PRIVÉ DE TOUTE GLOIRE DEVANT DIEU
// n'y a point de différence, car tous ont péché, et tous sont privés de la goire de Dieu. Rom. III, 22.
Les deux vérités dont nous sommes aujourd'hui porteurs n'ont pas fait dans le monde la même fortune. La première n'est pas contestée ; il n'est personne qui n'avoue que « tous les hommes ont péché ; » mais peu de gens sont disposés à convenir que « l'homme « est privé de tout sujet de gloire devant Dieu. »
Il y a un tel accord sur la première de ces propositions qu'on ne s'y arrêterait pas si ceux qui sont unanimes à la recevoir ne variaient étrangement entre eux, et quelquefois eux-mêmes avec eux-mêmes, sur la portée et le sens de cette déclaration. Pour les uns, le péché est essentiellement chose négative ; c'est une absence, un manque, une défaillauce; à les en croire, aucun élément de mal positif ne réside dans le cœur de l'homme. Pour les autres, au contraire, le péché
consiste dans une préférence directe du mal au bien ; le vice, dans l'homme, n'est pas une faiblesse , mais une force dépravée; la volonté n'est pas séduite, mais corrompue. Ici vous entendez expliquer le péché comme un accident de la nature humaine, le résultat de l'action des circonstances extérieures sur cette âme ; le mal, suivant eux, ne sort point d'elle, mais vient à elle ; elle l'accueille, mais elle ne le produit pas. Là vous entendez soutenir que le germe du péché est dans l'âme; qu'il cherche au dehors des occasions; que tout, au besoin, lui est occasion, et que l'homme n'est pas pécheur par accident, mais par nature. Les uns, en reconnaissant dans le cœur de l'homme un penchant au mal, regardent ce penchant comme une loi primitive de son être, une force intérieure rivale de l'élément moral, laquelle donne lieu à celui-ci de déployer sa force, et de triompher avec d'autant plus de mérite et d'honneur. Les autres soutiennent que Dieu n'a point fait le mal ; qu'un adversaire est venu, du dehors, semer l'impure ivraie parmi notre froment; et que l'harmonie, non le combat, est l'état régulier, l'état de santé de toute âme.
La raison jette bien peu de lumière sur toutes ces questions; combien de philosophes et de profonds penseurs n'ont-elles pas déjà mis hors de combat î Néanmoins, de tous les pièges de la dialectique, et des mains de tous les sophistes, une vérité s'est toujours échappée, intacte, entière et invincible : c'est que les hommes ont péché ; c'est que tous, plus ou moins, vivent dans le désordre ; que, tant qu'ils sont dans la
126 l'homme privé de toute loire devant dïei;. chair, ils sont enveloppés dans le péché ; et que, par un inconcevable contraste, à la conscience de leur servitude ou de leur captivité se joint un sentiment obstiné de coulpe et de responsabilité.
Quant à une connaissance plus pleine de la nature, de l'étendue et des suites du péché, on ne l'obtiendra jamais à moins de recourir à la révélation chrétienne. Cette révélation ne se borne pas à nous dire que tous les hommes ont péché ; elle jette une vive lumière sur cette déclaration par les paroles qui terminent mon texte : « Ils sont privés de tout sujet de gloire devant «Dieu. » Pour quiconque adopte cette seconde sentence, le sens de la première devient parfaitement clair et précis. C'est donc à prouver que l'homme n'a devant Dieu aucun sujet de gloire que nous devons nous appliquer.
Nous l'avons déjà dit : cette déclaration rencontre bien plus de contradicteurs que la première. Que signifie-t-elle en effet? Que l'homme n'a rien en lui dont il puisse se faire aux yeux de Dieu un titre, un mérite, un appui ; rien de quoi Dieu puisse être satisfait ; rien qui puisse, en soi-même, nous assurer sa bienveillance. Cette vérité n'est-elle pas contestée?
Nous ne la contestons point, diront quelques personnes ; car il est bien évident que tout ce que nous sommes, nous le devons à Dieu ; nos bonnes qualités sont son ouvrage ; et à ce titre l'homme le plus vertueux est compris avec tous les autres dans l'application de cette sentence : « Ils sont privés de tout sujet « de gloire devant Dieu. »
Nous en convenons volontiers, mes chers auditeurs, et l'Évangile sans doute abonde dans le même sens. Les apôtres disaient aux premiers chrétiens : «Toute « grâce excellente et tout don parfait viennent du « Père des lumières ; lui seul produit en nous Fexé- « cution et la volonté selon son bon plaisir. Qu'avons- « nous que nous ne rayons reçu de lui? et si nous « l'avons reçu, pourquoi nous en glorifier, comme si « nous ne l'avions pas reçu? » Mais il est clair que c'est dans un autre point de vue que raisonne saint Paul dans le chapitre de notre texte, et que notre texte lui-même a un autre sens que celui auquel on voudrait le réduire.
