‹ Discours sur quel ques sujets religieuxChapitre 12 sur 16 · L'HOMME PRIVÉ DE TOUTE GL01UE DEVANT DIEU · texte numérisé non relu

L'HOMME PRIVÉ DE TOUTE GL01UE DEVANT DIEU

en un mot, qui n'eussent jamais pu avoir lieu s'il n'y avait eu clans le cœur de leurs auteurs une idée de devoir ou un sentiment désintéressé ; quant à celles-là, mes frères, il faut qu'ils nous les laissent ; et, quelque petit qu'en soit le nombre, fussent-elles même séparées par de grandes distances sur la terre et par des siècles dans le temps, nous croyons qu'elles protestent suffisamment contre une vaine dénégation, et que, dans leur triste rareté, elles constatent la présence et l'action perpétuelle d'un principe moral au sein de la nature humaine.

Nous avons, dans cette cause, l'Évangile même pour nous. On y voit les mêmes écrivains qui nous ont enseigné la complète déchéance de l'homme et sa condamnation, ne balancer point à accorder à des vertus humaines des louanges qu'ils ne leur eussent point accordées dans le système qui nie toute valeur morale aux actions de l'homme. Après avoir déclaré qu'il n'y a point de juste, non pas même un seul, qu'il n'y en a point qui fasse le bien , que toute chair a corrompu sa voie , ces mêmes écrivains se louent d'une peuplade barbare qui les accueillit, après un naufrage, avec beaucoup d'humanité ; (Actes, XXVIII, 2.) ils rendent grâces aux soins affectueux d'un homme qui, sans les connaître et sans rien attendre d'eux, leur fît tout le bien que leur situation réclamait; (Actes, XXVIII, 7. ) et saint Paul, le même qui enlève à l'homme, quel qu'il soit, tout sujet de se glorifier devant Dieu, reconnaît dans son Épître aux Romains que les Gentils font naturellement, du moins dans une certaine me

PRE.UiER WSCOCRS, 131

sure, les choses qui sont selon la loi, et montrent par là que ce qui est écrit dans la loi est aussi gravé dans leurs cœurs. (Romains, II, 14.) Il n'y a, après ces témoignages, aucune difficulté pour le chrétien à reconnaître dans 1" homme un principe d'action étranger à l'intérêt : et, une fois ce principe reconnu et caractérisé, peu importe le nom dont on l'appellera.

Chose singulière ! c'est parmi les sectateurs de la doctrine chrétienne, et parmi eux seulement, que notre thèse devrait trouver des contradicteurs ; et nous voyons s'élever contre elle, dans les rangs opposés, un aussi grand nombre d'adversaires î C'est quelquefois contre l'homme naturel que nous avons à défendre la réalité des vertus naturelles; c'est devant l'homme lui-même que l'homme a peine à trouver grâce ; c'est l'homme qui refuse à l'homme ce sujet de gloire que nous n'hésitons point à lui accorder. Les mêmes personnes qui taxent le christianisme de misanthropie et d'exagération lorsqu'il proclame le néant des vertus humaines, sont souvent, dans la pratique de la vie, les plus incrédules à toute vertu. On les voit démolir pierre à pierre l'édifice, sauf à le reconstruire à la hâte, quand il s'agira de trouver un asile contre les assertions accablantes de l'Évangile. Prêtes à soutenir contre lui, en thèse générale, la bonté, l'excellence même de notre nature, elles se contredisent dans le détail de la manière la plus frappante. Pour elles tous les hommes sont bons, mais chaque homme est mauvais. Leur défiance et leur humeur ne fait grâce à aucune action ni à aucun homme ; rien de beau ni de bon n'échappe au

