font pas mention des petites, ou s’ils ne distinguent point celles qui se ressemblent trop, comme les diverses gazelles et autres, ils en ont été empêchés par le défaut d’attention et de méthode, plutôt que par les obstacles du climat. Nous conclurons également que si dix-huit ou vingt siècles et la circumnavigation de PA-

1 II n’y a d’erreur qu’un ongle de trop au pied de derrière. Auguste en avait montré trente-six. Dion, lib. lv.

2 Caracalla en tua un dans le cirque. Dion, lib. lxxvii. Conf. Gisb. Cupcri de Eleph. in numnlis obviis, ex. u, cap. 7.

i Voyez Lichtenstein : Comment, de Simiarum quotquot veleribus innotucrunt formis ; Hamhurg. 1791. Et en général consultez sur tous ces animaux les notes que j’ai insérées dans le Pline de l’édition de Lemaire, ainsi qnc dans la traduction de Pline publiée par M. Panckom ke.

•< La gerboise est gravée sur les médailles de Cyrène, et indiquée par Aristote sous le nom de rat à deux pieds.

frique et dèsTüdes ont si peu ajouté en ce genre à ce que les anciens nous ont appris , il n’y a pas d’apparence que les siècles qui suivront apprennent beaucoup à nos neveux* ‘

Mais peut-être quelqu’un fera-t-il un argument inverse , et dira que non-seulement les anciens , comme nous venons de le prouver, ont connu autant de grands animaux que nous , mais qu’ils en ont décrit plusieurs que nous n’avons pas ; que nous nous bâtons de regarder ces animaux comme fabuleux ; que nous devons les chercher encore avant de croire avoir épuisé l’histoire de la création existante; enfin que parmi ces animaux prétendus fabuleux sé trouveront peut-être, lorsqu’on les connaîtra mieux, les originaux de nos ossements d’espèces inconnues. Quelques-uns penseront même que ces monstres divers, ornements essentiels de l’histoire héroïque de presque tons les peuples , sont précisément ces espèces, qu’il a fallu détruire pour permettre à la civilisation de s’établir. Ainsi les Thésée et les Bellérophon auraient été plus heureux que tous nos peuples d’aujourd’hui, qui ont bien repoussé les animaux nuisibles , mais qui ne sont encore parvenus à en exterminer aucun. . • '

Il est facile de répondre à cette objection en examinant les descriptions de ces êtres inconnus et en remontant à leur origine.

Les plus nombreux ont une source purement mythologique , et leurs descriptions en portent l’empreinte irrécusable ; car on ne voit dans presque toutes que des parties d’animau* connus réunies par une imagination sans frein, et contre toutes les lois de la nature.

Ceux qu’ont inventés ou arrangés les Grecs ont au moins de la grâce dans leur composition : semblables à

52 Discouas 91JH LES HÉVOLUT10NS -

ces arabesques qui décorent quelques restes d’édifices antiques, et qu’a multipliées le pinceau fécond de Raphaël, les formes qui s’y marient, tout en répudiant à la raison , offrent à l’œil des contours agréables -, ce sont des produits légers d’heureux songes ; peut-être des emblèmes dans le goût oriental , où l’on prétendait voiler sous des images mystiques quelques propositions de métaphysique ou de morale. Pardonnons à ceux qui emploient leur temps à découvrir la sagesse cachée dans le sphinx de Thèbes, ou dans le pégase de Thessalie, ou dans le minotaure de Crète, ou dans la chimère de l’Épire ; mais espérons que personne ne les cherchera sérieusement dans la nature : autant vaudrait y chercher les animaux de Daniel ou la , bête de l’Apocalypse.

N’y cherchons pas davantage les animaux mythôlogjques des Perses , enfants d’une imagination encore plus exaltée ; cette marlichore, ou destructeur d'hommes, qui porte une tête humaine sur un corps de lion , terminé par une queue de scorpion 1 ; ce griffon, ou gardeur de trésors, à moitié aigle, à moitié lion *;■ ce carlasonon 3 , ou âne sauvage, dont le front est armé d’une longue corne.

