ET SUR LES CHANGEMENTS QU’ELLES ONT PRODUITS DANS LE RÈGNE ANIMAL
Dans mon ouvrage sur les Ossements fossiles je me suis proposé de reconnaître à quels animaux appartiennent les débris osseux dont les couches superficielles du globe sont remplies. C’était chercher à parcourir une route où l’on n’avait encore hasardé que quelques pas. Antiquaire d’une espèce nouvelle, il me fallut apprendre à la fois à restaurer ces monuments des révolutions passées et à en déchiffrer lesens ; j’eus à recueillir et à rapprocher dans leur ordre primitif les fragments dont ils se composent, à reconstruire les êtres antiques auxquels ces fragments appartenaient , à les reproduire avec leurs proportions et leurs caractères ; à les comparer enfin à ceux qui vivent aujourd’hui à la surface du globe : art presque inconnu, et qui supposait une science à peine effleurée auparavant, celle des lois qui président aux co-existences des formes des diverses parties dans les êtres organisés. Je dus donc me préparer à ces recherches par des recherches bicu
CU VICK. — MSC. SLR I.ES RÉVOI. •
‘1 UtSCOÜRS S01HT.BS «FVOLÜTIONS
plus longues sur les animaux existants; une revue presque générale de ia création actuelle pouvait seule donner un caractère de démonstration à mes résultats sur cette création ancienne ; mais'elle devait en même temps me donner -un grand ensemble de règles et de rapports non moins dér montrés, et le règne entier des animaux ne pouvait manquer de se trouver en quelque sorte soumis à des lois nom velles , à l’occasion de cet essai sur une petite partie de la théorie de la terre.
Ainsi , j étais soutenu dans ce double travail par P intérêt égal qu’il promettait d’avoir, et pour la science générale de l’anatomie , base essentielle de toutes celles qui traitent des corps organisés, et pour l'histoire physique du globe, ce fondementde la minéralogie, de la géographie, et même, on peut le dire, de l’histoire des hommes , et de tout ce qu’il leur importe le plus de savoir relativement à euxmêmes. * V '.
Si l’on met dé l’intérêt à suivre dans l’enfance de notre espèce les traces presque effacées de tantde nations éteintes, comment n’en mettrait on pas aussi à rechercher dans les ténèbres de l’enfance de la lerre les traces de révolu •* tions antérieures à l’existence de tontes les nations? Nous admirons la force par laquelle l’esprit humain a mesuré les mouvements de globes que la nature semblait avoir soustraits pour jamais à notre vue; le génie et la science ont franchi les limites de t’espace ; quelques observations développées par le raisonnement ont dévoilé le mécanisme du monde : n’y aurait-ll pas aussi quelque gloire pour l’homme ù savoir franchir les limites du temps, et à retrouver, au moyen de quelques observations , l’histoire de ce monde et une succession d’événements qui ont précédé la naissance du genre humain? Sans «foute , les astronomes
DE LA; SUBFACE DU OLOBE. . 3
oui marché j>lus vite que les naturalistes, et l’époque où se trouve aujourd’hui la théorie de la te.rre. ressemble un peu à celle où quelques philosophes croyaient le ciel de pierres de taille et la luue grande comme le Péloponnèse ; mais après les Àuaxagoras il est venu. des Copernic et des Kepler, qui ont frayé la route à Ne\vton : et pourquoi l’histojre naturelle n’aurait-elle pas aussi un jour son Newton?
'Exposition.
C'est le plan et le résultat de mes travaux sur les os fossiles que je. me propose surtout de présenter dans ce discours. J'essayerai aussi d’y tracer un tableau rapide des • efforts tentés jusqu’à ce jour pour retrouver l’histoire des révolutions du globe. Les faits qu'il m’a été donné de décou v rir ne forment sans doute qu’une bien petite partie de ceux dont cette antique histoire devra se composer;;
. mais plusieurs d’entre eux conduisent à des conséquences „ décisives, et la manière rigoureuse dont j’ai procédé à leur détermination me donne lieu de croire qu’on les regardera comme des points définitivement fixés, et qui constitueront une époque dans la science. J’espère enfin que leur nouveauté m’excusera si je réclame pour eux l’attention principale de mes lecteurs. - .