J32 l'homme privé de toute gloire devant dieu. corrosif de leurs cruelles interprétations ; elles ont en réserve pour toute belle action une explication dégradante et amère ; et lorsqu'un beau fruit tombe sous leur main, leur première idée n'est pas de s'en nourrir, mais d'y trouver le ver caché qui le ronge intérieurement. Ainsi leur pratique habituelle dément leur théorie. Et que dire de ceux qui accueillent dans leur esprit deux théories contradictoires? de ceux qui, reprochant au christianisme la dureté de ses doctrines, en ont adopté, pour leur compte, de tout aussi dures, et de plus dures peut-être ? de ceux qui, analysant le cœur humain, se flattent d'avoir découvert, heureuse découverte! que toutes ses fibres correspondent à celle de l'égoïsme? qui sollicitent l'humanité de signer avec eux l'arrêt qui la déshonore ? et qui demandent de la gloire pour eux en récompense de celle qu'ils nous ont ôtée? Il y a même des temps où ce mépris amer de la nature humaine, cette dénégation de toute valeur morale dans l'homme devient une croyance générale et presque un instinct populaire. Gela se voit surtout à la suite des grandes et cruelles déceptions de la société ; lorsque, ayant, sur la foi de ses guides, donné son adhésion à de séduisantes théories, garanties par d'imposantes paroles, elle découvre qu'elle a été trompée, et, dans le dégoût qui suit de près l'enivrement, enveloppe dans un mépris égal toutes les professions de foi, toutes les protestations de bienveillance, de justice et dévouement. La profanation des mots amène le mépris des choses ; et, en morale aussi bien qu'en religion, l'incrédulité est le contre-coup nécessaire de

l'hypocrisie. À la suite des guerres de religion vient d'ordinaire le scepticisme religieux ; et les guerres d'opinion, après une énorme dépense de maximes, de déclamations et de serments, finissent par enfanter le scepticisme moral.

Cette espèce de dégoût qui vient naturellement à la suite des grandes commotions sociales, nous le reproduisons en nous, à volonté, dans des temps ordinaires et calmes, par la contemplation générale de la société et par l'étude de l'histoire* Ceux mêmes que leurs relations individuelles auraient conduits à accorder quelque estime à l'humanité, en passant des individus à l'espèce, changent involontairement de vues. Il est rare qu'à cet aspect le sentiment de la dégradation de la nature humaine ne s'empare pas avec force de leur âme. Sentiment d'autant plus douloureux qu'alors, s'identifiant pour ainsi dire avec la conscience du genre humain tout entier, ils éprouvent à sa place comme un immense remords. L'iniquité de toute la famille humaine se ramasse sur leur conscience comme sur celle d'un complice ; leur orgueil se prête malgré eux à cette humiliante solidarité, parce qu'à la vue de tant de forfaits, démêlant dans leur propre cœur le germe caché d'où des circonstances malheureuses eussent pu faire sortir les mêmes iniquités, ils se sentent condamnés par les crimes de la société, dégradés dans sa dégradation, avilis dans son opprobre.

Ce n'est pas tout. Comment, se disent-ils confusément, comment des sucs généreux peuvent-ils circuler dans l'arbre avec cette sève empoisonnée? Et lorsque,

134 l'homme privé de toute gloire devant dieu, non-seulement dans la même nation , mais dans le même individu ? on voit se développer ensemble les vices les plus odieux à côté des plus hautes vertus, des sentiments dénaturés à côté des plus nobles émotions, n'est-on pas entraîné à douter de la réalité du bien au milieu de tant de mal? et à la vue de ces parcelles d'or égarées dans la fange, n'est-il pas permis de supposer que ce noble métal n'est point là, mais qu'un jeu singulier de la lumière céleste a donné parfois à quelques parties de cette fange l'apparence et l'éclat de l'or? Alors on examine, on analyse, et l'on est frappé de voir combien de vertus sont entièrement fausses, combien d'actions bonnes en elles-mêmes sont déshonorées par un motif impur, combien d'autres par un honteux mélange. On se demande compte à soi-même de ses admirations ; on en flétrit le principe, ce qui conduit à en flétrir l'objet. On se demande si l'enthousiasme qu'on a ressenti à la vue de quelques grandes vertus historiques était un enthousiasme bien pur, et s'il n'avait pâs pour principe bien moins l'amour de la vertu que celui de la gloire. On se demande si la vertu, dépouillée de toute circonstance poétique, réduite à l'observation persévérante mais uniforme, zélée mais obscure, des devoirs qui naissent d'une position vulgaire, la vertu, sous cette forme, la moins suspecte pourtant, ne nous inspire pas un intérêt comparativement bien faible ; et si c'était bien un sentiment tout moral que celui qui nous élançait de cet horizon obscur et terne vers un horizon éblouissant où de grandes aventures, de grandes forces intellec-

nielles relevaient à nos yeux les qualités des grands cœurs, Si notre admiration s'est ainsi laissé corrompre, la vertu elle-même sera-t-elle incorruptible? Si la gloire a faussé notre enthousiasme , a-t-elle ménagé davantage les grandes actions qui l'ont éveillé en nous ? et ne faut-il pas mettre sur son compte une partie, hélas ! une très grande partie des vertus que nous admirons?