Ctésias, quia donné ces animaux pour existants* a passé chez beaucoup d’auteurs pour un inventeur de fables, tandis qu’il n’avait fait qu’attribuer de la réalité à des figures emblértiatiques. On a retrouvé ces compositions fantastiques sculptées dans les ruines de Persépolis 4 ; que signifiaient-elles? Nous ne le saurons proba-

1 Plin. vin, 31; Arist , lib. il, cap. U; Pliot. , Dibl., art. 72; Ctcs , Ind. ; Ælian., Anim., iv, 21.

2 Ælian., Anim., iv, 27.

» 3 Idem, xvr, 20 ; Plwtius, liibl., ait. 72; Clés., Ind.

\ Voyez Corneille Lebrun , Voyage en Moscovie , en Perse et flux

blemcnt jamais; mais à coup sûr elles ne représentent pas des êtres réels \

Agatharchide, cet autre fabrieateur d’animaux, avait probablement puisé à une sourde analogue : les monuments de l’Égypte nous montrent encore des combinaisons nonolmeuses de parties d’espèces diverses; les dieux y sont souvent représentés avec un corps humain et une tête d’animal ; on y voit des animaux avec des têtes d’homme, qui ont produit les cynocéphales , les sphinx et les satyres des anciens naturalistes. L’habitude d’y représenter dans un même tableau des hommes de tailles très- différentes, le roi ou le vainqueur gigantesque, les vaincus ou les sujets trois ou quatre fois plus petits, aura donné naissance à la fable des pygmées. C’est dans quelque recoin d’un de ces monuments qu’Agatharehide aura vu son taureau carnivore, dont la gueule, fenduejusqu’aux oreilles , n’épargnait aucun autre animal 1 , mais qu’assurément les naturalistes n’avoueront pas; car la nature ne combine ni des pieds fourchus, ni des cornes, avec des dents tranchantes.

Il y aura peut-être ëu bien d’autres figures tout aussi étranges , ou dans ceux de ces monuments qui n’ont pu résister au temps , ou dans les temples de l’Éthiopie et de l’Arabie, que les mahométans et les Abyssins ont détruits par zèle religieux. Ceux de l’Inde en fourmillent ;

Jndes, tom. II, et l 'ouvrage allemand, de M. Heeren sur le commerce des anciens. t t . / t .

1 Ces mêmes animaux fantastiques sont aussi représentés Sur les monuments retirés des fouilles de Khorsabad, de Koujrounjil , de' Karainles. Ces ruines, qu’on a prises à tort pour celles de Ninivc , «ont sous ce rapport identiques avec celles de Pérsépolis. (II.)

•Pliolius, litbl . , art. 250;- AgatliaYdud. , L'xccrpl. kisl., cap. xxxix; Ælian., Anim., xvn , 45; Plin., vut, 21.

mais les combinaisons en sont trop extravagantes ponr avoir trompé quelqu’un : des moustres à cent bras, à vingt têtes, toutes différentes, sont aussi par trop monstrueux.

Il n’est pas jusqu’aux Japonais et aux Chinois qui n’aient des animaux imaginaires, qu’ils donnent comme réels, qu’ils représentent même dans. leurs livres de religion. Les Mexicains en avaient. C’est l’habitude de tous les peuples, soit aux époques où leur idolâtrie n’est point encore rafiinéc, soit lorsque ie sens de ces combinaisons emblématiques a été perdu. Mais qui oserait prétendre trouver dans la nature ces enfants de l’igoorauce ou de la superstition?

Il sera arrivé cependant que des voyageurs, pour se faire valoir, auront dit avoir observé ces êtres fantas-,. tiques, ou que, faute d’attention et trompés par une ressemblance légère, ils auront pris pour eux des êtres réels. Les grands singes auront paru de vrais cynocéphales , de vrais sphinx, de vrais hommes à queue; c’est ainsi que saint Augustin aura cru avoir vu un satyre.

Quelques animaux véritables , mal observés et mal décrits, auront aussi donné naissance à des idées monstrueuses, bien que fondées sur quelque réalité ; ainsi l'on ne peut douter de l’existence de l’hyèue , quoique cet animal n’ait pas- le cou soutenu par un seul os 1 et qu’il ne

■ J’ai môme vu, dans le cabinêt de feu M. Adrien Camper, un squelette d’hyène où plusieurs des vertèbres du cou étaient soudées ensemble. Il est probable que c’est quelque individu semblable qui aura Tait attribuer en général ce caractère à toutes les hyènes. Cet animal doit être pins sujet que 'd’autres à cet accident , à cause de la force prodigieuse des muscles de son cou et de f usage fréquent qu’il en fait. Quand l’hyène a saisi quelque chose, il est plus aisé de l’at-

DB LA SUBPAÇE nu G LOBE. . 55

change pas chaque année de sexe, comme le dit Pline 1 ; ainsi le taureau carnivore n’est peut-être qu’un rhinocéros à deux cornes dénaturé. M. de Weltheim prétend bien que les fourmis aurifères d’Hérodote sont des corsacs.