Mon objet sera d’abord de montrer par quels rapports l’histoire des os fossiles d’animaux terrestres se lie à la théorie de la terre , et quels motifs lui donnent à cet égard une importance particulière. Je développerai ensuite les principes sur lesquels repose l’art de déterminer ces os , ou , en d’autres termes , de reconnaître un genre, et de ' distinguer une espèce par un seul fragment d’os, art de la Certitude duquel dépend celle de tout mon travail. Je don
4 IHSCOUBS SUR LES RÉVOLÜTrOrSS
nerai une indication rapide des espèces nouvelles, des genres auparavant inconnus que {'application de ces principes m’a fait découvrir, ainsi que des diverses sortes de terrains qui les recèlent ; et comme la différence entre ces espèces et celtes d’aujourd’hui ne va pas au delà de certaines limites, je montrerai que ces limites dépassent de beaucoup celles qui distinguent aujourd’hui les variétés d’une même espèce : je ferai donc connaître jusqu’où ces variétés peuvent aller, soit par l’influence du temps , soit par celle du climat , soit enfin par celle de la domesticité. Je me mettrai par là en état de conclure , et d’engager mes lecteurs à conclure avec moi , qu’it a fallu de grands • événements pour amener les différences bien plus considérables que j’ai reconnues : je développerai donc les modifications particulières que mes recherches doivent introduire dans les opinions reçues jusqu’à ce jour sur les révolutions du globe ; enfin j’éxarainerài jusqu’à quel point l’histoire civile et religieuse des peuples s’accorde avec les résultats de l’observation sur l’histoire physique de la terre, et avec les probabilités que ces observations donnent touchant l’époque où les sociétés humaines ont pu trouver des demeures fixes et des champs susceptibîes de culture , et où par conséquent elles ont pu prendre une forme durable.
Première apparence de la terre.
Lorsque le voyageur parcourt ces plaines fécondes où des eaux tranquilles entretiennent par leur cours régulier une végétation abondante, et dont le sol, foulé par un peuple nombreux, orné de villages florissants, de riches cités , de monuments superbes , n’est jamais troublé que
par les ravages delà guerre ou par l'oppression des hommes en pouvoir, il n’est pas tenté de croire que la nature ait eu aussi ses guerres intestines , et que la surface du globe ait été bouleversée par des révolutions et des catastrophes; mais ses idées changent dès qu’il cherche à creuser ce sol aujourd’hui si paisible , ou qu’il s’élève aux collines qui bordent la plaine; elles se développent pour ainsi dire avec sa vue, elles commencent à embrasser l’étendue et la grandeur de ces événements antiques dès qu’il gravit les chaînes plus élevées dont ces collines couvrent le pied* ou qu'en suivant les lits des torrents qui descendent de ces chaînes il pénètre dans leur intérieur .
Première* preuves de révolutions.