Vous voyez, mes chers auditeurs, que si l'opposition d'une partie des hommes religieux donne quelque chose à faire aux défenseurs des vertus humaines, l'opposition d'une autre classe d'adversaires ne leur suscite pas un moindre embarras. Et nous avouons, pour notre part, qu'après la connaissance que nous croyons avoir acquise de la nature humaine, nous serions fort en peine aujourd'hui si nous voulions faire autre chose que d'arracher quelques débris au naufrage. Car nous croyons au naufrage de l'humanité; nous croyons que sa nef malheureuse a péri ; les débris de cette grande catastrophe errent sur les ondes ; plusieurs sont propres encore à quelque usage ; mais aucun ne peut porter au rivage le moindre des passagers. Seulement, tout convaincu que nous sommes que l'humanité est déchue, nous ne convenons pas qu'elle soit devenue étrangère à tout sentiment moral ; nous croyons apercevoir au travers de sa corruption des traces de justice et de bienveillance, traces brillantes quelquefois, auxquelles on ne peut refuser de l'admiration : en un mot, nous croyons que l'homme n'est pas dénué de tout sujet de gloire devant l'homme.

136 l'homme privé de toute glaire devant dieu.

Que l'homme soit content de nous ; nous lui avons fait sa part. Qu'il s'entoure de ces splendides lambeaux, qu'il les admire; qu'il essaye d'en revêtir et d'en parer sa nudité ; nous y consentons ; nous allons plus loin : nous respectons ces lambeaux, et nous savons pourquoi. Mais lui, à quelque haut prix qu'il mette son orgueilleuse indigence, quelle paix et quelle espérance lui peuvent donner cet assemblage incohérent et contradictoire des éléments moraux les plus disparates, cette volonté qui reconnaît la loi et qui la foule aux pieds, qui aime le devoir et qui le hait, ce cœur qui accueille avec une même faveur et réchauffe ensemble les passions les plus brutales et le dévouement le plus héroïque? Se persuadera-t-il que tout est bien en lui? ou que le bien peut compenser le mal ? ou que ce mélange constitue l'ordre même, et que Dieu veut le mal comme le bien? Un besoin d'unité plus fort que tous les raisonnements lui crie le contraire. Une angoisse plus forte que toutes les consolations d'une fausse sagesse lui répète qu'il n'y a de sûreté que dans l'unité ; un sentiment confus l'avertit qu'un bien qui ne surmonte pas le mal n'est pas le vrai bien, et qu'une vertu qui laisse le vice habiter à côté d'elle n'est pas la vraie vertu ; que la vraie vertu, résidant au centre de l'âme, exclurait par sa seule présence tout ce qui n'est pas elle; que ce qu'il a honoré de ce nom n'est donc pas véritablement la vertu, mais son reflet, son apparence, son souvenir ; et une voix de condamnation retentit sourdement pendant toute la vie par-dessus les applaudissements qu'il se décerne et qu'il reçoit tour

à tour. Doutes cruels! effrayantes ténèbres! qui vous dissipera? qui fera luire au terme de cette sombre carrière une lueur consolante? Mes frères, la clarté qui pourra nous éclaircir le passé pourra seule aussi nous illuminer l'avenir ; celui qui pourra expliquer le mal pourra seul promettre la guérison ; c'est sous les ruines de notre ancienne demeure qu'il faut chercher les fondations de la nouvelle. Unité, lumière, avenir, nous trouvons tout à la fois dans la parole qui a dit à tous les hommes sans distinction : « Vous êtes privés « de tout sujet de gloire devant Dieu. » Abordons ensemble cette grande vérité.

Page 1