L’un des plus fameux, parmi ces animaux des anciens, c’est la licorne. On s’est obstiné jusqu’à nos jours à la chercher, ou du moins à chercher des arguments pour en soutenir l’existence. Trois animaux sont fréquemment mentionnés chez les anciens comme n’ayant qu’une corne au milieu du front. Voryx d’Afrique, qui a en même temps le pied fourchu , le poil à contre sens * , une grande taille, comparable à celle du bœuf 3 ou même du rhinocéros 4 , et que l’on s’accorde à rapprocher des cerfs et des chèvres 5 pour la forme ; l’ane des Indes, qui est solipède , et le monoceros proprement dit, dont les pieds sont tantôt comparés à ceux du lion*', tantôt à ceux de l’éléphant’, qui est par conséquent censé fissipède. Le cheval 8 et le bœuf unicorne se rapportent l'un et l’autre, sans doute , à l’àne des Indes ; car le bœuf même est donné comme solipède». Je le demande, si ces animaux existaient comme espèces distinctes , n’en aurions-nous pas

tirer tout entière que de lui arracher ce qu’elle tient; et c’est ce qui en a fait pour les Arabes l’emblème de l’opmiâtreté invincible.

1 II ne change pas de sexe; mais il a au périnée un orifice qui a pu le faire croire hermaphrodite. . - .

1 Arist., Anim., ii , 1 , ni , t ; Plln., xi , 40.

3 Hérod., iv, 192. ’ *■

4 Oppien, Cyneg., h, v. 55t.

5 Plin., tiii, 53.

6 Philoslorge, ni, il.

’ Plin., vin ,21. • • ■

8 Onésicrite, ap. Slrab., lit», xv ; Ælian,, Anim., xmy43.

9 Plin., vu», 31. * \ .

au moins les corues dans nos cabinets? Et quelles cornes impaires y possédons-nous, si ce n’est celles du rhinocéros ,’et du narval? .....

Comment, après cela, s’eu rapporter à des figures grossières tracées par des sauvages sur des rochers 1 ?. Ne sachant pas la perspective , et voulant représenter une antilope à cornes droites de profil , ils n’auront pu lui donner qu’une corne, et voilà sur-le-champ un oryx. Les oryx des monuments égyptiens ne sont probablement aussi que des produits du style roide imposé aux artistes de ce pays par la religion. Beaucoup de leurs profits de quadrupèdes n’offrent qu’une jambe devant et une derrière ; pourquoi auraieut-ils montré deux cornes? Peut-être est-il arrivé de prendre à In chasse des individus qu’un accident avait privés d’une corne, comme il arrive assez souvent aux chamois et aux saïgas ; et cela aura suffi pour confirmer l’erreur produite par ces images. C’est probablement ainsi que l’on a trouvé nouvellement la licorne dans les montagnes du Tbibet. ...

Tous les anciens, au reste, n’ont pas non plus réduit l’oryx à une seule corne; Oppien lui en donne expressément plusieurs 1 , et Élien cite des oryx qui en avaient quatre 3 ; enfin si cet animal était ruminant et à pied fourchu , il avait à coup sûr l’os du front divisé en deux, . et n’aurait pu , suivant la remarque très-juste de Cam- ’ per, porter une corne sur la suture 4 .

■' ’ Harrow, Voyageau Cap, trad. fr., U, 178.

2 Oppien., Cyneg., lib. u, v. 468 et 471.

3 De An.,X\b. xv, cap. 14.

4 [Mon oncle a depuis rectifié ce que cette idée de Camper a d’inexact , lorsqu’il eut reçu plusieurs tôles osseuses de girafe. J’extrais le- passage suivant de son Compte rendu des travaux de l’Âeadc-

- I>K LA SURFACE f>U GLOBE.