Les terrains les plus bas, les plus unis, ne nous montrent, même lorsque nous y creusons à de très-grandes , profondeurs, que des couches horizontales de matières plus ou moins variées, qui enveloppent presque toutes d'innombrables produits de la mer. Des couches pareilles , des produits semblables, composent les collines jusqu’à d’assez grandes hauteurs. Quelquefois les coquilles sont si nombreuses qu’elles forment à elles seules toute la masse du sol : elles s’élèvent à des hauteurs supérieures àu niveau de toutes les mers , et où nulle mer ne pourrait être portée aujourd’hui par des causes existantes : elles ne sont pas seulement enveloppées daus des sables mobiles , mais les pierres les plus dures les incrustent souvent, et en sont pénétrées de toutes parts. Toutes les parties du monde, tous les hémisphères, tous les continents, toutes les îles un peu considérables présentent le même phénomène. Le temps n’est plus où l'ignorance pouvait soutenir que ces
G DISCOURS sur les révolutions
restes de corps organisés étaient de simples jeux de la nature, des produits conçus dans le sein de la terre par ses forces créatrices; et les efforts que renouvellent quelques métaphysiciens ne suffiront probablement pas pour rendre de la faveur à ees vieilles opinions. Une comparaison scrupuleuse des formes de ces dépouilles, de leur tissu, souvent même de leur composition chimique, ne montre pas la moindre différence entre les coquilles fossiles et celles que la mer nourrit; leur conservation n’est pas moins parfaite; l’on n’y observe le plus souvent ni détrition ni ruptures, rien qui annonce un transport violent; les*plus petites d’entre elles gardent leurs parties les plus délicates , leurs crêtes les plus subtiles, leurs pointes les plus déliées : ainsi non-seulement elles ont vécu dans la mer, elles ont été déposées par la mer, c’est la mer qui les a laissées dans les lieux où on les trouve; mais cette mer a séjourné dans ces lieux , elle y a séjourné assez longtemps et assez paisiblement pour y former les dépôts si réguliers, si épais, si vastes, et en partie si solides que remplissent ees dépouilles d’animaux aquatiques. Le bassin des mers a donc éprouvé au moins un changement, soit en étendue, soit en situation. Voilà ce qui résulte déjà , des premières fouilles et de l’observation la plus superficielle. <
Les traces de révolutions deviennent plus imposantes quand on s’élève un peu plus haut, quand on se rapproche davantage du pied des grandes chaînes.
Il y a bien encore des bancs coquilliers ; on en aperçoit même de plus épais, de plus solides ; les coquilles y sont tout aussi uombreuscs, tout aussi bien conservées : mais qc ne sont plus les memes espèces; les couches qui les ' contiennent ne sont plus aussi généralement horizontales ÿ
’ DE - LA. SlIB F/VCE DU . (il.OBK.
elles se redressent obliquement, quelquefois presque verticalement. Au lieu que dans les plaines et les collines plates il fallait creuser profondément pour connaître la succession des bancs , on les voit ici par leur liane, en suivant les vallées produites par leurs déchirements : d’immenses amas de leurs débris forment au pied de leurs escarpements des buttes arrondies, dont chaque dégel et chaque orage augmentent la hauteur.
Ët ces bancs rcdressés'qui forment les crêtes des montagnes secondaires ne sont pas posés sur les bancs horizontaux des collines qui leur servent de premiers échelons; ils s’enfoncent au contraire sous eux. Ces collines sont apposées sur leurs pentes. Quand on perce les couches horizontales dans le voisinage des montagnes à couches obliques , on retrouve ces couches obliques dans la profondeur; quelquefois même, quand les couches obliques ne sont pas trop élevées , leur sommet est couronné par des couches horizontales. Les couches obliques sont donc plus anciennes que les couches horizontales ; et comme il est impossible, du moins pour le plus grand nombre, qu’elles n’aient pas été formées horizontalement, il est évident qu’elles ont été relevées , qu’elles l’ont été avant que les autres s'appuyassent sur elles.
Un ingénieux géologiste vient même de prouver qu’il n’est pas impossible de fixer les époques relativesde chacun de ces relèvements des couches obliques d’après la nature et l’ancienneté des couches horizontales qui s’appuient sur elles *. ■
Ainsi la mer, avant de former les couches horizontales , ch avait formé d 'autres, que des causes quelconque savaient
1 Voyez note I de l* Appendice
DISC ©fl BS SUR LES REVOLUTIONS
brisées, redressées, bouleversées de mille manières;. et comme plusieurs de ces bancs obliques qu’elle avait formés, plus anciennement 9’élèvent plus haut que ces couches horizontales qui leur ont succédé et qui les entourent, les causes qui ont donné à ces bancs leur obliquité les avaient aussi fait saillir au-dessus du niveau de la mer, et eu avaient fait des (les, ou au -moins des écueils et des inégalités, soit qu’ils eussent été relevés par une extrémité , ou que l’affaissement de l’extrémité opposée eût fait baisser les eaux ; second résultat non moins clair, non moins démontré que le premier, pour quiconque se donnera la peine d’étudier les monuments qui l’appuient.
Preuves que ces révolutions ont été nombreuses. *
Mais ce n’est point à ce bouleversement des couches anciennes, à ce retrait de la mer après la formation des couches nouvelles , que se bornent les révolutions et les changementsauxquels est dû l’état actuel de la terre.