Ce n'est pas simplement un hommage que l'apôtre a voulu rendre à l'auteur de tout don parfait ; c'est une condamnation qu'il a voulu prononcer. Sur qui? sur l'homme en tout état? Non, mais sur 1'honime irrégénéré, sur l'homme animal. Et la parole de l'apôtre signifie évidemment qu'aussi longtemps que l'homme n'a pas accepté le bénéfice de la rédemption par Jésus- Christ, il est, par rapport à Dieu, dans un état de réprobation auquel ne saurait l'arracher rien absolument de ce qui est en lui. Cette proposition, je le crois, trouvera bon nombre de contradicteurs.
Nous ne voulons pas grossir cette sentence de ce qui, évidemment, ne lui appartient pas. Nous ne voulons pas confondre deux sphères distinctes. Yis-à-vis de l'homme son semblable, l'homme n'est pas absolument sans gloire. L'homme peut offrir à l'homme de quoi admirer, louer, estimer du moins. Ce serait même
128 l'homme nuvÊ DE toute gloire devant dieu. mentir à notre propre conscience et nous placer dans une position insoutenable que de vouloir, dans tous les cas, refuser un sentiment d'approbation à la conduite de nos semblables. En d'autres termes, l'homme est souvent forcé de reconnaître dans l'homme quelque chose qu'il est forcé d'appeler vertu,
La vertu, il ne la découvre et ne la reconnaît pas seulement dans le chrétien, dont la nature morale a été renouvelée par l'Evangile. Loin que toute admiration se tourne de ce côté, l'admiration des hommes, je dis même des chrétiens , se dirige souvent vers l'homme naturel ou irrégénéré. Quelles que soient les assertions tranchantes d'une orthodoxie mal entendue, il est certain que le chrétien le plus disposé, en théorie, à refuser toute réalité et toute valeur aux vertus humaines, se contredit à tout moment dans la pratique. Un bienfait reçu d'un de ses semblables émeut son cœur ; il parle de reconnaissance, il est reconnaissant en effet, c'est-à-dire qu'il reconnaît à son bienfaiteur une intention bienveillante et désintéressée ; c'est-à-dire qu'il attribue à l'action dont il a lieu de se réjouir une autre valeur que celle du profit personnel qu'il en retire , une valeur intrinsèque , une valeur morale. Son bienfaiteur est autre chose à ses yeux qu'un arbre bien planté qui porte involontairement de bons fruits; c'est une volonté généreuse qui, sans y être provoquée du dehors, a fait usage de ses forces et de ses moyens pour procurer quelque avantage à une créature sensible. Je sais bien qu'un système étroit peut à la longue réagir sur l'âme et la
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réduire à la mesure qu'il a lui-même ; mais il ne va pas jusqu'à arracher de l'âme des instincts qui y sont si profondément implantés; et tout ce qu'un système peut sur la nature intime du cœur humain, c'est de la réduire au silence, mais non de l'étouffer.
En faveur de la réalité des vertus humaines, dans une mesure quelconque, nous invoquons hardiment le témoignage de tous les hommes, sinon leur témoignage exprès et volontaire, du moins ce témoignage surpris qu'on peut appeler le cri de la nature. Nous obtiendrons même de leur part un témoignage plus explicite, si nous pouvons un moment les faire descendre avec nous dans l'arène où les faits les attendent pour les combattre . De ces faits encore nous leur abandonnerons sans hésiter un grand nombre. Nous consentirons à rejeter loin de la sphère des actions louables toutes celles qui pourraient s'expliquer par l'habitude ou par le préjugé ; toutes celles où l'intérêt, grossier ou délicat, a pu jouer un rôle ; toutes celles que l'applaudissement des hommes pouvait ou devait suivre. Qu'ils fassent de ces actions tout ce qu'il leur plaira ; nous ne les défendons point ; notre cause peut s'en passer. Mais quant à celles où la vertu ne se peut expliquer que par la vertu, celles qui se sont accomplies loin des regards des hommes, et sans espoir raisonnable d'attirer jamais leur attention ; celles qui, loin de pouvoir compter sur leur suffrage, n'avaient que leur dédain en perspective ; celles où l'opprobre ne pouvait pas se convertir en gloire par l'adhésion enthousiaste d'un certain nombre de partisans, celles,