Mais, difa-t-on , quel animai à deux cornes a pu donner l'idée de l’oryx et présente les traits que l’on rapporte de sa conformation, même en faisant abstraction de l’unité de corne? Je réponds, avec Pallas, que c’est l’antilope à cornes droites, mal à propos nommée pasan par Buffon ( antilope oryx , Gmel.). Elle habite les déserts de l’Afrique, et doit venir jusqu’aux confins de l’Égypte ; c’est celle que les hiéroglyphes paraissent représenter; sa forme est assez celle du cerf; sa taille égale celle du bœuf; son poil du dos est dirigé vers la tète ; ses cornes forment des armes terribles, aigues comme des dards, dures comme du fer ; son poil est blanchâtre ; sa face porte des traits et des bandes noires : voilà tout ce qu’en ont dit les naturalistes; et pour les fables des prêtres d’Égypte qui ont motivé l’adoption de son image parmi les signes hiéroglyphiques, il n’est pas nécessaire qu’elles soient fondées

mie des Sciences, pendant l’année 1827. « Deux faits curieux et nouveaux pour l'anatomie comparée résultent de l’examen de ces têtes. Le premier, c’est que les cornes de la girafe ne sont pas simplement, comme les noyaux des cornes des bœufs et des moutons , des productions des os frontaux, mais qu’elles constituent des os particuliers, séparés d’abord par des sutures et attachés à la fois sur l’os frontal et sur le pariétal ; le second, plus important peut-être encore, c’est que la troisième petite corne, ou le tubercule qui est placé entre les yeux en avant des cornes, est elle-même un os particulier, séparé aussi par une suture, et attaché sur la suture longitudinale qui sépare les deux os du front. Cette circonstance affaiblit les objections que plusieurs auteurs, et surtout Camper, avaient faites contre l’existence de la licorne, objections fondées sur ce qu’une corne impaire aurait dé être attachée sur une suture , ce qui leur paraissait impossible. Toutefois il ne résulte pas de là que la licorne existe ; et en effet , bien que partout la croyance populaire admette la réalité de cet animal, bien que partout on trouve des hommes qui prétendent l’avoir vu , tous les efforts des voyageurs européens pour le retrouver ont jusqu’à présent été inutiles. - • r Fréd. Cuv. .

en nature. Qu’ou ait donc vu un oryx privé d’une corne ; qu’on l'ait pris pour un être régulier, type de toute l’espèce ;queeette erreur, adoptée par Aristote , ait été copiée par ses successeurs, tout cela est possible, naturel même, et ne prouvera cependant rien pour l’existence d’une espèce unicorne \ •

Quant à l'âue des Indes , qu’on lise les propriétés antivénéneuses attribuées à sa corne par les anciens, et l’on verra qu’elles sont absolument les mômes que les Orientaux attribuent aujourd’hui à la corne du rhinocéros. -Dans les premiers temps où cette corne aura été apportée chez les Grecs , ils n’auront pas encore connu l’animal qui la portait. En effet, Aristote ne fait point mention du rhinocéros, et Agatharchide est le premier qui l’ait décrit. C’est ainsi que les anciens ont eu de l’ivoire longtemps avant de connaître l'éléphant. Peut-être même quelques-uns de leurs voyageurs auront-ils nommé le rhinocéros âne des Indes avec autant de justesse que les Romains avaient nommé l’éléphant bœuf de Lucanie. Tout ce qu’on dit de la force , de la grandeur et de la férocité de cet âne sauvage convient d’ailleurs très-bien au rhinocéros. Par la suite, ceux qui connaissaient mieux le rhinocéros , trouvant dans des auteurs antérieurs cettedénomination d'âne des Indes , l’auront prise, faute de critique, pour eelle d’un animal particulier; enfin de ce nom l’on aura conclu que l’animal devait être solipède. 11 y a bien une description plus détaillée de l’âne des Indes

* M . Lichtenstein, considérant que l’antilope oryx de Pallas n’habite que le midi de l’Afrique, pense que l’oryx des anciens est plutôt l 'antilope gazella, Linn., qui diffère de l’autre espèce par des cornes arquées, tl parait en effet que c’est elle qui est représentée le plus souvent sur les monuments égyptien». . f

par Ctësias»; mais nous avons vu plus haut qu'elle a été faite d’après les bas-reliefs de Persépoiis : elle ue doitdoue entrer pour rien dans l'histoire positive de l'animal.