Quand on compare entre elles avec plus de détail les diverses couches et les produits de la vie qu’elles recèlent, on reconnaît bientôt que cette ancienne mer n’a pas déposé constamment des pierres semblables éntre elles, ni des restes d’animaux de mêmes espèces, et que chacun de ses dépôts ne s’est pas étendu sur toute la surface qu’elle recouvrait. Il s’y est établi des variations successives, dont les premières seules ont été à peu près générales, et dont les autres paraissent l’avoir été beaucoup moins. Plus les couches sont anciennes , plus chacune d’elles est uniforme dans une grande étendue; plus elles sont nouvelles, plus elles sont limitées; plus elles sont sujettes à varier à de petites distances. Ainsi les déplacements des.
> ' DK CA SUBFACE DU GLOBE, - S
couches étaient accompagnés et suivis de changements dans ta nature du liquide et des matières qu’ii tenait en dissolution ; et lorsque certaines couches, en se montrant au-dessus des eaux, eurent divisé la surface des mers par des îles , par des chaînes saillantes , il put y avoir des changements différents dans plusieurs des bassins particuliers
On comprend qu’au milieu de telfes variations dans la nature du liquide les animaux qu’il nourrissait ne pouvaient demeurer les mêmes. Leurs espèces , leurs genres même , changeaient avec les couches ; et quoiqu’il y ait quelques retours d’espèces à de petites distances, il est vrai de dire , en général , que les coquilles des couches anciennes ont des formes qui leur sont propres ; qu’eiies disparaissent graduellement pour ne plus se montrer dans les couches récentes, encore moins dans les mers actuelles, où l’on ne découvre jamais leurs analogues d’espèces , ou plusieurs de leursgenres eux mêmes ne se retrou vent pas; que Iss coquilles des couches récentes, au contrairè, ressemblent pour le genre à celles qui vivent dans nos mers, et que dans les dernières et les plus meubles de ces couches, et dans certains dépôts réceDts et limités, il y a quelques espèces que l’œil le plus exercé ne pourrait distinguer de celles que nourrissent les côtes voisines.
Il y a donc eu dans la nature animale une succession de variations qui ont été occasionnées par celles du liquide 'dans lequel les animaux vivaient ou qui du moins leur ont correspondu ; et ces variations ont conduit par degrés les classes des animaux aquatiques à leur état actuel ; enfin, lorsque la mer a quitté nos continents pour la dernière fois , ses habitants ne différaient pas beaucoup de ceux qu’elle alimente encore aujourd’hui..
Nous disons pour la dernière fois parce que si ion examine avec encore plus de soin ees débris des êtres organiques, on parvientà découvrir au milieu des coucltes marines, même les plus anciennes, des couches remplies de productions animales ou végétales de la terreet de l’eau douce ; et parmi les couches les plus récentes, e’est-à-dire les plus superficielles, il en est où des animaux terrestres sont ensevelis sous des amas de productions de la mer- Ainsi les diverses catastrophes qui ont remué les couches n’ont pas seulement fait sortir par degrés du sein de l’onde les diverses parties de nos continents et diminué le bassin des mers ; mais ee bassin s’est déplacé en plusieurs sens. Il ' est arrivé plusieurs fois que des terrains mis à sec (lit été recouverts' par les eaux , soit .qu’ils aient. été abîmés ou que les eaux aient été . seulement portées au-dessus d’eux ; et pour ce qui regarde particulièrement le sol que la mer a laissé libre dans -sa dernière retraite, celui que l’homme et les animaux terrestres habitent maintenant,, il avait déjà été desséché au moins une fois, peut-être plusieurs, et avait nourri alors des quadrupèdes, des oiseaux, dès plantes et des productions terrestres de tous les genres ; la mer qui l’a quitté l’avait donc auparavant envahi. Les changements dans la hauteur des eaux n’ont donc pas cousisté seulement dans une retraite plus ou moins graduelle, plus ou moins générale ; il s’est fait diverces irruptions et retraites successives, dont le résultat dé- . fiùitif a été cependant une diminution universelle de ni-veau. , --v • ••• • ... . • . .
Preuves que ces révolutions ont été subites.
Mais, ce qu’il est aussi bien important de remarquer, ces irruptions , ces retraites répétées n’ojit point toutes été
DE LA SURFACE DU GLOBE. Il '
fei>tês,'ne se sont point toutes faites par degrés ; nu contraire, la plupart des catastrophe» qui les ont amenées ont été subites; et cela est surtout facjle à prouver pour la dernière de ces catastrophes, pour celle qui par un double mouvement a inondé et ensuite remis à sec nos contiuents actuels, ou du moins une grande partie du sol qui les forme aujourd’hui. Elle a laissé encore dans les pays du Nord des cadavres de grands quadrupèdes que la glace a saisis, et qui se sont conservés jusqu’à nos jours avec leur peau , leur poil et leur chair. S’ils n’eussent été gelés aussitôt que tués, ia putréfaction les aurait décomposés. Et d’uu autre côté, cette gelée éternelle n’occupait pas auparavant, les lieux où ils ont été saisis; car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C’est donc le même instant qui a fait périr les animaux et qui a rendu glacial le pays qu’ils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune gradation , et ee qui est si clairemeut démontré pour cette dernière catastrophe ne l’est guère moins pour celles qui l’ont précédée. Les déchirements, les redressements, les renversements des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites et violentes ne les aierit mises en l’état où nous les voyons ; et môme la force des mouvements qu’éprouva ia masse desenux est encore attestée par les amas de débris et de cailloux roulés qui s'interposent en beaucoup d’endroits entre les couches solides. La vie a done souvent été troublée sur cette terre par des événements effroyables. Des êtres vivants sans nombre ont été victimes de ees catastrophes : les tins, habitants de ia terre sèche, se sont vusongloutis par des déluges; les autres, qui peuplaient le sein des eanx, ont été mis à sec avec le fond des mers-subitement relevé ; leurs races mêmes ont fini pour jamais, et ne laissent dans
!i DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS
le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour le naturaliste. '
Telles sont les conséquences où conduisent nécessairement les objets que nous rencontrons à chaque pas, que nous pouvons vérifier à chaque instant, presque dans tous les pays. Ces grands et terribles événements sont clairement empreints partout pour l'œil qui sait en lire l’histoire dans leurs monuments.
Mais ce qui étonne davantage encore, et ce qui n’est pas moins certain, c’est que la vie n’a pas toujours existé sur le globe , et qu’il est facile à l’observateur de reconnaître le point où elle a commencé à déposer ses produits.
Preuves qu'il y a eu des révolutions antérieures à Cexislence des êtres vivants.
Élevons-nous encore ; avançons vers les grandes crêtes , vers les sommets escarpés des grandes chaînes : bientôt ces débris d’animaux marins, ces innombrables coquilles deviendront plus rares, et disparaîtront tout à fait ; nousarriverons à des couches d’une autre nature , qui ne contiendront point de vestiges d’êtres vivants. Cependant elles montreront par leur cristallisation , et par leur stratification même, qu'elles étaient aussi dans un état liquide quand elles se sont formées; par leur situation oblique, par leurs escarpements , qu’elles ont aussi été bouleversées; par la manière dont elles s’enfoncent obliquement sous les couches eoquillières , qu’elles ont été formées avant elles ; enfin , par la hauteur dont leurs pics hérissés et nus s’élèvent au-dessus de toutes ces couches coquillières , que ces sommets étaient déjà sortis des eaux quand les couches eoquillières se sont formées.
■ DB LA SUBFACB. fit! GLOBE. (3
Telles sont ces fameuses montagnes primitives ou primordiales qui traversent nos continents en différentes directions , s'élèvent au-dessus des nuages , séparent les bassins des ileuves, tiennent dans leurs neiges perpétuelles les réservoirs qui en alimentent les sources , et forment en quelque sorte le squelette et comme la grosse charpente de la terre.
D'une grande distance l’œil aperçoit dans les dentelures dont leur crête est déchirée, dans les pics aigus qui la hérissent , des signes de la manière violente dont elles ont été élevées : bien différentes de ces montagnes arrondies, de ces collines à longues surfaces plates, dont la masse réeente est toujours demeurée dans la situation ou elle avait été tranquillement déposée par les dernières mers. .