Quand enfin il sera venu des descriptions un peu plus . exactes qui parlaient d’un animal à une seule corne, mais à plusieurs doigts, l\>n eu aura fait encore une troisième espèce, sous le nom de monocéros. Ces sortes dédoublés emplois sont d’autant plus fréquents dans les naturalistes anciens, que presque tous ceux dout les ouvrages uous restent étaient de.simples compilateurs ; qu’Arlstote lui-même a fréquemment mêlé des faits empruntés ailleurs avec ceux qu’il a observés lui-même; qu’enfin l’art de la critique était aussi peu connu alors des naturalistes que des historiens, ce qui est beaucoup dire.

De tous ces raisonnements , de toutes ces digressions , il résulte que les grands animaux que nous connaissons dans l'ancien continent étaient connus des anciens, et que les animaux décrits par les anciens et inconnus de nos jours étaient fabuleux; il en résulte donc aussi qu ? il n'a pas fallu beaucoup de temps pour que les grands animaux des trois premières parties du monde fussent connus des peuples qui en fréquentaient les côtes.

On peut èn conclure que nous n’avons de même aucune grande espèce à découvrir en Amérique. S’il y en existait, il n’y aurait aucune raison pour que nous ne les connussions pas, et en effet depuis cent cinquante .ans on n’y en a découvert aucune. Le tapir, le jaguar, le puma, le cabiai , le lama, la vigogne, le foup rouge , le bnffaio ou bison d’Amérique, les fourmiliers, les paresseux , les tatous , sont déjà dans Margrave et dans Hernandès comme

' Ælian Artiih., iv, 53; Pliytius, Bibl , p. 154. > ■

(iO DISCOURS SUR LES RCYOLCTlOPrS

dans Billion; on peut même dire qu’ils y sont mieux , car Buffon a embrouillé l'histoire des fourmiliers, méconnu le jaguar et le loup rouge, et confondu le bison d’Amérique avec l’aurochs de Pologne. A la vérité , Pennantest le premier naturaliste qui ait bien distingué le petit bœuf musqué; mais il était depuis longtemps indiqué par des voyageurs. Le cheval à pieds fourchus de Molina n’est point décrit par les premiers voyageurs espagnols ; mais il est plus que douteux qu’il existe, et l’autorité de Mélina est trop suspecte pour le faire adopter. Il serait possible de mieux caractériser qu’ils ne le sont les cerfs de l’Amérique et des Indes ; mais il en est à leur égard comme chez les anciens à l’égard des diverses antilopes; c’est faute d’une bonue méthode pour les distinguer, et non pas d’occasions pour les voir, qu’on ne les a pas mieux fait connaître. Nous pouvons donc dire que le mouflon des montagnes Bleues est jusqu’à présent le seul quadrupède d'Amérique un peu considérable dont la découverte soit tout à fait moderne; et peut-être n’est-ce qu’un argali venu de la Sibérie sur la glace, , '

Comment croire après cela que les immenses mastodontes , les gigantesques mégathériums, dont on a trouvé les os sous la terre dans les deux Amériques vivent encore sur ce continent? Comment auraient-ils échappé à ces peuplades errantes qui parcourent sans cesse le pays dans tous, les sens, et qui, reconnaissent elles-mêmes qu’ils n’y existent plus , puisqu’elles ont imaginé une fable sur leur destruction, disant qu’ils furent tués par le Grand Esprit , pour les ettapêcber d’anéantir la race humaine? Mais on voit que cette fable a été occasionnée par la découverte des os , comme celle des habitants de la Sibérie sur le mammouth, qu’ils prétendent vivre sous

DE LA, SfrttFXGB ITD iVLOBB.

terre à ta manière des taupes , et comme toutes celles des anciens sur les tombeaux de géants, qu’iîs plaçaient partout où l’on trouvail-des os d’éiéphant.

Ainsi l’on peut bien croire que si, comme nous le dirons tout à l’heure , aucune des grandes espèces de quad r u pèd esa u j ourd’ hui enfouies dans des couches pierreuses régulières ne s’est trouvée semblable aux espèces vivantes que l’on connaît, ce n’est pas l’effet d’un simple hasard, ni parce que précisément ces espèces , dont on n’a que les os fossiles r sont cachées dans les déserts et ont échappé jusqu’ici à tous les voyageurs : l’on doit , an contraire , regarder ce phénomène comme tenant à des causes générales , et son étude comme l’une des plus propres à nous faire remonter à la nature de ces causes.