Ces signes deviennent plus manifestes à mesure que l’on approche. .
Les vallées n’ont plus ces flancs en pente douce, ces angles saillants et rentrants vis-à-vis l’un de l’autre, qui . semblent indiquer les lits de quelques anciens courants : elles s’élargissent et se rétrécissent sans aucune règle; leurs eaux tantôt s’étendent en lacs , tantôt se précipitent en torrents ; quelquefois leurs rochers , se rapprochant subitement, forment des digues transversales , d’où ces mêmes eaux tombeut en cataractes. Les couches déchirées, eii montrant d’un côté leur tranchant à pic , présentent de l’autre obliquement de grandes portions de leur surface; elles ne correspondent point pour leur hauteur; mais celles qui d’un côté forment le sommet de l’escarpement s’enfoncent de l’autre, et ne reparaissent plus.
Cependant, au milieu de tout ce désordre, de grands naturalistes sont parvenus à démontrer qu’il règne encore
14 DISCOURS SUh-t/KS révolutions
un certain ordre, et que ces bancs immenses, tout brisés et renversés qu’ils sont, observent entre eux une succession qui est à peu près la même dans toutes les grandes chaînes. Le granit, disent-ils, dont les crêtes centrales de la plupart de ces chaînes sont composées, le granit, qui dépasse tout, est aussi la pierre qui s’enfonce sous toutes les autres , c’est la plus ancienne de celles qu’il nous ait été donné de voir dans la place que lui assigna la nature, soit qu’elle doive son origine à un liquide général , qui auparavant aurait tout tenu en dissolution, soit qu’elle ait été la première fixée par le refroidissement d’une grande masse en fusion ou même en évaporation. Des roches feuilletées s’appuient sur ses flancs, et forment les crêtes latérales de ces grandes chaînes ; des schistes , des porphyres, des grès, des roches talqueuses se mêlent à. leurs couches; enfui des marbres à grains salins, et d’autres calcaires sans coquilles, s’appuyant sur les schistes, forment les crêtes extérieures, les échelons inférieurs, les contre- forts de ces chaînes , et sont le dernier ouvrage par lequel ce liquide inconnu, cette mer sans habitants semblait préparer des matériaux aux mollusques et nux zoophytes, qui bientôt devaient déposer sur ce fond d’immenses amas de leurs coquilles ou de leurs coraux. On voit même les premiers produits de ces mollusques, de ces zoophytes, se montrant en petit nombre et de distance en distance, parmi les deruieres couches de ces terrains primitifs ou dans cette portion de l’écorce du globe que les zoologistes ont nommée les terrains de transition. On y rencontre par-ci par-la des couches coquillières iirterposées entre quelques granits plus récents que les autres, parmi divers schistes, et entre quelques derniers lits de marbres salins; la vie, qui voulait s’emparer de ce
IJE LA. SURFACE Ull GLOBE. 16.
globe , semblé dans ces premiers temps avoir lutté avec - la nature inerte qui domiimit auparavant ; ce n’est qu’après un temps assez long qu’elle, a pris entièrement le dessus, qu’à elle seule a appartenu. le droit de continuer et d’élever l’enveloppe solide de la terre.
Ainsi, on ne peut le nier : les masses qui forment aujourd'hui nos plus hautes montagnes ont été primitivement dans un état liquider longtemps après leur consolidation elles ont été recouvertes par des eaux qui n’alimentaient point de corps vivants ; ce n’est pas seulement après l’apparition de la vie qu’il s’est fait des changements dans la nature des matières qui se déposaient : les masses formées auparavant ont varié, aussi bien que celles qui*se sont formées depuis ; elles ont éprouvé de même des changements violents dans* leur position , et une partie de ces changements avait eu lieu dès le temps où ces masses existaient seules, et n’étaient point recouvertes par les masses coquillières : on en a la preuve par les renversements, par les déchirements, par les fissures qui s’observent dans leurs couches , aussi bien que dans celles des terrains postérieurs, qui même y sont en plus grand nombre et plus marqués.
Mais ces masses primitives ont encore éprouvé d’autres révolutions depuis la formation des terrains secondaires, et ont peut-être occasionné ou du moins partagé quelquesunes de celles que ces terrains eux-mêmes ont éprouvées. Il y a en effet des portions considérables de terrains primitifs à nu , quoique dans une situation plus basse que beaucoup de terrains secondaires; comment ceux-ci ne les auraient-ils pas recouvertes, si elles ne se fussent montrées depuis qu’ils se sont formés? On trouve des blocs nombreux et volumineux de substances primitives ré-
pandas en certains pays à la surface de terrains secondaires , séparés par des vallées profondes, ou même par des bras de mer, des pics ou des frètes d’où ces blocs peuvent être venus : il faut ou que des éruptions les y aient lancés, Ou que les profondeurs qui eussent arrêté leur cours n’Bxistasseut pas à l’époque de leur transport, ou bien enfin que les mouvements des eaux qui les ont transportés passassent en violence tout ce que nous pouvons imaginer aujourd’hui*. . . . .. ;
. ’ Les voyages de Saussure et de Deluc présentent une foule de ces sortes de faits; et ce sqnt ces géologisles qui ontjugéqu’ilsne pouvaient guère avoir été produits que par d’énormes éruptions. MM. de Bucli et Esclier s’en sont occupés plus récemment. Le mémoire de ce dernier, Inséré dans la Nouvelle Alpina de Stein-Müller, tome 1", en présente surtout l’ensemble d’une manière remarquable, dont voici à peu près le résumé : Ceux de ces blocs qui sont épars dans les parties basses de la Suisse ou de la Lombardie viennent des Alpes , et sont descendus le long de leurs vallées. 11 y en a partout, et de toute grandeur, jusqu’à celle de cinquante mille pieds cubes, dans la grande étendue qüi sépare les Alpes dp Jura , et il s’en élève sur les pentes du Jura qui regardent les Alpes jusqu’à des hauteurs de quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer ; ils sont à la surface ou dans les couches superficielles de débris, mais non dans celles des grès, de mollasses ou de poudingues qui remplissent presque partout l’intervalle en question : on les trouve tantôt isolés, tantôt en amas; la hauteur de leur situation est indépendante de leur grosseur; les petits seulement paraissent quelquefois un peu usés , les grands ne le sont point du tout. Ceux qui appartiennent au bassin de chaque rivière sè sont trouvés , à l’examen , de la même nature que les montagnes des sommets ou des flancs des hautes vallées d’où naissent les affluents de celte rivière : on en voit déjà dans ces vallées , et ils y sont surtout accumulés aux endroits qui précèdent quelques rétrécissements. Il eu a passé par-dessus les cols lorsqu’ils n’avaient pas plus de quatre raille pieds; et alors on en voit sur les revers des crêtes dans les cantons d'entre les Alpes et le Jura ; et sur le Jura même. C’est vis-à-vis des débouchés des vallées des Alpes que l’on en voit le plus et de plus
Voilà-donc un ensemble de faits, une suite d’époques antérieures au temps présent , dont la succession peot se vérifier sans incertitude, quoique la durée de leurs intervalles ne puisse se définir avec précision ; ce sont autant de points qui servent de règle et dedirection à cette antique chronologie.
Examen des causes qui agissent encore aujourd'hui à la surface
du globe.
Examinons maintenant ce qui se passe aujourd'hui sur le globe ; analysons les causes qui agissent encore à sa surface, et déterminons fétendue possible de leurs effets. C’est une partie de l’histoire de la terre d’autant plus importante , que l’on a cru longtemps pouvoir expliquer par ces causes actuelles les révolutions antérieures , comme on explique aisément dans l’histoire politique les événements passés quand on connaît bien les passions et les intrigues de nos jours. Mais nous allons voir que malheureusement il n’en est pas ainsi dans l’histoire physique : le fil des opérations est rompu ; la marche de la nature est changée ; et aucun des agents qu’elle emploie aujourd’hui ne lui aurait suffi pour produire ses anciens ouvrages.