Les os fossiles des quadrupèdes sont difficiles à déterminer ,

Mais si cette étude est plus satisfaisante par ses résultats que celle des autres restes -d'animaux fossiles , elle est aussi hérissée de difficultés beaucoup plus nombreuses. Les coquilles fossiles se présentent pour l’ordinaire dans leur entier, et avec tous les caractères qui peuvent les faire rapprocher de leurs analogues dans les collections ou dans les ouvrages des naturalistes; les poissons même offrent leur squelette plus ou moins entier: on y distingue presque toujours la forme générale de leur corps, et le plus souvent leurs caractères génériques et spécifiques, qui jse tirent de leurs parties solides. Dans les quadrupèdes, au contraire , quand on rencontrerait le squelette entier, on aurait de ta peine à y appliquer des caractères tirés pour la plupart des poils , des couleurs et d’autres marques qui s’évanouissent avec l’incrustation ; et même il est infini-

'(îï ' DISCOURS .SUR LES RÉVOLUTIONS

ment rare de trouver un squelette fossile un peu complet ; des os isolés, et jetés pêle-mêle, presque toujours. brises et réduits à des fragments , voilà tout ce que dos couches nous fournissent dans cette classe , et là seule ressource du naturaliste. Aussi peut-on dire que la plupart des observateurs , effrayés de ces difficultés , ont passé légèrement sur les os fossiles de quadrupèdes, les ont classés d’une manière vague, d’après des ressemblances superflu cielles, ou n’ont pas même hasardé de leur donner un nom ; en sorte que cette partie de l’histoire des fossiles, la plus importante et la plus instructive de toutes, est aussi de toutes la moins cultivée -

Principe de celte détermination.

Heureusement l’anatomie comparée possédait un principe qui , bien développé, était capable de faire évanouir tous les embarras : c’était celui de la corrélation des formes dans les êtres organisés , au moyen duquel chaque sorte d’être pourrait , à la rigueur, être reconnue par chaque fragment de chacune de ses parties.

Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement , et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres ne changent aussi , et par conséquent

1 Je ne prétends point par cette remarque, ainsi que je l’ai déjà dit [dus liant , diminuer le mérite des observations de MM. Camper, l’allas, Blunicnbach , Socmmerring, Meriy, FaujaS, Roaenmüllçr, Home , etc. ; mais leurs travaux estimables, qui m’ont été fort utiles, et que je cite partout, ne sont que partiels, et plusieurs de ces travaux n’ont élé publiés que depuis les premières éditions de ce discours.

chacune d’elles prise séparément indique et detuie toutes les autres. ; . - -

Ainsi , comme je l’ai dit ailleurs , si les intestins d’un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair et de la chair récente , il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie ; ses griffes pour la saisir et la déchirer ; ses dents pour la couper et la diviser ' ; le système entier de ses organes du mouvement pour la poursuivre et pour l’atteindre ; ses organes des sens pour l'apercevoir de loin p il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l’instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des pièges à ses victimes. Telles seront les conditions générales du régime carnivore; tout animal destiné pour ce régime les réunira infailliblement, car sa race n’aurait pu subsister sans elles ; mais sous ces conditions générales il en existe de particulières, relatives à la grandeur, à l’espèce, au séjour de la proie pour laquelle l’animal est disposé ; et de chacune de ces conditions particulières résultent des modifications de détail dans les formes, qui dérivent des conditions générales : ainsi, non-seulement la classe , mais l’ordre, mais le genre, et jusqu’à l’espèce, se trouvent exprimés dans la forme de chaque partie.

En effet, pour que la mâchoire puisse saisir il lui faut une certaine forme de condyle , un certain rapport entre la position et la résistance et celle de la puissance avec

1 11 ne faut pas perdre de vue que les caractères tirés de la forme et de la disposition des dents ne sont applicables qu’aux mammifères. Dans les classes inférieures (oiseaux, reptiles, poissons, etc.j les dents, si elles ne manquent pas entièrement, ne servent point à la mastication ; leur usage ainsi que leur organisation y sont tout différents. ‘ (H.) "j

Page 1