élevés; ceux des intervalles se sont portés moins haut : dans lés chaînes du Jdra, plus éloignées des Alpes, il ne s’en trouve qu’aux endroits placés vis-à-vis des ouvertures des chaînes plus rapprochées.
De ces faits l’auteur tire cette conclusion , que le transport de ces blocs a eu lieu depuis que les grès et les poudingues ont été déposés; qu’il a été occasionné peut-être par la dernière des révolutions du globe. 11 compare ce transport à ce qui a encore lieu de la part des torrents; mais l’objection de la grandeur des blocs et celle des vallées profondes par-dessus lesquelles ils ont dû passer nous paraissent conserver une grande force contre cette partie de son hypothèse. ( '
Il existe maintenant quatre causes actives qui contribuent à altérer la surface de nos confluents : les pluies et les dégels, qui dégradent les montagnes escarpées , et en jettent les débris à leur pied; les eaux courantes, qui entraînent -ces débris, et vont les déposer dans les lieux où leur cours se ralentit ; la mer, qui sape le pied des côtes élevées , pour y former des falaises , et qui rejette sur les côtes basses des monticules de sables; enfin les. volcans, qui percent les couches solides , et élèvent ou répandent
à la surface les amas de leurs déjections' - - - ,
• 'S • Éboulements.
Partout où les couches brisées offrent leurs tranchants
sur des faces abruptes , il tombe à leur pied à chaque priatemps , et même à chaque orage, des fragments de leurs matériaux , qui s’arrondissent en roulant les uns sur les autres , et dont l’amas prend une inclinaison déterminée par les lois de la cohésion , pour former ainsi au pied de l’escarpement une. croupe plus ou moins élevée , selon que les chutes de débris sont plus ou moins abondantes. Ces croupes forment les flancs des vallées dans toutes les hautes montagues, et se couvrent d’une riche végétation quand les éboulements supérieurs commencent à devenir moins fréquents ; mais leur défaut de solidité les rend sujettes à s’ébouler elles-mêmes quand elles sont minées par les ruisseaux ; et c’est alors que des villes, que des cantons riches
1 Voyez sur les changemepts de la surface de la terre connus par l’iiistoire ou par la tradition , et dus par conséquent aux causes actuellement agissantes, l'ouvrage allemand de M. de Hof , en deux vol. in-s"; Cotli., 189.2 et 1 824 Les faits y sont recueillis avec autant dé soin que. d'érudition. . . » • . ,
cl peuples sc trouvent ensevelis sous la chute d’ une montagne, que le cours des rivières est intercepté, qu’il se forme des lacs dans des lieux auparavant fertiles et riants.
Mais ces grandes chutes heureusement sont rares, et la principale influence de ces collines de débris , c’est de fournir des matériaux pour lés ravages des torrents.
Âlluviom. . . -
Les eaux qui tombent sur les crêtes elles sommets des montagnes, ou les vapeurs qui s’y condensent, ou les neiges qui s’y liquéfient , descendent par une infinité de filets le long de leurs pentes; elles en enlèvent quelques parcelles, et y tracent par leur passage des sillons légers. Bientôt ces filetà se réunissent dans les creux plus marqués dont la surface des montagnes est labourée ; ils s’écoulent par les - f vallées profondes qui en entament le pied , et vont former ainsi les rivières et les fleuves, qui reportent à la mer les eaux que la mer avait données à l’atmosphère, A la fonte des neiges, ou lorsqu’il survient un orage, le volume de ces eaux des montagnes, subitement augmenté, se précipite avec une vitesse proportionnée aux pentes; elles * . -r vont heurter avec violence le pied de ces croupes de débris qui couvrent les flancs de toutes les hautes vallées; elles entraînent avec elles les fragments déjà arrondis .qui les composent; elles les émoussent, les polissent encore par le frottement; mais à mesure qu’elles arrivent à des vallées plus unies, où leur chute diminue , ou dans des bassins plus larges, où il leur-est permis des’épandi e, clics , jettent sur la plage les plus grosses de ces pierres qu’elles roulaient, les débris plus petits sont déposés plus bas, et il ^arriver guère au grand çaual de la rivière que les par-